Drones : les secrets de la success-story israélienne.

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Par Nathalie Hamou

Fort de trente ans d’expérience opérationnelle, l’Etat hébreu s’est imposé comme le premier exportateur mondial de drones militaires. Une longueur d’avance que le pays s’efforce de conserver.

On se croirait sur le plateau de tournage d’un film de science-fiction. Mais l’engin futuriste qui trône dans le bureau d’études tout en longueur de la start-up Urban Aeronautics, nichée dans la zone industrielle de Yavne, au sud de Tel-Aviv, n’est pas sorti de l’imagination d’une poignée de doux rêveurs. Fruit de onze années de recherche (soit 37 brevets au compteur) et de 20 millions de dollars d’investissements, l’hélicoptère sans pilote « Air Mule », financé en partie par le ministère israélien de la Défense, ambitionne d’apporter aux flottes militaires une solution totalement inédite. Avec deux rotors intégrés à son châssis, cet aéronef « tout-terrain » à décollage et atterrissage vertical, a été conçu pour voler à basse altitude en milieu urbain, afin de permettre aux armées de ravitailler leurs contingents et d’évacuer leurs blessés. Deux types d’interventions qui échappent encore au rayon d’action des drones militaires spécialisés dans des missions de surveillance ou de combat. Sans doute pas pour très longtemps.

Derrière le projet d’Urban Aeronautics, dont le lancement commercial est prévu à l’horizon 2018, se trouve le gotha de la filière. Le fondateur de la jeune pousse, Rafi Yoeli, soixante et un ans, est passé par les rangs de l’entreprise étatique « Israel Aerospace Industry » (IAI). Ce champion national est à l’origine du Heron, le système d’avion sans pilote Male (moyenne altitude longue endurance) ayant servi de base aux quatre drones Harfang – issus d’une coopération avec EADS – que possède la France. Ce docteur en aéronautique a aussi officié chez Boeing avant de créer la société à l’origine des minidrones Skylark, qu’il cédera au groupe israélien Elbit Systems, l’autre grand nom du secteur, coté au Nasdaq. « Notre équipe ne compte pas moins de trois ingénieurs ayant participé à Scout, le premier programme d’appareils télécommandables lancé par Israël », souligne l’inventeur de la « Mule », bien décidé à poursuivre sur cette lancée. « L’Etat hébreu a inventé le concept des drones. Le pays a été le seul à occuper le créneau pendant une quinzaine d’années. La même chose se produira avec la nouvelle catégorie d’appareils sans pilote que nous cherchons à promouvoir. »

La leçon de la guerre de Kippour

C’est un fait que nul ne conteste. Israël est devenu le premier exportateur mondial de drones militaires, qu’il utilise depuis près de trente ans pour protéger son territoire. Selon une étude du cabinet Frost & Sullivan publiée en mai, le pays a vendu pour quelque 4,6 milliards de dollars de drones tactiques (d’observation) ou stratégiques (dotés de capacités offensives) entre 2005 et 2012 : une catégorie qui pèse près de 10 % de ses exportations de matériel militaire. A titre de comparaison, les firmes américaines – traditionnellement tournées vers leur marché domestique – arrivent en seconde position, avec un chiffre de 2,9 milliards de dollars sur la période. Totalisant près de 1 millier de drones vendus dans 42 pays utilisateurs (à 80 % par IAI), l’Etat hébreu a pu, il est vrai, fonder son leadership sur une expérience opérationnelle inégalée.

« Ce n’est pas un hasard si l’idée du drone militaire, qui a récemment démontré son efficacité au Mali, en Irak ou en Afghanistan, est née en Israël. Notre pays a dû livrer très tôt des conflits asymétriques et affronter des organisations terroristes dotées d’armes avancées », fait valoir Yaki Baranes, du bureau israélien de Frost & Sullivan. Pour comprendre l’origine de la success-story des drones israéliens, il faut se rendre dans les locaux de la division Malat (avions sans pilote, en hébreu) du fabricant IAI. C’est dans l’enceinte de ses ateliers sécurisés, situés à quelques encablures de l’aéroport international Ben Gourion, que la technologie des drones a été imaginée de A à Z, dans le sillage de la débâcle de la guerre de Kippour survenue voilà tout juste quarante ans.

« L’offensive surprise des forces égypto-syriennes de 1973 avait coûté la vie à environ 200 pilotes et hommes d’équipage israéliens. C’est alors qu’une petite équipe d’ingénieurs dont je faisais partie s’est mise à concevoir une sorte de caméra volante, susceptible de transmettre des informations en temps réel et de permettre à l’armée de mener des opérations en 4D. Au sein d’IAI, c’est un euphémisme, peu de gens ont cru au projet », raconte au terme de quarante ans de carrière, le franco-israélien David Harari, artisan de la division Malat, et ex-vice-président de la R&D du groupe.

En 1977, IAI signe toutefois un premier contrat avec le ministère de la Défense et le programme national d’appareils sans pilote peut prendre son envol. « Scout » fait rapidement ses preuves. « L’armée israélienne a été l’une des premières à comprendre qu’il lui fallait changer de doctrine militaire et intégrer cet outil à son système de renseignements », poursuit le « père » des drones israéliens.

Si ces derniers sont utilisés pour la première fois lors de la guerre du Liban de 1982, c’est la guerre du Golfe de 1991 qui en fait décoller les ventes à l’international. Après avoir livré une centaine de drones de reconnaissance Pioneer à la marine américaine, IAI met au point son produit best-seller le système Heron 1 (inauguré en 1994). Cet engin totalise dix-huit clients dans le monde, et s’est vendu à 150 exemplaires (une trentaine de modèles sont en cours de livraison), dans une fourchette de 20 à 50 millions de dollars en fonction des charges utiles et des options. A savoir des caméras optiques et thermiques, des radars et autres viseurs laser qui constituent le nerf de la guerre, et le principal poste budgétaire de l’appareil. « Le principal avantage de notre modèle Male est de proposer un système ouvert et flexible. Le client peut choisir d’installer son propre système d’informations. Ou d’utiliser le matériel d’IAI. Puisque nous sommes un des rares fabricants à effectuer des transferts de technologies », explique Jacques Chemla, l’actuel directeur de Malat, un autre pionnier de l’industrie des drones, qui fut à l’origine de la technologie israélienne « d’atterrissage et de décollage » automatique.

La volte-face française

Une réponse à peine voilée à la décision française, annoncée peu avant l’été, d’acquérir douze drones de fabrication américaine Reaper (General Atomics), pour le renouvellement de ses drones Male. Plutôt que se fournir en Heron TP, le dernier né d’IAI (mis en service en 2010), capable de frappes lointaines, et dont la « francisation » devait être assurée par Dassault. Conçu dans le cadre programme national associant Elbit Systems et le missilier Rafael, cet appareil qualifié pour emporter une tonne de charge utile qui intéresserait notamment l’Allemagne, n’a pas encore trouvé son premier client à l’export. Cette situation n’inquiète pas outre mesure la division Malat : le délai avait été de six ans pour le Héron 1. En revanche, la volte-face française est présentée côté israélien comme une décision allant à l’encontre de toute logique industrielle. « Non seulement la francisation du Reaper est une utopie, prévient-on dans l’entourage de l’avionneur, mais jamais l’armée de l’air française n’aura accès au coeur du système (d’espionnage) américain. L’Union européenne s’offense de l’affaire Snowden, alors comment Paris peut-il prendre le risque d’introduire le loup dans la bergerie ? » A en croire Jacques Chemla, il reste néanmoins acquis qu’Israël ne pourra conserver son avantage dans les drones militaires « qu’en continuant à partager sa technologie ». A fortiori, dans un environnement de plus en plus porteur…

Un diagnostic confirmé par son concurrent issu du secteur privé, Elbit Systems. Comme IAI, le groupe de Haïfa qui assure 85 % de l’équipement de l’armée de l’air israélienne en drones tactiques avec son modèle Hermès 450, constate que la place des drones ne cesse de croître au sein des forces aériennes. Pour Tsahal, qui a mobilisé pour la première fois sa flotte de Heron lors de l’opération menée en 2008 dans la bande de Gaza, l’évolution est nette : le nombre de missions assurées par des avions sans pilote, au coût moindre que celui des avions de combat, devrait passer de 50 à 80 % dans les décennies à venir. Une tendance observée au plan mondial et que les coupes claires dans les budgets défense ne peuvent que renforcer. « Le marché des drones militaires reste promis à une belle croissance, mais il nous faut saisir de nouvelles opportunités, en particulier du côté des pays émergents » pointe Danny Israeli, en charge du développement commercial de la branche d’appareils sans pilote (UAS) d’Elbit. Fournisseur de drones tactiques de l’armée de terre britannique en coopération avec Thalès, la firme a annoncé voilà deux ans un accord de coopération stratégique dans le secteur des avions sans pilote avec le constructeur brésilien Embraer.

Afin de rester dans la course, la filière doit aussi redoubler d’efforts en matière d’innovation. Investissant le quart de sa R&D dans le secteur des drones, IAI joue à fond la carte de la miniaturisation, avec son modèle Bird Eye (4 kilos), exporté depuis six ans, qui tient dans un sac à dos et peut être lancé avec un lance-pierres en caoutchouc. « A terme, l’avionique du Heron tiendra dans un boîtier de la taille d’un téléphone portable », prédit Jacques Chemla. Parmi les avant-projets mobilisant les nanotechnologies : le drone papillon qui sera opérationnel dans un peu plus d’un an. Pesant moins de vingt grammes, le « Butterfly » a été mis au point par Dubi Benyamini, un ingénieur d’IAI spécialisé en microrobotique, par ailleurs président de la société israélienne des lépidoptères… Autre piste de réflexion : le développement de satellites tactiques à usage militaire, sachant qu’il est aussi techniquement possible de produire des drones capables de sortir de la stratosphère avec des capteurs de très longue portée.

Reste que la filière des drones israéliens lorgne sur un autre débouché à fort potentiel : le marché des applications civiles. « Pour l’heure, on se heurte à des obstacles majeurs en matière de réglementation comme sur le plan technique puisqu’il n’existe pas encore de système d’évitements de type « sense and avoid », souligne-t-on chez Elbit. Mais il est évident que l’on se tient prêt à effectuer des transferts de technologies (du militaire vers le civil) de façon à accompagner cette révolution. » C’est aussi l’avis de Rafi Yoeli, l’ingénieur d’Urban Aeronautics qui envisage à terme de lancer une version civile de son engin pour desservir le secteur agricole ou intervenir lors de catastrophes naturelles. Même si sa priorité du moment reste d’introduire le premier son drone ambulance (et ravitailleur) pour accompagner les guerres du futur…

Les points à retenir
Les drones militaires israéliens ont été utilisés pour la première fois lors de la guerre du Liban, en 1982. Mais c’est la guerre du Golfe, en 1991, qui a fait décoller les ventes à l’international.Via ses deux fabricants IAI et Elbit Systems, Israël a vendu pour quelque 4,6 milliards de dollars de drones tactiques ou stratégiques entre 2005 et 2012.Les firmes américaines en ont vendu pour 2,9 milliards sur la période.D’après l’armée israélienne, le nombre de missions assurées par des avions sans pilote devrait passer de 50 à 80 % dans les décennies à venir.

Par Nathalie Hamou

Source Les Echos.fr 03/10/2013

Voir aussi : Rubrique Israël, rubrique Défense,

Questions autour d’une libération

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Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) est affaibli par l’opération militaire au Mali, mais la menace terroriste demeure. La libération des quatre otages est intervenue dans des conditions encore mal connues. Le Niger, dont le président a accueilli les ex-otages à Niamey mardi 29 octobre, a joué un rôle clé dans les négociations.

La négociation qui s’est soldée par l’« heureuse nouvelle » annoncée par François Hollande a été un long processus mené dans la discrétion. Ayant réuni de nombreux acteurs, avec pour toile de fond l’intervention militaire française au Mali et la fragilité des États de la région, elle soulève de nombreuses questions.

Comment se sont déroulées les négociations ?

La libération des quatre otages d’Arlit est le résultat d’une négociation délicate avec la branche d’Aqmi à l’origine du rapt, en septembre 2010. Celle-ci est à l’époque dirigée par Abou Zeid, responsable de l’assassinat d’un otage britannique en 2009, et tué dans un raid de l’armée française en février.

Pour mener les discussions avec son successeur, la France a placé ses espoirs dans un proche du président nigérien?: Mohamed Akotey, président du conseil d’administration d’Imouraren SA, filiale d’Areva, et ancien ministre de l’environnement. « Homme très sérieux, très droit et très organisé », il a joué un « rôle clé » dans la libération, explique à La Croix une source ayant participé à des négociations.

Originaire de la vallée de Tidene, dans le nord du Niger, Mohamed Akotey appartient à la famille d’une figure emblématique de l’identité touarègue?: Mano Dayak, son oncle, mort en 1995 dans un accident d’avion alors qu’il dirigeait un mouvement de rébellion. C’est cependant « comme Nigérien et non comme Touareg que Mohamed Akotey a mené les négociations », poursuit la même source, démentant l’hypothèse selon laquelle des rebelles touaregs auraient pu jouer un rôle dans l’enlèvement ou la détention des otages.

Mohamed Akotey avait déjà participé aux négociations en vue de la libération, en février 2011, de trois des sept « otages d’Arlit »?: Françoise Larribe, l’épouse de Daniel Larribe, le Malgache Jean-Claude Rakotoarilalao et le Togolais Alex Kodjo Ahonado, tous deux employés du sous-traitant Satom. À l’époque, il avait rencontré Abou Zeid à deux reprises.

En trois ans, des rumeurs de libération ont plusieurs fois couru. Les plus récentes remontent à la semaine dernière, alors que les ultimes négociations se déroulaient dans la ville malienne d’Anéfis, fief touareg, à 100 km de Kidal. En mars 2011, Aqmi avait réclamé 90 millions d’euros pour libérer les quatre otages. Diverses sources ont affirmé hier qu’une rançon de 20 à 25 millions d’euros avait été versée. « La France ne paie pas de rançon », a déclaré l’entourage de François Hollande.

Quel a été le rôle du président nigérien ?

Le Niger est situé au cœur d’une zone « menacée par les trafics en tous genres, et surtout par le terrorisme », résumait il y a une semaine le président nigérien, depuis Dakar. Mardi 29 octobre au soir, Mahamadou Issoufou accueillait à Niamey les quatre ex-otages français que son pays « s’est employé » à libérer, précisait-il. C’était une occasion unique de prouver, via les écrans, à la France et au monde, qu’il contrôlait un peu de son désert. Au cœur du Sahel, l’un des pays les plus pauvres du monde sert de base aux terroristes islamistes, de passage à la drogue et aux armes, de réservoir aux migrants vers l’Europe. 30 000 clandestins Africains ont migré en Libye via le nord du Niger entre mars et août 2013, selon l’ONU.

Le Niger détient aussi des gisements d’uranium qui sont sa richesse unique. Ils sont exploités à Arlit par la compagnie française Areva, pour laquelle travaillaient les quatre Français. Le président nigérien, élu en mars 2011, est un ancien cadre d’Areva. Diplômé de l’école des mines de Saint-Étienne, membre de l’Internationale socialiste, il entend à la fois rassurer les Occidentaux sur la bonne gouvernance de son pays et mieux négocier les conditions d’exploitation de son uranium avec Areva. Mahamadou Issoufou estime que « ce secteur de l’uranium doit nous fournir davantage de revenus ».

En 2008, Areva avait accepté une « augmentation des prix d’environ 50 % » en échange du permis d’exploitation du gisement d’Imouraren, l’un des plus grands du monde. Aujourd’hui, la compagnie française retarde son exploitation et les conditions du marché de l’uranium sont en train de changer. Les cours mondiaux sont passés de 138 dollars (102 €) la livre en juillet 2007 à 35 dollars (30 €) aujourd’hui. Des nouveaux pays de production, comme la Mongolie, proposent aux expatriés des conditions de sécurité meilleures que le Niger. Alors, Mahamadou Issoufou voudrait rassurer Areva avant d’être certain de posséder d’autres richesses alternatives. C’est peut-être pour demain. Les Chinois commencent à exploiter des champs de pétrole dans l’est du Niger.

Quel est l’état des forces d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) ?

Au faîte de sa puissance lors du rapt d’Arlit, il y a trois ans, « Aqmi est aujourd’hui très affaibli », estime Mathieu Guidère, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université Toulouse-II le Mirail. Réunissant environ 1 500 combattants en 2010, le mouvement n’en compterait plus que 500 aujourd’hui. Une division par trois de ses effectifs, qui résulte de défections et de décès, intervenus dès le début de l’opération militaire au Mali, en janvier.

Aqmi a également perdu une partie de son équipement à cette occasion, les militaires français ayant découvert des armes et des véhicules dans des grottes ou parfois sous terre. Le commandement d’Aqmi s’est quant à lui affaibli. Deux de ses trois chefs de brigades ont été tués, dont Abou Zeid. Le troisième, Mokhtar Belmokhtar, a fait sécession avec un groupe de combattants, les « enturbannés ».

 « Cette déstructuration a profité à d’autres », poursuit Mathieu Guidère. En août dernier, Mokhtar Bel­mokh­tar, qui a étoffé son arsenal en Libye, où il s’est un temps réfugié, a annoncé la fusion des « enturbannés » avec le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), lui aussi né de sécessions d’Aqmi. Le mouvement né de cette alliance, baptisé « Al Mourabitounes » (les Almoravides), compte un millier d’hommes et évolue entre le Sud algérien et le Nord mauritanien. « C’est le groupe le plus structuré, le mieux armé et le mieux entraîné », explique Mathieu Guidère. Et d’ajouter?: « Malgré l’affaiblissement d’Aqmi, la menace terroriste reste latente car les groupes sont en recomposition. »

PIERRE COCHEZ et MARIANNE MEUNIER

Source : La Croix 30/10/2013

Voir aussi : Rubrique Afrique, Niger, Mali élections bidon mais profits béton, rubrique Economie, Areva,

« Du réfugié de guerre vers l’immigrant économique »

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Tribune de Samir Daher, conseiller du Premier ministre libanais pour les Affaires économiques publiée dans le quotidien libanais L’Orient le Jour 31/10/2013

Depuis l’avènement du conflit syrien, le gouvernement libanais œuvre sans relâche pour faire face aux conséquences économiques et sociales, et autres retombées du conflit sur le Liban, dont un flux de réfugiés d’une ampleur sans précédent. Le Liban, déjà pays le plus densément peuplé de la région, porte le poids principal de la présence de réfugiés. En effet, il est devenu le plus grand pays d’accueil à la fois en nombre absolu, et en comparaison avec la taille de son territoire et sa faible population. Dans cette crise, le peuple et le gouvernement libanais, aux prix de grands efforts, font preuve d’une compassion et solidarité manifestes envers la détresse et le désespoir des réfugiés. Toutefois, les ressortissants syriens représentent déjà plus du quart de la population résidente du Liban et cette proportion ne cesse d’augmenter. Devant ce fait, il devient impératif qu’une politique rationnelle émanant d’un consensus national solide soit adoptée pour mettre en place des solutions réalistes et appropriées. Cet afflux peut donner lieu à des divisions susceptibles, à terme, d’affaiblir la cohésion nationale au sein de la société libanaise, et d’élargir le fossé de discorde et d’inimitié qui se creuse entre réfugiés et communautés d’accueil.

Outre la question des réfugiés, la guerre en Syrie a des retombées directes et indirectes sur l’économie libanaise. Cela s’est notamment traduit par le déclin de l’investissement, la perte d’emploi, la perturbation des routes commerciales et l’émergence d’un environnement peu propice au tourisme ainsi que la baisse des recettes du Trésor. Au Liban, ces effets négatifs sont substantiels vu la dépendance profonde de l’économie sur le secteur des services qui représente 75 % du produit économique, et est fortement vulnérable aux risques politiques et à l’insécurité.

Dans ce cadre, le Premier ministre a demandé à la Banque mondiale et aux Nations unies d’aider les autorités libanaises à mesurer l’impact multidimensionnel et le coût économique de cette situation, afin de mieux cibler et d’améliorer l’efficience de l’appui de la communauté internationale au Liban sur ce dossier, et l’amener à supporter la charge de cette crise majeure dont le Liban n’est en rien responsable.

Pour ce faire, la Banque mondiale a examiné les effets à court et long terme de cette crise sur le développement économique et social, en mettant l’accent sur : l’incidence du conflit sur le produit intérieur brut ; la capacité amoindrie de l’État à satisfaire la demande sans cesse croissante des réfugiés dans les domaines de l’éducation et la santé, et les secteurs divers de l’infrastructure ; et les conséquences de la crise sur les finances publiques. L’étude n’aborde pas l’aide humanitaire selon l’hypothèse que cette dernière sera toujours fournie par les agences humanitaires spécialisées. Les questions de sécurité et leurs retombées financières étaient au-delà des termes de référence de l’évaluation de la Banque mondiale.

Les principales conclusions de cette évaluation en termes de coûts économiques et budgétaires sur la période 2012-2014 appellent à la prudence et la circonspection, d’autant qu’elles ne reflètent que les conditions actuelles d’une crise encore en voie d’évolution, sans aucune visibilité quant à sa durée de stabilisation. Les effets du conflit se font sentir à plus d’un niveau. Tout d’abord sur l’économie nationale, par un manque à gagner de 7,5 milliards de dollars en PIB. Ensuite, sur le Trésor public, par un coût de 5,1 milliards de dollars, dont 1,1 milliard de dollars en dépenses budgétaires courantes pour les services fournis aux réfugiés, tels que les soins médicaux dans les hôpitaux publics, l’éducation dans les écoles publiques, et les subventions pour l’électricité et autres services et produits de consommation ; 2,5 milliards de dollars en investissements supplémentaires nécessaires pour maintenir l’accès aux services à leur niveau d’avant la crise en 2011, par exemple le nombre d’heures d’approvisionnement en électricité par jour pour 4 millions de résidents libanais et 1,2 million de ressortissants syriens ; et 1,5 milliard de dollars en diminution de recettes publiques résultant de l’affaiblissement de l’économie.

Les coûts sociaux sont tout aussi dévastateurs, car l’afflux massif de réfugiés augmente sensiblement l’offre de la main-d’œuvre, exerçant par là une pression à la baisse sur les niveaux des salaires. Pour les citoyens libanais, les conséquences sociales en sont désastreuses et se traduisent par la hausse des taux de chômage à près du double de leurs niveaux actuels, en particulier parmi les travailleurs non qualifiés dans les régions les plus pauvres (Nord et Békaa) qui, par le hasard de la géographie, abritent le plus grand nombre de réfugiés ; et l’ajout de 170 000 personnes au million de Libanais qui vivent en deçà du seuil de la pauvreté.

L’amplitude des coûts dérivés de l’analyse devrait soulever auprès des responsables comme des donateurs de graves préoccupations quant à la viabilité des politiques qui régissent actuellement les programmes d’assistance aux réfugiés, et ce à la lumière de coûts poussés à la hausse par les flux de réfugiés sans cesse grandissants. Ces conclusions soulignent la nécessité impérative pour le gouvernement de réévaluer ces politiques, notamment la nature et le contenu du programme de services offerts par secteur, ainsi que la gouvernance et le cadre organisationnel dans lequel l’aide est fournie. En outre, le gouvernement doit continuer d’explorer de nouveaux mécanismes et outils financiers susceptibles d’accroître et d’optimiser les flux de financements extérieurs reçus par les institutions libanaises, et qui jusqu’ici se sont avérés négligeables.

En conclusion, pour assurer de façon réaliste la viabilité du programme d’assistance aux réfugiés, les modifications à apporter à l’ensemble des services offerts doivent être basées sur le principe d’airain que les réfugiés se trouvent au Liban en des circonstances exceptionnelles et à titre temporaire dans l’attente de leur retour en Syrie, leur patrie.
Le devoir moral des autorités libanaises au cours de cette période par définition limitée est d’offrir, dans les domaines essentiels, un niveau abordable de services de base conforme aux normes appliquées de par le monde aux réfugiés de guerre dans des situations critiques comparables. Ne bénéficieraient de ces prestations que ceux qui seraient admis au Liban à titre de réfugié de guerre dûment qualifié selon des critères établis et vérifiés par les autorités libanaises. Les services publics et sociaux que les citoyens libanais sont habilités à recevoir ne peuvent plus constituer, en termes d’accès et de qualité, la référence qui définit l’aide apportée aux réfugiés. L’inexorable loi du nombre rend d’ailleurs cette approche aujourd’hui inabordable.

Si elle devait être poursuivie, une politique qui en termes de services offrirait le même niveau de prestations au réfugié qu’au citoyen, serait de fait une politique non déclarée visant à promouvoir, indépendamment de toute considération de sécurité, une immigration économiquement motivée de la Syrie vers le Liban voisin, facilement accessible et accueillant, où le niveau de vie mesuré par le revenu par habitant est de 3 à 4 fois plus élevé qu’en Syrie, et où les ressortissants syriens qui le souhaitent peuvent, par simple enregistrement, accéder à des services publics gratuits ou largement subventionnés. Pour illustrer comment le paquet de services offert jusqu’ici aux réfugiés peut être une incitation effective à l’immigration économique, il suffit de noter qu’en moyenne les coûts au Liban de l’éducation par élève syrien (2 300 dollars), ajoutés aux coûts des soins de santé par réfugié (400 dollars), actuellement dépasseraient à eux seuls le revenu total moyen par habitant de Syrie.

Voir aussi : Rubrique Moyen-Orient, Liban, Syrie, rubrique Géopolitique, rubrique Politique de l’immigration, rubrique Rencontre, Amin Maalouf

Les oranges au jus amère, fruit du débat

Documentaire. La réalisatrice Jacqueline Gesta a présenté son film au Diagonal dans le cadre de La semaine internationale contre l’Apartheid israélien.

Dans le cadre de La semaine internationale contre l’Apartheid israélien, le comité Boycott désinvestissement, sanctions (BDS 34) éclaire  les activités de l’entreprise Mehadrin numéro 1 dans la production, la commercialisation et l’exportation en Europe des fruits et légumes dont une partie provient de l’appropriation des terres et des ressources naturelles des territoires palestiniens occupés. Le combat continue, au-delà des frontières régionales, après la liquidation, en août 2011, de l’entreprise Agrexco, signataire d’un accord économique de coopération contesté* avec la région Languedoc-Roussillon. Sous l’impulsion de Georges Frêche, elle avait favorisé l’implantation de cette entreprise sur le port de Sète en finançant un portail de déchargement adapté notamment aux bateaux d’Agrexco pour un montant  de 6 millions d’euros et un hangar réfrigéré de quelque 20 000 mètres carrés aujourd’hui sous-exploité.

Pour expliquer le processus « d’apartheid » le comité BDS 34 a sélectionné trois documentaires qui seront projetés de Perpignan à Avignon jusqu’au 10 mars.  Jaffa la mécanique de l’orange d’Eyal Sivan, La terre parle arabe, de Maryse Gargour et Journal d’une orange, aller simple présenté hier au cinéma Diagonal par Jacqueline Gesta. La réalisatrice toulousaine, retrace dans son film, l’évolution d’un verger dont les fruits ont été bousculés par l’histoire. « Avant 1948, la zone fruitière des oranges de Jaffa était cultivée par les Palestiniens, après 1948 par les Israéliens. Aux kibboutzim a succédé une société privée qui produit aujourd’hui l’essentiel des légumes et agrumes de la plaine côtière israélienne. La majeure partie de l’exportation se fait en direction de l’Europe. La main-d’œuvre, quant à elle, est restée longtemps la même : palestinienne. De propriétaires expulsés et expropriés, les générations suivantes sont devenues salariées saisonnières. »

Une terre sans peuple

Le film est programmé aujourd’hui au centre culturel catalan de Perpignan. «  Nous nous intéressons essentiellement à la colonisation mais on découvre avec le film de Jacqueline Gesta qu’en Israël les expropriations sont identiques à celle qui se produisent en Cisjordanie, souligne  le militant pro-palestinien Jean-Louis Moraguès, Elles concernent, ceux qui vivent sous la colonisation, les Palestiniens de 48 (vivants aujourd’hui à l’intérieur des territoires occupés par Israël en 1948) et les réfugiés empêchés de rentrer chez eux. ».

La semaine internationale contre l’Apartheid israélien a bénéficié d’un coup de projecteur médiatique inattendu avec l’interdiction de la tenue d’un colloque international intitulé « Israël, un Etat d’apartheid ? » par le président de  l’université de Paris VIII le 27 et 28 février dernier.

Jean-Marie Dinh

* une coalition de plus de 85 organisations s’est fermement opposée au projet.

Voir aussi : Rubrique Israël, rubrique Palestine, rubrique Cinéma, rubrique Actualité locale,

Alimentation : la faillite organisee

Faim. Photo Sousal

Depuis le 1er janvier, la FAO – organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture – a un nouveau directeur général : José Graziano da Silva. L’ex sous-directeur de cette même structure par ailleurs monsieur « faim zéro » – programme mené au Brésil pour le président Lula – a d’emblée affirmé que « l’élimination totale de la faim et de la sous-alimentation dans le monde » était sa priorité. Un objectif louable et finalement normal pour cette organisation intergouvernementale créée en 1945 dont le mandat est précisément de «  veiller à ce que les êtres humains aient un accès régulier à une nourriture de bonne qualité qui leur permette de mener une vie saine et active. « 

Pourtant, on ne peut qu’avoir une sensation de déjà entendu. Au sein de cette FAO ou à l’occasion des journées mondiales contre la faim du 16 octobre. Mais pas seulement. En 2000, les 193 Etats qui s’engagent sur les objectifs du millénaire pour le développement actent au premier chapitre, la réduction de moitié de la population souffrant de la faim en 2015.

Et pourtant. En 2007/2008 l’explosion des prix des produits alimentaires provoque une crise énorme : 40 millions de personnes supplémentaires souffrent désormais de la faim. Ce qui porte le total à 963 millions. L’été dernier, c’est la Corne de l’Afrique qui est menacée de famine. 12 millions de personnes sont en danger. Les pays riches réagissent, multiplient les conférences de donateurs… pour mieux peiner à obtenir 50% de promesses de dons sur le milliard et demi de dollars estimé comme nécessaire par l’ONU. L’actualité propose de nouvelles déclinaisons de cette faim dans le monde : une étude montre que 42% des enfants de moins de 5 ans en Inde sont sous-alimentés. Et ce, malgré la croissance impressionnante du PIB. Au Congo, le chiffre est de 26% : plus d’un quart des enfants de moins de 5 ans touchés par la malnutrition dénonce l’Unicef . Reste encore le Tchad à qui l’ONU vient d’allouer 6 millions de dollars d’aide d’urgence le 11 janvier dernier pour faire face à une crise alimentaire.

Cacao contre sorgho

Misère, guerre et sécheresse font, évidemment, parties des explications à cette faim dans le monde. Mais pas seulement. Il ne faut en effet surtout pas oublier que dans les quarante dernières années, le FMI et la Banque Mondiale ont fait en sorte que les gouvernements des pays du Sud détruisent les silos à grains qui alimentaient les marchés intérieurs en cas de crise ; qu’ils les ont poussé à supprimer les agences publiques de crédit aux agriculteurs ; qu’ils les ont convaincu de troquer les productions de blé, de riz, de maïs ou de sorgho pour des cultures de cacao, café ou thés qui s’exportent si bien ; qu’ils les ont enfin contraints à ouvrir leurs frontières aux exportations de pays occidentaux subventionnées massivement. Tout cela pour leur permettre d’obtenir les précieux dollars nécessaires au remboursement de la dette. Ces dernières années, la mode des biocarburants aidés par les pays du Nord ont eu raison de nouveaux hectares de cultures vivrières.

Il ne faut pas oublier non plus que la crise alimentaire de 2007/2008 résulte du boursicotage de quelques spéculateurs quittant la bulle immobilière qui venait d’exploser aux Etats-Unis. Il ne faut pas oublier enfin que depuis la crise financière, le G 20 tente de remettre le FMI en selle avec, cette fois, l’Europe pour terrain de jeu.

Dernier élément a aussi prendre en compte : les réformes agraires jamais menées dans certains pays d’Amérique du Sud, d’Afrique ou d’Asie qui interdisent à des milliards de paysans d’avoir un accès direct à la terre et en font les première victime de la faim dans le monde.

Ceci posé, la FAO peut donc ambitionner d’éradiquer la faim dans le monde. De jolies phrases qui rendent plus supportable l’idée que, chaque année, de 3 à 5 millions d’enfants meurent à cause de la malnutrition dans le monde. Mais comment prendre au sérieux une lutte contre la faim qui fait l’impasse sur les causes de cette faim ?

Angélique Schaller (La Marseillaise)

Jean Ziegler : « L’ordre cannibale du monde peut être détruit »

Somalie

Les experts le savent bien, l’agriculture d’aujourd’hui serait en mesure de nourrir normalement 12 milliards d’êtres humains, soit près du double de la population mondiale.

Le 17 janvier dernier sur le campus de la Gaillarde, Montpellier SupAgro a accueilli  un des plus éminents défenseurs du droit à l’alimentation Jean Ziegler pour une conférence-débat animée par Damien Conaré, secrétaire général de la Chaire UNESCO Alimentations du monde, partenaire de cette rencontre exceptionnelle, co-organisée avec la librairie Sauramps.

 

jean ziegler

Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation de 2000 à 2008, Jean Ziegler est aujourd’hui vice-président du comité consultatif du conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il a consacré l’essentiel de son oeuvre à dénoncer les mécanismes d’assujettissement des peuples du monde. Professeur émérite de sociologie à l’Université de Genève, il a publié L’Empire de la honte (2005) et La Haine de l’Occident (2008). Dans son nouvel essai intitulé Destruction massive : géopolitique de la faim (Seuil, octobre 2011) le sociologue a dressé un état des lieux de la faim dans le monde et analysé les raisons de l’échec des moyens mis en œuvre depuis la deuxième guerre mondiale pour l’éradiquer. Il critique les ennemis du droit à l’alimentation aujourd’hui, à savoir la production d’hydro-carburants et la spéculation sur les biens agricoles.

Version intégrale d’un entretien avec Jean Ziegler publié dans La Marseillaise

Globalement, l’état des lieux que vous dressez de la situation fait pâlir. Quels sont les nouveaux paramètres de la sous-alimentation qui frappe notre planète au XXIe ?

Le massacre annuel de dizaines de millions d’être humains par la faim est le scandale de notre siècle. Toutes les cinq secondes, un enfant âgé de moins de dix ans meurt de faim, 37 000 personnes meurent de faim tous les jours et un milliard – sur les 7 milliards que nous sommes – sont mutilés par la sous-alimentation permanente… Et cela sur une planète qui déborde de richesses !

Le même rapport sur l’insécurité alimentaire dans le monde de la FAO qui donne les chiffres des victimes dit que l’agriculture mondiale dans l’étape actuelle de ses forces de production pourrait nourrir normalement (2 200 calories/ individu adulte par jour) 12 milliards d’êtres humains, donc presque le double de l’humanité actuelle.

Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’existe donc aucune fatalité, aucun manque objectif. Un enfant qui meurt de faim est assassiné.

Pendant huit ans, j’ai été rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Ce livre est le récit de mes combats, de mes échecs, des mes occasionnelles fragiles victoires, de mes trahisons aussi.

Les populations les plus exposées sont les pauvres des communautés rurales des pays du Sud où se cumulent aux conditions environnementales une violence physique et économique ?

Un fléau particulier qui frappe les paysans depuis peu est l’accaparement des terres arables dans les pays du Sud – surtout en Afrique – par les sociétés transcontinentales privées.

Selon la Banque mondiale, l’année dernière, 41 millions d’hectares de terres arables ont été accaparés par des fonds d’investissements et des multinationales uniquement en Afrique. Avec pour résultat, l’expulsion des petits paysans. Ce qu’il faut dénoncer, c’est le rôle de la Banque mondiale, mais aussi celui de la Banque africaine de développement, qui financent ces vols de terre. Pour se justifier, elles ont une théorie pernicieuse qui est de dire que la productivité agricole est très basse en Afrique. Ce qui est vrai. Mais ce n’est pas parce que les paysans africains sont moins compétents ou moins travailleurs que les paysans français. C’est parce que ces pays sont étranglés par leur dette extérieure. Ils n’ont donc pas d’argent pour constituer des réserves en cas de catastrophes ni pour investir dans l’agriculture de subsistance. Il est faux de dire que la solution viendra de la cession des terres aux multinationales.

3,8 % des terres arables d’Afrique sont irriguées. Sur tout le continent, il n’existe que 250 000 animaux de trait et quelques milliers de tracteurs seulement. Les engrais minéraux, les semences sélectionnées sont largement absents.

Ce qu’il faut faire, c’est mettre ces pays en état d’investir dans l’agriculture et de donner à leurs paysans les instruments minimaux pour augmenter leur productivité : les outils, l’irrigation, les semences sélectionnées, les engrais…

Un autre scandale dont souffrent les populations rurales dans l’hémisphère sud est le dumping agricole pratiqué par les États industriels. L’année dernière, les pays industriels ont versé à leurs paysans 349 milliards de dollars à titre de subsides à la production et à l’exportation. Résultat : sur n’importe quel marché africain, on peut acheter des fruits, des poulets et des légumes français, grecs, portugais, allemands, etc. au tiers ou à la moitié du prix du produit africain équivalent. Face au dumping agricole, le paysan africain qui cultive son lopin de terre n’a pas la moindre chance de vendre ses fruits ou ses légumes à des prix compétitifs.

Or, de 54 pays africains 37 sont des pays presque purement agricoles.

L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est abyssale : d’une part, ils organisent la faim en Afrique et, d’autre part, ils rejettent à la mer, par des moyens militaires, des milliers de réfugiés de la faim qui, chaque semaine, tentent d’atteindre la frontière sud de la forteresse Europe.

Face à ce drame de chaque instant, vous évoquez la notion de faim structurelle et de faim conjoncturelle ainsi que les notions d’Histoire visible et invisible comme les effets de la malnutrition…

La faim structurelle est celle qui tue quotidiennement à cause des forces de production insuffisamment développées dans les campagnes de l’hémisphère sud. La faim conjoncturelle par contre frappe lorsqu’une économie s’effondre brusquement par suite d’une catastrophe climatique ou de la guerre.

Regardons ce qui se passe aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique. Certains pays comme la Somalie, le nord du Kenya, Djibouti, l’Érythrée et l’Éthiopie se trouvent dans une situation de cauchemar. Ils doivent faire face à une faim à la fois conjoncturelle, liée à la sécheresse ou à la guerre, et structurelle en raison de l’explosion des prix mondiaux des denrées alimentaires. Impossible donc pour eux d’acquérir suffisamment de nourriture pour alimenter toutes leurs populations. Dans la Corne de l’Afrique, des dizaines de milliers de personnes sont mortes de faim ou de ses suites immédiates depuis avril 2011.

Cette conscience que vous faites émerger se heurte souvent à une opinion publique indifférente. Comment peut-on s’expliquer la disproportion insensée d’implications entre les 2 700 victimes du WTC et les centaines de millions de morts de la faim ?

Vous avez raison. L’opinion publique dans son immense majorité, en Europe, oppose son indifférence au meurtre collectif par la faim qui se déroule dans l’hémisphère sud.

Pourquoi ? A cause de la théorie néolibérale qui empoisonne l’opinion. Or, les ennemis du droit à l’alimentation sont la dizaine de sociétés transcontinentales privées qui dominent complètement le marché alimentaire. Elles fixent les prix, contrôlent les stocks et décident qui va vivre ou mourir puisque seul celui qui a de l’argent a accès à la nourriture. L’année dernière, par exemple, Cargill a contrôlé plus de 26 % de tout le blé commercialisé dans le monde. Ensuite, ces trusts disposent d’organisations mercenaires : l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ce sont les trois cavaliers de l’Apocalypse. S’ils reconnaissent que la faim est terrible, ils estiment que toute intervention dans le marché est un péché. A leurs yeux, réclamer une réforme agraire, un salaire minimum ou le subventionnement des aliments de base, par exemple, pour sauver les vies des plus pauvres est une hérésie. Selon les grands trusts qui, ensemble, contrôlent près du 85 % du marché alimentaire, la faim ne sera vaincue qu’avec la libéralisation totale du marché et la privatisation de tous les secteurs publics.

Cette théorie néolibérale est meurtrière et obscurantiste. L’Union soviétique a implosé en 1991 (c’était une bonne chose). Jusque-là, un homme sur trois vivait sous un régime communiste et le mode de production capitaliste était limité régionalement. Mais en vingt ans, le capitalisme financier s’est répandu comme un feu de brousse à travers le monde. Il a engendré une instance unique de régulation : le marché mondial, la soi-disant main invisible. Les États ont perdu de leur souveraineté et la pyramide des martyrs a augmenté. Si les néolibéraux avaient raison, la libéralisation et la privatisation auraient dû résorber la faim. Or, c’est le contraire qui s’est produit. La pyramide des martyrs ne cesse de grandir. Le meurtre collectif par la faim devient chaque jour plus effrayant.

L’ONU devrait soumettre à un contrôle social étroit les pieuvres du commerce mondial agroalimentaire.

Le rapport FAO estime que l’agriculture mondiale pourrait nourrir 12 milliards de personnes. Évoque-t-il les modalités de mise en œuvre d’un plan réaliste pour faire face à ce fléau ?

Non. La FAO est exsangue. Elle se contente de la mise en œuvre de quelques programmes de coopération régionale. Elle n’a pas la force ni d’affronter les pieuvres du négoce alimentaire ni les spéculateurs boursiers.

Le développement des biocarburants qui s’impose comme « une arme miracle » ne répond pas aux défis environnementaux et accentue de manière catastrophique la famine dans le monde affirmez-vous ?

Vous avez raison de poser la question des agrocarburants, car il existe en cette matière une formidable confusion. La théorie généralement diffusée est la suivante : le climat se détériore et la principale raison en est l’utilisation de l’énergie fossile. Il faut donc diminuer sa consommation. Mais, je le dis avec force, les agrocarburants ne sont pas la solution. Pour réduire la consommation d’énergie fossile, il faut drastiquement économiser l’énergie, favoriser les transports publics, développer les énergies solaires, éoliennes, géothermiques. L’année dernière, les États-Unis ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé, pour produire des agrocarburants. En Suède, près de la moitié des voitures roulent au bioéthanol. Le réservoir moyen d’une voiture est de 50 litres. Il faut brûler 352 kilos de maïs pour produire 50 litres de ce carburant. Or, ces 352 kilos de maïs permettraient à un enfant en Zambie ou au Mexique, où le maïs est la nourriture de base, de manger et de vivre pendant un an !

Brûler des plantes nourricières sur une terre où 35 millions de personnes meurent tous les ans de la faim ou de ses suites immédiates est inadmissible.

Vous mettez en lumière les incidences géopolitiques de la folie spéculatrice, en mettant en parallèle la flambée des cours du blé avec les révolutions du monde arabe qui est la première région importatrice de céréales du monde ou encore l’utilisation de la faim comme une arme politique de destruction en Afghanistan, en Somalie, à Gaza…

Les fonds spéculatifs (hedge funds) et les grandes banques ont migré après 2008, délaissant des marchés financiers pour s’orienter vers les marchés des matières premières, notamment celui des matières premières agricoles. Si l’on regarde les trois aliments de base (le maïs, le riz et le blé), qui couvrent 75 % de la consommation mondiale, leur prix ont explosé. En 18 mois, le prix du maïs a augmenté de 93 %, la tonne de riz est passée de 105 à 1 010 dollars et la tonne de blé meunier a doublé depuis septembre 2010, passant à 271 euros. Cette explosion des prix dégage des profits astronomiques pour les spéculateurs, mais tue dans les bidonvilles des centaines de milliers de gens. De plus, la spéculation provoque une autre catastrophe. En Afrique le Programme alimentaire mondial (PAM) ne peut plus acheter suffisamment de nourriture pour l’aide d’urgence en cas de famine : comme aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique où les fonctionnaires de l’ONU refusent chaque jour l’entrée à des centaines de familles, réfugiées de la faim, devant les 17 camps d’accueil installés dans la région. Il faudrait transférer ces spéculateurs, dont les actions aboutissent au désastre actuel, devant un tribunal de Nuremberg et les juger pour crime contre l’humanité.

C’est vrai ce que vous dites : l’explosion des prix des aliments de base – surtout du blé – a joué un rôle crucial dans les révolutions notamment tunisienne et égyptienne. La faim comme arme de guerre : les Israéliens l’utilisent à Gaza, les Shebabs musulmans en Somalie.

Peut-on envisager un mouvement social international qui puisse faire reculer la Banque mondiale, l’OMC et le FMI que vous qualifiez de cavaliers de l’Apocalypse ? La lutte pour la vie ne se joue-t-elle pas au niveau des États sur le terrain de la politique intérieure ?

Malgré son titre – Destruction massive – mon livre est un livre d’espoir. La faim est faite de main d’homme. Elle peut être éliminée par les hommes. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. La France est une grande, vivante démocratie. II existe des mesures concrètes que nous, citoyens et citoyennes des États démocratiques d’Europe, pouvons imposer immédiatement ; interdire la spéculation boursière sur les produits alimentaires ; faire cesser le vol de terres arables par les sociétés multinationales; empêcher le dumping agricole ; obtenir l’annulation de la dette extérieure des pays les plus pauvres pour qu’ils puissent investir dans leur agriculture vivrière ; en finir avec les agrocarburants… Tout cela peut être obtenu si nos peuples se mobilisent. J’ai écrit Destruction massive, géopolitique de la faim pour fortifier la conscience des citoyens. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. Je le répète, pendant que nous discutons, toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Les charniers sont là. Et les responsables sont identifiables.

De plus, de formidables insurrections paysannes – totalement ignorées par la grande presse en Occident – ont lieu actuellement dans nombre de pays du Sud : aux Philippines, en Indonésie, au Honduras, au nord du Brésil. Les paysans envahissent les terres volées par les sociétés multinationales, se battent, meurent souvent, mais sont aussi parfois victorieux.

Georges Bernanos a écrit: « Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres ». L’ordre cannibale du monde peut être détruit et le bonheur matériel assuré pour tous. Je suis confiant : en Europe l’insurrection des consciences est proche.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Jean Ziegler, auteur de Destruction massive, géopolitique de la faim, Éditions du Seuil ; et aussi : L’or du Maniema, roman, réédition dans la coll. Points, Seuil).

Voir aussi : Rubrique Politique Internationale, rubrique Géopolitique, rubrique Rencontre