Une fois de plus, le lobby nucléaire a fait carton plein. Le 18 juin ne restera pas une date historique pour l’écologie, mais un jour d’immense déception pour tous ceux qui croyaient encore (les naïfs !) à la sincérité du gouvernement et du président de la République sur la transition énergétique.
En guise de transition, on se retrouve dans le droit fil de l’appel de Londres :
la loi ne parle ni de la fermeture des centrales en fin de cycle, ni de la durée de vie des réacteurs, ni de l’arrêt de Fessenheim ;
la production nucléaire est maintenue à son niveau actuel ;
la pantalonnade à propos de l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure (Meuse) renforce le sentiment d’une victoire par KO du lobby nucléocrate ;
la promesse de faire passer la production d’électricité nucléaire de 75 à 50% en 2025 est un leurre pour laisser croire qu’il s’agit, à terme, de la fermeture d’une vingtaine de réacteurs. La réalité est plus sombre : il s’agit de gagner du temps afin de maintenir en place le nombre de réacteurs en fonctionnement, avec les risques accrus de leur vieillissement et de leur rafistolage.
L’actuelle ministre de l’Ecologie, qui avait promis dans sa campagne présidentielle de 2007 d’arrêter la construction de l’EPR de Flamanville, ne voit pas aujourd’hui quel mal il y aurait à en construire de nouveaux. Puisque, comme elle le dit elle-même :
« Nous ne sortirons pas du nucléaire, il y a 200 000 emplois en jeu. »
Un enterrement de première classe
Malgré Tchernobyl et Fukushima, malgré la hausse des coûts qui met cette énergie désormais hors de prix, malgré le retard pris dans les énergies renouvelables, l’Etat persiste et signe. EDF ne lâche rien. Ceux qui pensaient que les promesses en politique valent au-delà des campagnes électorales en sont pour leurs frais.
Un peu plus de deux ans après l’arrivée au pouvoir de ce qui s’appelle encore la gauche, nous avons assisté à un enterrement de première classe. Il n’y aura pas plus de reflux du nucléaire sous François Hollande que sous Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac ou François Mitterrand.
Tout changer pour ne rien changer. De NKM à Ségolène, c’est la même chanson : « Paroles, paroles, paroles. » Parler d’écologie pour mieux la mettre en bouteille. Tout se passe comme si, dans les cercles du pouvoir, une stratégie commune s’était dégagée : utiliser la conférence climat de 2015 pour finir de légitimer la politique nucléaire de la France.
La langue de bois articule cynisme et escroquerie. Même les énergies renouvelables sont mises à contribution. La voiture électrique, qui marche elle aussi au nucléaire, est survalorisée par rapport au transport ferroviaire dont on ne parle pas puisque, dans la même semaine, on entérine la future privatisation du rail, résultant de l’ouverture à la concurrence exigée par Bruxelles. Le seul motif de satisfaction est l’accent mis sur le soutien au fonds chaleur et aux projets de méthanisation.
Le nucléaire a gagné au poker menteur
Quant au plan d’avenir sur la rénovation thermique, le discours est le même que celui développé en son temps par Cécile Duflot.
La défiscalisation du montant des travaux engagés ne veut rien dire si elle n’est pas accompagnée, par exemple, d’une relance réelle de la filière industrielle photovoltaïque à l’agonie. On insiste tellement sur leur développement, sans leur donner les moyens d’émerger que, de fait, on annonce leur échec en rase campagne. Et comme à ce moment-là, il faudra bien résister aux énergies carbonées, comme le charbon, la seule possibilité qui restera à la France, pourtant seule au monde à s’être engagée dans cette folle impasse, sera le renforcement, ad aeternam, de la filière nucléaire.
Le piège se referme sur les benêts de l’écologie. Nos hamsters, tout à leurs jeux de pouvoir, ne voient pas l’essentiel. Comme le prédisait Delphine Batho, comme le crient, avec toute leur colère, mes amis Didier Anger et Michèle Rivasi, le nucléaire a gagné une fois de plus la partie de poker menteur, engagée depuis la signature de l’accord EELV-PS, qui apparaîtra comme la journée des dupes. Contre le plat de lentilles de quelques places à l’Assemblée, l’écologie politique a vendu son âme à l’EDF et à Areva. Triste fin de partie.
Ceux qui, chez les écologistes, croyaient s’en tirer à bon compte avec la fermeture de Fessenheim, peuvent déjà manger leur chapeau. Fessenheim ne fermera pas. Pire on, est en train de rouvrir Bure. Quelques-uns de mes collègues et responsables d’EELV se contorsionnent pour expliquer que le verre est quand même à moitié plein, que les objectifs sont tenus, puisqu’on nous promet la main sur le cœur qu’à l’horizon 2050, on réduira de 50% notre consommation finale.
Un rapport de force en dehors des institutions
Mais rappelons-nous : c’était il y a quatre ans, à peine, autant dire un siècle, sous Nicolas Sarkozy. Les lois sur le Grenelle I et II, elles aussi, se fixaient de nobles objectifs. On a vu et, surtout, on a subi la suite.
Avec l’arrivée de Ségolène, l’esbroufe continue, mais cette fois-ci au nom de « l’écologie positive ». Ségolène se fait le chantre de l’écologie d’accompagnement, sans aspérité, consensuelle, pouvant être aussi bien défendue par Anne Lauvergeon que par Nicolas Hulot. Les écologistes sont dorlotés, chouchoutés, reçus à déjeuner ou à diner. Mais il ne s’agit que d’opérations d’enfumage. Je ne mange pas de ce pain-là. Je juge sur pièce et je ne peux que voir l’histoire se répéter.
En 1997, Dominique Voynet avait été contrainte de capituler en acceptant l’ouverture du site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure. Aujourd’hui, Ségolène capitule en rase campagne avec, en plus, l’approbation de certains élus écologistes.
Conclusion : hier au gouvernement, aujourd’hui dehors, nous ne faisons que jouer les utilités, sommes obligés de reconnaître que les lobbies sont les plus forts et que le consensus nucléaire est plus que jamais la règle.
C’est donc en dehors des institutions qu’il nous faut reconstituer un autre rapport de forces face à l’Etat nucléaire. Et c’est maintenant aux citoyens de dire leur mot et de se rappeler au bon souvenir de ceux qui les ont pris pour quantité négligeable. Après tout, comme nous le rappelle l’abandon de l’écotaxe et la mascarade de son remplacement, les Bonnets rouges ont gagné par la rue. Il faudra peut-être que nous sortions nous aussi les Bonnets Verts pour nous faire entendre.
Traité dans mon précédent billet, le problème de la retraite sans cesse repoussée bien au-delà de la cessation effective d’activité entre dans le cadre bien plus général de la diminution inéluctable du temps de travail. Un fléau de la société moderne ? Non, un progrès humain et social.
De fait, il y a quelque temps que ce phénomène de raréfaction de l’emploi est entré de plein-pied dans notre quotidien. En quelques soixante ans, la durée moyenne globale de travail effectué a baissé d’environ 25 % dans les pays dits « développés »
source : Insee 2010).
Évolution de la durée annuelle de travail de 1950 à 2008 (Insee)
Raison principale : les formidables gains de productivité engrangés au fil du temps. Nous avons aujourd’hui beaucoup moins besoin de travailler pour produire les biens et services dont nous avons besoin.
Et encore, je ne parle pas des boulots inutiles, destructeurs ou socialement nuisibles (la spéculation financière, par exemple) qui continuent de sévir et de menacer notre environnement de vie.
Créer des emplois n’est pas la fin de l’activité économique
De tous temps, les êtres humains ont cherché à se libérer de la contrainte du travail par le progrès technique. Et voilà qu’ils y parviennent. Normal, devraient se réjouir les esprits sains.
Mais c’est compter sans le poids aliénant et culpabilisant des vieux schémas sociaux-culturels du monde d’avant qui nous font réagir à contre-courant du sens de l’histoire. Au point même de nous faire inverser en toute absurdité la logique des choses.
Par quelle aberration mentale avons-nous fini par considérer le travail comme la finalité ultime de l’activité économique, alors que celle-ci est d’abord de produire les biens et services nécessaires pour satisfaire les besoins d’une population donnée ? On ne travaille plus pour produire, on est prêt à produire (même n’importe quoi) dans le seul but de « créer des emplois ».
Les lieux communs dépassés du monde d’avant
Qu’est-ce qui poussent les ouailles que nous sommes à reprendre en boucle les lieux communs distillés sur la valeur-travail par des grands prêtres dont l’unique préoccupation — intéressée — est d’en diminuer la rémunération au nom de coûts de production prétendument insupportables et autres charlataneries sur la compétitivité ?
Par quel fourvoiement de l’intellect continuons-nous de considérer le travail comme seul moyen de « gagner sa vie » quand le haut de l’échelle sociale est squatté par des rentiers ?
Par quelle faillite du jugement nous obstinons-nous à tenir le travail comme seul apte à procurer considération et reconnaissance, alors que nous traitons pis que pendre nos enfants échouant dans les filières professionnelles de l’éducation ?
Parlez donc d’épanouissement par le travail à la caissière de supermarché, à celui qui ramasse nos poubelles, au tâcheron à tout faire en intérim chronique…
Vers une société de loisirs
Nous confondons le travail rémunéré (même mal) avec la fonction sociale (du latin functio, « rôle, utilité d’un élément dans un ensemble ») qui ne l’est pas forcément. Dira-t-on de la mère au foyer, du chanteur des rues, du créateur de logiciel libre, de tous les bénévoles d’associations qu’ils n’ont aucune valeur, aucune fonction sociale au prétexte qu’ils ne perçoivent aucun salaire pour les tâches pourtant essentielles qu’ils accomplissent ?
La vérité est que, même à notre corps défendant, nous évoluons, cahin-caha mais immanquablement, vers une société de loisirs. Sans doute bien plus épanouissante que le vieux monde du plein-emploi en voie de fossilisation avancée depuis bientôt quarante ans. L’ultime étape à franchir est de déculpabiliser cette évolution.
Déjà, sous la pression des réalités, les certitudes sur la valeur-travail sont battues en brèche. Un récent sondage Ifop-Sud Ouest révélait qu’une majorité des Français considère désormais le travail comme une contrainte (56 %) plutôt que comme un épanouissement personnel (44 %). Les proportions étaient encore inverses il y a huit ans.
En réalité, le « fondamentalisme » du plein-emploi, comme les extrémismes religieux ou les régressions pulsionnelles d’extrême-droite, illustre les ultimes soubresauts du monde finissant, plutôt qu’il ne préfigure le monde d’après.
Le sociologue Mathieu Grégoire nous invite à changer de regard sur ce mouvement qui sort de l’ombre 1,7 million de salariés précaires, touts secteurs confondus. Interview.
Les intermittents ne désarment pas. Malgré la nomination d’un médiateur par le gouvernement, ils multiplient actions et blocages pour défendre leur statut. Ceci, avec un sentiment de légitimité d’autant plus fort qu’ils se sentent investis d’une mission : représenter le 1,7 million de travailleurs précaires que nous comptons aujourd’hui, qui, comme les chômeurs, n’ont jamais voix au chapitre.
Une idée que leur a soufflé Mathieu Grégoire, sociologue du travail spécialiste des intermittents du spectacle. Ce jeune maître de conférences à la fac d’Amiens et chercheur au Curap (Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie) leur a consacré sa thèse de doctorat puis un livre (1).
Le Medef, la plupart des syndicats et nombre de salariés voient les intermittents comme des privilégiés. Que leur répondez-vous ?
– Les professionnels du spectacle ne sont pas des privilégiés, et encore moins des saltimbanques qui « profitent » du système comme on l’entend parfois. Simplement, ils bénéficient d’un mode d’indemnisation chômage adapté à leurs métiers où les contrats de travail ne durent parfois qu’une journée.
Mais cela ne signifie pas que l’assurance chômage soit plus généreuse avec eux. Ainsi, que se passerait-il si l’on faisait basculer des chômeurs « classiques » dans ce régime soit disant privilégié ? On ferait d’importantes économies car les critères pour toucher des indemnités y sont plus stricts et celles-ci ne sont pas versées jusqu’à 2 ou 3 ans comme dans le régime général, conçu pour les salariés sortants d’un CDI ou d’un CDD. D’ailleurs, les intermittents représentent 3,5% des indemnisés pour 3,4% des dépenses. Bref, ils ne coûtent pas plus cher que les autres.
Mais pourquoi les salariés devraient-ils être solidaires de ceux qui font le choix risqué et difficile d’une carrière artistique ?
– Cette logique « du risque », c’est celle des assurances privées : elles n’assurent pas votre prêt immobilier ou bien demandent plus cher parce que vous souffrez d’une maladie chronique ou ne présentez pas assez de garanties. La philosophie de notre système de protection sociale, né du Conseil national de la Résistance veut qu’on ne fasse pas payer davantage ceux qui risquent d’avantage de tomber malades, d’avoir des enfants ou encore ont un travail instable.
Et puis, faudrait-il « punir » tous ceux qui ont choisi un métier de vocation et l’exercent dans des conditions difficiles ? Ainsi, doit-on exclure de l’assurance chômage les chercheurs non titulaires, les journalistes pigistes, payés à l’article ? On se trouve dans cette situation paradoxale où l’on voudrait sanctionner les seuls précaires bénéficiant d’une garantie adaptée.
Comment expliquez-vous ce malentendu ?
– L’emploi est devenu une religion partagée par tous les partis. Ils promettent sans vraiment y croire le plein-emploi à des électeurs qui n’y croient pas non plus. Avec une fuite en avant vers l’emploi « à tout prix ». Avec le pacte de responsabilité, on va consacrer 10 milliards d’euros à l’exonération de cotisations patronales dans l’espoir de créer 190.000 postes, soit plus de 50.000 euros par hypothétique emploi. Cela n’a pas grand sens.
Pendant ce temps, le chômage continue d’augmenter, principalement sous la forme d’une « activité réduite ». Depuis 1996 le nombre de demandeurs d’emploi qui travaillent une partie du temps dans le mois est passé de 500.000 à 1,7 million. Beaucoup ne touchent aucune indemnité. On serait bien inspiré de voir dans le régime des intermittents, seuls précaires à même de faire entendre leur voix, non un problème mais l’esquisse d’une solution, d’une flexisécurité assurant un salaire continu aux salariés à l’emploi discontinu.
De la gauche radicale à l’UMP en passant par le MoDem et les Verts, pas un parti n’oublie d’évoquer l’Europe sociale. Le vieux thème des campagnes européennes du PS, apparu il y a une vingtaine d’années, est devenu tarte à la crème. Un talisman censé séduire les électeurs désenchantés. À droite, il s’agirait surtout de préserver un « modèle social européen qui a fait ses preuves ». Mais de quel modèle parle-t-on ? L’Union européenne passe pour être la zone la plus riche du monde, mais dans la seule Europe des quinze, celle d’avant le grand élargissement de 2004, plus de 60 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, près de 3 millions y sont sans logement et 15 millions logés dans des conditions précaires.
À gauche, l’Europe sociale reste à bâtir. Ce qui vaut aveu d’échec pour les sociaux-démocrates. Aux commandes de 13 pays sur 15 à la fin des années 1990, qu’ont-ils fait pour éviter que les politiques sociales soient toujours soumises aux impératifs de compétitivité ? Qu’ont-ils obtenu en échange de leur approbation de tous les traités, depuis l’Acte unique (1987) jusqu’au traité de Lisbonne ?
On a vu ces dernières années la Cour européenne de justice limiter, à quatre reprises, l’action syndicale et les droits des salariés, au nom de la liberté du commerce. La différence entre les deux types de services publics, ceux considérés comme « économiques » et soumis sans retenue au droit de la concurrence, et les services « non-économiques », tend à être abolie, menaçant des secteurs comme l’éducation, la santé ou la protection sociale. Et même si elle était adoptée, la Charte des droits fondamentaux ne changerait rien. Les droits sociaux qui y sont énoncés sont de très faible portée et le texte indique lui-même qu’il « ne crée aucune compétence ni aucune tâche nouvelle pour l’Union et ne modifie pas les compétences et tâches définies dans les traités ». Mais si l’on veut une Europe sociale, le préalable est de commencer par ne pas se lier les mains avec des traités, comme celui de Lisbonne, qui la rendent impossible.
Les organismes de défense des droits de l’homme, politiques et sociaux, dénoncent ce qu’ils appellent une nouvelle forme d’exploitation inhumaine aux États-Unis, où, assurent-ils, la population carcérale atteint les deux millions d’internés, dont la grande majorité, des Noirs et des Hispaniques, travaillent pour les industries, pour quelques centimes.
Pour les magnats qui ont investi dans les industries des prisons, il s’agit d’une poule aux œufs d’or. Là-bas, il n’y a pas de grèves, ils n’ont à payer aucune assurance chômage, pas de congés et aucun travail compensatoire. Les prisonniers sont « full time », ils ne risquent pas d’arriver en retard ou de s’absenter pour raisons familiales ; en outre, si la paie de 25 centimes par heure ne leur convient pas et s’ils refusent de travailler, ils sont enfermés dans des cellules d’isolement. Au total, le pays compte environ deux millions d’inculpés dans les prisons des États, fédérales et privées. Selon le California Prison Focus, « aucune autre société dans l’histoire humaine n’a jamais emprisonné autant de ses propres citoyens ». Les chiffres indiquent que les États-Unis ont emprisonné plus de personnes que n’importe quel autre pays : un demi-million de plus que la Chine, dont la population est cependant cinq fois plus élevée que celle des États-Unis. Les statistiques montrent que 25 % du total des prisonniers dans le monde sont internés aux États-Unis, alors que ceux-ci ne représentent que 5 % de la population mondiale. De moins de 300 000 prisonniers en 1972, la population carcérale est passée à 2 millions en 2000. En 1990, elle était d’un million. Il y a dix ans, il n’y avait que cinq prisons privées dans le pays, avec une population pénitentiaire de 2000 prisonniers ; actuellement, elles sont au nombre de 100, avec 62 000 lits occupés par des prisonniers. On s’attend que pour la prochaine décennie, ce nombre atteigne 360 000 lits, selon les rapports.
Que s’est-il passé ces dix dernières années ? Pourquoi y a-t-il tant de prisonniers ?
« Le recrutement privé de prisonniers pour travailler incite à emprisonner les gens. Les prisons dépendent des revenus ainsi engendrés. Les actionnaires des sociétés qui s’enrichissent grâce au travail des prisonniers intriguent pour la prolongation des peines, qui leur permettent de développer leur main d’oeuvre. Le système se nourrit lui-même », lit-on dans une étude du Parti ouvrier progressiste, qui accuse l’Industrie des prisons d’être « une copie de l’Allemagne nazie par rapport au travail obligatoire et aux camps de concentration ».
Le Complexe de l’Industrie des prisons est une des industries dont la croissance est la plus élevée aux États-Unis d’Amérique du Nord, et ses investissements sont cotés à Wall Street. « Cette industrie multimillionnaire a ses propres expositions commerciales, ses conventions, ses sites web, ses catalogues pour commandes par correspondance et par Internet. Il y a également des campagnes directes d’annonces, des sociétés d’architecture, des entreprises de construction, de cabinets d’investisseurs de Wall Street, des sociétés d’approvisionnement en plomberie, des sociétés qui fournissent des repas, du matériel de sécurité à l’épreuve des balles, des cellules capitonnées d’une grande variété de couleurs ».
D’après le Left Business Observer, l’Industrie fédérale des prisons produit 100 % de l’ensemble des casques militaires, porte-munitions, gilets pare-balles, cartes d’identité, chemises et pantalons, tentes et gourdes. Outre le matériel de guerre, les travailleurs des prisons produisent 98 % du marché entier des services d’assemblage d’équipements, 93 % des peintures et pinceaux des peintres, 92 % de l’ensemble des services d’aménagement de cuisines, 46 % de tous les équipements personnels, 36 % des ustensiles ménagers, 30 % des aides auditives, micros et haut-parleurs, 21 % de l’ensemble des meubles de bureau. Des pièces d’avions, du matériel médical et bien d’autres choses encore : cela va même jusqu’à l’élevage de chiens pour guider les aveugles.
Sous le crime croît la population carcérale
Selon les organismes de défense des droits de l’homme, les facteurs qui augmentent le potentiel de bénéfices pour ceux qui investissent dans le Complexe industriel des prisons sont les suivants :
– L’emprisonnement de délinquants pour des crimes non violents et l’imposition de longues peines de prison pour la possession de quantités microscopiques de drogues illégales. La loi fédérale exige cinq ans de prison, sans droit à la libération sur parole, pour la possession de 5 grammes de crack ou de 3 onces et demie d’héroïne et 10 ans pour la possession de moins de deux onces de cocaïne cristallisée ou crack. Une peine de 5 ans est imposée pour la possession de 500 grammes de cocaïne en poudre, soit 100 fois plus que la quantité de cocaïne cristallisée pour la même peine. La grande majorité de ceux qui utilisent de la cocaïne est blanche, de classe moyenne ou supérieure. Ceux qui utilisent plus le crack sont les Noirs et les Latinos. Au Texas, on peut être condamné à jusqu’à deux ans de prison pour la possession de quatre onces de marijuana. Ici à New York, la loi antidrogue promulguée en 1973 par Nelson Rockefeller impose une peine obligatoire qui va de 15 ans à la perpétuité pour la possession de 4 onces de toute drogue illicite.
– La promulgation, dans treize États, de la « trois chefs d’accusation » {prison à perpétuité pour toute personne convaincue de trois félonies}, a nécessité la construction de 20 nouvelles prisons. Un des cas les plus remarquables relatifs à cette mesure est celui d’un prisonnier qui, pour avoir volé une voiture et deux bicyclettes, a reçu trois peines de 25 ans.
– L’allongement des peines
– La promulgation de lois qui exigent des peines minimales, quelles que soient les circonstances
– La grande expansion du travail des prisonniers, qui procure des bénéfices incitant à emprisonner davantage de gens, pour des périodes plus longues
– L’augmentation des sanctions contre ceux qui sont déjà prisonniers pour prolonger leurs peines au-delà de la peine initiale.
Histoire du travail dans les prisons des États-Unis
Le travail des prisonniers trouve ses racines dans l’esclavage. Depuis la Guerre civile de 1861, époque à laquelle un système de « location de prisonniers » a été mis en œuvre pour perpétuer la tradition de l’esclavage. Les esclaves libérés ont été accusés de ne pas respecter leurs obligations de métayer (travailler la terre du patron en échange d’une partie de la récolte) ou de petits larcins — très rarement prouvés — puis ils ont été « loués » pour récolter le coton, travailler dans les mines et construire des chemins de fer. En Géorgie, de 1870 à 1910, 88 % des condamnés loués étaient des Noirs.
En Alabama, 93 % des mineurs « loués » étaient des Noirs. Au Mississippi, une grande exploitation de prisonniers, semblable aux anciennes haciendas esclavagistes, a remplacé le système de location de condamnés. L’infâme hacienda Parchman a existé jusqu’en 1972. Pendant la période qui a suivi la Guerre civile, les lois Jim Crow de ségrégation raciale ont été imposées dans tous les États, décrétant par mandat la ségrégation dans les écoles, les logements, les mariages et de nombreux autres aspects de la vie.
« Aujourd’hui, un nouvel ensemble de lois, à caractère raciste marqué, impose le travail d’esclave et les ateliers de la faim dans le système pénal de justice, par l’intermédiaire de ce que l’on appelle le Complexe industriel des prisons », selon l’analyse du Left Business Observer. Qui investit ? Au moins 37 États ont légalisé le recrutement de prisonniers par des sociétés privées, qui montent leurs opérations au sein des prisons des États. Sur la liste des entreprises clientes figure la fine fleur des entreprises des États-Unis : IBM, Boeing, Motorola, Microsoft, AT&T, Wireless, Texas Instrument, Dell, Compaq, Honeywell, Hewlett-Packard, Nortel, Lucent Technologies, 3Com, Intel, Northerm Telecom, TWA, Nordstrom, Revon, Macy’s, Pierre Cardin, Target Stores, et beaucoup d’autres encore. Toutes ces sociétés sont enthousiasmées par le boom économique engendré par le travail des prisonniers. Rien qu’entre 1980 et 1994, les gains produits sont passés de 392 millions à 1,31 milliard.
Les travailleurs internés dans les prisons d’État reçoivent généralement le salaire minimum, mais dans certains États comme le Colorado, les salaires atteignent 2 dollars l’heure. Dans les prisons privées, la rémunération peut être de 17 centimes de l’heure pour un maximum de six heures par jour, ce qui donne un salaire de 20 dollars par mois. Le maximum sur l’échelle des salaires est celui versé à la prison CCA du Tennessee, qui est de 50 centimes de l’heure pour un travail qualifié de « highly skilled positions », poste hautement qualifié. Avec de tels prix, il n’est pas surprenant que les prisonniers considèrent comme très généreux les salaires versés dans les prisons fédérales.
« Là, tu peux gagner 1,25 dollar de l’heure et travailler huit heures par jour, parfois faire des heures supplémentaires. On peut envoyer chez soi jusqu’à 200 ou 300 dollars par mois ». Grâce au travail dans les prisons, les États-Unis sont de nouveau attrayants pour les investissements dans des travaux qui n’étaient conçus que pour le Tiers Monde. Une société qui opérait dans une maquiladora du Mexique a arrêté toutes ses activités pour les transférer vers la prison de l’État de Californie, à San Quenton. Au Texas, une usine a renvoyé ses 150 travailleurs et engagé les services d’ouvriers/prisonniers de la prison privée de Lockhart, Texas, où sont également assemblés des circuits imprimés pour des sociétés comme IBM et Compaq. Le représentant de l’État de l’Orégon, Kevin Mannix, a exhorté il y a peu la société Nike à rapatrier sa production d’Indonésie vers son État natal, en précisant aux fabricants de chaussures qu’ils « n’auraient pas de frais de transport ; nous vous offrons le travail compétitif de la prison (ici) ».
Les prisons privées
La privatisation des prisons a commencé à prendre de l’ampleur en 1980, sous les gouvernements de Ronald Reagan et de Bush père, mais elle a atteint sa croissance maximale en 1990, sous Bill Clinton, quand les actions de Wall Street se vendaient comme des petits pains. Le programme de Clinton en faveur de la réduction du personnel fédéral a amené le Département de la Justice à sous-traiter à des sociétés de prisons privées l’emprisonnement des travailleurs sans papiers et des prisonniers de haute sécurité. Les prisons privées représentent le secteur le plus puissant du Complexe industriel des prisons.
On compte quelque 18 sociétés gardant 10.000 prisonniers dans 27 États. Les deux plus grandes sont la Corporation correctionnelle d’Amérique (CCA) et la Wackenhut, qui contrôlent 75 %. Une prison privée reçoit un montant garanti d’argent pour chaque prisonnier, indépendamment de ce que coûte l’entretien du prisonnier. D’après l’administrateur des prisons privées de Virginie, Rusell Boraas, le « secret de l’eploitation à faible coût est d’avoir un nombre minimum de gardes pour un nombre maximum de prisonniers ». La CCA possède une prison ultramoderne à Lawrenceville, en Virginie, dans laquelle cinq gardiens assure le tour de jour et deux le tout de nuit, pour 750 prisonniers. Dans les prisons privées, on déduit des peines « le temps de bonne conduite » mais en cas d’infraction, on ajoute 30 jours aux peines, en d’autres termes, davantage de profits pour la CCA. D’après une étude des prisons au Nouveau-Mexique, on a découvert que des prisonnières de la CCA avaient perdu en moyenne huit fois plus de « temps de bonne conduite » que dans les prisons exploitées par l’État.
Importation et exportation de prisonniers
Le profit est tel aujourd’hui qu’il existe un nouveau négoce : l’importation de prisonniers condamnés à de longues peines, c’est-à-dire, les pires criminels. Tandis qu’un juge fédéral décidait que la surpopulation des prisons du Texas était un châtiment cruel et exceptionnel, la CCA signait des accords avec les alguaciles (autorités locales) de comtés pauvres en vue d’y construire et d’y exploiter de nouvelles prisons, et de se partager les bénéfices.
D’après l’Atlantic Monthly (décembre 1998), ce programme a été soutenu par des investisseurs de Merrill-Lynch, Shearson -Lehman, American Express et Allstate, et l’opération s’est répandue dans toute la région rurale du Texas. Le gouverneur Ann Richards a suivi l’exemple de Mario Cuomo à New York et construit tant de prisons d’État qu’elle a noyé le marché, ce qui a réduit les bénéfices des prisons privées.
Étant donné qu’une loi signée par Clinton en 1996, —qui a mis fin aux supervisions et aux décisions par les tribunaux— a entraîné un encombrement des prisons et l’apparition de conditions de violence et d’insécurité, les sociétés de prisons privées du Texas ont commencé à passer des contrats avec d’autres États dont les prisons étaient très encombrées, proposant un service de « location de cellule » dans les prisons de la CCA dans les petits villages texans. La commission de l’acheteur de lits est de 2,50 à 5,50 dollars par jour. Le comté touche 1,50 dollar par prisonnier.
Statistiques
97 % des 125 000 prisonniers fédéraux sont des délinquants non violents. On estime que plus de la moitié des 623 000 détenus des prisons municipales ou des comtés sont innocents des crimes qu’on leur impute. Sur ce chiffre, la grande majorité est en attente de jugement. Deux tiers du million de prisonniers d’État ont commis des délits non violents. 16 % des deux millions de détenus souffrent de l’une ou l’autre maladie mentale.
Source : Rebelion (Traduit de l’espagnol par ARLAC) Juillet, 2007