Cinéma: Grandpuits et petites victoires

Blocage de la raffinerie à Grandpuits en octobre 2010

Olivier Azam présente ce soir en avant-première nationale son film Grandpuits et petites victoires. Ce film événement qui renoue avec l’histoire populaire française, nous replonge au cœur du conflit qui a mobilisé des millions de Français opposés à la réforme des retraites.

Il y a tout juste un an, alors que le gouvernement résiste aveuglement à un mouvement social de grande ampleur, les dépôts et raffineries de pétrole sont bloqués. Mi-octobre, près de 3 000 stations services sont en rupture de stock : on n’a pas vu cela depuis mai 68. Les grévistes de la raffinerie de Granpuits en Seine et Marne se retrouvent malgré eux sous les projecteurs des médias nationaux. Réquisitions, charges policières, propagande, le pouvoir concentre sa charge contre les raffineurs pour briser le conflit dans son ensemble.

« Quand on est arrivés avec la caméra, on a reçu un bon accueil des grévistes qui ont vite compris notre démarche grâce aux diffusions que l’on retransmettait sur le Net. Cela faisait 15 jours qu’ils subissaient les journalistes de la télé. Ils se sentaient trahis », témoigne le réalisateur. « A la différence du traitement quasi- direct que nous avons diffusé sur le Net, le film met en perspective la lutte en faisant des liens avec l’histoire sociale. Il revient sur la notion de grèves générales, rappelle comment s’est mis en place le système de  souscription en 1906. Certains grévistes ont découvert que leur action s’inscrivait dans une continuité

La démarche fait un usage public de l’histoire des mouvement sociaux. Elle décrypte l’actualité du rapport de classe. « Le film d’Olivier Azam est très construit. Il décrypte un mouvement en train de se construire et la stratégie patronale qui lui répond », analyse Jacques Choukroun qui assure la distribution du film avec sa société Les films des deux rives. La production est assurée par la Scop les Mutins de Pangée sans laquelle le film n’aurait pas vu le jour. Il ne bénéficie d’aucun soutien des chaînes de télé, ce qui le coupe d’autres sources de financement.

« Les films sur le monde du travail sont assez rares, indique Julien Collet le secrétaire de l’UL CGT de Montpellier qui participera ce soir au débat en présence de deux acteurs du mouvement de Grandpuits membre de la CGT Mines énergie. Les images de la télévision gomment généralement les sigles des organisations syndicales. L’image doit être consensuelle. On minimise la présence syndicale. Nous sommes partie prenante des débats qui parlent du monde du travail et  redonnent la parole aux gens. »

Nicolas Sarkozy a fait passer la réforme des retraites en force « comme un joueur de foot qui marquerait un but avec un revolver à la main. » Mais les français ne l’ont pas oublié. Grandpuits et petites victoires reste un élément du débat qui s’apprête à ressurgir prochainement dans la rue.

Jean-Marie Dinh

Ce soir à 19h45 au Cinéma Diagonal en présence du réalisateur. Le film sera également présenté à Sète et à Béziers. La sortie nationale aura lieu le 23 novembre.

Voir aussi : Rubrique Mouvements sociaux, Nouvelle donne des mouvement sociaux en Europe, Rubrique Cinéma, Tous au LarzacWe want sex equality, Rubrique Médias

Electrochoc

«Il y a crise quand l’ancien monde ne veut pas mourir et que le nouveau monde ne peut pas naître.» Cette définition du théoricien italien Antonio Gramsci s’applique à la lettre au moment de tension extrême que subissent la planète financière en général et le monde de la banque en particulier. De l’ancien monde, tout semble encore en place, ou presque. Près de deux décennies après le scandale du Crédit lyonnais, le drame de Dexia en témoigne jusqu’à la caricature : prise de risques inconsidérés, spéculation à coups de «produits» toxiques, tergiversation irresponsable des Etats, «stress tests» bidons et sauvetage public sans contreparties… Comme si chacun se refusait à tirer la moindre leçon de la catastrophe. Aucune mesure sérieuse d’encadrement et de contrôle des instruments financiers n’a été prise, ni en Europe ni aux Etats-Unis, depuis le sévère avertissement de 2008. Au moment où s’esquisse un nouveau plan de sauvetage des banques, cette fois à l’échelle européenne, il faut rappeler à tous qu’une banque est d’abord et avant tout un bien public. Les Etats ne sauraient mobiliser à nouveau des milliards d’euros sans exiger des règles nouvelles et, notamment, une place au conseil d’administration des établissements aidés. Nicolas Sarkozy s’y était refusé en 2008. Les peuples européens ne comprendraient pas aujourd’hui que nul ne soit en charge du rappel permanent et exigeant de l’intérêt général. La politique y joue son crédit. Le monde nouveau ne naîtra pas sans un électrochoc.

Vincent Giret (Libération)

 

Banque : L’Europe passe à l’action

Hier à Bruxelles, les Vingt-Sept se sont mis d’accord sur le principe de renflouer les établissements en difficultés. Sans encore évoquer de contreparties.

Panique à bord : après des mois de déni, les gouvernements européens, secoués par l’effondrement de la banque franco-belge Dexia, admettent enfin qu’il y a un énorme problème bancaire sur le continent. Hier, à Bruxelles, Angela Merkel a reconnu qu’il «est justifié, s’il y a un constat commun que les banques ne sont pas assez capitalisées, que l’on procède (à une recapitalisation), compte tenu de la situation actuelle sur les marchés financiers». En clair, pas question de croiser les doigts en espérant que la confiance revienne, comme voulait le faire Paris. «Pour les marchés, il est important qu’on aboutisse à des résultats, a martelé Merkel. Le temps presse et donc il faudrait que cela se fasse vite.»

Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, a pour sa part annoncé, dans un entretien au Financial Times, que les Vingt-Sept préparaient un plan destiné à renflouer les banques qui en ont besoin : «Il y a un sentiment d’urgence parmi les ministres des Finances. […] Le capital des banques européennes doit être renforcé afin de leur donner une marge de sécurité et ainsi de réduire l’incertitude», sur les marchés. Ce n’est pas encore un Plan Marshall pour les banques, mais ça commence à y ressembler.

Incendie. Les réunions des dirigeants européens vont s’accélérer ces prochains jours, non seulement pour enrayer l’incendie bancaire qui menace, mais aussi pour essayer d’apporter une réponse globale à la crise de la dette souveraine : réunion de la BCE aujourd’hui à Berlin, sommet franco-allemand dimanche, toujours à Berlin, puis Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement les 17 et 18 octobre… Cette fois, les capitales européennes semblent déterminées à éviter la cacophonie de l’automne 2008, lorsque l’Irlande avait garanti sans avertir personne les dépôts de ses épargnants, ce qui avait déclenché une belle panique. «Ce devra être un mouvement ordonné, transparent et égalitaire dans toute la zone», indique l’Elysée.

Merkel insiste aussi pour que la recapitalisation se fasse selon des «critères communs». «Si l’on renforce les banques, ce ne sera pas parce qu’elles sont intrinsèquement malades, mais parce que l’on n’arrive pas à résoudre la question de la dette de la Grèce. Il s’agit de témoigner d’une volonté collective de stabilisation du système financier européen», insiste l’Elysée. Pourtant, «la crise bancaire de 2007 est loin d’avoir été résolue, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe, comme le montre l’affaire Dexia, affirme Nicolas Veron, du centre de réflexions Bruegel. Certes, depuis, elle s’est transformée en crise de la dette et désormais les deux s’entretiennent réciproquement : c’est parce que les marchés doutent de la solvabilité des Etats qu’ils doutent de la solidité des banques.» Mais, selon Veron, le problème va bien au-delà d’une question de confiance des marchés : «Il faut qu’une autorité indépendante soit chargée d’identifier les maillons faibles, car il y en a, et qu’elle puisse les traiter en les recapitalisant ou en les restructurant.»

Car pour l’instant, les comptes des banques sont pleins de zones d’ombre que les «stress tests» de juillet n’ont pas permis de lever. En particulier, les établissements français souffrent, aux yeux des marchés, d’avoir conservé un effet de levier trop élevé dans leur bilan : ainsi, le total de bilan de BNP Paribas représente 27 fois ses fonds propres et ce multiple s’élève à plus de 50 pour la Société générale. En comparaison, les principales banques américaines affichent un ratio moyen de 10. Pour s’aligner, à périmètre constant, les banques européennes devraient augmenter leurs fonds propres de 360 milliards d’euros…

Prix d’Ami. La recapitalisation qui s’annonce et dont on ignore le montant fera appel soit à des investisseurs privés, soit à de l’argent public, soit à des fonds européens. En effet, le Fonds européen de stabilité financière pourra, dans sa nouvelle mouture, qui devrait entrer en vigueur à la fin du mois, prêter de l’argent aux Etats afin de les aider à recapitaliser leurs banques. Les Européens cherchent actuellement les moyens de démultiplier son action en créant un «effet de levier».

En attendant que le ménage soit fait, la BCE ne reste pas inactive. Le système peut imploser à chaque instant, puisque le marché interbancaire est paralysé. La situation est aussi tendue qu’au début de la crise des subprimes, (août 2007), ou au lendemain de la faillite de Lehman Brothers (septembre 2008) : les établissements financiers ne se prêtent plus d’argent de peur de ne pas le récupérer. La BCE inonde donc à nouveau de liquidités le marché : depuis le début de la crise, elle accorde des prêts à taux fixe (et donc à prix d’ami) à trois mois et sans plafond aux banques commerciales. Mieux : elle a annoncé qu’elle allait passer à des durées de six mois et peut-être, demain, d’un an. Reste à savoir si les opinions publiques accepteront ce second sauvetage sans que les banques en payent le prix. Jean-Claude Trichet, président de la BCE, a déjà averti que «nos démocraties ne pourraient accepter un nouveau plan d’aide aux banques» de même ampleur qu’en 2008 «sans contreparties».

Jean Quatremer et Nathalie Raulin

Voir aussi : Rubrique Finance, Politique économique, rubrique UE,

Les flics refusent d’être fliqués

Libertaires vs le ministère de l’Intérieur, nouvel acte. Objet du bras de fer, le site Copwatch Nord-IDF, qui depuis une semaine publie des photos et commentaires peu amènes sur des policiers et CRS. Les auteurs du site, qui entendent rester anonymes, se réclament du copwatching, une pratique de surveillance citoyenne de l’action policière en vue d’en prévenir les dérives, développée aux Etats-Unis. L’entreprise a demandé «plusieurs mois» de collecte, précisent les auteurs.

Ciblant dans un premier temps les forces de l’ordre de Paris, Lille et Calais, «ce site est consacré à la diffusion de renseignements précis sur l’ensemble des forces de l’ordre par le biais d’articles, d’images (photos et vidéos), mais aussi et surtout de trois larges bases de données sur la police. Ces bases de données, accessibles par tous, permettront à toute personne victime d’abus, d’humiliations ou de violences de la part des flics, d’identifier le ou les policiers auteurs de ces actes», peut-on lire au chapitre présentation.

En somme, du flicage de flics. D’autres sites s’y sont déjà employé, notamment depuis les manifestations anti-CPE. Mais celui-ci, après un précédent avorté sur Indymedia Paris, va plus loin. Les photos, récupérées pour certaines sur Facebook, s’accompagnent des noms, prénoms, lieu d’affectation des policiers et de mises en garde: untel est réputé proche de l’extrême-droite, un autre «n’hésite pas à cogner et foutre en garde à vue» et se révèlerait «un stratège du guet-apens et de la chasse aux pauvre», etc.

«Nous n’hésiterons pas à user de termes sévères à l’égard de la police et de la gendarmerie, car nous considérons ces institutions comme la fosse commune de l’humanité, le charnier de l’évolution, la mise à mort quotidienne de la déontologie et de l’éthique. Nous serons sans équivoque. Policiers, nous vous identifierons tous un-à-un», revendiquent les auteurs – qui n’ont pas repondu à notre sollicitation.

«Délation»

Les syndicats de police sont évidemment remontés. Moins par la diffusion de photos de policiers en action, légale à l’exception de certaines équipes (Raid, GIGN…) que par le recoupement avec les adresses, le procédé de fichage et le discours résolument anti-police. «Filmer et révéler éventuellement des bavures, comme cela se fait aux Etats-Unis, c’est une chose, mais là il s’agit ni plus ni moins de délation, sur la seule base de photos qui ne sont pas de réelles photos d’intervention, et ne démontrent rien du tout», dénonce Denis Jacob, secrétaire administratif général d’Alliance, deuxième syndicat de gardiens de la paix. «Si Copwatch a des éléments tangibles, qu’il les communique à la justice. En l’état, c’est de l’antiflic primaire, source de graves conséquences pour les fonctionnaires de police et leurs familles.»

«Ce site ne diffuse et ne diffusera jamais une seule donnée concernant les familles des policiers», rétorque Copwatch. «A partir du moment où vous avez la photo et le quartier, c’est suffisament grave», s’inquiète Pierre-Henry Brandet, porte-parole du ministère de l’Intérieur, qui qualifie le site de «mélange assez nauséabond»: «Ce qui pose problème, c’est l’association de photos, d’adresses et de propos haineux et diffamatoires.» Quant à l’objectif affiché de lutter contre les dérives policières, «il y a déjà tout un arsenal judiciaire et administratif qui permet de garantir un contrôle déontologique de l’action de la police. Ce n’est pas au Web de faire la justice», oppose-t-il.

Alerté par Alliance, le ministère a annoncé, mercredi, le dépôt de deux plaintes en diffamation. L’une pour «diffamation publique envers un fonctionnaire de police», l’autre pour «diffamation publique de l’administration». En parallèle, «plusieurs dizaines de policiers fichés» sur Copwatch ont déposé plainte, fait savoir Alliance.

Histoire d’accélérer la manœuvre, le ministère a aussi demandé une procédure en référé auprès du tribunal de grande instance de Paris, pour faire retirer du site «les pages incriminées». Hébergé aux Etats-Unis (mais pourvu d’un nom de domaine acheté auprès d’un prestataire français) le site est difficilement attaquable. Mais «des recours sont possibles» assure l’Intérieur.

C.B

Voir aussi : Rubrique Société, Montée de la violence policière, Citoyenneté, Démocratie après les attentats d’Oslo et d’Utøya, Justice, Les dictateurs en ont rêvé Sarkozy l’a fait, Lopsi 2 Le SM dénonce un fourre tout législatif, Montpellier, Mobilisation contre l’arsenal répressif, International, Maintien de l’ordre exportation du savoir faire français, On Line Les paparazzis de la police, Copwatch Nord-IDF,

Courroye ou la fin du Parquet cadeau

Photo : Charles Platiau

 

La mise en examen annoncée du procureur de Nanterre pour la surveillance de journalistes du «Monde» dans l’affaire Bettencourt est une première. Et condamne un nouveau proche de l’Elysée.

Le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, proche notoire du chef de l’Etat, a été convoqué aux fins de mise en examen d’ici à quinze jours par la juge Sylvia Zimmermann, qui enquête sur les violations du secret des sources de journalistes du Monde multipliant, à l’été 2010, les révélations sur l’affaire Bettencourt. La juge d’instruction, qui ne manque pas d’indices ni d’audace, veut le mettre en examen pour «atteinte au secret des correspondances», «collecte de données à caractère personnel par moyen frauduleux, déloyal ou illicite» et enfin pour «violation et recel du secret professionnel». De quoi faire sauter l’éminent procureur des Hauts-de-Seine et son bras droit, Marie-Christine Daubigney, convoquée pour les mêmes infractions. Quant à Bernard Squarcini, patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), et Frédéric Péchenard, directeur général de la police nationale, ils seront entendus d’ici à fin octobre par la même juge dans «l’affaire David Sénat» (1).

Hier, ces annonces ont presque éclipsé la sortie du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, assurant que Nicolas Sarkozy n’était «concerné par aucune» des affaires qui font tomber ses proches un à un…

«Voyou». La juge Zimmermann se fonde sur le témoignage du commandant Patrick Nieto, de l’inspection générale des services (IGS), qui lui a révélé sur PV que «M. Courroye demandait très précisément les fadettes [facturations détaillées de téléphone, ndlr] des deux journalistes», Jacques Follorou et Gérard Davet, qui ont signé sur Lemonde.fr un article sur une perquisition chez Liliane Bettencourt le 1er septembre 2010. L’avocat de celle-ci, Me Kiejman, dépose le jour même une plainte pour «violation du secret de l’enquête» dont le procureur Courroye s’empare aussitôt. Il soupçonne sa collègue Isabelle Prévost-Desprez d’informer Follorou, coauteur de son livre Une juge à abattre. C’est ainsi que le commandant Nieto reçoit l’ordre de connaître les appels émis et reçus par Follorou, Davet mais aussi Raphaëlle Bacqué. Les fadettes du premier trahiront de nombreux échanges de SMS avec la juge. Courroye croit pouvoir pulvériser sa consœur.

Mais la juge a auditionné des policiers de l’IGS, dont Patrick Nieto, qui, selon les extraits de PV publiés hier dans le Monde, lui a déclaré que son supérieur, Daniel Jacqueme, lui avait ordonné, le 9 septembre 2010, de se procurer les fadettes des journalistes à la demande expresse de Courroye et de Daubigney. Le commandant n’a «jamais» été en relation directe avec ces deux magistrats mais assure que son supérieur «a rendu compte à sept reprises au parquet de Nanterre, soit à M. Courroye, soit à Mme Daubigney». Nieto enfonce le clou : «A chaque fois, les magistrats nous demandaient de pousser nos investigations.» La juge a fait perquisitionner l’IGS mardi pour mettre la main sur ce dossier.

Pour le journaliste Jacques Follorou, «si d’aventure le procureur Courroye avait ordonné aux policiers de l’IGS de commettre un acte illégal pour régler ses comptes avec une collègue, cela démontrerait un comportement de voyou». Cette mise en examen d’un procureur pour une infraction pénale en relation avec ses fonctions serait «du jamais vu, selon Christophe Régnard, de l’Union syndicale des magistrats (majoritaire). Entre les poursuites disciplinaires contre la juge Prévost-Desprez et la mise en examen du procureur, l’affaire Bettencourt aura décrédibilisé l’institution».

Valse. Dans un communiqué, le procureur Courroye et son adjointe «s’indignent de cette mise en cause calomnieuse, contestent formellement les infractions visées et émettent des grandes réserves sur la réalité de la procédure engagée». «On croirait la défense d’un homme politique», ironise Matthieu Bonduelle, du Syndicat de la magistrature (gauche). L’avocat du procureur Courroye, Me Dupeux, argumente : «La loi protège le secret des sources des journalistes… sauf en cas d’impératif prépondérant d’intérêt public. M. Courroye a estimé que c’était le cas ici.» Le conseil de Marie-Christine Daubigney, Me Baratelli, a demandé hier «le gel immédiat de la procédure».

Que faire maintenant de cet embarrassant Philippe Courroye ? Dans les prochaines semaines s’ouvrira la valse des procureurs. Deux pistes semblaient avoir effleuré le garde des Sceaux : laisser Philippe Courroye à Nanterre ou l’exfiltrer en le nommant procureur général d’une cour d’appel de province… un poste moins sensible, certes, mais une promotion tout de même. «Une mise en examen rendrait très difficile son maintien à Nanterre. Quant à une promotion, ce serait un scandale», prévient Christophe Régnard. «Si la mise en cause de Courroye était confirmée, le Conseil supérieur de la magistrature pourrait se réunir en urgence et décider d’une interdiction temporaire d’exercer le temps de l’instruction», note Matthieu Bonduelle. La chancellerie fait la morte sous couvert – un comble – de ne pas interférer dans une procédure judiciaire.

Sonya Faure, Patricia Tourancheau (Libération)

(1) Du nom du conseiller de Michèle Alliot-Marie, suspecté d’être la taupe du «Monde».

Philippe Courroye, juge de proximité

Portrait Depuis ses débuts, le procureur de Nanterre a fait siennes des méthodes flirtant avec le conflit d’intérêts.

Philippe Courroye est une caricature de magistrat. Debout ou couché, selon le climat politique ou ses intérêts de carrière. Ancien juge d’instruction de 1993 à 2007, son tableau de chasse paraît impressionnant : Michel Noir, Alain Carignon, Charles Pasqua, tous poursuivis, condamnés et, au final, évincés de la vie politique aux bons soins du juge Courroye. Que des concurrents, à droite, de Jacques Chirac, lequel a, au contraire, bénéficié de sa mansuétude : non-lieu ordonné dans l’affaire des frais de bouche de la mairie de Paris (2004, en tant que juge d’instruction), puis requis dans l’affaire des emplois fictifs du RPR (2010, en tant que procureur à Nanterre). Cette vigilance à géométrie variable serait-elle liée à un repas à Saint-Tropez, aux frais du milliardaire François Pinault, entre le magistrat et l’ex-président ?

C’est l’autre marque de fabrique de Philippe Courroye, une propension aux dîners en ville au risque du conflit d’intérêts permanent. Un jour, c’est un souper en compagnie de Jean-Charles Naouri, PDG du groupe Casino, en compagnie du policier mandaté par Courroye pour enquêter sur… Naouri. Un autre, c’est une partie de chasse en Sologne à l’invitation de Martin Bouygues, autre habitué du cabinet Courroye. Ou encore ce dîner animé par l’avocat Paul Lombard, où Philippe Courroye partage le pain et le vin avec Eric Woerth.

Petites mains. «Je dîne avec qui je veux», rétorque Courroye. Il partage cette absence totale de scrupules avec Nicolas Sarkozy, lequel aura ces mots en le décorant, en avril 2009, de l’ordre national du Mérite (il avait déjà reçu la Légion d’honneur sous Chirac) : «On nous reproche de nous connaître et même de nous apprécier. Mais cela ne vous a pas empêché de faire votre métier ni moi le mien. Si nous étions hostiles, serions-nous plus indépendants ?»

Donc, depuis sa nomination au parquet de Nanterre (entre les deux tours de la présidentielle de 2007), Courroye «fait le métier» de procureur dans un département sensible : étouffer plus ou moins habilement la moindre affaire politico-financière menaçant Sarkoland. Anticipant la suppression des juges d’instruction (Sarkozy n’osant pas encore) par des enquêtes préliminaires judicieusement délimitées. Un dossier de marchés publics truqués à Asnières ? Seuls sont poursuivis des fonctionnaires, excluant son maire, le très sarkozyste Manuel Aeschlimann. Une affaire concernant la construction d’un collège à Issy-les-Moulineaux ? Seules des petites mains sont inquiétées, Isabelle Balkany, en charge du dossier au conseil général, n’étant entendu qu’en simple témoin – «pour lui demander s’il faisait beau», ironise un magistrat local.

Erreur de jeunesse. La dérive de Philippe Courroye fait ouvertement débat dans la magistrature. Car le proc aux ordres paraît prisonnier d’une fuite en avant. Des courriers anonymes l’insultent de «connard» ou de «manipulateur pervers» ? Il diligente personnellement une enquête. Cela rappelle un précédent, quand il était juge d’instruction à Paris. Marc Francelet, lobbyiste mis en examen par Philippe Courroye et placé sur écoutes, s’épanche au téléphone : ruminant sa rancœur, Carignon lui aurait affirmé que Courroye aurait autrefois touché «un milliard» afin de ne pas poursuivre parallèlement le très chiraquien PDG de la Lyonnaise des eaux. En le reconvoquant sur ce point, Courroye est obligé de parler de lui à la troisième personne… Carignon n’a ni confirmé ni démenti, mais asséné, à Lyon Capitale :«S’il appliquait sa doctrine des années 90, Courroye devrait se mettre lui-même en détention provisoire.»

Dans Enquête sur un juge au-dessus de tout soupçon (Fayard), Airy Routier revient sur une erreur de jeunesse. En 1987, tout juste sorti de l’Ecole nationale de la magistrature, il incarcère pendant trois ans un homme soupçonné de meurtre finalement relaxé. «Au manque de diligence du magistrat instructeur, s’ajoutent des insuffisances graves dans la recherche de la vérité», estime sa hiérarchie judiciaire. Pour les mêmes motifs, dans l’affaire d’Outreau, le juge Burgaud a fini aux oubliettes de la magistrature. Courroye, lui, parade sous les ors de la République.

Renaud Lecadre (Libération)

Voir aussi : Rubrique Affaires, rubrique Justice,

Polisse : Noirceur et besoin d’amour

Pour son troisième film, après le convaincant Le bal des actrices, qui faisait le point sur le métier d’actrice, Maïwenn poursuit sur la crête frontalière entre documentaire et fiction. Il s’agit cette fois de suivre le quotidien professionnel et personnel des policiers de la Brigade parisienne de protection des mineurs (BPM). Projet à la fois porteur et glissant tant il n’est pas simple de porter au cinéma un grand classique du genre télé.

Si Polisse, n’apporte rien de vraiment nouveau dans la mise en scène de cette brigade confrontée à l’inceste, la pédophilie et l’esclavage des mineurs, il affirme le regard de la réalisatrice qui s’est elle-même très impliquée dans le vécu des protagonistes en allant chercher sa matière sur le terrain. Dans le film, Maïwen interprète le rôle d’une photographe un peu coincée qui découvre la réalité crue de la BPM. Cette démarche apporte une certaine fraîcheur, comme le recours à certains acteurs n’ayant aucune expérience du cinéma. Maïwen a particulièrement saisit, la forme de légèreté que les policiers cultivent entre eux pour faire face à la lourdeur psychologique des situations. Elle joue de ce contraste durant tout le film, emportant le spectateur en mettant au premier plan la dimension humaine des policiers. Certaines scènes, comme celle où l’on voit les enfants faire la fête dans le bus qui les conduit dans un foyer juste après une descente dans un camp de Roms où on les a séparé de leur famille, sont peu réalistes.

« C’est une mise en scène sur le ton de la vérité » confie pourtant la réalisatrice qui s’est adjoint le concours éclairé d’Emmanuelle Bercot pour le scénario. Le film tient beaucoup sur les comédiens à l’image de Joeystarr qui avait déjà empoché le césar du meilleur acteur dans un second rôle, pour Le bal des actrices. Le talentueux rappeur français crève cette fois l’écran dans le rôle du flic ravagé par son quotidien professionnel. A ses côtés, dans d’autres registres, Karin Viard, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, Naïra Ayadi… livrent une partition tout aussi  douloureuse sans fausse note.

A travers l’urgence de ce polar urbain, Maïwen dessine les maux d’une société dans laquelle violence sexuelle, abus de pouvoir, et emprise de la consommation frappent cruellement les mineurs. Les séances d’interrogatoires soulignent bien que la violence symbolique touche l’ensemble des classes sociales. Au-delà de la noirceur, la cohabitation multiple entre les hommes et les femmes, entre devoir et sentiment, entre vie personnelle et professionnelle est un ressort majeur du film. La réalisatrice tire le portrait de personnalités fissurées en de multiples facettes. Le film de Maïwen qui a obtenu le prix du Jury à Cannes donne à voir des hommes, des femmes et des enfants en prise avec leur limites. En se sens, il s’inscrit dans l’air du temps. Aucun des personnages n’est en mesure de se regarder dans un miroir en tenant le mensonge à l’écart. Le montage rythmé nous tient en haleine jusqu’à la chute finale.

Jean-Marie Dinh

Polisse de Maïwen sur les écrans le 19 octobre.

Voir aussi : Rubrique Cinéma, Tous sur le Larsac, rubrique Société, La crise morale nous touche de l’intérieur, Danse, Charmatz ouvre le festival d’Avignon avec « Enfant »,