Esther Benbassa assure la direction du dictionnaire Des racismes, de l’exclusion et des discriminations.
Racismes, exclusions et discriminations, trois mécanismes de sortie du corps social qui se caractérisent par une rupture de lien. Esther Benbassa, directrice d’études de l’École des hautes études de la Sorbonne connue pour son engagement dans le débat public, s’attaque à ce concept valise (plutôt lourde la valise) en passant les préjugés racistes et les pratiques discriminatoires en France et dans le monde au crible d’une analyse rigoureuse.
Avec le concours de Jean-Chistophe Attias – prix Selligmann contre le racisme, l’injustice et l’intolérance – elle vient de faire paraître Le dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminations. On comprend en feuilletant cet ouvrage, comment l’idée de l’autre, l’étranger, l’immigré, le pauvre, l’homosexuel, la personne handicapée…, devient un objet de peur et de rejet.
La colonne vertébrale du livre s’inscrit comme un combat pour la reconnaissance de la différence. Au fil des entrées multiples, sont abordés des questionnements sur la société postcoloniale française, la situation des femmes, la supposée avancée de la lutte contre les discriminations sexuelles… On trouve également des repères historiques ainsi qu’une série de trois cents articles permettant de faire le point sur des sujets et concepts qui traversent le temps pour s’inscrire dans une actualité brûlante.
De cette actualité ressort en France et ailleurs, un inquiétant constat : le passage d’une certaine éthique et d’une certaine compassion, vers la peur du danger et l’émergence soutenue de valeurs régressives contre la délinquance, le désordre, l’immigration…
Un livre pour ne pas tomber dans le piège de la frustration dans une société où l’autre devient un ennemi. A l’heure où la pauvreté élargit son champ pour s’attaquer aux classes moyennes, où le vol par nécessité réapparaît, on considère trop souvent la pauvreté comme une forme de darwinisme social. Pour parer à la déstabilisation politique liée à la crise, l’occupation des esprits s’avère redoutable. On a de plus en plus recours à la stigmatisation, à la relégation vers les prisons. On s’essaie à de vaines tentatives pour faire travailler les pauvres sans que leurs conditions s’améliorent.
Le dictionnaire d’Esther Benbassa s’inscrit dans une perspective de reconnaissance mutuelle pacifique. Un ouvrage à conseiller pour se remettre un peu les idées en place.
Jean-Marie Dinh
Le dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminationsÉditions Larousse 728 p, 28 euros.
Tandis que la population grecque est mise au régime sec, les multinationales débutent leur banquet !
Le ministre grec des Finances, Georges Papaconstantinou, a annoncé, ce mercredi, un vaste programme de privatisations sur trois ans dans les secteurs des transports, de la poste et de l’énergie qui devrait rapporter environ un milliard d’euros par an.«La décision du gouvernement est d’accélerer les procédures de privatisation de ces secteurs afin de valoriser l’importante fortune de l’Etat», a expliqué le ministre lors d’une conférence de presse.
Le gouvernement veut vendre «très prochainement» 49% de Trainose, la filiale transport du groupe ferroviaire public OSE, 10% des parts des eaux d’Athènes (Eydap) et 23% des eaux de Salonique, ville dans le nord (Eyath), ainsi que 39% des Postes helléniques (Elta). Les recettes prévues par ce programme doivent «s’élever à environ un milliard d’euros par an d’ici 2013», conformément au memorandum signé en mai par la Grèce avec l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI) pour redresser les finances publiques, a affirmé le ministre.
ELIAS SAMBAR est Ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco son dictionnaire amoureux de la Palestine livre une approche à la fois profonde et fluide.
A propos de la Palestine, vous évoquez le trouble comme la difficulté d’évoquer un pays qui n’existerait pas encore. La rédaction de ce dictionnaire a-t-elle contribué à un éclaircissement ?
« Cela n’a pas éclairci ma position sur le fond. Mais chaque mise en forme écrite implique une reprécision qui n’est pas une redécouverte. Ce qui est intéressant et sympathique dans la rédaction d’un dictionnaire, c’est la forme éclatée en apparence. Ce ne sont pas des informations parcellaires, il revient au lecteur de faire les liaisons. A première vue ces liaisons n’existent pas en réalité, elles font partie d’un squelette invisible qui suppose que l’auteur soit parfaitement clair dans ses idées.
Comment avez-vous travaillé sur les entrées ?
Les entrées fonctionnent en écho. Un dictionnaire peut être lu par tous les bouts. Ce qui offre au lecteur un rapport plus libre. J’ai pris plaisir à construire ce livre. Le jeu des échos correspond à ma façon de travailler. Je commence sur une entrée et je poursuis en me demandant ce qui résonne avec ces propos.
Vous rendez hommage à beaucoup de vos amis, Darwich, Farouk Mardam-Bey, Genet, G.Deleuze, Daniel Bensaïd… dont la pensée trouve place au sein du livre. A propos d’Edward Saïd* vous évoquez un différent relatif aux accords d’Oslo ?
Il pensait que l’analyse n’était pas la bonne et la façon de s’y prendre non plus, ce en quoi je le rejoignais. Notre éloignement n’était pas lié au bilan des accords mais au fondamental. Pour moi la négociation n’était pas le plus important. J’avais la conviction et je l’ai toujours, que l’élément majeur se situait dans le principe d’une reconnaissance mutuelle. Oslo marque le point à partir duquel le nom Palestine redevient réel. Il y a évidemment les reculs et les épisodes en dents de scie, le développement monstrueux des colonies qui ont triplé depuis l’accord (signé en septembre 1995) mais après avoir été nié par la terre entière le nom Palestine a resurgi de l’absence. Pour moi Arafat reste l’homme qui a symbolisé le retour de ce nom.
En quoi consiste votre fonction au sein de l’Unesco ?
Sur les 193 Etats membres, la Palestine est le seul pays occupé. Je m’occupe des questions relatives à l’éducation, la science, la culture, le patrimoine mais dans un contexte plutôt particulier. Il est difficile d’imaginer les efforts qu’il faut déployer pour attribuer des bourses aux étudiants de Raza. Il faut par exemple trois mois pour acheminer un simple virement puisque l’argent est systématiquement suspecté d’alimenter la résistance.
Ce dictionnaire permet d’éclairer l’actualité à partir du regard d’un intellectuel…
J’ai tenté d’aborder cet ouvrage avec sérieux et une certaine légèreté. Il me semble très important de briser la déhumanisation du peuple palestinien. Car celle-ci existe à travers le traitement infligé par Israël mais aussi par leurs propres amis qui ne considèrent les Palestiniens que comme des héros ou des victimes. Moi je suis quelqu’un comme tout le monde, rien d’autre qu’un passeur de l’humanité palestinienne.
Quel est votre regard de diplomate cette fois, sur ce qui vient de se passer ?
Par delà la grosse infraction au niveau du droit, Israël vient de commettre une erreur politique grave. On en voit les résultats aujourd’hui. Au-delà des condamnations unanimes il y a, le fait que le gouvernement israélien vient de casser le discours qu’il a toujours tenu à savoir que le pays est menacé. Avec cette affaire, tout le monde a compris qui est l’agresseur. Le second point c’est que par cette action Israël vient elle-même de mettre fin au siège de Gaza. Puisque dans les heures qui ont suivi, l’Egypte a réouvert ses frontières sans limite de délais. De facto la frontière est ouverte ».
Recueilli par Jean-Marie Dinh
Dictionnaire amoureux de la Palestine, éditions Plon 24,5 euros.
Conduit par la compagnie Sin, le Chap’au théâtre est un espace nomade dédié à la diffusion d’écritures contemporaines. On les a vus donner du Edward Bond en milieu rural, voilà désormais qu’ils font étape au Petit Bard pour recueillir le témoignage des habitants et le restituer artistiquement. Avec la Cie Les Boucans, ils profitent de leur passage pour ouvrir les écoutilles des enfants du quartier à l’art de la scène, et aussi pour nourrir leur propre pratique artistique. C’est une escale de longue durée prévue pour deux ans s’ils parviennent à boucler le budget du projet qui a été entamé par les restrictions budgétaires.
Entre temps, ils repartiront ailleurs, en Palestine où ils se sont déjà rendus à six reprises depuis 2002 pour exercer le même type d’opération dans un autre cadre. Mais pour l’heure, ils sont ici. Depuis six mois, sur ce territoire autour de la ville et sous sa dépendance, ils vont à la rencontre des habitants, sans tenir compte des représentations stigmatisantes. Ils s’intègrent. L’automne dernier, on les a vus au Forum social des quartiers, ils sont aussi allés à la rencontre des familles qui occupaient la Maison pour Tous. Ils sont même venus dans les immeubles faire du porte à porte. Leur discours n’est pas politique. Ce qui les intéresse c’est qu’on leur raconte l’histoire de ce qui se vit ici. Alors petit à petit un rapport de confiance s’instaure et les langues se délient.
Cette opération est singulière dans sa démarche. Elle permet un rapport de proximité des acteurs de la culture avec la population intouchable pour une partie par les structures sociales et culturelles œuvrant sur le terrain à l’année. Il n’y a pas pour autant d’opposition ou de concurrence avec le secteur socio-éducatif mais complémentarité d’approche. L’action du Chap’au Théâtre n’a en effet pas vocation à se pérenniser dans le temps, à la différence des institutions dont la présence demeure indispensable dans le quartier.
Un travail artistique contemporain nourrissant
Emilien Urbach
« Notre vocation n’est pas d’aider la population mais d’entrer au cœur de la matière », affirme Emilien Urbach qui signe avec cette affirmation l’engagement qu’il conduit avec sa compagnie (Sin). Il ne s’agit ni d’apaiser ni d’exacerber les problématiques. « Je ne suis pas contre l’idée qui veut que parce qu’on est artiste on est de gauche, mais il faudrait peut-être arrêter de parler du public et parler de populations. » On n’est plus ici dans le théâtre militant des années 70 qui revient en force comme un phénomène de mode. On se trouve dans une démarche de recherche d’écriture qui questionne. Au carrefour de l’intime et du monde des autres, celui des cités, comme celui des Palestiniens là où il y a une nouvelle humanité à créer, là où justement, l’humanité se brise.
Un travail qui s’inscrit dans la lignée du dramaturge britannique Edward Bond. Face à l’histoire qui donne une image si basse de l’humanité, le théâtre doit montrer ce que l’homme est capable de faire et ce qu’il est. La frontière entre théâtre et politique s’est déplacée. Il ne s’agit plus d’aller faire de l’agit-prop en allant chercher les ouvriers dans les usines. Le politique est devenu intime. Après s’être confronté aux autres, l’artiste va chercher les moyens au plus profond de sa propre expérience. Sans avoir l’ambition de changer le monde…
Mediapart publie, mercredi 2 juin, de nouveaux éléments renforçant la piste d’une implication de Nicolas Sarkozy dans l’affaire de rétrocommissions occultes, liée à la vente de sous-marins Agosta au Pakistan. Le site internet révèle le contenu d’un rapport de synthèse de la police luxembourgeoise. Ce rapport, daté du 19 janvier 2010, « désigne nommément Nicolas Sarkozy comme ayant été l’architecte, en 1994, alors qu’il était ministre du Budget, d’un dispositif occulte qui aurait été utilisé pour le financement illicite de la campagne présidentielle de son mentor Edouard Balladur grâce aux ventes d’armes », écrit Mediapart. Le rapport de la police détaille également les circuits financiers qui auraient permis d’acheminer des fonds pour un montant total de 96.462.000 francs.
Le point de départ de l’enquête remonte à l’attentat de Karachi, au Pakistan, le 8 mai 2002. Quinze personnes sont tuées, dont onze Français travaillant pour la Direction des constructions navales (DCN). Le juge antiterroriste français Marc Trévidic privilégie aujourd’hui l’hypothèse d’un lien entre cet attentat et le système de commissions et de rétrocommissions occultes, liées à la vente de sous-marins Agosta – un marché de 826 millions d’euros. L’attentat serait une vengeance faisant suite à l’arrêt du versement des rétrocommissions.
« Payer des campagnes politiques en France »
« Le rapport de la police luxembourgeoise se base sur de nombreux documents saisis au Luxembourg dans le cadre d’une commission rogatoire internationale diligentée en octobre 2008 par les juges français Françoise Desset et Jean-Christophe Hullin, qui enquêtent sur plusieurs affaires de corruption à la DCN », précise Mediapart. « Les investigations ont essentiellement porté sur un acteur clé du dossier, Jean-Marie Boivin, ancien dirigeant de Heine, société qualifiée de « shadow company' ».
Or, selon le rapport de la police luxembourgeoise, cité par Mediapart : « Un document (…) fait état de l’historique et du fonctionnement des sociétés Heine et Eurolux [société jumelle de Heine, NDLR]. Selon ce document, les accords sur la création des sociétés semblaient venir directement de M. le Premier ministre Balladur et de M. le ministre des Finances Nicolas Sarkozy ».
« En 1995 », toujours selon le rapport cité par Mediapart, « des références font croire à une forme de rétrocommission pour payer des campagnes politiques en France. Nous soulignons qu’Edouard Balladur était candidat à l’élection présidentielle en 1995 face à Jacques Chirac et était soutenu par une partie du RPR dont M. Nicolas Sarkozy et Charles Pasqua. »
« Aucune preuve concrète de corruption »
Le rapport rentre dans le détail des circuits financiers utilisés. « Il ressort clairement qu’avant 2000 par l’intermédiaire de la société Heine SA de fortes sommes d’argent ont transité par le Luxembourg pour partir aussitôt vers des structures de l’Ile de Man (non sans laisser un % au Luxembourg) », peut-on lire dans le rapport. « D’autres virements très importants sont repartis vers d’autres sociétés limited dont une reprise avec les initiales ‘Fo’ probablement Fomoyle avec un virement unique de 96.462.000 de FRF en 1995 ».
Selon Mediapart, Formoyle & Gailmer était « une société utilisée par l’homme d’affaires Ziad Takieddine pour ses contrats avec la DCN ». Elle « avait pour vocation d’abriter en toute discrétion les paiements de commissions due à M. Takieddine, via la Royal Bank of Scotland, d’après un mémorandum déposé par M. Menayas devant la justice française en avril 2008. »
Et Nicolas Sarkozy dans tout ça ? Les enquêteurs luxembourgeois commencent par souligner la sophistication du montage financier. « Il n’existe aucune preuve concrète de corruption », soulignent-ils. Les policiers ajoutent que « les documents sont tous entièrement vides de noms et les descriptifs des services ou prestations sont vagues ». Et d’adresser leurs « compliments à celui qui a mis ce système en place ».
Demande d’instructions à Sarkozy
Cependant, les enquêteurs confirment que Nicolas Sarkozy était au courant des activités de la société Heine. Déjà, alors qu’il était ministre du Budget, Nicolas Sarkozy avait donné son feu vert à la création de cette société. On sait aussi que les enquêteurs sont tombés, dans les archives de Heine SA, sur une chronologie manuscrite faisant référence à un éventuel financement occulte des balladuriens: « Pour payer campagne BAL » [Balladur, NDLR].
L’enquête luxembourgeoise apporte un nouvel élément. Elle mentionne ainsi l’existence d’un courrier signé de deux administrateurs de Heine qui a été « adressé à M. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, le 29 novembre 2006 où on lui demande des instructions par rapport à la démarche à suivre concernant le risque de liquidation judiciaire de la société Heine », toujours selon Mediapart. Les policiers commentent: « Il est du moins étonnant de poser une telle question à un ministre français ».
Une « fable »
Selon l’AFP, des sources proches du dossier ont confirmé la teneur du rapport de la police luxembourgeoise, mais se sont interrogées sur les éléments ayant conduit les enquêteurs à conclure à un financement politique.
Questionné par la presse en juin 2009, Nicolas Sarkozy avait qualifié de « fable » la thèse d’un financement occulte de la campagne d’Edouard Balladur. L’ancien Premier ministre a lui aussi fermement démenti tout financement illégal de sa campagne présidentielle de 1995.
Réagissant aux informations de Mediapart, Me Olivier Morice, l’avocat de six familles de victimes de l’attentat de Karachi, a estimé que « ce rapport montre que Nicolas Sarkozy est au coeur de la corruption et qu’il a menti aux familles ». « Nous ne sommes pas en présence d’une fable mais d’un mensonge d’Etat », selon l’avocat, « les familles sont indignées et demandent sa démission« .