Tunisie : Incertitudes politiques et relative confiance économique

Florian Mantione

C’est au septième étage de la tour du Polygone que L’institut de gestion de ressources humaines Florian Mantione tient régulièrement ses Rencontres du 7ème niveau. Régulièrement, une trentaine de cadres et de chefs d’entreprise se retrouvent pour échanger leurs expériences. Le rendez-vous qui s’est tenu hier avait pour thème « La révolution de Jasmin du Printemps de Tunis ». Un sujet d’actualité à trois semaines des élections tunisiennes du 23 octobre dont émergera une Assemblée constituante. « Les thématiques de nos rencontres sont très larges, confie le chef d’entreprise Florian Mantione. La dernière fois, nous avions convié un astrophysicien, aujourd’hui les participants présents entretiennent une relation privilégiée avec la Tunisie. Ce qui est mon cas, puisque je suis né là-bas et que nous gérons une agence de conseil sur place. »

La Tunisie a su tirer profit de la vague du redéploiement d’activités Nord-Sud. Signataire d’un accord de libre échange avec l’UE, le pays affiche un taux de croissance de 5% depuis une dizaine d’année. Mais captés par le système Ben Ali, les fruits de cette bonne santé économique n’ont pas bénéficié au peuple tunisien.

Florian Mantione porte un regard optimiste sur la situation du pays. « Tout le monde a applaudi des deux mains le programme économique et social du gouvernement provisoire. Même si celui-ci s’inscrit dans un contexte économique difficile caractérisé par une baisse du niveau d’activité très importante dans le secteur du tourisme ». Pour l’année à venir, le chef d’entreprise  se déclare plutôt confiant : « Je pense que l’activité repartira après les élections. Une meilleure redistribution devrait consolider les mesures d’appui et de relance du secteur social et économique. »

Une étape dans la reconstruction politique

Interrogée sur la capacité du peuple tunisien à s’y retrouver face à l’explosion du nombre de liste électorale (111 partis), Samia Miossec* estime qu’au- delà des grands partis qui concentrent l’enjeu, « les tunisiens qui ne disposent pas de culture politique apporteront leur soutien aux partis dont le programme annoncé  correspond le plus à leurs aspirations. » Compte tenu du principe proportionnel choisit pour l’élection de l’Assemblée constituante, il paraît peu probable qu’un parti dispose de la majorité. Ce qui renvoie à un second round de négociations d’où se dégageront des grands courants.

« Un pôle constitué de parti de gauche aborde la question de la liberté de pensée en préconisant un état laïque. Mais sur cette question, la plupart des partis jouent la prudence », estime par ailleurs Samia Miossec. « Ils se prononcent pour l’application d’une laïcité dans la pratique, mais sans l’inscrire dans le marbre de la constitution. On rappelle l’exemple de Bourguiba qui en signe de provocation s’était montré en train de boire un jus d’orange en plein mois du ramadan. Mais on oublie qu’il a fait cela dans le contexte du panarabisme. Nous sommes aujourd’hui dans celui de l’islamiste où ce n’est plus imaginable… »

Jean-Marie Dinh

* Samia  Miossec est maître de conférences à l’université Paul Valéry et directrice du département d’Etudes arabes, tunisienne.

Voir aussi : Rubrique Tunisie, Regards croisés sur la révolution de jasmin, rubrique Méditerranée, Le mouvement de l’histoire s’est accéléré, rubrique Montpellier,

Roberto Saviano sur la victoire de la mafia et ses déchets toxiques

Par Roberto Saviano

Un tribunal italien a rendu un non-lieu samedi, après 13 ans d’enquête, dans un procès mené contre 95 accusés dans l’affaire des déchets toxiques Cassiopea, estimant que les faits étaient prescrits. Des millions de tonnes de déchets toxiques provenant du nord du pays avaient été illégalement enterrés au Sud. Ce scandale écologique avait été à l’origine du roman sur la mafia Gomorrha, de l’écrivain Roberto Saviano. La justice a échoué, s’indigne Saviano dans le quotidien de centre-gauche La Repubblica : « Rien ne semble être plus difficile que de prouver l’implication du Nord dans les affaires de la mafia. Toute une série d’entreprises nord-italiennes sont coresponsables de la pollution des sols d’une grande partie du Sud. … Les statistiques du ministère de la Santé montrent que le taux de mortalité par cancer a augmenté de 20 pour cent dans les territoires concernés. Un registre de ces maladies n’a toutefois pas été élaboré, précisément parce que les enquêtes auraient établi un rapport direct entre l’augmentation rapide des cas de cancer et les décharges polluées. … La prescription des faits sur laquelle se termine le procès Cassiopea, sans aucune condamnation, montre les carences énormes d’une justice où triomphe l’injustice. »

La Repubblica – Italie (19.09.2011)

Procès Mills: Silvio Berlusconi présent mais muet

Le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi a assisté lundi à une audience du procès Mills à Milan où il est accusé de corruption de témoin, sans évoquer des révélations embarrassantes sur ses frasques sexuelles et ses liens avec un entrepreneur de Bari.

Silvio Berlusconi est arrivé en voiture vers 9H00 et reparti peu après 11H00 du tribunal de Milan sans s’exprimer sur ses nouveaux ennuis, a constaté un journaliste de l’AFP.

A son entrée dans la salle, il a seulement lancé: « moi je vais bien, c’est vous qui avez des sales têtes », aux journalistes qui lui demandaient comment il allait.

Quelques personnes regroupées derrière des barrières ont crié « courage, courage » dans sa direction tandis que d’autres scandaient: « démissionne, démissionne ».

Le Cavaliere est empêtré dans de nouvelles informations embarrassantes diffusées par les médias depuis jeudi sur ses relations avec un entrepreneur de Bari, Giampaolo Tarantini, accusé de lui avoir fourni des prostituées pour des fêtes organisées dans ses résidences en 2008 et 2009.

Deux enquêtes sont menées sur ces fêtes à Bari et Naples. Silvio Berlusconi ne fait pas l’objet de poursuites mais il est le protagoniste de ce scandale et les juges soupçonnent Tarantini d’avoir joué les entremetteurs pour s’attirer ses faveurs et obtenir des contacts et contrats avec des firmes publiques.

Dans l’affaire Mills, le président du Conseil est accusé d’avoir versé 600.000 dollars à son ancien avocat britannique David Mills pour mentir lors de procès à l’encontre du Cavaliere dans les années 90.

La précédente audience dans ce procès avait eu lieu le 18 juillet. Lundi, les juges de Milan ont entendu en vidéoconférence le témoignage à partir de la Suisse de Maria De Fusco, qui gérait un fonds à travers lequel auraient transité l’argent remis à Mills.

A une question du parquet, Mme De Fusco a nié catégoriquement avoir vu des mouvements sur ce fonds pouvant avoir été effectués par Silvio Berlusconi ou l’une des sociétés de son empire médiatique Fininvest.

A Milan, M. Berlusconi est également poursuivi dans l’affaire Mediaset de surfacturation de droits de retransmission télévisée, procès qui reprend le 26 septembre.

Mais l’attention des médias est surtout concentrée sur le procès Rubygate, une affaire dans laquelle il est accusé de prostitution de mineure (un délit en Italie) et d’abus de fonctions, qui reprendra le 3 octobre.

Le Cavaliere est jugé pour avoir rémunéré les prestations sexuelles d’une mineure marocaine, surnommée Ruby, entre janvier et mai 2010, et d’avoir abusé de son pouvoir en appelant la police de Milan pour la faire libérer après son interpellation pour vol présumé.

AFP

Voir aussi : Rubrique Italie, rubrique Affaires, Cinéma, Draquila, L’Italie qui tremble,

Quand la diplomatie française louait « la Libye nouvelle » de M. Kadhafi

 

« Je suis heureux d’être dans votre pays pour parler d’avenir ! », avait écrit Nicolas Sarkozy sur le Livre d’or que réservait Mouammar Kadhafi aux hôtes d’honneur de la Grande Jamahiriya libyenne. Le président français avait atterri à Tripoli le 25 juillet 2007, vingt-quatre heures après la libération faisant suite à une spectaculaire médiation française de cinq infirmières bulgares et d’un médecin palestinien, restés huit ans enfermés dans les geôles libyennes. Il avait avec lui une délégation de 140 personnes, dont 70 journalistes et des contrats à signer.

Cette visite est le sujet principal d’un télégramme diplomatique émanant de l’ambassade de France en Libye, que Le Monde a retrouvé à Tripoli, après le sac de la chancellerie survenu au printemps, lorsque la France était en première ligne aux côtés de l’insurrection.

« Une page est tournée, il faut désormais parler d’avenir, avait déclaré en 2007 M. Sarkozy au colonel Kadhafi. La France est disposée à établir un partenariat d’exception avec la Libye, à parler de tous les sujets sans tabou, qu’il s’agisse de la défense, du nucléaire et de l’union méditerranéenne. » « Nous avons fait cela pour vous, pour la France, l’Europe et la paix en Méditerranée », lui avait répondu son interlocuteur. Il avait ajouté que la France et l’Europe devaient tenir leurs engagements, éviter ce qui s’était passé après sa décision de renoncer aux armes de destruction massive, à la fin de l’année 2003.

Le président américain George Bush et le premier ministre britannique Tony Blair lui avaient alors fait des promesses qu’ils n’avaient, selon lui, pas tenues, mais « Dieu Merci, Sarkozy n’est ni Bush, ni Tony Blair. Et la France, c’est différent. »

Un « Pari sur la Lybie nouvelle »

Cette visite, avait estimé quelques jours plus tôt l’ambassadeur de France à Tripoli, Jean-Luc Sibiude, dans un télégramme diplomatique, était en « quelque sorte un pari sur la Libye nouvelle ». Le pari aura tenu un peu moins de quatre ans. Alors que l’avancée des troupes kadhafistes vers la ville insurgée de Benghazi laisse présager un bain de sang, la France prend la tête des pays réclamant une intervention militaire internationale en Libye.

Peu après le début des frappes aériennes, l’ambassade de France de Tripoli est désertée. Le bâtiment, situé dans le quartier résidentiel d’Al-Andalous, est attaqué, partiellement incendié. En août, alors que la capitale libyenne est en train de passer aux mains des rebelles, il est encore mis à sac par des groupes pro-Khadafi. Les lieux ont été laissés à l’abandon, portes battantes, véhicules réduits à l’état de carcasse devant l’entrée, portes, armoires et coffres blindés détruits ou éventrés.

Et dans ce fatras de verre brisés et de tôles froissées, une partie des documents de l’ambassade de France s’éparpillent, en vrac sur le sol. Les habitants du quartier affirment que des hommes sont finalement venus poser des cadenas et verrouiller les issues, jeudi 15 septembre au matin, jour de la visite de M. Sarkozy en Libye, venu encore une fois parler d’avenir avec le pays, mais avec les rebelles.

C’est dans les locaux saccagés de l’ambassade (depuis réinstallée ailleurs) que des visiteurs libyens ont ramassé ces documents. Le mot « Sarkozy » inscrit sur le carton avait attiré leur attention. Y figure la correspondance diplomatique relative à la première visite du président français au « Guide », fin juillet 2007. En préparation, l’ambassadeur décrit la situation nationale : « La Libye est un pays qui change. Depuis 2003 [et le renoncement aux armes de destruction massive], le Guide a fait des révisions déchirantes, surtout aux plans diplomatique et économique, écrit-il dans un télégramme daté du 19 juillet 2007. Ce changement, il l’assume aujourd’hui, mais veille également à le contrôler, surtout s’agissant de la politique intérieure ».

Dans ce dernier domaine, estime-t-il, « c’est la décrispation, mais il n’est pas question de toucher aux ‘fondamentaux’ du régime ou de démanteler ses acquis sociaux. Saïf Al-Islam, chef de file du camp de la réforme, y compris sur le plan politique, bénéficie de l’appui de son père. Il doit cependant savoir jusqu’où ne pas aller trop loin ou trop vite dans le processus de réforme. » La politique de réforme et d’ouverture ne s’est pas étendue au système politique, remarque-t-il : « La ‘détente’ amorcée sous l’égide de Saïf Al-Islam marque le pas. Les arrestations d’hommes d’affaires en mars dernier, les exécutions de peine capitale, le maintien d’un contrôle strict de la presse (…) en témoignent ».

Sur le plan économique, le diplomate note une « modernisation progressive » : « le caractère progressif et limité de cette libéralisation s’explique avant tout par un souci de préservation du régime : éviter les tensions sociales et l’émergence d’acteurs privés libyens susceptibles d’utiliser leur puissance financière à des fins politiques ». « La Libye dispose de ressources financières importantes, note-t-il ailleurs, mais reste fondamentalement un pays sous-développé. » « Deux secteurs me semblent mériter une attention particulière, parce que nous y affrontons une concurrence forte et que notre sort y dépend de décisions personnelles du Guide : le nucléaire civil (…) qui répond à une demande personnelle du Guide. (…) Les équipements militaires : la France est en concurrence dans ce secteur, en particulier avec les Russes et les Anglais. »

Vus de Tripoli, les Britanniques, futurs alliés contre le régime, apparaissent à la fois comme des rivaux et comme un exemple diplomatique à suivre : « Très impliquée dans les dossiers des armes de destruction massive, la Grande-Bretagne a voulu faire de la Libye un exemple de réintégration dans la communauté internationale, note l’ambassadeur. Les résultats obtenus par Tony Blair lors de sa récente visite (contrats dans les domaines pétroliers et militaires) confirment le succès d’une politique qui, à partir de points forts (formation de la majorité des élites libyennes, dialogue politique très soutenu) a fait de la Libye un enjeu stratégique majeur ».

M. Kadhafi « Ne peut pas être un partenaire commode »

Or, « les Libyens sont demandeurs de France », soutient le diplomate français. Ils sont « souvent nostalgiques des années 1970 où la France a été le premier pays à reconnaître la révolution kadhafienne et à engager une coopération d’envergure. Pour ce qui nous concerne, nous sommes ici dans une position très particulière, seuls de tous les pays occidentaux à avoir à la fois une politique maghrébine et africaine, nous n’avons pas, avec la Libye, les relations historiques qui nous lient avec ses voisins (Tunisie, Algérie, Niger, Tchad, Egypte). Nous sommes ainsi sans la position inverse de celle de la Grande-Bretagne, par exemple, pour laquelle la Libye représente la porte de l’Afrique du Nord). »

« Le Guide ne peut pas être un partenaire commode, prévient cependant l’ambassadeur, mais nos intérêts objectifs vont dans le même sens. (…) Les Libyens comprennent le langage direct. Ils savent aussi ‘renvoyer l’ascenseur’. Lors de cette visite, plusieurs accords ont été signés, dont les plus importants portent sur la « coopération en matière de défense et d’industrie de défense » et sur la « coopération dans le domaine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire « .

L’union pour la Méditerranée rencontre moins de succès. Quant à l’avenir de cette « Libye nouvelle », « le régime n’apparaît pas menacé à court terme. Il n’existe pas de force d’opposition structurée visible, jugeait à cette époque le diplomate. La manne pétrolière est également de nature à limiter les motifs de mécontentement populaire : subvention aux produits de première nécessité, aide aux plus démunis pour le logement… le Guide veille tout particulièrement à ce que les évolutions en cours ne se fassent pas au détriment des acquis sociaux de la révolution. »

« En dépit des interrogations qui peuvent entourer sa santé, la question de la succession du Guide n’est pas encore posée, note encore l’ambassadeur de France. La nature essentiellement patrimoniale et tribale du pouvoir, ainsi que la culture du consensus et la manne pétrolière sont autant de facteurs qui plaident pour une évolution du régime sans crise ou rupture majeure. »

Cécile Hennion (Le Monde)

Voir aussi : Rubrique Affaires, La France et l’Italie premiers fournisseurs européens d’armes à Kadhafi, rubrique Lybie Les amitiés lybiennes de Patrick Ollier,

Les efforts de l’UA en Libye sont sabotés par l’opération militaire

Les efforts de l’Union africaine (UA) pour trouver une solution à la crise libyenne ont été sabotés par l’opération militaire de l’OTAN, a déclaré mardi le président sud-africain Jacob Zuma au Cap.

« Ceux qui ont la puissance de bombarder d’autres pays ont saboté les efforts et les initiatives de l’UA pour trouver une solution à la crise en Libye », a affirmé M. Zuma lors d’une conférence de presse à l’issue d’une réunion avec le président ghanéen John Atta Mills en visite en Afrique du Sud.

« Nous aurions pu éviter beaucoup de pertes de vie en Libye », a ajouté M. Zuma.

M. Zuma a fait remarquer que des pays puissants avaient abusé la Résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations Unies « pour des intérêts autres que la protection des civils et l’assistance au peuple libyen ».

Selon l’agence de presse sud-africaine SAPA, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA se réunirait et jeudi et vendredi à Addis Abeba pour examiner l’évolutions de la situation en Libye.

 

Voir aussi : Rubrique Afrique, Afrique du Sud, Les pays émergents se font entendre sur la Libye, Lybie, L’Otan responsable de pertes civiles,

Le plan grec : « Nous voilà endettés pour trente ans ! »

La révolte des « on ne payera pas »

Confrontés à la dure réalité des salaires impayés, des entreprises en faillite et du chômage de masse, les Grecs ont de plus en plus recours à la désobéissance civile. Va-t-on vers une reconfiguration du paysage politique grec ? se demande The Guardian.

A Thessalonique, parmi les bars élégants qui s’alignent sur le front de mer historique, un restaurant attire les regards. « Rendez-nous notre argent ! », clame une banderole accrochée à la devanture de cette franchise d’Applebee’s [chaîne américaine de restaurants-grills]. A l’intérieur, 12 salariés ont changé les serrures. Ils servent des canettes de bière de supermarché et dorment à tour de rôle sur le sol du restaurant pour protester contre des retards de salaires qui durent depuis plusieurs mois et la fermeture soudaine du restaurant. On a là un nouveau symbole de la crise financière grecque : une grève de serveurs avec occupation des locaux.

Margarita Koutalaki, une serveuse de 37 ans à la voix douce, divorcée et mère d’une fille de 11 ans, a travaillé ici à temps partiel pendant huit ans. Elle gagnait environ 6,50 euros de l’heure. Aujourd’hui, elle a installé son matelas gonflable dans une pièce à l’étage, occupant les locaux tandis que ses parents gardent sa fille.

« On me doit environ 3 000 euros de salaires impayés », explique-t-elle, rappelant qu’elle partage le sort d’une multitude de salariés dans toute la Grèce, qui ont plusieurs mois de salaire en retard, leurs entreprises étant en difficulté.

« On nous a d’abord dit qu’on nous paierait le mois suivant, puis la paie s’est arrêtée complètement et on nous a appris par téléphone que le restaurant fermait. Nous travaillons toujours, nous faisons tourner l’entreprise, nous fournissons de la nourriture et des boissons à ceux qui nous soutiennent. Nous avons davantage de clients qu’autrefois. C’est la seule action que nous puissions faire, cela s’est imposé comme une évidence. »

Les serveurs proposent des boissons bon marché et des dîners à prix réduits à ces « indignés », dont le mouvement est apparu il y a quatre mois. Auparavant, cette nouvelle clientèle, souvent gauchiste, n’aurait jamais mis les pieds dans ce bastion de l’impérialisme. Une banderole en anglais appâte les touristes en proposant des souvlakis et des boulettes de viande bon marché « pour soutenir les travailleurs ».

Voilà un mois que la Grèce est paralysée par une grève générale anti-austérité. Ainsi, la place Syntagma, à Athènes, a été le théâtre d’importantes mobilisations, avec des batailles rangées entre la police et les manifestants.

Le mouvement n’a pas faibli pendant les vacances d’été

Les Grecs se méfient plus que jamais de la classe politique et doutent de sa capacité à les sortir de cette crise financière sans précédent. Les sondages font apparaître un mépris grandissant envers tous les partis, ainsi qu’un discrédit du système politique. Le chômage touche 16 % de la population active, atteignant des sommets parmi les jeunes. Ceux qui ont la chance d’avoir encore un emploi ont subi de fortes baisses de salaire, ce à quoi vient s’ajouter l’augmentation des impôts.

Récemment, les médecins et les infirmières se sont mis en grève pour protester contre les coupes budgétaires dans les hôpitaux. Ces deux dernières semaines, les chauffeurs de taxi en grève ont perturbé la circulation dans toute la Grèce, protestant contre l’ouverture de leur secteur à davantage de concurrence. Ils ont notamment bloqué les accès aux ports et occupé le bureau de délivrance des billets pour l’Acropole, laissant passer les touristes gratuitement.

Fait essentiel, le mouvement de désobéissance civile n’a pas faibli pendant les vacances d’été : des citoyens lambda refusent toujours de payer les péages, les tickets, les hausses des honoraires médicaux, etc. Le mouvement « Nous ne paierons pas » se veut l’expression par excellence du « pouvoir du peuple ». Ses organisateurs annoncent que l’offensive pourrait reprendre de plus belle en septembre, lorsque le gouvernement va lancer une nouvelle série de mesures d’austérité.

Sur la route principale Athènes-Thessalonique, tandis que les automobilistes regagnent Thessalonique après un dimanche à la plage, une foule de manifestants en gilets de sécurité orange montent la garde au poste de péage principal menant à la deuxième ville de Grèce. Leurs gilets sont frappés du slogan : « Désobéissance totale ». Ils soulèvent les barrières rouges et blanches et invitent les conducteurs à passer sans payer les 2,80 euros de péage. Sur leurs banderoles, on peut lire : « Nous ne paierons pas », ou encore : « Nous ne donnerons pas notre argent aux banquiers étrangers ». Les automobilistes passent, reconnaissants, certains adressant un signe d’encouragement aux manifestants.

Les partis de gauche ont adhéré

« Nous allons assister à un résurgence de la désobéissance civile à l’automne », nous déclare Nikos Noulas, un ingénieur civil de Thessalonique, dans un café du centre, tout en déroulant une série d’affiches appelant au refus de payer.

Dès le début de l’année, le mouvement battait son plein : les voyageurs étaient invités à resquiller dans le métro à Athènes, les manifestants ayant recouvert les distributeurs de tickets sous des sacs plastiques, et à Thessalonique, les usagers ont pendant longtemps refusé de payer le bus après la hausse du ticket imposée par des sociétés privées subventionnées par l’Etat. D’autres refusent de payer leur redevance de télévision.

Les partis de gauche ont adhéré au mouvement, lui donnant une plus grande visibilité. En mars, plus de la moitié de la population était favorable au principe du refus de payer. Le gouvernement a pourfendu ce qu’il qualifiait de « parasitisme » irresponsable, affirmant que les resquilleurs nuisaient à la réputation du pays et privaient l’Etat de sources de revenus indispensables. De nouvelles lois contre le resquillage ont été adoptées et la police a sévi.

« C’est le début d’un divorce entre les Grecs et leurs responsables politiques, affirme l’écrivain Nikos Dimou. Dans tous ces mouvements, on retrouve un même ras-le-bol de la classe politique ». A Thessalonique, les esprits sont particulièrement échauffés. Fin juillet, les « indignés » ont dû replier les tentes qu’ils avaient déployées sur la place Syntagma, mais la Tour blanche de Thessalonique, située sur le front de mer, est toujours entourée de tentes et tendue de banderoles affichant « A vendre » et « Pas à vendre ».

« La Grèce vit un tournant de son histoire politique »

Il faut dire que le nord de la Grèce a été particulièrement frappé par la crise. Des entreprises ont commencé à mettre la clé sous la porte avant même le début de la débâcle financière. Résultat, l’activité économique est au point mort, et la mairie de Thessalonique a même pu afficher une nette amélioration de la qualité de l’air dans cette ville jusqu’alors congestionnée. Le 10 septembre, quand le Premier ministre grec Georges Papandréou se rendra à la célèbre foire internationale de Thessalonique pour présenter ses nouvelles mesures économiques, il sera accueilli par des manifestations.

Les indignés de Thessalonique pratiquent le flash-mobbing (mobilisations éclair), notamment devant des banques ou des bâtiments publics. Leur dernière cible a été le consulat d’Allemagne, devant lequel des dizaines de manifestants ont scandé des slogans et peint les trottoirs à la bombe, exigeant de l’Union européenne un plus gros effort, tandis que des policiers en civils se contentaient de regarder.

Antonis Gazakis, professeur de langue et d’histoire, affirme qu’il est frappé de voir qu’aujourd’hui le mouvement fait de nouvelles recrues, issues de toutes les tendances politiques, certains manifestants [de la Tour blanche] n’étant liés à aucun parti et ne s’étant jamais mobilisés auparavant. Ils veulent tous participer pleinement à ce débat sur les moyens de renouveler un système politique et parlementaire qu’ils jugent corrompu. « La Grèce vit un tournant de son histoire politique, assure Gazakis. C’est pourquoi je compte bien rester ici cet été. La dernière fois que le peuple est descendu dans la rue pour exiger un changement de constitution d’un telle importance, c’était en 1909. C’est une occasion idéale, un changement de modèle. La Grèce s’est réveillée. »

Angelique Chrisafis (The Gardian)

 

La participation des créanciers privés confirmée en France, en débat dans le reste en Europe

Alors que Nicolas Sarkozy a annoncé que des créanciers privés prendraient part à un nouveau plan de soutien français en faveur de la Grèce, banquiers et responsables gouvernementaux européens se sont réunis sur le sujet, sans pour autant décider.

C’est au moment où l’on apprenait que l’Institut de la finance internationale (IIF), principal lobby des banques, devait se réunir lundi matin à Rome avec les responsables gouvernementaux européens, que Nicolas Sarkozy a confirmé la proposition d’un nouveau plan français en faveur de la Grèce, auquel prendraient part des créanciers privés.

Banquiers, responsables gouvernementaux européens, et représentants du secteur public et du secteur privé, dont Vittorio Grilli, le président du Comité Economique et Financier européen et Charles Dallara, directeur général de l’IIF, ont participé à cette réunion. La nouvelle proposition élaborée par le Trésor français et des banques françaises a été étudiée.

Le plan mis au point ce week-end prévoit que les banques et assurances françaises créancières de la Grèce réinvestissent, sur la base du volontariat, 70% des sommes qu’elles perçoivent lorsque Athènes leur rembourse des obligations arrivées à échéance. Sur ces 70%, 50% doivent allouées à des nouveaux emprunts publics grecs à 30 ans, et 20% doivent être placés sur une sorte de garantie qui sécurise cette nouvelle dette grecque.

A l’issue de la réunion, aucune décision n’a cependant été prise à l’échelle européenne. « Cette réunion était un échange de vues à un niveau technique entre le monde financier et les responsables européens », a indiqué une source gouvernementale à l’AFP à l’issue de cette réunion.

Des négociations entamées avec les assureurs depuis mercredi

Les autorités des pays de la zone euro avaient entamé dès mercredi des négociations avec les créanciers privés de la Grèce, principalement des banques et des assureurs, pour obtenir d’eux une participation volontaire au nouveau plan de soutien à l’Etat grec. Selon un porte-parole de l’IIF, M. Dallara a rencontré ces derniers jours des « responsables publics et des créanciers privés afin de fournir un soutien informel à la poursuite du programme grec ».

L’enjeu de ce consensus consiste à éviter que la formule adoptée ne soit interprétée comme un défaut de paiement par les agences de notation, ce qui pourrait déclencher une réaction en chaîne et menacer le système financier tout entier. Malheureusement, cette réunion qui aura lieu au siège du Trésor italien à huis clos ne sera pas suivie d’une conférence de presse.

New Assurance Pro avec AFP

 

« Nous voilà endettés pour  trente ans ! »

Le quotidien de gauche Eleftherotypia ne partage le soulagement du reste de la presse grecque après l’adoption du second plan européen pour le sauvetage du pays.

Le plan accordé hier à la Grèce nous plonge dans un tunnel d’emprunt de trente ans. Le futur est incertain quant à la sortie du pays de la tutelle économique internationale, d’autant que la dette grecque sera désormais qualifiée de « défaut sélectif » par les agences de notation. Tout les dirigeants européens ont mis de l’eau dans leur vin et ont reculé sur les objectifs ; surtout le gouvernement grec. D’ailleurs, peut-on vraiment parler de plan de sauvetage ? Devant nous, une seule issue se dessine : « Un nouveau plan de sauvetage pour le pays, avec le FMI et une participation volontaire des banques » comme l’indique le texte rédigé par les Vingt-sept.

La participation du secteur privé n’a pas été précisée avec exactitude et la possibilité d’une mise en faillite n’a pas été écartée ; l’éventualité d’une contagion aux autres pays en difficulté non plus. Cela signifie que ce programme pourrait s’accompagner d’un taux d’intérêt supérieur à ceux pratiqués habituellement (2,8 % pour l’Allemagne, 3,5 % pour le reste de l’Europe en moyenne). D’autres détails sont tout aussi inquiétants.

La participation volontaire de 50 milliards serait, si on en croit les données de l’Institute of International Finance, un simple programme de  « roll-over », c’est à dire un simple roulement sans résoudre le problème de la dette. Ce roulement réduit la marge de manœuvre des banques. Et les agences de notation pourront toujours taper sur le défaut sélectif de la Grèce.

L’apport de liquidités aux banques grecques est inutile. Il s’agit de de 35 milliards pour couvrir leurs besoins en cas de difficulté. Au total, les banques greques ont reçu quelque 100 milliards. Mais l’UE veut que ce financement assure le développement, c’est à dire fournir des liquidités aux marchés pour encourager les entreprises. C’est l’essence du nouveau « plan Marshall ». Or pour l’instant elles ne le font pas.

On ne sait toujours pas quelles mesures d’austérité accompagneront ce nouveau plan.

Est-ce que le sauvetage des banques comprend aussi les caisses d’assurances ? Elle aussi possèdent, pourtant, des obligations… Que de questions en suspens sur des mesures qui seront au final, peut-être, testées sur la Grèce pour mieux être appliquées ailleurs… La seule chose de sûre est que les technocrates américains et européens se préparent à s’installer en Grèce pour au moins 30 ans afin d’exercer un contrôle international sur les comptes du pays.

Eleni Kostarelou (Eleftherotypia)

 

La Grèce, esclave de l’Europe

Privés du contrôle de la dette de leur pays, les Grecs sont châtiés et pressurés par la BCE et le FMI. Le point de vue d’un économiste américain.

Imaginez que, au cours de l’année la plus noire de notre récente récession, le gouvernement des Etats-Unis ait décidé de réduire le déficit budgétaire de plus de 800 milliards de dollars en taillant dans les dépenses publiques et en augmentant les impôts. Imaginez que, conséquence de ces mesures, la situation économique se soit détériorée, que le chômage ait crevé le plafond, pour dépasser 16 %. Imaginez maintenant que le président promette de récupérer 400 milliards de dollars de plus cette année, en économies et en hausses d’impôt supplémentaires. Comment croyez-vous que réagirait l’opinion publique ?

Graphique déficitProbablement comme elle le fait en Grèce aujourd’hui, manifestations de masse et émeutes comprises. Car c’est exactement ce qu’a fait le gouvernement grec. Les chiffres ci-dessus sont simplement proportionnels aux dimensions respectives des deux économies. Certes, le gouvernement américain ne se risquerait jamais à ce qu’a entrepris son homologue hellène : n’oubliez pas que la bataille du budget d’avril dernier, qui a vu les républicains de la Chambre menacer de faire tomber le gouvernement, a abouti à des coupes budgétaires de 38 milliards de dollars seulement.

Les Grecs sont d’autant plus en colère que le châtiment collectif dont ils sont victimes leur est infligé par des puissances étrangères – la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI). Cela met en lumière ce qui est peut-être le problème le plus aigu, celui qu’incarnent des institutions supranationales, orientées à droite et échappant à tout contrôle. La Grèce n’en serait pas là si elle n’était pas membre d’une union monétaire. Si ses propres dirigeants étaient assez idiots pour, de leur propre chef, pratiquer des coupes claires dans les dépenses publiques et augmenter les impôts en pleine récession, ils seraient remplacés. Puis un nouveau gouvernement ferait ce que la grande majorité des gouvernements de la planète a fait lors de la récession de 2009 : exactement le contraire. Ils mettraient en œuvre un plan de relance, ou ce que les économistes définissent comme une politique contracyclique.

Et si cela devait passer par une renégociation de la dette publique, alors c’est ce que ferait le pays. De toute façon, c’est ce qui se produira, même sous la férule des autorités européennes, mais au préalable celles-ci soumettent la Grèce à des années de souffrances inutiles. Et elles profitent de la situation pour privatiser des actifs publics pour une bouchée de pain et restructurer l’économie et l’Etat grecs à leur convenance.

Châtiment collectif

Un gouvernement grec démocratiquement responsable adopterait une ligne beaucoup plus dure face aux autorités européennes. Par exemple, il pourrait commencer par un moratoire sur le paiement des intérêts, qui se montent actuellement à 6,6 % du PIB. (C’est un fardeau terrible, et selon les prévisions du FMI il devrait représenter 8,6 % du PIB d’ici à 2014. En comparaison, en dépit de tout le tintamarre qui se fait à propos de la dette américaine, le taux d’intérêt net sur la dette publique étasunienne représente aujourd’hui 1,4 % de son PIB.) Cela dégagerait assez de fonds pour un programme sérieux de relance, tandis que le gouvernement négocierait une inévitable révision de la dette à la baisse. Bien sûr, cela exaspérerait les autorités européennes – qui considèrent la situation du point de vue de leurs grandes banques et des créanciers –, mais le gouvernement grec se trouverait au moins dans une position raisonnable avant d’ouvrir les négociations.

Graphique detteA en juger par la toute dernière révision de l’accord entre le FMI et Athènes, il semblerait que l’euro soit encore surévalué de 20 à 34 % pour l’économie grecque. Ce qui écarte encore un peu plus la possibilité d’une reprise engendrée par une “dévaluation interne” – qui consiste à rendre l’économie plus compétitive en maintenant le chômage à un niveau extrêmement élevé pour faire baisser les salaires. Mais le plus gros problème, c’est que la politique budgétaire du pays ne va pas dans le bon sens. Et, évidemment, Athènes ne peut pas faire jouer la politique monétaire, puisqu’elle est sous le contrôle de la BCE.

Les autorités européennes disposent de tout l’argent nécessaire pour financer un programme de relance en Grèce, tout en renflouant leurs banques si elles ne veulent pas les voir essuyer les pertes inévitables liées à leurs prêts. Rien ne justifie que l’on continue ainsi à infliger un châtiment sans fin au peuple grec.

Mark Weisbrot (The Guardian)

Note : * Economiste et codirecteur du Center for Economy and Policy Research, un centre de recherche de Washington, il publie régulièrement des chroniques pour The Guardian.