Loi contre la prostitution : la régularisation des prostituées étrangères en débat

 Manifestation de prostituées à Paris, le 5 juin. AFP

Alors que la proposition de loi sur la lutte contre la prostitution passe en deuxième lecture au Sénat – majoritairement à droite – à partir du mercredi 14 octobre, énième étape d’un processus législatif commencé il y a deux ans, les débats se concentrent à nouveau sur la mesure phare de ce texte porté par la députée socialiste Maud Olivier (Essonne) : la pénalisation des clients de prostituées. Au risque de négliger un autre aspect de la loi, ayant trait à la situation administrative des personnes étrangères se prostituant.

Mardi 13 octobre, quelques militants féministes, issus du Mouvement du Nid, d’Osez le féminisme ou encore des Effrontées, ont organisé un happening devant le Sénat pour inciter les élus à rétablir dans le texte de loi l’amende de 1 500 euros pour tout achat d’actes sexuels. Cette disposition, voulue par le gouvernement et votée par l’Assemblée nationale, est systématiquement retoquée par les sénateurs. Elle a encore été supprimée mercredi 7 octobre en commission spéciale sénatoriale, celle-ci ayant considéré « qu’une telle mesure risquait de placer les personnes prostituées dans un isolement plus grand et, par conséquent, dans des conditions plus dangereuses ». La mesure sera rediscutée en séance via des amendements.

Conditionné à l’arrêt de la prostitution

Mais la disposition qui a le plus fait l’objet d’amendements est autre : elle concerne la délivrance de titres de séjour aux personnes prostituées de nationalité étrangère. Comme le rappelle la Cimade, une des principales associations de défense des étrangers, dans un communiqué paru mardi 13 octobre : « Près de 90 % des personnes prostituées sont de nationalité étrangère, et parmi elles, une majorité de personnes sont dépourvues de titre de séjour. Les mesures favorisant la régularisation sont donc essentielles pour protéger les victimes de proxénétisme et de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. »

A ce sujet, le texte voté par l’Assemblée nationale prévoit qu’« une autorisation provisoire de séjour d’une durée minimale de six mois peut être délivrée » à la personne qui, « ayant cessé l’activité de prostitution, est engagé(e) dans le parcours de sortie de la prostitution et d’insertion sociale et professionnelle ».

Il s’agit donc d’une disposition conditionnée à l’arrêt de la prostitution et non automatique puisque la délivrance du titre est laissée à l’appréciation du préfet. « Cela ne va servir à rien », juge sévèrement Violaine Husson, responsable des actions pour les femmes migrantes à la Cimade. « Dans la pratique, si les personnes n’ont pas de titre de séjour, elles ne peuvent pas avoir d’hébergement, ni de suivi social ou même médical et entamer une insertion professionnelle. Ça nous paraît donc incohérent de demander la cessation d’activité de prostitution pour bénéficier de ce titre. »

Appel d’air

Plusieurs amendements – de la sénatrice EELV Esther Benbassa, du socialiste Jean-Pierre Godefroy et de la communiste Laurence Cohen – ont été déposés et prévoient la délivrance de plein droit d’une autorisation provisoire de séjour d’un an, non conditionnée à la cessation stricte de l’activité de prostitution. Ceux qui s’y opposent considèrent qu’ils peuvent constituer un appel d’air. « Sous prétexte de ne pas vouloir faciliter la prostitution en accordant un droit au séjour, les parlementaires proposent d’encadrer strictement l’attribution des titres de séjour, considérant que ce dispositif serait détourné par les réseaux de traite », regrette la Cimade dans son communiqué.

Laurence Cohen analyse ces résistances : « On est dans un climat très tendu à l’égard des personnes condamnées à l’exil. On considère l’étranger comme quelqu’un qui resquille et les prostituées comme des délinquantes. »

D’après un dispositif déjà existant, une personne prostituée peut obtenir une carte de séjour si elle coopère avec la police pour démanteler un réseau de traite, à travers le dépôt d’une plainte ou d’un témoignage. Dans les faits, les préfectures y ont peu recours : « En 2014, sur les 210 000 nouveaux titres de séjour accordés, seulement 63 ont été délivrés sur ce motif, toute situation d’exploitation confondue, rappelle la Cimade. Ce chiffre est ridiculement bas quand on sait qu’entre 20 000 et 40 000 personnes se prostituent en France, principalement des personnes en situation irrégulière.

Julia Pascual

Source : Le Monde.fr 13/10/2015

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Une jeunesse allemande. Du cinéma à la prise d’armes

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Jean-Gabriel Périot inviré du cinéma Diagonal à Montpellier

Avant-Première. Jean-Gabriel Périot  présente Une jeunesse allemande au Diagonal.

Remise en cause de l’autorité parentale, crise profonde de la démocratie, inégalités professionnelles criantes, chasse aux sorcières, montée de la violence, apathie des intellectuels, propagande médiatique, jeunesse oubliée, l’Allemagne des années 70 semble lointaine et proche.

Né en 1974, Jean-Gabriel Périot livre avec Une jeunesse Allemande, un regard neuf sur le mouvement d’émancipation des jeunes Allemands dans les années 60 et 70 qui débute par des revendications et se finit dans la violence révolutionnaire. A partir d’images d’archive, le réalisateur se concentre sur le parcours des membres de la RAF (Rote Armee Fraktion) plus connue en France sous le nom de « la bande à Baader ».

Jean-Gabriel Périot n’aveugle pas le rapport que son film peut entretenir avec notre époque : « Il y a des résonances évidentes. Je suis parti du passé pour tenter de comprendre cette violence, ce qui peut amener des jeunes qui ne sont pas issus d’un milieu défavorisé à commettre l’irréparable. Le film permet de faire certaines transcriptions avec ce qui se passe aujourd’hui mais c’est aux spectateurs d’opérer. Les jeunes qui l’ont vu sont étonnés par l’analyse sociétale que font les étudiants avant qu’ils ne passent à l’action, beaucoup des problèmes soulevés persistent

Le film adopte un parti pris de neutralité à l’égard de la violence, « Il y a de choses que je ne sais toujours pas sur cette histoire, je l’ai traitée comme une tragédie.» De sorte que la violence reste toujours condamnable, qu’elle soit issue du terrorisme, de la police, ou purement politique.

Autre basculement, le film révèle l’arrivée du direct à la télévision et aborde la question du pouvoir de l’image. «La jeunesse révoltée considérait que faire un film ou passer à la télé, c’était faire la révolution. Ils ont été naïfs par rapport à leurs adversaires. Comme dans la phase de radicalisation, les gouvernants n’ont pas essayé d’empêcher les actions d’être commises, il ont profité du passage à l’acte pour bouleverser une société qui n’aurait pas accepté, sans le « terrorisme », les changements sécuritaires imposés.»

JMDH

Source La Marseillaise 07/10/2015

Une jeunesse allemande Bande annonce

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Les enjeux de l’élection fédérale canadienne du 19 octobre 2015

Par Pierre Martin *

La 42e élection fédérale canadienne du 19 octobre 2015 est particulièrement importante car, au-delà même de la direction du gouvernement fédéral, qui pourrait échapper à l’alternance des libéraux et des conservateurs, pour la première fois depuis la fondation de la confédération en 1867, c’est aussi l’éventuelle confirmation du bouleversement marqué par l’élection de 2011, où les sociaux-démocrates du NPD[1] avaient pour la première fois de leur histoire devancé les libéraux comme principale alternative aux conservateurs, qui est en jeu.

 I/ Le bouleversement des élections de 2011

Les élections de 2011[2] (tableau I) ont été marquées par une victoire des conservateurs sortants qui progressent modestement en voix (39,6 %, + 2 pts) mais obtiennent une majorité absolue de sièges (166, + 23, sur 308). Mais c’est surtout la percée sans précédent des néo-démocrates (30,6 %, + 12,4 pts et 103 sièges, + 66) qui s’accompagne de l’effondrement des libéraux (18,9 %, – 7,3 pts et 34 sièges, – 43) et du Bloc québécois (6,1 %, – 3,9 pts et 4 sièges, – 45). Les libéraux se retrouvent en troisième position pour la première fois de leur histoire. Les indépendantistes du Bloc québécois, qui ne se présentent qu’au Québec, s’y effondrent (tableau II), passant de 38,1 % à 23,4 % et perdant la quasi-totalité de leurs sièges au profit du NPD.

Pour apprécier ces résultats, un bref retour en arrière s’impose.

Rappel historique

Les élections de 1993 ont été l’occasion d’un séisme électoral, avec l’effondrement de l’ancien parti conservateur, les Progressistes conservateurs (PC), victimes de la percée du Reform Party, droite radicale de l’Ouest, dans le Canada anglais, et de celle du Bloc québécois au Québec, les indépendantistes se présentant pour la première fois à des élections fédérales alors qu’ils avaient soutenu les PC contre les libéraux en 1984 et 1988. Les libéraux, derrière le Premier ministre Jean Chrétien, emportent largement les élections de 1997 et 2000 face à une droite divisée et des néo-démocrates qui restent faibles. Les PC tentent sans succès de reprendre le dessus sur la droite radicale –Reform Party puis Alliance Canadienne en 2000- d’abord en 1997 derrière Jean Charest[3], élu du Québec, puis en 2000 derrière l’ancien Premier ministre fédéral (1979-1980) Joe Clark (Alberta). L’année 2003 a vu d’importantes transformations dans le paysage politique fédéral. A droite, le leader de l’Alliance Stephen Harper a réussi à négocier avec la direction des PC la fusion des deux partis sous sa direction sous l’appellation de Parti conservateur du Canada. Chez les libéraux, la rivalité entre le Premier ministre Jean Chrétien et son ancien ministre des Finances (1993-2002) Paul Martin a tourné a l’avantage de ce dernier qui s’impose dans le parti et prend la direction du gouvernement en décembre 2003. Paul Martin incarne alors une ligne moins à gauche, plus centriste et favorable aux milieux d’affaires, et moins strictement fédéraliste, plus ouverte aux revendications de l’Ouest et du Québec. Alors que l’arrivée de Paul Martin au pouvoir avait été accueillie très favorablement par l’opinion, la situation s’est rapidement dégradée à cause du scandale des « Commandites[4] » et de sa gestion. Lors des élections du 28 juin 2004, qu’ils avaient provoquées pour se légitimer, les libéraux ont subi un recul considérable, en particulier au Québec, restant en tête grâce à la campagne de peur face à la droite radicale, mais devant former un gouvernement minoritaire. Ces élections avaient été marquées par un succès limité des conservateurs qui n’avaient pas réussi à attirer la fraction la plus modérée de l’ancien parti PC, par un net redressement du Bloc au Québec et du NPD sur l’ensemble du Canada, qui profite du virage au centre-droit des libéraux, et par l’arrivée des verts. Contraint fin 2005 à de nouvelles élections par l’arrêt du soutien du NPD et le développement du scandale des commandites, les libéraux de Paul Martin perdent les élections de janvier 2006 au profit des conservateurs de Stephen Harper, qui forment un gouvernement minoritaire. Les libéraux subissent un recul considérable, s’effondrant au Québec au profit des conservateurs. Stephen Harper avait considérablement modéré le programme de son parti, pour limiter l’effet de la campagne libérale, et fait des efforts en direction du Québec en améliorant son français[5] et en se prononçant pour un « fédéralisme d’ouverture ».

Après sa victoire de 2006, les deux années de gouvernement minoritaire de Stephen Harper lui ont permis de modérer son image et de démentir les prévisions catastrophistes des libéraux. Il a provoqué des élections à l’automne 2008 au vu de la rapide dégradation de l’économie liée à la crise internationale. Les conservateurs l’ont à nouveau emporté lors des élections du 14 octobre 2008, progressant en pourcentage et en sièges, mais insuffisamment pour obtenir un gouvernement majoritaire (143 sièges sur 308). Les libéraux menés par Stéphane Dion, proche de l’ancien Premier ministre Jean Chrétien, subissent une lourde défaite, obtenant le plus faible résultat de leur histoire (26,2 %) et perdant 27 sièges, alors que les verts et le NPD progressent légèrement et que le Bloc décline au Québec. La victoire des conservateurs résulte essentiellement de leur image en termes de capacité à diriger l’économie dans une période qui s’annonce difficile. Après ces élections insatisfaisantes pour tous, Stéphane Dion a conclu une alliance avec le NPD et le Bloc pour renverser Harper. Celui-ci a pu conserver le pouvoir grâce au soutien de la gouverneur générale Michèle Jean (Représentante de la Reine), qui lui a permis de repousser la convocation du Parlement. Les proches de Paul Martin ont alors repris le pouvoir au sein du parti libéral en installant à sa tête Michael Ignatieff, universitaire de renom qui a fait l’essentiel de sa carrière hors du Canada (G.B. et E.U.). Durant la période de 2008 à 2011, les conservateurs ont géré habilement la crise économique et financière et fait preuve d’ouverture en direction des communautés d’origine asiatique jusque-là acquises aux libéraux, mais n’ont pu éviter une certaine arrogance qui a conduit au vote par la chambre des Communes d’une motion de défiance libérale le 25 mars 2011, conduisant à des élections le 2 mai 2011. Ces élections (tableau I) ont été marquées par une nette victoire des conservateurs qui ont obtenu une majorité absolue de sièges, un effondrement sans précédent des libéraux, relégués à la troisième place, ainsi que du Bloc, et à une percée du NPD. Le rôle des enjeux et des leaders a été décisif dans ces résultats. Harper avait une assez bonne image, était perçu comme le plus compétent sur l’économie et a bénéficié de la volonté de la majorité des électeurs de mettre fin à l’instabilité politique en ayant un gouvernement majoritaire, un enjeu fort promus par les conservateurs. A l’inverse, les libéraux ont pâti de la très mauvaise image de leur leader, de son agressivité, et de leur responsabilité dans l’organisation des élections. De plus, cette mauvaise image de M. Ignatieff contrastait avec la très bonne image de Jack Layton, le leader du NPD. Celui-ci a bénéficié de l’affaiblissement de l’enjeu du souverainisme au Québec et de la forte volonté de la majorité des québécois de renverser les conservateurs. Quand J. Layton a fait une ouverture en direction des indépendantistes en reconnaissant le droit du Québec à l’indépendance avec un vote référendaire majoritaire (50 % + 1 voix), contrairement aux libéraux et aux conservateurs qui soutiennent la loi référendaire[6], les jours suivant les sondages ont enregistré une percée du NPD au Québec et un effondrement du Bloc, phénomène qui a provoqué une poussée du NPD au niveau fédéral (le Québec pèse ¼ de l’électorat) où il a rattrapé les libéraux, bénéficiant alors d’une crédibilité nouvelle qui a permis un transfert d’une partie des électeurs libéraux vers le NPD dans le Canada anglophone.

II/ Les enjeux des élections du 19 octobre 2015

Les enjeux de l’élection fédérale du 19 octobre sont de deux ordres : (1) qui va gouverner à Ottawa ? (2) les bouleversements de l’élection de 2011 seront-ils confirmés par les résultats du 19 octobre ?

Qui va gouverner à Ottawa et comment ?

Les enquêtes d’opinion depuis le début de la campagne montrent que l’élection est a priori très ouverte, que c’est une lutte à trois entre les conservateurs sortants de Stephen Harper, les néodémocrates de Thomas Mulcair[7] et les libéraux de Justin Trudeau. D’autre part, quelque soit le parti qui l’emportera, il semble peu probable qu’il dispose d’une majorité absolue de sièges.

Après leur défaite de 2011, les libéraux se sont dotés d’un nouveau chef en avril 2013, Justin Trudeau, fils de l’ancien Premier ministre Pierre-Eliott Trudeau (1968-1979 et 1980-1984) et jeune (41 ans en avril 2013) député de Montréal depuis 2008. Ils ont alors bénéficié d’une très forte poussée dans les sondages qui les ont donnés largement en tête des intentions de vote, à plus de 40 % devant les conservateurs, reléguant le NPD à la troisième place autour de 20 %. Le désastre de 2011 semblait ainsi complètement effacé. Cette « Trudeaumania » s’est également concrétisée au profit des libéraux dans les élections partielles et provinciales. Mais cet « effet de popularité », courant dans les sondages hors élection au Canada, s’est dissipé à partir de mars 2015. Après leur victoire surprise lors des élections provinciales du 5 mai 2015 en Alberta, les néodémocrates sont alors passés en tête des intentions de vote devant les conservateurs en déclin, reléguant les libéraux à la troisième place autour de 25 %.

Les conservateurs sont affaiblis par les difficultés économiques et les scandales. La popularité de Stephen Harper a considérablement décliné et une nette majorité d’électeur indique souhaiter un changement de gouvernement. Cependant Harper garde la confiance du cœur de son électorat, autour de 30 %. Début août, au moment où la campagne électorale commence, les choses ne sont pas jouées.

Les bouleversements de 2011 seront-ils confirmés ?

L’élection fédérale de 2011 a été marquée par trois changements majeurs : (a) l’effondrement du Bloc au Québec au profit du NPD qui y devient la force dominante, (b) un très fort recul du parti libéral sur l’ensemble du Canada au profit du NPD et des conservateurs qui le réduit au statut de troisième parti à Ottawa, (c) la promotion du NPD comme opposition officielle, celui-ci devenant un compétiteur crédible pour le pouvoir fédéral, pour la première fois de son histoire.

Derrière cette question de la confirmation ou non des changements, il y a celle de la nature de l’élection de 2011. Est-elle une simple déviation électorale, marquée par des changements spectaculaires mais conjoncturels, ou au contraire une élection de réalignement qui marque l’émergence d’un nouvel ordre électoral après l’effondrement de l’ancien ordre électoral lors de l’élection de rupture de 2006[8] ?

Les enquêtes d’opinion, malgré leurs imprécisions et contradictions, indiquent très nettement qu’au Québec l’effondrement du Bloc s’accentue au profit du NPD. D’autre part, toutes les enquêtes depuis août 2015 indiquent que le NPD est devenu un concurrent crédible pour l’exercice du pouvoir à Ottawa. Par contre, malgré leur recul considérable de mars à août 2015 dans les sondages, les libéraux restent très au-dessus de leur résultat catastrophique de 2011 (18,9 %) et ne sont pas irrémédiablement distancés par les conservateurs et le NPD. Il semble bien qu’il y avait un élément conjoncturel significatif, la forte impopularité d’Ignatieff, dans l’effondrement libéral de 2011.

 

III/ Polarisation et obsolescence idéologique

Mais pour comprendre ce qui s’est passé dans la vie politique canadienne depuis 1993, il est nécessaire de prendre conscience d’une double dynamique de polarisation politique et d’obsolescence idéologique.

La dynamique de polarisation politique

Comme beaucoup de pays développés, le Canada a connu une forte poussée de droite radicale dans les années 1990. Ce durcissement idéologique à droite a d’abord contribué à la domination libérale orientée au centre gauche de 1993 à 2006 en divisant la droite jusqu’en 2003 et en fournissant un repoussoir électoral aux libéraux jusqu’en 2006. Mais, même si sa relative modération lui a permis de conquérir le pouvoir et une partie de l’électorat de centre droit, il n’en reste pas moins que le gouvernement conservateur de Stephen Harper est le plus à droite que le Canada a connu depuis près de 50 ans, depuis celui de John Diefenbaker de 1957à 1963. Sa présence au pouvoir depuis 2006 provoque une réaction d’insatisfaction croissante dans l’électorat de centre gauche, qui constitue le cœur de l’électorat des libéraux, du NPD et du Bloc. Cet électorat recherche de plus en plus l’instrument électoral qui lui permettra de se débarrasser du pouvoir conservateur à Ottawa. On a ainsi une dynamique de polarisation politique qui prend son origine à droite dans un durcissement idéologique et auquel répond un rejet croissant à gauche à partir de 2006. C’est cette polarisation qui explique la fidélité de l’électorat conservateur et le développement à partir de 2008 dans des milieux intellectuels, militants, et chez une minorité de responsables libéraux (dont l’ancien Premier ministre Jean Chrétien) et néodémocrates de la question de l’union électorale des progressistes, c’est-à-dire d’un rapprochement des libéraux et du NPD. Cette perspective, qu’elle prenne la forme d’une fusion des partis (comme à droite en 2003), d’accords électoraux ou simplement d’une coalition gouvernementale après les élections, est rejetée par les directions des deux partis et particulièrement par les libéraux. Mais les sondages montrent qu’une coalition gouvernementale après les élections serait approuvée par une nette majorité des électeurs libéraux et néodémocrates, quel qu’en soit le leader (Mulcair ou Trudeau). Il y a là un net décalage entre l’attente des électeurs et les stratégies des appareils qui pourrait être porteuse de crise en cas d’une nouvelle victoire conservatrice causée par la division des progressistes.

L’obsolescence idéologique sociale-démocrate et souverainiste

La percée électorale du NPD en 2011 ne doit pas laisser penser que l’idéologie sociale-démocrate aurait eu alors un Canada un succès particulier. Comme dans les autres pays développés, la social-démocratie est en crise idéologique au Canada dès les années 1990.

La social-démocratie canadienne a échoué à déborder les libéraux comme principale force de gauche face au conservateurs aux deux moments décisifs où l’occasion s’est présentée : en 1945 et au début des années 1990. En 1945 elle[9] a été vaincue électoralement par la mobilisation des forces patronales derrière les conservateurs lors des élections provinciales dans l’Ontario et contenue lors des élections fédérales par l’habileté du gouvernement libéral de Mackenzie King qui a mis en œuvre des mesures sociales importantes. Après 1991, le NPD dirigeait les gouvernements provinciaux de l’Ontario, de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan. C’était près de la moitié des canadiens qui étaient gouvernés par la social-démocratie. Ces gouvernements, particulièrement en Ontario[10] et en Colombie-Britannique, ont été des échecs qui ont contribué à la lourde défaite du NPD aux élections fédérales de 1993 (6,9 %). Depuis cette date les néodémocrates n’ont pas été plus capables qu’ailleurs de surmonter la crise idéologique et programmatique de social-démocratie face au déclin de la croissance économique et au remplacement du paradigme keynésien par le néolibéralisme dès la fin des années 1970. Les gouvernements provinciaux récents du NPD, en Nouvelle-Ecosse et au Manitoba, ne se sont pas distingués des autres gouvernements de centre gauche.

Au Québec le mouvement souverainiste, le Parti québécois au niveau provincial et le Bloc au niveau fédéral, subit à la fois le déclin de l’aspiration à l’indépendance depuis la défaite référendaire de 1995 et la crise des politiques sociale-démocrates au niveau des gouvernements provinciaux du Parti québécois (1994-2003, 2012-2014). L’effondrement électoral du Bloc en 2011 (23,4 %) doit être mis en rapport avec celui du PQ en 2014 (25,4 %).

IV/ Le début de la campagne électorale

La situation début septembre, après un mois de campagne électorale, confirme l’affaiblissement des conservateurs, devancés dans les sondages par le NPD et même parfois par les libéraux. Mais le redressement des libéraux est l’élément le plus significatif dans les évolutions d’intentions de vote depuis début août. Alors qu’au début de la campagne ceux-ci étaient en grand risque de marginalisation dans une dynamique bipolaire qui semblait s’esquisser entre le NPD et les conservateurs, ils ont réussi à redresser la barre, de 25 % à 28-30 %, réduisant sensiblement l’écart avec le NPD. Ceci s’explique par les positions prises par les deux partis sur la préoccupation principale (et croissante) des électeurs : la récession économique[11]. Alors que Thomas Mulcair, a promis un budget fédéral en équilibre, promesse illustrant la volonté principale du NPD de rassurer les électeurs et de présenter un projet crédible, Justin Trudeau n’a pas hésité à promettre une relance de l’économie par une relance de l’investissement public, même au prix d’un déficit public, tournant ainsi Mulcair sur sa gauche et progressant au dépend du NPD dans l’électorat hésitant entre les deux partis. Alors que le NPD, qui n’a jamais exercé le pouvoir à Ottawa, veut assoir sa crédibilité gestionnaire, les libéraux de Trudeau n’ont pas ce problème et sont ainsi plus libres car les derniers gouvernements libéraux ont correspondu à une bonne situation économique. On observe le même type de surenchère entre les deux partis sur la crise des réfugiés qui a fait irruption dans la campagne avec les images du corps d’Aylan Kurdi sur la plage de Bodrum[12]. Dénonçant la politique migratoire des conservateurs, les libéraux ont promis d’accueillir 25 000 réfugiés syriens et les néodémocrates 10 000 d’ici la fin de l’année.

Mais, pour appréhender complètement la situation des trois principaux partis, il faut tenir compte de deux phénomènes : les écarts entre les sondages d’intention de vote et la réalité, la transposition des résultats en voix aux résultats en sièges, qui seuls importent.

Lors des élections de 2011 les conservateurs ont été sous-estimés de plus de 3 pts en moyenne (36 % contre 39,6 %) par les derniers sondages, ce qui est considérable dans un combat triangulaire. Cette différence a été décisive pour leur permettre d’obtenir enfin une majorité absolue de sièges et de former un gouvernement majoritaire.

D’autre part, la répartition géographique de leurs suffrages fait que les conservateurs seront avantagés en termes de sièges et les libéraux désavantagés si les trois partis sont proches en pourcentage de voix au niveau national. C’est pourquoi la tâche est encore plus difficile qu’il n’y paraît pour les libéraux dans leur objectif de revenir sinon au pouvoir, au moins comme principal adversaire des conservateurs. On comprend alors pourquoi les leaders libéraux mettent tout leur poids dans cette campagne électorale, avec l’engagement inhabituel[13] de la Première ministre libérale de l’Ontario Kathleen Wynne aux côtés de Justin Trudeau contre Stephen Harper et Thomas Mulcair. Pour les libéraux il est impératif d’effacer 2011 sinon la dynamique bipolaire risque de les marginaliser progressivement lors des élections fédérales suivantes.

Pierre Martin

* Politologue au CNRS, PACTE IEP de Grenoble, chargé de mission à la FNSP.

Tableau I : Ensemble Canada (1993-2011)

1993 1997 2000 2004 2006 2008 2011
Votants 69,6 (295) 67 (301) 61,2 (301) 60,5 (308) 64,7 (308) 58,8 (308) 61,3 (308)
Bloc 13,5 (54) 10,7 (44) 10,7 (38) 12,4 (54) 10,5 (51) 10 (49) 6,1 (4)
Verts 4,3 4,5 6,8 3,9 (1)
NPD 6,9 (9) 11 (21) 8,5 (13) 15,7 (19) 17,5 (29) 18,2 (37) 30,6 (103)
Libéraux 41,3 (177) 38,5 (155) 40,8 (172) 36,7 (135) 30,2 (103) 26,2 (77) 18,9 (34)
PC 16 (2) 18,8 (20) 12,2 (12)
REF/All/Cons 18,7 (52) 19,4 (60) 25,5 (66) 29,6 (99) 36,3 (124) 37,6 (143) 39,6 (166)
Autres 3,6 (1) 1,6 (1) 2,3 1,4 (1) 1 (1) 1,2 (2) 0,9

Tableau II : Québec (1993-2011)

 

1993 1997 2000 2004 2006 2008 2011
Votants 77,1 (75) 73,3 (75) 64,1 (75) 59 (75) 63,9 (75) 61,7 (75) 62,1 (75)
Bloc 49,3 (54) 37,9 (44) 39,9 (38) 48,9 (54) 42,1 (51) 38,1 (49) 23,4 (4)
Verts 3,3 4 3,5 2,1
NPD 1,5 2 1,8 4,6 7,5 12,2 (1) 42,9 (59)
Libéraux 33 (19) 36,7 (26) 44,2 (36) 33,9 (21) 20,7 (13) 23,7 (14) 14,2 (7)
PC 13,5 (1) 22,2 (5) 5,6 (1)
REF/All/Cons 0,3 6,2 8,8 24,6 (10) 21,7 (10) 16,5 (5)
Autres 2,6 (1) 1 2,3 0,7 1,1 (1) 0,8 (1) 0,9

[1] Nouveau parti démocratique.

[2] John H. Pammet et Christopher Dornan (eds), The Canadian Federal Election of 2011, Toronto, Dundurn, 2011.

[3] Qui a ensuite quitté la scène fédérale pour prendre la direction du parti libéral du Québec, province dont il deviendra Premier ministre de 2003 à 2012.

[4] Scandale lié à des détournements de fond par les libéraux lors de la campagne de promotion du Canada au Québec suite au référendum de 1995 perdu de très peu par les indépendantistes.

[5] Elément essentiel, notamment lors des débats des chefs dans les campagnes électorales, dont certains sont en français.

[6] La loi sur la clarté référendaire du 29 juin 2000 (rapporteur Stéphane Dion), pose un certain nombre de conditions très restrictives à la possibilité de l’accession à l’indépendance d’une province. Elle est contestée par les indépendantistes québécois.

[7] Thomas Mulcair a pris la succession de Jack Layton à la tête du NPD en mars 2012, suite au décès de celui-ci d’un cancer en août 2011.

[8]Pour l’ensemble de ces notions qui font référence à la théorie des réalignements, voir Pierre Martin, Comprendre les évolutions électorales, la théorie des réalignements revisitée, Paris, Presses de Science Po, 2000, p. 417-437, et Pierre Martin, Dynamiques partisanes et réalignements électoraux au Canada (1867-2004), Paris, L’Harmattan, 2005, p. 53-80.

[9] Il s’agissait alors du CCF, le Co-operative Commonweath Federation, parti socialiste prédécesseur du NPD. Sur la stratégie des libéraux en 1945, voir Pierre Martin, Dynamiques partisanes et réalignements électoraux au Canada (1867-2004), op.cit., p. 130-132.

[10] C.F Jean-Pierre Beaud et Guy Prévost, La social-démocratie en cette fin de siècle. Late Twentieth-Century Social Democray, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1995.

[11] Ceci est analysé en détails dans l’enquête de l’institut EKOS du 4 septembre 2015.

[12] Enfant syrien retrouvé mort par des policiers turcs ainsi que son frère et mère suite au naufrage de leur canot, dont la famille avait fait une demande d’émigration au Canada où se trouve sa tante.

[13] D’habitude les chefs de gouvernements provinciaux restent discrets lors des élections fédérales et inversement afin de respecter les différences de compétences et de ne pas hypothéquer les nécessaires relations de travail entre les provinces et Ottawa.

Source by 12/10/2015

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Pour la recherche ce n’est pas la fête

ZDS3546-900x720Mobilisation. Le collectif la Sciences en marche sensibilise le public et le gouvernement sur la nature des investissements

 A l’occasion de la fête de la science qui se tient dans l’hexagone jusqu’au 11 octobre pour vulgariser l’activité scientifique auprès du grand public, le collectif Sciences en marche s’est mobilisé hier à Montpellier Strasbourg, Toulouse et Lyon pour dénoncer la dégradation de la recherche en France.

« Nous sommes là pour partager avec les gens les problèmes rencontrés par les scientifiques, explique Guillaume Bossis chercheur en biologie au CNRS, un des fondateurs du collectif qui a vu le jour à Montpellier, l’idéologie de l’excellence amène des effets pervers. Les investissements dans la recherche se concentrent dans quelques secteurs au détriment de beaucoup d’autres alors que l’économie de ces secteurs reposent sur une recherche diversifiée qui se tarit. On ne peut pas mettre l’argent que dans la recherche finalisée sur le cancer ou l’Alzheimer, alors qu’on a besoin de comprendre comment marche le cerveau pour progresser. Couper le tuyau de la recherche fondamentale est un non sens

Si le projet de loi de finance 2016 affiche un budget au même niveau que l’année précédente, le discours ministériel reste peu audible. « Avec un peu plus de 7 mds d’euro consacrés aux programmes de recherches, ce n’est pas la fête commente Guillaume Bossis, Nous avons en France 50 000 doctorants employés en CDD et le nombre de poste pérenne ne cesse de réduire. Les doctorants sont une source de valeur importante pour l’industrie. L’Allemagne et la Grande Bretagne l’ont bien compris. En France, les DRH qui sortent des grandes écoles les considèrent comme des thésards. La culture du tout ingénieur conduit à un déséquilibre. On travaille sur le développement des produits qui existent et on prend du retard sur l’innovation rupture qui permet d’inventer de nouveaux produits. Alors que nous étions en la tête en matière de recherche, la France se situe désormais en milieu de tableau des pays de l’OCDE

L’Etat favorise le crédit impôt recherche (5,5 mds annuel) perçu comme un outil d’optimisation fiscale pour les grands groupes du CAC 40 sans se soucier des retombés réelles sur le secteur. Le collectif Sciences en marche se joindra à la mobilisation  du  16 octobre à Paris avec l’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche contre la politique d’ austérité. Le financement que consacre la France à sa recherche, publique et privée, stagne autour de 2,25 % du PIB, bien loin de l’engagement de 3 % du PIB pris au niveau européen.

JMDH

Source : La Marseillaise 10/10/2015

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Le pape contre le « fumier du diable »

 

 Le Pape François à l’aéroport de Quito dimanche 5 juillet. Photo Afp

En septembre, le chef de l’Eglise catholique doit visiter Cuba, puis les Etats-Unis, après avoir œuvré au rapprochement de ces deux pays. Ces deux dernières années, François, premier pape non européen depuis treize siècles, a décentré le regard de l’Eglise sur le monde. Promoteur d’une écologie « intégrale » socialement responsable, ce pasteur jésuite argentin vient aussi chatouiller les consciences aux Nations unies.

Devant un auditoire dense réuni au parc des expositions de Santa Cruz, la capitale économique de la Bolivie, un homme en blanc fustige « l’économie qui tue », « le capital érigé en idole », « l’ambition sans retenue de l’argent qui commande ». Ce 9 juillet, le chef de l’Eglise catholique s’adresse non seulement aux représentants de mouvements populaires et à l’Amérique latine, qui l’a vu naître, mais au monde, qu’il veut mobiliser pour mettre fin à cette « dictature subtile » aux relents de « fumier du diable » (1).

« Nous avons besoin d’un changement », proclame le pape François, avant d’inciter les jeunes, trois jours plus tard au Paraguay, à « mettre le bazar ». Dès 2013, au Brésil, il leur avait demandé « d’être des révolutionnaires, d’aller à contre-courant ». Au fil de ses voyages, l’évêque de Rome diffuse un discours de plus en plus musclé sur l’état du monde, sur sa dégradation environnementale et sociale, avec des mots très forts contre le néolibéralisme, le technocentrisme, bref, contre un système aux effets délétères : uniformisation des cultures et « mondialisation de l’indifférence ».

En juin, dans la même veine, François adressait à la communauté internationale une « invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète ». Dans cette encyclique sur l’écologie, Laudato si’ Loué sois-tu »), il appelle chacun, croyant ou non, à une révolution des comportements et dénonce un « système de relations commerciales et de propriété structurellement pervers ». Un texte « à la fois caustique et tendre », qui « devrait ébranler tous les lecteurs non pauvres », estime la New York Review of Books (2). En France, 100 000 exemplaires de ce petit manuel se sont envolés en six semaines (3).

Voici donc un pontife qui assure qu’un autre monde est possible, non pas au jour du Jugement dernier, mais ici-bas et maintenant. Ce pape superstar, dans la lignée médiatique de Jean Paul II (1978-2005), tranche et divise : canonisé par des figures écologistes et altermondialistes (Naomi Klein, Nicolas Hulot, Edgar Morin) pour avoir « sacralisé l’enjeu écologique » dans un « désert de la pensée » (4) ; diabolisé par les ultralibéraux et les climato-sceptiques, capables de faire de lui « la personne la plus dangereuse sur la planète », comme l’a caricaturé un polémiste de la chaîne ultraconservatrice américaine Fox News.

Les droites chrétiennes s’inquiètent de voir un pape au discours gauchisant et si peu disert sur l’avortement. Et les éditorialistes de la gauche laïque s’interrogent sur la profondeur révolutionnaire de cet homme du Sud, premier pape non européen depuis le Syrien Grégoire III (731-741), qui crie au scandale face au trafic des migrants, appelle à soutenir les Grecs en rejetant les plans d’austérité, nomme « génocide » un génocide (celui des Arméniens), signe un quasi-concordat avec l’Etat de Palestine, appuie son front, façon prière au mur des Lamentations, sur la barrière de séparation que les Israéliens imposent aux Palestiniens (lire « La cérémonie de l’humiliation ») et se rapproche de M. Vladimir Poutine sur la question syrienne quand l’heure, chez les Occidentaux, est aux sanctions contre la Russie en raison du conflit ukrainien.

« Il a remis l’Eglise dans le jeu international », estime Pierre de Charentenay, ancien rédacteur en chef de la revue Etudes, aujourd’hui spécialiste des relations internationales à la revue jésuite romaine La Civiltà Cattolica. « Il a aussi changé son visage. Il est le champion de l’altermondialisme ! A côté de lui, Benoît XVI est un gentil garçon. » Le prédécesseur, en effet, tout en introversion théologique, toujours enclin à condamner, fait figure de rabat-joie à côté du miséricordieux Argentin, plutôt prêt à pardonner. Mais, sur le fond, « sa force est surtout d’interroger l’ensemble d’un système », estime le père de Charentenay.

Voici ce que dit précisément ce premier pape jésuite et américain : l’humanité porte la responsabilité de la dégradation généralisée et laisse le système capitaliste néolibéral détruire la planète, « notre maison commune », en semant les inégalités. Elle doit donc rompre avec une économie de laquelle, comme le dit l’économiste — et jésuite lui aussi — Gaël Giraud, « depuis Adam Smith et David Ricardo, la question éthique est exclue par la fiction de la main invisible » censée réguler le marché (5). Elle a besoin désormais d’une « autorité mondiale », de normes contraignantes et, surtout, de l’intelligence des peuples, au service desquels il convient d’urgence de replacer l’économie. Car la solution, politique, se trouve entre leurs mains, et non entre celles des élites, égarées par la « myopie des logiques du pouvoir ».

Pour le pape, la crise environnementale est d’abord morale, fruit d’une économie déliée de l’humain, où les dettes s’accumulent : entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, entre jeunes et vieux. Où « tout est lié » : pauvreté-exclusion et culture du déchet, dictature du court-termisme et aliénation consumériste, réchauffement climatique et glaciation des cœurs. De sorte qu’« une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale ». Appelée à se ressaisir, l’humanité doit donc se doter d’une « nouvelle éthique des relations internationales » et d’une « solidarité universelle » — ce que plaidera François à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) le 25 septembre, à l’occasion du lancement des Objectifs du millénaire pour le développement.

Certes, arguera-t-on, tout cela n’est pas totalement neuf. « François s’inscrit avec une assez belle continuité dans la ligne du concile Vatican II [qui s’est tenu entre 1962 et 1965 et dont le but était d’ouvrir l’Eglise au monde moderne] », constate par exemple à Rome M. Michel Roy, secrétaire général du réseau humanitaire Caritas Internationalis. De fait, le pontife renvoie à l’Evangile, revisite la doctrine sociale de l’Eglise élaborée à l’ère industrielle et, surtout, arrime ses convictions à celles de Paul VI (1963-1978), en qui le père de Charentenay voit son « maître intellectuel et spirituel (6) ».

Premier pape de la mondialisation et des grands voyages intercontinentaux, Paul VI, à la suite du réformateur Jean XXIII (1958-1963), est celui qui a physiquement sorti la papauté de l’Italie, internationalisé le collège des cardinaux, multiplié les nonciatures (ambassades du Saint-Siège) et les relations bilatérales avec les Etats (7). Celui, aussi, qui a amené l’Eglise à outrepasser ses compétences restreintes de gendarme des libertés religieuses pour la rendre « solidaire des angoisses et des peines de l’humanité tout entière (8) ». Pour Paul VI, le développement était le nouveau nom de la paix ; une paix appréhendée non pas comme un état de fait, mais comme le processus dynamique d’une société plus humaine, ouvrant sur une richesse partagée.

Cependant, s’il y a là de la continuité, et même, pour certains, comme un aboutissement du grand chambardement catholique entamé dans les années 1960, il est difficile d’ignorer que le pontife argentin tranche sur ses prédécesseurs. Même s’ils n’étaient pas, eux non plus, avares de discours antilibéraux, les pontificats du Polonais Jean Paul II et de l’Allemand Benoît XVI, ces Saints-Pères la rigueur, ont été marqués par leur ancrage doctrinal. Le dernier a en outre été éclaboussé par quelques « affaires » que l’administration vaticane a eu un certain mal à gérer, tel le scandale VatiLeaks : la diffusion de documents confidentiels accusant l’administration du Saint-Siège de corruption et de favoritisme, notamment pour des contrats signés avec des entreprises italiennes.

Deux types de causes peuvent être avancés au renouveau actuel : les unes tiennent au contexte ; les autres sont inhérentes à l’homme. « Sur un plan éthico-politique, François comble un vide au niveau international », constate François Mabille, professeur de sciences politiques à la Fédération universitaire et polytechnique de Lille et spécialiste de la diplomatie pontificale. Il est le pape de l’après-crise financière de 2008, comme Jean Paul II avait été celui de la fin du communisme. « En procédant à un aggiornamento de la doctrine sociale, François introduit une pensée systémique, c’est-à-dire où tout fait système, et il occupe avec succès le créneau de la sollicitude contestataire. » Il y avait urgence, ajoute Mabille : « Le temps de l’Eglise n’était plus celui du monde. Tout allait bien trop vite pour Benoît XVI. Il y avait une nécessité d’être dans l’anticipation et non plus dans la réaction. »

Avant d’aller secouer le monde, le nouveau pape a donc bousculé sa maison. Adepte d’une sobriété qu’il partage avec François d’Assise, dont il a emprunté le nom, il a instauré, si l’on peut dire, une papauté « normale », qu’il veut exemplaire. Il a remisé au placard les derniers attributs vestimentaires honorifiques de sa fonction et pris demeure dans un deux-pièces de 70 mètres carrés qu’il a préféré aux luxueux appartements pontificaux. Le pape aime le symbole et joint souvent le geste à la parole, ce qui paie dans une société de l’image.

Ainsi, avec une bonhomie qui semble faire de lui le curé du monde, il apparaît direct, spontané, et appelle un chat un chat — au risque de quelques écarts diplomatiques, qu’ensuite porte-parole et nonces parviennent (ou pas) à rattraper. Désigné par ses pairs pour réformer en profondeur la curie, c’est-à-dire l’appareil d’Etat du Saint-Siège, il a listé sans prendre de gants quinze maux frappant l’institution, marquée par un clientélisme à l’italienne. Parmi ces fléaux : l’« Alzheimer spirituel » et, en première place, l’habitude de « se croire indispensable » (9)…

Théologie de la libération non marxiste

Pour gouverner, François s’est entouré d’une garde rapprochée de huit prélats de terrain. Il a lancé des commissions pour réformer les finances et la communication ; multiplié les installations d’experts laïcs pour conseiller son administration ; créé un tribunal au Vatican pour juger les évêques ayant couvert des prêtres pédophiles ; nommé un premier jet d’une quinzaine de nouveaux cardinaux, futurs électeurs de son successeur. Le prochain pape sera choisi a priori de son vivant, comme l’avait voulu Benoît XVI pour lui-même. François l’a répété avant d’aller voir M. Evo Morales en Bolivie et M. Rafael Correa en Equateur : il est, lui, contre les « leaders à vie »…

Ses nouveaux hussards pourpres, le pape les choisit parmi ceux qui sont allés au charbon, là où les plaies sociales sont vives, comme à Agrigente, au diocèse de laquelle appartient Lampedusa, l’île des migrations clandestines. Il va les chercher en Asie, au fin fond de l’Océanie, en Afrique, en Amérique latine, s’affranchissant ainsi de règles non écrites : fini les archidiocèses qui poussaient mécaniquement leurs titulaires vers la haute hiérarchie romaine en augmentant le poids de l’Europe au conclave et, en son sein, celui de l’Italie (10).

« Ce pape brise les tabous, donne des coups de pied dans la fourmilière, sans trop prendre de précautions, constate un diplomate français, observateur de l’action pontificale. Il a compris qu’il était chef d’Etat. La fonction le rattrape. Il est pragmatique et très politique. » Tout cela déteint sur l’Eglise, puisque François « est » l’Eglise, comme il l’a lui-même rappelé, non sans une onction maligne de jésuite « un peu rusé » (c’est ainsi qu’il se définit), à ceux qui s’inquiétaient de savoir si l’institution le suivait.

« On se presse pour le voir ! », se délecte à l’autre bord, côté nonciatures, un conseiller pontifical. En deux ans, plus de cent chefs d’Etat ont été reçus au Vatican. Certains recherchent sa médiation : les Etats-Unis et Cuba, dont il a facilité le rapprochement ; la Bolivie et le Chili, en bisbille quant à l’accès de la première à l’océan (lire « La Bolivie les yeux vers les flots) ; et jusqu’à la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui, lorsqu’il passera à Cuba, demande à bénéficier de son intercession… Ainsi soient les désirs du pape, qui fait rouvrir à Rome un bureau de médiation pontificale. Sans succès garanti : en juin 2014, faire prier ensemble, très médiatiquement, le président palestinien Mahmoud Abbas et le président israélien Shimon Pérès dans les jardins du Vatican n’a pas empêché les meurtrières attaques israéliennes sur Gaza un mois plus tard.

Né en Argentine Jorge Mario Bergoglio, François « est le premier pape qui comprend véritablement les échanges Sud-Sud, que ce soit en matière de biens matériels ou de biens symboliques, religieux, estime Sébastien Fath, membre du Groupe sociétés, religions, laïcités (GSRL) du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il sait que des prédicateurs africains sont en lien avec des Eglises brésiliennes, que les jésuites indiens partent en mission en Afrique. » C’est un « Latino parfait… qui ne parle pas anglais », complète M. Roy chez Caritas. Petit-fils d’immigrés piémontais, « il fait penser à un pape européen qui aurait quitté l’Europe : une Europe no future  ! », reprend notre diplomate français. « Il n’a pas une vision à proprement parler géopolitique du monde », précise M. Roy. Un monde qu’il connaît d’ailleurs peu : François n’a quasiment pas voyagé avant la papauté. « Il pointe d’abord du doigt un système, matérialiste, basé sur la promotion de l’individu, qui détruit les solidarités traditionnelles et plonge les plus fragiles dans la pauvreté. » Pour le conseiller pontifical, « c’est un lanceur d’alerte ! ».

Jadis gamin des faubourgs de Buenos Aires, Bergoglio a cependant sa propre géographie de l’espace : moins une opposition entre Sud et Nord qu’entre un centre et des « périphéries », qu’elles soient spatiales (pays pauvres, banlieues, bidonvilles) ou existentielles (populations précaires, exclus, détenus, etc.). Il y a, dans cette vision, bien des périphéries au Nord et des visages colonialistes dans les circuits globalisés ; et c’est là qu’il veut que son Eglise prioritairement travaille.

Bergoglio a choisi son camp : celui de « l’option préférentielle pour les pauvres » et les « petits », que, dans ses discours, comme à Santa Cruz, il accroche personnellement : « chiffonnier », « ramasseur d’ordures », « vendeur ambulant », « transporteur », « travailleur exclu », « paysan menacé », « indigène opprimé », « migrant persécuté », « pêcheur qui peut à peine résister à l’asservissement des grandes corporations »… C’est un pasteur avec des élans missionnaires très forts, dit-on. Pas un diplomate. Est-ce un problème ? Pour cela, il y a… des diplomates, pilotés par l’expérimenté secrétaire d’Etat du Vatican Pietro Parolin, jadis l’homme de missions délicates au Venezuela, en Corée du Nord, au Vietnam ou en Israël.

Le synode sur la famille bientôt achevé

« Le pape est convaincu que l’avenir repose sur ceux qui sont sur le terrain », reconnaît M. Roy. Il se méfie des organisations (à commencer par la sienne !), dont les dérives mènent, selon lui, à la stérilité des discours autoréférentiels éloignés des réalités. Cela fait de lui un dirigeant à l’approche humaine et managériale très ascendante, constatent les diplomates, alors que ses prédécesseurs étaient totalement vectorisés du sommet vers la base par la transcendance. « Je vous demande votre prière qui est la bénédiction du peuple pour son évêque », a dit François aux fidèles place Saint-Pierre, en inversant les rôles, le jour de son élection.

Cet attachement aux populations, qui lui confère des accents populistes (il a été proche d’un groupe de la Jeunesse péroniste (11)), il l’ancre conceptuellement dans la théologie du peuple, une branche argentine non marxiste de la théologie de la libération (12). La théologie du peuple ? « Une théologie pour le peuple et non par le peuple, résume Pierre de Charentenay pour marquer la différence. Le pape opère une sorte de reprise populaire et culturelle de la théologie de la libération. » Mezza voce, ce n’en est pas moins une réhabilitation. Issue de l’appropriation latino-américaine de Vatican II dans les années 1970, la théologie de la libération était honnie par Benoît XVI et Jean Paul II pour son approche marxisante. En septembre 2013, François recevait en audience privée, à Rome, l’un de ses illustres fondateurs, le père péruvien Gustavo Gutierrez. En mai 2015, il béatifiait Mgr Oscar Romero, l’archevêque de San Salvador assassiné en 1980 en pleine messe par des militants d’extrême droite. Ses prédécesseurs ne s’étaient guère empressés d’instruire la procédure. Selon M. Leonardo Boff, l’un des chefs de file brésiliens du mouvement, la vision de François s’inscrit « dans le grand héritage de la théologie de la libération ». Son règne pourrait même ouvrir sur une « dynastie de papes du tiers-monde » (13).

Mais Bergoglio détonne aussi car il est un vrai chef d’Eglise, un pape manager, le premier à avoir concrètement exercé des responsabilités territoriales, extra-diocésaines, à un niveau national. De 2005 à 2011, il fut président de la Conférence épiscopale argentine (14). Du coup, « les troupes [au Vatican] sont bien mieux organisées, constate un observateur romain, et sa personnalité, son implication personnelle, ont redynamisé la diplomatie du Saint-Siège ».

En dirigeant, François a défini un cap pour sa multinationale. Habilement, il a découplé l’attaque en fonction de la cible. Au grand monde, il donne à son projet l’air connu de l’« internationalisme catholique » (15) : participer à la pacification des relations entre Etats, promouvoir la démocratie, insister sur les structures de dialogue international, sur la justice pour les peuples, le désarmement, le bien commun international ; tous thèmes qui confèrent parfois à l’Eglise catholique des airs de pure organisation non gouvernementale (ONG). Et en interne, à ses collègues cardinaux sur le point de l’élire, le jésuite argentin rappelle l’essentiel : évangéliser, bien sûr. Mais aussi sortir l’Eglise d’elle-même, de son « narcissisme théologique », pour aller sans attendre vers les « périphéries » (16).

Certains semblent n’avoir pas mesuré à qui ils confiaient les clés. Car pour évangéliser, François ne brandit pas sa croix comme Jean Paul II, qui, dès son premier sermon, passait à l’offensive : « N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ (…), ouvrez les frontières des Etats, des systèmes politiques et économiques (17)…  » Le pape argentin a un autre sens politique. Il ne rechigne pas à faire travailler l’Eglise avec les mouvements populaires, qui sont bien loin de partager sa foi. Il a compris que si l’Eglise restait universelle, elle n’était plus le centre du monde — tout au plus une « experte en humanité », comme la présentait Paul VI.

Ces nouvelles inclinations ne cachent pas les difficultés. Au Proche-Orient, où François, en 2013, lançait le retour de la diplomatie vaticane en appelant à la paix en Syrie quand la France et les Etats-Unis voulaient en découdre avec le régime de M. Bachar Al-Assad, le Saint-Siège a finalement dû en rabattre face à l’urgence : un an plus tard, il demandait aux Nations unies de « tout faire » pour contrer les violences de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), responsable d’« une espèce de génocide en marche » qui contraignait les chrétiens à l’exode. Les fondamentalismes n’ont que faire du dialogue interreligieux.

De même, en Asie, région perçue comme un gisement de développement, la diplomatie vaticane patine. Si les relations avec le Vietnam sont en cours de réchauffement, en Chine, tout un courant catholique, contrôlé par l’Association patriotique des catholiques chinois, une structure étatique, continue d’échapper à l’évêque de Rome. Certes, François a fait des pas de deux pour amadouer le président Xi Jinping — en évitant notamment une rencontre avec le dalaï-lama — et a reconnu une ordination d’évêque intervenue en juillet à Anyang (province du Henan), ce qui n’était pas arrivé depuis trois ans. Mais la réalité est bien loin des rêves missionnaires : ces derniers mois, rapporte l’agence Eglises d’Asie, les autorités chinoises ont fait détruire par dizaines les croix sur les églises, trop ostensibles, notamment dans la province du Zhejiang. Enfin, en Inde, l’infime minorité catholique (2,3 % de la population) subit régulièrement des atteintes aux biens et aux personnes.

Les obstacles, pour François, ne sont pas qu’en terres lointaines non christianisées. Aux Etats-Unis, où il s’exprimera le 24 septembre devant le Congrès, sa cote de popularité a pris du plomb dans l’aile : de 76 % d’opinions favorables en février, elle a chuté à 59 % en juillet, après l’encyclique et le discours de Santa Cruz, surtout chez les républicains (45 %) (18). Le ton, tout autant que le fond, passe mal. On lui reproche son tropisme latino-américain, son peu de considération pour ce que le capitalisme a pu apporter aux pays pauvres ou ses sermons qui ne proposent pas de solutions (19). A gauche, on suspecte une offensive de charme pour faire passer des pilules plus amères. On remarque qu’il maintient l’opposition doctrinale à la contraception et ne fait pas évoluer celle relative à l’usage du préservatif en matière de lutte contre le sida. Qu’il élude les conséquences de la démographie galopante, aussi problématique que le consumérisme. « La croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire », assure-t-il au contraire. Les conservateurs, eux, le renvoient sèchement à ses attributions théologiques et morales. « Je ne tiens pas ma politique économique de mes évêques, de mon cardinal ou de mon pape », a déclaré M. Jeb Bush, candidat républicain à la Maison Blanche converti au catholicisme il y a vingt ans (20). Le pape ne s’en formalise pas : « N’attendez pas de ce pape une recette » ; « L’Eglise n’a pas la prétention (…) de se substituer à la politique. »

Plus généralement, François est attendu sur les questions de société, au sujet desquelles les orgues vaticanes jouent depuis deux ans en sourdine. En 2014, il a ouvert une boîte de Pandore en demandant aux évêques, réunis en synode, de plancher sur la famille. Les travaux se termineront cette année, en octobre. A plusieurs reprises, il a semblé plaider pour une évolution, sur la question, très sensible dans l’institution, des divorcés remariés privés de communion, ou encore sur l’homosexualité — son retentissant « Qui suis-je pour juger ? », qui ne l’a cependant pas empêché de geler, au printemps, la procédure de nomination auprès du Saint-Siège d’un nouvel ambassadeur de France dont l’orientation sexuelle était stigmatisée, notamment par la curie.

En interne, plus d’un l’attend au tournant. Il veut rompre avec le centralisme romain, développer la collégialité, rendre aux conférences épiscopales leur part d’autorité doctrinale, promouvoir l’inculturation de la liturgie… De quoi chahuter l’unité de son Eglise. Or il a déjà 78 ans… Et la curie, un univers qui lui était inconnu, oppose de belles résistances. « Il s’y casse les dents, observe Pierre de Charentenay. La charrue s’est bloquée dans une terre difficile. » Pour la famille, François appelle « un miracle ». Et pour le reste, rien ne dit pour l’instant que ce pape qui dérange réussira.

Jean-Michel Dumay

Source : Le Monde Diplomatique Septembre 2015
Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Vatican, VatiLeaks, rubrique Politique, Politique Internationale, rubrique  Société, Religion