Portrait d’Italie

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Film Documentaire: « Ici finit l’Italie » le belge Gilles Coton sur les traces de Pasolini

A partir du carnet de voyage « La longue route de sable » tenu par Pasolini lors de ses observations quotidiennes l’été 1959, Gilles Coton se lance sur les traces du poète et réalisateur en signant un éclairant road movie. Le film est une sorte de grand travelling sur la péninsule partant de Vintimille pour rejoindre Trieste par les côtes. D’étape en étape, Gilles Coton esquisse un portrait de l’Italie contemporaine ponctué de rencontres. Les perceptions d’artistes, de penseurs comme l’ancien maire-philosophe de Venise, Massimo Cacciari ou de gens du peuple viennent nourrir le voyage tout au long du périple. Le réalisateur nous entraîne jusqu’aux villages de bandits les plus reculés du Sud. Et les paysages de l’Italie d’aujourd’hui se révèlent toujours à la lumière des réflexions poético-philosophiques de Pasolini. Un parcours sensible, et critique sur la société d’un pays en pleine déliquescence morale.

C’est à l’écrivain Claudio Magris qui évoque notre incapacité à nous trouver dans le réel, et d’échanger naturellement avec l’autre, que revient le mot de la fin.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Festival, Cinemed 2010, Salvadori : l’émotion complexe des vrais mensonges, Avédikian Palme d’Or pour Chienne de Vie, rubrique Italie Draquila, l’Italie qui tremble, Berlusconi passe l’épreuve de force,

Susan George : De l’évaporation à la régulation

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Dans son dernier essai « Leurs Crises nos solutions », Susan George la présidente d’honneur d’Attac, se prononce pour la socialisation des banques.

« Tout pour nous et rien pour les autres ». La vile maxime d’Adam Smith paraît avoir été de tous les âges, celle des maîtres de l’espèce humaine, relève Susan George avant d’entreprendre par le menu l’analyse éclairée du fonctionnement de ce qu’elle nomme « La classe de Davos ». Cette proche de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Économie, ancien directeur du FMI, sait de quoi elle parle. Sous sa plume, la méga-crise liée à la financiarisation (économie virtuelle) et à l’effet levier (le crédit facile) que subit aujourd’hui le monde n’est pas difficile à comprendre, qu’il s’agisse de l’effondrement de l’économie et des finances mondiales, de la pauvreté et des inégalités croissantes, du combat pour accéder à l’eau et à la nourriture ou du réchauffement climatique.

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Susan George démontre que ces crises procèdent toutes des mêmes politiques néolibérales mises en œuvre dans le monde. Après s’être attachée à la doctrine, la présidente d’honneur d’Attac (elle figure parmi les membres fondateurs en 1998) dresse le constat des nouvelles libertés dont jouissent les investisseurs. Libertés que les papes de la finance ont testées dans le monde avant de s’en prendre à l’occident à partir de 2007. Selon l’Organisation internationale du travail, entre 1990 et 2002, plus de 90 pays ont subi des « tourmentes financières graves » caractérisées par une chute de la valeur de leur devise d’au moins 35% sur deux mois.

Susan George pointe l’émancipation du système bancaire et explique comment avec la complicité du Président de la Fédéral reserve, Alan Greenspan, et la passivité de Bill Clinton, sont nées en 1998 les sociétés de services financiers qui rassemblent sous un même toit banques de dépôt, banques d’affaire, opérations de Bourse et assurances avec une liberté de manœuvre et de risque maximal. On sait où cela nous a conduits.

Pas de fatalité

Sans écarter la menace d’un conflit sérieux, lié notamment à la crise écologique, l’auteur s’efforce de le prévenir. Elle nous donne à voir qu’aucune guerre n’est une fatalité. Au chapitre des propositions, elle propose de renverser l’ordre des facteurs, pour donner la priorité à la planète et d’abord à la protection des ressources rares. De s’engager vers une meilleure redistribution des richesses, vers les besoins de la société, et de prendre pour cela les moyens économiques qui s’y adaptent et notamment la socialisation des banques.

Un réveil citoyen s’impose affirme Susan George : « La dévalorisation de la souveraineté populaire n’est qu’un aspect de l’offensive menée contre la démocratie (…) Pour combattre la crise, une tâche considérable nous attend : restaurer la démocratie, tant représentative que participative, afin de reprendre le contrôle politique sur nos affaires. » La thèse est simple et clairement exposée.

Jean-Marie Dinh

Leurs crises nos solutions, éditions Albin Michel, 20 euros.

Voir aussi : Rubrique Finance Le grand Krach automatique, Barnier rassure les fonds spéculatifs, Les banquiers reprennent leurs mauvaises habitudes, Un an après la city zen, Livre Kerviel dénonce sa banque

Des magistrats dans le mouvement social

Sondage sécuritaire

Ce soir*, le cycle de débats Justice critique organisé par la librairie Sauramps, la Ligue des droits de l’Homme et le Syndicat des avocats de France reviendra sur l’essai « Les mauvais jours finiront » publié à l’occasion du quarantième anniversaire du Syndicat de la magistrature (S.M).

Fondée le 8 juin 1968, cette structure représente actuellement un tiers des magistrats. A l’époque, la création d’un syndicat judiciaire n’allait pas de soi, rappelle le magistrat Gilles Sainati qui a coordonné l’ouvrage : « Depuis son origine le S.M. s’est donné pour objet de réveiller un corps de la magistrature qui oublie souvent son rôle central. Les deux engagements de fond poursuivis concernent le fait de mieux assumer notre mission et celui d’améliorer le fonctionnement de la justice pour les justiciables »

Né dans le tumulte des événements de mai, les courants d’idées qui ont influé sur le syndicat dépassent 68 en s’étendant du catholicisme social au marxisme dialectique en passant par Foucault et Bourdieu. La défense des droits de l’Homme et des conditions de détention n’est pas sans lien avec l’expérience marquante vécue par certains magistrats durant les années 1939-1945 ainsi que pendant la guerre d’Algérie.

Magistrats et mouvements sociaux

Sur le terrain social, le positionnement anti-corporatiste du S.M. déclenche à sa création une certaine suspicion des confédérations syndicales qui s’estompe avec le temps. « Depuis l’affaire Lip, le S.M. n’a pas hésité à plonger dans la réalité sociale de tous les jours en soutenant le droit des ouvriers et des salariés. Nous sommes aussi montés aux créneaux pour dénoncer la pénalisation de l’action syndicale et la dépénalisation du droit des affaires. Aujourd’hui nous entretenons des relations équidistantes avec la CGT, la CFDT et SUD et appelons nos adhérents à rejoindre les mouvements sociaux. »

Si la volonté de réforme d’une institution biaisée au détriment des plus défavorisés, prend tout son sens face aux gouvernements de droite, à partir de 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir complique la donne de par la convergence de valeurs. Une proximité difficile à gérer qui plonge le syndicat successivement dans l’espoir avec la suppression de la peine de mort et la déception liée à la politique d’immigration.

Gilles Sainati, qui assumait la fonction de secrétaire général du syndicat entre 1998 et 2001, doit gérer les relations houleuses liées au positionnement sécuritaire du PS incarné par les ministres de l’intérieur Chevènement puis Vaillant dont la loi sur la sécurité quotidienne votée après le 11 septembre, marque le recul des libertés fondamentales. La caporalisation du parquet En 2004, la loi Perben II instaure la procédure d’exception sans l’intervention d’un juge d’instruction, accentue le populisme pénal au détriment des étrangers et des mineurs.

2005 marque le recours à l’état d’urgence et à la troisième voie qui permet la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité. Le S.M. dénonce le triomphe de la conception policière de l’enquête. « Depuis 2001, la population constate que l’on n’a pas toujours tort, constate Gilles Sainati, le mandat de Sarkozy se caractérise par la suppression de tous les contre-pouvoirs. Mais en cas d’alternance en 2012, je crains que nous ayons les mêmes débats à propos de la politique sécuritaire. »

Jean-Marie Dinh

*A 19h30 Salle Pétrarque, débat avec Gilles Sainati et Jean-Jacques Gandini autour de l’essai sur le Syndicat de la Magistrature « Les mauvais jours finiront : 40 ans de combats pour la justice et les libertés » éd, La Fabrique.

Voir aussi : Rubrique Justice, le fichier Base élève, les risques du projet de réforme de procédure pénale , juge favorable à la position policière, rubrique Rencontre Dominique Shnapper, Laurent Mucchielli, Liens externes, Le blog de Gilles Sainati,

Du brassage social et politique

Revue. Les temps nouveaux s’intéresse au mouvement social et à la lutte politique dans la perspective de construire une alternative.

les-temps-nouveauxL’idée de croiser les réflexions de responsables syndicaux et associatifs, intellectuels engagés et acteurs du mouvement social, qui enragent de l’atonie du débat sur les alternatives nécessaires, résonne bien avec le sentiment d’urgence qui se repend dans les têtes et dans les rues. Après trois décennies de politique libérale, la libération des forces du marché a développé à l’échelle de la planète des politiques destructrices de progrès social et de liberté, accompagnées d’une normalisation de la pensée et de la culture, constatent les protagonistes. Claude Debons, du Parti de gauche, pose dans l’éditorial l’ambition affichée d’élaborer une réponse associative, syndicale et politique à la hauteur des enjeux, et de construire dans un même temps des rapports de forces nécessaires à leur mise en œuvre.

Ce premier numéro de la revue publié par les éditions Au bord de l’eau, rassemble un bel éventail de pensées critiques. Chacun dans leur domaine, les contributeurs se retrouvent pour dénoncer les règles actuelles du pouvoir financier. De la montée en puissance de la stigmatisation, à l’enjeu social de la réforme des retraites, une cohérence se tisse.

La première partie fait le point sur l’actualité des mouvements, avec un regard sociologique mettant en perspective la grève des travailleurs sans papiers, qui trace les contours d’un droit de grève pour les salariés les plus précaires. Le dossier central aborde l’acuité de la crise en sondant en profondeur les contradictions du capitalisme financier, sans oublier de révéler sa face cachée.

La dégradation salariale et la montée de la souffrance au travail qui vont immanquablement s’intensifier invite ardemment à trouver une nouvelle issue. Après avoir dressé un état des lieux du chantier, l’économiste Michel Husson, membre de la fondation Copernic envisage des réponses progressistes en situant l’enjeu crucial : « quelle est sur l’échelle du radicalisme, la position du curseur qui permet le mieux de mobiliser ?

Une revue à découvrir où l’on ne renonce pas à l’exigence du sens, et où l’on se garde de confondre La gauche radicale de rupture avec le social-libéralisme d’accompagnement.

Jean-Marie Dinh

Les Temps Nouveaux, automne 2010, éd Le Bord de l’Eau, 14 euros.

Poussée de l’économie circulaire en Chine

 

L'historien géographe Jean-Claude Levy. Photo DR

Essai. L’avancée de la politique environnementale chinoises pourraient être au cœur du renouvellement de l’économie de marché.

L’historien géographe Jean-Claude Levy livre avec le concours de Fan Xiaohong, auteur chinoise d’une thèse sur l’émergence d’une politique chinoise de l’environnement, une réflexion sur une problématique incontournable de l’économie mondiale. Comment protéger le capital naturel directement concerné par la crise urbaine et capitalistique ? Actuellement missionné par le ministère des affaires étrangères et européennes sur la Chine, et le développement durable, ce disciple de Braudel (1), évoque différentes politiques environnementales conduites actuellement dans le monde. Il revient aux fondements des grandes idées du XIXe ayant marqué la politique environnementale.

A l’origine du modèle économique qui semble aujourd’hui avoir fait son temps, se niche la philosophie de l’histoire. L’auteur remonte le fil pour en retracer le film de 1850 à 2009. La vison de la nature de Darwin avec sa théorie de l’évolution et celle de Marx, relative à l’organisation de l’espace, sont à la croisée de ce qui s’est fait au XIXe avance Jean-Claude Levy. Le XXe est le siècle de l’hygiène, se plait à rappeler l’historien qui pense que le XXIe, siècle devrait être celui de l’environnement et des pouvoirs locaux.

Si les aménagements haussmanniens sont connus pour avoir fournit un efficace antidote aux rébellions urbaines, l’auteur rappelle qu’ils ont aussi et surtout, apporté l’hygiène à la population avec le tout à l’égout.  » Au XIXe, la pérennité capitalistique s’est imposée, brutalisant les hommes, négociant toutefois avec le milieu naturel pour l’eau, l’hygiène et l’assainissement. Mais durant tout le XXe siècle, le capital, principalement financier, a paru déraper sur lui-même jusqu’à ne laisser à la ville que le choix de croître démesurément et de mettre la nature en crise. »

Un problème majeur pour la Chine d’aujourd’hui. On découvre dans cet essai que l’empire du milieu s’y attache très sérieusement depuis une dizaine d’année. Il existe en Chine un nombre considérable d’expérimentations territoriales, réalisées par des politiques locales, appliquées aux plus petits territoires, mais accompagnées par l’Etat, elles contraignent les opérateurs industriels et administratifs à se plier à de nouvelles règles. Permettraient-elles d’élaborer un nouveau mode de production et de consommation dont l’économie circulaire serait devenue le pilier ? Interroge Jean-Claude Levy.

Le sommaire de L’économie circulaire : l’urgence écologique ? s’articule autour des nombreuses expériences qualifiées vécues par l’auteur. Un double regard, chinois et occidental qui a de quoi faire tourner la tête. Mais aussi un livre plein de réflexions passionnantes sur l’avenir du monde sans perdre de vue les avancées nécessaires de son développement social.

Jean-Marie Dinh

* L’économie circulaire : l’urgence écologique ? Aux Editions Presses Ponts et chaussées

Dans La civilisation matérielle, économie et capitalisme XVIe –XVIIIe siècle (Armand Colin 1979), Braudel évoque l’économie monde qui s’étend à la terre entière et s’intéresse aux évolutions historiques de l’économie chinoise.

 

Deux questions à l’auteur

Votre vision historique appréhende la crise économique et environnementale mondiale en comparant notamment la situation de l’Occident et de la Chine. Où en est la Chine en matière de politique environnementale ?

Depuis 1978, les réformes de Deng Xiaoping ont introduit les mécanismes de l’économie de marché au cœur de la dictature du prolétariat qui avait fortement malmené les ressources naturelles et humaines. La rupture et maintenant effective. L’environnement n’est pas la préoccupation principale du gouvernement, mais il y a dix ans, la Chine s’est posée la question des ressources naturelles et l’appareil législatif laisse depuis, une place à l’environnement avec des implications majeures dans les champs économique et social. Les Chinois ont pris à bras le corps la politique de l’eau. On a beaucoup critiqué le barrage des Trois Georges mais c’était une nécessité pour alimenter Pékin en eau. En terme d’énergie, ce barrage produit l’équivalent de trois centrales nucléaires. La Chine prend également beaucoup d’initiatives en matière de politique urbaine avec l’aval de la population qui accompagne le mouvement.

En quoi cette politique diffère-t-elle de la nôtre ?
Contrairement aux idées reçues, on est au bout du mythe de Robinson. L’idée que l’on va apporter aux bons sauvages ce que l’on sait, a trouvé ces limites. On n’a plus rien à apprendre aux Chinois. D’autant que le contexte et les besoins diffèrent. La Chine s’est hissée au premier rang en matière de recherche et investissement. Avec la pression de l’urbanisme, les Chinois construisent vites mais à 20 ans, quitte à tous revoir en 2030, alors que nous construisons pour une durée d’environ 50 ans. Tout va plus vite en Chine. Ils essaient de faire ce que nous avons fait en 150 ans en 25 ans. Ici la politique environnementale repose sur des engagements du type Agenda 21. En Chine, il existe 500 zones expérimentales avec l’émergence d’écozones ou d’écovilles affectées à l’économie circulaire. L’objectif est d’utiliser le plus efficacement possible les ressources et la protection de l’environnement. Une autre différence existe en matière d’implication. Chez nous, l’Etat dispose de moins en moins d’autorité sur les secteurs industriel et marchand. En Chine, l’avancement de l’économie circulaire a été déployé en deux ans, sous la forme d’une stratégie d’Etat. Le feuille de route vise à sortir du schéma de consommation aveugle de l’économie linéaire. C’est une réforme empirique, comme la réforme de l’ouverture économique en 1978.
Les Chinois ont pris conscience que pour continuer et réussir leur décollage pacifique, ils doivent trouver leur propre voie d’industrialisation et d’urbanisation en équilibrant la croissance économique avec la protection des ressources naturel.
Recueilli par JMDH
Voir aussi : Rubrique Chines, Le cours du Yuan en hausse, Rubrique Montpellier, Le jumelage Montpellier et Chengdu,