Jeremy Corbyn, l’homme à abattre

 Andy Goldsworthy. – « Red Leaves on Cracked Earth » (Feuilles rouges sur terre craquelée), 2006 Galerie lelong, Paris, Photo : Fabrice Gibert


Andy Goldsworthy. – « Red Leaves on Cracked Earth » (Feuilles rouges sur terre craquelée), 2006
Galerie lelong, Paris, Photo : Fabrice Gibert

Après la victoire de M. David Cameron aux élections de mai 2015, les éditorialistes britanniques avaient tranché : son adversaire travailliste Edward Miliband avait erré trop à gauche. Les adhérents du Labour en ont jugé autrement en lui choisissant un successeur bien moins timoré. Incarnant l’aile la plus progressiste du parti, M. Jeremy Corbyn a bénéficié d’un mouvement de masse. Parlementaires et apparatchiks n’entendent toutefois pas lui faciliter la tâche.

Quelques heures après avoir été élu à la présidence du Parti travailliste, le 12 septembre dernier, M. Jeremy Corbyn prenait la parole devant des milliers de manifestants rassemblés au Parliament Square, à Londres, en soutien aux réfugiés et au droit d’asile. Alors que son discours s’approchait de la fin, un groupe de jeunes militants affublés de tee-shirts rouges « Team Corbyn » s’affairait en coulisses pour établir un cordon de sécurité et guider le nouvel homme fort de la gauche à travers la foule enflammée de ses supporteurs, des caméras de télévision, des journalistes et des amateurs de selfies.

Trois mois plus tôt, en juin, au terme d’un autre rassemblement au même endroit, M. Corbyn s’était attardé sur les lieux, détendu, prenant plaisir à bavarder tranquillement avec des participants. Rien alors n’aurait pu laisser présager que ce vétéran du Parlement, figure vénérable mais discrète de l’aile gauche du Parti travailliste, le Labour, surgirait bientôt à la tête de la principale force d’opposition de Sa Majesté.

Marginalisé depuis des décennies par ses collègues de la Chambre des communes, ignoré par les médias, ce candidat improbable a pourtant bénéficié d’un bouche-à-oreille aux allures de prodige, raflant 59,5 % des voix dès le premier tour et ridiculisant son principal rival, relégué à quarante points derrière avec un score de 19 %. Une victoire sans précédent dans l’histoire politique du Royaume-Uni.

Le meeting de juin avait fourni un premier indice du fait qu’un événement peu ordinaire risquait de se produire. Organisé peu de temps après la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai, avec une gauche défaite et déprimée, ce rassemblement anti-austérité avait, à la surprise générale, attiré des centaines de milliers de manifestants, tous électeurs pro-Corbyn en puissance. « C’était un mouvement de gens qui se cherchaient une maison commune », nous explique le comédien Mark Steel, cofondateur de l’Assemblée du peuple, une fédération de groupes et de syndicats à l’origine du rassemblement. « Personne ne pouvait prévoir que cela finirait ainsi, et pourtant nous y sommes (1). »

Le fait que ce mouvement ait pris la forme d’une campagne en faveur de M. Corbyn peut paraître doublement surprenant, tant cet homme incarne le contraire du stéréotype de l’ardent tribun de gauche. Dépourvu du charisme d’un Alexis Tsipras ou des talents oratoires de son mentor Anthony (« Tony ») Benn, meneur historique de l’aile gauche des travaillistes dans les années 1979 et 1980, M. Corbyn ne présentait a priori aucun danger pour ses collègues et concurrents de l’élite travailliste. Or son style direct et dénué d’effets de manches s’est révélé un atout précieux, marquant sa différence par rapport aux représentants de commerce médiatiquement surentraînés qui peuplent la classe politique britannique.

Plutôt que de jouer au magicien, M. Corbyn a préféré agir comme un paratonnerre prêt à capter la charge électrique déjà présente dans l’air. Ses partisans sont de tous âges et de tous milieux, mais il a trouvé un accueil particulièrement réceptif parmi trois populations. En premier lieu, les jeunes, condamnés par la contre-offensive néolibérale post-2008 à des emplois dégradés et à des loyers prohibitifs. Ce n’est pas un hasard si l’archétype du supporteur de M. Corbyn a le teint frais, jouit d’une bonne éducation et travaille dans une cafétéria. Cette génération s’est politisée à travers le conflit causé par le triplement des frais d’université en 2012 (2), qui a provoqué un fort ressentiment générationnel et un mouvement de protestation étudiant plus radical que ce à quoi le pays était habitué.

Le deuxième pilier de son assise politique repose sur le mouvement antiguerre. M. Corbyn est le président de la coalition Stop the War (Arrêtez la guerre), qui a organisé la retentissante manifestation de deux millions de personnes contre l’invasion de l’Irak en 2003 — la plus grande protestation de masse de l’histoire britannique. Mme Lindsey German, la coordinatrice de Stop the War, estime que l’héritage de cette manifestation a « beaucoup alimenté » la campagne de M. Corbyn. « Enormément de gens détestaient ce que le Labour avait fait et ne supportaient pas Tony Blair (3), poursuit-elle. Nombre de personnes plus âgées ont quitté le parti à cause de l’Irak et vont revenir maintenant. »

Appui confirmé des syndicats

Les médias britanniques ont beau éluder par réflexe l’importance de ces manifestations, sans elles le phénomène Corbyn ne serait pas compréhensible. Le nouveau dirigeant du Labour a pris la parole devant tant de manifestants mobilisés pour tant de causes différentes — depuis la Palestine jusqu’aux services de santé psychiatrique — qu’il pouvait compter sur un fort élan de sympathie dès l’annonce de sa candidature.

Le troisième groupe est celui du monde syndical. Pas vraiment une surprise : dans le secteur public, où les syndicats ont encore voix au chapitre, les salaires sont gelés depuis des années et nombre de services amputés ou privatisés. Plusieurs syndicats sont maintenant dirigés par des secrétaires généraux clairement marqués à gauche. Peu attentifs à cette reconfiguration, les barons du Labour ont réagi avec stupeur quand les deux principales formations syndicales du pays, Unite et Unison, ont apporté leur soutien à M. Corbyn, sous la pression de leurs bases.

Ces changements d’état d’esprit s’observent ailleurs en Europe. Le Royaume-Uni se distingue cependant par une tradition politique qui n’a jamais accordé de place significative aux partis situés à la gauche du Labour. Le système électoral britannique du first past the post — ou scrutin uninominal à un tour — garantit que des formations plus petites, comme le Parti vert, restent bloquées hors du Parlement. Nul espoir de percée électorale pour un équivalent de Syriza ou de Podemos. Même le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip), de l’autre côté de l’échiquier politique, n’y est pas parvenu. L’opposition aux politiques néolibérales s’exprime par conséquent en grande partie au sein même du Parti travailliste, que beaucoup croyaient pourtant irréversiblement « blairisé ».

Le Labour s’est transformé, sous l’effet à la fois d’un afflux de nouveaux adhérents et d’une modification du système d’élection de son président. Cette fois-ci, n’importe quel citoyen pouvait participer au scrutin, à la seule condition de payer un droit d’entrée de 3 livres sterling (environ 4 euros). Ironie du sort, cette réforme interne avait été proposée par la droite du parti : les blairistes, fascinés par le modèle des primaires aux Etats-Unis, faisaient le pari que l’ouverture du vote au grand public affaiblirait l’influence des syndicalistes et achèverait d’ancrer le parti dans le fructueux marais du « centre ». Cruelle fut leur déconvenue quand ils s’aperçurent que le mécanisme qui devait leur assurer la victoire servait en fait les intérêts de la gauche, ravie de retourner à son avantage la ruse de ses adversaires. Le dispositif était parfaitement adapté aux réseaux sociaux — en permettant d’adhérer d’un clic et de diffuser l’information à ses amis —, ce qui a considérablement avantagé M. Corbyn, très populaire sur Facebook et Twitter.

« La dynamique est née largement à l’extérieur du parti, pour ensuite se répandre à l’intérieur, grâce au changement de profil de ses adhérents », nous explique l’auteure féministe Hilary Wainwright, qui a longtemps travaillé aux côtés de M. Corbyn. Selon elle, le battage fait autour du candidat de gauche « a enhardi des adhérents plus anciens à voter pour lui, tout en créant l’effet d’un mouvement de masse avec de grands rassemblements ». Impression confortée par les 99 meetings de M. Corbyn, lesquels ont provoqué une affluence si massive qu’à plusieurs reprises l’orateur, une fois achevé son discours, a dû quitter la salle pour en tenir un autre à l’attention de la foule bloquée devant les portes. Certains ont même parlé de « corbynmania ».

La question qui se pose à présent est de savoir si cette mobilisation se maintiendra assez longtemps et avec assez de vigueur pour contrer les attaques qui vont tomber en rafales. Les réactions d’hostilité qu’il suscite déjà n’ont rien de surprenant, dans la mesure où, sur nombre de sujets, les positions de M. Corbyn se heurtent frontalement à ce que l’Etat britannique estime être ses intérêts. Il explique ne pas imaginer de circonstances susceptibles de justifier le déploiement des forces armées ; s’oppose aux bombardements en Syrie ; ne souhaite pas que le royaume investisse dans une nouvelle génération de missiles nucléaires (Trident) ; se montre très critique sur le rôle de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et l’extension de sa zone d’intervention.

En matière d’économie, il se dit prêt à en découdre avec l’industrie financière de la City de Londres ; à rétablir un contrôle politique sur la banque centrale ; à renationaliser le chemin de fer et plusieurs services publics, balayant ainsi l’orthodoxie thatchérienne. Sans prendre clairement position sur une sortie de l’Union européenne (le « Brexit »), il préfère mettre l’accent sur la construction d’une « Europe sociale ». Il critique avec virulence le traitement infligé à la Grèce et le grand marché transatlantique (GMT), ce traité de libre-échange en cours de négociation entre Bruxelles et Washington.

Combien de ces prises de position trouveront leur place dans la plate-forme du Labour, nul ne le sait encore. Entre le nouveau chef et la base, qui très majoritairement le soutient, s’intercale l’appareil des notables du parti, principal obstacle à son renouvellement programmatique. La plupart des parlementaires travaillistes ont entamé leur vie politique sous la tutelle de MM. Anthony Blair et Gordon Brown (4) et bâti leur carrière sur les ruines de la gauche. « Personne n’a jamais tenté de prendre la direction du parti avec aussi peu de soutien de la part des parlementaires, observe M. Lance Price, l’ancien responsable de la communication de M. Blair. Pour Jeremy Corbyn, la tâche s’annonce rude. »

Afin de déjouer les traquenards, la stratégie du nouvel homme fort de la gauche européenne consiste à démocratiser le Labour en rétablissant les prérogatives décisionnelles des adhérents lors des congrès annuels, de manière à circonscrire l’influence des caciques. « Corbyn a dans les mains des leviers de pouvoir considérables », estime M. Price, qui juge « improbable » le scénario d’un « dirigeant de gauche paralysé par un appareil aux positions politiques différentes des siennes ».

Certains parlementaires travaillistes évoquent déjà en sourdine l’éventualité d’une scission, qui paraît toutefois peu réaliste. Les blairistes ne font plus recette : leur candidate à la direction du Labour, Mme Elizabeth « Liz » Kandall, a récolté un résultat humiliant de 4,5 % des voix. Leur problème est d’ordre idéologique. Aussi vibrionnant qu’il ait pu être, le blairisme s’est nourri à des sources que la crise de 2008 a épuisées. Plus vraisemblablement, c’est au sein même du Labour que la droite cherchera les moyens de se venger, au risque d’une spirale autodestructrice. Les adversaires de M. Corbyn peuvent aisément réunir les 47 parlementaires — seuil fixé par les statuts — qui leur seraient nécessaires pour renverser la direction et imposer un nouveau scrutin pour la présidence du parti. Pas tout de suite, bien sûr : compte tenu de l’écrasante victoire de leur bête noire, une manœuvre aussi brutale déclencherait un tollé chez les militants et aboutirait à la réélection de M. Corbyn, avec peut-être un score plus large encore. L’occasion de passer à l’attaque pourrait venir d’un mauvais résultat du Labour lors d’élections à venir, comme les législatives en Ecosse, en mai 2016, ou les européennes, en 2019. En attendant, il ne fait guère de doute que les blairistes s’emploieront à scrupuleusement savonner la planche de M. Corbyn auprès des médias et dans les couloirs du Parlement.

Le nouveau chef des travaillistes peut cependant compter sur une partie des élus locaux. M. Kenneth Livingstone, maire de Londres de 2000 à 2008 et allié du nouvel homme fort de la gauche, envisage l’avenir de façon plus décontractée : les parlementaires, nous explique-t-il, « ne comptent pas vraiment puisque Jeremy peut s’adresser directement au peuple et que les sondages le placent en bonne position pour devenir le prochain premier ministre. Tous ces dignitaires lui baiseront les pieds pour quémander un poste. »

Contrairement à celle des blairistes, l’opposition des conservateurs présente au moins l’avantage d’être franche et prévisible. Leur stratégie ? Ne reculer devant aucune outrance, comme dans cette vidéo diffusée par leurs soins qui assimile M. Corbyn à un complice du Hamas, du Hezbollah et même de Ben Laden. Le premier ministre David Cameron avait donné le ton le 13 septembre dans un tweet posté en réaction à la primaire travailliste : « Le Labour est maintenant une menace pour notre sécurité nationale, notre sécurité économique et la sécurité de vos familles. »

« Quel signal un tel message envoie-t-il au MI5 [les renseignements intérieurs] et aux services de sécurité ? », s’interroge M. Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, dont M. Corbyn a défendu plusieurs fois la cause à la Chambre des communes. Pour M. Assange, si le président du Labour persiste dans sa critique de l’OTAN et des missiles nucléaires Trident — joyau de la force de frappe britannique —, « des moyens considérables seront mis en œuvre pour lui barrer la route avant les prochaines élections. S’il a la moindre chance d’être élu premier ministre, compte tenu des enjeux, tout peut arriver ». Le lanceur d’alerte a bon espoir que M. Corbyn prendra cette menace au sérieux : « Il a déjà abandonné sa proposition initiale de sortir le Royaume-Uni de l’OTAN. Il est plus sage en effet de ne pas se battre sur tous les fronts en même temps. »

Vers une alliance plus large ?

D’ores et déjà, M. Corbyn est l’homme à abattre pour les médias, dont le traitement à son égard est passé par tous les stades de l’animosité : d’abord la consternation, puis la panique et enfin le mépris. Ce parti pris ne se manifeste pas seulement sous la plume ou sur les ondes des groupes de presse réactionnaires détenus par des milliardaires, il sévit dans tous les grands journaux du pays. Dès les premiers jours qui ont suivi le triomphe de « Corb », ainsi qu’ils l’ont rebaptisé avec dédain, les tabloïds en faisaient déjà leurs choux gras : « Corb offense la reine », vociférait la « une » du Sun après que le patron du Labour eut choisi de ne pas entonner l’hymne national à une cérémonie de commémoration de la bataille d’Angleterre (5).

« Dieu sait ce qu’ils vont trouver pour le dénigrer, dit M. Steel. Il faut s’attendre à des coups extraordinairement vicieux. La seule défense, c’est le mouvement. Asséner des calomnies devient plus difficile quand il y a un million de personnes qui vous répondent : “Ce que vous dites est faux.” » M. Corbyn a déclaré qu’il souhaitait « convertir le Labour en une sorte de mouvement social (6) ». L’inimitié des parlementaires pourrait le contraindre à tenir cet engagement. La campagne de presse orchestrée contre lui rend d’autant plus vitale la mise en œuvre d’une stratégie de riposte et de mobilisation sur les réseaux sociaux.

« Si tous ceux qui ont voté pour Corbyn ne s’impliquent pas au plus vite, soit en rejoignant le Labour soit en le défendant de l’extérieur, toute cette campagne n’aura été rien d’autre qu’un “j’aime” sur Facebook », s’inquiète le chanteur Billy Bragg. Celui dont les chansons ont accompagné nombre de luttes, notamment durant les années Thatcher, appelle de ses vœux une alliance vaste et ouverte, une « synergie de gauche » à laquelle pourraient prendre part les écologistes. Mme Natalie Bennett, la dirigeante du Parti vert, n’écarte pas cette idée : « Le Labour que nous avons connu était favorable à l’austérité, aux privatisations, aux missiles Trident et à l’interventionnisme militaire, toutes choses auxquelles le Parti vert est opposé. Attendons d’abord de voir quel genre de Labour va émerger. Tout change. »

Le fait que le mouvement anti-austérité au Royaume-Uni s’est forgé dans le cadre d’un grand parti de gouvernement présente de grands avantages, mais aussi de sérieux inconvénients. Le Parti travailliste n’a pas été conçu pour se confronter à l’Etat. Ce n’est pas une organisation qui défie l’ordre établi, comme a pu le faire Syriza. Pour réussir, M. Corbyn va devoir transformer le Labour en une force militante capable d’entretenir l’incroyable sursaut collectif qui l’a propulsé à sa tête. Si l’excitation générée ces derniers mois se propage à d’autres secteurs de la population et que l’aventure suit son chemin, M. Corbyn a toutes ses chances. Si le mouvement retombe et que l’homme du renouveau reporte son assise sur les vieux centres de pouvoir, l’occasion sera perdue.

Alex Nunns

Journaliste et écrivain, chroniqueur politique du magazine Red Pepper.

(1) Sauf mention contraire, les citations sont issues d’entretiens avec l’auteur.

(2) Lire David Nowell-Smith, « Amers lendemains électoraux pour l’université britannique », Le Monde diplomatique, mars 2011.

(3) Elu chef du Parti travailliste en juillet 1994, M. Anthony Blair fut premier ministre de mai 1997 à juin 2007.

(4) Ministre des finances (chancelier de l’Echiquier) durant le mandat de M. Blair, puis premier ministre de juin 2007 à mai 2010.

(5) « Corb snubs the Queen », The Sun, Londres, 16 septembre 2015.

(6) « The Andrew Marr Show », British Broadcasting Corporation (BBC), 26 juillet 2015.

Source Le Monde Diplomatique octobre 2015
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Loi contre la prostitution : la régularisation des prostituées étrangères en débat

 Manifestation de prostituées à Paris, le 5 juin. AFP

Alors que la proposition de loi sur la lutte contre la prostitution passe en deuxième lecture au Sénat – majoritairement à droite – à partir du mercredi 14 octobre, énième étape d’un processus législatif commencé il y a deux ans, les débats se concentrent à nouveau sur la mesure phare de ce texte porté par la députée socialiste Maud Olivier (Essonne) : la pénalisation des clients de prostituées. Au risque de négliger un autre aspect de la loi, ayant trait à la situation administrative des personnes étrangères se prostituant.

Mardi 13 octobre, quelques militants féministes, issus du Mouvement du Nid, d’Osez le féminisme ou encore des Effrontées, ont organisé un happening devant le Sénat pour inciter les élus à rétablir dans le texte de loi l’amende de 1 500 euros pour tout achat d’actes sexuels. Cette disposition, voulue par le gouvernement et votée par l’Assemblée nationale, est systématiquement retoquée par les sénateurs. Elle a encore été supprimée mercredi 7 octobre en commission spéciale sénatoriale, celle-ci ayant considéré « qu’une telle mesure risquait de placer les personnes prostituées dans un isolement plus grand et, par conséquent, dans des conditions plus dangereuses ». La mesure sera rediscutée en séance via des amendements.

Conditionné à l’arrêt de la prostitution

Mais la disposition qui a le plus fait l’objet d’amendements est autre : elle concerne la délivrance de titres de séjour aux personnes prostituées de nationalité étrangère. Comme le rappelle la Cimade, une des principales associations de défense des étrangers, dans un communiqué paru mardi 13 octobre : « Près de 90 % des personnes prostituées sont de nationalité étrangère, et parmi elles, une majorité de personnes sont dépourvues de titre de séjour. Les mesures favorisant la régularisation sont donc essentielles pour protéger les victimes de proxénétisme et de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. »

A ce sujet, le texte voté par l’Assemblée nationale prévoit qu’« une autorisation provisoire de séjour d’une durée minimale de six mois peut être délivrée » à la personne qui, « ayant cessé l’activité de prostitution, est engagé(e) dans le parcours de sortie de la prostitution et d’insertion sociale et professionnelle ».

Il s’agit donc d’une disposition conditionnée à l’arrêt de la prostitution et non automatique puisque la délivrance du titre est laissée à l’appréciation du préfet. « Cela ne va servir à rien », juge sévèrement Violaine Husson, responsable des actions pour les femmes migrantes à la Cimade. « Dans la pratique, si les personnes n’ont pas de titre de séjour, elles ne peuvent pas avoir d’hébergement, ni de suivi social ou même médical et entamer une insertion professionnelle. Ça nous paraît donc incohérent de demander la cessation d’activité de prostitution pour bénéficier de ce titre. »

Appel d’air

Plusieurs amendements – de la sénatrice EELV Esther Benbassa, du socialiste Jean-Pierre Godefroy et de la communiste Laurence Cohen – ont été déposés et prévoient la délivrance de plein droit d’une autorisation provisoire de séjour d’un an, non conditionnée à la cessation stricte de l’activité de prostitution. Ceux qui s’y opposent considèrent qu’ils peuvent constituer un appel d’air. « Sous prétexte de ne pas vouloir faciliter la prostitution en accordant un droit au séjour, les parlementaires proposent d’encadrer strictement l’attribution des titres de séjour, considérant que ce dispositif serait détourné par les réseaux de traite », regrette la Cimade dans son communiqué.

Laurence Cohen analyse ces résistances : « On est dans un climat très tendu à l’égard des personnes condamnées à l’exil. On considère l’étranger comme quelqu’un qui resquille et les prostituées comme des délinquantes. »

D’après un dispositif déjà existant, une personne prostituée peut obtenir une carte de séjour si elle coopère avec la police pour démanteler un réseau de traite, à travers le dépôt d’une plainte ou d’un témoignage. Dans les faits, les préfectures y ont peu recours : « En 2014, sur les 210 000 nouveaux titres de séjour accordés, seulement 63 ont été délivrés sur ce motif, toute situation d’exploitation confondue, rappelle la Cimade. Ce chiffre est ridiculement bas quand on sait qu’entre 20 000 et 40 000 personnes se prostituent en France, principalement des personnes en situation irrégulière.

Julia Pascual

Source : Le Monde.fr 13/10/2015

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Une jeunesse allemande. Du cinéma à la prise d’armes

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Jean-Gabriel Périot inviré du cinéma Diagonal à Montpellier

Avant-Première. Jean-Gabriel Périot  présente Une jeunesse allemande au Diagonal.

Remise en cause de l’autorité parentale, crise profonde de la démocratie, inégalités professionnelles criantes, chasse aux sorcières, montée de la violence, apathie des intellectuels, propagande médiatique, jeunesse oubliée, l’Allemagne des années 70 semble lointaine et proche.

Né en 1974, Jean-Gabriel Périot livre avec Une jeunesse Allemande, un regard neuf sur le mouvement d’émancipation des jeunes Allemands dans les années 60 et 70 qui débute par des revendications et se finit dans la violence révolutionnaire. A partir d’images d’archive, le réalisateur se concentre sur le parcours des membres de la RAF (Rote Armee Fraktion) plus connue en France sous le nom de « la bande à Baader ».

Jean-Gabriel Périot n’aveugle pas le rapport que son film peut entretenir avec notre époque : « Il y a des résonances évidentes. Je suis parti du passé pour tenter de comprendre cette violence, ce qui peut amener des jeunes qui ne sont pas issus d’un milieu défavorisé à commettre l’irréparable. Le film permet de faire certaines transcriptions avec ce qui se passe aujourd’hui mais c’est aux spectateurs d’opérer. Les jeunes qui l’ont vu sont étonnés par l’analyse sociétale que font les étudiants avant qu’ils ne passent à l’action, beaucoup des problèmes soulevés persistent

Le film adopte un parti pris de neutralité à l’égard de la violence, « Il y a de choses que je ne sais toujours pas sur cette histoire, je l’ai traitée comme une tragédie.» De sorte que la violence reste toujours condamnable, qu’elle soit issue du terrorisme, de la police, ou purement politique.

Autre basculement, le film révèle l’arrivée du direct à la télévision et aborde la question du pouvoir de l’image. «La jeunesse révoltée considérait que faire un film ou passer à la télé, c’était faire la révolution. Ils ont été naïfs par rapport à leurs adversaires. Comme dans la phase de radicalisation, les gouvernants n’ont pas essayé d’empêcher les actions d’être commises, il ont profité du passage à l’acte pour bouleverser une société qui n’aurait pas accepté, sans le « terrorisme », les changements sécuritaires imposés.»

JMDH

Source La Marseillaise 07/10/2015

Une jeunesse allemande Bande annonce

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Allemagne, rubrique Rencontre,

Les enjeux de l’élection fédérale canadienne du 19 octobre 2015

Par Pierre Martin *

La 42e élection fédérale canadienne du 19 octobre 2015 est particulièrement importante car, au-delà même de la direction du gouvernement fédéral, qui pourrait échapper à l’alternance des libéraux et des conservateurs, pour la première fois depuis la fondation de la confédération en 1867, c’est aussi l’éventuelle confirmation du bouleversement marqué par l’élection de 2011, où les sociaux-démocrates du NPD[1] avaient pour la première fois de leur histoire devancé les libéraux comme principale alternative aux conservateurs, qui est en jeu.

 I/ Le bouleversement des élections de 2011

Les élections de 2011[2] (tableau I) ont été marquées par une victoire des conservateurs sortants qui progressent modestement en voix (39,6 %, + 2 pts) mais obtiennent une majorité absolue de sièges (166, + 23, sur 308). Mais c’est surtout la percée sans précédent des néo-démocrates (30,6 %, + 12,4 pts et 103 sièges, + 66) qui s’accompagne de l’effondrement des libéraux (18,9 %, – 7,3 pts et 34 sièges, – 43) et du Bloc québécois (6,1 %, – 3,9 pts et 4 sièges, – 45). Les libéraux se retrouvent en troisième position pour la première fois de leur histoire. Les indépendantistes du Bloc québécois, qui ne se présentent qu’au Québec, s’y effondrent (tableau II), passant de 38,1 % à 23,4 % et perdant la quasi-totalité de leurs sièges au profit du NPD.

Pour apprécier ces résultats, un bref retour en arrière s’impose.

Rappel historique

Les élections de 1993 ont été l’occasion d’un séisme électoral, avec l’effondrement de l’ancien parti conservateur, les Progressistes conservateurs (PC), victimes de la percée du Reform Party, droite radicale de l’Ouest, dans le Canada anglais, et de celle du Bloc québécois au Québec, les indépendantistes se présentant pour la première fois à des élections fédérales alors qu’ils avaient soutenu les PC contre les libéraux en 1984 et 1988. Les libéraux, derrière le Premier ministre Jean Chrétien, emportent largement les élections de 1997 et 2000 face à une droite divisée et des néo-démocrates qui restent faibles. Les PC tentent sans succès de reprendre le dessus sur la droite radicale –Reform Party puis Alliance Canadienne en 2000- d’abord en 1997 derrière Jean Charest[3], élu du Québec, puis en 2000 derrière l’ancien Premier ministre fédéral (1979-1980) Joe Clark (Alberta). L’année 2003 a vu d’importantes transformations dans le paysage politique fédéral. A droite, le leader de l’Alliance Stephen Harper a réussi à négocier avec la direction des PC la fusion des deux partis sous sa direction sous l’appellation de Parti conservateur du Canada. Chez les libéraux, la rivalité entre le Premier ministre Jean Chrétien et son ancien ministre des Finances (1993-2002) Paul Martin a tourné a l’avantage de ce dernier qui s’impose dans le parti et prend la direction du gouvernement en décembre 2003. Paul Martin incarne alors une ligne moins à gauche, plus centriste et favorable aux milieux d’affaires, et moins strictement fédéraliste, plus ouverte aux revendications de l’Ouest et du Québec. Alors que l’arrivée de Paul Martin au pouvoir avait été accueillie très favorablement par l’opinion, la situation s’est rapidement dégradée à cause du scandale des « Commandites[4] » et de sa gestion. Lors des élections du 28 juin 2004, qu’ils avaient provoquées pour se légitimer, les libéraux ont subi un recul considérable, en particulier au Québec, restant en tête grâce à la campagne de peur face à la droite radicale, mais devant former un gouvernement minoritaire. Ces élections avaient été marquées par un succès limité des conservateurs qui n’avaient pas réussi à attirer la fraction la plus modérée de l’ancien parti PC, par un net redressement du Bloc au Québec et du NPD sur l’ensemble du Canada, qui profite du virage au centre-droit des libéraux, et par l’arrivée des verts. Contraint fin 2005 à de nouvelles élections par l’arrêt du soutien du NPD et le développement du scandale des commandites, les libéraux de Paul Martin perdent les élections de janvier 2006 au profit des conservateurs de Stephen Harper, qui forment un gouvernement minoritaire. Les libéraux subissent un recul considérable, s’effondrant au Québec au profit des conservateurs. Stephen Harper avait considérablement modéré le programme de son parti, pour limiter l’effet de la campagne libérale, et fait des efforts en direction du Québec en améliorant son français[5] et en se prononçant pour un « fédéralisme d’ouverture ».

Après sa victoire de 2006, les deux années de gouvernement minoritaire de Stephen Harper lui ont permis de modérer son image et de démentir les prévisions catastrophistes des libéraux. Il a provoqué des élections à l’automne 2008 au vu de la rapide dégradation de l’économie liée à la crise internationale. Les conservateurs l’ont à nouveau emporté lors des élections du 14 octobre 2008, progressant en pourcentage et en sièges, mais insuffisamment pour obtenir un gouvernement majoritaire (143 sièges sur 308). Les libéraux menés par Stéphane Dion, proche de l’ancien Premier ministre Jean Chrétien, subissent une lourde défaite, obtenant le plus faible résultat de leur histoire (26,2 %) et perdant 27 sièges, alors que les verts et le NPD progressent légèrement et que le Bloc décline au Québec. La victoire des conservateurs résulte essentiellement de leur image en termes de capacité à diriger l’économie dans une période qui s’annonce difficile. Après ces élections insatisfaisantes pour tous, Stéphane Dion a conclu une alliance avec le NPD et le Bloc pour renverser Harper. Celui-ci a pu conserver le pouvoir grâce au soutien de la gouverneur générale Michèle Jean (Représentante de la Reine), qui lui a permis de repousser la convocation du Parlement. Les proches de Paul Martin ont alors repris le pouvoir au sein du parti libéral en installant à sa tête Michael Ignatieff, universitaire de renom qui a fait l’essentiel de sa carrière hors du Canada (G.B. et E.U.). Durant la période de 2008 à 2011, les conservateurs ont géré habilement la crise économique et financière et fait preuve d’ouverture en direction des communautés d’origine asiatique jusque-là acquises aux libéraux, mais n’ont pu éviter une certaine arrogance qui a conduit au vote par la chambre des Communes d’une motion de défiance libérale le 25 mars 2011, conduisant à des élections le 2 mai 2011. Ces élections (tableau I) ont été marquées par une nette victoire des conservateurs qui ont obtenu une majorité absolue de sièges, un effondrement sans précédent des libéraux, relégués à la troisième place, ainsi que du Bloc, et à une percée du NPD. Le rôle des enjeux et des leaders a été décisif dans ces résultats. Harper avait une assez bonne image, était perçu comme le plus compétent sur l’économie et a bénéficié de la volonté de la majorité des électeurs de mettre fin à l’instabilité politique en ayant un gouvernement majoritaire, un enjeu fort promus par les conservateurs. A l’inverse, les libéraux ont pâti de la très mauvaise image de leur leader, de son agressivité, et de leur responsabilité dans l’organisation des élections. De plus, cette mauvaise image de M. Ignatieff contrastait avec la très bonne image de Jack Layton, le leader du NPD. Celui-ci a bénéficié de l’affaiblissement de l’enjeu du souverainisme au Québec et de la forte volonté de la majorité des québécois de renverser les conservateurs. Quand J. Layton a fait une ouverture en direction des indépendantistes en reconnaissant le droit du Québec à l’indépendance avec un vote référendaire majoritaire (50 % + 1 voix), contrairement aux libéraux et aux conservateurs qui soutiennent la loi référendaire[6], les jours suivant les sondages ont enregistré une percée du NPD au Québec et un effondrement du Bloc, phénomène qui a provoqué une poussée du NPD au niveau fédéral (le Québec pèse ¼ de l’électorat) où il a rattrapé les libéraux, bénéficiant alors d’une crédibilité nouvelle qui a permis un transfert d’une partie des électeurs libéraux vers le NPD dans le Canada anglophone.

II/ Les enjeux des élections du 19 octobre 2015

Les enjeux de l’élection fédérale du 19 octobre sont de deux ordres : (1) qui va gouverner à Ottawa ? (2) les bouleversements de l’élection de 2011 seront-ils confirmés par les résultats du 19 octobre ?

Qui va gouverner à Ottawa et comment ?

Les enquêtes d’opinion depuis le début de la campagne montrent que l’élection est a priori très ouverte, que c’est une lutte à trois entre les conservateurs sortants de Stephen Harper, les néodémocrates de Thomas Mulcair[7] et les libéraux de Justin Trudeau. D’autre part, quelque soit le parti qui l’emportera, il semble peu probable qu’il dispose d’une majorité absolue de sièges.

Après leur défaite de 2011, les libéraux se sont dotés d’un nouveau chef en avril 2013, Justin Trudeau, fils de l’ancien Premier ministre Pierre-Eliott Trudeau (1968-1979 et 1980-1984) et jeune (41 ans en avril 2013) député de Montréal depuis 2008. Ils ont alors bénéficié d’une très forte poussée dans les sondages qui les ont donnés largement en tête des intentions de vote, à plus de 40 % devant les conservateurs, reléguant le NPD à la troisième place autour de 20 %. Le désastre de 2011 semblait ainsi complètement effacé. Cette « Trudeaumania » s’est également concrétisée au profit des libéraux dans les élections partielles et provinciales. Mais cet « effet de popularité », courant dans les sondages hors élection au Canada, s’est dissipé à partir de mars 2015. Après leur victoire surprise lors des élections provinciales du 5 mai 2015 en Alberta, les néodémocrates sont alors passés en tête des intentions de vote devant les conservateurs en déclin, reléguant les libéraux à la troisième place autour de 25 %.

Les conservateurs sont affaiblis par les difficultés économiques et les scandales. La popularité de Stephen Harper a considérablement décliné et une nette majorité d’électeur indique souhaiter un changement de gouvernement. Cependant Harper garde la confiance du cœur de son électorat, autour de 30 %. Début août, au moment où la campagne électorale commence, les choses ne sont pas jouées.

Les bouleversements de 2011 seront-ils confirmés ?

L’élection fédérale de 2011 a été marquée par trois changements majeurs : (a) l’effondrement du Bloc au Québec au profit du NPD qui y devient la force dominante, (b) un très fort recul du parti libéral sur l’ensemble du Canada au profit du NPD et des conservateurs qui le réduit au statut de troisième parti à Ottawa, (c) la promotion du NPD comme opposition officielle, celui-ci devenant un compétiteur crédible pour le pouvoir fédéral, pour la première fois de son histoire.

Derrière cette question de la confirmation ou non des changements, il y a celle de la nature de l’élection de 2011. Est-elle une simple déviation électorale, marquée par des changements spectaculaires mais conjoncturels, ou au contraire une élection de réalignement qui marque l’émergence d’un nouvel ordre électoral après l’effondrement de l’ancien ordre électoral lors de l’élection de rupture de 2006[8] ?

Les enquêtes d’opinion, malgré leurs imprécisions et contradictions, indiquent très nettement qu’au Québec l’effondrement du Bloc s’accentue au profit du NPD. D’autre part, toutes les enquêtes depuis août 2015 indiquent que le NPD est devenu un concurrent crédible pour l’exercice du pouvoir à Ottawa. Par contre, malgré leur recul considérable de mars à août 2015 dans les sondages, les libéraux restent très au-dessus de leur résultat catastrophique de 2011 (18,9 %) et ne sont pas irrémédiablement distancés par les conservateurs et le NPD. Il semble bien qu’il y avait un élément conjoncturel significatif, la forte impopularité d’Ignatieff, dans l’effondrement libéral de 2011.

 

III/ Polarisation et obsolescence idéologique

Mais pour comprendre ce qui s’est passé dans la vie politique canadienne depuis 1993, il est nécessaire de prendre conscience d’une double dynamique de polarisation politique et d’obsolescence idéologique.

La dynamique de polarisation politique

Comme beaucoup de pays développés, le Canada a connu une forte poussée de droite radicale dans les années 1990. Ce durcissement idéologique à droite a d’abord contribué à la domination libérale orientée au centre gauche de 1993 à 2006 en divisant la droite jusqu’en 2003 et en fournissant un repoussoir électoral aux libéraux jusqu’en 2006. Mais, même si sa relative modération lui a permis de conquérir le pouvoir et une partie de l’électorat de centre droit, il n’en reste pas moins que le gouvernement conservateur de Stephen Harper est le plus à droite que le Canada a connu depuis près de 50 ans, depuis celui de John Diefenbaker de 1957à 1963. Sa présence au pouvoir depuis 2006 provoque une réaction d’insatisfaction croissante dans l’électorat de centre gauche, qui constitue le cœur de l’électorat des libéraux, du NPD et du Bloc. Cet électorat recherche de plus en plus l’instrument électoral qui lui permettra de se débarrasser du pouvoir conservateur à Ottawa. On a ainsi une dynamique de polarisation politique qui prend son origine à droite dans un durcissement idéologique et auquel répond un rejet croissant à gauche à partir de 2006. C’est cette polarisation qui explique la fidélité de l’électorat conservateur et le développement à partir de 2008 dans des milieux intellectuels, militants, et chez une minorité de responsables libéraux (dont l’ancien Premier ministre Jean Chrétien) et néodémocrates de la question de l’union électorale des progressistes, c’est-à-dire d’un rapprochement des libéraux et du NPD. Cette perspective, qu’elle prenne la forme d’une fusion des partis (comme à droite en 2003), d’accords électoraux ou simplement d’une coalition gouvernementale après les élections, est rejetée par les directions des deux partis et particulièrement par les libéraux. Mais les sondages montrent qu’une coalition gouvernementale après les élections serait approuvée par une nette majorité des électeurs libéraux et néodémocrates, quel qu’en soit le leader (Mulcair ou Trudeau). Il y a là un net décalage entre l’attente des électeurs et les stratégies des appareils qui pourrait être porteuse de crise en cas d’une nouvelle victoire conservatrice causée par la division des progressistes.

L’obsolescence idéologique sociale-démocrate et souverainiste

La percée électorale du NPD en 2011 ne doit pas laisser penser que l’idéologie sociale-démocrate aurait eu alors un Canada un succès particulier. Comme dans les autres pays développés, la social-démocratie est en crise idéologique au Canada dès les années 1990.

La social-démocratie canadienne a échoué à déborder les libéraux comme principale force de gauche face au conservateurs aux deux moments décisifs où l’occasion s’est présentée : en 1945 et au début des années 1990. En 1945 elle[9] a été vaincue électoralement par la mobilisation des forces patronales derrière les conservateurs lors des élections provinciales dans l’Ontario et contenue lors des élections fédérales par l’habileté du gouvernement libéral de Mackenzie King qui a mis en œuvre des mesures sociales importantes. Après 1991, le NPD dirigeait les gouvernements provinciaux de l’Ontario, de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan. C’était près de la moitié des canadiens qui étaient gouvernés par la social-démocratie. Ces gouvernements, particulièrement en Ontario[10] et en Colombie-Britannique, ont été des échecs qui ont contribué à la lourde défaite du NPD aux élections fédérales de 1993 (6,9 %). Depuis cette date les néodémocrates n’ont pas été plus capables qu’ailleurs de surmonter la crise idéologique et programmatique de social-démocratie face au déclin de la croissance économique et au remplacement du paradigme keynésien par le néolibéralisme dès la fin des années 1970. Les gouvernements provinciaux récents du NPD, en Nouvelle-Ecosse et au Manitoba, ne se sont pas distingués des autres gouvernements de centre gauche.

Au Québec le mouvement souverainiste, le Parti québécois au niveau provincial et le Bloc au niveau fédéral, subit à la fois le déclin de l’aspiration à l’indépendance depuis la défaite référendaire de 1995 et la crise des politiques sociale-démocrates au niveau des gouvernements provinciaux du Parti québécois (1994-2003, 2012-2014). L’effondrement électoral du Bloc en 2011 (23,4 %) doit être mis en rapport avec celui du PQ en 2014 (25,4 %).

IV/ Le début de la campagne électorale

La situation début septembre, après un mois de campagne électorale, confirme l’affaiblissement des conservateurs, devancés dans les sondages par le NPD et même parfois par les libéraux. Mais le redressement des libéraux est l’élément le plus significatif dans les évolutions d’intentions de vote depuis début août. Alors qu’au début de la campagne ceux-ci étaient en grand risque de marginalisation dans une dynamique bipolaire qui semblait s’esquisser entre le NPD et les conservateurs, ils ont réussi à redresser la barre, de 25 % à 28-30 %, réduisant sensiblement l’écart avec le NPD. Ceci s’explique par les positions prises par les deux partis sur la préoccupation principale (et croissante) des électeurs : la récession économique[11]. Alors que Thomas Mulcair, a promis un budget fédéral en équilibre, promesse illustrant la volonté principale du NPD de rassurer les électeurs et de présenter un projet crédible, Justin Trudeau n’a pas hésité à promettre une relance de l’économie par une relance de l’investissement public, même au prix d’un déficit public, tournant ainsi Mulcair sur sa gauche et progressant au dépend du NPD dans l’électorat hésitant entre les deux partis. Alors que le NPD, qui n’a jamais exercé le pouvoir à Ottawa, veut assoir sa crédibilité gestionnaire, les libéraux de Trudeau n’ont pas ce problème et sont ainsi plus libres car les derniers gouvernements libéraux ont correspondu à une bonne situation économique. On observe le même type de surenchère entre les deux partis sur la crise des réfugiés qui a fait irruption dans la campagne avec les images du corps d’Aylan Kurdi sur la plage de Bodrum[12]. Dénonçant la politique migratoire des conservateurs, les libéraux ont promis d’accueillir 25 000 réfugiés syriens et les néodémocrates 10 000 d’ici la fin de l’année.

Mais, pour appréhender complètement la situation des trois principaux partis, il faut tenir compte de deux phénomènes : les écarts entre les sondages d’intention de vote et la réalité, la transposition des résultats en voix aux résultats en sièges, qui seuls importent.

Lors des élections de 2011 les conservateurs ont été sous-estimés de plus de 3 pts en moyenne (36 % contre 39,6 %) par les derniers sondages, ce qui est considérable dans un combat triangulaire. Cette différence a été décisive pour leur permettre d’obtenir enfin une majorité absolue de sièges et de former un gouvernement majoritaire.

D’autre part, la répartition géographique de leurs suffrages fait que les conservateurs seront avantagés en termes de sièges et les libéraux désavantagés si les trois partis sont proches en pourcentage de voix au niveau national. C’est pourquoi la tâche est encore plus difficile qu’il n’y paraît pour les libéraux dans leur objectif de revenir sinon au pouvoir, au moins comme principal adversaire des conservateurs. On comprend alors pourquoi les leaders libéraux mettent tout leur poids dans cette campagne électorale, avec l’engagement inhabituel[13] de la Première ministre libérale de l’Ontario Kathleen Wynne aux côtés de Justin Trudeau contre Stephen Harper et Thomas Mulcair. Pour les libéraux il est impératif d’effacer 2011 sinon la dynamique bipolaire risque de les marginaliser progressivement lors des élections fédérales suivantes.

Pierre Martin

* Politologue au CNRS, PACTE IEP de Grenoble, chargé de mission à la FNSP.

Tableau I : Ensemble Canada (1993-2011)

1993 1997 2000 2004 2006 2008 2011
Votants 69,6 (295) 67 (301) 61,2 (301) 60,5 (308) 64,7 (308) 58,8 (308) 61,3 (308)
Bloc 13,5 (54) 10,7 (44) 10,7 (38) 12,4 (54) 10,5 (51) 10 (49) 6,1 (4)
Verts 4,3 4,5 6,8 3,9 (1)
NPD 6,9 (9) 11 (21) 8,5 (13) 15,7 (19) 17,5 (29) 18,2 (37) 30,6 (103)
Libéraux 41,3 (177) 38,5 (155) 40,8 (172) 36,7 (135) 30,2 (103) 26,2 (77) 18,9 (34)
PC 16 (2) 18,8 (20) 12,2 (12)
REF/All/Cons 18,7 (52) 19,4 (60) 25,5 (66) 29,6 (99) 36,3 (124) 37,6 (143) 39,6 (166)
Autres 3,6 (1) 1,6 (1) 2,3 1,4 (1) 1 (1) 1,2 (2) 0,9

Tableau II : Québec (1993-2011)

 

1993 1997 2000 2004 2006 2008 2011
Votants 77,1 (75) 73,3 (75) 64,1 (75) 59 (75) 63,9 (75) 61,7 (75) 62,1 (75)
Bloc 49,3 (54) 37,9 (44) 39,9 (38) 48,9 (54) 42,1 (51) 38,1 (49) 23,4 (4)
Verts 3,3 4 3,5 2,1
NPD 1,5 2 1,8 4,6 7,5 12,2 (1) 42,9 (59)
Libéraux 33 (19) 36,7 (26) 44,2 (36) 33,9 (21) 20,7 (13) 23,7 (14) 14,2 (7)
PC 13,5 (1) 22,2 (5) 5,6 (1)
REF/All/Cons 0,3 6,2 8,8 24,6 (10) 21,7 (10) 16,5 (5)
Autres 2,6 (1) 1 2,3 0,7 1,1 (1) 0,8 (1) 0,9

[1] Nouveau parti démocratique.

[2] John H. Pammet et Christopher Dornan (eds), The Canadian Federal Election of 2011, Toronto, Dundurn, 2011.

[3] Qui a ensuite quitté la scène fédérale pour prendre la direction du parti libéral du Québec, province dont il deviendra Premier ministre de 2003 à 2012.

[4] Scandale lié à des détournements de fond par les libéraux lors de la campagne de promotion du Canada au Québec suite au référendum de 1995 perdu de très peu par les indépendantistes.

[5] Elément essentiel, notamment lors des débats des chefs dans les campagnes électorales, dont certains sont en français.

[6] La loi sur la clarté référendaire du 29 juin 2000 (rapporteur Stéphane Dion), pose un certain nombre de conditions très restrictives à la possibilité de l’accession à l’indépendance d’une province. Elle est contestée par les indépendantistes québécois.

[7] Thomas Mulcair a pris la succession de Jack Layton à la tête du NPD en mars 2012, suite au décès de celui-ci d’un cancer en août 2011.

[8]Pour l’ensemble de ces notions qui font référence à la théorie des réalignements, voir Pierre Martin, Comprendre les évolutions électorales, la théorie des réalignements revisitée, Paris, Presses de Science Po, 2000, p. 417-437, et Pierre Martin, Dynamiques partisanes et réalignements électoraux au Canada (1867-2004), Paris, L’Harmattan, 2005, p. 53-80.

[9] Il s’agissait alors du CCF, le Co-operative Commonweath Federation, parti socialiste prédécesseur du NPD. Sur la stratégie des libéraux en 1945, voir Pierre Martin, Dynamiques partisanes et réalignements électoraux au Canada (1867-2004), op.cit., p. 130-132.

[10] C.F Jean-Pierre Beaud et Guy Prévost, La social-démocratie en cette fin de siècle. Late Twentieth-Century Social Democray, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1995.

[11] Ceci est analysé en détails dans l’enquête de l’institut EKOS du 4 septembre 2015.

[12] Enfant syrien retrouvé mort par des policiers turcs ainsi que son frère et mère suite au naufrage de leur canot, dont la famille avait fait une demande d’émigration au Canada où se trouve sa tante.

[13] D’habitude les chefs de gouvernements provinciaux restent discrets lors des élections fédérales et inversement afin de respecter les différences de compétences et de ne pas hypothéquer les nécessaires relations de travail entre les provinces et Ottawa.

Source by 12/10/2015

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Pour la recherche ce n’est pas la fête

ZDS3546-900x720Mobilisation. Le collectif la Sciences en marche sensibilise le public et le gouvernement sur la nature des investissements

 A l’occasion de la fête de la science qui se tient dans l’hexagone jusqu’au 11 octobre pour vulgariser l’activité scientifique auprès du grand public, le collectif Sciences en marche s’est mobilisé hier à Montpellier Strasbourg, Toulouse et Lyon pour dénoncer la dégradation de la recherche en France.

« Nous sommes là pour partager avec les gens les problèmes rencontrés par les scientifiques, explique Guillaume Bossis chercheur en biologie au CNRS, un des fondateurs du collectif qui a vu le jour à Montpellier, l’idéologie de l’excellence amène des effets pervers. Les investissements dans la recherche se concentrent dans quelques secteurs au détriment de beaucoup d’autres alors que l’économie de ces secteurs reposent sur une recherche diversifiée qui se tarit. On ne peut pas mettre l’argent que dans la recherche finalisée sur le cancer ou l’Alzheimer, alors qu’on a besoin de comprendre comment marche le cerveau pour progresser. Couper le tuyau de la recherche fondamentale est un non sens

Si le projet de loi de finance 2016 affiche un budget au même niveau que l’année précédente, le discours ministériel reste peu audible. « Avec un peu plus de 7 mds d’euro consacrés aux programmes de recherches, ce n’est pas la fête commente Guillaume Bossis, Nous avons en France 50 000 doctorants employés en CDD et le nombre de poste pérenne ne cesse de réduire. Les doctorants sont une source de valeur importante pour l’industrie. L’Allemagne et la Grande Bretagne l’ont bien compris. En France, les DRH qui sortent des grandes écoles les considèrent comme des thésards. La culture du tout ingénieur conduit à un déséquilibre. On travaille sur le développement des produits qui existent et on prend du retard sur l’innovation rupture qui permet d’inventer de nouveaux produits. Alors que nous étions en la tête en matière de recherche, la France se situe désormais en milieu de tableau des pays de l’OCDE

L’Etat favorise le crédit impôt recherche (5,5 mds annuel) perçu comme un outil d’optimisation fiscale pour les grands groupes du CAC 40 sans se soucier des retombés réelles sur le secteur. Le collectif Sciences en marche se joindra à la mobilisation  du  16 octobre à Paris avec l’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche contre la politique d’ austérité. Le financement que consacre la France à sa recherche, publique et privée, stagne autour de 2,25 % du PIB, bien loin de l’engagement de 3 % du PIB pris au niveau européen.

JMDH

Source : La Marseillaise 10/10/2015

Voir aussi : Actualité France ; Rubrique Science, rubrique Education, Enseignement supérieur, Un rapport passé sous silence, rubrique Politique, Politique de l’Education, rubrique Economie,