Des combattants du Front Polisario, ici en 2011, célèbrent les 35 ans de l’existence de leur mouvement à Tifariti, au sud ouest de l’Algérie
Le Monde.fr avec AFP •
La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a annulé, jeudi 10 décembre, l’accord commercial portant sur les produits agricoles, signé en 2012 entre le royaume du Maroc et l’Union européenne (UE). La justice européenne a ainsi tranché en faveurdes indépendantistes du Front Polisario, qui estimaient que l’application de cet accord au territoire contesté du Sahara occidental violait le droit international et les engagements de l’UE.
a décision de justice ne précise pas si cette annulation sera rétroactive sur les effets déjà produitspar l’accord agricole, c’est-à-dire une série de réductions de droits de douane pour des produits marocains (en particulier des fruits, des légumes et des produits de pêche). Lors de la procédure, le Front Polisario a demandé seulement « l’annulation » de l’accord, après avoir songé à exiger sa « nullité », laquelle aurait impliqué des dédommagements.
La CJUE, qui siège à Luxembourg, signe ainsi une décision marquante dans la bataille diplomatique – et désormais juridique – que se livrent le Maroc et le front Polisario, depuis des décennies. En 1991, la signature d’un accord de cessez-le-feu entre les deux belligérants, après quinze années de conflit armé, a ouvert la voie à la création d’une mission onusienne pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination (Minurso) dans l’ancien Sahara espagnol, annexé par le Maroc en 1975.
Le Conseil européen – qui réunit les chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union – et la Commission européenne n’ont pas précisé s’ils entendaient faire appel de la décision. « C’est une décision juridique, a affirmé une porte-parole de la Commission européenne, que nous examinons avec attention [pour] procéder plus en avant, y compris sur la possibilité d’un appel ».
En l’état, la décision reconnaît au Front Polisario, soutenu par l’Algérie, la capacité à poursuivre en justice « dès lors que le Front Polisario est directement et individuellement concerné par la décision attaquée ». Sur le fond, les juges de Luxembourg relèvent que « le Conseil [européen] a manqué à son obligation » de vérifier si l’exploitation des ressources naturelles du Sahara occidental sous contrôle marocain se fait ou non au profit de la population de ce territoire.
A Rabat, où un lobbying intense est mené sur la question du développement économique des régions sahariennes sous administration marocaine, aucune réaction officielle ne pouvait être recueillie jeudi soir 10 décembre. Seul Brahim Fassi-Fihri, le fils d’un ancien ministre des Affaires étrangères qui conseille désormais le roi Mohamed VI, s’est exprimé sur sa page Facebook. « Cette décision est un événement sans précédent, écrit-il, (…) qui valide l’idée absurde qu’un producteur local de tomates cerises de Dakhla se verrait potentiellement interdire d’exporter ses produits en Europe – et donc de jouir des bénéfices de sa propre production -, au seul motif que l’importateur n’a pas consulté le Polisario installé à Tindouf. » Il appelle ensuite le Royaume à revoir tous les accords le liant à l’Union européenne – et à lui tourner le dos.
La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini s’est entretenue jeudi matin avec le ministre marocain des Affaires étrangères Salaheddine Mezouar. Ils doivent se retrouver à Rome avant lundi 14 décembre.
Des militaires patrouillent la gare de Lyon à Paris. AFP
La France continue à privilégier la dimension militaire dans sa lutte contre les djihadistes.
D’où vient le groupe djihadiste Daech ?
Né en 2006, d’une scission d’Al-Qaida en Mésopotamie, l’irruption de Daech (acronyme arabe de l’organisation armée État islamique) sur la scène du djihadisme international résulte d’une conjonction de facteurs.
En mai 2003, la décision américaine de dissoudre le parti Baas et de démanteler l’armée de Saddam Hussein a eu pour effet de faire basculer une grande partie des soldats et officiers sunnites du côté de différents groupes insurgés, notamment Al-Qaida puis Daech. La politique sectaire du gouvernement central irakien, notamment celui de Nouri Al-Maliki, a joué dans le même sens, poussant une partie de la communauté sunnite dans les rangs des insurgés.
Ces opposants au gouvernement de Bagdad, à dominante chiite, ont été soutenus par l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe, sous forme d’envois de volontaires, d’armes et d’aide financière. Daech a ensuite profité du vide politique né de l’échec du soulèvement contre Bachar Al Assad et de la guerre civile pour se développer en Syrie.
La Turquie a laissé les combattants étrangers rejoindre Daech, fermé les yeux sur son approvisionnement en armes et accueilli ses blessés dans ses hôpitaux.
Quels sont ses objectifs ? et ses moyens ?
Daech veut mettre en place un État fondé sur la loi islamique et dirigé par le « calife » autoproclamé Abou Bakr Al-Baghdadi.
Le groupe djihadiste contrôle aujourd’hui un territoire de près de 200 000 km2 entre l’Irak et la Syrie et dispose d’une armée de plusieurs dizaines de milliers de combattants, dont un tiers d’origine étrangère, et d’un équipement militaire (chars, humvees et artillerie) laissé sur place par l’armée irakienne lors de la prise de Mossoul en juin 2014.
Ses ressources financières sont également importantes?: avoirs récupérés dans les banques sur son territoire, contrebande de pétrole, trafic des antiquités, racket et financement extérieur. Plusieurs groupes lui ont fait allégeance?en Lybie, en Égypte et au Nigeria.
La France est-elle l’une des cibles privilégiée ?
Revendiqués par l’organisation, les attentats de Paris contre des civils suggèrent une inflexion de la stratégie du groupe terroriste, centrée jusque-là sur la création de ce « califat » sur les ruines de l’ordre établi au Proche-Orient à la fin de la première guerre mondiale avec les accords Sykes-Picot.
Sur la défensive en Syrie et en Irak, Daech se tourne vers l’action terroriste à l’extérieur, particulièrement en Europe, une zone facile d’accès pour ses combattants et lui assurant un maximum de résonance.
La France, avec son passé colonial, sa « laïcité » affichée, son interdiction du voile et son importante communauté musulmane, constitue une cible toute désignée pour l’organisation djihadiste, soucieuse d’affirmer sa capacité de nuisance et son pouvoir d’attraction.
Après l’attentat de Beyrouth et le crash de l’avion russe dans le Sinaï, les attaques de Paris relancent le spectre d’une campagne planifiée et coordonnée par la direction de Daech, qui jusque-là se contentait d’inspirer des actes de violence commis par des « loups solitaires ».
Quelle est la place de la France dans la « guerre contre le terrorisme » ?
Depuis quinze ans, les États-Unis, suivis par leurs alliés européens, mènent une « guerre contre le terrorisme ». De l’Afghanistan, au lendemain du 11 septembre 2001, cette guerre s’est étendue à l’Irak, au Yémen, à la Somalie, aux pays du Sahel, à la Libye et à la Syrie. Sous la présidence de François Hollande, Paris est devenu le premier partenaire militaire de Washington sur de multiples fronts.
L’intervention française au Mali (opération Serval) s’est élargie depuis le 1er août 2014 à tout le Sahel (opération Barkhane). En Syrie, Paris a milité pour des frappes aériennes contre le régime en 2013, intervention refusée par les États-Unis et le Royaume-Uni.
L’engagement dans la coalition conduite par les États-Unis des forces aériennes françaises (opération Chammal) en Irak (septembre 2014), puis en Syrie (septembre 2015) s’est ajouté aux théâtres d’opérations au Sahel et en Centrafrique. L’engagement français comprend également une centaine de conseillers et forces spéciales déployées en Irak, à Erbil, et à Bagdad.
La contribution française aux vols de reconnaissance et aux bombardements (4 % des frappes en Irak, trois raids réalisés en Syrie) reste modeste mais François Hollande, chef des armées, a délibérément adopté un discours guerrier, multipliant les déclarations publiques à chaque étape de l’engagement français.
Cette communication de guerre, comme la traque assumée des recrues françaises de Daech en Syrie, a fortement contribué à installer la posture d’une France en première ligne.
L’action militaire va-t-elle s’amplifier ?
Le nombre de soldats mobilisés en France dans le cadre de l’opération Sentinelle va passer de 7 000 à 10 000 hommes. Le ministre de la défense, Jean-Yves le Drian, a annoncé la définition prochaine d’une nouvelle doctrine d’emploi des armées sur le territoire national. Les frappes françaises vont s’intensifier en Syrie et en Irak avec la participation des moyens aériens supplémentaires apportés par l’envoi du porte-avions Charles de Gaulle dans le golfe Persique.
Les forces spéciales et l’armée de l’air française ont participé, en soutien, à la reprise de Sinjar, la semaine dernière, par les forces kurdes. Les autorités françaises continuent à exclure l’envoi de troupes au sol en Syrie.
L’éradication militaire des « barbares » est-elle possible?? Certains en doutent. Dans une tribune libre publiée dans L’Opinion, le député européen Arnaud Danjean (Les Républicains) évoque « une grave illusion nous condamnant à être les Sisyphe de l’interventionnisme ».
« Nous avons la possibilité de frapper notre monnaie comme nous voulons. Le Franc CFA aujourd’hui c’est du papier. En deux ans, ça devient du chiffon, on peut même pas l’utiliser », estime le chef de l’Etat tchadien, Idriss Déby.
L’Afrique ne peut pas évoluer avec la monnaie Franc CFA. Le Président tchadien Idriss Déby est formel et l’a clairement fait savoir ce mardi, lors d’une conférence de presse à Abéché, deuxième plus grande ville duTchad où était célébré le 55ème anniversaire de l’Indépendance.« Les relations entre le Tchad et la France sont des relations historiques et anciennes. Le premier Président François Tombalbaye, le 11 août à 00h, a déclaré haut et fort : Le Tchad est indépendant et souverain. Cela a été applaudit. On ne peut pas négativer totalement les relations que nous avons avec la France, mais nous ne pourrons pas continuer le système France-Afrique ou le système paternaliste qui est dépassé, que les français eux-mêmes n’aiment pas. Les africains, c’est nous qui courrons derrière, à qui vous voulez donner la faute ? », a souligné le dirigeant tchadien.
« C’est une décision courageuse que nos amis français doivent prendre »
Le Franc CFA est une monnaie garantie par le trésor français qui n’est pas convertible avec les autres devises internationales.
Pour Idriss Déby, « il y a aujourd’hui le FCFA qui est garantit par le trésor français. Mais cette monnaie là, elle est africaine. C’est notre monnaie à nous. Il faut maintenant que réellement dans les faits, que cette monnaie soit la nôtre pour que nous puissions, le moment venu, faire de cette monnaie une monnaie convertible et une monnaie qui permet à tous ces pays qui utilisent encore le FCFA de se développer. Je crois que c’est une décision courageuse que nos amis français doivent prendre ».
Déby appelle à revoir avec la France « les clauses » qui tirent l’économie de l’Afrique
« L’Afrique, la sous-région, les pays africains francophones aussi, ce que j’appelle aujourd’hui la coopération monétaire avec la France, il y des clauses qui sont dépassés, ces clauses là, il faudra revoir, dans l’intérêt de l’Afrique, et dans l’intérêt aussi de la France. Ces clauses tirent l’économie de l’Afrique, ces clauses ne permettront pas à l’Afrique avec cette monnaie là de se développer. On a pas besoin de chercher de midi à 14 heures. Nous allons continuer à coeur l’amitié sincère avec la France. Mais il faudra avoir le courage de dire que le moment est venu de couper un cordon qui empêche à l’Afrique de décoller », a expliqué Déby. Et d’ajouter que « ce n’est pas une question cadeau. Aucun chef d’Etat, aucun ministre, aucun africain ne doit faire de cette question là une question cadeau. On se pose la question, si c’est notre monnaie. Pourquoi cette monnaie n’est pas convertible. Pourquoi tous les échanges passent par la Banque centrale de la France. Qu’est ce que nous gagnons en mettant nos ressources dans des comptes d’opérations ? Quel est le taux d’intérêt que nous gagnons ? »
L’Afrique doit « frapper sa propre monnaie »
« Nous avons la possibilité de frapper notre monnaie comme nous voulons. Le Franc CFA aujourd’hui c’est du papier. En deux ans, ça devient du chiffon, on peut même pas l’utiliser. Ça coûte cher pour frapper une monnaie, l’Afrique, les pays qui sont concernés doivent avoir la possibilité de faire un appel d’offre au meilleur offrant à qui l’on doit s’adresser pour frapper notre monnaie et cette monnaie doit être large sur toutes ses formes. Cette question n’est pas un tabou. Celui qui veut faire de cette question un tabou va tuer l’Afrique et demain on va être condamné par les générations futures », a conclut à ce sujet le Président de la République.
Amnesty international dénonce l’arrestation du défenseur des droits de l’homme, qui pourrait être inculpé pour diffusion de fausses informations portant atteinte aux intérêts nationaux. Lilian Wagdy/CC BY 2.0
L’arrestation du journaliste d’investigations et défenseur des droits de l’homme, Hossam Bahgat, est un nouveau signal inquiétant adressé aux critiques du régime du président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi. « Un nouveau coup porté à la liberté d’expression en Egypte », dénonce l’organisation Amnesty international. Dimanche 8 novembre, après sept heures d’interrogatoire au sein des renseignements militaires à Nasr City, au Caire, M. Bahgat a été déféré devant le procureur militaire et pourrait être inculpé pour « publication de fausses informations portant atteinte aux intérêts nationaux. » Il est maintenu en détention jusqu’au prononcé de la décision lundi, a précisé sur Twitter la défenseure des droits de l’homme, Heba Morayef.
Sur la Toile, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer l’arrestation de M. Bahgat, à l’heure où l’Egypte fait face à une menace terroriste bien réelle de la part du groupe Province du Sinaï. Le groupe djihadiste lié à l’Etat islamique (EI), actif dans le nord de la péninsule du Sinaï, a revendiqué le crash de l’avion russe, samedi 31 octobre, avec 224 personnes à son bord. La piste de l’attentat et d’une bombe placée à bord est privilégiée par les services de renseignement américain et britannique, et les mesures de sécurité dans les aéroports égyptiens questionnées. La plupart des vols internationaux depuis et vers l’aéroport de Charm Al-Cheikh ont été suspendus. La Russie a commencé à procéder à l’évacuation de ses ressortissants. Les autorités égyptiennes continuent de dénoncer des « conclusions prématurées ».
Cible récurrente d’attaques
Militant par sa plume et au sein d’organisations de défense des droits de l’homme depuis le début des années 2000, Hossam Bahgat est devenu l’une des figures indépendantes les plus en vue en Egypte. Agé de 36 ans, il a milité tour à tour contre les violations des droits de l’homme commises sous le régime de l’ancien président Hosni Moubarak, puis pendant la révolution par le Conseil suprême des forces armées (CSAF, 2011-2012) et les Frères musulmans, ainsi que par les nouvelles autorités du président Abdel Fattah Al-Sissi après l’été 2013. Ses activités lui ont valu, sous les différents régimes, d’être la cible récurrente d’attaques et de campagnes de dénigrement dans la presse.
En 2002, M. Bahgat a fondé l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR), devenue la plus importante organisation de défense des droits de l’homme en Egypte. En 2011, il a reçu, pour son travail « courageux et sans relâche » pour les droits de l’homme, le prix Alison Des Forges, de l’organisation Human Rights Watch (HRW). Lorsqu’il a quitté l’organisation pour étudier un an à l’école de journalisme de l’université de Columbia aux Etats-Unis, en 2013, l’EIPR comptait plus d’une centaine d’employés travaillant dans des domaines aussi variés que les droits personnels, sociaux, religieux ou politiques. Après le passage de la nouvelle loi sur les associations en 2014, considérée comme un outil pour museler la société civile par les défenseurs des droits de l’homme, l’EIPR a été contraint, tout comme une majorité d’organisations égyptiennes, à réduire ses activités.
En 2014, Hossam Bahgat a commencé à écrire pour le journal électronique indépendant égyptien Mada Masr. Il y a publié une série d’enquêtes, notamment sur la politique antiterroriste (« Qui a laissé sortir les djihadistes ? », qui révèle que les généraux du CSAF ont libéré des figures djihadistes) ou la corruption (« Les châteaux des Moubarak »). Sa dernière enquête (« Un coup déjoué ? »), publiée en octobre 2015, revient sur la condamnation, devant un tribunal militaire à la fin d’août, de 26 officiers accusés d’avoir conspiré avec les Frères musulmans pour « renverser le régime ».
« Nouveau clou dans le cercueil de la liberté d’expression »
L’organisation Amnesty international a condamné un « nouveau clou enfoncé dans le cercueil de la liberté d’expression en Egypte ». Depuis la destitution par l’armée du président islamiste Mohammed Morsi, en juillet 2013, les membres de la confrérie des Frères musulmans – déclarée organisation terroriste –, ainsi que les révolutionnaires et opposants de gauche font l’objet d’une répression sévère du régime. « Il est détenu et questionné par le procureur militaire pour avoir exercé pacifiquement son droit à la liberté d’expression et doit être immédiatement libéré », a poursuivi Philip Luther, directeur Moyen Orient et Afrique du Nord de l’organisation. « L’armée égyptienne ne peut continuer à se considérer au-dessus des lois et exempte de toute critique. »
Depuis l’été 2013, l’Egypte a renforcé son arsenal antiterroriste, étendant notamment la juridiction des tribunaux militaires pour les atteintes aux intérêts nationaux – une catégorie jugée floue par les experts. Cet été, une nouvelle loi a été décrétée qui prévoit notamment une amende très lourde pour les journalistes et médias, y compris étrangers, qui rapportent des informations contredisant les communiqués et bilans officiels en cas d’attentats ou d’attaques. Les militants des droits de l’homme pointent par ailleurs de nombreuses violations commises par les forces de sécurité, à l’instar de disparitions forcées ou de tortures et mauvais traitements en détention et dans les commissariats.
En juin, le comité de protection des journalistes, basé à New York, a estimé que les journalistes égyptiens font l’objet de menaces sans précédent. Dix-huit journalistes sont actuellement sous les barreaux, le nombre le plus élevé depuis les années 1990. Les autorités utilisent la menace d’emprisonnement et la censure sur les sujets sensibles pour faire pression sur les médias pour qu’ils censurent les voix dissidentes, estime l’organisation.
Depuis 2011, et plus que jamais, la question des relations euro-méditerranéennes représentent un défi et un enjeu important de part et d’autre du bassin méditerranéen. Mais comment ces relations, et la Politique européenne de voisinage (PEV) est-elle perçue par nos voisins du Sud ?
Nous tacherons par conséquent de présenter un point de vue de cette perception par les pays de la rive sud de la Méditerranée, notamment depuis les révoltes arabes.
Héritière du Partenariat Euromed, ou Processus de Barcelone, mis en place en 1995, elle a récemment été critiquée, à cause notamment de son manque de réactivité et de réponse adaptée : aussi bien durant les révoltes qui ont secoué un bon nombre de pays arabes, que pendant les différentes crises affectant certaines régions ou encore plus récemment, face à la crise des migrants.
Nous relevons cinq principaux points :
Manque de discours clair et cohérent
Décalage entre les intérêts et les valeurs annoncées par l’UE
Perception de « doubles standards » politiques vis à vis des pays méridionaux
Manque de visibilité
Nécessité d’adopter un discours plus adapté à la réalité et moins diplomatique
Manque de discours clair et cohérent
Nous assistons notamment depuis les révoltes arabes, à un discours peu clair et souvent peu cohérent de la part de l’Union européenne. Mais pourquoi des messages souvent flous quelquefois contradictoires, sont envoyés de l’autre côté de la Méditerranée ?
D’une part parce que les 28 ont du mal à parler d’une voix : les intérêts des Etats membres ne sont pas toujours en accord avec la ligne officielle de l’UE, voire sont souvent divergents, ou ont tendance à évoluer. L’UE doit par conséquent s’adapter, et se retrouve souvent réduite à trouver le plus petit dénominateur commun.
Décalage entre les intérêts et les valeurs annoncées par l’UE
D’abord de manière générale l’Occident, et l’Europe en particulier, a du mal à déclarer ses intérêts, bien qu’in fine sa politique est déterminée par ceux-ci. Ils s’agit d’intérêts économico-financiers, sécuritaires ou migratoires, qui se trouvent être difficilement compatibles, voire souvent incompatibles, avec la mise en place de valeurs prônées et avancées.
Perception de « doubles standards » politiques vis à vis des pays méridionaux
Le double-langage pratiqué par les gouvernements occidentaux vis à vis des pays de la région MENA (Middle East and North Africa), ne fait que discréditer l’Union européenne. Pourquoi certains régimes autoritaires sont-ils plus condamnables que d’autres ? Certains de ces régimes, nos « alliés », semblent être moins problématiques que d’autres pays avoisinants alors que tous les principes, valeurs et droits fondamentaux sont allègrement bafoués. La légitimité et le silence gagnés à coup de barils ne constituent-ils pas un désaveu des principes humanistes avancés par les occidentaux et européens ?
On se retrouve donc avec des « doubles standards » dictés notamment par des intérêts économiques, migratoires ou sécuritaires, qui ne sont pas toujours compatibles avec les valeurs avancées : ce qui aboutit à une situation embarrassante car peu logique et encore moins défendable.
Comment expliquer que l’on a « fermé les yeux » sur ceux que l’on appelle maintenant « dictateurs » ou autocrates et avec lesquels on a même activement coopéré (le cas du Quai d’Orsay qui proposait le « savoir-faire » français aux forces de police de Ben Ali fin 2010/début 2011 ; celui du gouvernement italien avec Kadhafi pour que celui-ci contrôle les flux migratoires en provenance d’Afrique sub-saharienne ; celui des pays occidentaux avec le régime de Moubarak concernant la « sous-traitance » de centres de torture en Egypte pour servir la lutte contre l’Axe du Mal ; ou encore le traitement VIP du seul autocrate non monarchique de la région toujours en place, Bachar El Assad, et un long etcetera qu’il serait fastidieux et inutile de rappeler ici).
Manque de visibilité
L’Union européenne a pendant très longtemps manqué de visibilité sur le terrain, et ceci pour différentes raisons. D’abord les Etats privilégient les relations bilatérales, avec des pays ayant un passé historique ou ayant des relations diplomatiques ou des repères communs. Ensuite, l’UE est perçue comme un bloc difficilement franchissable, une machine bureaucratique extrêmement complexe, où il est difficile de pénétrer et qui souvent décourage l’interlocuteur. Et concrètement, souvent les projets réalisés par des entreprises des Etats membres sont plus concrets (Metro, assainissement des eaux, etc.), donc plus visibles. Alors que les projets de l’UE, à portée beaucoup plus générale et dont l’investissement sont beaucoup plus substantiels, ont malheureusement un impact bien moindre auprès des populations.
Nécessité d’adopter un discours plus adapté à la réalité et moins diplomatique
Souvent, de part et d’autre, on a tendance à avoir une « check-list » qui correspond peu à la réalité (respect des Droits de L’Homme, droits des femmes, minorités, bonne gouvernance, etc.), et encore moins à ce que l’UE exige réellement à ses interlocuteurs.
Pour toutes les raisons exposées précédemment, il nous semble important que le discours de l’Union européenne vis à vis de ses partenaires méridionaux, soit substantiellement revu. Suite à l’enthousiasme suscité par la mise en place du processus de Barcelone, nous assistons depuis plusieurs décennies, et de manière accélérée depuis quatre ans, à une érosion des relations Nord-Sud.
Ce phénomène est notamment dû à un discours moral normatif et normalisé de la part des puissances occidentales qui ne correspond à aucune réalité sur le terrain, se limite à des paroles et déclarations officielles de bonnes intentions, mais ne se traduit aucunement par une prise de position réfléchie, ou des conséquences logiques. Pourquoi griller ses cartes à condamner, à donner des leçons, si elles ne seront suivies d’aucunes actions sur le terrain, à aucune prise de mesures concrètes ? Ne risque-t-on pas de se discréditer dans le meilleur des cas, voire de s’humilier ? Pourquoi ne pas essayer de dépasser les procès d’intentions vis à vis des pays voisins avec lesquels de toute façon nous serons amenés à traiter, et tenter d’établir des relations d’égal à égal, de bâtir un partenariat plus franc.
Quels paradigmes ?
Il faut rajouter en plus le fait que souvent les sociétés concernées ne se reconnaissent pas dans ces déclarations ou demandes. Autre erreur maladroite, est que souvent l’étendard de la Démocratie est brandi comme conditions sine qua non pour une réussite du processus. Mais quelques problèmes majeurs apparaissent.
D’abord les valeurs européennes telles qu’annoncées et prônées par l’UE, ne sont pas toujours partagées par les pays du voisinage, ou en tout cas, pas par les groupes politiques dominants. Ensuite, dû à plusieurs raisons (crise économique, identitaire ou politique), les modèles politiques et économiques occidentaux ne sont plus un paradigme pour les sociétés concernées.
L’aboutissement démocratique
La démocratie devrait être l’aboutissement du processus. Pour aboutir à la démocratie, plusieurs autres étapes devraient d’abord être franchies : justice sociale, libertés civiles, développement économique, stabilité et Etat de droit. Tant que la gangrène de la corruption sévira et que les appareils politiques et politico-religieux maintiendront des carcans sur la population, le processus démocratique aura du mal à prendre. Les exemples algériens au début des années 1990, ou égyptien suite à l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, montrent bien une fois de plus, que la démocratie ne se résume pas à déposer un bulletin de vote dans une urne. L’exemple irakien, ou plus récemment le libyen, sont la preuves quant à eux, que la démocratie ne s’importe pas, ne s’obtient pas qu’en se débarrassant du tyran. A ce propos, citons Saint Thomas d’Aquin : « C’est pourquoi le renversement de ce régime n’est pas une sédition ; si ce n’est peut-être dans le cas où le régime tyrannique serait renversé d’une manière si désordonnée que le peuple qui lui est soumis éprouverait un plus grand dommage du trouble qui s’ensuivrait que du régime tyrannique. »[1]
La démocratie a des racines plus profondes, et n’est pas issue d’une réaction chimique ressemblant à la « génération spontanée » qui surviendrait suite à des élections. L’Union européenne pourrait donc jouer un rôle primordial dans l’établissement de ces conditions préalables à l’arrivée de la démocratie. Et d’ailleurs à l’appui, les slogans scandés par des dizaines de milliers de personnes descendus dans les rues pendant les « printemps arabes » : ils ne demandaient pas de la démocratie, mais plutôt ‘eich, horeyya, ‘edâla egtema’iya « Pain, Liberté, Justice sociale ». Efforçons-nous donc à semer d’abord ces graines, afin que le fruit démocratique tombe de l’arbre. Il s’agit certes d’un processus de longue haleine, qui demandera beaucoup de patience, mais qui nécessitera également un changement d’approche et une vision claire et réfléchie de nos actions. Etant donné sa situation géographique, l’histoire et les liens culturels en commun, l’Europe ne peut se retirer du Mare Nostrum. Elle doit donc se positionner comme acteur principal, profitant notamment d’un certain retrait de Washington mais ne négligeant pas l’entrée en jeu de Moscou ou de Beijing au niveau économique et miliatire, qui mèneront certainement à un changement de la donne et des équilibres géopolitiques de la région. L’Europe, ce partenaire privilégié du Monde arabe, a tout intérêt à savoir rebondir sur de nouvelles bases, et revoir sa Politique européenne de voisinage. Pourquoi ne pas tenter un nouveau départ, qui serait gagnant-gagnant pour les différents acteurs ?
[1] Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin à propos du tyrannicide, IIa IIae Qu 42.