L’écrasante responsabilité de la gauche dans la victoire de Donald Trump

« Il ne reste plus à ceux qui votaient traditionnellement pour [la gauche] qu’à se tourner vers ceux qui s’intéressent (ou font semblant de s’intéresser) à eux et à leurs problèmes » (Photo: les leaders et chefs de gouvernement socialistes européens réunis  à Paris en 1999). JACK GUEZ / AFP

« Il ne reste plus à ceux qui votaient traditionnellement pour [la gauche] qu’à se tourner vers ceux qui s’intéressent (ou font semblant de s’intéresser) à eux et à leurs problèmes » (Photo: les leaders et chefs de gouvernement socialistes européens réunis à Paris en 1999). JACK GUEZ / AFP

Le sociologue Dominique Méda revient à juste titre sur les raisons pour lesquelles la gauche de gouvernement ne devrait pas trop se réjouir du report escompté des voix vers son camp après la victoire de Trump. Il ne s’agit plus de tirer une nouvelle fois les marrons du feux sans rien faire, mais d’assumer et de donner des gages concrets de courage et de responsabilité politique.

Par Dominique Méda, sociologue, professeure des universités

Pourquoi les gauches se font-elles tailler des croupières presque partout dans le monde par des partis qui prétendent mettre au cœur de leurs préoccupations les oubliés, les invisibles, les damnés de la mondialisation, les sans-grade, les déclassés ?

L’énigme semble complète : pourquoi les pauvres et les ouvriers ont-ils voté pour un milliardaire qui ne s’est donné que la peine de naître – un don conséquent de son père lors de son entrée dans la vie adulte lui ayant permis de construire son empire – et non pour la candidate démocrate ?

Pourquoi presque un tiers des Français qui vont voter aux prochaines élections présidentielles, dont de nombreux électeurs issus des classes populaires, s’apprêtent-ils, selon les sondages, à apporter leur suffrage non pas à la gauche, mais à une candidate, Marine le Pen, dont le répertoire idéologique était il y a encore peu aux antipodes de l’anticapitalisme et de la lutte des classes ?

Pourquoi les gauches se font-elles tailler des croupières presque partout dans le monde par des partis qui prétendent mettre au cœur de leurs préoccupations les oubliés, les invisibles, les damnés de la mondialisation, les sans-grade, les déclassés ?

Les droits que nous pensions définitivement acquis

Cela s’explique en grande partie par le fait que la gauche a tout simplement renoncé à mener une politique de gauche et que, dès lors, il ne reste plus à ceux qui votaient traditionnellement pour elle qu’à se tourner vers ceux qui s’intéressent (ou font semblant de s’intéresser) à eux et à leurs problèmes.

Aurions-nous vu le Front national (FN) changer radicalement de fond idéologique, s’intéresser à la classe ouvrière, à la valeur du travail, à la faiblesse des salaires, aux régions ruinées par le départ des usines, à la difficulté de boucler les fins de mois, à la mondialisation, si la gauche avait été fidèle à son héritage idéologique, on n’ose dire à ses valeurs ?

Les victimes de la globalisation, ceux qui ont perdu leur emploi ou se trouvent dans des zones de relégation seraient-ils autant tentés par le discours de Marine Le Pen si la gauche avait continué à défendre l’égalité, l’augmentation des salaires, le développement de l’Etat-providence, la coopération, la réduction du temps de travail, le partage ?

A l’évidence, non. A l’évidence nous n’en serions pas là, à trembler pour la paix et le maintien de droits que nous pensions pourtant définitivement acquis, si, en 1983, au lieu d’accepter de se soumettre à une Europe qui ne parvenait pas à devenir politique, la gauche au pouvoir avait continué à défendre l’intérêt du paradigme keynésien.

Nous n’en serions pas là si, en 1985-1986, la gauche n’avait pas cédé aux sirènes de la libre circulation des capitaux et de l’ouverture des marchés financiers dont même le Fonds monétaire international (FMI) reconnaît aujourd’hui qu’ils sont en train de détruire nos sociétés ; nous n’en serions pas là si la gauche française n’avait pas, année après année, accepté les uns après les autres les renoncements à l’héritage de gauche.

Augmentation insupportable du chômage

Souvenons-nous : la fameuse équité promue en 1994 par le rapport Minc encensé par la gauche ; l’orthodoxie budgétaire pleinement revendiquée par l’actuel Président de la République et qui a conduit à une augmentation insupportable du chômage ; l’abandon dans lequel la gauche a laissé les banlieues depuis trente ans tout en prétendant s’en occuper ; l’obsession de l’équilibre comptable érigé en dogme et objet de la plus grande fierté pendant qu’une partie du pays crève ; le désintérêt complet pour les conditions de travail dont la dégradation saute pourtant tous les jours aux yeux ; le glissement progressif de la gauche vers la condamnation de l’assistanat ; l’incompréhension totale à l’endroit du « Moustachu » (Philippe Martinez), considéré dans les plus hautes sphères de l’Etat comme le Diable ; le refus d’obliger les entreprises mères à assumer la responsabilité des actes de leurs filiales ; la soumission au pouvoir des banques…

Et surtout, la conversion complète – parfaitement mise en évidence dès 1994 dans le livre remarquable de Bruno Jobert et Bruno Théret, Le Tournant néolibéral – des soi-disant élites à l’ensemble du bagage théorique néoclassique, et à ses prêtres, qui nous proposent depuis des années des baisses du smic (alors que le moindre de leur « ménage » leur rapporte un smic en quelques heures), des contrats uniques, des licenciements plus rapides, un démantèlement complet des protections du travail, une baisse des allocations-chômage et des minima sociaux pour que les paresseux reviennent plus vite au travail, et tout cela en des termes trompeurs (qu’on se souvienne de la fameuse « sécurisation »).

Des élites converties au discours que l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) asséné depuis les années 1980 ; des élites de gauche, y compris Obama, qui préfèrent conserver auprès d’eux des économistes champions de la dérégulation (comme Larry Summers) tant la discipline économique semble aujourd’hui dépolitisée.

Soupçon généralisé sur les chômeurs

Souvenons-nous : la trahison de Bill Clinton qui, en 1992, assène qu’il faut « To end welfare as we know it » (« en finir avec l’Etat-providence tel que nous le connaissons ») et met en place, en 1996, une réforme qui pousse les allocataires de minima sociaux à reprendre le travail à n’importe quel prix, plongeant dans la misère ceux qui n’en sont pas capables.

Souvenons-nous : le coup de tonnerre qu’a constitué le Manifeste Blair-Schröder de 1999 dans lequel les deux dirigeants « de gauche » en appellent à en finir avec cette « vieille » gauche, dopée aux dépenses publiques, incapable de croire à l’entreprise et à la compétitivité.

Souvenons-nous des réformes du chancelier allemand Gerhard Schröder, le soupçon généralisé sur les chômeurs qui refuseraient, par pure paresse, de reprendre des emplois (qui n’existent pas), la fusion de l’allocation-chômage et de l’allocation d’assistance, la politique du « bâton » comme si ceux qui avaient perdu leur emploi et ne parvenaient pas en en retrouver un le faisaient exprès. Et, pendant ce temps, l’explosion des inégalités, les fortunes aussi colossales que rapidement acquises, la consommation ostentatoire, la finance folle.

Presque partout, parvenue au pouvoir, la gauche a adopté le paradigme néolibéral, souvent pour montrer qu’elle était capable d’être une aussi bonne gestionnaire que la droite, souvent aussi parce qu’il aurait fallu renverser la table pour mettre en œuvre une autre politique.

Une Europe n’ayant pour seul idéal que le marché

Chaque époque est singulière. Lors du premier septennat de François Mitterrand, peut-être ne savions-nous pas, ne pouvions-nous pas imaginer, qu’une Europe si mal née, une Europe incapable de s’unir sur des accords politiques, une Europe n’ayant pour seul idéal que le marché, ne pourrait pas survivre.

Mais en 2012, les choses étaient bien différentes. Il aurait fallu, au lieu de vouloir à tout prix exercer le pouvoir, sauvegarder au contraire, comme ce qu’il y a de plus précieux, les valeurs de la gauche. Même au risque d’être moqués, au risque d’être considérés comme de mauvais élèves en économie, comme de piètres gestionnaires, il fallait conserver contre vents et marées comme unique boussole la recherche absolue de l’égalité, l’attention pour les ouvriers, les déclassés, les ségrégués, les oubliés, les dominés, les banlieues, les petits salaires, les privés d’emploi et défendre en conséquence le service public, la solidarité, la redistribution.

Il aurait mieux valu ne pas exercer le pouvoir et conserver intact l’espoir de changer un jour la situation plutôt que de l’exercer en singeant la droite, en récupérant l’héritage, les manières de faire, les comportements, l’idéologie de la droite, ce qui conduit aujourd’hui nos concitoyens abandonnés à se jeter dans les bras des seuls qu’ils n’ont pas encore essayés.

Tant que la gauche n’aura pas renoué avec ses principes fondamentaux, ses (improbables) succès électoraux seront autant de victoires à la Pyrrhus, faisant le lit de la droite et de l’extrême droite.

Dominique Méda

Soure Le Monde Idée 13/11/2016

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Rencontres Averroes Thierry Fabre : « La grande question est celle des styles de vie et du respect des croyances »

« Les formes du politique sont parfois désespérantes [...] mais cela devrait nous inviter à un véritable sursaut citoyen ». Photo la marseillaise

Les Rencontres d’Averroès, qui démarrent jeudi 10 novembre au Théâtre de la Criée, s’interrogent sur la façon de « surmonter la faille » née des attentats en France. Le fondateur de l’événement Thierry Fabre s’attache à caractériser celle-ci.

 

Pourquoi avoir choisi le mot « faille » plutôt que celui de rupture ?

La faille renvoie à une dimension sismique. La secousse profonde qui nous a tous frappés après les attentats de 2015 a fait l’effet d’un véritable tremblement de terre. Une fissure peut être colmatée. Or ici c’est plus profond. Nous ne sommes pas encore dans le gouffre, qui est la guerre de tous contre tous, que certains prophètes de malheur considèrent comme inéluctable. Toute la question est de savoir s’il existe un monde commun avec les gens venant du monde arabe et de l’Islam. Bruno Etienne disait justement « si l’Occident c’est la bible plus les grecs, alors les arabes sont des occidentaux ». Cela ne veut pas pour autant dire qu’il n’y a pas de mouvement de séparation, salafiste ou djihadiste, d’un côté, identitaire, de l’autre. Quand certains revendiquent la pureté de l’Occident chrétien, on est aussi dans la séparation, dans le refus de tout monde commun. Si ces mouvements s’amplifiaient, alors nous ne serions pas loin du gouffre. Mais nous n’en sommes pas encore là, et rien n’est inéluctable. Dans un tel contexte, la parole des Rencontres d’Averroès est précieuse pour tenter de définir un possible monde commun.

Si l’on vous dit qu’aucune proposition politique viable n’a été apportée en réponse aux replis identitaires depuis 22 ans, date des premières Rencontres d’Averroès, qu’en dîtes-vous ?

Pour moi, il y a trois dimensions du politique. Une verticale, une horizontale et une transversale ou oblique. La verticale est celle qu’on connaît le plus, de l’Etat vers la population. De ce point de vue, tous les dispositifs politiques qui ont été imaginés – je pense au partenariat euro-méditerranéen et à l’Union pour la Méditerranée – ont été des naufrages. L’horizon d’attente dans lequel sont nées les Rencontres d’Averroès en 1994, une année avant le processus de Barcelone, s’est effondré. De ce point de vue, c’est donc une impasse. Pour la dimension horizontale en revanche – « la politique prend naissance dans l’espace qui est entre les hommes », disait Hannah Arendt – c’est peut-être moins sûr. Les sociétés sont à la fois vives et inventives. Il y a bien sûr des poussées identitaires et des replis mais il y a aussi des dispositifs de rencontres, d’auto-organisation culturelle, sociale, économique. Et enfin comme le montrent les révolutions arabes, il y a également quelque chose qui n’a pas disparu quant à la dimension transversale, les représentations symboliques, culturelles, qui connectent l’horizontal et le vertical. Je ne serai donc pas aussi pessimiste. L’État et les institutions n’ont pas été à la hauteur des défis méditerranéens, sans aucun doute. Mais dans le politique, il y a aussi la société civile qui a été pour le coup très réactive. Face à la défaillance actuelle du politique en Méditerranée, il faut tracer d’autres chemins. J’ai assez confiance dans les attentes des jeunes générations, qui sont majoritaires dans le monde méditerranéen. Aux citoyens d’organiser des contre-pouvoirs. C’est une façon de faire front face aux emprises autoritaires. Les formes du politique sont parfois désespérantes, et l’élection de Donald Trump en est un cruel exemple, mais cela devrait nous inviter à un véritable sursaut citoyen.

L’une des tables rondes se concentre sur « la faille généalogique entre l’Europe et l’Islam ». En la qualifiant ainsi, ne fait-on pas le jeu des identitaires ?

Je ne me place pas du tout sur un terrain « identitaire », mais inscris au contraire les débats dans des généalogies, des histoires, loin des identités figées qui opposeraient deux entités hors du temps. Nous essayons plutôt de donner de la consistance, à travers les Rencontres d’Averroès, à un monde de l’entre-deux, le monde méditerranéen. Dans l’histoire longue, on voit bien qu’il y a eu de très nombreuses circulations d’une rive à l’autre de la Méditerranée, notamment sur le plan philosophique, et Averroès en est un bel exemple. De nombreux liens ont été tissés à travers le temps et ils ont aussi été déchirés dans l’histoire récente, que ce soit à travers les guerres du Golfe ou par les mouvements et les attaques djihadistes.

Accordez-vous un ordre d’importance aux types de « failles » caractérisées dans les tables rondes des Rencontres ?

Non il y a juste un ordre qui s’inscrit dans le cours du temps. On commence avec le temps long, avec la philosophie arabe des XIe et XIIe siècles. On passe aux failles historiques à partir du XVIIIe siècle avec l’expédition de Bonaparte en Egypte, la colonisation au XIXe siècle et la décolonisation. Puis la troisième se concentre davantage sur le XXe siècle avec les guerres du golfe, la chute du mur de Berlin. Et enfin la faille dans la Cité avec les attentats, la violence et la ségrégation urbaine.

Pourquoi terminer les débats par celle-ci ?

Le thème de ces Rencontres est né du choc des attentats, la faille dans la cité est alors évidente, d’autant plus qu’on sera exactement un an après, le 13 novembre. Elle donnera à entendre Marc Crépon qui a travaillé sur le consentement meurtrier, le passage à l’acte dans la violence. Il fallait aussi ne pas rester dans un regard franco-français. Spécialiste de l’Islam en Belgique, Andrea Rea a travaillé pendant de nombreuses années sur Molenbeek, bien avant sa triste célébrité. Il est intéressant de comprendre les échecs des politiques urbaines. Cela fait 40 ou 50 ans que la Belgique a délégué la question de l’Islam aux Saoudiens. On voit l’obscurantisme que cela a produit. Dans certains quartiers, la marge est devenue le centre. Il existe, aussi à Marseille, des gens qui expliquent qu’on ne peut par exemple pas boire d’alcool en période de Ramadan. C’est insensé. A partir de là, comment négocie-t-on un monde commun ? La grande question est celle des styles de vie et du respect des croyances de chacun. Comment pratiquer sa religion, juive, chrétienne musulmane ou bouddhiste, sans interdire quoi que ce soit à ceux qui ne partagent pas cette foi ? Ce sont ces formes de vie en commun qu’il s’agit de dessiner et de faire vivre ensemble. Marseille en a l’expérience.

Vous déclariez en mars dernier dans ces colonnes : « Marseille a quelque chose de singulier à dire au monde ». Cette singularité s’exprime-t-elle aussi dans la faille et la mixité que la ville comportent ?

Marseille est une ville contrastée. Il y a des lieux de mixité urbaine qui fonctionnent, des espaces publics qui sont partagés, le stade, les plages, les places… et il y a en même temps des formes de relégation urbaine, de séparation. La ville a pour l’instant été heureusement épargnée par les attentats. Je ne sais pas ce que cela provoquerait ici. A travers l’histoire des populations qui composent Marseille, cette ville est une ville sismographe. Je ne parle pas seulement des gens qui viennent du monde arabe, mais aussi des Comoriens, des Arméniens qui se sont installés à Marseille, après le génocide de 1915, des migrations italiennes, accélérées par le fascisme, des Espagnols venus après la guerre civile en Espagne, la guerre d’Algérie avec les pieds-noirs, les immigrés algériens qui ont été appelés pour travailler.

Cette ville est faite de toutes ces strates de populations qui la connectent par mille et un fils au monde méditerranéen. Que fait-on sachant cela ? Ou l’on dit que c’est une ville qui s’effrite, qui se désagrège. Ou au contraire on fait de Marseille une grande ville emblématique de la Méditerranée qui sait faire vivre quelque chose de commun à travers la « sensation du divers »….

Réalisé par Philippe Amsellem

Source : La Marseillaise  10/11/2016

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L’avenir d’iTELE, paralysée par la grève, en question

Des employés d'iTELE en grève devant le siège de la chaîne à Boulogne-Billancourt le 25 octobre 2016 afp - Christophe Archambault

La chaîne d’info iTELE entamera lundi sa quatrième semaine de grève, une durée inédite dans l’histoire de l’audiovisuel privé qui suscite des interrogations sur son avenir alors qu’aucune sortie de crise ne semble se profiler.

Entamé le 17 octobre, le mouvement de grève a été systématiquement reconduit depuis par une large majorité de la rédaction de la chaîne, qui réclame pêle-mêle une charte éthique, un projet stratégique et éditorial clair et le départ de l’animateur controversé Jean-Marc Morandini, mis en examen « pour corruption de mineur aggravée ».

Pour Patrick Eveno, historien des médias et ancien membre du comité d’éthique d’iTELE, le propriétaire du groupe Canal+ et donc de sa chaîne d’info en continu, Vincent Bolloré, « ne sait pas quoi faire d’iTELE » depuis sa prise de pouvoir car « dans sa stratégie, l’information n’a pas de place, ça ne l’intéresse pas ».

La direction porte le projet CNews, avec moins d’actualité chaude, et ne souhaite pas se séparer de Jean-Marc Morandini. Sa seule offre jusqu’ici aux journalistes: des propositions de départ avec indemnités pour ceux qui souhaitent quitter la chaîne.

Lundi, la ministre du Travail Myriam El Khomri recevra trois syndicats de la chaîne pour « faire le point » avec eux sur le conflit. Selon l’entourage de la ministre, la même invitation sera lancée prochainement à la direction.

Le gouvernement s’est jusqu’à présent montré prudent. La semaine dernière, Manuel Valls a fait valoir que ce conflit concernait un « groupe privé », tout en appelant la direction à la « responsabilité ».

Vendredi, jour du 17e anniversaire de la chaîne d’info, la reprise du dialogue entre grévistes et dirigeants n’a débouché sur « aucune avancée concrète », selon des salariés qui y participaient.

L’affaire Morandini s’ajoute au conflit démarré avant l’été, lorsque la rédaction avait fait grève quatre jours pour protester contre une réduction drastique des effectifs.

– Deux projets qui s’affrontent –

« Il y a deux projets éditoriaux qui s’affrontent et sont incompatibles. Soit c’est l’actionnaire qui gagne en faisant partir le plus de journalistes possible, soit ce sont les journalistes qui l’emportent, ce qui suppose que Bolloré accepte de dire « Je me suis trompé », ce qui ne semble pas coller avec le personnage », analyse Patrick Eveno.

« Ce conflit est inédit dans l’histoire de l’audiovisuel », affirme M. Eveno, qui a démissionné du comité d’éthique en septembre 2015 après le licenciement de la directrice générale d’alors, Cécilia Ragueneau, et de la directrice de la rédaction Céline Pigalle.

Avec vingt jours de grève, c’est en effet le deuxième plus long conflit social dans l’audiovisuel depuis mai 1968, après celui de Radio France, en mars-avril 2015.

Si rédaction et direction n’arrivent pas à réconcilier leurs visions éditoriales, il reste une troisième issue : la vente d’iTELE, selon M. Eveno. Mais « plus le conflit dure, moins la chaîne vaut cher », note-t-il.

Dans une tribune publiée vendredi sur le site de l’Obs, l’analyste des médias François Jost estime pour sa part « que la seule sortie de crise possible est le départ de Morandini ».

C’est l’arrivée de ce dernier le 17 octobre à l’antenne, souhaitée personnellement par Vincent Bolloré, qui a mis le feu aux poudres.

Pour son émission « Morandini Live », l’animateur a fait intervenir « Samantha, correspondante aux Etats-Unis » qui s’est avérée être « une photographe interrogée depuis Londres », comme le relève le CSA.

Le gendarme de l’audiovisuel a fustigé jeudi des « manquements aux exigences d’honnêteté et de rigueur » et menacé la chaîne de sanctions.

Saisi par des téléspectateurs et des salariés de la chaîne, le CSA a également souligné qu’il demeurait « très attentif » à la nette séparation « entre information et divertissement » sur iTELE.

« En mettant l’accent sur le manquement aux +exigences d’honnêteté+, le CSA insinue bien que c’est la chaîne elle-même qui se retrouve en porte-à-faux avec sa convention. Et, sans le dire, il prévient le glissement que s’apprête à cautionner la direction iTELE, de l’information vers le divertissement », analyse François Jost.

Par Séverine Rouby
 Source AFP 05/11/2016

La guerre de l’info de Vincent Bolloré

Vincent Bolloré fait sa loi à Canal+, er ça ne fait que commencer  Photo dr

Vincent Bolloré fait sa loi à Canal+, er ça ne fait que commencer Photo dr

Livre Médias : Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts racontent avec humour et acuité le feuilleton du jeu de massacre à Canal +

« C’est une histoire de violence. C’est une histoire de vengeance de pouvoir, d’argent, mais avant tout une histoire de violence. Oh, personne n’est mort et ceux que Vincent Bolloré a passés par la fenêtre parce qu’ils ne voulaient pas prendre la porte s’en sont tirés avec des ecchymoses à l’orgueil et des chèques de départ correspondant à leurs gros émoluments. Mai Canal+ a été mise au pas

Tels sont les propos préliminaires que tiennent les journalistes Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts qui dirigeaient la rubrique «Ecrans Médias» au journal Libération au début de leur livre  L’empire  Comment Vincent Bolloré a mangé Canal+*. Un livre d’actualité sorti en septembre 2016 qui revient dans les détails sur la prise de pouvoir d’un homme qui impose sa vision du monde aux journalistes. En piétinant le droit à l’information, à la libre expression et à la critique, considérés comme des libertés fondamentales de tout être humain et notamment des journalistes dont l’éthique professionnel en fait, ou devrait en faire, les garants du droit à l’information et donc, de la démocratie.

Ce livre enquête dont les épisodes ont été publiés sur le site Les jours depuis le début de l’année se poursuit. Comme d’ailleurs l’action de Vincent Bolloré en prise avec la rédaction de i-Télé, la filière de Canal+ dont les journalistes ont reconduit hier la grève jusqu’à lundi. Avec une détermination certaine puisque la poursuite du mouvement a été votée par 88 voix pour, 4 voix contre et 14 abstentions.

Vincent Bolloré bafoue les principes élémentaires de l’exercice du métier de journaliste. Signe encourageant, ceux-ci commencent à relever la tête collectivement.

« Rien ne justifie de vider les bureaux des grévistes pendant le week-end ou de pousser au départ des journalistes à force de découragement et de vexations.» Peut-on lire dans les colonnes du Monde. « Nous nous trouvons face à un combat fondamental pour toute la presse et chaque journaliste soucieux de l’avenir de sa profession ferait bien de s’y associer. Ce qui se passe à i-Télé pend au nez de beaucoup d’autres médias », écrit Jérôme Lefilliâtre dans Libération.

Les auteurs de l’Empire  qui ont eu un accès privilégié à des sources qui n’ont pas l’habitude de parler, précisent que ce combat n’est pas un épiphénomène mais bien une guerre au long court.

« Il a déjà fixé la date, le 17 février 2022, Vincent Bolloré léguera sa petite épicerie à sa dynastie. Du transport et de la logistique, du fioul et des batteries électriques, du plastique et des palmiers en Afrique. Et Havas. Et Vivendi. Et Canal+. Depuis l’été 2015, l’homme d’affaires mène un raid sur le groupe crypté dont il a viré la quasi-totalité des dirigeants. Désormais, Vincent Bolloré fait sa loi à Canal+, et ça ne fait que commencer

La résistance aussi !

JMDH

*L’Empire éditions du Seuil 2016, 15 euros

Source La Marseillaise 29/10/2016

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Livres, Essais, rubrique Médias, rubrique Rencontre, Entretien avec Laurent Mauduit,

Plus de 80% des femmes parlementaires victimes de sexisme ou de violence

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La majorité des élues expérimentent une forme de violence psychologique voire physique au cours de leur mandat, selon une étude menée sur 55 femmes de 39 pays et publiée ce mercredi.

Début mai, huit responsables d’Europe Ecologie-les Verts accusaient de harcèlement et d’agressions sexuelles le député de Paris Denis Baupin. Trois d’entre elles portaient plainte contre l’élu un mois plus tard, après l’ouverture d’une enquête. D’autres femmes politiques avaient ensuite témoigné des violences vécues avec d’autres élus, levant le voile sur des pratiques très souvent tues – et loin d’être circonscrites aux seules arcanes politiques françaises, si l’on en croit une étude publiée ce mercredi et menée par l’Union interparlementaire (UIP). La majorité des parlementaires à travers le monde expérimentent en effet une forme de violence psychologique voire physique au cours de leur mandat, selon l’enquête (accessible en ligne ici) relayée par Politico de cette organisation mondiale des Parlements nationaux, basée en Suisse.

«Le sexisme, le harcèlement et la violence à l’encontre des femmes parlementaires sont bien réels et répandus. Ils laissent présumer que le phénomène ne connaît pas de frontières et existe, à des degrés différents, dans tous les pays du monde, touchant un nombre significatif de femmes parlementaires», détaille l’étude, menée sur 55 femmes parlementaires de 39 pays. L’échantillon est réduit, mais les conclusions sont éloquentes : 81,8% des femmes parlementaires interrogées déclarent avoir subi une forme de violence psychologique. 44% d’entre elles indiquent même avoir reçu des menaces de mort, de viol, de coups ou d’enlèvement au cours de leur mandat parlementaire, y compris des menaces d’enlèvement ou d’assassinat de leurs enfants.

Les jeunes parlementaires particulièrement exposées

Cette violence psychologique s’exerce surtout sur les réseaux sociaux : «Une fois, j’ai reçu sur Twitter plus de 500 menaces de viol en quatre jours», raconte une parlementaire européenne, dont l’identité, comme celles des autres élues interrogées, n’est pas divulguée. Une autre parlementaire asiatique ajoute : «On m’envoie des informations sur mon fils : quel âge il a, quelle école il fréquente, dans quelle classe il est, etc., en menaçant de le kidnapper.»

Les insultes sexistes sont également fréquentes : 65,5 % des parlementaires interrogées indiquent avoir fait l’objet de remarques sexistes humiliantes au cours de leur mandat, souvent proférées par des collègues masculins. «Leur attitude trop ou pas assez féminine est régulièrement exposée, commentée, attaquée ou tournée en dérision, tout comme leur statut conjugal ou leur vie affective, sexuelle et familiale supposée ou réelle», constate l’organisation, qui souligne que les femmes jeunes, membres de l’opposition, issues d’une minorité ethnique et militantes des droits des femmes sont particulièrement visées.

20% des élues interrogées victimes de harcèlement sexuel

L’étude décrit également le harcèlement sexuel comme une «pratique courante» : 20% des élues interrogées déclarent avoir été victimes de ce type de pratique au cours de leur mandat, tandis que 7,3% racontent que quelqu’un a déjà essayé de les forcer à avoir des relations sexuelles. La violence physique est aussi répandue : 20 % des parlementaires sondées disent avoir déjà été giflées, poussées, frappées ou visées par un objet. Le sexisme se manifeste aussi au quotidien par des gestes ou des bruits inappropriés : «Si une femme parle fort au Parlement, on lui fait « chut » avec un doigt devant la bouche comme on le fait aux enfants. On ne fait jamais ça si un homme parle fort», raconte ainsi une parlementaire européenne.

«Bien que le panel de femmes parlementaires interrogées soit réduit, il apparaît clairement que le problème est beaucoup plus répandu et passé sous silence que ce que nous pouvions imaginer», analyse le secrétaire général de l’UIP, Martin Chungong, cité dans le communiqué de l’organisation. Si les parlementaires «veulent s’ériger en exemple et faire cesser les discriminations et la violence envers les femmes dans tous les domaines de la vie, les parlements doivent déjà mettre de l’ordre dans leurs propres affaires. Il en va de l’efficacité des parlements, des progrès vers l’égalité hommes-femmes et de la vitalité de la démocratie elle-même», juge le responsable.

Résilience

La plupart des parlementaires racontent avoir pris des mesures après avoir été harcelées ou menacées, en limitant par exemple leurs déplacements, en se déplaçant accompagnées, ou en se désinscrivant des médias sociaux. Même si pour 8 parlementaires victimes de violences sexistes sur 10, ces actes ne les dissuaderont pas le cas échéant de briguer un nouveau mandat. «Cela crée beaucoup de stress et affecte votre stabilité mentale […] Mais il y a la résilience», témoigne ainsi une élue asiatique.

Le rapport appelle enfin les parlementaires, hommes et femmes, à dénoncer ces agissements, afin de briser l’omerta qui entoure ce problème mondial, et incite les pays à adopter des lois en ce sens. Pour l’instant, seulement quatre Parlements (Afrique du Sud, Canada, Costa Rica et Thaïlande) disposent d’un règlement ou d’une politique d’égalité hommes-femmes qui protège explicitement les femmes parlementaires contre les remarques sexistes, le harcèlement sexuel et les menaces de violence provenant d’un de leurs collègues.

Juliette Deborde

Source : Libération

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Politique, Politique de l’Education, rubrique Société, Droits des femmes,