On a redécouvert la force de l’écrivain américain Raymond Carver (1938-1988) en novembre dernier aux Treize Vents dans la superbe adaptation qu’a su tirer Jacques Lassalle de deux de ses nouvelles Intimité et Le bout des doigts. La pièce Parlez-moi d’Amour fait surgir la tragédie de la banalité à travers l’histoire de deux couples incapables de s’aimer. Elle doit son titre à un recueil de l’auteur, qui n’a jamais écrit pour le théâtre. « Son œuvre se compose exclusivement de nouvelles et de poésie. La méthode Carver, c’est de condenser et d’intensifier souligne Olivier Cohen, le directeur des éditions de L’Olivier, qui vient de publier les premiers volumes de ses œuvres complètes.* Né dans l’Oregon, Carver est issu d’un milieu modeste. Grand poivrot devant l’éternel, son père meurt après avoir sifflé une bouteille de Whisky. Le jeune Raymond prend la même pente. Outre atlantique, il est connu dans le monde des lettres pour ses scènes de beuveries homériques. Il épouse à 18 ans une jeune fille de 16 ans et enchaîne les petits boulots. Deux ans plus tard il rencontre l’écrivain John Gardner qui le pousse à écrire. Il ne connaîtra le succès que dix ans plus tard. Profondément humaine, son œuvre s’attache à la vie ordinaire où la déchéance et les blessures secrètes du passé pèsent de tout leur poids. Les courtes histoires de Carver regorgent d’une lumière obscure et piteuse, doublée d’une terrible lucidité. Il n’y a ni début ni fin dans les récits concis et subtils de ce maître de la nouvelle, juste un milieu sans conclusion.
Jean-Marie Dinh
*Parler-moi d’Amour version coupée à plus de 50% par son éditeur d’origine, Gordon Lish, et Débutants qui paraît pour la première fois sous sa forme intégrale, éditions de l’Olivier.
Essai. Frédéric Martel entreprend une enquête fouillée sur la culture de masse à travers le monde.
Dans Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, le chercheur et journaliste Frédéric Martel, a mené une enquête sur la culture grand public dans trente pays. L’auteur analyse le jeu des acteurs, les logiques des groupes et suit la circulation des contenus sur cinq continents.
Un ouvrage riche en information pour aborder le fonctionnement et les enjeux de la culture de masse à travers le monde. Dans ce nouveau schéma du capitalisme culturel, les médias, Internet et la culture sont étroitement mêlés. On apprend beaucoup sur le modèle de production de contenu qui reste l’apanage des Etats-Unis. Avec 50% des exportations mondiales de contenu de bien ou de service culturel et d’information, le géant américain domine le secteur sans avoir vraiment de concurrence. Mais tout en usant de barrières protectionnistes efficaces sur leur marché intérieur, les Chinois se sont mis aux travail et leur fusée culturelle décolle. L’Inde, l’Indonésie, L’Arabie Saoudite sont dans la course. On assiste aussi à une montée significative des pays émergents comme le Brésil qui mise sur Internet et le potentiel de la jeunesse de sa population. L’Europe apparaît bien fragile. L’auteur évoque une juxtaposition de cultures nationales fécondes qui peinent à s’exporter.
Frédéric Martel s’oppose à la lecture néo-marxiste qui considère que l’important pour analyser l’industrie créative est de savoir qui détient le capital et qui est le propriétaire des moyens de production avec le présupposé que celui qui les possède les contrôle. La nature de ses recherches démontre que l’articulation entre créateurs, intermédiaires, producteurs et diffuseurs s’inscrit désormais dans une organisation interdépendante plus complexe. Reste que la nouvelle grille de lecture prônée par l’auteur ne propose rien d’autre qu’une adaptation à la financiarisation de l’économie. L’ensemble du livre repose sur une structure qui répond à « une guerre mondiale des contenus », une forme de pendant à la vision géopolitique du Choc des civilisations. On garde espoir qu’il existe d’autre manière de concevoir la modernité que sous l’angle de l’uniformisation culturelle.
Jean-Marie Dinh
Mainstream, éditions Flammarion, 455p, 22,5 euros
Invité des rencontres Sauramps, Frédéric Martel a présenté son dernier livre à l’Université Montpellier 3.
Né en 1935, Arnaldo Correa vit à La Havane. Après des études d’ingénieur des mines, il revient travailler dans son pays. Il a vécu certains épisodes relatés dans L’appel du pivert royal, premier livre de l’auteur traduit en français qui vient d’être édité à Sète aux Editions Singulières. Depuis son premier roman, paru en 1966, il est considéré comme l’un des fondateurs du thriller cubain.
Vous avez vécu certains épisodes que l’on retrouve dans votre livre.Comment avez-vous abordé le rapport entre fiction et réalité ?
Votre question soulève un conflit intérieur qui se joue entre l’écrivain et la personne. Dans mon cas, ce conflit concerne aussi la manière de restituer ce que j’ai vécu à une certaine époque. La création de vérité se greffe sur l’expérience vécue. Je fais partie de la génération qui peut témoigner du Cuba de 1958, ce que reflète ce roman. A cette époque j’étais ingénieur pour une compagnie américaine. Je disposais d’une très bonne situation et à mes côtés, je voyais mon peuple perdre son sang dans la guerre. Issue d’une famille pauvre, j’avais fait beaucoup de sacrifices pour avoir une bonne situation mais là il fallait prendre une décision. J’ai opté pour le risque. Il en a résulté à la fois une bénédiction et une malédiction que j’ai traînée toute ma vie.
Comment avez-vous fait vos premiers pas vers l’écriture ?
C’était en 1953, je venais d’avoir 17 ans. J’aimais écrire. Un jour j’ai envoyé un recueil de mes textes à la revue Bohemia. En retour, j’ai reçu une lettre du directeur qui disait qu’il avait beaucoup apprécié et qu’il acceptait une collaboration régulière. J’étais ravi d’autant qu’il payait très bien, ce qui m’a permis d’aller faire mes études aux Etats-Unis. Quand il a appris mon âge, il m’a dit que j’étais un écrivain de naissance et m’a donné ce conseil : si tu veux devenir un écrivain, il faut d’abord que tu vives. Plus tard j’ai rencontré Hemingway qui a suivi la même voie. Après avoir écrit ce livre, je me suis dit que j’avais fait un peu comme lui avec la guerre d’Espagne.
L’action du livre débute en 1958. On retrouve un jeune ingénieur qui travaille en pleine guerre civile pour le compte d’une multinationale qui s’entend avec la dictature de Batista tout en négociant avec les rebelles …
C’est un épisode vécu, je me souviens quand les rebelles sont arrivés dans le camps avec leurs grandes barbes bibliques… L’histoire d’amour avec Adela est aussi tiré de ma rencontre avec une jeune femme en fuite après que les forces gouvernementale aient assassiné son père.
Vous avez travaillé avec Castro…
Avant je me contentais de vivre, après la révolution je voulais changer les choses. Cela m’a ouvert la conscience. J’ai réfléchi au sens de la vie, à la nature humaine. J’ai coupé de la cannes à sucre avec Fidèle pour montrer l’exemple. Aller à la campagne en tant qu’ingénieur hydraulique m’a permis d’acquérir une sensibilité écologique.
Castro vient de déléguer ses pouvoirs de chef du PCC. Quelle est la nature du débat qui traverse actuellement la société cubaine ?
La question qui se pose c’est comment résoudre les problèmes économiques en faisant en sorte que la société soit durable. Le jour où nous avons décidé d’alphabétiser et d’éduquer l’ensemble de la population il n’y avait plus de main d’œuvre pour travailler. Rêver ne coûte rien dit le proverbe, mais dans la réalité cela à un prix.
L’évolution du système castriste vous parez-elle possible ?
J’ai connu cinq systèmes à Cuba. Le capitalisme, le rêve, le système soviétique, la déroute liée à son effondrement, et la situation actuelle où les gens cherchent des solutions. Je suis très critique envers Cuba mais je n’oublie pas que le pays le plus puissant du monde y a mené une politique criminelle. Il faut trouver une sixième voie mais notre indépendance n’est plus négociable.
recueilli par Jean-Marie Dinh
L’appel du Pivert royal, éditions Singulières 19 euros
Le Rimbaud sur l’herbe que Max Rouquette* nous invite à quitter regarde loin dans la vallée, le chemin blanc. Le chemin , longue couleuvre endormie au beau milieu du songe des rouvières. Ces mots du grand poète occitan sont emprunts d’une grande force qui plonge dans le crépuscule d’une époque. Ils sonnent comme un adieu au monde rural d’autrefois. On les retrouve dans le beau coffret intitulé Rasim de Luna (Raisin de Lune) que vient d’éditer l’association Amistats Max Rouquette. Sous la houlette du clarinettiste Laurent Audemard qui avait rendu il y a deux ans à l’Opéra Comédie un vibrant hommage à l’écrivain, la célébration musicale de l’œuvre de Rouquette en occitan prend une nouvelle forme.
Ce ne sont pas moins de vingt et un poèmes qui viennent d’être mis en musique avec la participation des Manufactures Verbales, Jakès Aymonino, Jean-François Tisner, Nadine Gabrard, Marie-Anne Mazeau, le saxophoniste et flûtiste Henri Donnadieu, la contrebasse de Guillaume Séguron et le batteur percussionniste Denis Fournier. Un voyage plein d’émotion entre musique traditionnelle, jazz et poésie.
Aux antipodes d’une approche folklorique figée, les artistes qui ne renient aucunement leurs racines semblent s’être laissés entraîner. Portés par l’envoûtement des mots, (récités par Roland Pécout et François Fava) de la mélodie préexistante propre à la langue de Rouquette, faites d’évocations, d’odeurs naturelles, et de rites mystérieux, ils en restituent une création moderne et soutenue.
Jean-Marie Dinh
* Max Rouquette (1908-2005), est né à Argelliers, petit village des garrigues languedociennes, dans l’arrière pays montpelliérain dont il a célébré la splendeur solaire et douloureuse.
Rasims de Luna, Buda Music disponible chez les disquaires.
Au carrefour entre regard et interprétation, Alain Badiou évoque le cinéma dans un recueil de textes qui vient d’être publié chez Nova éditions*.
« Le cinéma est une pensée dont les œuvres sont le réel. » Fidèle à ce précepte, Alain Badiou aborde le cinéma en tant qu’art de vivre et de penser. Il existe selon l’auteur, « un témoignage sur le monde propre au cinéma ». Le philosophe revient sur son approche personnelle du 7ème artà travers lacompilation d’une trentaine de textes qu’il a consacrés au cinéma.
L’ouvrage présenté par Antoine de Baecque, permet une approche particulière et spécifique, assez caractéristique de la pensée de Badiou. Les textes proposent un parcours varié dans le cinéma de ces cinquante dernières années, des cinéastes de la modernité (Murnau, Rossellini, Oliveira, Antonioni, Godard) à certains films de l’Amérique contemporaine (Matrix, Magnolia), en passant par des expériences singulières (Guy Debord, le cinéma de 68…).
De film en film, par effet de ricochet, le livre nous invite à définir ou à redéfinir notre propre rapport au cinéma, ce qui n’est pas le moindre de ses mérites. De quoi nous donner du cœur à l’ouvrage pour tirer certains films du flou et de l’oubli. Ainsi qu’un peu d’exigence pour que notre interprétation révèle quelques bribes de vérité contemporaine.
Alain Badiou, comme d’assez nombreux penseurs de sa génération a été nourri jeune par le cinéma. Pour lui, parler d’un film procède d’un cheminement entre la perception et le trajet de l’idée qui l’accompagne. Ce passage de la cinéphilie à l’écriture s’est opéré chez Badiou avant l’engagement qu’on lui connaît pour la philosophie politique. Ce n’est pourtant pas un simple retour aux sources car l’auteur n’a jamais cessé de traquer les registres de sens qui traversent nos idées. En somme Badiou poursuit son travail critique.
Jean-Marie Dinh
* Alain Badiou, Cinéma, Nova éditions, 366 p, 26 euros.