Les métropoles cultivent la culture

Visite street art avec l’association Vitry’n Urbaine à Vitry / © Steve Stillman

Visite street art avec l’association Vitry’n Urbaine à Vitry / © Steve Stillman

La culture est aujourd’hui un facteur puissant d’attractivité et d’identification pour les métropoles qui se livrent sur ce terrain une concurrence féroce. Deux économistes de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France se sont penchées sur le phénomène, à l’heure où le Grand Paris est toujours en quête de son identité.

Carine Camors et Odile Soulard, économistes à l’IAU d’Île-de-France et auteurs de l’étude «Lieux culturels et valorisation du territoire»

Le Guggenheim à Bilbao, le Louvre à Lens, le Centre Pompidou à Metz, le musée Dia:Beacon dans la grande banlieue de New-York sont autant d’exemples montrant que les lieux culturels peuvent générer de la visibilité et des retombées économiques importantes pour les territoires qui les accueillent. Ces succès poussent un nombre croissant d’acteurs locaux à attendre de ces lieux qu’ils contribuent davantage au développement économique et à l’attractivité touristique, dans un contexte où le tourisme culturel est en plein essor au niveau mondial. En Île-de-France, les industries culturelles et créatives totalisent plus de 500.000 salariés, soit 9% de l’emploi francilien. Un pourcentage supérieur à l’industrie automobile, les activités financières ou le secteur de la construction. De plus, la richesse des équipements culturels – la région dénombre plus de 3.900 musées et monuments historiques, 350 théâtres, 310 cinémas et 445 salles de concert – est un atout indéniable en termes d’éducation, d’aménagement et de dynamiques économiques et sociales. Pourtant, comme de nombreuses autres grandes métropoles, la région parisienne fait face à une saturation de son hypercentre. L’un des défis qu’il lui faut donc relever est d’assurer une meilleure irrigation de son territoire. Pour ce faire, il convient de s’interroger sur le rôle que peuvent jouer les lieux culturels en la matière.

La culture comme vecteur d’image

Par leur dimension symbolique, les lieux culturels sont en capacité de s’inscrire dans une stratégie visant à modifier l’image voire même l’identité dominante d’un territoire. C’est le cas pour le Beamish Museum près de Newcastle, Zollverein à Essen, le Dia:Beacon près de New-York, le Louvre-Lens, l’Istanbul Modern et la Tate Modern à Londres. Si tous les lieux culturels n’ont pas comme vocation première de se fondre dans cette démarche, ils en deviennent des acteurs « malgré eux » et peuvent largement en bénéficier à travers un soutien institutionnel, stratégique et parfois financier.

Certains lieux ont même été créés pour agir sur l’identité du territoire d’installation, comme le Louvre-Lens ou le Beamish Museum. Le territoire est ici marqué par une image négative associée au déclin de l’activité industrielle et à une faible attractivité. Le lieu culturel, par sa capacité à véhiculer un imaginaire et une identité, permet de renouer avec cette histoire tout en lui apportant une continuité présente et future. À travers le lieu, c’est ainsi le récit du territoire qui s’écrit et se renouvelle.

Ce récit peut s’inscrire dans un passé « fantasmé » et idéalisé, comme au Beamish Museum près de Newcastle, qui vise à recréer l’atmosphère d’un village anglais avant la guerre, ou offrir un témoignage fidèle du passé, comme le musée de la Ruhr à Zollverein ou le People’s History Museum à Manchester. Il peut aussi se tourner vers le futur. La Tate Modern de Londres a ainsi été construite comme musée du nouveau millénaire. Dans la plupart des cas, c’est souvent le mélange entre ces trois postures qui permet au lieu d’être symbole de continuité entre l’histoire et le devenir du territoire. Le musée des Guerres Impériales de Manchester, construit dans un bâtiment iconique et ultra-moderne, en est un exemple.

L’intégration de la culture dans une stratégie globale du territoire

Les acteurs locaux attendent des lieux culturels qu’ils soient non seulement des moteurs de l’attractivité du territoire mais aussi qu’ils contribuent à la compétitivité et à l’amélioration sensible de la qualité de vie. Pour réussir, les lieux culturels doivent s’inscrire dans une stratégie plus large développée par les acteurs territoriaux, qu’elle soit urbaine, de développement économique, d’attractivité ou d’éducation.

Le musée Guggenheim à Bilbao, ouvert en 1997 sur les rives de la ria du Nervion, est un exemple d’inscription dans une stratégie économique et urbaine plus large. À partir de 1992, le redéveloppement du front d’eau à la place des friches industrielles et portuaires est mis en place par l’agence Bilbao Ría 2000. Le schéma directeur (Masterplan) prévoit alors la construction de deux bâtiments emblématiques, sans en préciser la nature. Le port industriel est déplacé à l’extérieur du centre-ville, l’aéroport est rénové, les trains métropolitains sont modernisés et le métro apparaît en 1995. Le parc technologique de Zamudio, dans la proche banlieue de Bilbao, est également développé.

La proposition d’un musée Guggenheim suscite en premier lieu des critiques de la part des habitants et des associations culturelles, qui ne comprennent pas cet ordre de priorité. Il voit finalement le jour en 1997, deux ans avant le Palais Euskalduna (Palais des congrès et de la musique), qui accueille une programmation de concerts, opéras et pièces de théâtre. Le nouvel aéroport ouvre en 2000 et le tramway est opérationnel en 2002. Si l’on considère a posteriori que le musée a été la principale cause du renouveau de Bilbao, cet historique montre que les effets structurels du musée sur son territoire doivent être replacés dans le contexte d’une stratégie plus large impliquant des investissements importants dans différents domaines.

Le cas de Zollverein près d’Essen est sur ce point similaire. Construit sur un ancien complexe minier situé en bordure d’Essen, le projet de Zollverein a été mené dans le cadre de l’Exposition internationale d’architecture de 1989. Il a permis de donner une seconde vie aux installations et aux paysages industriels à travers des projets artistiques, environnementaux et architecturaux. Il s’est poursuivi pendant dix ans et a donné lieu à la création d’Emscher Park, grand projet paysager et culturel de 300 km de long. La stratégie de développement repose sur des investissements massifs dans les infrastructures (traitement de l’eau, réaménagement urbains et paysagers) et le capital humain (travail sur l’identité, la formation). L’objectif est d’améliorer les qualités endogènes du territoire (qualité de vie, identité territoriale, qualité de l’emploi) et son attractivité, qu’elle soit touristique, économique ou résidentielle.

Le site de Zollverein abrite aujourd’hui des musées (Musée d’Histoire de la Ruhr, le Red Dot Design Museum), un centre d’arts du spectacle, des galeries et ateliers d’artistes, une école de management et de design ainsi que des activités récréatives (escalades, parc, etc.).

Lieux culturels et cohésion sociale

Le dernier exemple de stratégie territoriale impliquant tout ou partie d’un lieu culturel vise à renforcer la cohésion sociale sur un territoire. Il se réfère à l’intensité des relations entre les habitants d’un même territoire, ainsi qu’au partage de valeurs et de règles communes. Les lieux culturels peuvent ainsi jouer un rôle dans la promotion de la diversité culturelle d’un territoire, participer à la vie locale et mener des actions sociales et éducatives. C’est le cas notamment du musée Dia:Beacon à New York. Situé dans une ancienne imprimerie d’emballages, symbole du passé industriel de la ville, il présente des collections d’art de 1960 à nos jours. Le lien avec le territoire est notable et organisé, notamment à travers des actions éducatives, la gratuité des musées pour les résidents, ou le positionnement de la ville comme destination d’art. La ville de Beacon se positionne comme destination d’art et lieu de résidence pour la classe créative. Des galeries d’art, résidences d’artistes et ateliers se sont créés depuis l’ouverture du musée.

Un potentiel sous-exploité en Île-de-France

Quelques enseignements sont à tirer pour l’Île-de-France. De nombreux lieux culturels, peu connus du grand public, souvent situés en périphérie de Paris, pourraient attirer davantage de visiteurs avec des actions ciblées mais ils ne peuvent le faire sans une dynamique collective.

Cela suppose une véritable stratégie de diversification de l’offre touristique qui permettra d’attirer les touristes au-delà des grands sites de Paris intramuros, du château de Versailles ou de Disneyland Paris, dans un contexte où les flux touristiques augmentent et la concurrence avec d’autres destinations prisées comme Barcelone, Berlin, Londres, New-York ou Shanghai s’intensifie.

L’ensemble de la région pourrait davantage tirer parti des nombreux atouts culturels et touristiques situés dans sa périphérie. Il s’agirait pour cela de s’appuyer sur de nouvelles offres basées sur des équipements et lieux récemment ouverts ou en projet (Fondation Louis Vuitton dans le bois de Boulogne, Cité musicale de l’île Seguin à Boulogne, Cité de la gastronomie à Rungis, etc.) ou de renforcer l’attractivité des sites culturels parfois méconnus des touristes, voire des Franciliens eux-mêmes, à l’instar par exemple des châteaux de Fontainebleau, d’Ecouen ou de Vaux-le-Vicomte, de la Cité de la céramique à Sèvres, du musée de l’Air et de l’Espace au Bourget, du MAC VAL à Vitry, de la Ferme du Buisson à Noisiel, du Centre d’art contemporain d’Ivry ou encore du Centre photographique d’Île-de-France à Pontault-Combault. L’accessibilité de certains de ces sites culturels sera améliorée avec le Grand Paris express, qui permettra de renforcer la desserte en transports en commun dans la région avec la création de 200 km de lignes de métro supplémentaires et 69 nouvelles gares d’ici à 2030.

Il convient en outre d’encourager la promotion de nouveaux lieux, pas uniquement patrimoniaux, comme les parcours de street art en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne, la destination « Impressionnisme » dans le Val-d’Oise en lien avec la Normandie, le tourisme fluvial dans la vallée de la Seine, les sites industriels, (etc.).

Des actions en faveur de la formation, de l’offre d’hébergement et de la création d’entreprises culturelles et créatives peuvent également enrichir l’écosystème francilien et stimuler durablement son attractivité touristique.

Quant aux candidatures aux Jeux Olympiques de 2024 et à l’Exposition universelle de 2025, elles constituent deux occasions exceptionnelles d’accroître considérablement la fréquentation touristique visiteurs de loisirs et d’affaires en Île-de-France. Rien que pour l’Exposition universelle, les retombées économiques directes sont estimées à 23,2 milliards d’euros et 150.000 emplois créés pour une durée d’au moins deux ans. Elle permettrait également de faire évoluer l’image perçue de la région capitale à l’international afin de satisfaire les attentes de nouvelles clientèles.

Enfin, il est déterminant de faire prendre conscience aux élus et à la population de l’importance du tourisme sur le plan économique, mais aussi les bénéfices à en retirer en termes d’image et de réputation. Les lieux culturels sont un facteur puissant d’attraction de visiteurs qu’ils soient de proximité ou plus éloignés. Mais, à l’exception de publics spécifiques (CSP++, enseignants, etc.), ils constituent rarement le motif principal d’une destination. Renforcer l’attractivité d’un territoire à partir d’une offre culturelle suppose de construire ou valoriser une destination par la mise en réseau d’acteurs publics, privés, associatifs qui partagent un projet commun de développement (pas uniquement culturel) et de marketing territorial. Cela passe par la coopération avec les offices du tourisme, les professionnels du tourisme et du développement économique ainsi que la mise en place d’outils communs (informations pratiques sur Internet, création de circuits et d’itinéraires de découverte, visites à thème, signalisation,etc.). Agir ensemble est la condition nécessaire pour faire émerger une image plus contemporaine de la région capitale.


Source Libération 05/06/2016

A lire : L’écosystème créatif en Île-de-France (étude réalisée en 2015 par l’IAU)

Voir aussi : Actualite France, Rubrique Politique, Politique Culturelle,

Mais qui donc a viré Aude Lancelin ?

Aude Lancelin (ici en 2008) a été nommée numéro 2 de «l’Obs» en 2014. Photo Frédéric Myss. Opale.

Aude Lancelin (ici en 2008) a été nommée numéro 2 de «l’Obs» en 2014. Photo Frédéric Myss. Opale.

L’ex-directrice adjointe de la rédaction de «l’Obs» aurait «imposé ses idées aux lecteurs» selon le fondateur de l’hebdo. Mais quelle est la limite entre l’affirmation des opinions et l’exposé des faits ?

ive les octogénaires ! Et vive les octogénaires décomplexés, qui n’ont plus rien à perdre. Voyez Claude Perdriel, le fondateur de l’Obs, qu’il a récemment vendu à Niel, Bergé et Pigasse. Son journal (dont il est encore actionnaire) vient de licencier brutalement la directrice adjointe de la rédaction, Aude Lancelin. Le directeur en titre, le jeune Matthieu Croissandeau, s’est évertué à faire croire qu’il s’agissait d’une décision «managériale». Pas assez impliquée, la virée. Pas assez présente aux réunions. Toujours en RTT, peut-être. Tirant sur les arrêts maladie, allez savoir. Bref, une décision ordinaire, comme dans n’importe quelle boîte. Là-dessus, Perdriel envoie un texto à Lancelin : «Je respecte vos opinions mais je pense qu’elles ont influencé votre travail.»

Ah tiens ! ce n’était donc pas (ou pas seulement) une décision «managériale» ! C’est donc un problème d’opinion. Mais quelles sont donc les pernicieuses opinions de Lancelin ? Perdriel le précise, dans une interview au Figaro. «Quand on respecte son lecteur, on ne lui impose pas une idée. Aude Lancelin donne la parole à Nuit debout ! Cela la regarde mais ce n’est pas la ligne du journal.»

«Quand on respecte son lecteur…» : il faut méditer le précepte de Perdriel. C’est même un des premiers enseignements de toute école de journalisme qui se respecte : séparer le fait et le commentaire. Les commentaires sont libres, les faits sont sacrés. Bravo !

Mais où commence «l’imposition» des idées ? Où se termine l’austère royaume des faits sacrés, où commence l’empire verdoyant des libres commentaires ? Prenons un exemple. L’Obs a consacré trois couvertures à Emmanuel Macron. Première couverture en 2014, à la nomination du ministre : «L’homme de la situation ?» En costume rayé, Macron pose pour le journal. On note le point d’interrogation. Même s’il n’en est pas encore certain – le ministre vient d’être nommé -, l’Obs glisse à ses lecteurs que Macron pourrait bien être «l’homme de la situation». Quelle situation ? La situation, vous dit-on. Pas d’impatience ! vous allez voir.

L’année suivante, deuxième couverture. Macron a fait du chemin. Il a entamé sa belle carrière de macronneur (auteur de macronnades). «Le dynamiteur», titre l’Obs. Avec ce sous-titre effarouché, comme les hebdos en ont le secret : «Macron va-t-il trop loin ?» En 2016, enfin, ayant décroché des éléments exclusifs sur «son plan secret pour 2017», l’Obs titre sur «la fusée Macron».

Trois couvertures. Quel ministre en a décroché autant ? Quel autre politique ? Allons plus loin : quel autre responsable politique isolé, sans le soutien d’aucun parti, n’ayant jamais été élu à aucune élection, et n’ayant donc, dans le système français, aucune chance raisonnable de concourir à la présidentielle, encore moins de la remporter, peut prétendre à trois couvertures si rapprochées de l’Obs ? Ne peut-on dire que l’Obs «impose au lecteur» son idée (Macron est le meilleur candidat pour 2017) et donc, à en croire Perdriel, ne «respecte» pas ledit lecteur ?

Rien à voir ! répliquera la direction de l’Obs. Macron est populaire, voyez les sondages ! Faire campagne pour Macron, nous ? Quelle horreur. Nous ne faisons que constater cette situation. On retrouve ici un des ingrédients essentiels de la fabrique du consentement : faire passer une opinion pour une évidence. «Des réformes s’imposent», «il faut réduire les déficits», «la France est malheureusement irréformable», «le code du travail est archaïque» : ne sont pas des opinions. Ce sont des évidences, imposées par le binôme «œuf – poule» des journalistes et des sondeurs. Celui qui les profère acquiert donc lui-même, par transition, le statut d’évidence. Que Macron, panache ce statut de porteur d’évidences par celui de lutin transgressif et méprisant à la Sarkozy («si vous voulez vous acheter des costards, commencez par bosser») complique un peu le jeu, en même temps qu’il le pimente. D’où cette terrible question : va-t-il trop loin ? A l’inverse, soutenir le mouvement social n’a rien d’une évidence. C’est une opinion qu’on ne saurait, donc, imposer à ses lecteurs.

Au total, qui a donc viré Aude Lancelin ? Croissandeau ? Perdriel ? Hollande ? Postulons que c’est la trouille. La sainte trouille des «casseurs», des bloqueurs de raffineries, des cheminots grévistes, et de la grosse moustache de Martinez. Le lecteur y verra, au choix, une évidence ou une opinion.

Daniel Schneidermann

Source Libération 05/06/2016

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Médias, La presse à l’heure des purges et des publireportages, rubrique Politique, rubrique Société, emploi,

 

 

Dumping social chez les chanteurs lyriques français

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Pourquoi les scènes lyriques qui vivent à 50% grâce aux subventions publiques boudent-elles les chanteurs français ? La question est épineuse dans le milieu de l’art lyrique. Il a fallu plusieurs mois pour obtenir témoignages et données chiffrées.

Tout le monde le sait mais personne n’en parle. Un rapport du ministère de la culture a finalement chiffré ce phénomène en novembre 2014 : les maisons d’opéra, les festivals d’art lyrique et les structures de concerts n’emploient que 30% de chanteurs domiciliés fiscalement en France, au profit des chanteurs étrangers.

Ce rapport est né de l’initiative de solistes français qui en juillet 2012 se sont organisés en collectif, sous la houlette du SFA-CGT. En épluchant les productions à travers toute la France, ils ont forcé le ministère de la culture à se pencher sur ce déséquilibre, jusque-là ignoré.

« Nous avons tous partagé le même constat. Des contrats de moins en moins nombreux en France. L’impossibilité pour les jeunes de se lancer et dans le même temps le jeunisme qui fait venir sur les scènes d’opéra des critères du mannequinat que le cinéma ne suit même plus. Allez dire qu’Isabelle Huppert est trop vieille pour tourner ? Tout le monde vous rira au nez ! A l’opéra, non » (une soliste du collectif de juillet)

Contrairement aux Etats-Unis où les maisons d’opéra sont obligées d’employer 70% d’Américains, la France est soumise aux règles européennes qui interdisent les quotas. Pourtant, sur les scènes italiennes ou allemandes, le civisme des directeurs et des programmateurs artistiques fait la part belle aux nationaux. En France, il n’y a pas ce réflexe. Pourquoi ?

Snobisme

Tous le répètent dans le métier : un chanteur étranger, ça fait toujours plus chic sur une affiche.  C’est ainsi que dans le Faust de Gounod qui commence le 22 juin prochain à l’opéra de Toulouse, on peut entendre des chanteurs roumains, espagnols, américains, polonais, ou italiens, mais pas un seul chanteur français.

«  Aller chercher à Pétaouchnock une Barberine alors qu’on en a des tonnes en France, c’est ridicule ! Alors, le directeur va dire, c’est ma liberté ! Mais il y a quelque chose de dérangeant tout de même lorsque c’est l’Etat et donc le contribuable français qui paye. Empêcher, par snobisme, les chanteurs français de travailler, je trouve ça scandaleux ! » (Thérèse Cédelle, agent artistique)

Cette préférence du chanteur étranger n’est pourtant pas toujours consciente chez les directeurs d’opéra en France. Nommés à la suite d’une expérience dans une autre structure européenne, ils arrivent avec leur carnet d’adresse au détriment de la recherche sur le terrain de nouveaux chanteurs domiciliés en France.

Un problème de formation

Démarrer une carrière en France est devenu très compliqué pour les jeunes solistes. Beaucoup de jeunes Français s’exportent en Allemagne, où les troupes existent toujours pour se faire l’expérience de scène exigée par les directeurs d’opéra français.

« On forme trop de chanteurs en France pour le nombre de productions et les jeunes chanteurs sortent du conservatoire sans aucune expérience de scène » (Alain Surrans directeur de l’opéra de Rennes)

L’opéra de rennes vient donc de passer un partenariat avec le pôle supérieur de Bretagne afin de former dès septembre une poignée de jeunes étudiants à la scène ; mais en attendant, les chanteurs lyriques français sont de plus en plus nombreux à se reconvertir.

Pour faire des économies

Ce qui revient notamment dans le rapport du ministère, c’est le poids des charges salariales en France. Contrairement à d’autres pays européens, les chanteurs français sont soumis au régime du salariat,   ce qui impose aux scènes lyriques de payer des charges sociales. En moyenne, le coût d’un chanteur domicilié fiscalement en France est 12 à 40% plus cher que pour un chanteur étranger.
Rares sont les directeurs d’opéra qui acceptent de reconnaitre ouvertement ce critère financier. Certains le nient formellement (comme le directeur de l’opéra de Rennes) d’autres préviennent que les demandes d’économies proviennent directement du ministère de la culture.

Pourtant, le rapport du même ministère prévient qu’il faut cesser de faire des économies en piochant sur les plateaux de chanteurs et opérer un rééquilibrage des postes budgétaires.
Dans un opéra de taille moyenne, comme Limoge, qui ne propose que cinq productions par an, un spectacle vaut plusieurs centaines de milliers d’euros quand le plateau de chanteurs ne dépasse pas les 30 000 euros. En cause : le marché des chefs d’orchestre et des metteurs en scène aux rémunérations de stars, qui déséquilibrent tous les budgets.

Le rôle du public

Le public a sans doute un rôle important à jouer.

 « En France, on a des Carmen aberrantes où le texte chanté en Français est incompréhensible. Cela ne passerait jamais ni en Allemagne ni en Italie. Le public français doit réagir ! » (Une soliste française du collectif du 13 juillet)

Certaines scènes lyriques françaises, comme celle du Grand Est (Strasbourg Metz Reims et Nancy) ou Saint Etienne et Limoge, jouent la carte de la co-production et exhument de plus en plus d’œuvres de compositeurs français comme Offenbach et Massenet.

« Exhumer ces œuvres françaises est une chance pour le répertoire mais aussi pour de jeunes chanteurs français qui ont l’énergie et le talent pour les défendre ! » (Josquin macarez directeur artistique de l’opéra de Limoges)

Et le ministère dans tout ça ?

Pour faire face à la baisse des dotations publiques, le ministère de la culture encourage depuis des années le financement mixte (public-privé) des scènes lyriques ; mais il détient toujours la moitié du financement.

La direction de la création artistique au ministère de la culture se dit très attentive à ce dumping social dont pâtissent les chanteurs français. La nouvelle loi sur la liberté de création qui est en lecture au sénat devrait permettre de protéger les choristes et d’assurer le suivi de carrière des solistes.

Surtout, le ministère promet de faire pression sur les directeurs d’opéra afin qu’ils pensent « en brut » lors des contrats avec les chanteurs solistes ; c’est-à-dire qu’au lieu de s’arrêter au versement du cachet, ils calculent aussi le défraiement, le logement du chanteur étranger, favorisant ainsi le chanteur vivant sur place.

Dans l’idée de la direction de la création artistique, il s’agit de créer un maillage musical autour des maisons d’opéra en région ; sortes de troupes territoriales avec des chanteurs solistes rattachés officieusement à chaque grande maison. Problème : le ministère ne veut pas prévoir de mesures contraignantes pour faire fonctionner ce beau rêve.

par Victor Tribot Laspière , Jean-Baptiste Urbain, Cécile de Kervasdoué

Source France Musique 30/05/2016

Voir aussi : Actualite France, Rubrique Politique, Politique Culturelle, rubrique, Festival, La 31e édition du Festival Radio-France se tourne vers l’Orient, rubrique Musique,

Loi travail : la bataille de l’article 2 au PS

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« Peut-être qu’il faut toucher à l’article 2 » du projet de loi travail sur certains points, a déclaré le ministre des finances, Michel Sapin, jeudi 26 mai. Quelques minutes après, le premier ministre, Manuel Valls, assurait que le gouvernement « ne touchera [it] pas à l’article 2 ».

La cacophonie perdure au sein de la majorité. Déjà, la veille, le chef de file des députés socialistes, Bruno Le Roux, s’était montré favorable à cet article clé de la réforme du code du travail, avant de se faire recadrer par le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, puis par M. Valls. Des fausses notes qui illustrent les voix discordantes au sein même du Parti socialiste.

1. La version actuelle, préférée par le gouvernement

Que dit ce fameux article 2 ? Alors qu’actuellement, un accord d’entreprise ne peut pas être « moins-disant » pour les salariés que l’accord de branche (sauf exceptions), l’« exposé des motifs » du projet de loi explique que « la primauté de l’accord d’entreprise en matière de durée du travail devient le principe de droit commun ».

Autrement dit, dans le domaine de la durée du travail (nombre maximum d’heures quotidiennes et hebdomadaires, temps de repos, congés payés, etc.), l’accord d’entreprise peut être « moins-disant » que l’accord de la branche d’activité. Cette primauté s’exercerait « notamment en matière de fixation du taux de majoration des heures supplémentaires, où la priorité est donnée à l’accord d’entreprise, et non plus à l’accord de branche ».

Les opposants au texte dénoncent ainsi une véritable « inversion de la hiérarchie des normes ». Et prennent l’exemple des petites structures sans représentation syndicale forte, où le patron pourra, selon eux, imposer des conditions de travail drastiques sans opposition.

Décryptage :   Loi travail : quelle est cette « inversion de la hiérarchie des normes » qui fait débat ?

Concrètement, dans le projet de loi, adopté le 12 mai après que le gouvernement a engagé sa responsabilité contre un vote unique sur tout le texte, l’article a pris la formulation suivante :

« Une convention ou un accord d’entreprise ou d’établissement ou, à défaut, une convention ou un accord de branche peut… »

Le « à défaut » souligne, dans cette formulation, le caractère secondaire de l’accord de branche. Les commissions paritaires des branches, instance rassemblant des représentants syndicaux et patronaux des entreprises du secteur, pourront toutefois donner un avis, chaque année, dans le cadre d’un « bilan des accords collectifs d’entreprise » – cette mesure ne figurait pas dans l’avant-projet de février et a été ajoutée au cours de la discussion.

2. Ce que veulent changer les députés socialistes

Bruno Le Roux s’est montré favorable, le 25 mai, à un avis « a priori » de la branche vis-à-vis des accords d’entreprise, et non un avis « a posteriori », comme prévu actuellement. Il a repris un amendement (n° 5042) formulé le 10 mai par le rapporteur du texte, Christophe Sirugue, qui avait pour but de convaincre certains frondeurs de voter le projet de loi. Ces derniers auraient refusé, et la mesure n’a pas été retenue par le gouvernement dans le texte qui a finalement été adopté.

C’est bien cet amendement que les députés socialistes souhaitent voir adopté en seconde lecture. Il prévoit que les commissions paritaires des branches examinent, avant leur signature, les accords d’entreprise « en matière de durée du travail, de repos ou de congés ». « A défaut d’un avis rendu par la commission dans un délai d’un mois, l’accord est réputé avoir été examiné », mentionne-t-il, sans préciser si l’avis est contraignant (l’entreprise doit le respecter) ou non.

Bruno Le Roux a également suggéré une modification quant aux modalités de paiement des heures supplémentaires. « Laisse-t-on leur paiement à l’appréciation d’un accord d’entreprise, ou fait-on en sorte qu’il corresponde à ce qui avait été discuté dans l’accord de branche ? », s’est-il interrogé.

 

3. La version des frondeurs PS

Le député PS des Hauts-de-Seine Jean-Marc Germain a déposé, pour le groupe des élus socialistes opposés au texte, plusieurs amendements réinscrivant la primauté de l’accord de branche sur l’accord d’entreprise :

  • Dès l’article 1er : « Les conventions et accords d’entreprise ne peuvent comporter des dispositions moins favorables aux salariés que celles des accords de branche, qui elles-mêmes ne peuvent être moins favorables aux salariés que celles des lois et règlements en vigueur. » (amendement n° 1392)
  • Article 2 : « La convention, ou accord d’entreprise ne peut être que plus favorable aux salariés que l’accord de branche et l’accord de branche ne peut être que plus favorable aux salariés que les lois et règlements en vigueur » (amendement n° 1393)

Et systématiquement, pour chaque disposition, la formulation « un accord de branche, ou, à défaut, une convention ou un accord d’entreprise ou d’établissement » – la mention « à défaut » soulignant cette fois-ci la primauté de l’accord de branche.

En résumé : les différentes versions de l’article 2 de la loi travail parmi les socialistes

  • dans la version actuelle, l’accord d’entreprise prime dans les questions touchant à la durée du travail et les branches peuvent donner un avis a posteriori sur les accords d’entreprise ;
  • dans la version des députés PS, l’accord d’entreprise prime mais les branches peuvent donner un avis a priori sur les accords d’entreprise ;
  • dans la version des frondeurs, l’accord de branche prime.

Alexandre Pouchard et Nicolas Chapuis

Source Le Monde 26/05/2016

Voir aussi : Actualité France, Rubrique Société, Travail, Mouvements sociaux, Intermittents retour au front, Négociations explosives,  rubrique Politique, Politique Economique, On line Loi travail : quelle est cette « inversion de la hiérarchie des normes » qui fait débat ?  , Cacophonie dans la majorité sur l’article 2 du projet de loi travail ,

L’éditocratie unanime haro sur les grèves !

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La série de grèves dans le secteur pétrolier et les actions des chauffeurs routiers n’ont pas manqué de provoquer la colère des tauliers des grands médias. Sans surprise, leurs avis sont unanimes : les grèves sont irresponsables, insupportables, et elles doivent cesser au plus vite.

« Une radicalisation tous azimuts »

Le lundi 23 mai, le sujet fait la « Une » du journal télévisé de TF1 : des pénuries de carburant ont frappé de nombreuses stations-services dans le pays. L’occasion de revenir en long et en large sur les « galères » des automobilistes (4 minutes 35). L’accroche de Gilles Bouleau donne le ton : « Chantage, prise d’otage, un vocabulaire rarement employé par un gouvernement de gauche […] Les images d’automobilistes attendant des heures pour faire le plein ont sans doute incité le pouvoir à réagir et à désigner la CGT. » Et les médias à lui emboîter le pas ?

Le JT de France 2 débute sur une note moins caricaturale. Un sujet fait le point sur les blocages, il est conclu par un David Pujadas à la mine sombre : « Et nous apprenons à l’instant que le personnel du terminal pétrolier du Havre, qui représente 40% de nos importations, vote pour la grève. » Allons-nous en savoir plus sur les enjeux ou les revendications de ces grèves ? Non, puisque s’ensuit un long sujet (2 min.) sur la « gêne » des automobilistes et les entreprises touchées ; puis deux sujets sur l’organisation des grévistes (les barnums, tables, palettes et pneus qui brûlent) et sur le profil des manifestants qui tiennent les barrages. Puis une longue explication sur la pénurie. Qu’on se rassure : grâce aux stocks stratégiques, la France pourra encore tenir 2 mois face aux grèves. Une information importante, qui devrait contenir toute « analyse » alarmiste, mais dont personne ne semble tenir compte… y compris sur France 2.

Après douze minutes de journal, va-t-on enfin évoquer la cause de ces grèves ? Oui, mais d’une façon… toute particulière. Très remontée, l’éditorialiste Nathalie Saint-Cricq, responsable du service politique de France 2, tient son explication [1]. Elle dénonce « une radicalisation tous azimuts » de la CGT, qui « paralyse un pays malgré une base rabougrie et même si le mouvement s’essouffle ». Et d’afficher son exaspération devant un tract d’une section locale de la CGT qui apparaît à l’écran : « Alors regardez cette affiche, elle est d’une confondante clarté. On y parle de compte-à-rebours, on y voit des bâtons de dynamites, un slogan « on bloque tout », bref clairement on joue la rue et l’affrontement total ». Effrayant !

S’ensuit une « expertise » d’une rare finesse : « La CGT de Philippe Martinez veut tout faire sauter quand celle de Bernard Thibault laissait toujours une petite porte entrouverte. » Pourquoi cette stratégie, s’interroge Pujadas, n’est-ce pas un pari risqué ? Nouvelle tirade de notre experte qui cache mal son agacement : « Alors cette stratégie est justifiée par un score en chute libre à la CGT. Mais c’est un pari risqué parce que rien ne permet de dire que cette radicalisation va dans le sens de l’histoire, au contraire. » Salariés mobilisés, sachez que vous roulez à contresens de l’histoire. Vous êtes par ailleurs irresponsables, puisque « jouer l’explosion sociale c’est prendre finalement la responsabilité qu’il y ait un accident, un blessé ou un mort ». Tout cela en pure perte, car « exiger purement et simplement le retrait de la loi travail, c’est jouer un va-tout qui n’a pratiquement aucune chance d’aboutir ». Fermez le ban ! Une transition parfaite pour enchaîner avec les déclarations de Manuel Valls qui dénonce la « dérive de la CGT » et Nicolas Sarkozy qui appelle à « remettre de l’ordre et de l’autorité dans le pays »…

« Une loi qui ne changera pas votre quotidien ni le mien. »

Dans le JT de TF1, les mêmes propos de Manuel Valls font office d’introduction à l’intervention de l’« expert » de la chaîne, François-Xavier Pietri. Gilles Bouleau l’interroge : pourquoi la CGT déploie-t-elle une telle énergie pour mettre à bas la loi El Khomri ? On pourrait gager que c’est la colère des salariés qui s’exprime, après la fin de non-recevoir du gouvernement et le passage en force à l’Assemblée nationale. Mais pour le chef du service économie de TF1, il s’agit avant tout d’une « course à la radicalisation » [2] de la CGT. Et son « expertise » ressemble trait pour trait à celle de sa consœur de France 2 : « La CGT a un problème, c’est qu’elle a perdu beaucoup d’influence aux dernières élections professionnelles dans ses bastions. » Résultat : blocage sur l’essence, grèves à la SNCF, débrayages dans les ports, grève des routiers, à la RATP, ainsi que « l’appel à la neuvième journée de mobilisation générale ». Une mobilisation exceptionnelle des salariés ? A entendre notre expert, il s’agirait plutôt d’initiatives organisées d’un coup de baguette magique par l’état-major de la CGT. Et ce par pur opportunisme : si « la CGT joue son va-tout » face à la loi El Khomri, c’est que celle-ci remettrait en cause son influence.

Le matin même, les mêmes refrains étaient assénés par les « experts » de RMC, dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin. Pour Laurent Neumann, « la CGT ne dit pas la vérité ». La véritable raison étant que l’adoption de la loi signifierait « la fin du leadership syndical de la CGT dans les entreprises et sans doute la prise de pouvoir de la CFDT ». Une issue qui ne serait pas forcément sans déplaire à notre éditocrate. Et de conclure : « Est-ce que pour des raisons propres à la CGT, on peut bloquer le pays ? »

Éric Brunet, dont la lucidité n’est plus à démontrer depuis qu’il a publié, en janvier 2012, son désormais culte Pourquoi Sarko va gagner, livre alors son analyse : « La CGT, son équation est simple : je bloque donc je suis ; donc elle a besoin de bloquer et de bloquer n’importe quoi ». Puis s’emporte : « Moi je suis contre Hollande, mais je suis encore plus contre cette CGT absurde qui se bat contre une loi qui ne changera pas votre quotidien ni le mien. » On gage que la loi ne changera pas beaucoup le quotidien d’éditocrates bien nantis. Mais celui des autres salariés ? Et Brunet de se lancer dans un hymne à la « réforme » suivi d’une note pessimiste : « Dès qu’on veut bouleverser, c’est la CGT de 2016 qu’on voit face à nous, c’est un mur ! […] On dit Macron vient avec des idées ; mais si on plaque Macron sur la France de la CGT […] eh bien Macron, tout Macron qu’il est, ne changera rien. » La conclusion est sans appel : « Les Français ne sont que des assujettis sociaux qui ne pensent qu’à leur pomme ».

Les deux compères remettent le couvert le lendemain dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin sur le thème « la CGT est-elle devenue irresponsable ? » Le maître de cérémonie les prévient d’emblée : « Attention ! L’opinion publique n’a pas basculé ! Faites très attention moi hier j’ai posé la question aux auditeurs, c’est 50/50 ». Il est vrai que du côté des médiacrates, le pourcentage est moins équilibré. Mais ce rappel à l’ordre sera sans effet sur Éric Brunet, dont la fureur confine au délire. L’éditorialiste explique que la CGT, minoritaire, n’aurait pas été capable de bloquer les raffineries sans « envoyer des élus CGT, parfois des élus de la fonction publique payés avec l’argent du contribuable, des permanents, des salariés de la CGT ». Et de conclure que « ça n’est pas une grève et c’est illégal ». C’est Jean-Jacques Bourdin qui tentera de lui faire entendre raison (!) : les salariés ont bien voté la grève, par exemple au Havre. « Un cas singulier » répond l’éditocrate avec une mauvaise foi confondante.

Laurent Neumann n’est pas en reste : « La CGT ne défend pas les salariés : elle défend la CGT. » Il évoque le tract présenté par Nathalie Saint-Cricq, sur lequel figure un bâton de dynamite : « Est-ce que c’est de bon goût, en plein état d’urgence, après la séquence attentat que la France a vécu en novembre dernier ? » En revanche l’évocation d’une « prise d’otage » du pays par Manuel Valls, Michel Sapin et Myriam El Khomri ne semble pas lui poser problème – il est vrai que ce vocabulaire, qui surprenait Gilles Bouleau dans la bouche d’un « gouvernement de gauche », fait depuis longtemps partie du lexique éditocratique par temps de grève. Moins courante – mais peut-être promise à un bel avenir – l’inculpation des grévistes pour « terrorisme social », selon le titre de l’éditorial figaresque de Gaëtan de Capèle (23 mai), n’a pas non plus suscité l’indignation de nos experts en « bon goût ». Le mot de la fin, provisoirement, pour Éric Brunet : la CGT est « un syndicat ultra-violent qui souhaite mettre la France cul par-dessus tête ».

Dans la presse écrite aussi…

Ces exemples tirés d’émissions d’information grand-public sur TF1, France 2 et RMC donnent un aperçu de l’unisson du chœur des éditorialistes et autres experts médiatiques. Les réactions dans la presse écrite, qu’elle soit régionale ou nationale, condamnent elles aussi la principale organisation syndicale en France. L’AFP en livre un remarquable florilège, dans une dépêche que nous nous contenterons de reproduire ici :

La presse quotidienne fustige mardi le « jusqu’au-boutisme » de la CGT, des éditorialistes pensant que le syndicat radicalise le mouvement contre la loi travail pour maintenir son « leardership » syndical, d’autres y voyant un « bras de fer » très égotique entre le Premier ministre Manuel Valls et Philippe Martinez.

Sans surprise, dans Le Figaro, Gaëtan de Capèle tire à boulets rouges contre « cette vieille centrale rouillée (…) lancée dans une inexorable fuite en avant ».

« La CGT joue son va-tout », estime de son côté Laurent Joffrin (Libération). « Elle se lance dans un « tout ou rien » (qui) comporte un risque majeur : s’enfermer dans un jusqu’au-boutisme ».

Dans Les Échos, Cécile Cornudet parle même de « sabotage ». « La CGT se sent en danger et sort les griffes » car, n’ayant « plus les moyens de susciter une mobilisation d’ampleur et d’engager une vraie guerre (…) elle choisit la guérilla ».

« À la CGT, les ultras ont pris le pouvoir », estime Olivier Auguste (L’Opinion) qui y voit « une tentative désespérée de ralentir sa chute ».

Si Olivier Pirot dans La Nouvelle République du Centre-ouest « peut comprendre » que les reculades (du gouvernement) sur certains acquis sociaux soient « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Il n’en estime pas moins, lui aussi, que la CGT « a tout intérêt à montrer les muscles. »

« Philippe Martinez, patron de la CGT, n’a pas laissé plus de chances au dialogue avec le gouvernement que l’article 49.3 n’en a laissé aux frondeurs du PS », écrit Jean-Louis Hervois de La Charente Libre. « Les adversaires s’engagent sur un terrain de plus en plus dangereux ».

Pour Alain Dusart (L’Est Républicain), la CGT, « de plus en plus talonnée par la CFDT (…) joue la carte du durcissement » tandis que « Manuel Valls a poursuivi hier les moulinets en promettant de faire lever les blocages dans les ports et les raffineries ». « Si la pénurie s’aggrave, Philippe Martinez aura remporté ce bras de fer ».

Mais « le risque de mettre l’économie en panne (…) est réel », s’inquiète Hervé Chabaud (L’Union). « Faute de mobiliser dans ses défilés, la CGT a décidé de mettre tout le monde à pied. Jusqu’à quand ? », s’interroge Hervé Favre dans La Voix du Nord.

« En plein état d’urgence, la chienlit, pour reprendre le mot du général de Gaulle, en mai 1968, fait tache d’huile », se désole Laurent Marchand dans Ouest-France.

Le Journal de la Haute-Marne, sous la plume de Christophe Bonnefoy, note que « le Premier ministre, en plus de montrer les muscles, a également adopté la politique de la sourde oreille » et que « la CGT marche sur le même chemin et durcit le ton ».

Dès lors, « l’affrontement semble inéluctable entre un pouvoir qui joue du 49.3 et une minorité qui veut en découdre sur le bitume », s’alarme Yann Marec dans les colonnes du Midi Libre.

Il ne manque à ce triste passage en revue que Gilles Gaetner, « journaliste d’investigation » chez Atlantico, qui pose gravement la question qui fâche : « La CGT alliée objective du Front national ? » (c’est le titre).

Ainsi que celui sans qui l’éditocratie française ne serait pas tout à fait ce qu’elle est :

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 Frédéric Lemaire

Source Acrimed 25/05/2016

Voir aussi : Actualité France, Rubrique MédiasRadicalisation et « prise d’otage » : un lexique partagé par gouvernement, opposition, médias et patronat, rubrique Politique, Affaires, , G Agamben : De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité , rubrique Société, Mouvement sociaux, Citoyenneté, « Quelque chose de – vraiment – pourri dans le royaume de France »,