Esclavage en Mauritanie: «La gangrène» sévit toujours malgré les lois abolitionnistes

Biram Dah Obeid, chef du mouvement anti-esclavagiste mauritanien, au cours d'une conférence de presse le 29 septembre 2016 à Dakar, au Sénégal. © Photo AFP/Seyllou Diallo

Biram Dah Obeid, chef du mouvement anti-esclavagiste mauritanien, au cours d’une conférence de presse le 29 septembre 2016 à Dakar, au Sénégal. © Photo AFP/Seyllou Diallo

Ils sont 13 à comparaître devant la cour d’appel lundi 14 novembre. Des militants anti-esclavagistes condamnés par la cour criminelle de Nouakchott à des peines allant jusque à 15 ans de prison pour rébellion. Un procès qualifié de mascarade par le chef du mouvement abolitionniste mauritanien. Biram Dah Abeid s’est confié à Géopolis. Il dénonce le sort réservé «aux damnés de la terres».
Biram Dah Abeid n’attend pas grand-chose de ce procès piloté par «une justice aux ordres». Il s’agit, dit-il à Géopolis, d’une fuite en avant d’un pouvoir engagé dans une répression aveugle contre tous ceux qui militent pour l’abolition réelle de l’esclavage en Mauritanie.

«Les détenus ont été transférés à 700 km dans le désert du Nord. Dans un bagne loin de leurs médecins et de leurs avocats. Il est quasi impossible pour leurs avocats et leurs proches de venir assister à ce procès.»

L’abolition de l’esclavage, de la poudre aux yeux
Officiellement, l’esclavage a été aboli en Mauritanie en 1980. Il est même considéré aujourd’hui comme un crime contre l’humanité. De la poudre aux yeux, selon Biram Dah Abeid, qui dénonce une pratique largement soutenue par la communauté arabo-berbère.

«Toutes ces lois n’ont jamais été mises en application. Elles sont exhibées dans les forums internationaux. Les lois qui ont criminalisé l’esclavage et qui prévoient une peine de trente ans pour les esclavagistes ne sont que de la poudre aux yeux. Rien n’a été fait malgré les centaines de crimes d’esclavage que notre organisation a portées devant les tribunaux, malgré les centaines de criminels d’esclavage avérés que nous avons dénoncés aux autorités. C’est plutôt nous qui partons en prison.»

«Le maître a le droit de castrer son esclave»
Biram Dah Abeid décrit à Géopolis un système particulièrement rodé qui continue d’asservir des centaines de milliers de Mauritaniens privés de liberté. Esclaves, anciens descendants d’esclaves et toute la communauté noire sont logés à la même enseigne.

«Chez nous, les esclaves représentent 20% de la population. Ce sont des personnes qui naissent propriété d’autres personnes. Elles n’ont pas de papiers d’état civil. Elles n’ont pas le droit à l’éducation. Elles travaillent sans repos, sans salaire, sans soins et subissent des châtiments corporels.»

Et de préciser que la codification de l’esclavage a totalement consacré l’inégalité entre les communautés dans son pays. Le noir est synonyme d’esclave dont le sort dépend de la volonté de son maître, affirme-t-il.

«Le maître a le droit de castrer son esclave quand il est beau et qu’on peut craindre une aventure sexuelle entre lui et les filles du maître ou les femmes du maître. Ces codes autorisent qu’on castre cet esclave. Ces codes précisent que tout propriétaire d’esclaves peut disposer sexuellement de toutes les femmes qui sont ses esclaves quel que soit leur âge. C’est pourquoi parmi les fillettes esclaves que nous libérons, certaines ont été violées dès l’âge de 7 ans. Déjà à l’âge de 12 ans, 13 ans, elles ont des enfants. Elle disent avoir été régulièrement violées par leurs maîtres, par les fils de leurs maîtres ou leurs cousins».

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«Un aveuglément pourrait conduire au chaos»
Biram Dah Abeid a choisi de mener une lutte pacifique pour arriver à ses fins. Il refuse de cautionner la violence contre le pouvoir mauritanien qu’il accuse de pratiquer un apartheid sans nom. Mais il met en garde les autorités de Nouakchott contre un aveuglément dont les conséquences pourraient être dramatiques.

«Je sens moi-même dans mon dos l’impatience, la frustration et le bouillonnement des jeunes des communautés déshéritées, confie-t-il à Géopolis avant de rappeler le chaos qui s’est installé sur l’île de Zanzibar, où la communauté arabe avait, par le passé, refusé toute concession aux populations noires victimes d’esclavage et de racisme.

«Il y a eu une révolution qui a emporté à son passage toute la minorité dominante arabe qui a été presque entièrement exterminée. Tout le contraire de ce qui s’est passé en Afrique du Sud où les Blancs dirigés par Frédéric De Clerc ont pu enclencher des mécanismes de dialogue et de remise en cause qui ont permis une déconstruction pacifique de l’apartheid sans bain de sang. Je refuse le scénario de Zanzibar», a martelé le président du Mouvement antiesclavagiste mauritanien.

Biram Ba Abeid compte sur le soutien de l’Europe, des Etats-Unis et des Nations Unies pour «ramener les autorités mauritaniennes à la raison». Et pour la première fois, il vient d’effectuer une tournée de sensibilisation en Afrique. Il reproche aux gouvernements africains d’avoir longtemps fermé les yeux sur l’esclavagisme qui sévit dans son pays.

«C’est en prison que j’ai médité l’absence des Africains. Parce qu’en prison,  j’ai reçu la visite d’ambassadeurs et de missions diplomatiques venues du monde entier, mais pas un seul représentant africain. C’est pourquoi j’ai décidé d’aller auprès des sociétés civiles africaines, des intellectuels et des artistes africains pour qu’ils secouent leur torpeur et la torpeur de leurs gouvernements vis-à-vis de cette question de l’esclavage.» 

Sa démarche a produit ses premiers fruits: la Commission africaine des droits de l’Homme a adopté en octobre 2016 une résolution condamnant l’Etat mauritanien «pour connivence avec les milieux esclavagistes».

Martin Mateso

Source Géopolis 13/11/2016

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Plusieurs centaines de Mauritaniennes destinées à l’esclavage en Arabie Saoudite

A woman crosses a street in front of campaign posters of Mauritania's outgoing president and candidate to his succession Mohamed Ould Abdel Aziz in Nouakchott on June 19, 2014, on the last day of campaining  ahead of the June 21 presidential poll. The Islamic Republic of Mauritania is led by Mohamed Ould Abdel Aziz, an ex-general who led a 2008 coup and won election a year later, who is tipped to win the upcoming elections, amid a boycott by leading opposition groups.    AFP Photo Seyllou

A woman crosses a street in front of campaign posters of Mauritania’s outgoing president and candidate to his succession Mohamed Ould Abdel Aziz in Nouakchott on June 19, 2014, on the last day of campaining ahead of the June 21 presidential poll. The Islamic Republic of Mauritania is led by Mohamed Ould Abdel Aziz, an ex-general who led a 2008 coup and won election a year later, who is tipped to win the upcoming elections, amid a boycott by leading opposition groups. AFP Photo Seyllou

De riches arabes saoudiens semblent avoir été tentés de « faire leurs courses » de chair fraîche et de « bois d’ébène » en Mauritanie, pays complaisant face à la traite humaine.

En ce début de 21e siècle, en cette fin de juillet 2015, Aminetou Mint el Moktar, la célèbre présidente de l’Association de femmes chefs de famille de Mauritanie, l’AFCF, révèle un scandale la traite des femmes. « 200 jeunes filles, récemment parties de Mauritanie, sont déjà sur place, en Arabie saoudite. Elles sont séquestrées dans des cours de maisons, victimes de toutes les formes de maltraitances physiques, psychologiques et sexuelles », affirme la présidente de l’AFCF jointe par « L’Obs » en Mauritanie.

Dénonçant « une forme aberrante d’esclavage contemporain et une traite sexuelle », Madame el Moktar a porté cette affaire de trafic massif de femmes entre la Mauritanie et l’Arabie saoudite devant la police et le Parquet de Nouakchott, la capitale mauritanienne. La police judiciaire a ouvert une enquête après le dépôt d’une plainte d’une des mères des jeunes filles.

Complicité des autorités mauritaniennes

Trois cent autres esclaves mauritaniennes seraient prêtes à partir, selon Aminetou Mint el Moktar, qui est en contact avec les familles et a réussi à s’entretenir au téléphone avec une des victimes en Arabie saoudite. Menacée de mort par les imams radicaux et esclavagistes dans son pays, Aminetou el Moktar a reçu, en 2006, le prix des droits de l’Homme de la République française. Et, en 2010, elle a été distinguée par la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, pour son combat contre l’esclavage moderne. Comme beaucoup de militants abolitionniste en Mauritanie, dirigée par la communauté arabo-berbère qui emploie des esclaves, elle a connu la prison.

Car la complicité dans le trafic qu’elle dénonce de certaines administrations mauritaniennes, qui ont fourni un grand nombre de passeports, semble avérée. Les autorités saoudiennes, qui ont octroyé beaucoup de visas, pourtant normalement difficiles à obtenir, semblent elles aussi responsables. « J’estime que le départ d’un tel nombre de personne, appartenant à la même communauté, ne peut passer inaperçu des autorités des deux pays », écrit Madame el Moktar dans un mail à « L’Obs ». L’organisatrice du trafic a été entendue par la police mais laissée en liberté.

Des « maîtres » jamais condamnés

Officiellement, ce sont des femmes mauritaniennes ordinaires qui viennent d’être envoyées en Arabie saoudite pour y accomplir un travail « normal », de « domestique ». Mais, en fait, ce sont des « harratines », de la caste des esclaves ou descendants d’esclaves de Mauritanie (près de 40% de la population). Elles auraient simplement été « exportées ». La Mauritanie est le dernier État au monde à avoir aboli l’esclavage en 1981. Ce n’est qu’en 2007 que, sous la pression internationale, cette République islamique a criminalisé cette pratique largement répandue. Mais, à ce jour, malgré quelque rares et très brefs séjours en prison, aucun maître n’a encore été condamné définitivement. Il y aurait toujours de 150.000 à 300.000 esclaves dans ce pays peuplé de quelque 3,5 millions d’habitants. Soit le plus fort taux d’esclaves au monde.

Les riches arabes saoudiens semblent avoir été tentés de « faire leurs courses » de chair fraîche et de « bois d’ébène » dans ce pays complaisant face à la traite humaine. Beaucoup de jeunes filles de Madagascar, un des pays les plus pauvres au monde avec la Mauritanie, partent aussi en Arabie saoudite pour devenir « domestiques ». Où elles sont, en fait, réduites en esclavage. Une fois arrivées, elles découvrent le travail vingt heures par jour, les maltraitances, la faim. « L’Arabie saoudite est réputé pour l’esclavage. Accusés de crimes ou de péchés, des jeunes femmes des Philippines, d’Inde ou Pakistan sont parfois liquidées après avoir été séquestrées et violées et renvoyés chez elle dans un cercueil », assure Madame el Moktar.

Un « secret de polichinelle »

Ce n’est pas la première fois que l’on en parle de traite de femmes entre la Mauritanie et l’Arabie saoudite.   »C’était un secret de polichinelle mais c’est la première fois que des cas avérés seraient nommément dénoncés »,  souligne Mamadou  Lamine Kane, un expert mauritanien qui travaille pour des ONG occidentales à Nouakchott. Une Commission mixte entre la Mauritanie et l’Arabie Saoudite a été établie en 2011, notamment pour gérer les conflits sur les « domestiques ».

« Avec la mise en place de cette commission pour freiner la traite, la situation s’était améliorée », souligne Aminetou Mint el Moktar. Selon la présidente de l’AFCF, les victimes choisies sont des proies faciles. « Le danger guette nos filles issues des milieux défavorisés de Nouakchott et l’intérieur pauvre du pays », dit cette femme qui se bat depuis plus de 30 ans contre toute forme d’exploitation. Certaines jeunes filles destinées au trafic sexuel sont victimes du mirage d’un travail à l’étranger, d’une bonne éducation à la Mecque. D’autres sont vendues par leurs familles en détresse.

La République islamique de Mauritanie, dirigée par un régime très autoritaire, est soutenue par l’Occident et notamment par la France, pour sa lutte contre le terrorisme islamique dans la zone Sahara-Sahel. Quant à l’Arabie Saoudite, qui finance l’islam radical, sa monarchie est aussi soutenue par l’Occident et par la France, dont elle est le premier acheteur d’armes.

Jean-Baptiste Naudet

Source : L’Obs :  le 29-07-2015

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Paix et sécurité : à Dakar, Idriss Déby Itno se lâche sur la crise libyenne

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Le président tchadien Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis près de 25 ans.

Les chefs d’État du Sénégal, du Mali, du Tchad, de la Mauritanie et le ministre français de la Défense ont clôturé mardi le Forum international sur la paix et la sécurité de Dakar par un panel au cours duquel Idriss Déby Itno a abordé longuement et très librement la crise libyenne.

On connaissait la vision d’Idriss Déby Itno sur les causes de la crise libyenne, mais on l’avait rarement entendu l’exposer ainsi en public. Lors du panel de clôture du Forum international sur la paix et la sécurité en Afrique, mardi 16 décembre, auquel participaient également les chefs d’État Macky Sall (Sénégal), Ibrahim Boubacar Keïta(Mali), Mohamed Ould Abdelaziz Mauritanie), ainsi que l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo et le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, le président tchadien s’est épanché pendant plus 20 minutes avec une liberté de ton plus qu’étonnante, notamment vis-à-vis des partenaires occidentaux de l’Afrique.

« Les Occidentaux nous ont-ils consulté lorsqu’ils ont attaqué la Libye, ou qu’ils ont divisé le Soudan », a-t-il déclaré avant de se lancer dans une longue tirade. « La solution en Libye n’est pas entre nos mains. Elle est entre celles de l’Otan qui a créé ce désordre », a-t-il poursuivi. Il fallait accompagner la Libye après la chute de Mouammar Kadhafi. La situation actuelle en est la conséquence. Tout comme Boko Haram, l’avancée des jihadistes au Mali et la libre circulation des armes dans tout le Sahel. La Libye était du temps de Kadhafi le pays le plus armé d’Afrique. Ces armes sont aujourd’hui disséminées partout. »

« Feuille de route »

Après avoir dressé le diagnostic, Idriss déby précise les moyens qui, selon lui, sont de nature à remédier au mal. « Aucune armée africaine ne peut attaquer la Libye. L’Otan en a les moyens. Elle doit y aller, c’est sa responsabilité. C’est à nos amis occidentaux de trouver une solution pour la Libye et le peuple libyen. Nous pourrons ensuite les accompagner. »

Et de conclure, sous un tonnerre d’applaudissement: « L’Afrique n’est toujours pas capable de faire fonctionner sa propre organisation (l’Union africaine). Est-ce un problème d’argent ? Les richesses manquent-elles chez nous ? Non. Les dirigeants africains doivent rendre des comptes à leur société civile ».

Réponse un poil ironique du ministre français de la Défense au président tchadien, au pouvoir depuis près de 25 ans : « Je suis heureux de constater qu’une feuille de route pour les dix prochaines années a été tracée. Je ne peux que la partager. Je suis d’autant plus satisfait que, le Tchad assurant la présidence tournante du conseil de sécurité de l’ONU, nous sommes certains qu’elle sera mise en œuvre. »

Vincent Duhem

Source : Jeune Afrique 17/12/2014

Cannes 2014. Abderrahmane Sissako : « Au Mali les Touaregs sont des victimes. »

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Timbuktu, le long-métrage du réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako a été l’un des premiers films en compétition au Festival de Cannes à être présenté à la presse. Il a reçu, pour le moment, d’excellentes critiques. « Jeune Afrique » a rencontré le cinéaste.

Toutes ses œuvres, même son court-métrage de fin d’études il y a un quart de siècle, ont été montrées à Cannes lors du festival. Mais avec son nouveau film, Timbuktu, dont l’action se déroule pendant l’occupation par les jihadistes de la ville sainte du Mali, Abderrahmane Sissako est pour la première fois en compétition pour la Palme d’or. Seul à représenter le continent à ce niveau.

Peu avant le lancement du festival, alors qu’il venait tout juste de terminer la postproduction de son quatrième long-métrage, le cinéaste mauritanien à la cinquantaine élégante se disait très confiant avant ce « coup de projecteur » – c’est son expression – sur son travail. De sa voix douce, il raconte volontiers pourquoi et comment il a conçu ce film. Et quelle aventure a représenté sa réalisation dans une région très proche de celle où opèrent régulièrement les islamistes radicaux.

Jeune Afrique?: Un grand succès critique mais aussi public en 2006 avec Bamako, puis aujourd’hui, huit ans après, un nouveau film. Pourquoi aviez-vous disparu??

Abderrahmane Sissako : Je n’ai pas « rien fait » depuis Bamako, j’ai fait deux filles. Et puis réaliser un film, ce n’est pas comme aller à un rendez-vous. Dès qu’on est reconnu, certes, on peut en faire un tous les deux ans. Mais pour moi, c’est différent?: mon travail me dépasse, d’autres se l’approprient, l’inscrivent dans une dimension politique, lui font raconter un continent. Alors il n’est pas facile d’aller vers un nouveau sujet. J’ai donc tendance à attendre que les choses m’arrivent, d’être face à une situation devant laquelle je ne peux pas fuir.

De plus, quelques années après Bamako, j’ai cessé d’habiter à Paris et je suis rentré au pays. Je n’avais jamais vraiment coupé avec la Mauritanie. Et, où que je sois, j’ai toujours l’impression d’être ailleurs. Mais, là, je me suis replongé dans une réalité qui m’a peut-être un peu éloigné du cinéma.

Qu’est-ce qui a été déterminant pour décider de faire ce film, le premier, parmi tous ceux que vous avez tournés, vraiment dans l’actualité??

Quand on est un homme politique, mais aussi un artiste, face aux choses qui vous révoltent, on parle souvent sans faire. Un double discours. Or une situation telle que celle du Nord-Mali m’obligeait à me positionner. Assister à cela sans intervenir, sans rien faire, alors que j’étais pour ainsi dire sur place, ça me paraissait impossible, une démission.

Ce qui aurait pu vous conduire à réaliser un documentaire…

À l’origine, premier réflexe, j’étais en effet parti pour faire un documentaire. Mais j’ai vite compris que cela consisterait à donner la parole à des islamistes qui vous utilisent. Et il m’a semblé aussi que je ne ferais pas un documentaire étonnant. J’avais envoyé un journaliste mauritanien enquêter sur le terrain. Je m’apercevais qu’il ne m’écoutait pas, qu’il ne pouvait pas raisonner comme un cinéaste. À tel point que nos conversations téléphoniques, quand il était sur place, devenaient absurdes… et que j’ai même commencé à les enregistrer, en pensant que cela pourrait être dans le film.

C’est pourtant grâce à lui que j’ai trouvé quoi faire. Un jour, il a pu filmer à Tombouctou l’attente de l’exécution d’un Touareg accusé d’avoir tué un pêcheur. Et quand il m’a dit cela, je me suis dit?: voilà mon sujet, ce sera l’histoire de ce Touareg. Dans le film, c’est un berger, Kidane, qui a donné la mort par accident à un pêcheur bozo qu’il était venu trouver parce que celui-ci avait tué sa vache. Et j’ai décidé de raconter les quarante-huit heures précédant son exécution.

Renaud de Rochebrune

Source Jeune Afrique 15/05/2014  : lire la suite de l’interview d’Abderrahmane Sissako dans Jeune Afrique n°2784

Rubrique Cinéma, rubrique Festival, rubrique Afrique, Mali,

Cinéma Diagonal : Afrique 50 les colonies en héritage

Michel Le Thomas à Montpellier Photo Rédouane Anfoussi

Michel Le Thomas à Montpellier Photo R. Anfoussi

Le réalisateur Michel Le Thomas était au Diagonal jeudi pour présenter De Sable et de sang dans le cadre d’un débat animé par l’historien Jacques Choukroun.

Le film relate l’histoire de Akjoujt, une ancienne ville minière de Mauritanie, en rendant compte de l’impact de l’entreprise néo-colonialiste sur la vie des habitants à partir de leurs expériences. ?« Au départ, il s’agissait de faire un documentaire pour transcrire la dimension humaine de l’action de coopération engagée par la ville communiste de Sevran dans le cadre d’un jumelage avec Akjoujt, explique le réalisateur formé par Jean Rouche, mais cela a pris un peu de temps et cette commune de Seine St Denis a basculé à droite. Le jumelage n’y a pas survécu et le film est resté en plan. Et puis, suite à une rencontre avec René Vautier célèbre pour avoir réalisé le premier film anti-colonial français nous avons décidé de bâtir un scénario.»

Le film joue sur la fiction pour faire le lien entre l’Europe coloniale d’hier et l’Europe forteresse d’aujourd’hui mais De Sable et de sang garde pour l’essentiel la teneur d’un documentaire. On retrouve René Vautier dans son propre rôle de résistant. L’auteur de Afrique 50 et de Avoir 20 ans dans les Aurès, porte un regard sincère sur sa vie de combat contre l’exploitation humaine.

L’intérêt majeur de ce film est de montrer les éléments qui font la continuité entre l’exploitation dénoncé avec fougue dès les années 50 et ce qu’il en reste aujourd’hui.

« Je ne veux pas entrer dans le travers de ceux qui défendent l’idée que rien n’a changé, souligne Michel Le Thomas, car si les gens souffrent de la même façon, ils sont politiquement indépendants.»

ivre DVD, ed Les Mutins de Pangée, 22 €

Livre DVD, ed Les Mutins de Pangée, 22 €

« Afrique 50 » film coup de poing

Cette trajectoire entre le colonialisme et le néocolonialisme est rendue tout à fait perceptible grâce à la bonne idée de la coopérative audiovisuelle et cinématographique de production, Les Mutins de Pangée qui inaugure leur nouvelle collection Mémoire populaire en éditant un livre CD* qui regroupe le film Afrique 50 censuré pendant un demi-siècle en revenant sur sa passionnante histoire ainsi que le film de Michel le Thomas enrichie des commentaires et du fond iconographique de l’historien Alain Ruscio. L’ensemble s’offre comme un objet complet de référence sur la question des colonies françaises d’Afrique.

« Si l’on veut comprendre et apprécier Afrique 50 on doit impérativement le voir en ayant en permanence en tête l’état d’esprit moyen des Français à cette époque, explique Alain Ruscio Le crâne bourré par trois-quarts de siècle de propagande émanant du parti colonial.» Un autre constat similaire sera à faire par les futurs historiens afin de comprendre l’esprit des Français du début du XXIe siècle baignant dans la propagande totale du néolibéralisme.

Jean-Marie Dinh

Source La Marseillaise16/11/2013

Voir aussi : Rubrique Histoire, rubrique Afrique, rubrique Livre, Comédie du Livre une fenêtre sur l’Afrique,