Dans les Bouches-du-Rhône, la chute de la maison Guérini

Presentation de la derniere generation de bus RTM

27 mars 2015 |  Par Louise Fessard Médiapart

À gauche depuis 1953, les Bouches-du-Rhône devraient, sauf grosse surprise, basculer à droite dimanche soir. Ce qui paradoxalement rend le sourire à certains militants socialistes marseillais : un échec signerait la fin du système Guérini et la possibilité d’une refondation pour le PS local.

Ambiance de fin de règne au neuvième étage du bateau bleu, le bâtiment du conseil général des Bouches-du-Rhône. À trois jours du second tour des départementales, le cabinet de Jean-Noël Guérini, patron du département depuis 1998, a, selon plusieurs sources, commencé à faire ses cartons et certains collaborateurs chercheraient à se recaser. Dans le calme. « Avec toutes les perquisitions qu’on a eues, tout ce qui était à trouver a déjà été emmené », plaisante une source interne. A priori, les quelque 6 000 fonctionnaires territoriaux, protégés par leur statut, n’ont rien à craindre d’une alternance même si « tous ceux qui ont été placés par des coups de pouce commencent à faire la gueule », commente un agent, lui aussi sous couvert d’anonymat.

Malgré une ultime rodomontade dans La Provence jeudi 26 mars 2015, le département paraît perdu pour l’ex-socialiste, toujours mis en examen dans deux affaires de marchés publics, et il le sait. « Guérini fait le matador devant les médias, mais il est résigné et n’essaie même plus de convaincre les petits maires de droite, qui vont tous aller à la gamelle à droite chez les vainqueurs », indique un ex-proche du sénateur sous couvert d’anonymat. Depuis quinze jours, « les élus socialistes ne mettent plus les pieds au conseil général », raconte de son côté un conseiller général PS sortant.

À gauche depuis 1953, les Bouches-du-Rhône font partie des départements qui devraient basculer à droite dimanche soir. Ce qui paradoxalement rend le sourire à certains militants socialistes marseillais : un échec signerait la chute de la maison Guérini et la possibilité d’une refondation pour le PS local. Présente dans 18 cantons sur 29, l’union UMP-UDI est « pour la première fois dans la situation de gagner notre département ! » s’est réjouie dimanche 22 mars l’UMP Martine Vassal, adjointe au maire de Marseille, qui se verrait bien présider le département. Son directeur de campagne Marc Jolibois table sur une majorité relative à 14 cantons, en espérant grimper jusqu’à 15 voire 16 cantons pour obtenir la majorité absolue.

C’est le Front national, présent au second tour dans les 29 cantons des Bouches-du-Rhône (dont trois triangulaires), qui tranchera. Dans les douze nouveaux cantons marseillais, six duels opposent le FN à la gauche et six autres à la droite (voir la carte réalisée par les anciens journalistes de Marsactu). « Le PS a des cantons très difficiles à gagner et le report de voix sera meilleur dans les duels FN-droite que dans les duels FN-gauche : choisir entre l’extrême droite et Guérini et comparses, c’est un peu compliqué », avance Marc Jolibois.

Pour la première fois depuis sa première mise en examen en septembre 2011, le sénateur Jean-Noël Guérini a fait face le 22 mars 2015 aux vrais électeurs. Et loin des marchandages feutrés de voix de grands électeurs des sénatoriales, le verdict du suffrage direct a été sans appel. Si l’ex-socialiste arrive en tête devant le FN dans son fief historique du centre-ville de Marseille (34 % des votants), il faut noter que le redécoupage des cantons, opéré par Yves Colmou, un proche conseiller du premier ministre Manuel Valls, lui a été très favorable. Jean-Noël Guérini s’était plaint début 2014 d’avoir hérité « du plus gros canton du département de 80 719 habitants » (contre moins de 30 000 habitants avec l’ancien découpage). Mais son canton compte en fait le plus petit nombre d’inscrits de la ville (28 991 contre 53 000 dans le 7e canton marseillais, le plus important). En y ajoutant une forte abstention (60 %), il a suffi de 3 808 voix au binôme Jean-Noël Guérini-Lisette Narducci pour arriver en tête le 22 mars 2015. Ce qui permet au sénateur « de remporter sans coup férir ou presque son élection en mobilisant la très petite clientèle », remarque sur son blog le collectif Renouveau PS13, à l’origine de cette surprenante découverte. En 2008, Manuel Valls, Gérard Collomb et Jean-Noël Guérini avaient fait une contribution commune, « La ligne claire », au congrès du PS de 2008.

Les fidèles de Jean-Noël Guérini se présentant sous l’étiquette Force du Treize ont été écartés dès le premier tour à Aix-en-Provence, Vitrolles, Trets, Allauch et Gardanne. « Toutes les candidatures Force du Treize ont été éliminées, sauf celle de monsieur Guérini, les électeurs ont tranché », estime le député aixois Jean-David Ciot, premier secrétaire de la fédération départementale socialiste. À Vitrolles, le maire socialiste et conseiller général sortant Loïc Gachon, parti avec une candidate de la Force du Treize, a ainsi été éliminé dès le premier tour. À Salon-de-Provence, un autre proche de Guérini, le socialiste Hervé Chérubini, vice-président délégué aux finances du conseil général qui se présentait sous une étiquette « majorité départementale », s’est, lui, désisté pour faire barrage au FN. « Ils ont été victimes de candidatures dissidentes pilotées par des socialistes marseillais et subissent donc les effets désastreux de la division », s’est plaint dans La Provence Jean-Noël Guérini, avec un sens du comique insoupçonné.

Mais l’ex-homme fort du PS des Bouches-du-Rhône entraîne également dans sa chute la gauche locale, présente au second tour dans seulement 14 des 29 cantons. Dans les quartiers nord, les trois binômes soutenus à la fois par la Force du Treize et le PS se retrouvent en ballottage défavorable derrière le FN, avec parfois près de dix points d’écart à rattraper. « Quand on joue avec le feu et qu’on pratique la politique de la terre brûlée, on finit par brûler sa propre maison », conclut le socialiste Benoît Payan qui, aux côtés de l’écologiste Michèle Rubirola, a dû faire face dans le centre-ville de Marseille à un binôme guériniste « fabriqué pour nous faire perdre ». « Ça a permis de mesurer qu’en dehors de son canton, Guérini n’a plus qu’une force de nuisance », commente-t-il, cinglant.

Le protégé de Marie-Arlette Carlotti, qui veut incarner la nouvelle génération PS, a de bonnes chances de l’emporter au second tour face au Front national, de même que le député PS Henri Jibrayel dans son canton tout au nord de la ville. « Indubitablement, les candidats socialistes qui ont refusé tout au long de leur campagne la compromission avec Jean-Noël Guérini résistent mieux et font des scores plus encourageants, dans des cantons pas toujours favorables, que ceux qui ont choisi de soutenir le président sortant », constate le député socialiste Patrick Mennucci sur Facebook. À ses yeux, le PS des Bouches-du-Rhône paie donc son absence de clarté « face au clientélisme et aux pratiques de Jean-Noël Guérini ». « Le non-rassemblement des forces de gauche a également joué », reconnaît la socialiste Nathalie Pigamo, à qui il a manqué quelque 300 voix (derrière le binôme UMP-UDI) dans le centre-ville de Marseille pour se maintenir au second tour avec son colistier écologiste Sébastien Barles.

En début de semaine, Henri Jibrayel, qui a dû lui aussi faire face à un binôme de la Force du Treize, a demandé la démission de Ciot, qu’il accuse d’être « téléguidé » par Guérini, de la tête de la fédération départementale. Jean-Christophe Cambadélis a eu beau marteler depuis Solférino qu’il fallait « en finir avec le système GG : Guérini – Gaudin », la fédération départementale a tout de même investi plusieurs candidats soutenus par Jean-Noël Guérini, et même des binômes PS/Force du Treize assumés comme tels. « Dans les quartiers nord, les binômes sont plus société civile que Force du Treize », ergote Jean-David Ciot, qui a demandé au candidat PS Denis Rossi de « couper le bas de ses affiches » où figurait le logo de Force du Treize. Et assure avoir épluché le matériel de campagne du socialiste Christophe Masse, patron de l’office HLM du conseil général – dont la sœur est de tous les meetings de Guérini –, sans y trouver une référence à la Force du Treize. Ni au PS du reste…

« Le changement est en cours »

À Saint-Rémy-de-Provence, le maire PS Hervé Chérubini veut y croire encore. Il a fait ses comptes et estime quant à lui que la claque infligée au PS n’est pas plus importante que dans le reste du pays. Il table sur l’absence « de majorité absolue au conseil général » et un ultime coup de pied de l’âne de Jean-Noël Guérini. « Il nous a donné l’habitude de se sortir de situations qui paraissaient compromises », dit le conseiller général sortant.

En avril 2008, le socialiste Eugène Caselli avait ainsi raflé, à la surprise générale, la présidence de la communauté urbaine de Marseille, pourtant majoritairement à droite. Beaucoup y avaient vu l’action en coulisses de Jean-Noël Guérini et de son frère Alexandre auprès de petits maires de droite. Rebelote lors des municipales de 2014 : sa fidèle, et ex-socialiste, Lisette Narducci n’avait pas hésité à faire alliance avec le candidat UMP Jean-Claude Gaudin contre le PS pour conserver sa mairie de secteur au bord du Vieux-Port.

Mais un tel scénario semble aujourd’hui improbable lors de l’élection du futur président du département, prévue la semaine prochaine. D’abord à cause de l’écart de voix : l’UMP-UDI table sur 14 à 16 cantons, 7 à 8 pour le FN et 6 à 7 pour le PS. Ensuite parce que le contexte est totalement différent, explique un élu socialiste marseillais sous couvert d’anonymat : « En 2008, il y avait pas mal d’inconnues avec 157 nouveaux élus et ça a été un coup de tonnerre qui a pris tout le monde de court. Là, il y aura une telle pression médiatique sur les élus de droite et de gauche que ce ne sera pas jouable pour eux. Même si le scrutin est secret, ils ne prendront qu’un bulletin pour éviter les soupçons. »

Avant le premier tour, Martine Vassal, la tête d’affiche UMP-UDI, a tout de même pris la précaution d’écrire à plusieurs maires du département pour leur assurer qu’elle ne toucherait pas aux subventions promises par Jean-Noël Guérini. Mercredi soir, l’adjointe au maire de Marseille a obtenu le soutien de l’ensemble des maires des Alpilles et du pays d’Arles. Ce qui épanouit son directeur de campagne : « Le changement est en cours. Que les maires de territoires jusqu’alors satisfaits se tournent vers nous, c’est un signe qui ne trompe pas ! »

Mais la candidate marseillaise, critiquée par certains élus de droite très remontés contre la future métropole Aix-Marseille, n’est pas à l’abri d’une contestation interne. « Martine Vassal, c’est une candidature très stigmatisante, juge le député aixois Jean-David Ciot. Une majorité relative l’obligerait à rentrer dans une discussion d’harmonie territoriale où Marseille ne pille pas le reste du territoire. »

Reste également à savoir ce que feront les quelques élus de gauche rescapés une fois dans l’isoloir le 2 ou le 3 avril 2015. Parmi ceux encore en lice, sept conseillers généraux sortants avaient signé le 4 novembre 2014 une lettre ouverte appelant à une union du PS avec la Force du Treize. Pourraient-ils être tentés de voter pour leur ancien mentor plutôt que pour le candidat PS lors de l’élection du futur président du conseil départemental ? « Je réunirai lundi les élus PS au département, en excluant Jean-Noël Guérini, dit Jean-David Ciot. La question est très simple : soit ils sont dans le groupe PS et votent pour le candidat PS qui sera désigné par les militants mercredi ou jeudi soir, soit ils sont avec Guérini et ils quitteront le parti ou en seront exclus. » Le premier secrétaire ne prend pas un gros risque puisqu’il parie que « Jean-Noël Guérini, au vu du résultat dimanche soir, ne sera même pas candidat ».

L’élection risque également de marquer l’entrée massive d’élus FN, arrivés en tête dans 15 des 29 cantons du département. Au grand regret du vice-président sortant Hervé Chérubini, qui s’est retiré au second tour au profit d’un binôme UMP-UDI. Il ne supporte pas l’idée que « des élus FN siègent au conseil d’administration des collèges, des maisons de retraite ou viennent déposer des gerbes à la mémoire des résistants à [s]es côtés ». Adrien Mexis, candidat FN à Istres où il affronte le maire socialiste René Raimondi, affirme dans Le Figaro « être en mesure d’emporter la moitié des cantons du département ». Le directeur de cabinet de Stéphane Ravier, maire FN de secteur à Marseille, entend briguer la présidence du conseil départemental s’il est élu le 29 mars 2015. Contacté par Mediapart, il n’a pas donné suite.

Dans le canton de Châteaurenard au nord du département, le candidat FN Frédéric Laupies, époux de la conseillère éducation de Marine Le Pen, a fait 44,3 % des voix. Issu d’une famille communiste et agent d’accueil à la gare d’Arles, il se réjouit dans Le Figaro que le pari d’extrême droite prenne « de plus en plus dans le milieu agricole ». Le deuxième meilleur score du FN (41,8 %) dans les Bouches-du-Rhône a été réalisé à Marseille sur les terres de la droite (Marseille 8).

Dans les quartiers nord, où la victoire du FN à la mairie de secteur des 13e et 14e arrondissements lors des dernières municipales pose déjà le maire FN Stéphane Ravier en notable, le parti dépasse également les 40 % dans deux cantons. Alors qu’ils avaient peu fait campagne au premier tour, se contentant de diffuser les programmes nationaux, les candidats FN ont investi le terrain, tractant jusque dans la cité des Micocouliers dans le 14e arrondissement selon leur adversaire socialiste (et guériniste) Rebia Benarioua. « Pour la première fois, ils font du porte-à-porte, ils ont pris conscience que c’était possible de rentrer au département ! » s’alarme le conseiller général sortant. Son seul espoir est désormais de mobiliser « notre électorat abstentionniste déçu par la politique nationale ». « Nous sommes à égalité avec l’UMP dans les noyaux villageois, mais on tombe à 30 % de participation dans les quartiers populaires », explique-t-il.

Dans leur canton des 15e et 16e arrondissements, Henri Jibrayel et Josette Sportiello font quant à eux face au « FN pur et dur » en la personne de Bernard Marandat, chirurgien marseillais, âgé de 60 ans, et pilier historique du parti frontiste. « Si le FN l’emporte dans les 15e et 16e arrondissements, ils vont faire la passerelle avec Ravier dans les 13e et 14e arrondissements, ça va être chaotique », redoute Henri Jibrayel. L’heure est si grave que sa meilleure ennemie sur ce territoire, la sénatrice et maire de secteur PS Samia Ghali, a mis de côté les petites rivalités internes pour sonner le rappel des troupes en sa faveur. «Dimanche 29 mars, un seul objectif : faire barrage au Front national. Comme l’a clairement dit mon amie Valérie Diamanti : No pasaran», écrit jeudi soir la sénatrice sur sa page Facebook.

Manifestement, les ressorts clientélistes de la gauche marseillaise ne suffisent plus à lui assurer son électorat habituel. « Ce qui joue en faveur du FN, c’est qu’il n’y a pas eu de politique de gauche dans ces quartiers populaires depuis trente ans, nous disait avant le premier tour Karima Berriche, qui a dirigé le centre social de la Busserine (14e arrondissement) pendant plus de dix ans. Le clientélisme, ça fait quelques heureux élus et les autres restent sur le carreau. Sur le terrain, ce n’est pas simple. Les gens n’y croient plus d’autant qu’au plan national, il ne se passe rien non plus. » À la tête d’une liste rassemblant le PCF, le Parti de gauche et plusieurs collectifs, la candidate et son binôme, également militant associatif, ont été éliminés au premier tour, laissant place à un duel FN-PS.

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Tollé contre la loi sur le renseignement

10475225_842318932480556_2441107500693717475_nLe texte était annoncé et Manuel Valls a donc présenté le 19 mars au Conseil des ministres le projet de loi sur le renseignement concocté par Jean-Jacques Urvoas. Lors de la conférence de presse qui a suivi, il a à nouveau égrainé les arguments lénifiants : pas de moyens d’exception, « il ne s’agit en aucun cas de mettre en place une surveillance généralisée des citoyens », l’usage des techniques de surveillance sera mieux contrôlé et réservé à la lutte contre le terrorisme.

Cette loi légalise le recours pour le renseignement à des techniques déjà utilisées par la police judiciaire dans le cadre d’investigations diligentées sous le contrôle de la justice. Elle avalise et banalise ce qui était jusque là des pratiques discrètes. Elle prévoit entre autre le « recours à des appareils enregistrant les paroles et les images de personnes ou à des logiciels captant les données informatiques » par des « agents spécialement habilités ». En d’autres termes ces agents pourront installer micros et caméras dans des bureaux, habitations, lieux privés ou véhicules et des logiciels espions baptisés keyloggers pour enregistrer tout ce qu’un individu va taper sur le clavier de son ordinateur. Les services de renseignement pourront également géolocaliser en temps réel un véhicule ou un objet à l’aide de balises et user de « dispositifs mobiles de proximité »pour intercepter les communications des téléphones mobiles dans un périmètre donné.

Il va sans dire qu’ils n’auront pas à requérir l’aval d’un juge pour ce faire. Les demandes motivées transiteront via les ministères concernés et c’est le premier ministre qui donnera son autorisation en tenant compte, ou pas, de l’avis rendu par la commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR). Cette nouvelle autorité administrative indépendante est créée par la loi pour remplacer l’actuelle Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS). Elle sera composée de deux députés, deux sénateurs, deux membres du Conseil d’Etat, deux magistrats et une personnalité qualifiée pour sa connaissance en matière de communications électroniques, et pourra en cas de désaccord saisir le Conseil d’Etat. Pour l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN qui rassemble la LDH, le Syndicat de la Magistrature, le SAF ou encore la Quadrature du Net) cette commission fonctionne selon une logique inversée : un seul membre suffit pour rendre un avis favorable, mais pour faire cesser une surveillance la majorité absolue des membres doit se prononcer. En dernier ressort, l’exécutif est libre d’autoriser la mesure, et en cas d’urgence les services peuvent même se passer de tout accord et n’obtenir l’autorisation qu’ensuite.

Contrairement à ce qu’affirme Manuel Valls, ces mesures de surveillance ne sont pas réservées à la prévention du terrorisme et de la criminalité organisée. Pire la liste des motifs habituellement admis a encore été étendue. On y trouve la toujours très floue « sécurité nationale », « les intérêts économiques et scientifiques essentiels » mais aussi , « les intérêts essentiels de la politique étrangère », « la prévention de la délinquance organisée » et « la prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ». L’OLN s’en inquiète, voyant dans ce dernier item une volonté de contrôler les mouvements de contestation sociale. Il n’est pas le seul. Le Conseil National du numérique (CNNum) parle d’ « une extension significative du périmètre de la surveillance ». Pour lui « la prévention des violences collectives ou encore la défense des intérêts de la politique étrangère sont deux champs dont les contours flous ne permettent pas de définir avec rigueur le champ d’intervention légal du renseignement ».

Quant aux nouvelles techniques strictement réservées (pour le moment) à la lutte contre le terrorisme, elles font l’unanimité contre elles. La première, déjà prévue dans la loi de programmation militaire consiste à aspirer en temps réel sur les réseaux des fournisseurs d’accès et de services les informations et documents concernant des personnes suspectées d’activités terroristes. Des « écoutes ciblées » à la carte sans même avoir à les demander ! La seconde consiste à obliger les mêmes fournisseurs à installer un algorithme capable de détecter une succession suspecte de données de connexion. Les données précise-t-on sont anonymes et l’anonymat n’est levé qu’en cas de confirmation d’une menace terroriste. Ca ne vous rappelle pas le Patriot Act, ses collectes massives de données, ensuite fouillées pour trouver des séquences modèles ?

L’ARCEP s’est pudiquement inquiété de l’ «  impact sur l »intégrité et la disponibilité des réseaux ou sur la qualité des services de communications électroniques  » de tels processus. La CNIL a obtenu que les « correspondances » soient exclues mais souligne que les informations ainsi collectées restent identifiantes et s’interroge sur le devenir des traitements de données ainsi constitués. Elle a aussi, comme d’autres organisations, fait remarqué que manquait à cette loi les habituelles exceptions protégeant magistrats, avocats ou journalistes d’intrusions dans leurs communications. Le juge anti-terroriste MarcTrévidic, lui, évoque des « pouvoirs exorbitants ». « Ne mentons pas aux Français en présentant ce projet comme une loi antiterroriste. Il ouvre la voie à la généralisation de méthodes intrusives, hors du contrôle des juges judiciaires, pourtant garants des libertés individuelles dans notre pays ». Même le syndicat CGT Police a demandé l’abandon du texte en l’état et suggère au gouvernement de lé recentrer sur le terrorisme et d’y introduire « des garde-fous beaucoup plus importants  ».

Christine Tréguier

Source Blog Politis De quel droit ? 26/03/2015

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Où sont les politiques ?

igor-morski-visage-hibouComment un Premier ministre, socialiste, ose-t-il demander : «Où sont les intellectuels ?» et les inciter à «monter au créneau» ? Il eût été plus inspiré si, au lieu de fustiger une prétendue absence de mobilisation politique des intellectuels, il avait appelé à une plus grande mobilisation intellectuelle des hommes politiques. Manuel Valls voulait sans doute dire : «Où puis-je, où les hommes politiques de gauche peuvent-ils trouver les outils théoriques forgés par les intellectuels, susceptibles d’expliquer l’expansion du Front national et de ses idées ?»

Spontanément, on devrait répondre : «Si vous n’avez pas le temps de fréquenter les amphithéâtres, les colloques ou les laboratoires de recherche, allez donc dans une bibliothèque ou simplement dans une librairie, vous les trouverez là, les « intellectuels », sous forme de livres. Vous devrez y passer un peu de temps. Vous en auriez gagné si, il y a quinze ans, vous aviez lu les enquêtes dirigées par Pierre Bourdieu dans la Misère du monde, et entrevu déjà ce sur quoi allaient nécessairement déboucher les nouvelles formes de souffrance sociale. Mais cela ne fait rien. Dans la librairie, prenez d’abord la Pharmacologie du Front national du philosophe Bernard Stiegler, puis piochez au hasard : il y a des dizaines d’ouvrages de philosophie, de science politique, de sociologie, d’histoire, d’économie, expliquant les raisons qui ont fait élargir les bases idéologique et électorale du FN». Les propos du Premier ministre ne traduisent pas même du mépris pour les intellectuels : simplement l’ignorance de leur apport. La question n’est évidemment pas personnelle, et peut-être, après tout, Manuels Valls lit-il le soir Amartya Sen, Bourdieu, Stiegler, ou les analyses de Nonna Mayer (Ces Français qui votent Le Pen). L’essentiel est plutôt que la sphère politique s’est détachée du champ intellectuel, comme elle s’est coupée du social et de «la vie des gens» – devenant ainsi caste. Cette autarcie la condamne à l’assèchement, puisqu’elle ne peut plus se nourrir, pour les traduire en décisions politiques, des revendications venant des citoyens, ni se former théoriquement en faisant trésor du travail des intellectuels. Dès lors, elle «parle toute seule», parle encore de l’élection présidentielle trois ans après qu’elle a eu lieu et deux ans avant qu’elle n’ait lieu, la seule finalité de la politique étant désormais de conserver aux hommes politiques leurs sièges. A cette fin, la présence constante dans les médias, la formule, le bon mot, la gestion de l’image, le marketing sont bien plus utiles que la collaboration avec les intellectuels ou le travail moléculaire sur le territoire (que seuls les Témoins de Jéhovah font encore et, justement, en imitant la pratique du Parti communiste, le FN).

Dans ce monde de coups médiatiques et de buzz – régi par la vitesse et la sommation à la simplification, où le discours qui fait mouche prévaut sur le discours qui dit vrai, et où même un Eric Zemmour apparaît comme un «intellectuel» – les hommes politiques ne peuvent rencontrer que des intellectuels médiatiques, c’est-à-dire des intellectuels qui ont pratiqué vis-à-vis de la recherche et du travail théorique la même coupure que celle que la politique (politicienne) a faite avec le politique (gestion de la vie en commun). Cela a des effets délétères. Ne se sentant plus représentés par ceux qu’il a députés au gouvernement de la cité (qu’il soit national ou régional), les citoyens (on n’ose plus dire le peuple) s’«abstiennent», n’attendant plus rien de la classe politique. Se développe alors un discours «populiste» qui, sur l’air de «tous pourris !» ou «tous incapables !» (de réduire les inégalités, alléger les souffrances et la précarité engendrées par le Marché), condamne en bloc une caste qui ne travaillerait qu’à sa propre reproduction et au maintien de ses privilèges.

Le Front national a su habilement «accueillir» ce discours, et le ré-injecter dans l’opinion, créant ainsi une sorte d’effet de miroir dont le résultat est que les «gens», (sans croire du tout à l’efficience du programme de gouvernement «bleu marine», surtout économique), se «reconnaissent» dans le FN et votent pour lui. L’autre conséquence tient à ce que la classe politique ait coupé le lien organique qui l’attachait au monde intellectuel (lien qui jadis était tissé par la forme parti, aujourd’hui en déliquescence). Outre, évidemment, le triomphe du néocapitalisme, la crise interminable qu’a provoquée la financiarisation de l’économie, l’élargissement inédit de l’arc des inégalités, le chômage endémique, c’est cette coupure qui a participé à ce que l’on nommera, faute de mieux, la «défaite des idées de gauche» – lesquelles, il n’y a pas si longtemps, étaient encore culturellement dominantes.

Il suffit de rappeler que presque toute la culture française, de la chanson aux œuvres cinématographiques, de la sociologie aux travaux des «nouveaux historiens», de la science politique à la philosophie (qui grâce à une conjonction exceptionnelle connaissait, depuis Sartre, sa plus belle saison, avec Jankélévitch, Lévi-Strauss, Althusser, Levinas, Ricœur, Foucault, Derrida, Lyotard, Deleuze, Balibar, Rancière, Badiou, Nancy…), participait d’une «conception du monde» correspondant à des idéaux et des valeurs de gauche : critique du libéralisme, droits de l’homme, réflexion sur un «commun» où la liberté n’exclurait pas la justice, bannissement des discriminations, ethniques, religieuses, sexuelles, extension des droits à toute personne, quel que soit le genre de vie qu’elle se choisit dans ce qui est légalement permis, respect de la foi privée et critique de la religion, responsabilité devant autrui (se souvient-t-on de ce «Visage» qui, chez Levinas, est «ce qui interdit de tuer» ?), hospitalité, «politiques de l’amitié», multiculturalisme, citoyenneté, laïcité, transformation du racisme en délit, etc.

«Où sont les intellectuels ? Où est la gauche ?» se demande Valls. Où sont, devrait-on rétorquer, les hommes politiques de gauche, qui ont protégé ces valeurs, les ont transformées en «mesures», inscrites dans leur programme, introduites dans les institutions, réalisées ? Vaines questions, certes, adressées à une gauche au pouvoir qui n’a pas hésité à se trahir et à effectuer un «tournant néolibéral», qui a abandonné le terrain de la bataille des idées, laissant ainsi se «faner» celles, de gauche, qui circulaient dans la société et qui étaient devenues ce que Gramsci appelle le «bon sens». Quand elle n’était pas encore au pouvoir, elle s’est prise au piège que lui ont tendu Nicolas Sarkozy et Henri Guaino en promouvant sans aucune nécessité mais avec un beau génie stratégique le débat sur l’«identité nationale», qui doit être considéré comme le point de départ de la diffusion «publicitaire» des idées du FN. C’est à partir de là, en effet, que «les langues se sont déliées», que les discours identitaires, les discours d’exclusion, les propos racistes, les affrontements communautaires ont fait florès et se sont «dédouanés», devenant des «opinions comme les autres», que même des candidats à des élections peuvent afficher sur leur page Facebook.

Il se peut qu’il y ait à l’avenir un «sursaut républicain» et que la gauche ne perde pas tous les scrutins futurs. Ce n’est pas grave de toute façon. Le pire, la gauche politique l’a déjà fait : elle a égaré et fait perdre le monde intellectuel. Il lui reste à gouverner «à l’émotion», à en appeler non à la raison ni aux «Lumières», mais à la peur. Ce qui n’assure pas la victoire, face à des partis dont la spécialité est de parler directement au ventre – là où se love la «bête immonde» dont parlait Brecht.

Robert MAGGIORI Journaliste à Libération

Source : Libération 19/03/2015

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Théâtre. Cuisant témoignage d’un état du chaos

 

Avec Transition donné cette semaine au Domaine d’O dans le cadre de la saison Hth le collectif La carte blanche évoque la haine qui fait basculer l’humanité.

Lost in the same woods est le second volet de Transition une création de La carte Blanche, un collectif d’acteurs issus de L’ENSAD de Montpellier. « Il a été question d’idées, concernant le travail, d’étendards utopiques portés par les éléments d’une génération qui n’en cherchait pas (…) on a tenté de réconforter notre besoin d’être autre chose que des solitudes. »

Voilà pour les intentions. Pour le reste, il faut se rendre à l’évidence. L’ancien monde se perd dans l’embarras de considérations multiples qui n’ont plus court. Le XXIe siècle et sa modernité peuvent faire table rase des conventions ringardes et autres simagrées comme la hiérarchie au travail où le respect d’autrui. La pièce qui emprunte des extraits de l’oeuvre de Falk Richter met en scène une jeune équipe au travail qui entreprend un projet rédactionnel avec un modèle de Management à la Google. Chez Global, on s’évalue entre tiers. L’esprit amoli par les richesses de la société de consommation, des jeunes gens décomplexés entendent construire leur propre culture d’entreprise.

Toutes les bonnes méthodes s’imposent pour faire tomber le raisonnement faussé et rester attaché aux principes de la stricte liberté individuelle. On érige quelques rites réparateurs pour gérer les conflits. Cérémonies vite abandonnées à la machine de la haine car la rigueur démonstrative fonctionne sans aucun besoin d’humanité. Il est possible d’effacer l’autre de manière parfaite quand celui-ci porte atteinte à notre volonté.

Indécence généralisée

Quand l’indécence se généralise, on reste en mouvement par sa seule existence. Ce à quoi s’emploie la mise en scène de Vincent Steinebach qui s’appuie habilement sur la bouillonnante énergie des comédiens, la dimension corporelle et sur un dispositif vidéo redoutable d’efficacité dans le hors scène.

Le triomphe du principe du plaisir révèle la souffrance des êtres en quête de sens que le texte et les situations abordent sous l’angle comique. L’autocritique que porte cette génération sur ses propres codes mérite d’être soulignée. Elle renvoie à la religion comme sens ultime de la déroute ou digne passage de la piété à la cruauté. Elle renvoie aussi au strict cadre politique du prince Machiavel. Les passions personnelles engagées, ne sommes nous pas tous des petits rois ? Considérons nos actions et notre volonté, nous trouverons alors qu’elles sont grandes et méritent qu’on les défendent à tout prix.

Le danger pour une communauté qui se fonde sur l’individualisme serait d’éteindre la haine. Ce que ne parvient pas vraiment à faire la joyeuse équipe de l’entreprise Global.

Jean-Marie Dinh

Source : L’Hérault du jour 26/03/2015

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Et l’intégrisme économique, on le combat ?

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Selon le dictionnaire Larousse, l’intégrisme est « une attitude et une disposition d’esprit de certains croyants qui, au nom du respect intransigeant de la tradition, se refusent à toute évolution ».

Si une bataille s’engage contre l’intégrisme religieux et ses idées rétrogrades, un autre intégrisme sévit, plus sournoisement, avec l’appui des principaux responsables politiques et des milieux d’affaires. Cet intégrisme, économique celui-là, n’a pas eu besoin de recourir à des moyens barbares pour s’imposer.

Mais, comme l’intégrisme religieux, il défend une tradition, en l’occurrence l’économie néo-libérale, les dogmes sur lesquels elle repose et refuse toute évolution. Les dix commandements de la bible économique néo-libérale sont d’ailleurs bien connus :

  • (1) l’austérité budgétaire tu prôneras ;
  • (2) la dépense publique tu diminueras ;
  • (3) plutôt que les plus riches, les pauvres tu taxeras ;
  • (4) la libéralisation financière tu assureras ;
  • (5) une banque centrale indépendante tu chériras ;
  • (6) le marché tu vénéreras ;
  • (7) la compétitivité tu promouvras ;
  • (8) la privatisation de l’économie tu organiseras ;
  • (9) la déréglementation tu favoriseras ;
  • (10) la propriété privée tu défendras.

L’intégrisme économique a un dieu qu’il vénère : le marché ; et de nombreux prédicateurs médiatiques qui ont pour mission de convaincre les foules de la bonté de ce dieu et, pour les récalcitrants, de nier toute alternative et de promettre l’enfer, sur terre cette fois-ci, à ceux qui douteraient de la véracité des tables de la loi économique.

Il a aussi ses théologiens dont l’un des principaux est Milton Friedman. Bernard Maris rappelait d’ailleurs que « dans un article qui a fait un tabac dans la profession, [Friedman] a avancé la thèse qu’une théorie ne devait pas être testée par le réalisme de ses hypothèses, mais par celui de ses conséquences. Autrement dit, peu importe de faire l’hypothèse que la Terre est plate, tant que ça vous permet d’aller où vous voulez à vélo… Vous pouvez même supposer que la Terre est creuse comme un bol, si vous sentez que votre vélo descend »…

Vive la concurrence… mais pas celle des idées

La « pseudo »-science économique, qui manipule les hypothèses à sa guise et s’arrange avec la réalité si cela lui permet d’asseoir son pouvoir, relève donc plus du domaine de la foi que de la science. Elle est servie idéologiquement par une corporation qui cherche à éradiquer les économistes « hérétiques », que l’on qualifie d’hétérodoxes. Ces gardiens du temple, qui prônent à longueur de temps les vertus de la concurrence, refusent pourtant celle qui devrait s’exercer sur le marché des idées.

En effet, une bataille s’est engagée en France entre les économistes « orthodoxes », défenseurs de la doxa néo-libérale, et les « hétérodoxes » qui militent pour que d’autres approches économiques puissent être développées, discutées et enseignées.

Ces derniers sont actuellement en voie de disparition comme le rappelle l’Association française d’économie politique (Afep) : « Les statistiques montrent que, sur la période 2005-2011, sur 120 recrutements de professeurs, on ne compte que 6 économistes appartenant à des courants minoritaires ».

Etouffer la contestation de l’intérieur

La section 5 du conseil national des universités (CNU), qui conditionne l’entrée et les promotions dans la carrière universitaire en économie, fait preuve d’une grande ouverture d’esprit… C’est pourquoi l’Afep mène la bataille de la défense du pluralisme. Puisque le débat d’idées n’est pas possible au sein de la section actuelle, les intégristes rejetant toute évolution, il a été demandé au ministère de tutelle de créer une autre section au sein de laquelle l’économie pourrait dialoguer sereinement avec les autres sciences sociales, ouvrant ainsi un nouvel espace intellectuel qui ne supprimerait aucun de ceux qui existent.

Après avoir acté cette création en décembre 2014, le ministère est revenu sur sa décision début janvier 2015. Dans l’intervalle, les représentants de l’ordre établi sont montés au créneau afin de tuer dans l’œuf toute remise en question du dogme. Jean Tirole, fort de ses nouveaux galons de « prix Nobel d’économie », a pris la plume afin de dire à la ministre tout le mal qu’il pensait de ce désir de pluralisme. Pour lui, la volonté de s’émanciper de l’orthodoxie « promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme ». Rien que ça…

On reconnaîtra ici aisément l’artifice consistant à accuser son adversaire de ses propres turpitudes. Le président de la section 5 du CNU, Alain Ayong Le Kama, n’est pas en reste. Pour lui, la revendication des hétérodoxes est « très idéologique ». La quasi-totalité des 20 doyens de facultés d’économie s’opposent aussi à ce projet, affirmant que « cette nouvelle section “ fourre-tout ” va essentiellement servir à caser les “ ratés ” ou “ frustrés ” du système universitaire ».

L’intégrisme n’a jamais brillé par sa tolérance. Mais pourquoi les orthodoxes veulent-ils conserver avec eux cette bande d’économistes ratés ? La raison est simple : il faut contrôler toute contestation et il est plus facile de l’étouffer de l’intérieur.

Grèce : étouffer toute stratégie autre en Europe

Le pouvoir d’envoûtement de l’intégrisme économique est puissant puisque la très grande majorité de la classe politique européenne est sous sa coupe comme nous le montre aujourd’hui le traitement de la « question » grecque. Que demande aujourd’hui la Grèce d’Alexis Tsipras ? Que l’on desserre l’étreinte qui étrangle sa population depuis plus de cinq ans et mène à la catastrophe. En effet, le PIB de la Grèce a baissé de 25% depuis 2008 tandis que les salaires et les pensions ont diminué de 40%, tout comme les dépenses de santé et d’éducation. Le taux de chômage dépasse les 25%. La dette, que les politiques imposées par la Troïka (Commission européenne, BCE et FMI) étaient supposées réduire, est passée de 110% du PIB en 2008 à… 175% aujourd’hui.

L’hostilité affichée par les « partenaires » européens à l’égard des propositions du gouvernement grec qui n’ont, de l’aveu de beaucoup, rien de révolutionnaire, est symptomatique de cet intégrisme économique qui cherche à étouffer l’ébauche de toute autre stratégie au sein de l’Union européenne.

La Commission européenne a cherché par exemple à stopper le projet de loi sur « l’urgence humanitaire » promis par Syriza. Tandis que près d’un quart de la population grecque vit sous le seuil de pauvreté, le but était « d’apporter une assistance d’urgence à ceux qui en avaient le plus besoin. (…) Le projet de loi prévoyait d’accorder une allocation logement de 70 à 220 euros à 30.000 personnes (…). Il envisageait une aide alimentaire pour 300 000 personnes et le rétablissement, jusqu’à la fin de l’année, de l’électricité pour les ménages qui se l’étaient vu couper faute de moyen pour payer les factures. Rien de plus. Le coût de cette action était estimé à 200 millions d’euros. Autrement dit, une somme négligeable sur le plan budgétaire. »

Terrorisme intellectuel

Cette stratégie vise à démolir le nouvel exécutif grec ou à le faire rentrer dans le rang afin qu’aucun autre pays en difficulté n’ait à l’avenir l’idée de remettre en question le dogme néo-libéral. Elle est servie par un discours bien rôdé faisant de l’égoïsme et de l’enrichissement personnel les valeurs cardinales de nos sociétés dites modernes tandis que la lutte de chacun contre tous est supposée conduire au bonheur généralisé. Ainsi, ce terrorisme intellectuel a gangréné nos esprits et nous conduit aujourd’hui à accepter l’idée que le pauvre, le chômeur ou l’exclu sont les uniques responsables de leur sort, justifiant ainsi de les laisser se débrouiller aux marges de la société.

Comme l’intégrisme religieux, l’intégrisme économique promeut des valeurs rétrogrades et nous invite à souffrir aujourd’hui afin d’atteindre un bonheur illusoire sans cesse différé. Le combattre est un devoir.

Par Eric Berr (Economiste atterré)

Source Rue 89 23/03/2015