Musiques du monde : le plaisir caché de la diversité

José Bel le directeur artistique de Fiest’A Sète "j’ai pu mesurer l’emprise totale de la culture anglo-saxonne"

 

Cette semaine, le plateau de Fiest’A Sète n’a pas eu le temps de refroidir. Les pointures de la world music se sont succédé dans l’antre exceptionnelle du Théâtre de la mer. Ici, c’est pas la cantine. On ne sert jamais de plats réchauffés. Depuis quinze ans, le cuisinier en chef José Bel mitonne une programmation aux petits oignons. Il repère, innove, allie les ingrédients artistiques et culturels. Plutôt humble, l’ancien disquaire connaît son métier sur le bout des ongles. Rester ouvert, écouter, et puiser dans sa culture musicale la meilleure façon d’offrir du bonheur. Sa cuisine est réputée. Fiest’A Sète figure parmi les meilleurs festivals de World de l’hexagone. Il comporte aussi des épices qui éveillent le public à la situation internationale.

« Cela fait partie de notre vocation. Qu’est-ce qu’une programmation de musique du monde si ce n’est une ouverture à d’autres cultures ? En tant que disquaire, j’ai pu mesurer l’emprise totale de la culture anglo-saxonne. Pour la programmation, je pars toujours de la notion de plaisir et de découverte. Dans le prolongement, on élargit sa sensibilité et en prenant plaisir on entrevoit ce qu’il y a derrière la musique. »

L’autre face des festivités

La force des musiques du monde tient en partie à la perception que nous donnent les artistes de leurs contextes de vie. Pour une bonne part des invités, l’environnement est loin d’être apaisé comme le révèle le dernier rapport d’Amnesty International qui tient chaque année un stand dans le cadre du festival. « C’est notre base humaniste. On n’entre pas dans la marchandisation grandissante autour des festivals. En dehors des concerts, il y a aussi Les Tchatches musicales à la médiathèque qui donnent l’occasion d’aller plus loin. » Cette année, le spécialiste des musiques du monde Franck Tenaille y a tenu une passionnante conférence sur le thème « Racines et métissages, les musiques, miroir de la mondialisation ». Vendredi, à l’occasion de la venue du Réunionnais Danyel Waro, défenseur invétéré de la culture créole, le spécialiste des musiques africaines, Philippe Conrath a rappelé que jusqu’en 1981 l’administration française interdisait à la population de jouer du Maloya comme d’en fabriquer les instruments traditionnels.

C’est l’autre face de cette musique festive qui nous enchante qui fait aussi la vigueur de son énergie communicative. La liberté de l’échange culturel n’est toujours pas assurée. Comme en témoigne le problème de visa rencontré cette année par l’artiste congolais Zao. « L’ambassade de France lui donnait rendez-vous le 3 aôut pour un concert programmé le 2 août, explique le directeur José Bel. On a pu résoudre le problème in extremis avec le concours du Réseau zone franche*. » Si les heures de Fiest’A Sète sont belles, elles ne sont pas toujours de tout repos.

Jean-Marie Dinh

* Réseau  français consacré aux musiques du monde, Zone Franche est une organisation transversale qui rassemble toutes les catégories d’acteurs du secteur autour des valeurs relatives à la promotion des diversités culturelles.

Voir aussi : Rubrique Musique, Ethiopie Mahmoud Ahmed, Congo La secousse Belili, rubrique Festival, Fiest’A Sète, rubrique, Rencontre, Mory Kanté, Nigéria Seun Kuti,

Rubrique Afrique, Une enquête parlementaire sur la Force Licorne en Côte d’Ivoire ? , La Françafrique se porte bien, rubrique Livre, Petite histoire de l’Afrique, Kamerun, Que fait l’armée française en Afrique ?,

 

L’hébergement social à bout de souffle

Photo: Rédouane Anfoussi

C’est un été d’état de crise humanitaire. Hier, les travailleurs sociaux d’une trentaine de départements se sont déclarés en grève pour dénoncer un dispositif d’hébergement d’urgence en inadéquation avec les besoins actuels. Ces personnels en charge de l’urgence sociale se disent confrontés à des situations humaines intolérables : des familles à la rue avec des enfants en bas âge se présentent notamment à eux, mais ils sont dans l’incapacité de leur trouver une solution d’hébergement, toutes les places disponibles ayant déjà été attribuées. Hier après-midi, des travailleurs sociaux se sont rassemblés à Paris, square Boucicaut, où Droit au logement a installé un campement de familles sans abri. Une délégation a également été reçue au secrétariat d’Etat au Logement.

Qu’en est-il des capacités d’hébergement d’urgence ?

Depuis quatre ans, les prises en charge hôtelières de personnes sans abri sont en constante augmentation, preuve de la précarité qui gagne du terrain : 7 507 nuitées quotidiennes en moyenne en juin 2007 en Ile-de-France, 9 207 en 2009 puis 12 443 en 2010 et 12 259 en 2011. La même tendance est observée pour tous les autres mois de l’année. Outre les chambres d’hôtels, qui servent de variables d’ajustement, s’ajoutent évidemment les centres d’hébergement. Au niveau national, le dispositif d’urgence est passé de 90 000 places en 2007 à 115 000 en 2011, selon le secrétariat d’Etat au Logement. Des chiffres que ne conteste pas Matthieu Angotti, directeur général de la Fédération nationale des associations de réinsertion sociale (Fnars). Mais les demandes d’hébergement continuent à augmenter «du fait d’un développement des situations de précarité liées à la crise économique», explique-t-il. Pour lui, les effets de la crise économique se font sentir maintenant, avec un temps de retard donc. «Beaucoup de chômeurs arrivent en fin de droits. Les impayés de loyers augmentent et on a plus d’expulsions locatives.» Outre la montée de la précarité, le dispositif d’hébergement est mis sous tension par l’afflux de demandeurs ou de déboutés du droit d’asile, plus nombreux du fait des désordres planétaires.

Pourquoi la crise surgit-elle cet été ?

Le changement de braquet du gouvernement est à l’origine de la crise. Depuis 2007, les associations disposaient d’une marge de manœuvre pour ajuster l’offre d’hébergement aux besoins. En cas de nécessité, elles augmentaient leurs recours à des nuitées d’hôtel et l’Etat donnait des rallonges pour couvrir la dépense. En 2010, les moyens dédiés aux sans-abri se sont ainsi élevés à 1,246 milliard d’euros. En 2011, le gouvernement a serré la vis, ramenant l’enveloppe à 1,206 milliard, en baisse de 40 millions (-3,3%), au prétexte que les crédits avaient beaucoup augmenté depuis 2007 (1,02 milliard à l’époque). L’Etat a aussi décrété la fin des rallonges. Ce qui a créé un blocage chaotique, faute de possibilités d’ajustement du dispositif à coups de nuitées d’hôtel.

Le gouvernement va-t-il rester droit dans ses bottes ?

Lundi, après le Conseil des ministres, début des vacances gouvernementales, le secrétaire d’Etat au Logement, Benoist Apparu, a filé sur le terrain. Il s’est rendu à Vanves (Hauts-de-Seine) dans un hôtel qui sert pour le Samu social de sas d’orientation pour les personnes sans abri. Puis il a rendu visite à une famille relogée au Bourget (Seine-Saint-Denis) dans le cadre d’un dispositif appelé «Solibail» (lire page 4), qui consiste à privilégier le placement dans des logements ordinaires plutôt qu’à l’hôtel. Une solution plus vivable pour les familles, et moins chère pour l’Etat. A ce jour, 1 679 ménages ont bénéficié de ce dispositif. Mais, compte tenu du nombre de familles ou de personnes isolées sollicitant chaque jour le 115, il reste insuffisant. Il n’est pas exclu que le gouvernement finisse par lâcher une petite rallonge, histoire de fluidifier un peu un dispositif trop rigidifié.

Tonino Serafini (Libération)

Voir aussi : Rubrique SociétéGisements des industriels de « l’or gris », rubrique Santé rubrique Pauvreté, rubrique  Montpellier Logement Les réfugiés du batîment A, rubrique UE l’Europe en mode rigueurRevue, la question religieuse dans le travail social le travail social est-il de gauche ?

Brassens maître de la world

Compile. « Echos du monde » le poète chanteur essaime à travers le monde.

Où l’on découvre qu’en dépit de conditions climatiques détestables, les amoureux nippon se bécotent sur les bancs publics, qu’à Cuba comme à Sète on songe avec la même envie aux passantes aperçues au détour d’un chemin… Où l’on constate que la mauvaise réputation peut vous coller à la peau de Panam à la Réunion. Brassens, Echos du monde * nous fait traverser les frontières et les époques en compagnie de l’artiste.

L’éclectisme de cette compile procure beaucoup de plaisir, poétique et moqueur. Les mots de Georges passe de bouche en bouche, Nina Simone, Danyel Waro, Carina Iglecias… on les retrouvent dans la clarinette de Sydney Bechet, ou dans la version trash des impénitents Tueurs de la lune de miel. Du rétro à l’electro, passée à la moulinette de la grande sono mondiale, l’œuvre universelle offre à la jeune génération, l’occasion d’y accéder. Conçu par Emile Omar, programmateur de Radio Nova, le CD se présente sous forme d’un digipack où est inséré une affiche, dont est inspiré la pochette, illustrée par Lewis Heriz.

On n’a pas fini de disserter savamment sur le sens d’une œuvre qui a marquée le XXe siècle. Ce disque propose une simple contribution, juste  un bout d’histoire musicale « pour donner envie aux néophytes de  passer  la barrière en se replongeant dans l’œuvre incroyable de Brassens, et notamment de ses textes. »

Quand l’on sait mourir pour des idées, on la trouve  excellente celle de cette compilation qui rappelle l’envergure internationale du bonhomme trente ans après sa mort. On aurait pu mourir de ne l’avoir pas eue cette galette, alors quand on la tient, on y plonge, heureux comme Ulysse.

Jean-Marie Dinh

Brassens, Echos du Monde, Fanon Records, distribué par l’autre distribution. Présentation de l’album aujourd’hui à 18h Hôtel de Paris à Sète.

Voir aussi : Rubrique Musique, carton plein de sons, rubrique Poésie,

« En 26 ans, le public est devenu connaisseur »

 

 

Fondateur avec Georges Frêche du Festival de Radio France Montpellier Languedoc-Roussillon, le compositeur René Koering évoque l’édition 2011 et jette un œil sur le chemin parcouru. Après avoir démissionné de la direction de l’Orchestre national et de l’Opéra de Montpellier en décembre 2010, il devra quitter la direction du Festival dès le 28 juillet en laissant un bel héritage. Entretien.

Ouvrir le festival avec La Magicienne de Halévy c’était plutôt audacieux ?

« Je n’étais pas sûr de mon coup mais cela a fonctionné. Dans le rôle de  Mélusine, la jeune Crebassa a magnifié les énergies. Le public a bien senti la pureté de la musique chantée par des gens concernés par ce qu’ils faisaient. Le public n’est pas idiot. Il a compris que cette musique n’était pas donnée partout et qu’il se passait quelque chose de spécial. A la fin, tout le monde était debout.

Halévy, Dubois, Catel, l’édition 2011 met le répertoire français à l’honneur …

On ne le sait pas, mais quand Bonaparte arrive au pouvoir, il déclare une passion pour la musique. C’était un homme sensible qui était un salaud par ailleurs. A l’époque, il n’y avait pas vraiment de musique française. On ne chantait pas, on déposait la gorge sur le plateau. Bonaparte se paie même le luxe d’attribuer la Légion d’honneur à un castrat. Ce qui déclencha une grève dans le milieu tant cela paraissait inconcevable. Il s’en tira en faisant un chèque à chacun.

C’est vrai, cette édition fait la part belle à la musique française. En proposant des choses pas forcément faciles d’accès. Sémiramis  de Catel, ce n’est pas simple. On entend quatre personnes qui s’engueulent et il n’y pas de chœur, mais c’est une œuvre importante qui renouvelle la tragédie lyrique. Une autre explication du retour de la musique française, c’est que l’on arrive progressivement à faire le tour des musiques oubliées, italienne et allemande. Du coup on commence à s’intéresser à Saint-Saëns, Chabrier, Chausson…

Après 26 ans de défrichage comment regardez-vous le public du festival?

Le public de Montpellier est devenu connaisseur. Je rencontre des jeunes qui me disent : j’étais pas né quand le festival a commencé. Ca fait drôle. Certains perçoivent aujourd’hui les choses de la musique qui s’apprennent avec l’expérience sonore. 26 ans ont été nécessaires pour qu’il devienne aussi cultivé.

Vos propos sous-tendent que c’est toujours le même public qui fréquente le festival ?

Non, ce n’est pas l’habitude qui donne le goût de la musique. Je me souviens d’un soir où j’assistais à la première de la 5e de Beethoven. Soudain, Loulou Nicollin  qui était à côté de moi m’interroge :  « Dis donc Brendel il ne serait pas le Maradona du piano ? » Qu’ils soient cultivés ou non, les gens sentent les choses. Il n’est pas nécessaire d’avoir un costume et une belle cravate pour ça, il suffit d’avoir deux oreilles.

Compte tenu du contexte de votre départ, il parait difficile de s’en tenir à la seule édition 2011. Alors, vous seriez trop vieux ou trop laid pour continuer…

Oui j’en suis venu à ce questionnement comme l’avait fait Brendel. Lors d’un concert le critique du Figaro, Gavoty, s’était fendu dans son article de cette fabuleuse réflexion : Quand on est aussi laid, on ne devrait pas donner de concert en public. Je ne discute pas la nomination de Jean-Pierre Le Pavec avec qui j’ai déjeuné récemment pour lui transmettre des éléments sur le fonctionnement du festival. Sa candidature a été retenue par des gens raisonnables. Moi j’ai 71 ans et je serai débarrassé des contraintes de mon contrat le  28 juillet. Mais je trouve que c’est un peu fort de café d’apprendre dans la presse que l’on n’a pas retenu ma candidature. Je trouve que Mme Bourquin a mal élevé son fils parce qu’après 26 ans de travail qui ont fait connaître Montpellier dans le monde entier, je pense qu’on aurait pu décrocher son téléphone pour me donner un coup de fil. Ont-ils tellement peur de moi ? Delacroix, Foubert, Constantin… après le départ de Frêche on a fait le vide, j’ai compris que l’on entrait dans les Atrides.

Vous n’avez pas rejoint l’association créée à la mémoire de Georges Frêche ?

J’ai téléphoné  amicalement à Claudine Frêche pour le lui expliquer. Et elle l’a très bien compris. On s’essuie les pieds sur moi une fois mais pas deux. Je ne comprends pas à quoi va servir cette association.

Vous préférez dédier à Georges Frêche le Oresteïa de Xénakis…

J’ai dédié ce concert à Frêche pour son amour pour la Grèce et la musique. Au début, il assistait à tous les concerts. Il estimait que cela relevait de son devoir de maire. Il s’est ainsi forgé une grande culture musicale dont il usait pour impressionner autour de lui. Xénakis est un compositeur physique dans le sens rock’n’roll du terme.  Je me souviens lui avoir commandé un jour, un jingle pour Radio France. Il m’a fait passer son travail. C’était un truc tellement indiffusable que je lui ai demandé de m’autoriser à le revendre à une société d’alarme pour les parkings. Xénakis est un primate majeur au même titre que Mike Jagger. Lorsque Beethoven a écrit son concerto pour violon, il a fallu quarante ans pour que son œuvre soit rejouée en public. Et aujourd’hui on l’entend dans tous les supermarchés. Il y a des choses qui prennent le temps rien à voir avec la soupe type Carla Bruni. La musique de Iannis Xénakis nous rappelle à notre société. Elle exprime la conscience de sa violence. »

Propos recueilli par Jean-Marie Dinh et Alain Breton

 

Voir aussi :  Rubrique Festival,  rubrique Musique Le bilan du surintendant, Festival de Radio France, René Koering,  rubrique Politique culturelle, rubrique Politique locale, rubrique Rencontre, Aldo Ciccolini,

Fondateur avec Georges Frêche du Festival de Radio France Montpellier Languedoc-Roussillon, le compositeur René Koering évoque l’édition 2011 et jette un œil sur le chemin parcouru. Après avoir démissionné de la direction de l’Orchestre national et de l’Opéra de Montpellier en décembre 2010, il devra quitter la direction du Festival dès le 28 juillet en laissant un bel héritage. Entretien.

Ouvrir le festival avec La Magicienne de Halévy c’était plutôt audacieux ?

« Je n’étais pas sûr de mon coup mais cela a fonctionné. Dans le rôle de Mélusine, la jeune Crebassa a magnifié les énergies. Le public a bien senti la pureté de la musique chantée par des gens concernés par ce qu’ils faisaient. Le public n’est pas idiot. Il a compris que cette musique n’était pas donnée partout et qu’il se passait quelque chose de spécial. A la fin, tout le monde était debout.

Halévy, Dubois, Catel, l’édition 2011 met le répertoire français à l’honneur …

On ne le sait pas, mais quand Bonaparte arrive au pouvoir, il déclare une passion pour la musique. C’était un homme sensible qui était un salaud par ailleurs. A l’époque, il n’y avait pas vraiment de musique française. On ne chantait pas, on déposait la gorge sur le plateau. Bonaparte se paie même le luxe d’attribuer la Légion d’honneur à un castrat. Ce qui déclencha une grève dans le milieu tant cela paraissait inconcevable. Il s’en tira en faisant un chèque à chacun.

C’est vrai, cette édition fait la part belle à la musique française. En proposant des choses pas forcément faciles d’accès. Sémiramis de Catel, ce n’est pas simple. On entend quatre personnes qui s’engueulent et il n’y pas de chœur, mais c’est une œuvre importante qui renouvelle la tragédie lyrique. Une autre explication du retour de la musique française, c’est que l’on arrive progressivement à faire le tour des musiques oubliées, italienne et allemande. Du coup on commence à s’intéresser à Saint-Saëns, Chabrier, Chausson…

Après 26 ans de défrichage comment regardez-vous le public du festival?

Le public de Montpellier est devenu connaisseur. Je rencontre des jeunes qui me disent : j’étais pas né quand le festival a commencé. Ca fait drôle. Certains perçoivent aujourd’hui les choses de la musique qui s’apprennent avec l’expérience sonore. 26 ans ont été nécessaires pour qu’il devienne aussi cultivé.

Vos propos sous-tendent que c’est toujours le même public qui fréquente le festival ?

Non, ce n’est pas l’habitude qui donne le goût de la musique. Je me souviens d’un soir où j’assistais à la première de la 5e de Beethoven. Soudain, Loulou Nicollin qui était à côté de moi m’interroge : « Dis donc Brendel il ne serait pas le Maradona du piano ? » Qu’ils soient cultivés ou non, les gens sentent les choses. Il n’est pas nécessaire d’avoir un costume et une belle cravate pour ça, il suffit d’avoir deux oreilles.

Compte tenu du contexte de votre départ, il parait difficile de s’en tenir à la seule édition 2011. Alors, vous seriez trop vieux ou trop laid pour continuer…

Oui j’en suis venu à ce questionnement comme l’avait fait Brendel. Lors d’un concert le critique du Figaro, Gavoty, s’était fendu dans son article de cette fabuleuse réflexion : Quand on est aussi laid, on ne devrait pas donner de concert en public. Je ne discute pas la nomination de Jean-Pierre Le Pavec avec qui j’ai déjeuné récemment pour lui transmettre des éléments sur le fonctionnement du festival. Sa candidature a été retenue par des gens raisonnables. Moi j’ai 71 ans et je serai débarrassé des contraintes de mon contrat le 28 juillet. Mais je trouve que c’est un peu fort de café d’apprendre dans la presse que l’on n’a pas retenu ma candidature. Je trouve que Mme Bourquin a mal élevé son fils parce qu’après 26 ans de travail qui ont fait connaître Montpellier dans le monde entier, je pense qu’on aurait pu décrocher son téléphone pour me donner un coup de fil. Ont-ils tellement peur de moi ? Delacroix, Foubert, Constantin… après le départ de Frêche on a fait le vide, j’ai compris que l’on entrait dans les Atrides.

Vous n’avez pas rejoint l’association créée à la mémoire de Georges Frêche ?

J’ai téléphoné amicalement à Claudine Frêche pour le lui expliquer. Et elle l’a très bien compris. On s’essuie les pieds sur moi une fois mais pas deux. Je ne comprends pas à quoi va servir cette association.

Vous préférez dédier à Georges Frêche le Oresteïa de Xénakis…

J’ai dédié ce concert à Frêche pour son amour pour la Grèce et la musique. Au début, il assistait à tous les concerts. Il estimait que cela relevait de son devoir de maire. Il s’est ainsi forgé une grande culture musicale dont il usait pour impressionner autour de lui. Xénakis est un compositeur physique dans le sens rock’n’roll du terme. Je me souviens lui avoir commandé un jour, un jingle pour Radio France. Il m’a fait passer son travail. C’était un truc tellement indiffusable que je lui ai demandé de m’autoriser à le revendre à une société d’alarme pour les parkings. Xénakis est un primate majeur au même titre que Mike Jagger. Lorsque Beethoven a écrit son concerto pour violon, il a fallu quarante ans pour que son œuvre soit rejouée en public. Et aujourd’hui on l’entend dans tous les supermarchés. Il y a des choses qui prennent le temps rien à voir avec la soupe type Carla Bruni. La musique de Iannis Xénakis nous rappelle à notre société. Elle exprime la conscience de sa violence. »

Propos recueilli par
Jean-Marie Dinh et Alain Breton

Angelica Liddell :« Maldito », les maux dits

Festival d’Avignon : Angelica Liddell prouve qu’on ne peut la résumer à des automutilations. La rage de la femme blessée s’y élargit, dans le bilan d’un monde médiocre qui mutile ses enfances.

La présence de la Madrilène Angélica Liddell fut, en juillet 2010, un choc aussi puissant qu’inattendu. Avec La casa de la fuerza au cloître des Carmes puis El año de Ricardo aux Pénitents blancs, dans un théâtre cruel et féroce, tour à tour dans un marathon collectif et farouchement intime puis un quasi solo inspiré par la figure monstrueuse de Richard III, elle s’imposait en héritière de Kantor, en cousine de Sarah Kane ou en petite soeur de Pippo Delbono, de celles et de ceux qui hurlent ou s’éraillent pour remuer les tripes et les âmes dans des jaillissements d’amour et de rage.

Logiquement, son retour dans l’édition 2011 a suscité l’engouement des spectateurs, avides de nouveaux bouleversements, et qui ont raflé tous les billets dès leur mise en vente, imposant la mise en place de deux supplémentaires (à midi) tout aussi prisées. Tout cela, malgré l’absence d’autres coproducteurs aux côtés des grands rendez-vous d’Avignon et de Madrid (Otoño en primavera), fruit d’une réticence des autres programmateurs et diffuseurs (à l’exception de la scène nationale de Tarbes) que confirme, un brin dépité, Vincent Baudriller : « malgré l’événement qu’a constitué, l’été dernier, la présence d’Angélica au Festival, cette nouvelle création a paradoxalement été difficile à « monter » financièrement ; mais elle correspond tellement à l’esprit d’Avignon que nous avons tout fait pour que cela soit possible. »

Même si l’on peut entendre la déception de quelques-uns face à cette nouvelle pièce (Maldito sea el hombre que se confia en el hombre, un titre emprunté au Livre de Jérémie dans l’Ancien Testament) présentée dans la (très grinçante) salle de Vedène, on ne peut accepter le procès d’ assagissement qui semble être fait à la pasionaria Liddell, toujours aussi enragée dans le mot et dans son implication personnelle, corporelle. Lui reproche-t-on de ne pas s’y entailler la peau comme l’été dernier, comme si ce qui n’était au final qu’anecdote dans la puissance de La casa de la fuerza devait être une « marque de fabrique » ? La force de la Liddell dépasse ces réductions plasmatiques ; et si l’univers déployé dans Maldito… est effectivement enfantin (une forêt , les lapins d’Alice, des jeux de cour de récré entre corde à sauter et marelle), c’est justement parce que c’est l’enfance et les horreurs qu’elle subit sont au coeur de ce nouveau cri, qui se décline dans un Abécédaire à la Greenaway, exercice lui-même marqué du sceau de l’enfance.

Tourbillons et recueillements

« Quand je me suis mise à étudier le français, tout m’a paru tomber sous le sens ; je me suis vue à 40 ans, en train de réciter l’alphabet assise à une table d’écolier, comme une petite fille » : de ce paradoxe entre son « projet d’alphabétisation » et une « vie de merde » qui lui donnait l’envie de « brûler le monde », de cette dichotomie entre l’innocence et le désenchantement, la performeuse-hooligan a forgé un spectacle réglé au millimètre, tout aussi « faussement bordélique » et cruel que les précédents. Avec elle, des acrobates chinois, une alter-égale mutique et deux hommes enfants, pour osciller entre fraîcheur et gravité, tourbillons et recueillements, accès de violence et tendresse affleurante.

Cette rage, elle est d’emblée, dans l’entame, où une cohorte de petites filles à grandes oreilles jouent naïvement avant d’être « substituées » par de véritables lapins morts, puis empaillés, tandis que les robes des gamines s’assortissent, devenues « grandes », de talons acérés. Puis dans la chute rêvée du cadavre d’un président français. Ou en arrosant une poignée de terre déposée sur la poitrine d’un cadavre. Ou à travers un charnier final, amas de cadavres de mousse dont les poses font écho aux contorsions des athlètes asiatiques…

On pourrait aussi noter que Liddell use des même stratagèmes que dans sa Casa d’hier : la chanson populaire, avec le magnifique Todo tiene su fin et la VF de Porque te vas de Jeannette utilisé par Carlos Saura dans Cria cuervos, le Paint it black des Rolling Stones et le In dreams de Roy Orbison, mais aussi les nettoyages de plateau intentionnellement longs, et plus généralement un va-et-vient entre soliloques enflammés et « marathons » collectif. Cette fois, on peut effectivement parler de « marque de fabrique », mais ces ficelles restent dédiées à donner du souffle à ce qu’elle veut défendre ici : le mépris du monde adulte pour l’enfance qu’il souille et annihile. Un monde où l’on sait se parler en écrivant du bout du doigt dans l’espace, où l’on pourrait encore jouer Schubert au piano,. Un monde de contradictions et de paradoxes, où l’on peut clamer son désenchantement avant d’implore l’espoir, afficher son mépris du bonheur feint et son amour de l’argent tout en « chiant sur l’amour d’une mère ». Où l’on peut souhaiter « que plus un enfant ne soit conçu à la surface de la terre » puis caresser tendrement la chevelure d’une gamine déguisée en lapin. Promenons-nous dans son bois, parce que, avec ou contre les loups, Liddell sera toujours là…

Denis Bonneville

Voir aussi : Rubrique Théâtre, 4.48 Psychose, rubrique Festival, rubrique Danse, Boris Charmatz : danse des ténèbres,
Enfance de  Boris Charmatz ,