La nomination de Patrick Pailloux devrait être entérinée lors d’un prochain conseil des ministres. Photo AFP
Le gouvernement a choisi le nom du nouveau chef de la « NSA à la française », qui remplacera Bernard Barbier à la direction technique de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Selon nos informations, confirmées par une source ministérielle, la candidature de Patrick Pailloux, actuel directeur de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), qui assure la défense de l’Etat et des entreprises contre les cyberattaques, a été retenue. Sa nomination devrait être entérinée lors d’un prochain conseil des ministres.
M. Pailloux était en concurrence avec un membre actuel de la direction technique de la DGSE, un haut cadre du groupe de télécommunications Orange et l’ex-numéro deux de la direction technique de la DGSE, Philippe Duluc, aujourd’hui patron de la sécurité chez Bull après avoir occupé ces fonctions à France Télécom. Au regard du formidable poids pris par la technologie au sein du monde du renseignement et de la dépendance des Etats à la collecte, l’interception et le décryptage des données techniques à travers le monde, le directeur technique de la DGSE est devenu un personnage de premier plan, à l’image du patron de la NSA aux Etats-Unis. Plus de la moitié des effectifs de la DGSE travaillent au sein de sa direction technique, soit plus de 3 000 personnes, davantage que ce que ne veulent bien admettre les autorités.
UN POSTE AUSSI MÉCONNU QUE REDOUTÉ
Par ailleurs, l’étroite imbrication et collaboration qui existe entre les principaux services de renseignement occidentaux ajoute une dimension internationale à ce poste aussi méconnu que redouté. Le directeur technique de la DGSE appartient en effet à une forme d’« amicale », selon les termes d’un haut membre de la communauté du renseignement français, constituée des chefs de la NSA, de son équivalent britannique, le GCHQ, ou canadien, le CSEC, ou encore de leur homologues allemands.
Un document révélé par l’ex-consultant de la NSA, Edward Snowden, et publié en novembre par Le Monde, avait permis de découvrir que l’ANSSI entretenait également des liens avec les services de renseignement étrangers. Car la NSA héberge les fonctions offensives de la Direction technique de la DGSE et défensives de l’ANSSI.
Lire nos informations : Comment la NSA espionne la France
Ce mémo interne à la NSA relatait les grandes lignes de la visite, le 12 avril 2013, à l’agence, de MM. Barbier et Pailloux venus demander des comptes sur l’attaque informatique qui avait visé, en mai 2012, la présidence de la République française. La note mentionne que MM. Barbier et Pailloux suspectaient les Américains d’être derrière ce piratage. La NSA, pour sa part, dans ce mémo confidentiel, portait ses soupçons vers les services de renseignement israéliens.
M. Pailloux, né en 1966, ancien élève de l’Ecole nationale supérieure des télécommunications, est ensuite devenu ingénieur général des mines. Il a d’abord été responsable des travaux à la direction régionale Ile-de-France de France Télécom de 1991 à 1995, puis a été désigné chef du département des systèmes d’information et de télécommunications au ministère de la défense de 1995 à 2003. En juin 2003, il est nommé conseiller auprès du secrétaire général de la défense nationale avant d’être promu, le 7 octobre 2005, directeur de la direction centrale de la sécurité des systèmes d’information. Le 10 juillet 2009, il prend la tête de l’ANSSI, sous la tutelle du premier ministre.
Depuis, son travail se partageait entre la défense des systèmes d’information de l’Etat – tâche pour laquelle il n’a cessé d’obtenir des moyens et des effectifs supplémentaires – et un prosélytisme exacerbé pour inviter les acteurs industriels français à davantage se protéger. Chaque semaine, ses services, tels des pompiers du numérique, interviennent pour bloquer des attaques dans les administrations comme dans les entreprises. Leur tâche ne se limite pas à stopper les intrusions. Ils s’efforcent également de remonter à la source des attaques, transformant ainsi l’ANSSI en véritable agence de renseignement. Parmi les offensives informatiques les plus spectaculaires contre des intérêts français figurent celle contre l’Elysée hacké en mai 2012 ou encore le ministère des finances en mars 2011, où 150 ordinateurs avaient été infiltrés.
Mila Turajlic. La jeune réalisatrice filme l’histoire de l’ex-Yougoslavie racontée par son septième art. Elle était invitée hier soir au cinéma Utopia à Montpellier.
Après des études à la London School of Economics et une formation en audiovisuel à Belgrade, Mila Turajlic entreprend une carrière de documentariste. Séduite par l’aspect subversif du cinéma, elle se lance dans le septième art, En 2011, elle réalise son premier long métrage : Cinema Komunisto : il était une fois en Yougoslavie. Le film qui a reçu de nombreux prix est distribué par Les films des deux rives. Il était projeté hier soir à 20h au cinéma Utopia en sa présence. Entretien.
Comment a germé l’idée de départ de Cinema Komunisto ?
Au début, je ne pensais pas m’attaquer à un sujet aussi vaste. Je voulais faire un documentaire sur des studios Avala aujourd’hui laissés à l’abandon à Belgrade. En travaillant sur les archives, il m’est apparu que la disparition des studios était liée à celle de la Yougoslavie. Et c’est au cours de mes rencontres avec les protagonistes de l’époque que je me suis décidée a évoquer le destin de ces studios comme une métaphore du pays.
Votre film met en parallèle le cinéma, l’histoire du pays et celle de Tito. Quels choix de traitement avez-vous fait ?
Je ne voulais pas me concentrer sur Tito mais il était difficile de raconter cette histoire sans lui. C’est en avançant que j’ai découvert, la nature de son engagement qui s’exprimait dans le financement et le choix des films, et bien au-delà encore, puisqu’il allait jusqu’à s’impliquer dans les casting. Le film révèle un des aspects méconnus de sa personnalité, celle d’un vrai passionné de cinéma. J’ai aussi voulu faire appel à des personnages témoins, pas à des historiens du cinéma ou à des experts. Tous les gens qui parlent dans le film ont été impliqués dans l’histoire et beaucoup le reste. Ils ne livrent pas une analyse distanciée. Cela amène une dimension plus humaine. J’ai dû m’armer de patience pour convaincre le projectionniste personnel de Tito de s’exprimer, il n’avait jamais donné d’interview.
Lorsque Tito crée les studios en 1945, il s’inspire de l’école soviétique portée par les films des années vingt comme ceux d’Eisenstein, puis par le réalisme soviétique, sous Staline. Sa volonté s’inscrit-elle dans cette veine ?
Tito était très inspiré par le cinéma soviétique qui faisait référence. Le premier film de fiction Yougoslave, sorti avant la fin de la guerre, avait d’ailleurs un chef opérateur soviétique mais on pressent déjà une rétissance chez lui. Il le commente en disant c’est bien, mais un peu trop idéologique, il faut faire des choses plus subtiles…
La production des studios Avala accompagne les enjeux politiques du moment avec des films de guerre, de propagande ou autour de l’unification nationale, quand est-il de la politique de non alignement ?
On tourne en effet beaucoup de films de guerre. L’axe idéologique de la fraternité ethnique revient également avec constance. Les aspects du communisme yougoslave reposant sur le principe socio-économique de l’autogestion sont mis en valeur avec des sujets sur la production ouvrière dans les usines ou la valorisation d’une jeunesse engagée et bâtisseuse. Le sujet des non alignés n’apparaît pas directement dans le cinéma Yougoslave mais beaucoup de cinéastes se sont déplacés dans les pays prenant part au mouvement.
Est-ce la rupture avec l’URSS en 1948, qui ouvre la porte à Hollywood ?
Oui, l’incidence notamment économique se fait tout de suite sentir. En 1949 il n’y a plus un seul film soviétique distribué en Yougoslavie. Avec intelligence Tito parvient à attirer l’industrie du cinéma américain qui débarque avec des moyens importants pour réaliser des super productions.
Le film, souligne l’autoritarisme de Tito avec subtilité…
C’est vrai que Tito était un dictateur, mais un dictateur différent de ses homologues à l’Est. C’est le seul à avoir ouvert les frontières, permettant à beaucoup de Yougoslaves d’aller travailler en Allemagne. Il a aussi instauré une forme de liberté économique ouvrière. Sa dictature s’est surtout exercée à travers les persécutions et l’absence de liberté politique, ce que je suggère dans certains passages. Je ne voulais pas faire un film didactique. Nous avons beaucoup travaillé sur le montage pour mettre en scène l’autoritarisme qui est caché dans le décor afin que le spectateur le sente et construise ses propres représentations.
Dix ans après la mort de Tito, la guerre inter-ethnique resurgit suivie d’un processus d’effacement perceptible dans la nostalgie de vos personnages. Un mode de vie disparaît de l’histoire ?
Le film touche à cette question de la disparition d’une réalité orchestrée par le pouvoir politique établi. On retrouve en effet ce processus dans tous les pays de l’ex-Yougoslavie qui s’appliquent à faire disparaître le passé, y compris la lutte antifascisme de la seconde guerre mondiale.
Quel regard portez-vous sur le cinéma des républiques de l’ex-Yougoslavie ?
L’activité s’est réduite, on ne produit plus dans ces pays que six ou sept films par an. Faire des films suppose d’être soutenu par le fonds européens ce qui implique souvent de travailler en co-production. Le résultat étonnant, est que les co-productions réunissent les ex-pays yougoslaves pour des raisons de simplicité comme le partage de la langue. La plupart des films Bosniaques sont des co-productions régionales, tant et si bien qu’on ne parle pas du cinéma de tel ou tel pays mais de l’ex cinéma Yougoslave.
Le gouvernement américain envisage de fournir un entraînement aux forces d’élite irakiennes en Jordanie pour aider le gouvernement du Premier ministre Nouri Al Maliki à repousser une offensive d’Al Qaïda dans la province d’Anbar.
Les Etats-Unis avaient fait savoir il y a quelques jours qu’ils étaient en discussion avec l’Irak sur l’entraînement de ses forces d’élite dans un pays tiers en l’absence d’accord permettant aux forces américaines d’opérer en Irak.
« Il y a des discussions et la Jordanie fait partie des discussions », a déclaré un responsable du Pentagone sous le sceau de l’anonymat.
Parmi les sites envisagés, figure un centre d’entraînement pour opérations spéciales près d’Amman, a précisé ce responsable.
La Jordanie, qui accueille notamment des réfugiés de la guerre civile en Syrie voisine, est l’un des plus proches alliés des Etats-Unis au Proche-Orient.
L’administration Obama est de plus en plus inquiète à propos de l’Irak face au retour d’Al Qaïda dans l’Anbar, province de l’ouest du pays. L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), affilié à Al Qaïda, cherche à y installer un Etat sunnite de part et d’autre de la frontière avec la Syrie.
Deux ans après le retrait des forces américaines d’Irak, la réponse des Etats-Unis à la montée des tensions confessionnelles en Irak se limite pour l’instant à ne pas donner de crédit supplémentaire à Nouri al Maliki, un chiite dont les divergences avec la minorité sunnite du pays sont de plus en plus criantes, ainsi qu’à la volonté de ne pas impliquer l’armée américaine dans une nouvelle guerre dans la région.
Les Etats-Unis ont déjà envoyé des missiles Hellfire, des avions de surveillance et autres équipements demandés par Nouri al Maliki mais ne lui ont pas fourni les hélicoptères d’attaque qu’il a demandés. De nombreux élus américains considèrent le Premier ministre irakien comme un autoritaire en puissance ayant des liens proches avec l’Iran.
L’accord spécial négocié par les Etats-Unis avec le gouvernement de Nouri al Maliki en 2008 pour opérer à l’intérieur des frontières irakiennes a expiré à la fin de 2011 avec le retrait des forces américaines.
Des heurts ont éclaté mercredi 8 janvier 2014 à Kasserine et Thala, dans le centre-ouest de la Tunisie, opposant policiers et manifestants. Ces derniers dénoncent les inégalités économiques, alors que les manifestations se multiplient dans le pays pour contester une hausse des taxes.
Des dizaines de manifestants ont tenté de s’introduire de force dans le siège du parti islamiste au pouvoir, Ennahda, à Kasserine, mais un dispositif important de la police a répliqué par des tirs de lacrymogènes pour les disperser.
La ville de Kasserine était par ailleurs paralysée par une grève à l’appel du syndicat UGTT. Ce débrayage a été organisé à une date symbolique, marquant la mort du premier habitant de Kasserine lors de la révolution de janvier 2011. Kasserine, qui compte parmi les régions les plus défavorisées en Tunisie, était l’un des points chauds du soulèvement de fin 2010-début 2011.
» Ils t’ont bien eu au nom de la religion «
« Nous avons voulu (…) protester contre le sous-développement et la situation socio-économique médiocre dans notre région », a expliqué le syndicaliste Sadok Mahmoudi. « Le peuple veut la chute du régime », « pauvre peuple, ils [les islamistes d’Ennahda] t’ont bien eu au nom de la religion », scandait une foule de plusieurs centaines de manifestants.
Depuis l’automne en Tunisie, les manifestations et grèves se multiplient sur fond d’économie en berne et de protestations contre de nouvelles taxes. Ennahda a exprimé mercredi sa « compréhension face à ces mouvements de protestations ». La loi de finances prévoyant ces nouveaux impôts a été adoptée en décembre dernier avec le soutien des islamistes, majoritaires à l’Assemblée nationale constituante (ANC).
Ces nouvelles protestations interviennent alors que l’ANC est en train d’approuver la future Constitution du pays, qu’elle espère achever, avec plus d’un an de retard, avant le 14 janvier, troisième anniversaire de la révolution qui déclencha le « printemps arabe ».
Source : AFP 08/01/2014
Trois ans après
La Tunisie a marqué le 17 décembre 2013 le troisième anniversaire de l’immolation de Mohamed Bouazizi, un marchand ambulant, à l’origine de la révolution qui a conduit à la chute de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011. Trois ans après, le pays reste miné par les tensions sociales et politiques. Les islamistes du parti Ennahda, arrivés au pouvoir avec les élections d’octobre 2011 et qui gèrent le pays avec les partis Ettakatol et le Congrès pour la République (CPR) au sein de la troïka, font face à une crise politique depuis l’assassinat de l’opposant Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013.
Samedi, après deux mois de tractations, le ministre de l’industrie Mehdi Jomâa, un indépendant, a été désigné à la tête du gouvernement. Les pourparlers pour déterminer le calendrier de formation du gouvernement et de la passation devant acter le départ volontaire du pouvoir d’Ennahda ont été reportées à vendredi. Le nouveau premier ministre sera chargé de conduise la Tunisie vers des élections en 2014. La nouvelle Constitution, en cours d’élaboration, la Commission électorale et la loi électorale doivent cependant encore être adoptées.
Jérôme Heurtaux, politologue spécialisé sur la Tunisie à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) à Tunis, fait le bilan des trois années de transition politique.
Quel bilan tirez-vous de la transition politique en Tunisie trois ans après le soulèvement qui a abouti à la chute de l’ancien président Ben Ali ?
Le processus de construction démocratique en Tunisie est d’autant plus difficile que tous les acteurs politiques sont faibles, qu’il n’y a pas de chef incontesté ni de Solidarnosc [« Solidarité », fédération de syndicats polonais ayant joué un rôle-clé dans la contestation du régime communiste dans les années 1980]. En dépit de ce contexte, le pays se prépare à un second rendez-vous électoral et a connu des formes d’alternance gouvernementale sans être à feu et à sang. On peut dire qu’il s’en sort pas mal, comparé à l’Egypte, la Libye ou encore à l’Algérie en 1988 ou à la Roumanie en 1989. Je suis plutôt optimiste, même si il peut toujours y avoir des dérapages comme en Algérie en 1991.
Les acteurs politiques en Tunisie partagent pour la plupart, et dans tous les camps confondus, le projet démocratique, des islamistes aux destouriens – héritiers de la tradition bourguibiste –, en passant par la gauche et les acteurs non partisans comme la centrale syndicale UGTT, la Ligue des droits de l’homme ou les avocats. Ils sont acquis à l’idée que la démocratie est dans leur intérêt. Mais aucun de ces acteurs ne contrôle ce processus. Au quotidien, quant il s’agit de négocier, d’écrire la Constitution ou de nommer un premier ministre, ils sont plongés dans une lutte concrète où leur survie est en jeu. Le produit de leurs interactions peut contrarier le processus démocratique.
Les tractations concernant la nomination d’un nouveau premier ministre ont été longues et difficiles, mais elles ont finalement abouti à un accord entre partis sur la personne de Mehdi Jomâa. N’est-ce pas le signe que le processus démocratique fonctionne finalement ?
On peut voir ce résultat de deux façons. D’un côté, le processus a piétiné. Chacun des acteurs a défendu ses intérêts, les uns se montrant tacticiens, les autres hésitants. Et au final, la montagne a accouché d’une souris, car le premier ministre est un membre du gouvernement sortant qui réalise une synthèse entre Ettakatol et Ennahda, tout en bénéficiant du soutien des ambassades étrangères. Il n’y a rien de nouveau dans cette nomination et le résultat n’enthousiasme pas toutes les parties, à l’instar de Nidaa Tounes, mais qui a tout de même laissé faire.
Tout le monde s’est focalisé sur le chef du gouvernement alors que l’enjeu est ailleurs. Il doit désormais nommer un gouvernement de technocrates, ce qui peut faire l’objet de longues négociations. Le gouvernement qui en sera issu risque d’être paralysé car il ne bénéficiera pas d’une légitimité politique et, étant transitoire, il ne pourra pas inscrire son travail dans la durée. L’idée d’avoir un chef de gouvernement technocrate était en réalité le projet de différents partis, pour mettre un terme à la mainmise des islamistes d’Ennahda sur l’administration, et dépolitiser le processus électoral. Mais comment ce gouvernement va-t-il pouvoir entamer des négociations avec les partenaires sociaux ? Comment composer et définir le périmètre d’action de la commission indépendante qui sera chargée de préparer les élections ?
Tous ces éléments ne sont pas enthousiasmants, mais en même temps, on ne peut que souligner la réussite du dialogue national qui a permis que des acteurs qui se détestent et n’ont pas le même projet pour l’avenir de la Tunisie ont accepté de se parler et de se considérer non plus comme des ennemis, mais comme des adversaires politiques. On observe depuis trois ans des signaux positifs, comme lorsqu’en 2011, le premier ministre d’alors Béji Caïd Essebsi a laissé le pouvoir aux islamistes d’Ennahda, vainqueur des élections. C’est un acte très important que celui qui incarne le Destour, l’ère Bourguiba, cinquante années d’autoritarisme et de politique répressive envers les islamistes, leur cède le pouvoir.
Les acteurs politiques tunisiens ont intérêt à ne pas jouer un autre jeu que celui de la démocratie. Même Ennahda, qui bénéficie du fait qu’il n’est pas un parti hégémonique, et s’en satisfait. Par ailleurs, autre facteur positif, le clivage islamiste-moderniste traverse la société tunisienne au sein des familles et des groupes eux-mêmes ce qui peut favoriser l’idée d’un compromis historique.
Quels sont les défis à relever en Tunisie dans les mois à venir ?
D’un point de vue purement politique, il y a tout d’abord l’organisation d’élections avec la garantie qu’elles soient libres et non truquées et qu’elles permettent d’aboutir à un passage de témoin en douceur avec un nouveau gouvernement. Avant cela, il faut que Mehdi Jomâa compose un nouveau gouvernement de compétences qui respecte la feuille de route. Il faut qu’à terme le chaos, la violence et l’enlisement ne soient plus des modalités du jeu politique. L’autre enjeu est celui de la Constitution, dont l’adoption est en bonne voie et la mise en œuvre de la loi de justice transitionnelle qui vient d’être votée. Une des inconnues encore aujourd’hui reste le ministère de l’intérieur que personne ne contrôle et qui reste un Etat dans l’Etat.
Parmi les autres défis, le plus important est de résoudre les problèmes socio-économiques. Cela a malheureusement été mis de côté par les acteurs politiques, et c’est une des raisons pour lesquelles le fossé s’est creusé entre eux et le peuple. Il y a des enjeux clairs : trouver les moyens de financer le budget ; développer les investissements ; et entamer une politique susceptible de réduire la fracture sociale et territoriale. Il y a également le défi sécuritaire qui est à plusieurs facettes. Celle du terrorisme, complexe, avec le lien entre djihadisme et contrebande aux frontières et qui passe par un assainissement de l’économie. Et celle de la sécurité au quotidien, qui relève davantage du ressenti des Tunisiens et d’un discours, alimenté par les médias et les politiques comme en France, qui gagne des portions de plus en plus grandes de la population.
Le parti islamiste Ennahda connaît au sein de la troïka sa première expérience du pouvoir. Quel bilan tirer de leur gestion politique du pays ?
Ennahda n’a pas beaucoup de compétence en matière de gouvernement, mais les autres partis non plus. Le parti islamiste est pris dans une contradiction avec d’une part, l’exigence historique de réussir son projet d’islamisme politique et d’autre part, celle d’assurer sa survie politique face à la crainte qu’il pourrait disparaître dans les limbes de l’histoire. On a le sentiment qu’ils gèrent le gouvernement sans l’esprit de revanche qu’on pouvait attendre d’eux. Cela a été habile de sa part de ne pas rester à la tête du gouvernement, car il pouvait être désavoué par les électeurs pour sa gestion du pays et faire l’objet d’un vote-sanction. Tout laisse penser qu’Ennahda peut difficilement faire moins de 20-25% aux prochaines élections et pas plus de 40%.