Israël. Le coup de poker réussi de Nétanyahou

1803-netanyahouvictoireAu lendemain des élections législatives, la presse israélienne s’interroge sur la victoire historique de l’inamovible Benyamin Nétanyahou et les mauvais pronostics des enquêtes d’opinion qui le donnaient toutes perdant.

À chaque élection, les clivages communautaires, culturels et économiques qui caractérisent la société israélienne permettent de donner sens aux résultats. « Si l’on résume, Jérusalem s’est donnée tout entière à Nétanyahou et Tel-Aviv s’est livrée à Yitzhak Herzog [tête de liste travailliste]« , expliquent dans le Yediot Aharonot Yaron Druckman et Ron Notkin.

« Plus intéressant encore, en Samarie [moitié nord de la Cisjordanie occupée], le parti de Nétanyahou, le Likoud, a littéralement ‘pompé’ les voix recueillies en 2013 par Naftali Bennett [Ha-Bayit Ha-Yehudi, ‘Foyer juif’, extrême droite nationaliste-religieuse] auprès des colons. Dans les collectivités rurales, le Camp sioniste a de son côté attiré des voix qui, traditionnellement, allaient au Meretz [Parti progressiste]. En somme, les Israéliens ont voté ‘utile’ et privilégié la coalition dite travailliste-centre le Likoud, ce dernier raflant la mise d’un « électorat désenchanté et angoissé », explique encare le Yediot Aharonot.

Quelles leçons tirer ? L’éditorialiste de Maariv, Doron Cohen, revient sur la stratégie menée par Nétanyahou dans la dernière ligne droite qui a permis ce retour historique d’un Likoud qu’on disait moribond. Pour lui, une seule question se pose : quelle est l’unique leçon que nous devrions tirer des résultats de ces élections et plus encore de la campagne électorale ?

 » Et d’appeler chaque Israélien à faire son examen de conscience. « A gauche : comment espériez-vous vendre une politique sociale dans un pays aux inégalités croissantes sans affronter la question des colons et du financement de leur déplacement ? A droite : comment espérez-vous vivre dans un pays où une large partie de la population vit sans droits, qu’il s’agisse des travailleurs étrangers ou, évidemment, des Palestiniens ? Aux haredim [ultra-orthodoxes] : comment imaginez-vous vivre dans un pays renonçant à des valeurs aussi fondamentales que la liberté de conscience et d’expression ? Aux laïcs : comment vous faites-vous les avocats d’un pays juif où il n’y aurait ni rabbins, ni synagogues, ni yeshivot ? Aux Juifs en général : comptez-vous réellement vivre dans un pays qui aurait déporté la plupart de ses citoyens arabes et/ou qui leur interdirait toute représentation au Parlement ? Aux citoyens arabes : pensez-vous réellement pouvoir vivre en Israël tout en prônant un Etat palestinien vidé de ses Juifs ? La réponse est désormais connue et tient en deux mots : haine gratuite.

 » Selon Doron Cohen, les menaces existentielles qui pèsent sur Israël ne sont ni l’Iran, ni Daech, ni le Hamas, mais bien « une haine gratuite jamais autant mise en scène qu’en cet hiver 2015 : entre religieux et laïques, entre la droite et la gauche, entre Orientaux et Ashkénazes, entre Juifs et Arabes, entre Tel Aviv et les colons ». C’est, selon lui, « cette haine dévorante qui a gagné les élections ».

Nétanyahou brûle les vaisseaux

Dans Ha’Aretz, le chroniqueur Hemi Shalev attribue la victoire de « Bibi » et du Likoud à « l’une des campagnes les plus nauséabondes de la vie polique israélienne« . « L’expression ‘brûler les vaisseaux’ vient de l’époque des conquêtes de Jules César dont la tactique consistait à incendier les ponts et les bateaux pour ôter toute envie de retraite à ses légionnaires », écrit-il. C’est exactement cette tactique que Nétanyahou a employée. Et, le moindre qu’on puisse dire c’est qu’elle s’est révélée payante. Comment Nétanyahou a-t-il brûlé les vaisseaux ? il a agité le mythe de la cinquième colonne représentée par la Liste commune arabe et lancé une campagne quasi raciste à leur égard, poursuit le quotidien israélien. Il a également décrit le peuple israélien comme « encerclé par une campagne ‘antisémite’ financée de l’étranger et censée ‘acheter’ les ONG israéliennes, le Parti travailliste ». Enfin, « il a brûlé les vaisseaux en semant la peur, la haine et la paranoïa dans une opinion publique angoisée par les conflits qui ravagent le Moyen-Orient, la montée en puissance du Daesc et la menace iranienne. » La question que se posent désormais tous les observateurs, c’est : quelle coalition va-t-il mettre sur pied. « S’associer aux perdants Ha’Bayit ha-Yehudi [extrême droite nationaliste-religieuse], Israël Beiteinou [Israël Notre Foyer, extrême droite laïque russophone] et aux partis ultra-orthodoxes, c’est se rendre infréquentable auprès des chancelleries occidentales, estime Ha’Aretz. « Constituer un gouvernement d’union nationale avec le Camp sioniste, c’est se rendre davantage fréquentable mais s’exposer à des crises gouvernementales à répétition. »

Source : Le Courrier International 18/03/2015

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UE. Rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes

Marc. Tarabella: "l'égalité des genres est une égalité de droits et d'accessibilité"

Marc. Tarabella: « l’égalité des genres est une égalité de droits et d’accessibilité »

Chaque année au Parlement européen, la commission sur les droits des femmes prépare un rapport pour évaluer les progrès faits pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Les députés discuteront en session plénière le 9 mars et voteront le lendemain sur les progrès réalisés en 2013. Marc Tarabella, député démocrate-socialiste belge et rapporteur sur la question, nous a parlé des réalisations mais aussi de ce qu’il reste à faire.

Après les débats au sein de l’hémicycle du Parlement européen lundi le 9 mars au soir, le rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes en 2013 a été adopté le mardi 10 mars à midi.

Un nombre équivalent de députés du PPE ont voté pour et contre. Parmi les eurodéputés français, tous ceux de l’UMP au PPE à l’exception de Phillipe Juvin qui s’est abstenu ont voté en faveur de ce rapport comme Michelle Alliot Marie, Nadine Morano ou Constance le Grip. Brice Hortefeux qui avait voté contre a finalement changé son vote : « Erreur de manipulation, plaide l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy. Mon assistante a corrigé l’erreur dès que possible. Ça arrive de temps en temps ». Du côtés des non-inscrits du FN, tous ont votés contre comme Marine Le Pen, Aymeric Chauprade ou Mireille d’Ornano.

CrbDbO2XYAANmviMême si la compétence des États membres en matière de droits génésiques et sexuelles et sa primauté sur l’UE sont rappelés, le rapport (commence à la page 236) insiste sur « l’accès aisé à la contraception et à l’avortement » :

45. indique que plusieurs études démontrent que les taux d’avortement dans les pays où l’avortement est autorisé et dans ceux où il est interdit sont similaires, voire plus élevés dans ces derniers (Organisation mondiale de la santé, 2014) ;

46. note que l’élaboration et la mise en oeuvre des politiques en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs, et d’éducation sexuelle, relèvent de la compétence des États membres ; souligne néanmoins que l’Union européenne peut contribuer à la promotion des meilleures pratiques au sein des États membres ;

47. insiste sur le fait que les femmes doivent avoir le contrôle de leur santé et de leurs droits sexuels et reproductifs, notamment grâce à un accès aisé à la contraception et à l’avortement ; soutient par conséquent les mesures et actions visant à améliorer l’accès des femmes aux services de santé sexuelle et reproductive et à mieux les informer de leurs droits et des services disponibles ; invite les États membres et la Commission à mettre en oeuvre des mesures et des actions pour sensibiliser les hommes quant à leurs responsabilités sur les questions sexuelles et reproductives.

M. Tarabella: « l’égalité des genres est une égalité de droits et d’accessibilité »

Quelle est la situation actuelle en termes d’égalité dans l’Union européenne ? Vous étiez le rapporteur pour l’égalité entre les hommes et les femmes en 2009. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Il y a du changement, mais c’est trop lent. Si nous continuons à ce rythme, la différence de rémunération entre les hommes et les femmes ne disparaîtra qu’en 2084. Depuis mon dernier rapport il y a cinq ans, l’emploi des femmes a augmenté de 60 à 63%, ce qui n’est pas suffisant. Nous devons faire attention à la qualité des emplois – de plus en plus de femmes ont des emplois à temps partiel, des contrats temporaires ou travaillent dans des conditions précaires.
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Quelles sont les thèmes principaux qui doivent être considérés comme des priorités ?
L’élimination de la violence contre les femmes doit être une priorité. Nous devrions avoir une année dédiée à la lutte contre la violence. Ce serait une mesure symbolique, mais il est important d’en parler car c’est encore un tabou dans certains pays.
Le plafond de verre est encore une réalité, surtout dès que l’on parle de quotas de femmes dans les entreprises cotées en bourse. On peut en parler pendant 30 ans, mais pour permettre une réelle évolution, il faut des mesures coercitives. Nous devons également lutter contre les stéréotypes dès le plus jeune âge et ratifier la convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique.
En ce qui concerne les droits sexuels et génésiques, ce rapport n’est pas pour ou contre l’avortement. Il concerne l’égalité et le droit de choisir, qui sont des droits fondamentaux.

 

Vous êtes un des seuls hommes qui travaillent à la commission sur les droits des femmes. Quel rôle jouent les hommes dans l’amélioration de l’égalité des sexes ? Sont-ils prêts à accepter le changement ?

 

Il n’y a pas assez d’hommes qui sont prêts à s’attaquer à ce problème. Il y a beaucoup de stéréotypes contre les hommes qui luttent pour l’égalité des sexes. Il faut changer les mentalités. Je pense que l’égalité des genres est une égalité de droit et d’accessibilité. Les femmes et les hommes ne sont pas et ne seront jamais identiques, mais ils doivent avoir les mêmes droits.
Source Parlement européen actualité  ;  20/03/ 2015

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Hybrides. Une démocratie artistique ignorée ?

 Photos © Andrea Macchia

Politique culturelle. L’annulation du festival Hybrides donne matière à un débat sur la place des artistes dans la société

Il n’y aura pas de septième édition du Festival Hybrides, c’est tombé comme ça. Un festival de son temps qui a fait ses preuves est abandonné comme une bagnole tombée en rade d’essence sur l’autoroute. La mairie de Montpellier qui apportait l’essentiel de son financement (1) depuis sa création, semble le destiner à la casse dans l’indifférence la plus totale.

« On nous aurait dit il y a six mois, nous avons fait le choix de soutenir le festival Tropisme et pas Hybrides compte tenu d’une baisse générale budgétaire ou d’un arbitrage politique, cela aurait été dur mais cohérent, explique le metteur en scène Julien Bouffier, mais nous avons tenté durant six mois d’entrer en contact en vain…»

Le fait que la Compagnie Adesso e Sempre, à l’initiative du festival Hybrides, figurait avec d’autres acteurs culturels Montpelliérains sur la liste de soutien de Jean-Pierre Moure, le candidat socialiste vaincu aux dernières municipales, pourrait expliquer ce malheureux concours de circonstances.

Une hypothèse réfutée par le fondateur du festival : « En Octobre dernier, affirme-t-il, on nous a dit c’est très mal mais vous n’êtes pas sur la black liste. On devait se voir en Décembre pour prendre la température mais le rendez-vous n’a jamais pu se concrétiser

Après le limogeage de la directrice de la culture de Montpellier Valérie Astésano qui aurait eu l’outrecuidance selon Philippe Saurel, de se prendre pour le maire de Montpellier, le service culture de la mairie comme le cabinet du maire sont aux abonnés absents. « Nous ne pouvions présenter un programme sans savoir si nous pourrions le tenir » , indique Julien Bouffier.

Une soirée d’annulation

À un mois de l’ouverture du festival, la dernière fusée de détresse prend la forme d’une lettre de soutien suivie localement et nationalement. Cinq CDN, une dizaine de scènes nationales, de nombreux festivals étrangers valident la démarche artistique d’Hybrides. Celle-ci, qui se diffuse sur plusieurs lieux culturels de la ville, est reconnue pour sa singularité qui interroge les pratiques théâtrales en ouvrant sur la transdisciplinarité et le théâtre documentaire.

Sans garantie, sans discussion, sans explication, c’est avec le sentiment d’une profonde indifférence du maire de Montpellier pour la culture que Julien Bouffier a dû annoncer l’annulation de l’édition 2015 d’Hybrides à la veille de l’ouverture des locations.

Toujours inventif, il a su trouver la forme en organisant sa soirée d’annulation le vendredi 13 mars au Domaine d’O. On pourra assister à un café Hybrides à 19h sur le thème de la place de l’artiste dans la société suivi d’une représentation unique à 22h de Caliban Cannibal de la Compagnie italienne Motus qui a occupé le théâtre Valle à Rome, histoire de croiser les luttes.

« Nous souhaitons que cette soirée offre le prétexte de parler de la culture et de l’inscrire dans le débat électoral. »

En effet, il ne paraît pas inutile de rappeler à nos élites que les politiques culturelles restent un axe majeur de la construction républicaine.

Jean-Marie Dinh

(1) Le budget 2014 comprenait une subvention de 30 000 euros de la mairie pour le festival et de 15 000 pour la compagnie Adesso e Sempre à laquelle s’ajoutait une subvention de 10 000 euros de l’Agglomération.

(2) À noter également que le spectacle Atlas proposé dans le cadre Hybrides est maintenu au CDN les 26 et 27 mars 2015

Source L’Hérault du Jour : 05/03/2015

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Théâtre municipal : le maire de Villeneuve-lès-Maguelone s’isole

plume

Le premier magistrat refuse les partenariats croisés du théâtre.

Mais quelle mouche a piqué Noël Ségura, le maire (Dvg) de Villeneuve-lès-Maguelone déterminé contre vent et marée à la disparition de la scène nationale jeune public qui rayonne depuis vingt-deux ans sur sa commune ? Le maire a déclaré mardi devant la presse l’arrêt pur est simple de la scène conventionnée faisant état de sa volonté de reprendre en main la destinée du théâtre municipal. L’origine de cette décision comme la méthode pour y parvenir semblent plus que mystérieuses. On a beau fouiller, on ne trouvera rien de « gauchiste» ou d’une quelconque atteinte aux bonnes moeurs dans la programmation artistique du lieu placé sous le signe de la curiosité et de l’ouverture d’esprit.

Un choix politique

L’argument budgétaire évoqué par le maire qui fait état d’un lourd endettement de la commune pourrait être recevable s’il n’était pas écorné par le vote en conseil municipal du financement d’un dispositif de caméra de surveillance pour un montant de 430 000 euros quand la part de la ville pour l’écrin culturel dont bénéficie largement la population s’élève à une subvention annuelle de 93 000 euros. Par la voix de Serge Desseigne (PCF) l’opposition pointe sur ce sujet un choix politique. « Ce théâtre est un fantastique outil de cohésion sociale pour le village. A travers des programmes de grande qualité on éduque les enfants et la jeunesse à s’ouvrir sur l’autre, au refus de la stigmatisation. Effacer tout ce travail d’un revers de main et voter la télésurveillance en dit long sur le projet politique de M. Ségura

Sur la méthode pour le moins expéditive de Joël Ségura et l’autoritarisme forcené dont il a fait preuve, certains points du dossier devront être éclaircis. Une chose est sûre, alors que les maires n’en finissent plus de déplorer les restrictions budgétaires, on n’a jamais vu un maire refuser le financement croisé d’un outil culturel sur sa commune.

Hier Noël Ségura s’est payé le luxe de bouder une réunion où l’Etat, la Région et le Département, prêts à reconduire leurs financements pluriannuels, étaient réunis pour trouver des solutions. «Je suis capable de prendre une compagnie, la payer, pour que les enfants voient un spectacle,» indiquait-il mardi. Voilà qui devrait rassurer les Villeneuvois très mobilisés pour le maintien de la scène nationale.

Le travail consolidé depuis de longues années entre le corps enseignant et le théâtre explique son implication dans le collectif de défense au côté de la Fédération des parents d’élèves et de beaucoup de parents en leur nom propre. « De la maternelle à la 3e, tous les élèves se rendent plusieurs fois par an au théâtre pour y voir des spectacles et y rencontrer des artistes confie, l’un d’eux. Le théâtre édite même un carnet de bord remis aux élèves de moyenne section qu’ils gardent pour y consigner leur impressions jusqu’en CM2 à raison d’à peu près cinq spectacles par an. »

Rendez-vous au tribunal

La décision du maire afflige également les nombreux spectateurs montpelliérains et héraultais qui fréquentaient assidûment le théâtre ainsi que les commerces de proximité qui en bénéficiaient.

Le prochain rendez-vous de cette curieuse affaire se tient lundi 9 mars à 14h30 au Tribunal administratif de Montpellier où le collectif de soutien au théâtre invite ses défenseurs à assister à l’audience publique. La requête en référé de l’association Bérenger de Frédol demande la suspension de la fermeture qui pourrait permettre à la saison de s’achever et d’éviter aux trois salariés de l’association un licenciement sec et immédiat.

Jean-Marie Dinh

Source L’Hérault du Jour : 05/03/2015

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Jean-Bernard Pouy : « Le roman noir est militant »

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Auteur de plus de 100 polars, père du Poulpe, amateur de musique punk et de jeux de mots, Jean-Bernard Pouy est l’une des figures qui relancèrent la Série noire. A l’heure où la collection fête ses 70 ans, il caresse le genre dans le sens du poil. Ou pas.

La Série noire fête ses 70 ans. Au milieu des années 1980, vous en avez été l’un des dignes représentants, avec Didier Daeninckx, Thierry Jonquet, puis Daniel Pennac, Tonino Benacquista… Quels souvenirs avez-vous de cette époque?

Robert Soulat, le patron d’alors, cherchait du sang neuf pour dynamiser la collection. Moi, je suis lecteur de la Série noire et j’aime la veine critique sociale présente dans ces bouquins. Surtout chez les Américains, mais également chez Manchette, qui a filé un coup de fouet au genre en y apportant un style et une langue. Le premier roman à faire du bruit, c’est Meurtres pour mémoire, de Daeninckx, en 1984. Le bouquin n’est pas très bon mais il traite d’un sujet peu lu en France : la guerre d’Algérie. La presse se jette dessus.

L’école du néopolar français est née. Elle compte une quinzaine d’auteurs, tous différents : un militant, un historien, un raconteur, un déconneur… Je suis le déconneur. Il y a, chez nous, la volonté de faire simple, lisible, et de ne pas copier les Américains. Ce mouvement est porté par de nombreux festivals, la plupart situés dans des régions viticoles. Beaucoup d’auteurs se sont perdus dans le raisin. Le succès du polar français est aussi dû au fait qu’il n’est pas du tout parisien.

La Série noire publie en un volume cinq de vos romans. Que ressentez-vous ?

Pas grand-chose. Je ne pense ni à la reconnaissance ni à la notoriété.

Vous avez toujours défendu la littérature populaire. Quelle définition en donnez-vous ?

Une littérature qui peut être lue par le plus grand nombre parce qu’elle ne met pas en avant des présupposés culturels. Cette littérature a été tuée par le nouveau roman, qui décréta la vacuité des intrigues. Et puis il y a eu l’autofiction, la psychanalyse, le roman germanopratin. Le polar, lui, est obligé de fournir une lecture immédiate. Il y a évidemment des contre-exemples, comme James Ellroy, mais le genre réunit le notable, le serveur de bistrot, l’ado et le retraité.

Aujourd’hui, les frontières entre littératures « noire » et « blanche » semblent davantage poreuses…

Oui et non. D’abord, dans les années 1990, des « blancs » se sont essayés au noir : Edgar Faure, Pascal Lainé… Une franche rigolade. Aujourd’hui, Franz-Olivier Giesbert et Jean-Louis Debré s’y mettent avec plus ou moins de bonheur. Mais ces écrivains ne se risquent jamais à la critique sociale. Cela reste du roman policier, du thriller ou du roman à énigme.

Le roman noir, lui, parce qu’il est militant, résiste à cette porosité. C’est la différence entre un auteur et un écrivain. Entre un type qui joue dans l’équipe de Mantes-la-Jolie et celui qui veut signer au PSG. Un écrivain se prend pour un écrivain, un auteur publie des romans. Je suis auteur. Un écrivain a un chat et écoute Mozart. Moi, du punk. Je suis un papier gras collé à la chaussure de James Joyce. Les écrivains peuvent se comparer à lui, je peux juste envisager d’écrire un roman aussi bon qu’un polar de Chandler. Cela ne m’est pas encore arrivé mais c’est possible.

N’avez-vous pas d’autre ambition?

J’ai celle de raconter des histoires. J’ai écrit plus de 110 bouquins et 350 nouvelles. Tout n’est pas bon mais c’est mon boulot. Je devais écrire quatre romans par an pour pouvoir vivre et gagner environ 2000 euros par mois.

Comment expliquer le succès actuel du genre?

La mode est revenue avec le thriller américain et le roman policier nordique. Ce genre-là est rassurant. Il est amusant de noter que le roman noir nordique de critique sociale, incarné par Sjöwall et Wahlöö dans les années 1970, n’avait pas le même succès. Loin de là. Aujourd’hui, le policier est intello, lit de la poésie transcendantale chinoise, écoute de la musique contemporaine. On est loin du réalisme mais ça rassure le lecteur.

Vous avez poussé beaucoup de gens à écrire : Daniel Pennac, Tonino Benacquista… Puis ceux que vous avez publiés dans la collection le Poulpe. Tout le monde peut donc écrire?

A priori, oui, même si j’avais repéré des types capables de le faire. Le Poulpe, dont on fête les 20 ans, est une aventure particulière. Nous sommes en 1995, l’année des grandes grèves, de la dissolution, de Juppé droit dans ses bottes. Je me rends compte qu’il n’y a aucun personnage populaire pour relayer l’état d’esprit de ces mouvements. Un soir, Patrick Raynal, Serge Quadruppani et moi imaginons le Poulpe. Nous buvons beaucoup, mais la poésie vient aux alcooliques : le truc marche. Les premiers titres se vendent à 80000 exemplaires ! Un soir, j’annonce au Grand Journal de Canal+ que je publierai tous les manuscrits reçus. Erreur funeste. J’ai tenu parole : on en a édité huit par mois, et pas que du bon.

Quelle tête aurait le Poulpe aujourd’hui?

Je ne sais pas. Le polar français actuel est sérieux. Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu, est un très beau livre, mais ça ne rigole pas beaucoup. Il y est question d’une fermeture d’usine. Les romans de Caryl Férey, Zulu ou Mapuche, sont des trucs costauds mais pas drôles. L’époque veut ça : pas facile de faire marrer avec des licenciements. Il faudrait peut-être écrire des pastiches de la littérature populaire comme les bouquins de Katherine Pancol ou Cinquante nuances de grey. J’appellerais ça Pastiche 51.

Vous êtes spécialiste des premières phrases plus ou moins énigmatiques. Celle de Suzanne et les ringards, par exemple.

Se moquant de Balzac, Paul Valéry a déclaré qu’on ne pouvait plus écrire une phrase comme « La Marquise sortit à 5 heures. » La littérature méritait mieux. J’ai donc fait mieux : « Je sortis de la Marquise à 5 heures. » Certains lecteurs ne sont pas rendus pas compte que la Marquise est une dame. Le Cinéma de papa commence ainsi : « Ma mère est morte et la langouste est excellente. » Allusion à L’Etranger, de Camus, un grand roman noir.

Quand le lecteur se marre dès la première phrase, c’est gagné. Si écrire est une version édulcorée du suicide, pourquoi écrire? L’écrivain aime dire qu’il souffre parce que les mecs à la mine ou à l’usine ne peuvent pas croire un type qui bosse chez lui en écoutant de la musique. C’est l’image du gars qui écrit trois lignes, arrache la page et la jette dans la poubelle. Cela ne m’arrive jamais. C’est aussi pour cette raison que je ne suis pas un écrivain.

Quels sont les écrivains d’aujourd’hui? Michel Houellebecq?

Houellebecq, c’est Flaubert. J’aime la démarche de ces écrivains, pas leurs romans. Ils écrivent sur le rien, la bassesse, la faillite humaine. Mais sans aucun jugement, ce qui est remarquable. Madame Bovary, c’est l’histoire d’une pauvre femme de province qui se fait avoir par tout le monde, qui lit des romans à la con et se suicide parce qu’elle ne sait pas aimer. Le roman est sauvé par le style. L’Odyssée, d’Homère : même chose. C’est l’histoire d’un crétin qui part à la guerre avec ses potes, couche avec des filles, revient et tue tout le monde. Mais le style élégiaque est extraordinaire. Houellebecq est un styliste, ce qui le place haut.

Vous avez écrit Le Merle, qui éclaire les milieux littéraires…

Tout commence lors d’un débat. Un spectateur se lève et gueule : « Il n’y a que la littérature allemande qui vaille le coup. » Ça me fait marrer et je me promets d’être un jour rangé sur les rayons de littérature allemande. Mais il faut du temps. Je crée donc Arthur Keelt, je lui invente une biographie et je le cite dans plusieurs de mes livres. C’est l’auteur d’un seul roman, Le Merle, écrit en 1954, traduit en France en 1968 aux éditions Dubois ; jeu de mots que personne ne remarque. Un jour, sur France Culture, Serge Koster déclare avoir lu Le Merle. Très beau livre épuisé, ajoute-t-il. L’éditeur m’appelle et me raconte ça : il a donc fallu que je me mette à écrire Le Merle. Signé Arthur Keelt et traduit par Jean- Bernard Pouy. Voilà comment je me suis retrouvé sur les rayons de littérature allemande. Ce genre de truc m’amuse et me sauve. L’écriture devient un jeu.

Tout doit disparaître. Recueil de 5 romans: Nous avons brûlé une sainte, La Pêche aux anges, L’Homme à l’oreille croquée, Le Cinéma de papa, RN 86. Gallimard/Série noire.

Source  : Lire

Voir aussi : Rubrique Livre, Roman noir, Pouy ; j’ai fait l’aérotrain, Editions,