Dernier cri. État de la culture techno

Ken Ishii, le Laurent Garnier japonais, samedi à l’Antirouille de 0h à 5h. dr

Ken Ishii, le Laurent Garnier japonais, samedi à l’Antirouille de 0h à 5h. dr

Festival. La première édition du Dernier cri, qui se poursuit à  Montpellier jusqu’à dimanche, attise les passions.

Non la culture techno ne se résume pas à une entreprise de décervelage à grande échelle. C’est une des raisons d’être du Dernier cri, qui se tient jusqu’au 15 novembre à Montpellier, de le démontrer.

« Avec Pascal Maurin et Jacqueline Caux on s’est dit qu’au-delà des soirées musicales, il serait intéressant de proposer une réflexion sur le mouvement culturel techno au travers de débats et projections de films. C’est une musique que tout le monde entend mais personne ne sait d’où elle vient « , explique Edith Roland un des trois fondateurs du festival.

L’idée a pris. Mercredi, le cinéma Diagonal refusait des dizaines de personnes venues découvrir l’oeuvre expérimentale de Jacqueline Caux réalisée avec le célèbre dj américain Jeff Mills. Cycles of The Mental Machine et Man From Tomorow, ont permis d’ouvrir un riche débat avec la réalisatrice sur l’aspect militant de la techno à Détroit, la ville berceaux du mouvement dans les 80’s.

« A Détroit, le mouvement revêt une dimension politique et sociale, confirme le programmateur Pascal Maurin, Dès le départ, les artistes arrivaient sur scène masqués par défiance à l’égard de l’industrie musicale. Dans cette ville victime de la crise, ils se sont beaucoup impliqués dans des actions de formation artistique en direction des jeunes. Quand le mouvement débarque en Europe dans les 90’s, on n’est plus là-dessus. Hormis la scène free que l’on a marginalisée, la post-modernité ambiante s’accompagne d’une dépolitisation, même si on observe aujourd’hui au sein des musiques actuelles, des préoccupations environnementales. »

A la Panacée on a causé de la French Touch et de Montpellier, capitale des musiques électronique…? Le festival se poursuit jusqu’à dimanche par des soirées aux quatre coins de la ville.

JMDH

Rens et programmation : Festival Dernier Cri

Source :  La Marseillaise13/11//2015

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« VatiLeaks » : la justice vaticane enquête sur deux journalistes italiens

Le Vatican a annoncé, mercredi 11 novembre, l’ouverture d’une enquête sur la possible complicité de deux journalistes italiens « dans le délit de divulgation de nouvelles et de documents confidentiels ». TONY GENTILE / REUTERS

Le Vatican a annoncé, mercredi 11 novembre, l’ouverture d’une enquête sur la possible complicité de deux journalistes italiens « dans le délit de divulgation de nouvelles et de documents confidentiels ». TONY GENTILE / REUTERS

Nouvelle secousse place Saint-Pierre. Le Vatican a annoncé, mercredi 11 novembre, l’ouverture d’une enquête sur la possible complicité de deux journalistes italiens « dans le délit de divulgation de nouvelles et de documents confidentiels », et examine d’autres complicités éventuelles.

Les deux journalistes, Gianluigi Nuzzi et Emiliano Fittipaldi, ont publié la semaine dernière deux livres, Chemin de croix (Flammarion) et Avarizzia (non traduit), jetant une lumière crue sur l’administration du Saint-Siège. Ils s’appuient sur des fuites de documents à l’intérieur du petit Etat, provenant nécessairement du proche entourage du pape. Les deux auteurs y décrivent également la mauvaise gestion et les dérives financières constatées par les équipes nommées par François.

Dans Chemin de croix, dont Le Monde a publié de larges extraits, Gianluigi Nuzzi, journaliste du Corriere della sera et auteur de Sa Sainteté et Vatican SA, dresse effectivement le tableau d’un Etat à la dérive, agité par un violent affrontement entre le pape, aidé d’une petite équipe d’ecclésiastiques et de laïques, et une administration vaticane jalouse de ses prérogatives, assise sur ses petits secrets et ses grands privilèges.

Le souvenir de 2012

A la fin d’octobre, le Saint-Siège a annoncé l’arrestation par la gendarmerie du Vatican, le 2 novembre, d’un prêtre espagnol, Vallejo Balda, et d’une experte des réseaux sociaux, Francesca Chaouqui, dans le cadre d’une enquête pour soustraction et divulgation d’informations et de documents confidentiels. Mme Chaouqui a été libérée en raison de sa collaboration avec la justice.

A Rome, cette double arrestation a fait resurgir le souvenir des VatiLeaks, tels qu’avaient été appelées, en 2012, les fuites, dans la presse, de documents confidentiels volés dans le bureau du pape par son majordome. Des faits qui avaient assombri les derniers mois du pontificat de Benoît XVI.

Dimanche, le pape François a pris à témoin les fidèles rassemblés place Saint-Pierre, à Rome, pour répondre à cet épisode :

« Je veux vous assurer que ce triste événement ne me détourne certainement pas du travail de réforme que nous effectuons avec mes collaborateurs et avec le soutien de vous tous. »

Source : Le Monde.fr avec AFP 11/11/2015
Lire Les extraits de « Chemin de croix », de Gianluigi Nuzzi

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Silence Radio | L’Uruguay fait l’impensable et rejette le TISA, équivalent du Tafta

uruguay-2015

Cette décision historique n’a rencontré aucun écho dans les médias.

Souvent désigné comme la Suisse de l’Amérique du Sud, l’Uruguay a, de longue date, l’habitude de faire les choses à sa façon. Il a été le premier état-providence d’Amérique latine. Il dispose également d’une importante classe moyenne, ce qui est inhabituel dans cette partie du monde ; et on y trouve pas d’importantes inégalités de revenu, contrairement à ses très grands voisins du nord et de l’ouest : le Brésil et l’Argentine.

Il y a deux ans, durant le mandat du président José Mujica, l’Uruguay a été le premier pays à légaliser la marijuana en Amérique latine, un continent déchiré par le trafic de drogue qui engendre violence et corruption de l’État.

Aujourd’hui, l’Uruguay a fait quelque chose qu’aucun autre pays neutre de cette planète n’avait osé faire : il a rejeté les avances de la corporatocratie mondiale.

Le traité dont on ne prononce pas le nom

Au début de ce mois, le gouvernement de l’Uruguay a décidé de mettre fin à sa participation aux négociations secrètes relatives à l’accord sur le commerce des services (TISA pour Trade In Service Agreement). Après plusieurs mois de pression exercée par les syndicats et d’autres mouvements populaires, avec un point d’orgue lors de la grève générale sur ce sujet, la première de ce genre au monde, le président uruguayen Tabare Vazquez s’est incliné face à l’opinion publique et a abandonné l’accord commercial voulu par les États-Unis.

Bien qu’elle soit, ou plutôt parce qu’elle est symboliquement importante, la décision historique de l’Uruguay a été accueillie par un silence assourdissant. Au-delà des frontières du pays, les grands médias ont refusé d’évoquer ce sujet.

Ce n’est pas vraiment une surprise étant donné que le commun des mortels n’est même pas supposé connaître l’existence du TISA ; bien qu’il soit, ou plutôt, une fois encore, parce qu’il est sans doute le plus important volet de la nouvelle vague d’accords commerciaux internationaux. Selon Wikileaks, il s’agit « de la plus grande composante du trio de traités “commerciaux” stratégiques des États-Unis », trio qui inclut également le Partenariat TransPacifique (Trans Pacific Partnership ou TPP) et le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TransAtlantic Trade and Investment Pact (TTIP).

Le TiSA concerne plus de pays que le TTIP et le TPP réunis : les États-Unis et les 28 pays membres de l’Union Européenne, l’Australie, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa-Rica, Hong-Kong, l’Islande, Israël, le Japon, le Liechtenstein, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, le Pakistan, le Panama, le Paraguay, le Pérou, la Corée du Sud, la Suisse, Taiwan et la Turquie.

Ensemble, ces 52 pays forment le groupe joliment nommé des “Très Bons Amis de l’accord sur les Services” qui représente quasiment 70% du commerce mondial des services. Jusqu’à sa récente volte-face, l’Uruguay était censé être le 53e “Bon Ami”.

Lilian

Source News360x 09/11/2015

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« Une histoire de fou », de Robert Guédiguian : Un cheminement vers une position juste

arton32889-98484En s’emparant d’un fait réel, Une histoire de fou pose des questions cruciales sur le génocide et la lutte armée.

« C’est joli Anouch comme prénom, c’est vrai, on pense à une très jeune fille », souffle Gilles (Grégoire Leprince-Ringuet) à la femme, Anouch (Ariane Ascaride), qui dîne avec lui et, à ces paroles, sourit. Tous deux sont là, dans la tiédeur libanaise, en pleine guerre civile. Leur tête-à-tête est a priori improbable. Parce que Gilles, par un hasard malencontreux, a été grièvement blessé aux jambes dans un attentat commis à Paris par des militants arméniens, et qu’Anouch est la mère de celui qui a déclenché l’explosif. Son fils, Aram (Syrus Shahidi), s’est réfugié à Beyrouth pour y continuer, avec d’autres, la lutte. C’est que Robert Guédiguian, s’emparant d’un fait réel concernant le génocide arménien et les conséquences de sa non-reconnaissance par la Turquie, cherche, comme toujours, au sein de ses héros ce qui les élève.

Ainsi, Aram est tourmenté par son erreur et refuse de poser d’autres bombes risquant d’atteindre des innocents. Gilles, après un mouvement de rejet, veut comprendre, pour donner sens à sa souffrance, ce qui pousse ces Arméniens à la violence. Et Anouch a puisé au fond d’elle-même la force de se présenter face à Gilles. Les mères tiennent un rôle prépondérant dans le cinéma de Robert Guédiguian. Mais ici, il a dessiné un personnage qui n’avait chez lui jamais eu cette ampleur : une mère qui partage son amour entre le bourreau (son fils) et sa victime (Gilles). C’est la figure d’une mère universelle, qui permet non pas une illusoire réconciliation, mais de faire cheminer chacun, malgré le drame, vers une position juste. Ariane Ascaride et Grégoire Leprince-Ringuet forment ainsi un duo exceptionnel, de la même manière que Simon Abkarian est bouleversant en père aimant mais désapprouvant son fils activiste, tout en impuissance et souffrance silencieuse.

Ainsi l’émotion ne cesse d’affleurer dans ce film qui se confronte à des questions cruciales, comme celle des moyens de la lutte armée au service d’une cause indiscutable, mais aussi à la manière dont on réapprend à vivre après avoir été victime d’un attentat, ou encore à la question de la représentation au cinéma de scènes de génocide. Une question que Robert Guédiguian a résolue par un prologue en noir et blanc dont l’action se déroule au lendemain des massacres. Cette ouverture, constituée quasi exclusivement de scènes de tribunal, n’a pas moins de force que la suite, tant le cinéaste a réussi à y convoquer la présence tragique des fantômes des disparus. Qui hanteront à jamais leurs descendants.

Christophe Kantcheff

Source : Politis 04/11/2015

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Algérie. Les murs ont pris la parole

COLLECTIF BAROUD/SALIM REZZOUG

Depuis la période de la guerre pour l’indépendance, les graffitis abondent sur les murs de la capitale, offrant à la population un espace de libre expression.

“Hassou bina” (Pensez à nous), “Nouridou ettarhil fawrane” (Nous voulons être relogés en urgence), “Koullouna Ghazza” (Nous sommes tous Gaza), “Nouridou ziyada lil mouâquine” (Nous voulons une augmentation pour les handicapés), “Je t’aime, Chouchou”, “Tupac love”, “La Glacière cinima”… C’est un florilège de graffitis que l’on peut voir en longeant les murs dans les quartiers de la capitale. Certains datent un peu. D’autres sont plus frais. Ils disent avec des mots crus, sans langue de bois, le mal-être, la mal-vie, la précarité sociale, le désir d’ailleurs, la misère affective, les sens interdits…

Bref, nos murs sont bien plus parlants qu’il n’y paraît. Et, malgré la concurrence féroce du “mur” de Facebook, les “écritures urbaines” continuent à s’accrocher, à résister, à contester les récits dominants dans une proximité charnelle avec la cité, avec le réel. Elles racontent les convulsions d’une Algérie en mouvement, en perpétuelle mutation. Non, les murs n’ont pas que des oreilles, ils ont aussi une langue.

Exutoire

Durant la guerre de libération nationale, les murs de l’espace public étaient rarement des espaces neutres, soumis, sans voix. Ils servaient souvent de tribune, de relais, aux mots d’ordre du Front de libération nationale (FLN).

Les sigles FLN, ALN [Armée de libération nationale], peints en toutes lettres, étaient déjà en eux-mêmes un haut acte de subversion anticoloniale. L’un des graffitis phares de cette époque est le fameux “Un seul héros, le peuple”. Retenons aussi “Vive le FLN”, “Vive l’ALN”, “Le FLN vaincra”, et tous les graffitis rageurs qui accompagnèrent le référendum pour l’autodétermination du peuple algérien, comme l’illustre cette consigne gravée dans les rues d’Alger : “Votez pour l’indépendance !”

Après 1962, les murs seront sollicités au gré des tensions, des remous, des conflits idéologiques, sociaux, sociétaux, qui agitent la nouvelle nation en construction. “Durant les périodes de tension politique, on assiste souvent à la prolifération de ce phénomène dans la sphère publique”, souligne Karim Ouaras, maître de conférences à l’université de Mostaganem, spécialiste des sciences du langage et qui a consacré sa thèse de doctorat aux graffitis.

Le soulèvement populaire d’octobre 1988 [manifestations spontanées sévèrement réprimées qui conduiront à un changement de Constitution et au multipartisme] constitue à ce propos un tournant en ce qu’il a permis une libération de l’espace public et, par ricochet, une libération de la parole. “Les événements sanglants d’octobre 1988 constituent le moment clé de l’appropriation de l’espace public et de la libre expression en Algérie”, souligne Karim Ouaras. Cependant, le chercheur estime que “ces événements n’ont fait que ‘booster’ la pratique du graffiti dans le contexte algérien. D’autres conjonctures politiques antérieures et postérieures à octobre 1988 ont leur lot de graffitis également. La guerre de libération nationale et la crise de l’été 1962 ont joué un rôle majeur dans l’expansion de cette pratique en Algérie.”

La période post-octobre 1988, marquée par l’ouverture du champ politique et la consécration du multipartisme, a vu la prolifération de sigles partisans, en l’occurrence ceux des formations politiques nouvellement agréées. Les antagonismes idéologiques, qui opposaient principalement le courant islamiste et le courant progressiste, transformeront les murs de nos villes en un véritable champ de bataille.

La violence politique et le terrorisme de masse des années 1990 ne feront qu’exacerber cette “guerre des murs”, notamment après l’interdiction du parti d’Abassi Madani et d’Ali Benhadj [le Front islamique du salut, FIS, dissous en mars 1992]. “L’arrêt du processus électoral en janvier 1992, suivi de la dissolution de l’Assemblée nationale, a eu entre autres conséquences la multiplication des graffitis appelant à la violence”, note Karim Ouaras. Le chercheur cite à l’appui le graffiti emblématique de cette époque chaotique : “Ya toghat, mawtana fil djanna, ya koffar, mawtakoum fi ennar” (O apostats, nos morts sont au paradis, ô impies, vos morts sont en enfer).

Corpus

Autre moment clé de notre histoire contemporaine : les événements du printemps noir en Kabylie (2001-2003). Là aussi, les graffitis éclatent à foison. Ils sont le plus souvent assortis du Z berbère, décliné en tifinagh, symbole par excellence de la revendication identitaire amazighe. On se souvient aussi de ce slogan-graffiti qui a marqué les esprits : “Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts”.

Aujourd’hui, quand on parcourt les murs de nos villes, ce qu’on constate à première vue, c’est que les graffitis “citoyens”, les graffitis anonymes, ont déserté les grandes artères principales. Les murs y semblent clean. Pourtant, si on s’immisce dans les interstices de la ville, dans les petites ruelles adjacentes aux grandes avenues quadrillées par la police et les édifices publics, si on “lit” les murs des cités enclavées, des cages d’escalier et des toilettes publiques, force est de constater que les graffitis demeurent un médium très convoité, un mode d’expression privilégié, notamment pour les jeunes.

Nous avons recueilli, en ce mois de septembre 2015, une cinquantaine de graffitis répartis sur une dizaine de quartiers de la wilaya d’Alger (Alger-Centre, Bachdjarrah, Oued Ouchayeh, la Glacière, Belcourt, Bab El-Oued, El Biar, Chéraga, Bologhine, Aïn Bénian). Ce que l’on peut dire d’emblée en examinant ce corpus, c’est que les graffitis proprement politiques sont assez discrets dans l’ensemble. Parmi ceux qui ont retenu notre attention sous ce registre, cette inscription relevée sur un mur bordant les escaliers menant du Telemly vers la rue du Docteur-Saâdane en longeant la fac centrale. “Pas de vote avec les voleurs et les voyous”, tonne cet écrit, qui résume à lui seul la très grande désaffection populaire vis-à-vis des cérémonies électorales quelle que soit la période.

Il est à signaler au passage l’absence de toute trace de la présidentielle de 2014. Hormis quelques posters de Boutef rongés par l’humidité, il faut croire que la dernière formalité électorale qui a offert sur un plateau un quatrième mandat à un Abdelaziz Bouteflika fortement diminué n’a pas laissé de trace impérissable dans la mémoire collective. Au demeurant, partout où nous sommes passés, Boutef n’est cité nulle part ni en bien ni en mal. Comme s’il était mort depuis longtemps.

Autre enseignement : les graffitis à la gloire de l’ex-FIS dominent dans les inscriptions murales à caractère politique. L’un d’eux proclame : “Le FIS ne meurt jamais”. Si ce graffiti reste passablement visible, d’autres écrits du même acabit n’ont pas connu la même fortune. L’un deux martèle : “Dawla islamiya, votez FIS” (Etat islamique, votez FIS). Le slogan-graffiti est maladroitement escamoté à la chaux, mais le trait est aisément déchiffrable.

Maux et mots

Autre type de graffitis “islamisants” : ceux de la dernière campagne anti-Charlie Hebdo. Au fameux “Je suis Charlie”, slogan mondialement relayé au lendemain de l’attentat qui a décimé la rédaction du célèbre hebdomadaire satirique français le 7 janvier 2015, les auteurs de cette campagne répondaient : “Koullouna maâ Mohammed” (Tous avec le prophète Mohammed). Sur un mur à Oued Ouchayeh, ce graffiti tracé en rouge : “Illa Rassoul Allah ya âda’Allah” (Ne touchez pas au Prophète, ennemis de Dieu). A quelques pas de là, sur le fronton d’un taudis encastré dans un décor à l’urbanisme chaotique, cette injonction : “Ansourou Rassoul Allah ya oummata Mohammed” (Soutenez le Prophète, ô nation de Mohammed).

Dans le registre social, nous avons noté un certain nombre de graffitis au contenu revendicatif très explicite et bien précis. L’un des thèmes qui reviennent le plus souvent sous ce chapitre est celui de la “rahla”, l’exigence d’un logement. Ces graffitis sont apparus peu après le séisme du 1er août 2014. Autre doléance explicite : l’appel à une prise en charge plus digne des personnes handicapées.

Certains tags et graffitis sont un concentré de la colère populaire contre nos dirigeants et attestent d’un rejet viscéral de l’incurie, de l’injustice, de l’incompétence et de la corruption à grande échelle érigées en mode de gouvernance sous nos cieux. Ce graffiti cinglant repéré sur un petit mur, à quelque 200 mètres de la mairie de Boufarik, résume parfaitement ce sentiment : “Samhouna ki rana aychine. Akhtiwna !” (Pardonnez-nous d’être en vie. Fichez-nous la paix !). Une autre inscription murale gravée sur la façade d’un immeuble décrépi de Belcourt, près d’un commissariat, témoigne de ce marasme généralisé : “Hassou bina” (Pensez à nous).
Des mots poignants qui dénoncent en filigrane le manque d’empathie de nos “mas’ouline” [responsables] envers les plus fragiles de leurs gouvernés. L’un des graffitis qui ont fait florès sur le thème de “el-harga” [l’immigration] assène avec humour : “Adjayez Roma wala entouma” (Les vieilles chipies de Rome plutôt que vous). Nous ne sommes pas près d’oublier non plus cet autre coup de gueule : “Yakoulna el hout ou mayakoulnache eddoud” (Nous donnerons notre chair aux poissons plutôt qu’aux asticots).

Revue de presse

Et le foot dans tout cela ? Les usagers de la ville que nous sommes le voient tous les jours : notre sport roi est également le roi incontesté des graffitis. Les sigles des clubs de foot sont partout, changeant au gré des quartiers, épousant scrupuleusement la cartographie des domiciliations sportives.

Dernière rubrique de cette “revue de presse murale” non exhaustive : le registre moral et civique. En tête de liste, les graffitis exhortant les usagers à ne pas jeter les ordures sur la voie publique ou encore à ne pas utiliser les cages d’escalier comme urinoirs. Parfois, ces appels au civisme n’hésitent pas à rudoyer les contrevenants potentiels d’un tonitruant “Matarmiche zeblek h’na ya h’mar !” (Ne jette pas tes déchets ici, bourricot !). Les graffitis “hygiéniques” sont d’ailleurs les plus partagés sur le mur de la ville.

Sans parler de tous ces graffitis et autres pictogrammes “anticouples” enjoignant aux jeunes tourtereaux de ne pas roucouler dans tel ou tel endroit, même soustraits aux regards. Un graffiti hilarant qui a beaucoup circulé sur Facebook décrète : “Mamnou moumarassate al romancia” (Interdit de pratiquer le romantisme). Les “romantiques pratiquants”, eux, ne s’en laissent pas conter.

“Moi, je ne me prive pas de crier mon amour pour une fille qui me plaît sur les murs de Sidi Aïssa”, confie Taha. Ce beau gosse de 20 ans est aiguiseur de couteaux occasionnel. Notre fringant rémouleur poursuit : “Une fois, j’ai écrit : ‘I Love Basma’ et la fille a vu mon graffiti. Elle passait par là et elle a lu ça. Elle était gênée.” “Hach’mate” [Elle a rougi], sourit-il malicieusement.

Mustapha Benfodil
Source El Watan 07/11/2015
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