Trois ans après la révolution, où en est la Tunisie ?

Manifestation aTunis-le-23-octobre

Manifestation à Tunis-le 23 octobre.

Des heurts ont éclaté mercredi 8 janvier 2014 à Kasserine et Thala, dans le centre-ouest de la Tunisie, opposant policiers et manifestants. Ces derniers dénoncent les inégalités économiques, alors que les manifestations se multiplient dans le pays pour contester une hausse des taxes.

Des dizaines de manifestants ont tenté de s’introduire de force dans le siège du parti islamiste au pouvoir, Ennahda, à Kasserine, mais un dispositif important de la police a répliqué par des tirs de lacrymogènes pour les disperser.

La ville de Kasserine était par ailleurs paralysée par une grève à l’appel du syndicat UGTT. Ce débrayage a été organisé à une date symbolique, marquant la mort du premier habitant de Kasserine lors de la révolution de janvier 2011. Kasserine, qui compte parmi les régions les plus défavorisées en Tunisie, était l’un des points chauds du soulèvement de fin 2010-début 2011.

 » Ils t’ont bien eu au nom de la religion « 

« Nous avons voulu (…)  protester contre le sous-développement et la situation socio-économique médiocre dans notre région », a expliqué le syndicaliste Sadok Mahmoudi. « Le peuple veut la chute du régime », « pauvre peuple, ils [les islamistes d’Ennahda] t’ont bien eu au nom de la religion », scandait une foule de plusieurs centaines de manifestants.

Depuis l’automne en Tunisie, les manifestations et grèves se multiplient sur fond d’économie en berne et de protestations contre de nouvelles taxes. Ennahda a exprimé mercredi sa « compréhension face à ces mouvements de protestations ». La loi de finances prévoyant ces nouveaux impôts a été adoptée en décembre dernier avec le soutien des islamistes, majoritaires à l’Assemblée nationale constituante (ANC).

Ces nouvelles protestations interviennent alors que l’ANC est en train d’approuver la future Constitution du pays, qu’elle espère achever, avec plus d’un an de retard, avant le 14 janvier, troisième anniversaire de la révolution qui déclencha le « printemps arabe ».

Source : AFP 08/01/2014

tunisieTrois ans après

La Tunisie a marqué le 17 décembre 2013 le troisième anniversaire de l’immolation de Mohamed Bouazizi, un marchand ambulant, à l’origine de la révolution qui a conduit à la chute de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011. Trois ans après, le pays reste miné par les tensions sociales et politiques. Les islamistes du parti Ennahda, arrivés au pouvoir avec les élections d’octobre 2011 et qui gèrent le pays avec les partis Ettakatol et le Congrès pour la République (CPR) au sein de la troïka, font face à une crise politique depuis l’assassinat de l’opposant Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013.

Samedi, après deux mois de tractations, le ministre de l’industrie Mehdi Jomâa, un indépendant, a été désigné à la tête du gouvernement. Les pourparlers pour déterminer le calendrier de formation du gouvernement et de la passation devant acter le départ volontaire du pouvoir d’Ennahda ont été reportées à vendredi. Le nouveau premier ministre sera chargé de conduise la Tunisie vers des élections en 2014. La nouvelle Constitution, en cours d’élaboration, la Commission électorale et la loi électorale doivent cependant encore être adoptées.

Jérôme Heurtaux, politologue spécialisé sur la Tunisie à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) à Tunis, fait le bilan des trois années de transition politique.

Quel bilan tirez-vous de la transition politique en Tunisie trois ans après le soulèvement qui a abouti à la chute de l’ancien président Ben Ali ?

Le processus de construction démocratique en Tunisie est d’autant plus difficile que tous les acteurs politiques sont faibles, qu’il n’y a pas de chef incontesté ni de Solidarnosc [« Solidarité », fédération de syndicats polonais ayant joué un rôle-clé dans la contestation du régime communiste dans les années 1980]. En dépit de ce contexte, le pays se prépare à un second rendez-vous électoral et a connu des formes d’alternance gouvernementale sans être à feu et à sang. On peut dire qu’il s’en sort pas mal, comparé à l’Egypte, la Libye ou encore à l’Algérie en 1988 ou à la Roumanie en 1989. Je suis plutôt optimiste, même si il peut toujours y avoir des dérapages comme en Algérie en 1991.

Les acteurs politiques en Tunisie partagent pour la plupart, et dans tous les camps confondus, le projet démocratique, des islamistes aux destouriens – héritiers de la tradition bourguibiste –, en passant par la gauche et les acteurs non partisans comme la centrale syndicale UGTT, la Ligue des droits de l’homme ou les avocats. Ils sont acquis à l’idée que la démocratie est dans leur intérêt. Mais aucun de ces acteurs ne contrôle ce processus. Au quotidien, quant il s’agit de négocier, d’écrire la Constitution ou de nommer un premier ministre, ils sont plongés dans une lutte concrète où leur survie est en jeu. Le produit de leurs interactions peut contrarier le processus démocratique.

Les tractations concernant la nomination d’un nouveau premier ministre ont été longues et difficiles, mais elles ont finalement abouti à un accord entre partis sur la personne de Mehdi Jomâa. N’est-ce pas le signe que le processus démocratique fonctionne finalement ?

On peut voir ce résultat de deux façons. D’un côté, le processus a piétiné. Chacun des acteurs a défendu ses intérêts, les uns se montrant tacticiens, les autres hésitants. Et au final, la montagne a accouché d’une souris, car le premier ministre est un membre du gouvernement sortant qui réalise une synthèse entre Ettakatol et Ennahda, tout en bénéficiant du soutien des ambassades étrangères. Il n’y a rien de nouveau dans cette nomination et le résultat n’enthousiasme pas toutes les parties, à l’instar de Nidaa Tounes, mais qui a tout de même laissé faire.

Tout le monde s’est focalisé sur le chef du gouvernement alors que l’enjeu est ailleurs. Il doit désormais nommer un gouvernement de technocrates, ce qui peut faire l’objet de longues négociations. Le gouvernement qui en sera issu risque d’être paralysé car il ne bénéficiera pas d’une légitimité politique et, étant transitoire, il ne pourra pas inscrire son travail dans la durée. L’idée d’avoir un chef de gouvernement technocrate était en réalité le projet de différents partis, pour mettre un terme à la mainmise des islamistes d’Ennahda sur l’administration, et dépolitiser le processus électoral. Mais comment ce gouvernement va-t-il pouvoir entamer des négociations avec les partenaires sociaux ? Comment composer et définir le périmètre d’action de la commission indépendante qui sera chargée de préparer les élections ?

Tous ces éléments ne sont pas enthousiasmants, mais en même temps, on ne peut que souligner la réussite du dialogue national qui a permis que des acteurs qui se détestent et n’ont pas le même projet pour l’avenir de la Tunisie ont accepté de se parler et de se considérer non plus comme des ennemis, mais comme des adversaires politiques. On observe depuis trois ans des signaux positifs, comme lorsqu’en 2011, le premier ministre d’alors Béji Caïd Essebsi a laissé le pouvoir aux islamistes d’Ennahda, vainqueur des élections. C’est un acte très important que celui qui incarne le Destour, l’ère Bourguiba, cinquante années d’autoritarisme et de politique répressive envers les islamistes, leur cède le pouvoir.

Les acteurs politiques tunisiens ont intérêt à ne pas jouer un autre jeu que celui de la démocratie. Même Ennahda, qui bénéficie du fait qu’il n’est pas un parti hégémonique, et s’en satisfait. Par ailleurs, autre facteur positif, le clivage islamiste-moderniste traverse la société tunisienne au sein des familles et des groupes eux-mêmes ce qui peut favoriser l’idée d’un compromis historique.

Quels sont les défis à relever en Tunisie dans les mois à venir ?

D’un point de vue purement politique, il y a tout d’abord l’organisation d’élections avec la garantie qu’elles soient libres et non truquées et qu’elles permettent d’aboutir à un passage de témoin en douceur avec un nouveau gouvernement. Avant cela, il faut que Mehdi Jomâa compose un nouveau gouvernement de compétences qui respecte la feuille de route. Il faut qu’à terme le chaos, la violence et l’enlisement ne soient plus des modalités du jeu politique. L’autre enjeu est celui de la Constitution, dont l’adoption est en bonne voie et la mise en œuvre de la loi de justice transitionnelle qui vient d’être votée. Une des inconnues encore aujourd’hui reste le ministère de l’intérieur que personne ne contrôle et qui reste un Etat dans l’Etat.

Parmi les autres défis, le plus important est de résoudre les problèmes socio-économiques. Cela a malheureusement été mis de côté par les acteurs politiques, et c’est une des raisons pour lesquelles le fossé s’est creusé entre eux et le peuple. Il y a des enjeux clairs : trouver les moyens de financer le budget ; développer les investissements ; et entamer une politique susceptible de réduire la fracture sociale et territoriale. Il y a également le défi sécuritaire qui est à plusieurs facettes. Celle du terrorisme, complexe, avec le lien entre djihadisme et contrebande aux frontières et qui passe par un assainissement de l’économie. Et celle de la sécurité au quotidien, qui relève davantage du ressenti des Tunisiens et d’un discours, alimenté par les médias et les politiques comme en France, qui gagne des portions de plus en plus grandes de la population.

Le parti islamiste Ennahda connaît au sein de la troïka sa première expérience du pouvoir. Quel bilan tirer de leur gestion politique du pays ?

Ennahda n’a pas beaucoup de compétence en matière de gouvernement, mais les autres partis non plus. Le parti islamiste est pris dans une contradiction avec d’une part, l’exigence historique de réussir son projet d’islamisme politique et d’autre part, celle d’assurer sa survie politique face à la crainte qu’il pourrait disparaître dans les limbes de l’histoire. On a le sentiment qu’ils gèrent le gouvernement sans l’esprit de revanche qu’on pouvait attendre d’eux. Cela a été habile de sa part de ne pas rester à la tête du gouvernement, car il pouvait être désavoué par les électeurs pour sa gestion du pays et faire l’objet d’un vote-sanction. Tout laisse penser qu’Ennahda peut difficilement faire moins de 20-25% aux prochaines élections et pas plus de 40%.

Hélène Sallon

Source : Le Monde 17/12/2013

Voir aussi : Rubrique Tunisie, rubrique Méditerranée, rubrique Actualité internationale,

La démocratie des riches s’est imposée partout en 2013

Le fil qui relie, pour moi, les grands événements et débats de l’année, au Québec et dans le monde, est le détournement de la démocratie au profit des riches.

 

1. La tragédie de Lac-Mégantic a suscité une vague de colère et de solidarité, mais on a vite compris que c’est nous qui allions payer la facture et non les propriétaires des trains et des produits qu’ils transportaient. Nos gouvernements vont payer pour leurs amis sans protester.

 

Pire encore, loin d’enregistrer la leçon de Mégantic tant à Québec qu’à Ottawa, ils ouvrent toutes grandes les vannes du pétrole, et du pétrole le plus salissant de la planète, en approuvant aveuglément l’un après l’autre les projets de pipelines et de forages au coeur même de notre fleuve. On pose des conditions pour la forme, mais on ignore systématiquement le problème des gaz à effet de serre et de l’après-pétrole. Nos écologistes de service au gouvernement, les Ouellet, Breton, McKay, Trottier, Blanchet font le tapis. C’est la démocratie des pétrolières qui s’impose.

 

2. La commission Charbonneau nous a ouvert les yeux sur l’ampleur de la collusion et de la corruption entre nos représentants et les faiseurs d’argent. Ici comme ailleurs, la proximité des représentants qu’on élit avec ceux qui nous exploitent est telle qu’il devient évident que les élections ne sont qu’une farce : en réalité, on élit nos maîtres et on ne les choisit même pas, les partis nous les imposent. Et d’une élection à l’autre, on continue à jouer le jeu de cette démocratie des riches.

 

3. Les élections municipales ont pris cette année un autre sens. Le rôle des autorités territoriales, maires et chefs des Premières Nations a pris tout son sens avec les scandales sur les contrats d’infrastructures, mais aussi avec la multiplication des problèmes d’urbanisme et des projets d’exploitation des ressources naturelles. La mairesse de Mégantic et ses pompiers sont devenus un symbole de l’importance de ces gardiens du territoire et des communautés.

 

Malheureusement, ici comme ailleurs les chefs de communauté se voient amputés de leurs pouvoirs par les compagnies, le libre-échange et les pouvoirs centralisés de l’État. La nouvelle politique de la ruralité n’y changera rien. L’État central, aussi bien celui d’Ottawa que de Québec, infiltré par les riches, étouffe les communautés territoriales. La démocratie des riches exige que nos gouvernements fassent taire les communautés qui résistent, et ils le font.

 

4. La guerre des chartes, québécoises et canadiennes, illustre bien que les constitutions et les chartes ont été écrites par les juristes et les politiciens pour s’assurer que le peuple ne fait pas obstacle aux libertés individuelles, à la propriété privée, aux minorités, au libre-échange et au multiculturalisme dont ont besoin les riches. Les juges veillent au grain pour mettre un frein aux droits du peuple de protéger son territoire, son histoire, sa culture et son mode de vie. L’argent est et doit rester apatride et sans frontière. L’État de droit est désormais celui qui assure le droit des riches, non celui du peuple.

 

5. La souveraineté alimentaire est désormais sur toutes les lèvres. Tout le monde est pour les produits locaux. Ça fait aussi l’affaire du cartel de l’UPA. Mais c’est essentiellement du bla-bla. Dans les faits, le commerce de l’alimentation est entre les mains de grandes chaînes et de multinationales qui ne vont pas changer leurs politiques d’approvisionnement et de mise en marché pour plaire au ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, François Gendron.

 

Avec le libre-échange, on est passé de 78 % à 33 % de produits québécois sur les tablettes. Les règles du commerce interprovincial et international interdisent maintenant de protéger les produits locaux. Les institutions publiques ont des contraintes budgétaires serrées. Notre agriculture est désormais orientée vers la production intensive intégrée et refuse obstinément de se restructurer en fonction d’une production et d’une mise en marché de proximité, encore moins d’une agriculture biologique. Le ministre Gendron sait tout cela. Ici aussi, les politiciens ont beau faire les matamores, ce sont les riches qui imposent leur loi et leurs règles.

 

6. Le déficit et la dette de l’État sont devenus une obsession : au Québec et partout dans le monde, les grandes banques font et défont les États. Comme en Grèce et en Espagne. Elles réduisent aussi les individus à l’esclavage par le crédit. Après les avoir poussés à s’endetter, elles les forcent à l’austérité pour rembourser à des taux toujours plus élevés et se refinancer à même les fonds publics. La démocratie des riches, c’est la démocratie des banques, la démocratie des fous.

 

7. La partisanerie politique a continué à empoisonner la vie politique cette année, au Québec et ailleurs, comme sur la loi des mines au Québec et le budget aux États-Unis. Les partis et leurs chefs ne visent qu’une chose : s’emparer du pouvoir, et pour y parvenir, ils ont besoin de plaire aux riches tout en faisant semblant de veiller sur le peuple. D’abord l’économie, c’est-à-dire d’abord les riches, ceux qui créent la richesse supposément. Le cercle vicieux de la démocratie des riches.

 

8. Le monde arabe, déchiré entre les pétrodollars et Allah, les chiites et les sunnites, les islamistes et les démocrates, les Russes et les Américains, continue à s’entre-tuer, et les puissances mondiales les regardent s’entre-tuer et tirent les ficelles en coulisse, en les condamnant du bout des lèvres. Les riches comme toujours mènent le jeu et le peuple sert de chair à canon.

 

9. En Asie, sous l’égide du libre-échange et des multinationales, une poignée de dictateurs, chefs de guerre et petits patrons exploite et tyrannise les masses pauvres au profit de l’Occident et d’une poignée de nouveaux riches, comme dans les usines de vêtements du Bangladesh. C’est l’envers de la démocratie des riches.

 

10. On a tous applaudi Nelson Mandela, mais les riches d’Afrique, Blancs pour la plupart, comme les minières canadiennes, continuent à régner et à s’enrichir sur le dos des pauvres, Noirs essentiellement. Même le parti de Mandela est devenu complice de ce nouvel apartheid, qui est aussi le nôtre. L’argent n’a pas de couleur mais il s’accumule et se concentre. Il est oligarchique, ostentatoire et obsessionnel : psychopathe. Il mène le monde au précipice, comme un train fou.

 

Un événement symbolise et résume ce triomphe de la démocratie des riches : la mort de Paul Desmarais, qui nous a fourni l’occasion rarissime de voir tous ces riches, réunis au grand jour à la basilique Notre-Dame, rendre hommage, à genoux, à un de leurs dieux, familiers de l’Olympe de Sagard, évêques, politiciens, vedettes, banquiers, chefs d’État, d’une seule voix, convaincus qu’ils créent la richesse alors qu’ils ne font qu’en profiter, qu’ils sont les bienfaiteurs du peuple alors qu’ils ne font que l’exploiter et le réquisitionner.

 

Qui peut rétablir la souveraineté du peuple si ce n’est une assemblée constituante démocratique ?

Roméo Bouchard – Saint-Germain-de-Kamouraska

Source : Le Devoir Libre de penser

Voir aussi : Rubrique Canada

9 infos-clés pour comprendre ce qui se passe en Centrafrique

Soldats français

Soldats français en patrouille dans les rue de Bangui

Alors que depuis sa loggia de la basilique Saint-Pierre, le pape François demandait l’arrêt des violences en Centrafrique dans son message de Noël, Bangui a connu un 25 décembre sanglant.

Des combats ont éclatés dans plusieurs quartiers de la capitale, avant de se déplacer au fil de la journée vers l’aéroport où sont basés les militaires français de l’opération Sangaris, ainsi que la force africaine, la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca). Au moins cinq soldats tchadiens ont été tués.

1 La situation se dégrade malgré les troupes françaises

Vingt jours après le début de l’intervention française en Centrafrique, la situation sur place se précarise. Plus d’un millier de personnes sont morts depuis le 5 décembre, a compté Amnesty International.

A Bangui, un quart de la population s’est trouvé contraint de fuir la capitale. A l’échelle du pays, plus de 600 000 personnes ont été déplacées. 70 000 personnes sont réfugiées dans les pays voisins notamment en République démocratique du Congo et au Cameroun.

La situation sanitaire se dégrade et on assiste à une escalade des atrocités, déplore Human Rights Watch : la malaria et la malnutrition se développent à une vitesse record.

Le 19 décembre, Samantha Power, ambassadrice américaine à l’ONU et spécialiste de la question des génocides dans les conflits du XXe siècle s’est rendue à Bangui. Elle s’y est alarmée d’une situation « pré-génocidaire ».

2 Le pays est plongé dans le chaos politique

Reléguée dans l’angle mort des médias occidentaux, la Centrafrique a connu une ribambelle de coups d’Etats et de dirigeants fantasques depuis son indépendance de la France en 1960.

Dernier coup d’éclat en date : celui de Michel Djotodia, le 23 mars 2013. A 64 ans, il renverse le président en place François Bozizé et prend sa place grâce au soutien de la Seleka (« coalition » en langue sango) un mouvement de rébellion qu’il avait lui même constitué l’été précédent et qu’il dissout une fois au pouvoir.

Premier président musulman de Centrafrique depuis 1960, il peine à garder prise sur les ex-rebelles de la Selaka, rapidement accusés d’exactions sur la population.

En réaction, des groupes d’autodéfense, souvent chrétiens, se constituent. C’est dans le contexte des violents affrontements qui en découlent que Paris annonce son intention d’intervenir militairement pour stabiliser la situation. Adoubée le 5 décembre par la résolution 2127 de l’ONU, l’opération Sangaris est lancée le jour même.

3 L’opération Sangaris va durer plus longtemps que prévu

Baptisée Sangaris, du nom d’un papillon local, l’intervention française ne devait initialement pas excéder six mois, avait promis François Hollande lors d’une allocution télévisée dans les JT de 20h.

Dix jours plus tard, après la mort à Bangui de deux soldats français – Nicolas Vokaer et d’Antoine Le Quinio – le discours officiel sur la durée de l’intervention évolue et se mue en « six mois à un an ».

Placés sous le commandement du général Francisco Soriano, 1 600 soldats français se trouvent actuellement au Mali. Un déploiement moindre par rapport à l’opération Serval au Mali (4 500 hommes au plus fort de l’engagement, actuellement 2 000).

Epaulés par 3 700 hommes de la Misca, ils doivent composer avec les différentes milices du pays.

4 Deux camps et une multitude de milices s’affrontent

  • La Seleka. Hétéroclite, cette coalition officiellement dissoute a ravi le pouvoir au général Bozizé en mars 2013. Faisant cause commune avec des miliciens soudanais, tchadiens ou libyens, elle fait parler d’elle pour ses exactions et ses pillages.L’opération Sangaris vise entre autres à désarmer les quelques 15 000 ex-combattants de la rébellion au pouvoir, mais selon des modalités controversées.
  • Les « anti-balakas ». Littéralement « anti-machettes » en langue sango, les anti-balakas se comptent par dizaines de milliers.Parmi eux, des milices d’autodéfense formées en brousse, des anciens membres des forces de sécurité du président déchu François Bozizé, ainsi que de jeunes chrétiens désœuvrés. Human Rights Watch a observé la présence d’un grand nombre d’enfants soldats dans ce camps.

5 La crise ne se résume pas à un conflit chrétiens contre musulmans

Des raccourcis évoquant un affrontement « chrétiens contre musulmans » sont parfois utilisés dans les médias pour évoquer les altercations entre milices. Pour les chefs religieux cités dans Le Monde, la situation est plus nuancée. « Tous les anti-balakas ne sont pas chrétiens, et tous les chrétiens ne sont pas des anti-Balaka, et il en va de même pour les ex-Séléka et les musulmans », expliquent ainsi des évêques.

Luc Ravel, évêque aux armées françaises, assure de son côté que « personne ne me parle de “somalisation”, les chrétiens disent que si les chababs (djihadistes somaliens) venaient, ça ne prendrait pas ».

Sur les cinq millions de Centrafricains, on recense 80% de chrétiens et 15% de musulmans. Dans son rapport, Human Rights Watch montre que les tensions ne sont pas exclusivement confessionnelles : elles découlent souvent de réalités plus complexes sur le terrain.

Les incidents entre éleveurs et agriculteurs l’illustrent bien : les Mbororo par exemple, sont des nomades musulmans que l’on retrouve dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest et centrale. Ils déplacent de larges troupeaux d’une zone de paturage à une autre, et cela créée des conflits avec les fermiers sédentaires (majoritairement des Gbaya chrétiens).

Les soldats français ainsi que ceux de la Misca sont accusés de prendre parti pour l’un ou l’autre des deux camps.

6 Les soldats envoyés sur place attisent les tensions

Indignés par la mort de trois d’entre eux dimanche 22 décembre, après une altercation avec des soldats français, des ex-rebelles de la Seleka ont manifesté dans les rues de Bangui pour réclamer le départ de l’armée française.

Largement représentés parmi les forces de la Misca (850 sur 3 700), les Tchadiens sont quand à eux taxés d’ambiguité par les anti-Balakas. Idriss Déby, leur président, est fortement soupçonné d’avoir équipé et financé la Seleka avant le déclenchement des opérations début décembre… visant précisément à la désarmer.

Des tirs fratricides entre soldats tchadiens et burundais de la Misca sont venus attiser la défiance croissante des Centrafricains à l’égard des soldats déployés dans leur pays.

La tache des soldats dépèchés en Centrafrique est d’autant moins aisée qu’elle doit composer avec un contexte géopolitique explosif.

7 Autour de la Centrafrique, des pays instables

Nombre des pays limitrophes de la Centrafrique sont en proie à une grande instabilité économique et politique : République démocratique du Congo (RDC), Tchad, Ouganda, Soudan (Darfour).

La présence d’étrangers au sein des milices centrafricaines s’explique partiellement par le fait que la Centrafrique a souvent servi de base arrière à différentes rébellions.

Ainsi, Joseph Kony, père ougandais de l’Armée de résistance du seigneur et recherché par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre est soupçonné de se cacher en RCA.

8 Même si la paix s’impose, le pays est loin d’être sorti d’affaire

Un demi-siècle après son indépendance, la Centrafrique demeure gangrenée par la pauvreté : elle se place 180e en 2013 au classement du Programme des Nations unies pour le développement.

Si la future gouvernance centrafricaine reste encore une inconnue, de nombreux éléments devraient jouer en faveur d’une instabilité durable : Human Rights Watch relève par exemple que depuis le coup d’Etat de mars 2013, plus de 70% des enfants d’âge scolaire ne peuvent plus aller à l’école.

« L’école Liberté de Bossangoa, par exemple, abrite actuellement dans ses salles de classe quelque 4 000 musulmans déplacés. »

 

9 Il y a un an, Hollande ne voulait pas entendre parler d’une intervention

La France n’est pas totalement étrangère à cette instabilité. En 1979, déjà, elle intervenait sur place pour renverser Jean-Bedel Bokassa, qui s’était autoproclamé empereur. Quelques mois plus tard, le Canard Enchainé révélait le scandale des diamants offerts à Valery Giscard d’Estaing par le même Bokassa.

Officiellement désireux de rompre avec les pratiques de la Françafrique, François Hollande avait refusé, il y a tout juste un an, de répondre au SOS de François Bozizé, ex-président renversé quelques mois plus tard et déclarait :

« Si nous sommes présents en Centrafrique, ce n’est pas pour protéger un régime, c’est pour protéger nos ressortissants et nos intérêts et en aucune façon pour intervenir dans les affaires intérieures d’un pays, en l’occurrence la Centrafrique. Ce temps-la est terminé. »

Une année s’est écoulée depuis ce beau discours et des troupes françaises ont depuis été déployées sur le sol centrafricain pour « rétablir la stabilité interieure ». La Françafrique a la peau dure.

Source : Le Nouvel Obs Rue 89. 26/12/13

Voir aussi : Rubrique Afrique, Françafrique, rubrique Centrafrique,

L’Etat du monde 2014

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Le roman de l’actualité mondiale


Alors qu’il est quotidiennement question des pays dits «émergents», cette édition 2014, se concentre sur la notion de puissance. Contrairement à bien des prévisions, la victoire de l’occident dans la guerre froide n’a pas débouché sur une longue période de domination américaine. Si les États-Unis restent à bien des égards le pivot des équilibres géopolitiques mondiaux, la puissance américaine est confrontée à des concurrences nouvelles. Un constat qui s’applique également aux autres puissances occidentales, en particulier européennes, profondément secouées par la crise économique. Alors que la mondialisation, les mutations économiques et les révolutions numériques transforment notre quotidien, ne faut-il pas sortir des cadres anciens pour penser la puissance ?

Cette évolution structurelle s’accompagne de la montée en puissance de nouveaux mouvements sociaux qui bouleversent directement ou indirectement les fondements de l’ordre international hérité de l’après-guerre froide.


La Chine, l’Inde, le Brésil et, dans une moindre mesure, l’Afrique du Sud et la Russie, se dotent à leur tour des atouts politiques, économiques mais aussi culturels et technologiques de la puissance. Quant aux mouvements révolutionnaires ou contestataires qui se multiplient à travers le monde, ils ont déjà des conséquences sur le modelage en cours de la nouvelle architecture mondiale.


L’état du monde 2014 évalue et questionne cette remise en cause de l’hégémonie occidentale par des puissances émergentes et par les « sociétés civiles » dans les deux premières parties. La troisième partie est composée d’articles «régionaux» qui mettent en lumière les tensions stratégiques et diplomatiques majeures, illustrant l’évolution des conflits en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine.

Véritable «roman de l’actualité mondiale», L’état du monde révèle, au-delà de l’immédiateté de l’événement, la tonalité des changements à l’oeuvre sur la planète.

 L’Etat du monde 2014 sous la dir de Bertrand Badie et Dominique Vidal édition La découverte 18 euros.

Source : La Marseillaise 26/12/13

 

 

François Gèze, patron désormais retraité des éditions de La Découverte, dresse le bilan pour les 30 ans de la maison

imagesLe trentième anniversaire des éditions de La Découverte est marqué par le départ à la retraite de son président, François Gèze. En effet, cette figure emblématique de l’édition en sciences humaines a annoncé le 12 décembre dernier, sa décision de laisser la main à Hugues Jallon, ancien directeur éditorial de la maison, et directeur éditorial des sciences humaines et des documents pour le Seuil depuis 2011. C’est « par souci d’assurer dans les années qui viennent la pérennité de la maison, de son catalogue et des services qu’elle entend apporter à ses auteurs », que ce changement de direction prendra acte en février prochain. François Gèze gardera toutefois le rôle de directeur de collection, ainsi que certaines responsabilités interprofessionnelles.

Ce départ est l’occasion, pour Nonfiction, d’interroger celui qui a marqué, pendant trente ans, le paysage intellectuel et éditorial français.

Nonfiction – Quels auteurs vous ont le plus marqué durant votre carrière à La Découverte ?

F. G – Difficile de répondre à une telle question quand on a croisé le chemin de centaines d’auteurs… Mais je dirais que c’est certainement l’historien Pierre Vidal-Naquet qui m’a le plus marqué : j’ai beaucoup appris auprès de lui, à travers ses livres comme à travers ses engagements. Jusqu’à sa disparition en 2006, son soutien à la maison a été constant et décisif. Bien d’autres m’ont également beaucoup apporté, comme Yves Lacoste, le fondateur de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote ; les philosophes Bruno Latour et Isabelle Stengers ; Pierre Lévy et Philippe Breton, pionniers pour la compréhension des nouvelles technologies de communication ; Armand Mattelart, précieux historien et analyste des médias ; Yves Benot, Benjamin Stora et Pascal Blanchard, défricheurs de notre histoire coloniale ; les psychanalystes Gérard Mendel et Miguel Benasayag ; Georges Corm, remarquable spécialiste du Proche-Orient et économiste ; l’historien des idées François Dosse ; les économistes Robert Boyer, Pierre Salama, Alain Lipietz et Immanuel Wallerstein ; les journalistes Jean Guisnel, Marie-Monique Robin et Jean-Baptiste Rivoire, etc.

Conseillerez-vous La Découverte sur les choix de modèle économique à adopter face au changement qu’opère le numérique dans le monde de l’édition ?

Si Hugues Jallon le juge utile, pourquoi pas ? Je continuerai en tout cas à m’intéresser à ces questions, puisque je conserve la présidence de la société Cairn.info, portail de revues et d’ouvrages de sciences humaines et sociales, que nous avons créé en 2005 avec d’autres éditeurs.

Quelles qualités d’Hugues Jallon vous ont amené à le conseiller à Editis pour vous succéder à La Découverte ?

D’abord, son talent d’éditeur, découvreur de nouveaux auteurs et toujours curieux de découvrir de nouveaux réseaux intellectuels et politiques, comme il l’a prouvé quand il était éditeur à La Découverte – dont il connaît de ce fait parfaitement le catalogue et les orientations, ce qui est évidemment un atout décisif. Mais aussi ses compétences gestionnaires, dont il a toujours eu le souci et qui sont évidemment indispensables pour diriger une entreprise. Et je ne doute pas que son expérience au Seuil lui sera également très utile.

Adrien Pollin et Valentin Schmite

Source Nonfiction.fr 26/12/13

Voir aussi : Rubrique Editions, rubrique Livre, rubrique International, Géopolitique,

Quand Mandela était un «terroriste» pour l’Occident

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Nelson Mandela, symbole et mythe de son vivant, est honoré de par le monde depuis l’annonce de sa mort.

Des hommages fusent de tous les coins de la planète ; chefs d’Etat, personnalités et opinions publiques sont unanimes à reconnaître les qualités de l’homme et la valeur du leader. Certains hommages sonnent toutefois mal aujourd’hui et confirment cette hypocrite attitude de ne reconnaître l’effort qu’après que le verdict de l’histoire ait prouvé qu’il est encore plus grand que les basses manœuvres politiciennes et les intérêts mercantilistes de quelques puissants. Où se trouvaient ces puissants lorsque Mandela luttait contre l’apartheid ? Où était l’Occident lorsque Madiba et ses compagnons se battaient contre un régime raciste et répressif ? Le soutien de l’Occident aurait été d’un grand secours pour éviter à Mandela 27 longues années de détention. Il aurait été le bienvenu pour mettre fin le plus tôt à la condition de sous-citoyens dans laquelle vivaient les Noirs sous le pire des régimes. Ce même Occident, héritier d’une longue histoire colonialiste, se trouvait du côté de ce régime. Il s’émeut aujourd’hui et verse des larmes de tristesse après la mort de celui qui a donné au monde entier une leçon de justice et de grandeur d’âme. Un homme qui, faut-il encore le rappeler, était considéré, avec ses compagnons du Congrès national africain (ANC), comme un terroriste.

Il n’y a pas si longtemps, Mandela, leader charismatique de la lutte contre l’apartheid, prix Nobel de la paix, héros de la réconciliation entre les Noirs et les Blancs, premier président de l’Afrique du Sud après la fin de l’apartheid, figurait encore sur la liste noire du terrorisme établie par les Etats-Unis. L’ancien président américain, Ronald Reagan, avait, dans les années 1980, introduit une législation classant l’ANC et tous ses membres dans la case «terroristes». Le pire est que le leader sud-africain a continué à figurer sur cette liste jusqu’en 2008, c’est-à-dire 18 ans après sa libération et 14 ans après son élection à la présidence de l’Afrique du Sud.  Simple oubli ou sceau de la compromission avec les vieux démons de l’apartheid ? Ce maintien de la mention de l’ANC comme groupe terroriste par les Etats-Unis renseigne sur la notion très approximative et opportuniste du mot «terroriste». Comment le combat juste de l’ANC pour la liberté et l’égalité peut-il être considéré comme du terrorisme ? La Grande-Bretagne considérait aussi l’ANC comme un mouvement terroriste et s’opposait fortement aux sanctions contre le régime de l’apartheid.

Le terrorisme devenant une accusation dont on affuble ceux qui sont dans le camp ennemi. Si la France n’a pas usé de ce qualificatif, elle a toutefois adopté une position ambiguë en soutenant l’embargo contre l’apartheid et en le dotant d’un autre côté de la puissance nucléaire, comme le souligne Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques cité par le journal Le Point. Jean-Luc Mélenchon, président du Front de gauche en France, s’est élevé contre des hommages hypocrites. «Des milliers de bonnes paroles vont se déverser sur la mémoire de Nelson Mandela par ceux qui, le reste du temps, n’hésitent pas à pourchasser les enfants Roms. Ils trouvent magnifique le combat qui a été mené autrefois, il y a très loin», dit-il pour dénoncer la montée du racisme en France. Et d’ajouter : «Dans un pays où des enfants mal élevés jettent des bananes à un ministre qui n’a pas la bonne couleur, il y a quelque chose de surprenant à voir cette unanimité se construire.»  Après sa libération, l’aura et la reconnaissance planétaire dont il a fait l’objet ne l’ont pas fait dévier de la défense de la justice et les droits de l’homme partout dans le monde. Il a autant dénoncé les attaques du 11 Septembre, que l’invasion de l’Irak et la guerre en Afghanistan. Il eut cette parole cinglante sur les Etats-Unis : «S’il y a bien un pays qui a commis les atrocités les plus innommables dans le monde, ce sont les Etats-Unis. Et ils ne s’en soucient guère.»

N. B.

Source El Watan : 09/12/2013

Le passé rattrape les hommages

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