Syrie : la diplomatie dans tous ces États

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Partisans ou opposants au régime de Bachar el-Assad, Moscou, Washington, Téhéran, Riyad, Ankara, Paris, Londres, Doha et Berlin sont tous impliqués de près ou de loin dans la crise syrienne. Parce qu’un règlement du conflit qui ravage la Syrie depuis plus de quatre ans dépend de leur capacité à trouver un terrain d’entente, « L’Orient-Le Jour » propose un récapitulatif de l’évolution de leurs positions depuis 2011 et de leurs engagements diplomatiques et sur le terrain.

Caroline HAYEK, Samia MEDAWAR et Anthony SAMRANI |

L’Iran, meilleur allié de Damas

Position initiale
Pourtant plutôt favorable aux « printemps arabes », qualifiés de « réveil islamique », Téhéran a, dès le début des manifestations en Syrie, dénoncé « un complot » venu de l’extérieur. En août 2011, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad parle d’« ingérences malfaisantes de l’Occident et de certains pays arabes dans les affaires intérieures syriennes ». Pour l’Iran, la chute du régime profiterait aux Occidentaux et à leurs alliés turcs et arabes, particulièrement l’Arabie saoudite. Disposant de très bonnes relations avec Damas depuis le début des années 80 et l’éclatement de la guerre Irak-Iran, Téhéran va faire le choix de soutenir coûte que coûte le président syrien Bachar el-Assad, tout en reconnaissant la légitimité de certaines revendications populaires. Anticipant une possible chute du régime syrien, l’Iran va toutefois rentrer en contact avec une partie de l’opposition syrienne, de tendance « Frères musulmans ». Téhéran veut s’assurer que, quelle que soit l’issue de la crise, il ne perdra pas tous ses intérêts stratégiques en Syrie. Ceux-ci sont historiques et nombreux. La Syrie est une pièce essentielle, si ce n’est la pièce maîtresse, de la politique étrangère de Téhéran. La Syrie a été le premier pays arabe à reconnaître la République islamique après la révolution de 1979, et le seul, avec la Libye, à le soutenir durant la guerre Iran-Irak. Le fait que la Syrie soit dirigée par des alaouites (une branche du chiisme) a également certainement favorisé l’entente entre Damas et Téhéran, même si d’autres considérations semblent plus importantes : la Syrie donne à l’Iran un accès au Moyen-Orient arabe et à la Méditerranée. Damas est un chaînon indispensable de l’axe stratégique qui relie Téhéran au Hezbollah, appelé « axe de la résistance », contre Israël. Le gouvernement syrien est d’ailleurs présenté par Téhéran comme le « fer de lance de la lutte contre le sionisme ». Le soutien logistique de Téhéran au Hezbollah passe essentiellement par la Syrie. Le conflit dans ce pays est un enjeu géopolitique majeur pour Téhéran : ce dernier joue sa place de gendarme régional contre son rival saoudien, mais aussi sa capacité à défendre certains fondements de sa doctrine révolutionnaire, islamiste et anti-occidentale.

Engagement sur le terrain
L’engagement militaire de l’Iran en Syrie a été progressif. Dès le début de la crise, Téhéran envoie des conseillers à Damas, pour contrôler l’opposition. En 2012, il commence à envoyer des gardiens de la révolution en Syrie, certains d’entre eux seront capturés par l’Armée syrienne libre puis libérés en janvier 2013. La présence des pasdaran en Syrie a été dans un premier temps niée, puis admise sans toutefois préciser combien de combattants étaient mobilisés. Il s’agirait aujourd’hui de plusieurs milliers de combattants chargés d’encadrer et de former des milices comprenant des Syriens (essentiellement chiites et alaouites), des Irakiens, ou encore des Afghans et des Pakistanais.
En outre, entre 5 000 et 8 000 membres du Hezbollah se trouvent actuellement en Syrie. Le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah, reconnaît la présence de ces combattants en avril 2013, au moment de la bataille de Qousseir. Parallèlement à son soutien militaire, Téhéran fournirait plusieurs milliards de dollars par an à Damas.

Position actuelle
Deux facteurs ont eu des répercussions sur la politique étrangère de Téhéran en Syrie. Un : la présence de plus en plus importante de jihadistes, foncièrement antichiites, au sein de l’opposition syrienne. Téhéran voit dans cette présence une manœuvre de l’Arabie saoudite visant à contrer son influence dans le monde arabe. Cette évolution va amener l’Iran à durcir sa position, à intensifier son soutien au régime et à se présenter comme un protecteur des minorités. Deux : l’accord nucléaire conclu en juillet 2015 à Vienne entre l’Iran et les 5+1. Cet accord ouvre la voie à des négociations entre Téhéran et les Occidentaux dans la mesure où il symbolise le retour de la République islamique dans le « concert des nations ». Mis à l’écart au moment des négociations de Genève I et de Genève II, l’Iran cherche depuis à s’imposer comme un acteur indispensable pour trouver une issue au conflit. Pour l’instant, Téhéran cherche, à l’instar de Moscou, à imposer son propre agenda qui vise à éradiquer la menace jihadiste dans un premier temps, avant de discuter du sort du président syrien dans un second temps. Les discours du président iranien Hassan Rohani laissent entendre que Téhéran ne se sent pas engagé envers Bachar el-Assad. Les Iraniens n’ont jusqu’à présent pas précisé quelles concessions ils seraient prêts à faire et quelles garanties ils souhaiteraient obtenir en cas de négociation sur une sortie de crise.

Les États-Unis, entre hésitation et fiasco

Position initiale
Historiquement tendues, même après la fin de la guerre froide, les relations entre la Syrie et les États-Unis s’améliorent quelque peu après l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2009. En effet, le successeur de George W. Bush estime que Damas a un rôle-clé à jouer dans la région. Ces progrès volent en éclats lorsque le soulèvement populaire éclate en Syrie en mars 2011, bien qu’Obama mette plusieurs mois à réagir. Une première vague de sanctions, économiques surtout, est imposée, touchant les réseaux de télécommunications et de banques, ainsi que le pétrole et l’aviation. Bien d’autres suivront au cours des années suivantes, au fur et à mesure que le pays s’enlise dans une guerre de plus en plus complexe et meurtrière. L’administration Obama finit par demander le départ du président syrien Bachar el-Assad à la fin de l’été 2011. Il faudra attendre mars 2014 pour que Washington se décide à fermer son ambassade à Damas, en raison de « l’illégitimité si évidente du régime » Assad, selon les termes du secrétaire d’État John Kerry.

Engagement sur le terrain
Dès juillet 2011, l’Armée syrienne libre (ASL), constituée de soldats et haut gradés déserteurs, ainsi que de civils ayant pris les armes, s’impose sous la houlette de Riad el-Assaad, comme principal courant d’opposition sur le terrain à l’armée loyaliste de Bachar el-Assad. Très vite, l’ASL reconnaît l’autorité du Conseil national syrien (CNS, opposition syrienne en exil formée fin 2011), et s’attire peu après le soutien d’une grande partie de la communauté internationale, dont Washington. Dès le printemps 2012, des agents de la CIA aident l’ASL, lui fournissent renseignements, assistance et matériel dans ses camps en Turquie, en Jordanie et en Syrie, où ils font transiter des armes.
L’année suivante, l’hostilité monte d’un cran entre Damas et Washington, qui accuse le régime d’utiliser des armes chimiques contre la population civile, en référence au massacre au gaz sarin de la Ghouta orientale. Jugeant qu’une « ligne rouge » a été franchie, les États-unis menacent de recourir à la force et décident d’intervenir militairement en Syrie. Une intervention finalement avortée : après un suspense généralisé, Barack Obama décide de s’en remettre au Congrès. Moscou obtient entre-temps de Damas de mettre son arsenal chimique sous contrôle international.
En juin 2014, le Pentagone met en place le Train and Equip Program, dont le but est d’entraîner plusieurs milliers de rebelles triés sur le volet, mais qui s’avère être un fiasco total. Seuls quelques dizaines de combattants sont choisis et formés, avant d’être envoyés en Syrie, où ils disparaissent pour la plupart. À la mi-septembre, le commandant
des forces américaines au Moyen-Orient reconnaissait que seuls « quatre ou cinq » rebelles syriens formés et équipés par les États-Unis combattent effectivement sur le terrain.
C’est à la même période qu’une coalition de plus d’une cinquantaine de pays se met en place, menée par Washington. Cette coalition s’inscrit dans la lutte contre l’État islamique (EI) en Irak comme en Syrie. Les frappes sont aériennes, et surtout américaines. Mais en un an, si l’action de cette coalition a permis de freiner quelque peu l’expansion du groupe jihadiste, elle n’a pas réussi à l’endiguer totalement ni à l’éliminer.

Position actuelle
Plus de quatre ans après le début de la guerre, aucune solution ne semble être en vue. Le conflit est d’une complexité à toute épreuve, et les positions de certaines grandes puissances ont évolué avec la situation sur le terrain. La politique américaine semble hésitante et confuse, sans stratégie bien définie. Ainsi, en mars 2015, tout en répétant comme ce fut le cas dès 2011 que la seule solution au conflit est politique et non militaire, Washington se démarque toutefois de ses positions passées et n’exclut plus de négocier avec Bachar el-Assad. Récemment, le secrétaire d’État John Kerry a estimé que Bachar el-Assad devait partir, tout en indiquant que le calendrier restait à déterminer dans le cadre de négociations pour résoudre le conflit en Syrie.

La Russie, soutien indéfectible au régime syrien

Position initiale
Allié de la Syrie depuis la période soviétique, la Russie a réaffirmé à plusieurs reprises son soutien indéfectible au régime du président Bachar el-Assad. Un soutien illustré notamment par ses livraisons d’armes à ce pays malgré le conflit qui dure depuis maintenant plus de quatre ans. La Syrie est l’un des alliés essentiels de la Russie dans le monde arabe. Damas est d’abord important pour Moscou sur le plan commercial. Si des opposants à Bachar el-Assad venaient à s’emparer du pouvoir, ils pourraient remettre en cause les nombreux investissements russes dans l’économie syrienne. Ensuite, la base de ravitaillement et de maintenance de sa marine dans le port de Tartous dans le nord-ouest syrien est la seule dont la Russie dispose hors de l’ex-URSS, alors que l’accès aux mers chaudes est une obsession pour elle. La chute du régime de Damas entraînerait le départ de Moscou du Moyen-Orient. Depuis le début de la crise, les Occidentaux ont tenté de faire fléchir la position russe à maintes reprises. Mais la Russie a, comme la Chine, opposé son veto à quatre résolutions du Conseil de sécurité sur la situation en Syrie : les 4 octobre et 4 février 2011, le 19 juillet 2012 (condamnations de la répression en Syrie des protestations contre le régime) et enfin le 22 mai 2014 (saisie de la Cour pénale internationale par l’Onu concernant les crimes de guerre en Syrie). Par ces « niet » francs, la Russie s’est attirée les foudres de la communauté internationale qui l’accuse de légitimer les exactions du président syrien. Les Russes n’ont aucune confiance dans les Occidentaux et craignent que l’adoption d’une résolution à l’Onu ne rappelle le précédent libyen (guerre civile de 2011) et que Bachar el-Assad ne subisse le même sort que le colonel Kadhafi. Pour la Russie, il revient aux Syriens de décider de son sort et du leur. En outre, Moscou a toujours démenti le recours aux armes chimiques par le régime, d’où le dernier veto de 2014. Cependant, le soutien de Moscou à Damas n’a, en coulisses, pas toujours été tout lisse. En effet, celui-ci a maintes fois été exaspéré par l’obstination du régime à refuser tout dialogue.

Engagement sur le terrain
La Russie, deuxième exportateur d’armes au monde, a fourni des armes à la Syrie sur la base de contrats signés avant et après le début du conflit en 2011. Les Russes ont envoyé des centaines d’instructeurs et de techniciens entretenir le matériel de guerre qu’elle a vendu : hélicoptères d’attaque, missiles, radars, batteries antiaériennes. Son site militaire de Tartous est précieux. Il s’agit d’une base navale rétablie en 1971 et dans laquelle stationnait jusqu’à présent une garnison de 150 hommes. Le commandant en chef de la marine, l’amiral Vladimir Massorine, avait déclaré en 2012 que la Méditerranée est « une mer de la plus haute importance stratégique » et « une région où la puissance navale et le drapeau russe doivent être vus ». Malgré son soutien au régime d’Assad depuis le début, Moscou n’a jamais émis le souhait d’intervenir militairement jusqu’au déploiement de troupes en été 2015. Les avions russes ont mené plusieurs raids contre des positions « terroristes », selon Moscou, à Hama et à Homs, dans le nord-ouest et le centre du pays. Un engagement de troupes au sol est pour le moment exclu par le Kremlin. L’objectif de cette intervention est, selon Moscou, de soutenir les « forces armées syriennes dans leur lutte contre l’État islamique » et les groupes « terroristes » en général.

Position actuelle
Au cours de cet été, la Russie a intensifié son aide au régime syrien, notamment par la livraison de blindés et d’avions, et renforcé les garnisons russes à Lattaquié (aéroport) et Tartous. Le 28 septembre dernier, Vladimir Poutine défend le régime syrien devant l’Assemblée générale de l’Onu. Le chef du Kremlin a demandé une « large coalition antiterroriste » pour lutter contre les jihadistes en Syrie et en Irak. Cette coalition serait « semblable à celle contre Hitler » au cours de la Seconde Guerre mondiale et les pays arabes « y joueraient un rôle-clé », a-t-il dit. Enfin, Moscou a appelé le gouvernement syrien à dialoguer avec les différents acteurs du conflit. Ce dernier a accepté de participer à des discussions préliminaires proposées par l’Onu afin de préparer une conférence de paix. Lors de son discours à l’Onu fin septembre, le président russe a estimé que refuser de collaborer avec le gouvernement syrien serait une « énorme erreur » car il fait, selon lui, preuve de « courage » dans sa lutte contre les jihadistes.

L’UE, ou la désunion à toute épreuve

Position initiale
Dès le début de la crise, les pays de l’Union européenne (UE) se montrent très fermes à l’égard de la Syrie. Quand le régime lance la répression des manifestants, l’UE condamne avec virulence l’attitude du régime, appelle au départ du président syrien Bachar el-Assad, et impose très vite un premier train de sanctions économiques, commerciales et diplomatiques, ainsi qu’un embargo sur les armes et le pétrole. De même, des personnalités proches ou faisant partie du régime sont interdites de visa pour l’UE. La France, surtout, se démarque par la violence de ses critiques contre le régime de Damas, d’où elle retire son ambassadeur dès novembre 2011. Quelques mois plus tard, c’est au tour de la Grande-Bretagne, de l’Italie et des Pays-Bas de fermer leurs chancelleries dans la capitale syrienne. Les membres de l’UE ont quasiment tous apporté leur soutien à l’opposition syrienne, multipliant les sommets et réunions internationales (comme Genève II, par exemple), malgré le peu de résultats obtenus.

Engagement sur le terrain
Si les États membres de l’UE affichent, dès le début, un front uni contre Damas et ses alliés, ils ne sont toutefois pas d’accord sur la manière de procéder. Ainsi, depuis mai 2013, certains États européens ont le droit de vendre des armes aux rebelles syriens. Toutefois, la mesure n’a pas eu grand impact sur le terrain.
Lorsque le régime syrien est accusé en 2013 par la communauté internationale de perpétrer des massacres au gaz sarin et autres armes chimiques, l’UE le condamne vivement. La fameuse « ligne rouge » américaine franchie, la France s’empresse d’annoncer des frappes punitives en Syrie; mais le Parlement britannique inflige un camouflet à ses partenaires internationaux et vote contre, tandis que les États-unis se rétractent à la dernière minute. Par la suite, les États membres de l’UE prendront part à la coalition internationale contre l’État islamique (EI) en Irak et en Syrie, qui regroupe plus d’une cinquantaine de pays. En termes de frappes concrètes, seules la Grande-Bretagne et la France en ont effectué en Syrie, et seulement récemment.

Position actuelle
Nombreux sont les observateurs et connaisseurs de la région qui estiment que, contrairement à la France, une bonne partie de pays européens (comme la Suède, l’Autriche, l’Espagne, la Roumanie ou la Pologne) ne sont plus opposés à l’idée que Bachar el-Assad fasse partie d’un processus de transition. Même la Grande-Bretagne et l’Allemagne se sont prononcées, récemment, pour l’inclusion du président syrien dans des négociations de sortie de crise. Un virage considérable par rapport à leurs positions depuis le début du conflit.
Autre pression sur l’Europe pour une résolution du conflit : l’arrivée massive depuis quelques semaines de réfugiés syriens.

Riyad/Ankara/Doha, parrains de l’opposition

Position initiale
Malgré d’importants contentieux historiques, Damas et Ankara ont entretenu de bonnes relations au cours des années 2000. Le président turc, alors Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, ne tarissait d’ailleurs pas d’éloges sur le président syrien, Bachar el-Assad qu’il qualifiait « d’ami ». Au moment des premières manifestations, Ankara cherche à être un médiateur entre la Syrie et l’Occident et appelle Damas à faire de sérieuses réformes. Au fil des mois, le discours d’Ankara va se durcir à mesure que le régime va poursuivre sa politique de répression contre les manifestants. Le 2 octobre 2011, des opposants syriens annoncent depuis Istanbul la création du Conseil national syrien (CNS), coalition de courants politiques opposés au régime. De partenaire, la Turquie va progressivement devenir l’un des chefs de file de l’opposition au régime Assad, opérant un réel retournement de position diplomatique qui l’éloigne de Téhéran, mais lui permet de se rapprocher des puissances sunnites du Golfe.

Alors que Riyad a accueilli les révolutions arabes avec beaucoup d’inquiétude, Doha a essayé de tirer profit de ce changement de situation pour favoriser la montée en puissance des Frères musulmans. Cette divergence stratégique a très largement compliqué les relations entre les deux voisins du Golfe, mais ces derniers se sont tout de même retrouvés sur un point : le soutien à l’opposition syrienne. Les pays du Golfe ont misé sur le fait que la chute du régime Assad serait un coup dur pour Téhéran, qui perdrait alors son seul allié dans la région. Les puissances du Golfe vont donc apporter, dès le début de la crise, leur soutien à l’opposition syrienne, non par souci démocratique mais pour des questions d’ordres géopolitique et stratégique. Selon des informations publiées par WikiLeaks, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie auraient conclu un accord secret en 2012 visant à renverser le gouvernement syrien.

Engagement sur le terrain
L’axe Ankara-Riyad-Doha va progressivement mutualiser ses efforts en faveur de l’opposition syrienne, en fournissant argent et armes aux groupes rebelles. Leur entente a permis d’apporter un soutien logistique important à l’Armée de la conquête, coalition de rebelles menée par le Front al-Nosra (branche syrienne d’el-Qaëda) et le groupe salafiste Ahrar el-Cham, au moment de la grande offensive du printemps dernier dans la province d’Idleb. Tous les trois se sont engagés à fournir un soutien politique, financier et militaire à al-Nosra, selon certains spécialistes, bien que d’autres estiment que Riyad serait moins impliqué que ses alliés dans cet engagement implicite. Les trois pays ont également été accusés d’avoir favorisé l’expansion de l’organisation État islamique (EI), mais aucune preuve ne peut étayer ce fait jusqu’à présent.

L’Arabie saoudite aurait transféré les armes les plus lourdes dont disposent les insurgés, parmi lesquelles des lance-roquettes antichars, des lance-missiles sol-air ainsi que quantité de munitions et obus. Au printemps 2013, le Financial Times estimait l’aide qatarie aux rebelles à plus de 2,25 milliards d’euros. Ankara a été de son côté accusé par le quotidien turc Cumhuriyet d’avoir livré un millier d’obus de mortier, 80 000 munitions pour des armes de petits et gros calibres et des centaines de lance-grenades aux rebelles. Officiellement pourtant, le gouvernement turc s’est toujours défendu de ces accusations.
Le 2 octobre 2014, le Parlement turc a adopté une résolution permettant au gouvernement d’intervenir en Syrie et en Irak. Refusant au départ de prendre part à la coalition contre l’EI, les Turcs vont changer de position et accepter, en août 2015, de mettre à disposition des avions de la coalition leurs bases aériennes. Ils se lancent alors dans une guerre « contre le terrorisme » visant surtout le PKK et dans une moindre mesure l’EI. Bien que participant également à la coalition, le Qatar et l’Arabie saoudite n’effectuent officiellement pas de raids en Syrie.

Position actuelle
Ankara, Riyad et Doha continuent de réclamer le départ de Bachar el-Assad, même si Recep Tayyip Erdogan a récemment admis que le président syrien pourrait faire partie d’une période de transition. La Turquie réclame la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au nord de la Syrie, alors qu’elle doit gérer près de deux millions de réfugiés syriens sur son territoire. Riyad a de son côté récemment déclaré, par le biais de son ministre des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, que deux options mènent à la chute d’Assad, l’une étant politique, l’autre militaire.

Source : L’Orient du Jour 06/10/2015

Voir aussi : Rubrique International, rubrique Moyen-Orient, Syrie, Arabie Saoudite, Iran  rubrique UE, Etats Unis, rubrique Géopolitique,

 

 

Le pape contre le « fumier du diable »

 

 Le Pape François à l’aéroport de Quito dimanche 5 juillet. Photo Afp

En septembre, le chef de l’Eglise catholique doit visiter Cuba, puis les Etats-Unis, après avoir œuvré au rapprochement de ces deux pays. Ces deux dernières années, François, premier pape non européen depuis treize siècles, a décentré le regard de l’Eglise sur le monde. Promoteur d’une écologie « intégrale » socialement responsable, ce pasteur jésuite argentin vient aussi chatouiller les consciences aux Nations unies.

Devant un auditoire dense réuni au parc des expositions de Santa Cruz, la capitale économique de la Bolivie, un homme en blanc fustige « l’économie qui tue », « le capital érigé en idole », « l’ambition sans retenue de l’argent qui commande ». Ce 9 juillet, le chef de l’Eglise catholique s’adresse non seulement aux représentants de mouvements populaires et à l’Amérique latine, qui l’a vu naître, mais au monde, qu’il veut mobiliser pour mettre fin à cette « dictature subtile » aux relents de « fumier du diable » (1).

« Nous avons besoin d’un changement », proclame le pape François, avant d’inciter les jeunes, trois jours plus tard au Paraguay, à « mettre le bazar ». Dès 2013, au Brésil, il leur avait demandé « d’être des révolutionnaires, d’aller à contre-courant ». Au fil de ses voyages, l’évêque de Rome diffuse un discours de plus en plus musclé sur l’état du monde, sur sa dégradation environnementale et sociale, avec des mots très forts contre le néolibéralisme, le technocentrisme, bref, contre un système aux effets délétères : uniformisation des cultures et « mondialisation de l’indifférence ».

En juin, dans la même veine, François adressait à la communauté internationale une « invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète ». Dans cette encyclique sur l’écologie, Laudato si’ Loué sois-tu »), il appelle chacun, croyant ou non, à une révolution des comportements et dénonce un « système de relations commerciales et de propriété structurellement pervers ». Un texte « à la fois caustique et tendre », qui « devrait ébranler tous les lecteurs non pauvres », estime la New York Review of Books (2). En France, 100 000 exemplaires de ce petit manuel se sont envolés en six semaines (3).

Voici donc un pontife qui assure qu’un autre monde est possible, non pas au jour du Jugement dernier, mais ici-bas et maintenant. Ce pape superstar, dans la lignée médiatique de Jean Paul II (1978-2005), tranche et divise : canonisé par des figures écologistes et altermondialistes (Naomi Klein, Nicolas Hulot, Edgar Morin) pour avoir « sacralisé l’enjeu écologique » dans un « désert de la pensée » (4) ; diabolisé par les ultralibéraux et les climato-sceptiques, capables de faire de lui « la personne la plus dangereuse sur la planète », comme l’a caricaturé un polémiste de la chaîne ultraconservatrice américaine Fox News.

Les droites chrétiennes s’inquiètent de voir un pape au discours gauchisant et si peu disert sur l’avortement. Et les éditorialistes de la gauche laïque s’interrogent sur la profondeur révolutionnaire de cet homme du Sud, premier pape non européen depuis le Syrien Grégoire III (731-741), qui crie au scandale face au trafic des migrants, appelle à soutenir les Grecs en rejetant les plans d’austérité, nomme « génocide » un génocide (celui des Arméniens), signe un quasi-concordat avec l’Etat de Palestine, appuie son front, façon prière au mur des Lamentations, sur la barrière de séparation que les Israéliens imposent aux Palestiniens (lire « La cérémonie de l’humiliation ») et se rapproche de M. Vladimir Poutine sur la question syrienne quand l’heure, chez les Occidentaux, est aux sanctions contre la Russie en raison du conflit ukrainien.

« Il a remis l’Eglise dans le jeu international », estime Pierre de Charentenay, ancien rédacteur en chef de la revue Etudes, aujourd’hui spécialiste des relations internationales à la revue jésuite romaine La Civiltà Cattolica. « Il a aussi changé son visage. Il est le champion de l’altermondialisme ! A côté de lui, Benoît XVI est un gentil garçon. » Le prédécesseur, en effet, tout en introversion théologique, toujours enclin à condamner, fait figure de rabat-joie à côté du miséricordieux Argentin, plutôt prêt à pardonner. Mais, sur le fond, « sa force est surtout d’interroger l’ensemble d’un système », estime le père de Charentenay.

Voici ce que dit précisément ce premier pape jésuite et américain : l’humanité porte la responsabilité de la dégradation généralisée et laisse le système capitaliste néolibéral détruire la planète, « notre maison commune », en semant les inégalités. Elle doit donc rompre avec une économie de laquelle, comme le dit l’économiste — et jésuite lui aussi — Gaël Giraud, « depuis Adam Smith et David Ricardo, la question éthique est exclue par la fiction de la main invisible » censée réguler le marché (5). Elle a besoin désormais d’une « autorité mondiale », de normes contraignantes et, surtout, de l’intelligence des peuples, au service desquels il convient d’urgence de replacer l’économie. Car la solution, politique, se trouve entre leurs mains, et non entre celles des élites, égarées par la « myopie des logiques du pouvoir ».

Pour le pape, la crise environnementale est d’abord morale, fruit d’une économie déliée de l’humain, où les dettes s’accumulent : entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, entre jeunes et vieux. Où « tout est lié » : pauvreté-exclusion et culture du déchet, dictature du court-termisme et aliénation consumériste, réchauffement climatique et glaciation des cœurs. De sorte qu’« une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale ». Appelée à se ressaisir, l’humanité doit donc se doter d’une « nouvelle éthique des relations internationales » et d’une « solidarité universelle » — ce que plaidera François à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) le 25 septembre, à l’occasion du lancement des Objectifs du millénaire pour le développement.

Certes, arguera-t-on, tout cela n’est pas totalement neuf. « François s’inscrit avec une assez belle continuité dans la ligne du concile Vatican II [qui s’est tenu entre 1962 et 1965 et dont le but était d’ouvrir l’Eglise au monde moderne] », constate par exemple à Rome M. Michel Roy, secrétaire général du réseau humanitaire Caritas Internationalis. De fait, le pontife renvoie à l’Evangile, revisite la doctrine sociale de l’Eglise élaborée à l’ère industrielle et, surtout, arrime ses convictions à celles de Paul VI (1963-1978), en qui le père de Charentenay voit son « maître intellectuel et spirituel (6) ».

Premier pape de la mondialisation et des grands voyages intercontinentaux, Paul VI, à la suite du réformateur Jean XXIII (1958-1963), est celui qui a physiquement sorti la papauté de l’Italie, internationalisé le collège des cardinaux, multiplié les nonciatures (ambassades du Saint-Siège) et les relations bilatérales avec les Etats (7). Celui, aussi, qui a amené l’Eglise à outrepasser ses compétences restreintes de gendarme des libertés religieuses pour la rendre « solidaire des angoisses et des peines de l’humanité tout entière (8) ». Pour Paul VI, le développement était le nouveau nom de la paix ; une paix appréhendée non pas comme un état de fait, mais comme le processus dynamique d’une société plus humaine, ouvrant sur une richesse partagée.

Cependant, s’il y a là de la continuité, et même, pour certains, comme un aboutissement du grand chambardement catholique entamé dans les années 1960, il est difficile d’ignorer que le pontife argentin tranche sur ses prédécesseurs. Même s’ils n’étaient pas, eux non plus, avares de discours antilibéraux, les pontificats du Polonais Jean Paul II et de l’Allemand Benoît XVI, ces Saints-Pères la rigueur, ont été marqués par leur ancrage doctrinal. Le dernier a en outre été éclaboussé par quelques « affaires » que l’administration vaticane a eu un certain mal à gérer, tel le scandale VatiLeaks : la diffusion de documents confidentiels accusant l’administration du Saint-Siège de corruption et de favoritisme, notamment pour des contrats signés avec des entreprises italiennes.

Deux types de causes peuvent être avancés au renouveau actuel : les unes tiennent au contexte ; les autres sont inhérentes à l’homme. « Sur un plan éthico-politique, François comble un vide au niveau international », constate François Mabille, professeur de sciences politiques à la Fédération universitaire et polytechnique de Lille et spécialiste de la diplomatie pontificale. Il est le pape de l’après-crise financière de 2008, comme Jean Paul II avait été celui de la fin du communisme. « En procédant à un aggiornamento de la doctrine sociale, François introduit une pensée systémique, c’est-à-dire où tout fait système, et il occupe avec succès le créneau de la sollicitude contestataire. » Il y avait urgence, ajoute Mabille : « Le temps de l’Eglise n’était plus celui du monde. Tout allait bien trop vite pour Benoît XVI. Il y avait une nécessité d’être dans l’anticipation et non plus dans la réaction. »

Avant d’aller secouer le monde, le nouveau pape a donc bousculé sa maison. Adepte d’une sobriété qu’il partage avec François d’Assise, dont il a emprunté le nom, il a instauré, si l’on peut dire, une papauté « normale », qu’il veut exemplaire. Il a remisé au placard les derniers attributs vestimentaires honorifiques de sa fonction et pris demeure dans un deux-pièces de 70 mètres carrés qu’il a préféré aux luxueux appartements pontificaux. Le pape aime le symbole et joint souvent le geste à la parole, ce qui paie dans une société de l’image.

Ainsi, avec une bonhomie qui semble faire de lui le curé du monde, il apparaît direct, spontané, et appelle un chat un chat — au risque de quelques écarts diplomatiques, qu’ensuite porte-parole et nonces parviennent (ou pas) à rattraper. Désigné par ses pairs pour réformer en profondeur la curie, c’est-à-dire l’appareil d’Etat du Saint-Siège, il a listé sans prendre de gants quinze maux frappant l’institution, marquée par un clientélisme à l’italienne. Parmi ces fléaux : l’« Alzheimer spirituel » et, en première place, l’habitude de « se croire indispensable » (9)…

Théologie de la libération non marxiste

Pour gouverner, François s’est entouré d’une garde rapprochée de huit prélats de terrain. Il a lancé des commissions pour réformer les finances et la communication ; multiplié les installations d’experts laïcs pour conseiller son administration ; créé un tribunal au Vatican pour juger les évêques ayant couvert des prêtres pédophiles ; nommé un premier jet d’une quinzaine de nouveaux cardinaux, futurs électeurs de son successeur. Le prochain pape sera choisi a priori de son vivant, comme l’avait voulu Benoît XVI pour lui-même. François l’a répété avant d’aller voir M. Evo Morales en Bolivie et M. Rafael Correa en Equateur : il est, lui, contre les « leaders à vie »…

Ses nouveaux hussards pourpres, le pape les choisit parmi ceux qui sont allés au charbon, là où les plaies sociales sont vives, comme à Agrigente, au diocèse de laquelle appartient Lampedusa, l’île des migrations clandestines. Il va les chercher en Asie, au fin fond de l’Océanie, en Afrique, en Amérique latine, s’affranchissant ainsi de règles non écrites : fini les archidiocèses qui poussaient mécaniquement leurs titulaires vers la haute hiérarchie romaine en augmentant le poids de l’Europe au conclave et, en son sein, celui de l’Italie (10).

« Ce pape brise les tabous, donne des coups de pied dans la fourmilière, sans trop prendre de précautions, constate un diplomate français, observateur de l’action pontificale. Il a compris qu’il était chef d’Etat. La fonction le rattrape. Il est pragmatique et très politique. » Tout cela déteint sur l’Eglise, puisque François « est » l’Eglise, comme il l’a lui-même rappelé, non sans une onction maligne de jésuite « un peu rusé » (c’est ainsi qu’il se définit), à ceux qui s’inquiétaient de savoir si l’institution le suivait.

« On se presse pour le voir ! », se délecte à l’autre bord, côté nonciatures, un conseiller pontifical. En deux ans, plus de cent chefs d’Etat ont été reçus au Vatican. Certains recherchent sa médiation : les Etats-Unis et Cuba, dont il a facilité le rapprochement ; la Bolivie et le Chili, en bisbille quant à l’accès de la première à l’océan (lire « La Bolivie les yeux vers les flots) ; et jusqu’à la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui, lorsqu’il passera à Cuba, demande à bénéficier de son intercession… Ainsi soient les désirs du pape, qui fait rouvrir à Rome un bureau de médiation pontificale. Sans succès garanti : en juin 2014, faire prier ensemble, très médiatiquement, le président palestinien Mahmoud Abbas et le président israélien Shimon Pérès dans les jardins du Vatican n’a pas empêché les meurtrières attaques israéliennes sur Gaza un mois plus tard.

Né en Argentine Jorge Mario Bergoglio, François « est le premier pape qui comprend véritablement les échanges Sud-Sud, que ce soit en matière de biens matériels ou de biens symboliques, religieux, estime Sébastien Fath, membre du Groupe sociétés, religions, laïcités (GSRL) du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il sait que des prédicateurs africains sont en lien avec des Eglises brésiliennes, que les jésuites indiens partent en mission en Afrique. » C’est un « Latino parfait… qui ne parle pas anglais », complète M. Roy chez Caritas. Petit-fils d’immigrés piémontais, « il fait penser à un pape européen qui aurait quitté l’Europe : une Europe no future  ! », reprend notre diplomate français. « Il n’a pas une vision à proprement parler géopolitique du monde », précise M. Roy. Un monde qu’il connaît d’ailleurs peu : François n’a quasiment pas voyagé avant la papauté. « Il pointe d’abord du doigt un système, matérialiste, basé sur la promotion de l’individu, qui détruit les solidarités traditionnelles et plonge les plus fragiles dans la pauvreté. » Pour le conseiller pontifical, « c’est un lanceur d’alerte ! ».

Jadis gamin des faubourgs de Buenos Aires, Bergoglio a cependant sa propre géographie de l’espace : moins une opposition entre Sud et Nord qu’entre un centre et des « périphéries », qu’elles soient spatiales (pays pauvres, banlieues, bidonvilles) ou existentielles (populations précaires, exclus, détenus, etc.). Il y a, dans cette vision, bien des périphéries au Nord et des visages colonialistes dans les circuits globalisés ; et c’est là qu’il veut que son Eglise prioritairement travaille.

Bergoglio a choisi son camp : celui de « l’option préférentielle pour les pauvres » et les « petits », que, dans ses discours, comme à Santa Cruz, il accroche personnellement : « chiffonnier », « ramasseur d’ordures », « vendeur ambulant », « transporteur », « travailleur exclu », « paysan menacé », « indigène opprimé », « migrant persécuté », « pêcheur qui peut à peine résister à l’asservissement des grandes corporations »… C’est un pasteur avec des élans missionnaires très forts, dit-on. Pas un diplomate. Est-ce un problème ? Pour cela, il y a… des diplomates, pilotés par l’expérimenté secrétaire d’Etat du Vatican Pietro Parolin, jadis l’homme de missions délicates au Venezuela, en Corée du Nord, au Vietnam ou en Israël.

Le synode sur la famille bientôt achevé

« Le pape est convaincu que l’avenir repose sur ceux qui sont sur le terrain », reconnaît M. Roy. Il se méfie des organisations (à commencer par la sienne !), dont les dérives mènent, selon lui, à la stérilité des discours autoréférentiels éloignés des réalités. Cela fait de lui un dirigeant à l’approche humaine et managériale très ascendante, constatent les diplomates, alors que ses prédécesseurs étaient totalement vectorisés du sommet vers la base par la transcendance. « Je vous demande votre prière qui est la bénédiction du peuple pour son évêque », a dit François aux fidèles place Saint-Pierre, en inversant les rôles, le jour de son élection.

Cet attachement aux populations, qui lui confère des accents populistes (il a été proche d’un groupe de la Jeunesse péroniste (11)), il l’ancre conceptuellement dans la théologie du peuple, une branche argentine non marxiste de la théologie de la libération (12). La théologie du peuple ? « Une théologie pour le peuple et non par le peuple, résume Pierre de Charentenay pour marquer la différence. Le pape opère une sorte de reprise populaire et culturelle de la théologie de la libération. » Mezza voce, ce n’en est pas moins une réhabilitation. Issue de l’appropriation latino-américaine de Vatican II dans les années 1970, la théologie de la libération était honnie par Benoît XVI et Jean Paul II pour son approche marxisante. En septembre 2013, François recevait en audience privée, à Rome, l’un de ses illustres fondateurs, le père péruvien Gustavo Gutierrez. En mai 2015, il béatifiait Mgr Oscar Romero, l’archevêque de San Salvador assassiné en 1980 en pleine messe par des militants d’extrême droite. Ses prédécesseurs ne s’étaient guère empressés d’instruire la procédure. Selon M. Leonardo Boff, l’un des chefs de file brésiliens du mouvement, la vision de François s’inscrit « dans le grand héritage de la théologie de la libération ». Son règne pourrait même ouvrir sur une « dynastie de papes du tiers-monde » (13).

Mais Bergoglio détonne aussi car il est un vrai chef d’Eglise, un pape manager, le premier à avoir concrètement exercé des responsabilités territoriales, extra-diocésaines, à un niveau national. De 2005 à 2011, il fut président de la Conférence épiscopale argentine (14). Du coup, « les troupes [au Vatican] sont bien mieux organisées, constate un observateur romain, et sa personnalité, son implication personnelle, ont redynamisé la diplomatie du Saint-Siège ».

En dirigeant, François a défini un cap pour sa multinationale. Habilement, il a découplé l’attaque en fonction de la cible. Au grand monde, il donne à son projet l’air connu de l’« internationalisme catholique » (15) : participer à la pacification des relations entre Etats, promouvoir la démocratie, insister sur les structures de dialogue international, sur la justice pour les peuples, le désarmement, le bien commun international ; tous thèmes qui confèrent parfois à l’Eglise catholique des airs de pure organisation non gouvernementale (ONG). Et en interne, à ses collègues cardinaux sur le point de l’élire, le jésuite argentin rappelle l’essentiel : évangéliser, bien sûr. Mais aussi sortir l’Eglise d’elle-même, de son « narcissisme théologique », pour aller sans attendre vers les « périphéries » (16).

Certains semblent n’avoir pas mesuré à qui ils confiaient les clés. Car pour évangéliser, François ne brandit pas sa croix comme Jean Paul II, qui, dès son premier sermon, passait à l’offensive : « N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ (…), ouvrez les frontières des Etats, des systèmes politiques et économiques (17)…  » Le pape argentin a un autre sens politique. Il ne rechigne pas à faire travailler l’Eglise avec les mouvements populaires, qui sont bien loin de partager sa foi. Il a compris que si l’Eglise restait universelle, elle n’était plus le centre du monde — tout au plus une « experte en humanité », comme la présentait Paul VI.

Ces nouvelles inclinations ne cachent pas les difficultés. Au Proche-Orient, où François, en 2013, lançait le retour de la diplomatie vaticane en appelant à la paix en Syrie quand la France et les Etats-Unis voulaient en découdre avec le régime de M. Bachar Al-Assad, le Saint-Siège a finalement dû en rabattre face à l’urgence : un an plus tard, il demandait aux Nations unies de « tout faire » pour contrer les violences de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), responsable d’« une espèce de génocide en marche » qui contraignait les chrétiens à l’exode. Les fondamentalismes n’ont que faire du dialogue interreligieux.

De même, en Asie, région perçue comme un gisement de développement, la diplomatie vaticane patine. Si les relations avec le Vietnam sont en cours de réchauffement, en Chine, tout un courant catholique, contrôlé par l’Association patriotique des catholiques chinois, une structure étatique, continue d’échapper à l’évêque de Rome. Certes, François a fait des pas de deux pour amadouer le président Xi Jinping — en évitant notamment une rencontre avec le dalaï-lama — et a reconnu une ordination d’évêque intervenue en juillet à Anyang (province du Henan), ce qui n’était pas arrivé depuis trois ans. Mais la réalité est bien loin des rêves missionnaires : ces derniers mois, rapporte l’agence Eglises d’Asie, les autorités chinoises ont fait détruire par dizaines les croix sur les églises, trop ostensibles, notamment dans la province du Zhejiang. Enfin, en Inde, l’infime minorité catholique (2,3 % de la population) subit régulièrement des atteintes aux biens et aux personnes.

Les obstacles, pour François, ne sont pas qu’en terres lointaines non christianisées. Aux Etats-Unis, où il s’exprimera le 24 septembre devant le Congrès, sa cote de popularité a pris du plomb dans l’aile : de 76 % d’opinions favorables en février, elle a chuté à 59 % en juillet, après l’encyclique et le discours de Santa Cruz, surtout chez les républicains (45 %) (18). Le ton, tout autant que le fond, passe mal. On lui reproche son tropisme latino-américain, son peu de considération pour ce que le capitalisme a pu apporter aux pays pauvres ou ses sermons qui ne proposent pas de solutions (19). A gauche, on suspecte une offensive de charme pour faire passer des pilules plus amères. On remarque qu’il maintient l’opposition doctrinale à la contraception et ne fait pas évoluer celle relative à l’usage du préservatif en matière de lutte contre le sida. Qu’il élude les conséquences de la démographie galopante, aussi problématique que le consumérisme. « La croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire », assure-t-il au contraire. Les conservateurs, eux, le renvoient sèchement à ses attributions théologiques et morales. « Je ne tiens pas ma politique économique de mes évêques, de mon cardinal ou de mon pape », a déclaré M. Jeb Bush, candidat républicain à la Maison Blanche converti au catholicisme il y a vingt ans (20). Le pape ne s’en formalise pas : « N’attendez pas de ce pape une recette » ; « L’Eglise n’a pas la prétention (…) de se substituer à la politique. »

Plus généralement, François est attendu sur les questions de société, au sujet desquelles les orgues vaticanes jouent depuis deux ans en sourdine. En 2014, il a ouvert une boîte de Pandore en demandant aux évêques, réunis en synode, de plancher sur la famille. Les travaux se termineront cette année, en octobre. A plusieurs reprises, il a semblé plaider pour une évolution, sur la question, très sensible dans l’institution, des divorcés remariés privés de communion, ou encore sur l’homosexualité — son retentissant « Qui suis-je pour juger ? », qui ne l’a cependant pas empêché de geler, au printemps, la procédure de nomination auprès du Saint-Siège d’un nouvel ambassadeur de France dont l’orientation sexuelle était stigmatisée, notamment par la curie.

En interne, plus d’un l’attend au tournant. Il veut rompre avec le centralisme romain, développer la collégialité, rendre aux conférences épiscopales leur part d’autorité doctrinale, promouvoir l’inculturation de la liturgie… De quoi chahuter l’unité de son Eglise. Or il a déjà 78 ans… Et la curie, un univers qui lui était inconnu, oppose de belles résistances. « Il s’y casse les dents, observe Pierre de Charentenay. La charrue s’est bloquée dans une terre difficile. » Pour la famille, François appelle « un miracle ». Et pour le reste, rien ne dit pour l’instant que ce pape qui dérange réussira.

Jean-Michel Dumay

Source : Le Monde Diplomatique Septembre 2015
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La plupart des migrants ne se réfugient pas en Europe

AUFRUHR, AUFSTAND, BEVOELKERUNGSAUFSTAND, REGIERUNGSKRISE, KRISEImmigration Sur 60 millions de réfugiés ou demandeurs d’asile dans le monde, l’Europe en accueille 4 millions. La majorité s’établissent au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie.

L’Europe fait face à un afflux de réfugiés sans précédent cette année. Selon FranceInter, près de 200 000 demandes d’asile ont été déposées sur le Vieux Continent depuis le début de l’année. Amnesty international juge toutefois que le mouvement migratoire actuellement en cours est le plus important depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et provoque des «situations humanitaires dramatiques» dans les centres d’accueil.

En dépit de l’inquiétude grandissante en Europe et de la récupération politique de la thématique migratoire, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) rappelle que seule une minorité de réfugiés tentent véritablement de s’établir dans un pays européen. Selon la RTS qui relaye les chiffres du HCR, la plupart des requérants d’asile s’établissent dans un pays voisin du leur, c’est-à-dire dans la région limitrophe d’une zone de conflit.

Ainsi, le programme de l’ONU estime que, sur un total de 60 millions de réfugiés à l’échelle mondiale, 26 millions s’établissent en Asie, 18 en Afrique, 7 en Amériques et 4 en Europe. La Turquie (1,6 million), le Pakistan (1,5) et le Liban (1,2) en abriteraient le plus. Par ailleurs, aucun pays européen ne figure dans la liste des 10 premiers qui recueillent le plus de personnes en cours de procédure d’asile.

De forts contrastes

Les statistiques mettent par ailleurs le doigt sur la densité de requérants d’asile par rapport à la population résidente. Si, dans le petit Liban, un quart des habitants sont des réfugiés, les données du continent européen reflètent, pour leur part, une densité minime se rapprochant d’un pour cent. C’est notamment le cas en Suisse où, dans le détail, 48’000 personnes étaient en cours de procédure d’asile en 2014 sur un total de plus de 8 millions d’habitants.

Concernant le conflit syrien, il est également relevé que la majorité des réfugiés s’établit en Turquie et au Liban et que seule une minorité tentent la traversée vers l’Europe (voir le graphique du HCR ci-dessous concernant la proportion de réfugiés syriens par pays).

A l’échelle mondiale, la répartition des demandeurs d’asile est donc particulièrement forte dans les pays pauvres. Si les centres d’accueil européens débordent actuellement en Italie et Grèce selon LeMonde.fr, les camps de réfugiés des pays pauvres seraient d’une toute autre échelle. La ville de Dadaab au Kenya peut, à elle-même, symboliser cette forte différence de grandeur. La ville située à quelques kilomètres de la frontière somalienne accueille près de 500’000 réfugiés. A titre de comparaison, près de 350’000 migrants ont rejoint un pays européen en traversant la mer Méditerranée depuis le début de l’année selon l’Organisation internationale pour les migrations.

Benjamin Fleury

Source : La Tribune de Genève 03/09/2015

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Fusion festive des univers

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Ghost Dog samedi 29 août pour la Nuit des Gangsters. Photo D.R.

Domaine d’O. Seconde semaine des Nuits d’O qui se poursuivent ce soir avec la nuit Sénégal et African jazz roots.

Après une première semaine très suivie, la deuxième vague des Nuits d’O, rencontres thématiques de la musique et du cinéma, se poursuivent au Domaine d’O à Montpellier avec trois rendez-vous de choix. Dans le cadre de la soirée Sénégal France : dès 20h on retrouve ce soir le groupe African Jazz roots, un quartet associant le jazz et la musique traditionnelle sénégalaise.

Malgré d’évidents liens historiques entre le jazz et la musique traditionnelle africaine peu de projets réunissant des musiciens occidentaux de jazz et des musiciens traditionnels africains réussissent la fusion de ces musiques… A 21h30 ce sera l’heure de  Afrik’aïoli, un long-métrage de Christian Philibert présentée en 2013 au Cinemed et sorti en salles en France l’année suivante. Jean-Marc est un « jeune retraité » : il vient tout juste de vendre son bar. Son ami Momo le convainc de partir avec lui en vacances au Sénégal. Un séjour « haut en couleur » avec partie de pêche, marabout et belles « gazelles ».

Demain même endroit même heure pour la nuit Harmonica avec Jean-Jacques Milteau’Bluezz gang’ quintet. L’harmoniciste virtuose invite quelques honorables confrères à célébrer le blues et le jazz. Sans le blues, le jazz aurait raté son entrée et sans le jazz, le blues serait resté ignoré. Le film de la soirée Le Petit Fugitif réalisé par Ray Ashley et Morris Engel, est sorti en 1953. Il raconte l’errance d’un enfant seul au milieu de la foule. Le groupe Sväng qui clôture s’approprie le répertoire finlandais qui donne un souffle nouveau à l’harmonica.

Conclusion samedi avec la Nuit des gangsters et les 17 musiciens de Amazing Keystone big band, bouillonnants spécialistes de la musique de film, l’incontournable Ghost Dog de Jarmusch et les Lyre. Un temps qui mêle swing, jazz, hip hop et electro. Le rattrapage de sommeil peu attendre un peu, non ?

JMDH

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Les politiques de domination à l’origine des migrations

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En déstabilisant des régions entières par des interventions militaires, un soutien à des despotes locaux, ou tout simplement en coupant dans les subsides au développement, les dirigeants européens contribuent à nourrir les flux de migrants.

 

Ils étaient 700, mercredi, amassés sur un bateau de pêche en quête d’un refuge sur le continent européen. Seuls 367 d’entre eux ont finalement réchappé du naufrage. Les autres ont rejoint les 25?000 chercheurs d’asile morts en Méditerranée depuis vingt ans. Les survivants iront dans un des centres italiens d’accueil ou d’identification, à moins que ce soit un récif mentonnais ou un bidonville rebaptisé «jungle» du côté de Calais.

De janvier à juin, 2 865 de nos semblables, fuyant les guerres et la pauvreté, sont morts sur le chemin de leur exil. D’autres peuplent par millions d’autres bidonvilles et camps de réfugiés sur toute la planète. À une implacable majorité, c’est essentiellement dans les pays du Sud qu’ils trouvent asile. On voudrait nous faire croire qu’il s’agit d’un phénomène inexorable, presque naturel, dont les pays occidentaux ont à se protéger. C’est une manipulation guidée par la peur et une supposée prédominance des idées d’extrême droite dans les opinions publiques. Une manipulation qui veut surtout cacher les responsabilités. Les migrants fuient la pauvreté en Afrique, les bombardements en Afghanistan, la guerre civile en Syrie et en Libye, la dictature en Érythrée… Autant de guerres directement ou indirectement déclenchées, au nom de la lutte contre le terrorisme, par les pays membres de l’Union européenne et leurs alliés atlantistes. Autant de situations politiques, économiques et sociales désastreuses entretenues par une dette immonde et la réduction des efforts d’aide au développement auxquels ces mêmes pays s’étaient engagés.

Les gouvernants de l’Europe se sont révélés d’autant plus incapables, en juin, de se mettre d’accord sur l’ouverture de voies légales pour l’accueil des réfugiés ou encore sur une répartition de ces derniers entre pays membres. Chacun campe sur un égoïsme teinté de xénophobie. Les pays dits de première ligne, ceux qui ont des frontières extérieures à l’UE, ne cessent de demander la fin de la réglementation de Dublin qui contraint les migrants à demander l’asile dans le premier pays où ils ont été enregistrés. Les autres s’y refusent, France et Angleterre en tête. Au lieu de cela, l’Europe externalise sa gestion de l’asile, se barricade et militarise ses frontières, dans un criminel et vain déni de responsabilité.

1 Les guerres impérialistes déstabilisent des pays entiers

Octobre 2014, Lampedusa. L’ancienne porte-parole du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies et présidente de la Chambre des députés italiens, Laura Boldrini, tient l’un des propos les plus consternants sur les drames de l’immigration aux portes de l’Europe, en déclarant qu’il s’agit là d’« une guerre entre les personnes et la mer ». Poséidon plus coupable que les interventions militaires, en somme. Les Vingt-Huit portent pourtant une lourde responsabilité directe dans les flux migratoires. S’il n’existe pas de diplomatie européenne en tant que telle, l’engagement des États membres dans des conflits meurtriers au Moyen-Orient ou encore en Afghanistan depuis 2001 a ébranlé des régions entières. L’existence de régimes dictatoriaux épouvantables a servi de prétexte plus que d’argument, comme en témoigne la montée en puissance de l’« État islamique » en Syrie, ou encore en Libye où un chaos sans nom s’est substitué au despotisme de Kadhafi. Les Irakiens ne sont pas non plus épargnés.

Septembre?2001, Afghanistan. Au lendemain des attaques contre le World Trade Center, les États-Unis partent en guerre contre les talibans. Flanqués de la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et la Roumanie, ils claironnent qu’ils en finiront avec ces « fous de Dieu » qui sévissent dans cette région déjà tendue de l’Asie centrale. Après quatorze ans d’occupation militaire, c’est l’impasse. Al-Qaida souffre certes de dissensions internes, mais les fondamentalistes tirent toujours les ficelles. En revanche, entre 4 et 5 millions d’Afghans ont quitté leur pays sous la menace des armes : 2,7 millions se trouvent en situation régulière au Pakistan et en Iran. Loin des 41?000 demandes à l’UE en 2014… La coalition belliciste qui s’est mise en marche, sans mandat onusien, contre Saddam Hussein en 2003, au nom d’objectifs géostratégiques et économiques autrement moins altruistes que le combat contre le despote de Bagdad, ne peut elle non plus se laver les mains. La guerre a fait près d’un demi-million de morts et les fondamentalistes sont désormais aux portes du pouvoir.

Autre exemple : la Libye. Le colonel Kadhafi, à qui l’UE avait confié l’externalisation de ses centres de rétention, est devenu l’homme à abattre. En 2011, la France s’engage aux côtés de l’Otan dans un conflit sans fond. Quatre ans plus tard, de l’avis même de Laurent Fabius, le pays est « une poudrière terroriste » qui menace toute la bande sahélo-saharienne. Deux gouvernements se déchirent le contrôle du pétrole. Impensable, mais cette zone de non-droit est l’une des principales routes de l’immigration en direction de l’Europe. Enfin, l’illustration la plus pathétique est la Syrie. Non seulement Bachar Al Assad est toujours au pouvoir, mais la coopération des démocraties européennes, à commencer par Paris, avec l’opposition syrienne, a servi les desseins des djihadistes de l’« État islamique ». Sur le plan humanitaire, c’est un désastre. Quatre ans plus tard, 4 millions de Syriens ont fui leur pays. La Jordanie en accueille un demi-million, faisant de cette présence une pression sur les ressources naturelles et énergétiques. Au Liban, le nombre d’exilés syriens représente désormais 25?% de la population.

2 Une politique de coopération en berne

Alors que les conflits, les pouvoirs autoritaires, les épidémies… contraignent les peuples de nombreux pays du continent africain et du Moyen-Orient à des conditions de vie à la limite du supportable et à l’exil, le niveau des aides financières internationales pouvant aider notamment à des redynamisations économiques est souvent en déclin. La France, en dépit du vote par le Parlement le 24 juin 2014 d’une première loi dite « d’orientation et de programmation relative à la politique de développement et de solidarité internationale », est loin de ses engagements. Loin du rôle qu’elle pourrait jouer alors que d’autres nations européennes comme le Luxembourg, la Norvège, la Suède ou le Royaume-Uni se conforment aux préconisations de l’ONU pour verser l’équivalent de 0,7 % de leur revenu brut national.

La France, pointe l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), qui compte 34 pays membres et que l’on ne peut guère suspecter de s’opposer au libéralisme économique ambiant, note que le pays des droits de l’homme atteint à peine 0,36 %, en recul de 9?% d’une année sur l’autre. Ce qui n’a pas empêché la secrétaire d’État en charge du développement, Annick Girardin, d’affirmer qu’avec ce nouvel arsenal législatif « la France va se doter d’un cadre d’action moderne dans le domaine du développement, pour apporter des réponses aux enjeux du XXIe siècle et promouvoir un développement durable et solidaire… ».

Ce qui pour le moins n’a pas convaincu Christian Reboul, de l’ONG Oxfam, pour qui « depuis quelques années, le gouvernement et le président de la République ont une fâcheuse tendance à annoncer des contributions importantes pour répondre aux crises, comme par exemple la crise syrienne, sans pour autant que cela se traduise par de nouveaux financements dans les faits, dont on pourrait voir la trace dans les lois de finances : les chiffres de l’aide française deviennent ainsi virtuels et incantatoires ». Oxfam s’est indignée publiquement à l’occasion de la présentation du projet de loi de finances pour 2015, estimant que « le gouvernement trace une trajectoire déclinante de l’APD (aide publique au développement) jusqu’à la fin du mandat présidentiel en 2017 ».

Friederike Röder, directrice pour la France de l’ONG One, évoque pour sa part « une aide en baisse pour la cinquième année consécutive », et note que « l’aide aux pays les plus pauvres représente à peine un quart de l’aide totale ». Et One de pointer que dans le budget 2015 l’APD ne représente, « en dons d’argent pur et simple », que 533 millions d’euros, « un chiffre en baisse de 9 % par rapport à l’année dernière ». Le constat est hélas unanime. La France est loin d’être à la hauteur des enjeux financiers et humains…

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3 L’externalisation de l’asile légitime les dictatures

Sur les 16,7 millions de réfugiés dans le monde, seulement 15 % sont accueillis dans les pays riches, en Europe, aux États-Unis, au Canada et en Australie. Les autres sont abrités dans les pays du Sud. Pour les 28 pays membres de l’UE, ce déséquilibre ne doit pas être remis en cause, mais ils sont tous signataires de la convention de Genève, qui impose le principe de non-refoulement. Pour y pallier, ils ont opté, depuis les années 2000, pour « une approche internationale » du traitement des flux migratoires, introduisant le principe « d’externalisation des demandes d’asile » quitte, parfois, à collaborer avec des pays pour le moins douteux du point de vue du respect des droits de l’homme. Dès 2004, l’agence Frontex a commencé à collaborer tous azimuts pour l’identification et le contrôle des migrants. En septembre 2005, l’idée est officiellement avancée par la Commission européenne de créer des « zones régionales de protection » à proximité des lieux de départ des exilés, prétextant que cela « semble moins coûteux que l’accueil dans des centres de réfugiés installés dans des pays membres de l’UE ». Puis, en 2006, s’enclenche le « processus de Rabat », qui impose aux pays nord-africains, notamment le Maroc, de faire la police aux frontières de l’UE en empêchant les migrants de quitter leur territoire.

Les Vingt-Huit sont allés encore plus loin, en novembre 2014, en signant les accords de Khartoum, se souciant peu des dictateurs et des régimes collaborant aux trafics d’êtres humains. Il a été ratifié avec Djibouti, l’Égypte, l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie, le Sud Soudan et l’Érythrée et prévoit « de mettre en place une coopération entre les pays d’origine, de transit et de destination ». Peu avant, au mois d’avril, le 11e fonds européen pour le développement décidait d’accorder, pour six ans, 312 millions d’euros à l’Érythrée pour endiguer la fuite de ses habitants. « Que nous coopérions avec des régimes dictatoriaux ne signifie pas que nous les légitimons », avait alors tenté de se justifier Dimitris Avramopoulos, commissaire européen chargé de suivre le processus de Khartoum. À la suite de la disparition de 700 personnes lors du naufrage d’avril dernier, la Commission européenne a, par ailleurs, repris, le 13 mai, une idée avancée plus tôt dans le cadre des discussions sur ces mêmes accords. On ouvrira donc, avant la fin de l’année, un « centre multifonction », au Niger, pour identifier et trier les migrants. Des personnes interceptées dans les eaux libyennes pourraient directement y être conduites. De nombreuses voix ont immédiatement dénoncé la création de centres de concentration au cœur de l’Afrique, sans garantie de respect de la dignité et des droits humains.

Cathy Ceïbe, Gérald Rossi et Émilien Urbach

Source : L’Humanité 07/08/2015

Voir aussi : Actualité Internationale, Politique de l’Immigration, UE,