Combien de temps Netanyahu tiendra-t-il avec des Ayelet Shaked à ses côtés ?

La nouvelle ministre de la Justice, Ayelet Shaked

La nouvelle ministre de la Justice, Ayelet Shaked

La nouvelle ministre de la Justice cristallise à elle seule toutes les peurs et les colères de la communauté internationale, des Palestiniens et de la gauche.

Jamais un gouvernement israélien n’aura été autant de droite. Quelques jours à peine après la formation in extremis de son cabinet, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu semble déjà en bien mauvaise posture. Non seulement il ne dispose, pour l’instant, que d’un siège supplémentaire nécessaire à la majorité requise pour gouverner (61 sièges sur 120), mais il l’aura en plus chèrement payé.

En effet, il a dû offrir plus de portefeuilles que prévu aux partis ultraorthodoxes et de droite, qui lui ont pour ainsi dire tiré le tapis de sous les pieds. Le Likoud aura donc moins de sièges, sauf en cas d’un éventuel et de plus en plus probable amendement constitutionnel, censé intervenir dans les prochains jours (lire ici).

Il n’en reste pas moins que les grands gagnants des élections du 17 mars resteront les ultraorthodoxes (le Shass, la Liste unifiée de la Thora), le parti de centre droit (Koulanou) et le parti nationaliste religieux (le Foyer juif) de Naftali Bennett, qui a accepté de lui apporter le soutien de ses huit députés, quelques heures avant l’échéance qui aurait valu au président Reuven Rivlin de charger quelqu’un d’autre de former une coalition. Il faut dire les choses clairement : c’est bel et bien le chantage qui a permis au Foyer juif de se tailler la part du lion et de se retrouver avec les portefeuilles principaux, notamment celui de la Justice et de la présidence de la commission des Lois de la Knesset, un ministère de la plus haute importance et qui a été offert à… Ayelet Shaked.

« Petits serpents » palestiniens

Cette députée cristallise à elle seule toutes les peurs, toutes les appréhensions et toutes les colères de la communauté internationale, des Palestiniens et de la gauche israélienne. Résolument opposée à une solution à deux États, Ayelet Shaked s’est déjà fait remarquer à l’été 2014, quelques jours avant le début de l’opération « Protective Edge » à Gaza, qui a fait des milliers de victimes, en relayant sur sa page Facebook un article écrit en 2002 par l’ancien journaliste d’extrême-droite Uri Elitzur. Avant d’être retiré, l’article, qui a pour sujet les Palestiniens, avait entre-temps été lu et « liké » par des milliers d’internautes. En voici un extrait : « Ce sont tous des combattants ennemis, et leur sang devrait leur retomber sur la tête. Cela inclut également les mères de martyrs, qui les envoient en enfer avec des fleurs et des baisers. Elles devraient suivre leurs fils, rien ne serait plus juste. Elles devraient partir, tout comme les maisons dans lesquelles elles ont élevé les serpents. Sinon, d’autres petits serpents y seront éduqués. » Des mots glaçants, qui se passent littéralement de commentaires, et que Mme Shaked juge « encore d’actualité » quelque douze ans plus tard – une position qui donne le la d’un mandat qui s’annonce pour le moins tumultueux.

Au passage, le personnage n’est pas sans rappeler, même de très loin, une autre femme qui a, elle, profondément marqué la politique israélienne : Golda Meïr. L’ancienne Première ministre, la Thatcher avant l’heure du Proche-Orient, avait publiquement affirmé en 1969 : « Comment pourrions-nous rendre les territoires occupés ? Il n’y a personne à qui les rendre. » Sauf que, naturellement, n’est pas Golda Meïr qui veut.

Encore plus isolé

Ces dernières années, Israël a vu ses relations avec le reste de la communauté internationale, notamment avec les États-Unis, se dégrader progressivement, au fur et à mesure que les négociations sur le nucléaire iranien avançaient. Parallèlement, les Palestiniens ont marqué quelques victoires symboliques, dont une reconnaissance en novembre 2012 par l’Onu en tant qu’État observateur non membre, et le 1er avril 2015 par la Cour pénale internationale (CPI). Une droitisation progressive d’Israël s’avérait donc inéluctable, bien que certains observateurs ne donnent pas cher du gouvernement actuel, à la majorité trop minime, et donc trop précaire. S’il se maintient en l’état, le gouvernement de M. Netanyahu pourra-t-il durer, rester à l’abri de la plus petite crise interne ? Les pourparlers de paix avec les Palestiniens sont, semble-t-il, un projet mort-né, du fait du refus total des deux camps d’un compromis quel qu’il soit. Tout cela avec, en toile de fond, l’apathie presque absolue d’une grande partie de la communauté internationale, encore minée par la culpabilité d’une Shoah vieille de 70 ans et dépassée par des crises à répétition dans le monde, qui touchent désormais l’Europe.

Avec des ministres comme Ayelet Shaked à ses côtés, Benjamin Netanyahu ne devrait avoir aucun problème à se retrouver encore plus isolé qu’il ne l’est déjà sur la scène diplomatique. Même Avigdor Lieberman n’avait pas été aussi loin. Cela ne devrait toutefois pas avoir d’impact considérable sur la place de l’État hébreu dans le monde. Quelles que soient les composantes du nouveau gouvernement Netanyahu, Israël continuera de jouer dans la cour des grands. Mais à quel prix…

Samia MEDAWAR

Source L’Orient du Jour : 11/05/2015

Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique Moyen Orient, Israël, Israël. Le coup de poker réussi de Nétanyahou, On line , (Lire aussi : La coalition de Netanyahu va au-devant de la défiance internationale, Israël s’engage à reverser aux Palestiniens près d’un demi-milliard de dollars),

Il ne reste que 7 ans à vivre au Web, en 2023 il va mourir

Internet-Monde

Ce n’est pas là une nouvelle prédiction « catastrophe » de Nostradamus mais bien le constat de plusieurs chercheurs : le temps est compté pour l’Internet. Plus précisément pour le réseau Internet qui va saturer. Si rien n’est fait en 2023 il ne sera plus possible de transférer le nombre de données suffisantes pour couvrir les besoins mondiaux. Et c’est inquiétant.

La fibre optique a ses limites

Déjà en 2001 on savait que ça allait arriver… mais en 2001 on ne s’inquiétait pas : il n’y avait pas Youtube (créé en 2005), pas Facebook, pas Twitter et encore moins les divers Vine, Twitch et Instagram… Du coup quand le laboratoire de Lucent, Bell Labs, a découvert en 2001 que la fibre optique avait une limite physique de transport de données de 100 Térabits/s on se disait qu’on avait le temps, voire même que cette limite n’allait pas être atteinte.

Comme souvent, on se trompait : la demande de transfert de données a grandi exponentiellement et les chercheurs sont maintenant assez formels : on va atteindre la limite de capacité du réseau Internet mondial. Et ce dans 7 ans si rien n’est fait.

« Dans les laboratoires de recherches, nous en arrivons au point où nous ne pouvons plus accroître le nombre de données pour une même fibre optique » selon le Professeur Andrew Ellis, de l’Université d’Aston à Birmingham. Seule solution : « proposer des idées vraiment radicales ». Mais pour l’instant il n’y en a aucun.

Et on va manquer d’électricité

Pour résoudre le problème des données, c’est simple : soit on révolutionne les réseaux de manière radicale (un « breakthrough » en science), soit on multiplie le nombre de fibres optiques dans le monde. Ce sera cher, certes, mais ça paraît une bonne solution.

Ça « paraît »… car ce n’en est pas une. Selon le professeur Ellis la multiplication des réseaux ne va que transférer le problème : « Si nous devons entretenir plusieurs réseaux en fibre optique, nous viendrons à manquer d’électricité d’ici 15 ans ». En gros : multipliez les réseaux et vous n’aurez pas assez d’énergie pour les faire fonctionner.

Et ce n’est pas si étonnant que ça quand on sait qu’Internet consomme 2% de la production mondiale d’électricité pour son fonctionnement : plus de 9 milliards de dollars par an et l’équivalent de la production de plus de 40 centrales nucléaire ; et tous les quatre ans cette consommation double.

Pour les pays industrialisés Internet consomme une bonne partie de leur énergie : au Royaume-Uni c’est 16% de la consommation globale du pays.

Les chercheurs britanniques vont donc se réunir le 11 mai 2015 pour réfléchir à des solutions… sans aucune garantie de réussite.

Paolo Garoscio

Source EcoQuick, 05/05/2015

Voir aussi : Rubrique Internet, rubrique Economie,

La goutte d’eau irlandaise

irlandeEn Irlande, le parti nationaliste Sinn Féin (allié traditionnel de Syriza) pourrait profiter d’un paysage politique en décomposition lors des prochaines élections législatives (lire « A la recherche du prochain Syriza »). Mais la principale menace pour les politiques d’austérité a pris une forme plus inattendue : le rejet massif d’une taxe sur l’eau courante.

par Renaud Lambert

Le 24 juillet 2014, le quotidien britannique The Guardian s’interrogeait sur l’un des mystères de la crise européenne : « Pourquoi les Irlandais réagissent-ils aussi calmement (1). » Longtemps érigé en parangon de réussite libérale (2), Dublin dévisse lors de la débâcle financière : le déficit budgétaire atteint 32 % du produit intérieur brut (PIB) en 2010, du jamais vu. Mais la petite île émeraude conserve son statut de modèle. Non seulement le pays s’impose une cure d’austérité d’une violence rare, mais la population ne descend que rarement dans la rue. En avril 2009, le ministre des finances irlandais Brian Lenihan se félicite : « Nos partenaires en Europe sont impressionnés par notre capacité à endurer la douleur. En France, vous auriez eu des émeutes (3). »

En 2015, l’Etat continue à promouvoir l’image d’un pays apathique, érigeant en second slogan national l’expression locale « Feck it, sure it’s grand » T’inquiète, ça va aller »), déclinée sur des tabliers, des tasses ou des pyjamas pour bébés en vente dans les magasins de souvenir. Et pourtant, suggère la journaliste Kathy Sheridan, « L’Irlande s’est réveillée (4».

Le 19 décembre 2013, le gouvernement précipite le passage d’une loi prévoyant l’instauration d’une taxe sur la consommation d’eau courante. Depuis, les habitants du pays de la Guinness ne décolèrent pas. Dès les premières semaines de l’année 2014, des protestations s’organisent à Dublin, Cork et dans de nombreuses autres villes du pays. La question devient un enjeu majeur lors des élections européennes de mai. Le 3 octobre, un groupe d’opposants à la taxe occupe la mairie de Cork. Le 1er novembre, 120 000 personnes manifestent dans tout le pays. Le 10 décembre, elles sont 100 000 à se rassembler devant le Parlement, à Dublin : rapporté à la population française, leur nombre se serait élevé à 1,5 million. Le 21 mars 2015, la foule compte à nouveau 80 000 âmes dans la capitale. Les slogans dénoncent tout à la fois la nouvelle taxe sur l’eau, les politiques d’austérité et les connivences politiques. Car il n’a échappé à personne que les trois questions sont liées.

Pour le gouvernement, la mesure viserait à mettre fin à une « anomalie » : l’Irlande se distingue des autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui facturent tous la consommation d’eau. Toutefois, d’autres « anomalies » ne semblent pas mériter qu’on s’en préoccupe. A commencer par le niveau exceptionnellement bas de l’impôt sur les sociétés, qui s’établit à 12,5 % en Irlande, contre une moyenne de 25,9 % en Europe.

La démarche de l’exécutif témoignerait par ailleurs d’une préoccupation écologique : ressource limitée, l’eau doit être protégée. Outre le fait que la rareté de la molécule frappe peu les esprits dans un pays où elle semble tomber en rideaux épais plusieurs fois par jour, la taxe finalement retenue — un forfait qui n’augmente pas avec la consommation — n’invite guère à la modération.

Les explications des dirigeants politiques font donc d’autant plus sourire ici que, chacun le sait, la nouvelle taxe résulte d’une exigence de la « troïka » dans le cadre du plan de « sauvetage » adopté en 2010. « Il s’agit en fin de compte d’une nouvelle façon de nous faire payer pour les banquiers qui ont déclenché la crise », conclut Mme Ruth Coppinger, députée du Parti socialiste (trotskyste).

En dépit d’une croissance insolente — 4,8 % en 2014 (5) —, la population continue à souffrir de l’austérité. Sur la base des chiffres les plus récents, en 2013, un tiers de la population se trouvait en situation de « privation forcée », caractérisée par « l’insatisfaction de deux besoins de base, ou plus (…) tels que la nourriture, le chauffage ou des vêtements adaptés pour l’hiver » (6). Le chiffre était trois fois moins élevé en 2008, avant que n’éclate la crise financière. Pour beaucoup, la taxe — ramenée à une fourchette de 60 à 160 euros depuis les mobilisations de l’automne (7) — constitue un coût d’autant plus inacceptable qu’il s’avère insurmontable.

Pour d’autres, l’épisode démontre que la culture de la connivence entre élites politiques et économiques qui avait précipité la crise (8) lui a survécu. Le gouvernement a confié l’installation de compteurs à eau dans l’ensemble du pays à une entreprise appartenant au magnat de la presse Denis O’Brien, généreux donateur du parti Fine Gael (droite, au pouvoir en coalition avec le parti travailliste) et l’une des plus caricaturales incarnations d’une frange du patronat irlandais peu soucieuse de l’intérêt général. Coût total de l’opération ? Environ 540 millions d’euros (9), pour des mesures de la consommation qui ne débuteront pas avant sept ans alors que les compteurs affichent une durée de vie limitée à… dix ans. On a connu investissement plus aisé à justifier.

Autrefois financée par les impôts et gérée par les autorités locales, la distribution de l’eau a été confiée à la société semi-publique Irish Water, dont la constitution en juillet 2013 a coûté 86 millions d’euros en frais de consultants. Avant même d’envoyer ses premières factures, arrivées dans les boîtes aux lettres en avril 2015, l’entreprise avait organisé un dispositif de bonus confortables pour ses dirigeants (jusqu’à 19 % du salaire pour le sommet de la hiérarchie). « Et chacun s’attend à ce qu’elle soit bientôt privatisée », nous explique un manifestant devant le siège de la société le 1er avril dernier.

Tout semble donc avoir été fait pour irriter les Irlandais. Le degré de réussite n’en étonne pas moins. Aux côtés d’organisations politiques telles que l’Alliance anti-austérité (AAA), liée au Parti socialiste, ou la campagne Right2Water (« Droit à l’eau ») — qui rassemble notamment les syndicats et le Sinn Féin —, de multiples comités se sont créés un peu partout dans le pays, rassemblant parfois des personnes jusque-là non politisées : des chômeurs ou des travailleurs pauvres déjà étranglés par l’austérité ; des membres des classes moyennes supérieures à la fibre écologiste, qui n’auraient rien contre l’idée d’une taxe sur l’eau si celle-ci n’était pas polluée…

Dans certains villages, des rassemblements spontanés s’organisent pour empêcher l’installation de compteurs. Des vidéos circulent sur Internet, expliquant comment les saboter (10). Un tiers de la population aurait déjà refusé de s’enregistrer auprès d’Irish Water, bien que les dates butoirs aient été repoussées à plusieurs reprises — un boycott qui a embarrassé le Sinn Féin.

Dans un premier temps, le dirigeant historique du parti Gerald Adams a déclaré qu’il réglerait sa propre facture d’eau. Sa stratégie ? Expliquer tout d’abord que la taxe ne pourrait être abolie que si un parti hostile à l’austérité parvenait au pouvoir — le Sinn Féin, par exemple. Mais également éviter de se voir reprocher d’ignorer la loi, un enjeu majeur pour une formation qui tente de se défaire de son association à l’Armée républicaine irlandaise (IRA).

Cette ligne n’a pas convaincu. A Tallaght, une banlieue populaire de Dublin où tout indiquait que le Sinn Féin devait remporter des élections législatives partielles en octobre 2014, le candidat du Parti socialiste Paul Murphy a finalement été élu grâce à un discours beaucoup plus combatif que celui des nationalistes sur la question de l’eau. Aiguillonné par les militants les plus jeunes de son parti, souvent plus à gauche, M. Adams est depuis revenu sur sa position : le Sinn Féin invite désormais chacun à agir comme bon lui semble, sans donner de consigne.

De l’avis de ses partisans, qui rappellent qu’aucune amende pour non-paiement ne sera envoyée avant quinze mois, le boycott constitue le seul moyen de s’assurer que la question de l’eau — et, à travers elle, celle de l’austérité — s’impose comme un thème majeur lors du prochain scrutin législatif, qui doit se tenir entre octobre 2015 et avril 2016.

« Pour la plupart des gens, explique le journaliste irlandais Paddy Prendiville, cette taxe, c’est la paille de trop (11). » La paille ? Celle qui, en anglais, brise le dos du chameau. Les francophones imaginent, eux, une goutte d’eau dont la chute suffirait à faire déborder le vase. L’image n’a sans doute jamais été aussi adaptée à la situation irlandaise.

Renaud Lambert

(1) Séamus A. Power et David Nussbaum, « The Fightin’ Irish ? Not when it comes to recession and austerity », The Guardian, 24 juillet 2014.

(2) Lire « Les quatre vies du modèle irlandais », Le Monde diplomatique, octobre 2010.

(3) Cité par Anne Lucey, « Europe ’amazed’ at steps taken in budget – Lenihan », Irish Times, 27 avril 2009.

(4) Kathy Sheridan, « Review of 2014 : The year the citizens broke », Irish Times, 27 décembre 2014.

(5) Un chiffre largement exagéré par l’activité de multinationales qui profitent de l’Irlande pour « optimiser » leur charge fiscale.

(6) Suzanne Daley, « A New Irish Rebellion, This Time Against Water Fees », The New York Times, 25 mars 2015.

(7) Contre environ 280 euros pour un foyer comptant deux adultes et deux enfants auparavant.

(8) Lire « Les quatre vies du modèle irlandais », op. cit.

(9) « Cost of water meters underestimated by €107 million  », TheJournal.ie, 23 novembre 2014.

(10) Voir par exemple sur YouTube « Water Meter Sabotage », ou encore « Removing a water meter ».

(11) Suzanne Daley, op. cit.

Source : Le Monde Diplomatique mai 2015

Voir aussi : Actualité internationale, Rubrique UE, Irlande, Mouvement sociaux en Irlande. La taxe de trop, rubrique Société, Mouvements Sociaux, rubrique Politique, Politique économique,

Processus de Khartoum : quand l’Europe sous-traite ses migrants

europaratPour les associations des droits de l’homme, les décisions prises par l’Union européenne, suite aux naufrages de migrants en Méditerranée, ne font que renforcer des logiques déjà existantes. Notamment celle à l’oeuvre dans le processus de Khartoum, qui permet à l’Europe de sous-traiter les demandes d’asile directement en Afrique, dans les pays de départ. L’Europe forteresse se boucle à double tour, et laisse des pays comme l’Erythrée, le Soudan ou la Libye, jouer les vigies.

Résoudre le problème à la source. C’est un peu l’esprit du processus de Khartoum, signé le 28 novembre 2014 entre l’Union européenne et une vingtaine de pays africains, du Soudan à la Libye. Un partenariat conclu pour lutter contre le trafic d’êtres humains dans la Corne de l’Afrique, mais aussi, et surtout, pour empêcher les migrants de rejoindre l’Europe par la mer, en les incitant à rester dans leur pays d’origine. D’un côté, l’UE finance des formations de surveillance, comme en encadrant des policiers marocains, et des projets de développement, en investissant par exemple en Tunisie. De l’autre, ces pays d’Afrique renforcent leurs patrouilles aux frontières et établissent des camps d’accueil pour les demandeurs d’asile. De nombreuses ONG, à l’image de l’Association européenne des droits de l’homme, y voient une tentative de l’Europe de sous-traiter les demandes des migrants, avant qu’ils ne prennent la mer. Sa vice-présidente, Catherine Teule, dénonce surtout des accords noués avec des pays peu scrupuleux des droits de l’homme.

 

Quelle est la position de l’Association européenne des droits de l’homme sur le processus de Khartoum ?

C’est un processus d’externalisation poussée à son maximum, qui vise à interrompre les flux de transit, à contrôler les frontières, et à installer des centres d’accueil pour les demandeurs d’asile dans les pays d’Afrique et du Maghreb-Machrek. Auparavant, on transmettait aux pays tiers des missions de contrôle des frontières et des flux de migration, en amont. Là, il est aussi question de traiter les demandes d’asile, qui concernent, à 90 %, des Erythréens et des Soudanais.

 

C’est scandaleux que des pays européens se défaussent sur des pays qui n’ont pas les mêmes standards en matière de protection des droits de l’homme.

 

Une demande d’asile traitée dans ces pays tiers a-t-elle les mêmes chances d’aboutir que lorsqu’elle est formulée en Europe ?

Non, soyons clairs. Une grande partie de ces personnes restent parquées dans les camps. Il n’y a pas de demande d’asile avec une possibilité d’installation dans les pays européens, par exemple. Au Kenya, ce type de centre existe depuis longtemps : on en est à la troisième génération de personnes qui naissent dans le camp.  Ce ne sera donc jamais le même traitement des demandes. En outre, c’est scandaleux que des pays européens se défaussent sur des pays qui n’ont pas les mêmes standards en matière de protection des droits de l’homme, ou qui n’ont pas ratifié la Convention de Genève sur le statut des réfugiés. Des partenariats sont noués avec l’Egypte, un pays intermédiaire dans les flux de migrations, mais qui ne propose pas les mêmes garanties. C’est la même  chose en Tunisie, un pays qui n’est pas équipé pour traiter ces demandes spécifiques. A l’origine, l’UE souhaitait également établir ce type de camp en Libye. Mais aujourd’hui, une telle décision provoquerait un tollé.

 

L’Europe peut-elle nouer des partenariats sur ces questions avec les pays tiers, comme l’Eryhtrée ou le Soudan ?

Absolument pas. On ne peut pas nouer de partenariats avec de tels pays. Ce qui se passe en Erythrée et au Soudan montre qu’ils ne sont pas fiables. C’est une véritable boucherie. Coopérer avec eux sur ces questions serait même indigne.

 

La grande majorité des migrants qui viennent en Europe ne sont pas « pauvres ».
L’Union européenne a beau déclarer qu’elle ne peut pas accueillir toute la misère humaine : de fait, ce n’est pas le cas. »

 

La politique migratoire européenne s’oriente-t-elle vers un modèle australien ?

Oui, d’une certaine façon, sauf que l’Australie vend ses réfugiés à d’autres pays. Là nous ne payons pas pour retenir ces migrants dans les pays tiers, mais indirectement, c’est un peu le cas : c’est du donnant-donnant. Dans tous les partenariats avec les pays tiers, on leur donne quelques visas, en échange de renforcement des frontières. Mais les personnes qui obtiennent ces visas l’auraient obtenu de toute manière, ce sont surtout des cadres, qui se déplacent en Europe pour leur travail, jamais des familles, qui n’ont donc d’autre choix que de passer par des voies clandestines. Pour le reste, Frontex a par exemple formé des policiers marocains. L’UE déploie également des personnels européens dans les ports et les aéroports étrangers pour empêcher toute immigration illégale. Donc, au final, on utilise leurs locaux, on fait le boulot avec eux, on les forme. En Tunisie, après 2011, l’Europe a passé un partenariat pour la mobilité, en échange d’investissements européens. On tente de participer au développement de ces pays, en y voyant une façon de tarir l’immigration. C’est une grande erreur : la grande majorité des migrants qui viennent en Europe ne sont pas « pauvres », car il faut bien payer les passeurs qui, eux, sont très chers. L’Union européenne a beau déclarer qu’elle ne peut pas accueillir toute la misère humaine : de fait, ce n’est pas le cas, cette misère-là ne parvient même pas jusqu’aux portes de l’Europe. La vision de l’immigration est  totalement faussée. Il s’agit d’assurer notre rôle international.

 

Les décisions prises à l’issue de ce sommet extraordinaire de l’Union européenne s’inscrivent-elles dans la droite ligne du processus de Khartoum ?

Oui, ce processus est d’ailleurs cité nommément dans le plan dévoilé par le Conseil européen cette semaine. Il réaffirme  sa volonté de développer des rapports avec les pays tiers. Les conclusions du Conseil européen vont même plus loin que celles du Conseil des ministres : il préconise un doublement des sommes attribuées à Frontex, précise le nombre de réinstallations – 5 000 pour les réfugiés syriens, ce qui est ridicule par rapport aux besoins. Dans notre appel, nous citons le processus de Tampere. C’est un engagement du Conseil européen pris il y a 15 ans, et qui n’est plus suivi aujourd’hui.

 

Entendez-vous des voix dissonantes au sein des institutions, face à cette volonté de renforcer « l’Europe forteresse » ?

Le Parlement européen a été quasiment taisant et a accepté ce processus dans sa majorité, mais certains protestent un peu, même s’ils sont très peu nombreux. Le Comité économique et social européen a, lui, toujours marqué des réserves sur ce type de politique. Il s’était élevé contre l’utilisation des accords de Dublin. Cependant, dans le contexte actuel, à la suite des attentats de janvier, il y a une certaine frilosité sur la question. Personne ne veut être accusé d’avoir contribué à laisser entrer des terroristes sur le territoire européen.

 

Les possibilités existent, c’est une question de volonté.

 

Quelles alternatives préconisez-vous ?

Pour nous, la solution, c’est de transférer les moyens de Frontex à des missions de sauvetage, et de relancer l’opération Mare Nostrum, mais avec une plus grande envergure. Il faut également ouvrir des voies d’immigration légale. Le Haut-Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés, ou le Comité économique et social européen sont pour cette option qui permettrait de donner des visas d’asiles, des visas humanitaires pour aider ces personnes à venir en Europe sans prendre le risque de recourir à des passeurs. Les possibilités existent, c’est une question de volonté. Et la presse a un grand rôle à jouer : ce n’est pas ces quelques centaines de milliers de personnes qui vont nous envahir et nous ruiner. Certes, les images de migrants débarquant sur les plages italiennes peuvent être inquiétantes, mais il faut bien préciser que ce n’est rien, que ce nombre d’étrangers ne représente absolument aucun risque pour l’Europe. D’ailleurs, on a les moyens de les accueillir ! Au lieu de financer des armadas qui font la guerre à l’immigration, nous ferions mieux de financer des centres d’accueil.

 

En octobre 1999, une réunion du Conseil européen, réunissant les chefs d’Etats et de gouvernement, aboutit à un programme d’action sur cinq ans, sur le thème de la coopération politique et judiciaire des Etats membres, nommé « processus de Tampere ». Cet accord met l’accent sur les politiques d’asile et de migration, et porte l’idée que, pour réduire les tentations aux départs, il faut améliorer les conditions de vie des habitants dans leurs pays d’origine: lutter contre la pauvreté, favoriser la création d’emplois, soutenir les structures démocratiques. Un système d’asile commun, sur la base de la Convention de Genève, est également initié. De même, « le Conseil de Tampere souligne que la liberté, la sécurité et la justice dont jouissent les citoyens de l’UE doivent être accessibles à ceux qui, poussés par les circonstances, demandent légitimement accès au territoire de l’Union« . Des objectifs qui n’ont été que partiellement mis en œuvre.

Anika Maldacker, Anne Charlotte Waryn
Source Arte 25/04/2015

 

L’Arabie doit enquêter sur les bavures présumées de la guerre au Yémen (HRW)

4bhbe4cdb09f7f76s_620C350L’annonce par l’Arabie saoudite de l’arrêt de ses frappes aériennes intensives au Yémen « ne met pas fin à ses obligations d’enquêter sur les violations présumées des lois de la guerre », a affirmé jeudi l’organisation Human Rights Watch (HRW).

Dans un communiqué, HRW, dont le siège est à New York, est revenue sur un raid qui a détruit une installation de l’organisation humanitaire Oxfam, faisant un mort non identifié, le 18 avril à Saada, fief de la rébellion chiite des Houthis dans le nord du Yémen. « Les gouvernements qui ont participé à l’attaque devraient enquêter de manière impartiale sur le raid aérien qui a frappé des marchandises civiles et une structure qui ne semble pas avoir été utilisée à des fins militaires », écrit l’organisation de défense des droits de l’Homme.

« Détruire un entrepôt d’un groupe humanitaire affecte de nombreux civils, pas seulement près du lieu de la frappe », souligne Joe Stork, directeur adjoint de HRW pour le Moyen-Orient et l’Afrique du nord.

Le 26 mars dernier, l’Arabie saoudite a pris la tête d’une coalition comprenant au total neuf pays arabes, qui a mené des raids aériens pendant quatre semaines pour stopper les avancées de rebelles chiites Houthis, soutenus par l’Iran. Mardi, le gouvernement saoudien a annoncé que la phase intensive des frappes était « terminée », mais qu’il se réservait la possibilité d’intervenir de nouveau ponctuellement si des mouvements rebelles se faisaient menaçants.

Les bombardements de la coalition ont fait des centaines de morts et des milliers de blessés parmi les rebelles mais aussi parmi les civils. HRW a notamment rappelé que des frappes aériennes avaient touché un camp de personnes déplacées le 30 mars dans le nord du Yémen (29 civils tués), ainsi qu’une laiterie le lendemain dans l’ouest (31 civils tués).

Source AFP 23/04/2015

Voir aussi :  Actualité Internationale :  Rubrique Moyen Orient, Arabie Saoudite, Yemen,