Chine : Vers l’abandon de l’enfant unique ?

Une publicité vantant les mérites de la politique de l'enfant unique, à Guangzhou dans le sud de la Chine, en 2002. REUTERS

Ces jeunes Chinoises qui ne veulent plus de la politique de l’enfant unique

Quand on demande à Ran si elle a des frères et sœurs, la jeune Chinoise répond, lapidaire: «Non: politique de l’enfant unique.». A Pékin, où elle est née il y a 23 ans, ses parents ont dû se soumettre au «planning familial» strict mis en place par l’Etat à partir de 1979. Au grand regret de sa mère: «Elle rêvait d’une maison remplie d’enfants, mais cela lui aurait causé trop de problèmes.»

Malgré les effets pervers récemment soulignés par de grands démographes chinois (vieillissement de la population, déséquilibre à la naissance du ratio garçons-filles en faveur du sexe masculin), le président Hu Jintao a annoncé le 27 avril dernier que la politique de contrôle des naissances actuelle serait conservée. Ainsi que les moyens pour la faire respecter, comme les amendes pour les familles concevant un enfant «surnuméraire».
«Grosses sommes»

«Il s’agissait déjà de grosses sommes à l’époque», se souvient Ran. «Ma famille n’aurait jamais pu les payer». En plus de ces pénalités, ils auraient pu y laisser leur emploi. « Quand on travaille dans le service public en Chine, l’administration vérifie régulièrement le nombre d’enfants des employés. Si on découvre que vous avez fait un enfant en plus, ils peuvent vous renvoyer.»

Pendant deux ans, Ran a étudié le journalisme en France: «Ici, la plupart des gens ont des frères et sœurs. Je n’avais pas l’habitude car tous mes amis sont enfants uniques en Chine. J’avoue que ça m’a fait envie.» A la fin de l’été, Ran sera diplômée. Elle retournera en Chine, où elle compte faire sa vie…et des enfants. «J’en aimerais deux», confie-t-elle.

En tant que fille unique, Ran pourra bénéficier d’un régime particulier. En 1997, le gouvernement chinois a assoupli sa politique en permettant aux couples composés de deux enfants uniques d’avoir un second bébé. «Quand j’ai appris ça, j’ai été rassurée.»

Autre possibilité pour Ran: payer. Depuis 2002, il est possible d’avoir un enfant «hors quota» légalement, mais il faut pour cela verser 5 000 yuans (près de 550 euros). Une somme à ramener à un salaire moyen urbain mensuel avoisinant les 1200 yuans. «C’est énorme», commente Ran. «D’autant qu’il est déjà très cher d’élever un enfant dans les grandes villes chinoises», précise-t-elle.
«Hors normes»

«Quand on vit en Chine, c’est vrai qu’on ne se pose pas ce genre de questions», témoigne Lulu, 30 ans. «Avoir un seul enfant, c’est normal, c’est comme ça, surtout en milieu urbain.» Cette jeune chinoise a vécu à Shanghai jusqu’a ses 20 ans, avant de s’installer en France. «La jeune génération chinoise voyage plus, et se rend compte de la relativité de cette politique», analyse-t-elle.

Il y a un an, Lulu a épousé un Français. D’ici un an,  ils iront vivre en Chine. «Evidemment, on a  abordé la question des enfants. On y a réfléchi ensemble. Et on s’est dit qu’on en voulait deux», confie-t-elle. Non négociable. Et tant pis pour les regards réprobateurs. «Quand j’étais petite, je me souviens d’une fille à l’école qui nous a raconté qu’elle avait un petit frère. Tout le monde était étonné: « Ah bon, comment ça se fait? Comment vous avez fait? » Ensuite, elle a été considérée comme quelqu’un de bizarre. Cela voulait dire que sa famille n’avait pas respecté la législation chinoise, qu’elle était hors norme».

Selon la presse officielle chinoise, la politique de l’enfant unique aurait évité 400 millions de naissances depuis 1980. «C’est quand même une bonne chose pour le développement durable de la société chinoise», affirme Cheng, 24 ans. Originaire d’un petit village de la province du Henan (Est de la Chine), Cheng n’est pas fille unique. «J’ai un petit frère, pour lequel mes parents ont payé l’amende, même si la politique est moins stricte dans les campagnes», raconte-t-elle. Pourtant, cette jeune femme  fera probablement le choix de la raison: «J’aurais bien aimé avoir plusieurs enfants, mais si la politique ne change pas d’ici là, je crois que je m’arrêterai à un

Lulu, elle, ne compte pas sacrifier ses envies sur l’autel de la politique chinoise. Quitte à user du système D. «Avec mon mari, on s’est dit qu’on rentrerait en France pour mon second accouchement. Comme ça, mon enfant échappera à la législation chinoise

Jeanne Fernet, Libération

L’abandon de l’enfant unique ?

La politique de l’enfant unique est devenue néfaste… et il est d’ailleurs probable qu’elle n’a servi à rien depuis son lancement, voilà trente ans. Tel est le point de vue tranché d’un groupe de démographes issu des universités les plus prestigieuses de Chine. Ji Baocheng, président de l’université du Peuple de Pékin, préconise l’abolition pure et simple de cette politique draconienne. «Il faut supprimer la politique de l’enfant unique le plus vite possible», plaide également Wang Feng, de l’université Qinghua. «A l’heure actuelle, pour des raisons économiques, la population n’est pas incitée à avoir beaucoup d’enfants. Si on persiste à contrôler les naissances de manière aussi extrémiste que par le passé, le vieillissement de la population va encore s’accélérer. Réduire davantage la population est inutile et portera préjudice à l’économie», explique Wang Feng à Libération, en évoquant les pénuries de main-d’œuvre chroniques qui touchent depuis un an les bassins industriels du pays.

Main-d’œuvre.

Le tout dernier recensement, réalisé en 2010 et publié il y a deux semaines, semble donner raison à ces audacieux démographes. Selon ces derniers chiffres officiels, la population chinoise, qui est passée de 1,27 milliard en 2000 à 1,34 milliard en 2010, est en train de vieillir à un rythme accéléré : 13,3% des Chinois ont plus de 60 ans, alors qu’ils n’étaient que 10,3% en 2000. Le taux de fertilité, qui comptabilise le nombre moyen d’enfants par femme en état de procréer, n’est plus que de 1,4 : c’est nettement moins que le seuil de remplacement des générations (2,1). La réserve de main-d’œuvre a considérablement décliné : les moins de 14 ans sont passés de 23% à 17%. «En 1987 en Chine, 26 millions d’enfants sont nés, mais il n’y en a plus que 15 millions en 2010 – soit 10 millions de moins ! constate le démographe. Quand une courbe de natalité baisse aussi rapidement, l’impact sur la main-d’œuvre disponible est considérable… Cela signifie que l’export massif de produits bon marché fabriqués par une main-d’œuvre abondante et sous-payée ne sera bientôt plus possible.»

Commentant les résultats du recensement, le président chinois, Hu Jintao, a vaguement reconnu qu’il fallait «améliorer» les orientations du planning familial, «mais tout en maintenant un taux de naissances bas». Autant dire statu quo. «Les dirigeants ont une compréhension trop lente de la réalité des changements sociaux, et sont très vieux jeu, commente le démographe. Ils ont peur d’une soudaine explosion démographique et se comportent comme s’ils avaient un gros nuage noir au-dessus de leur tête.»

La nébuleuse bureaucratie mise en place depuis 1980 pour appliquer la politique de l’enfant unique, souvent de manière très brutale, n’est pas encline à se dissoudre. La Commission d’Etat du contrôle des naissances emploie un demi-million de fonctionnaires à temps plein, auxquels s’ajoutent 6 millions d’employés à temps partiel. Elle est en grande partie financée par les sanctions pécuniaires infligées aux familles qui ont des enfants hors quotas. Une autre partie de ce revenu alimente les caisses des gouvernements locaux, qui n’ont pas intérêt à voir disparaître ces ressources. Mais c’est à Pékin que se prennent les décisions, au sein du bureau politique du Parti communiste : celui-ci n’écoute-t-il pas les recommandations des démographes ?

Forbans.

C’est la Commission d’Etat du contrôle des naissances qui a l’oreille des dirigeants, déplore un démographe, accusant celle-ci de recourir à des méthodes de forbans : «Certains officiels de la commission agissent de manière irresponsable. Ils présentent depuis des années aux hauts dirigeants des chiffres et des informations trompeuses.» Et de citer un exemple : «Affirmer comme ils le font dans la presse officielle que leur politique a permis d’éviter 400 millions de naissances depuis 1980 est totalement faux. Ça n’a pas la moindre base scientifique.» Pour Wang Feng, le contrôle des naissances semi-volontaire instauré à partir de 1970 (encouragement au mariage tardif, diffusion de moyens contraceptifs) a été «efficace et utile». En revanche, la politique de l’enfant unique qui lui a succédé en 1980 n’aurait pas servi à grand-chose. D’autres pays de la région, tels l’Indonésie et Taiwan, ont enregistré une baisse identique du taux de fertilité en rendant tout simplement les contraceptifs plus faciles d’accès. «La Thaïlande, où le niveau de vie est comparable à celui de la Chine, et où il n’y a pas de politique de l’enfant unique, constate Wang Feng, est arrivée au même résultat : leur taux de natalité est exactement identique au nôtre.»

Philippe Grangereau Libération

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Présidentialisme

Essai. « Le président de Trop » le livre de  Edwy Plenel responsabilise. Au moment où Sarkozy célèbre ses quatre ans de gouvernance en tentant de reconstruire une union de façade avec ce qui reste de son propre camp, l’essai d’Edwy Plenel approfondit le bilan catastrophique  du chef de l’Etat. Même si les trois quarts des français en ont déjà saisi la mesure, l’intérêt est ailleurs ; « Le président de trop »  fait surtout le portrait du sarkozisme et des mécanismes du pouvoir qu’il convoque. Dans son essai « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » Alain Badiou avançait que la démocratie représentative est une forme de pouvoir oligarchique. Plenel nourrit la réflexion dans ce sens, moins sur l’homme que sur le système. Les excès de l’hyperprésidence sarkozyste, les mécanismes de pouvoir qu’il convoque, sa violence sociale, politique et symbolique, renvoient l’ensemble de la classe politique, les médias, et finalement tous les citoyens à leur propre responsabilité, souligne l’auteur. Cette mécanique est inscrite dans le marbre de notre constitution qui met la République dans les mains du Président, rappelle aussi  le fondateur de Médiapart. Le sarkozysme n’aura fait que l’exacerber. En cette époque troublée, il est grand temps d’en tirer les enseignements et d’ouvrir les yeux sur la fragilité de notre République. Sarkozy ne changera pas de ligne. Il semble avoir déjà perdu son rendez-vous de 2012 mais à l’instar de son homologue italien, il est parvenu à corrompre l’esprit public.

Jean-Marie Dinh

Le Président de trop, Éditions Don Quichotte.

Voir aussi : Rubrique Politique Le corpus nationaliste de Sarkozy, Rubrique Essai, Organiser une critique de la démocratie, rubrique Citoyenneté,

Guerre des étiquettes : les lobbys avancent, pas la transparence

Viande empaquetée (Joost-ijmuiden/Flickr/CC).

Au nom de la compétitivité, et de « l’intérêt supérieur du consommateur » bien sûr, le lobby européen de l’agro-alimentaire mène une lutte acharnée pour contrôler le contenu et l’apparence des étiquettes. L’idée : maintenir une bonne dose d’opacité.

Vous vous souvenez peut-être de la bataille perdue l’an dernier par les associations de défense des consommateurs à Bruxelles. Le parlement européen avait refusé en première lecture le système d’étiquetage dit « des feux de signalisation » :

* le feu vert désignait un produit bon d’un point de vue nutritionnel,
* le feu orange, un produit moyen,
* le feu rouge, de la « junk food ».

C’était certainement trop clair pour les consommateurs, et donc trop menaçant pour les industriels. Comme les meilleures histoires ont toujours une suite, voici le deuxième chapitre : à partir de juillet, les emballages les plus petits devraient être exemptés d’étiquetage nutritionnel. Une exemption d’autant plus réjouissante que les portions individuelles se multiplient.

Dans un regain d’enthousiasme, la Confédération des industriels de l’agroalimentaire (CIAA), chargée de représenter leurs intérêts à Bruxelles et dans les institutions internationales, s’en félicite. Des caractères hauts d’1,2 mm, c’est trop Mais le lobby aimerait bien qu’on fasse encore quelques efforts. Il trouve par exemple scandaleux que la loi impose une taille minimum pour les mentions nutritionnelles obligatoires.

Aujourd’hui, les caractères doivent mesurer au moins 1,2 mm de haut. Pour le CIAA, vraiment, si un minima devait être retenu, « il ne devrait pas excéder 1 mm ». Des lettres d’un millimètre de haut pour un continent peuplé de presbytes (l’âge médian en Europe est de 40,6 ans), voilà qui réduit l’efficacité de la mesure, non ?

Préciser la quantité d’acides gras trans ? Inutile ! Autre point soulevé par le CIAA : l’inutilité de préciser la quantité d’acides gras trans. C’est vrai, à quoi ça sert ? Il n’y en a pas beaucoup… Suivons l’argumentation du lobby : « Les députés européens ont demandé à ce que les acides gras trans soient listés, demande que les industriels de l’agroalimentaire jugent excessive.

D’après des données scientifiques révélées par l’EFSA [l’agence européenne de sécurité des aliments, ndlr], la consommation totale d’acides gras trans dans la plupart des états membres est aujourd’hui sous le seuil recommandé par l’OMS [Organisation mondiale de la santé, ndlr], soit 1% de l’apport calorique quotidien total.

L’EFSA confirme donc que les acides gras trans ne posent pas de problème de santé publique. Le CIAA soutient le point de vue du Conseil européen, qui pense [contrairement aux eurodéputés, ndlr] que l’affichage des acides gras trans devrait être une démarche volontaire. »

Reformulons ce très bel argument en langage naturel, et non en novlangue de lobbyiste : « Vous nous avez mis la pression avec les “trans fats” ces dernières années, on a été contraint de changer la composition de nos produits. Alors ayez confiance, comme dirait le serpent Ka dans “Le Livre de la jungle”, on ne changera jamais nos compositions. Du coup, pas besoin de préciser quoi que ce soit sur les emballages, n’est-ce pas ? » Une fois cette liberté accordée, c’est sûr, les compositions resteront irréprochables « ad vitam aeternam ». Trop d’étiquetage tuerait la compétitivité

Un dernier point gêne le CIAA : pourquoi diable indiquer les quantités des nutriments aux 100 g/100 ml ET par portion ? Ça doublonne, ça trouble les braves consommateurs qui n’ont vraiment pas besoin qu’on les perturbe pendant qu’ils font gentiment leurs courses au supermarché. D’ailleurs : « Comme le prouve une étude récente de la FSAI [Food Safety Authority of Ireland, ndlr], les consommateurs trouvent que les informations nutritionnelles “par portion” sont plus pertinentes, et qu’elles les aident davantage à faire un choix éclairé. »

Ce que le CIAA oublie de préciser, c’est que ces mêmes consommateurs se demandent ce qu’est exactement une « portion » : ce que l’on engloutit, ou ce que l’on est censé manger ?

Etonnamment, ce que le CIAA ne cite pas, dans la même enquête de l’autorité irlandaise, c’est le désir massif des consommateurs européens de connaître l’origine géographique de ce qu’ils avalent (74% d’entre eux y sont favorables). L’origine arrive juste derrière la date limite de consommation dans les informations qu’ils veulent pouvoir trouver sur un emballage alimentaire. Le CIAA, lui, s’y oppose, évidemment. Mais n’allez pas croire que c’est pour pouvoir donner une plus grande marge de manœuvre aux industriels, pas du tout. S’il s’oppose à un étiquetage trop compliqué, c’est pour défendre la compétitivité des entreprises qu’il représente, et pour porter bien haut l’idéal du marché unique.

Qu’est-ce que vous êtes mesquins, à voir le mal partout !

Colette Roos (Rue89)

 

Voir aussi : Rubrique Consommation, rubrique UE Parlement européen et corruption, rubrique Santé,

Handicap : De l’accessibilité à la culture

L’union départementale FO organisait jeudi une journée consacrée à l’accessibilité de la culture pour les personnes en situation de handicap. Animés par le journaliste Paul-Eric Laures, les débats ponctués de représentations artistiques ont été riches en enseignements.

Tel le phénix, l’accès à la culture pour tous  est une controverse qui hante les politiques culturelles depuis Malraux. Celui des personnes en situation de handicap exploré jeudi se pose avec plus d’intensité encore. A la fois plus visible et plus ignoré, il associe à la problématique de l’élitisme culturel l’enjeu épineux de la citoyenneté des minorités.

Certains acteurs culturels s’impliquent. C’est le cas de Martine Vicériat, la directrice du Zénith qui travaille également sur la salle Arena. Pour favoriser l’accès des personnes handicapées aux places de spectacle actuellement dispersées par les producteurs aux différents distributeurs (Fnac, Carrefour, Leclerc…) elle demande à ce que les salles de gèrent les ventes de places réservées aux personnes handicapées. Dans la salle, les interventions ont souligné certains tabous : « Il est utile et nécessaire d’aborder la problématique de l’accès à la culture. Mais on ne parle jamais de l’absence des salles de change dans les toilettes publiques. »

Le législateur a fixé l’objectif ambitieux de rendre accessibles tous les lieux publics d’ici 2015. « Mais quels seront les moyens attribués aux municipalités pour y parvenir ? » interroge le conseiller régional en charge du handicap, Jean-Paul Boré. Outre le fait que les députés et les sénateurs qui votent les lois ne sont pas souvent concernés c’est l’application des textes qui fait souvent défaut. De fait, les personnes concernées sont les plus à même de relever les besoins d’aménagement. A l’image de l’apéro offert par la Ville sous les arbres du parc de Grammont, où on avait pensé à tout sauf aux personnes à mobilité réduite.

Sur le fond, les solutions apportées à la question de l’accessibilité reposent aujourd’hui sur l’affirmation d’une volonté politique des collectivités territoriales comme celles de la Région ou du Département, mais  aussi, plus localement, de l’aptitude des communes à relayer les initiatives associatives. Les tractations gouvernementales qui tendent à retarder l’application du texte sur l’accessibilité laissent entendre qu’il en sera de même demain.

Cette journée a par ailleurs permis d’éclairer la fonction des projets artistiques adaptés au handicap. Des spectacles conçus à destination des différents handicaps inventent de nouvelles mixités. En ouvrant  la création à d’autres possibles, « ils offrent des habits neufs à la culture » constate une productrice. On retient au final que l’intégration citoyenne ne peut se concevoir à sens unique. Si on le permet, l’art occupe pour tous une place entière à côté de la présence du destin.

Jean-Marie Dinh

 

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La mort de Ben Laden

Dans la nuit de dimanche à lundi 2 mai, une unité des forces spéciales américaines a abattu Oussama Ben Laden dans la ville pakistanaise d’Abbottabad.

La deuxième mort du fondateur d’Al-Qaida

Le hasard fait, parfois, bien les choses. L’homme qui a incarné le djihadisme international meurt au moment où le « printemps arabe » vient de porter un coup à ce fantasme totalitaire. Dès lors que les peuples arabes se révoltent au nom de la démocratie et non de l’islamisme ou du retour au califat prônés par Al-Qaida, Oussama Ben Laden était un moribond politique.

C’est presque la deuxième mort du fondateur d’Al-Qaida qu’a annoncée dimanche soir 1er mai le président Barack Obama, en indiquant qu’un commando américain avait tué Ben Laden au Pakistan.

Le premier avis de décès, politique celui-ci, du dissident saoudien, on pouvait le lire dans les slogans des manifestants de Tunis et du Caire. Y transparaissaient non pas la haine de l’Occident, « des croisés et des juifs », la haine de l’Amérique, cris de ralliement habituels de Ben Laden, mais un désir de liberté et de démocratie, deux « valeurs » abhorrées par le chef djihadiste. Dans le monde arabe, au moins, Ben Laden avait perdu la bataille : la révolte en cours ne célèbre pas l’islamisme, cette illusion mortelle que portait le chef d’Al-Qaida selon laquelle le retour au califat et à l’islam des origines est la réponse à tous les problèmes des pays musulmans – voire à ceux du monde entier.

Ben Laden meurt au moment où la capacité de mobilisation et d’entraînement de l’islamisme est sur le déclin. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus d’attentats. Ni même qu’Al-Qaida et ses filiales maghrébine et sahélienne ne séviront plus. Il y aura toujours des groupes se réclamant de la marque pour tuer et enlever, ici et là. Le Maroc vient d’en faire l’expérience. Ce culte de la violence la plus aveugle n’est pas le seul héritage laissé par Ben Laden. L’homme qui disparaît a profondément marqué – pour le pire – ce début de XXIe siècle. Oussama Ben Laden, ce fils d’une riche famille saoudienne qui fit ses premières armes dans la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan, a façonné le paysage stratégique qui est le nôtre.

Parce qu’ils ont cru devoir répondre par la guerre aux attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis sont toujours empêtrés dans deux conflits : en Irak et, surtout, en Afghanistan. Ces aventures les ont épuisés militairement, budgétairement ; elles ont durablement terni leur image dans le monde arabo-musulman. M.Obama va pouvoir tirer profit aux Etats-Unis de l’élimination de Ben Laden; il n’en reste pas moins enlisé dans l’imbroglio afghan.

L’héritage encore : Al-Qaida a prouvé qu’un petit groupe pouvait perpétrer un crime de masse. Si Ben Laden, doté d’une arme chimique ou biologique, avait pu tuer non pas 3 000 mais 3 millions de personnes à New York, il l’aurait fait. Cette perspective a posé la lutte contre le terrorisme en priorité absolue. Et, au nom de celle-ci, en Amérique, en Europe et ailleurs, l’obsession sécuritaire a conduit à limiter les libertés publiques. On n’en a pas tout à fait fini avec Ben Laden.

Le Monde (02/05/11)

 

Une intéressante réflexion du journal La Croix

« sans baisser la garde face au danger terroriste, les pays qu’il menace doivent se porter aux côtés des jeunes forces, dans les pays du monde arabo-musulman, qui cherchent des voies nouvelles pour développer leur pays et y instaurer la démocratie. (…) Soutenir ces mouvements avec la même détermination, conclut La Croix, la même persévérance qui furent mises en œuvre pour traquer le chef d’Al-Qaïda, c’est – plus efficacement encore – combattre le terrorisme. »


Chine : une étape importante dans la lutte antiterroriste internationale

La Chine a déclaré lundi soir que la mort d’Oussama Ben Laden constituait une étape importante et un développement positif dans la lutte internationale contre le terrorisme. La porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Jiang Yu, s’est ainsi exprimé, commentant la mort du leader du mouvement terroriste Al-Qaïda.

Le président américain, Barack Obama, a annoncé dimanche soir que Ben Laden avait été tué lors d’une opération américaine au Pakistan. « La Chine a pris note de cet annonce », a affirmé Mme Jiang. « Le terrorisme est l’ennemi commun de la communauté internationale. La Chine est également une victime du terrorisme », a-t-elle indiqué.

Elle a souligné que la Chine s’était toujours opposée à toutes les formes de terrorisme et participait activement aux efforts anti-terroristes internationaux. « La Chine soutient que la communauté internationale devra établir une coopération afin de lutter ensemble contre le terrorisme », a réitéré Mme Jiang. « La Chine considère qu’il est nécessaire de trouver une solution temporaire et un règlement permanent dans la lutte contre le terrorisme et de faire de grands efforts pour éliminer le sol sur lequel repose le terrorisme pour se développer, » a ajouté la porte-parole chinoise.

Xinhua (3/05/11)

ONU : La mort de ben Laden est un tournant dans la lutte contre le terrorisme

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a estimé lundi que la mort du chef d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, annoncée par le président américain Barack Obama, constituait un tournant dans la lutte contre le terrorisme à travers le monde et a appelé à se souvenir des victimes.

« La mort d’Oussama ben Laden annoncée par le président Obama la nuit dernière constitue un tournant dans notre lutte commune et globale contre le terrorisme », a dit Ban Ki-moon dans une déclaration à la presse. « Les crimes d’Al-Qaïda ont touché la plupart des continents, causant des tragédies et la mort de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Les Nations Unies condamnent dans les termes les plus forts possibles le terrorisme dans toutes ses formes quels que soient ses objectifs et les lieux où il frappe », a-t-il ajouté.

« C’est un jour pour se souvenir des victimes et des familles des victimes ici aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde », a encore dit le secrétaire général. Il a indiqué qu’il se souvenait personnellement très bien du 11 septembre 2001, alors qu’il se trouvait à New York ce jour-là.« Les Nations Unies continueront à combattre le terrorisme et prendront la tête de cette campagne contre le terrorisme », a insisté Ban Ki-moon.

L’opposition indienne accuse le Pakistan de fournir refuge aux terroristes

Le principal parti de l’opposition indienne, le Bharatiy Janata Party (BJP) a annoncé lundi que la mort d’Oussama Ben Laden au Pakistan avait montré que « le Pakistan fournit de refuge aux terroristes ».

« Il a été tué au Pakistan, tout près de sa capitale Islamabad, cela confirme le fait que le Pakistan reste l’épicentre du terrorisme », a indiqué le porte-parole du BJP Ravi Shankar Prasad. « Les terroristes sont encouragés par le Pakistan qui les fournissent de refuge, et la mort de ben Laden au Pakistan est le plus grand exemple », a-t-il ajouté.

 

Dans la presse européenne

El País – Espagne
Un revers important pour Al-Qaida

Si la mort d’Oussama Ben Laden affaiblit le réseau terroriste Al-Qaida, elle ne le détruira pas, estime le quotidien de centre-gauche El País : « La perte de Ben Laden est un revers cinglant pour Al-Qaida. Il sera difficile de remplacer la force symbolique de son leader. Mais Al-Qaida poursuivra son existence et disposera d’un nouvel émir, probablement de l’Egyptien Aiman Al-Zawahiri. Celui se présente depuis des années comme le stratège du terrorisme mondial, même s’il n’est peut-être pas soutenu par tous les acteurs de ce réseau multiforme. Ces dernières semaines ont été arrêtées en Allemagne trois personnes qui étaient en relation avec la cellule dirigeante d’Al-Qaida et qui se préparaient à commettre des attentats-suicides dans le pays. On continuera à recevoir des nouvelles de ce type dans les années à venir. » (03.05.2011)

România Liber? – Roumanie
La jeunesse musulmane a besoin de perspective

La mort du chef d’Al-Qaida Oussama Ben Laden ne signifie pas la fin du terrorisme, ce dont l’Occident est lui-même coupable, estime le quotidien România Liber? : « Ce combat n’existerait pas si la jeunesse appauvrie du monde islamique disposait d’une véritable alternative aux sociétés archaïques et à la violence qui les entoure. … Mais les données statistiques compilées par les organisations internationales ces dernières années montrent combien la situation de l’éducation est décourageante dans les pays musulmans. … La lutte contre les mouvements comme celui d’Oussama Ben Laden devrait être menée avec des livres plutôt qu’avec des bombes, et c’est l’élite politique, culturelle et aussi économique des Etats musulmans qui devrait la mener, plutôt que les généraux des armées occidentales. L’Occident pourrait jouer un rôle important qu’il n’a jusque là pas assumé avec suffisamment de détermination. C’est une obligation ! Si ce n’est par empathie, du moins pour préserver ses citoyens de nouveaux actes terroristes. » (03.05.2011)

De Morgen – Belgique
La fin du choc des civilisations

Avec la disparition d’Oussama Ben Laden, l’indicible « choc des civilisations » peut aussi prendre fin, espère le quotidien De Morgen : « On peut voir dans la mort de Ben Laden la fin presque symbolique du terrorisme fondamentaliste, mais aussi celle de l’exploitation qui en a été faite pour amplifier et problématiser la contradiction entre monde occidental et monde musulman. … Il n’y a dans l’histoire ni table rase ni rupture soudaine d’un jour à l’autre. … Mais la mort de Ben Laden, associée aux évolutions dans les pays arabes, contribuera à ce que l’on ne puisse plus parler de la politique mondiale en des termes manichéens, ‘noir et blanc’, ‘vous et nous’. Elle ne contribuera pas à ce que l’on abandonne la politique hégémonique, ni à ce que tout devienne rose. Mais la mort d’Oussama Ben Laden et le printemps arabe pourraient augurer une ère où les deux ‘cultures’ ne seront plus hermétiques l’une à l’autre. » (03.05.2011)

Le Monde – France
Les révolutions arabes ont tué le djihad

Oussama Ben Laden est mort politiquement depuis déjà longtemps, écrit le quotidien de centre-gauche Le Monde : « La mort physique d’Oussama Ben Laden fait suite à la mort politique du chef d’Al-Qaida, liquidé par les révolutions démocratiques arabes dont les slogans étaient aux antipodes de son idéologie islamiste radicale. Eût-il été éliminé par George W. Bush durant la guerre contre la terreur, Ben Laden aurait pu servir de martyr à la cause jihadiste, voire d’icône aux mouvements anti-occidentaux divers du monde musulman. Sa mort vient clore une sombre décennie dans les relations entre le monde arabe et musulman et l’Occident, ouverte par les attentats du 11-Septembre et refermée par la révolution du jasmin tunisienne, par la place Tahrir au Caire et par les aspirations des peuples arabes à la démocratie et aux droits de l’homme. » (03.05.2011)
Gilles Kepel

The Times – Royaume-Uni
Le Pakistan mis en cause

Le fait qu’Oussama Ben Laden ait pu se cacher aussi près de la capitale pakistanaise préoccupe le quotidien libéral-conservateur The Times : « Un problème certain de Washington est désormais de savoir comment traiter le Pakistan. Il est difficile de croire que personne ne savait ce qui se trouvait dans ce camp largement fortifié – à quelques centaines de mètres d’une école militaire d’élite. Dans le meilleur des cas, Islamabad est coupable de négligence, dans le pire des cas, de complicité. Les Etats-Unis ont désormais besoin du Pakistan à leurs côtés, notamment pour les prochaines décisions sur l’Afghanistan, et traiteront Islamabad avec un certain tact diplomatique. Il serait toutefois imprudent de se fier à ce gouvernement dysfonctionnel. » (03.05.2011)