L’autruche vient de se faire enculer

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Par Virginie Lou-Nony *

Que chacun d’entre nous ait vécu les attentats du 7 janvier comme un coup de poing dans la gueule, c’est une évidence pour tous, lecteurs de Charlie ou pas, ou comme moi ex-lecteurs gourmands et assidus devenus abstinents à la fin des années 90 pour des raisons qu’Olivier Cyran explique parfaitement ici. Que la société entière manifeste son rejet viscéral de la violence armée contre l’imprescriptible liberté de pensée, rien de plus rassurant.

Ce qui est moins compréhensible, c’est qu’on soit surpris par un événement de cette nature.

On a diagnostiqué depuis quarante ans le « problème des banlieues ». Depuis quarante ans on sait que se combinent, dans ces lieux de relégation à l’intérieur du territoire, des problèmes d’urbanisme, de transport, d’aménagement, des phénomènes de ghettoïsation et un chômage massif. Des sociologues, des journalistes ont enquêté, écrit des bouquins, des rapports sur l’exil intérieur, le sentiment d’exclusion des enfants de ces immigrés qu’on est allé chercher au fond de leurs campagnes algériennes pour les mettre à la chaîne et les laisser sur le carreau quand le capitalisme financier a démantelé la production industrielle en Europe. On a écrit des rapports sur les problèmes de langue, d’apprentissage et par conséquent de repères dans la vie collective générés par ces conditions de vie.

Quelles réponses ont apportées les fiers cerveaux qui nous gouvernent à tant de précautionneuses analyses ? Ils ont renforcé l’exclusion – on ne parle des banlieues que quand on y brûle des bagnoles, et aussitôt on remet le couvercle sur la question –, et laissé à l’extrême droite le discours sur ces difficultés, discours évidemment réducteur, ethnique, raciste, et beaucoup plus apte à pénétrer une cervelle formatée par TF1 qu’une analyse sociologique, surtout si, en plus de la brutalité sans nuance du propos, on se pare des plumes de « la lutte contre la pensée unique ».

Depuis le milieu des années quatre-vingt, je vais régulièrement dans les banlieues pour faire écrire en atelier des jeunes gens de 15 à 20 ans. Je passe sur la somme de souffrance endurée par ces êtres qui, malgré leur jeunesse, n’ont pas l’avenir devant eux, sur la honte qu’ils portent – honte d’être le basané de service qui va se faire contrôler 4 fois par jour, qui habite là, dans cette banlieue éloignée de tout, mal entretenue, décrépite – « Les immeubles de ma ville sont malades » écrivait joliment une jeune trappiste. Je passe aussi sur la difficulté de vivre entre deux langues – même si la plupart des jeunes se débrouillent avec maestria du problème.

On ne peut pas en dire autant de la question – cruciale pour tout être humain – de l’identité. Ils sont français pour la plupart, nés en France. Mais aux yeux des autorités, représentées pour eux par la police, ils sont « de type maghrébin », « immigrés de la deuxième génération » (en dépit de son imbécillité, la formule fait florès) – sans parler de l’insulte « racaille », servie par un nanti né avec une cuillère en argent dans la bouche, qui au sommet de l’État s’est employé à siphonner les fonds publics mais court toujours, libre lui, tandis que les petits vendeurs de shit qui n’ont que cette activité pour donner de l’argent à la famille se font coffrer par un tribunal poussant en choeur des hurlements d’orfraie.

En conclusion, il est clair pour eux qu’ils sont Français mais en réalité ne sont pas Français. Ils ne sont pas Algériens non plus, ni Marocains ni Comoriens – la plupart n’ont jamais vu la terre de leurs parents, et ils n’en parlent qu’avec difficulté la langue.

Ni de là-bas, ni d’ici, qui sont-ils ?

On leur souffle : musulman.

Musulman ? Ça, c’est chouette ! Plus de problème de frontière ! Non seulement il y a des musulmans dans tous les pays du monde mais cette identité-là leur ôte du pied l’épine qui les empêche de marcher depuis leurs premiers pas. Une identité transfrontalière, planétaire, comment refuser cette aubaine ? Il suffit d’un foulard, d’une prière hebdomadaire à la mosquée, et hop ! le tour est joué.

Sauf que l’autruche se change en aigle et pousse des hurlements comme les dignités offensées des tribunaux, Comment ! Le voile ! Signe de soumission de la femme ! Interdit ! Des mosquées ? Hors de question ! Laïcité !

Bon, d’accord, il y a des croix sur toutes les collines, sur toutes les places de village, et pour moi qui ne suis pas de culture chrétienne mais athée, d’une tradition bien plus ancienne que la chrétienté et pas moins européenne, cette exhibition constante de la morbidité catho me donne des boutons, passons. La croix, d’accord, le foulard, pas d’accord. Les femmes françaises ne portent pas de foulard, elles sont les égales des hommes, la preuve il n’y a jamais eu en deux siècles et demi de République une présidente à la tête de l’État, le milieu politique est le plus atrocement sexiste qui soit, 10% de femmes sont ou ont été victimes de violences conjugales, sans parler du harcèlement sexuel au boulot, etc., passons, passons pudiquement, la femme française est l’égale de l’homme et tu vas me faire le plaisir de retirer ce torchon de tes cheveux.

Pendant ce temps, à la mosquée qu’on a refusé de construire et qui se planque dans un garage, d’autres qui ne sont pas des enfants de chœur ouvrent à ces jeunes sans avenir un avenir glorieux : mourir.

Mourir pour le Prophète ! Ça c’est une idée.

Le Midi Libre, haut lieu de la pensée contemporaine, se demandait récemment pourquoi, de Lunel, six jeunes gens sont partis faire le djihad en Syrie et y ont trouvé la mort. Lunel, bourgade de 25 000 habitants dans l’Hérault, maire classé « divers droite ». Rien à signaler, semble-t-il. Sauf qu’on ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi ces jeunes Français, au lieu de rêver aux filles ou aux garçons comme les garçons de leur âge, et à une vie tranquille au soleil de l’Hérault, ont préféré courir là-bas à une mort certaine. Cette question mériterait une enquête, et pas seulement une enquête de police évidemment. Le Figaro préfère à l’enquête l’émotion : « Lunel, traumatisée par le djihad ».

On s’étrangle.

La thèse implicite ? Lunel les aimait bien, ces enfants un peu basanés et assez malpolis. Seulement voilà, un méchant barbu à la mosquée les a abusés et envoyés à la mort. On fait l’impasse au passage sur tout le reste ci-dessus évoqué, sur l’interminable conflit israélo-palestinien jamais réglé pour cause de complaisance à l’extrême droite israélienne (leurs barbus à eux sont supportables, on ne sait pas pourquoi), sur la guerre en Irak et ses conséquences, l’implication contestable et contestée de la France « un pays de liberté, pluraliste, laïc », dixit Le Monde, dans cette non moins interminable guerre initiée par Bush et la droite américaine.

Je ne compte pas sur les aigles qui nous gouvernent pour apporter des réponses un peu moins sottes à la complexe question des banlieues, d’autant qu’après avoir laissé le champ libre à l’extrême droite elle a raflé la mise. Ils sont de toute façon trop préoccupés par la conservation de leurs prébendes pour oser une politique audacieuse (il faut voir avec quel aplomb ce Valls, hier pourfendeur des Roms pour vice originel, appelle aujourd’hui à l’unité nationale ! Comment ce Hollande droit dans ses bottes malgré sa trahison et l’échec magistral de sa politique tire les marrons du feu, « Paris, capitale du monde » !).

Je rêve qu’un peu de compréhension supplante l’amalgame, qu’un vrai désir de savoir prenne le relai de l’émotion, nous aide à faire notre deuil de ces grandes figures de notre culture disparues, à faire notre deuil aussi des morts anonymes, inconnus, des êtres humains qui ont eu la malchance de se trouver sur le passage de brutes fanatisées.

Je rêve en somme que cette politique qu’on prête à l’autruche – une légende, d’ailleurs – de se mettre la tête dans le sable en découvrant ses arrières, cesse d’être une norme gouvernementale : car le problème des banlieues n’est qu’une facette de cet autisme. Piketty en dit autant des choix économiques qui ne concernent pas, eux, 5 millions d’habitants des « quartiers » mais 65 millions de Français et 742,5 millions d’Européens. Et les millions de citoyens qui s’insurgeaient contre le ralliement des gouvernants de leur pays aux choix stratégiques de l’OTAN et n’ont pas plus été entendus ne se réjouissent évidemment pas d’avoir eu raison : quand la République fait l’autruche, c’est le sang des citoyens qui coule.

* Virginie Lou-Nony est Ecrivain, initiatrice d’ateliers d’écriture, présidente de l’association L’Ermitage à Bédarieux

Source :  Blog Médiapart 11 janvier 2015

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Pour que vive l’esprit du 11 janvier

JamesAprès l’attentat contre « Charlie Hebdo » et l’exceptionnelle mobilisation du 11 janvier, il est difficile pour chacun d’entre nous de reprendre une vie normale. La réaction à de tels événements ne peut pas se limiter au seul sursaut citoyen, aussi fort et emblématique soit-il. La prise de conscience doit se poursuivre, pour redonner du sens au fameux vivre-ensemble. Une fois l’émotion retombée, il faut la transformer en actions de fond, durables et à la hauteur des enjeux. Le débat a besoin de s’engager au plus vite, tout le monde doit y participer. Et il y a urgence, afin que la période qui s’annonce n’attise pas les peurs, ne nourrisse pas les exclusions et ne fasse pas l’amalgame inacceptable entre terrorisme et islam.

L’art difficile du débat – Attention toutefois à ce que la réponse ne soit pas uniquement sécuritaire, même si ce volet est indispensable. Contrairement à l’Amérique post-11-Septembre, évitons le piège d’un « Patriot Act » à la française, qui doterait l’Etat de trop larges moyens de surveillance, sans transparence. D’autres leviers existent, qu’il nous faut mobiliser.

La réponse à la haine passe forcément par une lutte renforcée contre la radicalisation, en prison mais pas seulement. La première priorité est celle de l’école, avec la délicate tâche d’apprendre aux élèves l’art difficile du débat et du respect de l’autre. Les actions de prévention et de civisme, l’insertion et l’emploi, l’éducation populaire, les projets autour de la mémoire, la culture et le dialogue, la politique de la ville sont indispensables pour améliorer le vivre-ensemble.

Rôle des collectivités territoriales – Les collectivités sont en première ligne de ces différents combats. Dans une tribune publiée dans « La Gazette » , une fonctionnaire territoriale les appelle avec raison à s’interroger sur leur rôle au service de l’intérêt général et de la défense des principes républicains. « Oui, les politiques publiques mises en œuvre par les collectivités ont le pouvoir de faire évoluer les choses, lance-t-elle. Elles ont cette capacité d’amener les citoyens à se construire une identité et des opinions. »

Un constat d’autant plus vrai dans les quartiers, comme le souligne l’association Ville et banlieue, qui plaide notamment pour développer la participation des citoyens et donner les moyens de « faire ensemble ». La ville de Strasbourg va par exemple organiser une « conférence citoyenne » chargée d’élaborer des propositions concrètes pour éviter que la prise de conscience ne s’essouffle.

L’esprit du 11 janvier doit perdurer.

Source : La Gazette France 19/01/2015

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Aurel : « L’humour dérange »

Le dessinateur Aurel livre ses sentiments après l’attentat et raconte son histoire personnelle avec Charlie Hebdo.

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Lendemain de l’attentat, encore la sidération… J’ai fait un dessin hier soir disant qu’on ne pouvait pas pleurer, parce que les larmes sur un dessin, ça fait baver l’encre… J’ai dessiné ça sur un coin de bureau… Je pensais surtout aux infos qui tombaient sans arrêt, aux rassemblements qui se préparaient… Ce dessin n’était qu’une première idée. Mais, c’est vrai, les larmes ont du mal à sortir. Elles sont comme glacées. Il faut pourtant continuer à dessiner… C’est normal qu’on sollicite les dessinateurs parce qu’ils ont payé un lourd tribut dans cet assassinat du 7 janvier contre Charlie Hebdo. Cela étant, ils ne sont pas seuls à être morts. C’est tout un journal que leurs assassins voulaient tuer. C’est à la liberté de la presse qu’ils s’en sont pris. C’est pourquoi les rassemblements me paraissent plus forts que nos dessins. On dessine pour rendre hommage à nos copains, mais on n’est pas plus habilités que d’autres à défendre la parole citoyenne. Cela concerne tout le monde.

Les caricaturistes sont-ils plus une cible que les autres ? Peut-être. Parce qu’on se moque. Et les gens n’aiment pas qu’on se moque. On fait de l’humour. Or, l’humour dérange. Et pas seulement le radicalisme religieux ! Je n’arrive pas à me sortir de la tête plusieurs situations où l’humour a été mal compris. La société a changé. Dans un avant que je n’ai pas connu, l’humour avait plus de place me semble-t-il. L’avènement d’Internet a dû changer beaucoup de choses, y compris pour des abrutis qui y ont trouvé à la fois un exutoire et une caisse de résonance. Ça a donné des ailes à des gens raidis contre l’humour. On les entendait moins auparavant.

Je n’ai jamais travaillé à Charlie Hebdo. J’aurais bien aimé quand j’ai commencé ! J’en étais grand lecteur au lycée. Pour moi, seul Charlie existait. C’était aussi l’endroit où il y avait le plus de dessinateurs qui travaillaient. C’est Tignous qui m’a mis le pied à l’étrier. Quand j’avais 18-19 ans, à Montpellier, j’allais montrer mes dessins aux dessinateurs de Charlie que je croisais sur des festivals. À chaque fois, ils me disaient : « Va voir Tignous, il est de bon conseil. » Je l’ai rencontré en 2001, quand Charlie a fait la tournée des grandes villes dans le cadre de la campagne municipale, il était venu à Montpellier présenter leur supplément. Il m’a dit : « Tes dessins n’ont pas le niveau d’être publiés en presse nationale, essaie d’abord en presse locale. Ils peuvent avoir besoin de quelqu’un sur place. » Comme il était justement en train de discuter avec des gens de la Marseillaise, il leur a demandé s’ils n’avaient pas besoin d’un dessinateur.

Quelques jours après, j’allais à la Marseillaise. Et c’est comme ça que j’ai publié mes premiers dessins, grâce à Tignous. Après, nos liens sont restés très forts : je lui montrais mes dessins, il m’envoyait balader parce qu’il ne les trouvait pas très bons. Mais comme je revenais à la charge et que je n’étais pas dépité par ses critiques, il s’est dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. Il m’a encouragé. J’ai commencé à venir à Charlie, à Paris, aux réunions de bouclage, pour faire mes dessins avec les autres. Aucun n’est jamais paru, pas encore assez bons, en tout cas pour Philippe Val, qui avait alors le final cut… Par la suite, mon chemin s’est éloigné de Charlie. Sans doute, notamment, parce que j’ai commencé à publier ailleurs. Petit à petit, le temps passant, je me suis rendu compte que je n’était pas toujours d’accord avec certaines de leurs approches. Je suis plutôt de l’école « pas de côté » que « coup de poing ». Mais il en faut pour donner dans le coup de poing !

Et puis en 2008, dans le conflit Charlie-Siné, j’ai soutenu Siné. Auparavant, dans l’affaire des caricatures, j’ai soutenu leur publication dans Charlie. Pour moi, les seules limites en dessin sont celles fixées par la loi, quoi que l’on pense des dessins incriminés : pas de diffamation, pas de racisme, pas d’atteintes à la vie privée… C’est la référence commune, celle qui permet le vivre-ensemble. Dans l’affaire des caricatures, la justice a tranché.

On peut trouver que des dessins de Charlie ne sont pas drôles ou qu’ils n’apportent rien, cela fait partie du débat démocratique. Tant que l’on reste dans les limites de la loi, chacun dessine en fonction de ses convictions. Si certains veulent interdire le blasphème, qu’ils déposent une loi, on en discutera.

En tuant les dessinateurs de Charlie, leurs assassins ont voulu tuer un symbole. Mais je ne vais pas vêtir plus qu’avant ma cape de défenseur de la liberté d’expression. C’est le rôle de tout un chacun !

Source ; Politis 11 janvier 2015

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Pervers narcissiques : « Les personnes les plus intelligentes sont les plus exposées »

(Illustrations Catherine Meurisse

Dans votre manuscrit, vous analysez longuement la relation d’emprise, véritable « main basse sur l’esprit » selon le psychanalyste Saverio Tomasella, qui permet de pendre le pouvoir sur quelqu’un. En quoi consiste-t-elle ?

Nous pourrions le définir en un seul mot : « décervelage ». Le processus en œuvre dans le décervelage consiste en une perte progressive des capacités psychiques d’une personne soumise à des manipulations quotidiennes qui agissent comme des micros agressions. Le poison est instillé à dose homéopathique. Le manipulé devient peu à peu inapte à opérer la distinction entre ce qui est bon ou mauvais pour lui et n’a pas conscience de ce « décervelage ». Incapable de discernement, privé de ses capacités d’analyse, de son esprit critique et de son libre arbitre, il obéit aux injonctions du manipulateur sans résistance. D’où la passivité qui caractérise une personne assujettie. Par ailleurs, la relation d’emprise est encore mal analysée, il en résulte des conclusions erronées et de nombreuses idées reçues qui sont fausses.

Comme le fait de penser que les personnes manipulées sont « faibles » ?

Tout à fait. Ce qu’elles ne sont pas. Ce sont même souvent les personnes les plus « intelligentes », dans le sens de « brillantes », qui sont paradoxalement le plus « sensibles » (ou les plus exposées) aux techniques de manipulation. Philippe Breton, l’un des meilleurs spécialistes français de la parole et de la communication, explique cela dans son livre, intitulé : « La parole manipulée » (édition La Découverte), récompensé en 1998 par le prix de philosophie morale de l’Académie des sciences morales et politiques. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la manipulation instaure une relation d’emprise totalement asymétrique, d’autant plus forte qu’elle s’inscrit sur le long terme. Il n’y a aucune égalité entre un manipulateur et sa cible. Dans sa version la plus féroce, il s’agit d’une prédation dont l’ »intentionnalité » est totalement éludée par la majorité des analystes qui se penchent sur ces questions là.

Mais nous commençons aujourd’hui à mieux connaître ces processus grâce aux travaux de certains neuropsychiatres, comme le docteur Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, qui décrivent comment le mécanisme de disjonction opère chez une personne traumatisée. Il se produit exactement la même chose chez quelqu’un soumis à des agressions psychiques répétées. Ce qui agit dans ce cas n’est pas l’intensité du vécu traumatique mais sa répétitivité. Ce que nous enseignent ces recherches corrobore la notion de « décervelage » décrite par le psychanalyste Paul-Claude Racamier, découvreur de nombreux concepts et néologismes parmi lesquels celui de la perversion narcissique. Nous savons désormais comment fonctionnent les circuits neuronaux d’auto-inhibition d’une personne manipulée. Cette auto inhibition se traduit par un phénomène d’autodestruction dont les conséquences physiologiques peuvent être très graves. Le décervelage ne représente que la phase préalable d’une dévitalisation dont les effets se répercutent sur la santé mentale et physique du manipulé.

Comme souvent, la pluridisciplinarité favoriserait une meilleure compréhension des choses…

Oui. Je pense que pour aller encore plus loin dans la connaissance de cette problématique il serait nécessaire d’établir ce que le sociologue Edgar Morin appelle des « reliances » interdisciplinaires. Cela consiste à regrouper les connaissances de diverses disciplines telles la psychanalyse, la psychologie de la communication, les neurosciences, l’anthropologie, la sociologie, etc. qui toutes étudient la manipulation, la relation d’emprise et les conséquences de ces dernières sur les individus. Bref, ce champ d’investigation reste encore à défricher d’autant que des découvertes récentes effectuées dans le domaine de la biologie moléculaire et génétique viennent, elles aussi, étayer la thèse que des « agents stresseurs », tels que certaines manipulations, détériorent nos gènes et les rendent « muets ».

Vous écrivez que « la manipulation altère profondément la personnalité du manipulé ». En quoi consiste cette altération ?

Du fait de l’action du « décervelage », le manipulateur pourra dès lors « imprimer » son mode de pensée chez le manipulé exactement comme on grave un nouveau fichier sur un disque CD vierge. De nouveaux comportements vont alors apparaître et ces « transagirs », comme les nomme Paul-Claude Racamier, agiront tels des cliquets antiretour dans l’évolution de la personne manipulée. Selon la théorie de l’engagement empruntée à la psychosociologie, l’individu réajuste son système de pensée pour le rendre cohérent avec ses agissements. Cette réorganisation psychique provoque des dissonances cognitives chez la personne manipulée qui se trouve alors en conflit de loyauté entre ce que la manipulation lui « impose » de faire et les valeurs morales que ces nouveaux comportements transgressent.

Or, le conflit de loyauté est, selon Ariane Bilheran, psychologue clinicienne auteur de nombreux ouvrages sur la question des violences psychologiques, le mode opératoire le plus fondamental de la torture. Toutefois, pour que le manipulé ne puisse pas retrouver ses capacités psychiques, l’état de confusion mentale doit être soigneusement entretenu. Un des meilleurs moyens pour y parvenir réside dans l’utilisation du discours paradoxal que je formule ainsi : « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais et surtout puissiez-vous ne rien comprendre à ce que je vous raconte de manière à ce que, quoi que vous pensiez, quoi que vous disiez ou quoi que vous fassiez, je puisse toujours avoir raison ». Ce type de communication, qui tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires de la personnalité du manipulé, génère des conflits de loyauté et est « schizophrénogène ». Pour le dire plus simplement, ce genre de communication rend « fou ».

Anne Crignon

Source Le Nouvel Obs 30/03/2011

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La région Languedoc-Roussillon pôle national de l’immigration

455443-558024Histoire. Susana Dukic compose un récit passionnant sur l’Histoire des hommes et des femmes migrants en s’intéressant aux modes de vie qui composent notre identité collective.

Susana Dukic historienne chercheuse coopérante à l’ISCRA méditerranée signe la synthèse historique  « L’immigration en Languedoc-Roussillon du XIXe siècle à nos jour ».

A partir de quelle matière avez-vous effectué vos recherches ?

Je me suis appuyée sur une masse de connaissances disponibles sur l’immigration dans la région provenant de bases de données comme celle de la Bnf, de bibliothèques universitaires ainsi que de travaux non publiés.

Ce qui permet de faire immerger des aspects oubliés comme celui des femmes ?

Oui, on a longtemps cru que l’immigration était une histoire d’hommes venus pour vendre leur force de travail face à un appareil productif qui en avait besoin ; une forme de recours rapide, efficace, moins cher et souple pour les employeurs et les pouvoirs publics. En réalité il y a toujours eu plus ou moins 40% de femmes qui pèsent sur la trajectoire de leur mari ou de leur frère mais sont restées un point aveugle de l’historiographie.

On assimile souvent la population étrangère à une main-d’œuvre complémentaire comment définissez vous l’immigration ?

Ce peut être une situation qui correspond au déplacement d’une personne qui franchit une frontière mais dans le cas des déplacements coloniaux par exemple cela ne fonctionne plus. Les descendants d’immigrés représentent  en France un habitant sur quatre. Le terme immigré revêt des définitions variables selon à qui on l’applique. Je pense qu’un immigré est avant tout quelqu’un perçu comme tel. On est immigré dans le regard de l’autre.

Comment avez-vous abordé les nationalités concernées sur deux siècles d’Histoire ?

On est pour l’essentiel sur une immigration de voisinage avec des flux importants en provenance de d’Espagne liés aux soubresauts politiques de la monarchie puis la guerre civile et d’Italie liés à la dépression agricole. Les vagues migratoires arrivent différemment dans la Région. L’Histoire de l’immigration est liée à l’économie de production comme la viticulture ou l’exploitation minières dans le Gard ou portuaire à Sète. L’immigration est également favorisée par les crises démographiques comme à la fin de la Première guerre mondiale. Au lendemain de la Seconde guerre, on assiste à de nouvelles vagues d’immigration en provenance d’Espagne et du Portugal mais aussi des pays en voie de décolonisation. L’Algérie et le Maroc, renouvellent la composition de la population régionale.

Vous évoquez aussi les tentions xénophobes parfois attisées par la presse…

A la fin du XIXe, le sentiment national français s’est développé et l’immigration se pose comme une question politique. Dans le même moment, la presse s’en saisit. Le phénomène resurgit avec la crise des années 30 puis dans les années 90 dans le contexte mis en œuvre par la politique d’intégration.

Quels sont les enjeux de mémoire de l’immigration au niveau régional ?

Les pouvoirs publics se sont saisis tardivement des histoires de l’immigration. La commémoration de la Retirada par la Région il y a quelques années a renvoyé l’image d’une vague migratoire méritante et très bien reçu par la  communauté concernée mais ce n’est pas sans danger car cela peut renvoyer aux autres qu’ils ne font pas suffisamment d’efforts alors que le contexte n’est pas le même.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Immigrés espagnols. Photo Paul Lancrenon  Susana Dukic. Photo Rédouane Anfoussi

Deux siècles d’immigration en L-R

Dans l’optique d’ouverture de la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration, les pouvoirs publics avaient lancé un programme de recherche coordonné par Gérard Noiriel pour réaliser une synthèse historique régionale de l’immigration. Le projet a été gelé mais l’historienne Susana Dukic l’a mené à terme. En 2011, la DRAC L-R et le Conseil Régional ont eu l’heureuse idée de soutenir le projet de publication de cette synthèse historique.
L’immigration en Languedoc-Roussillon est un ouvrage qui retrace l’Histoire de centaines de milliers d’immigrants qui se sont succédé de façon temporaire ou définitive dans la région sur plus de deux siècles.

En matière d’immigration le Languedoc-Roussillon présente un certain nombre de singularités : alors qu’au niveau national, le recours à la main-d’œuvre étrangère est calqué sur les rythmes de la production industrielle, l’immigration en Languedoc-Roussillon est liée au travail de la terre en général et de la vigne en particulier. La région constitue un des pôles nationaux de l’immigration au XXe siècle, en particulier durant l’entre de deux guerre. Elle se singularise enfin par la prépondérance de l’immigration d’outre-méditerranée durant près de 150 ans, et, plus récemment par le poids de l’immigration marocaine.

L’ouvrage conclut sur le poids des discriminations, que des enquêtes sociologiques conduites dans la région ont démontré dès le début des années 1990, et questionne le sens des projets d’action culturelle en lien avec les mémoires des immigrations régionales qui s’y sont multipliées ces dernières années. Un ouvrage de référence qui propose un état des connaissances dans un style accessible aux étudiants, aux professionnels et plus largement à tous les citoyens que la question intéresse.

Disponible aux éditions Trabucaire au prix de 15 euros.

Source : L’Hérault du Jour :

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