En attendant le Révizor : Corrosif, drôle et bien culotté

 En attendant le Révizor par la Cie Faux Magnifico

Un choix judicieux opéré  par Toni Cafiero, en résidence à Lattes, il vient de monter En attendant le Révisor au théâtre Jacques Cœur. La pièce s’inspire d’une comédie de Gogol, Le Révisor, crée en 1836 d’après une idée de Pouchkine. Les lignes de ce textes n’ont pas vieilli. L’action prend cœur dans une tranquille petite ville de province russe. Elle dépeint sur le ton comique les viles pratiques et les arrangements « entre amis » des notables locaux.

A l’occasion d’une visite surprise d’inspection du Révisor, qui incarne l’autorité du pouvoir national, les administrateurs de la petite ville tentent de se montrer sous leurs meilleurs jours. Mais faire mains propres se révèle une tâche bien ardue quand on les sort à peine du pot de confiture, d’autant que le Révisor est un curieux personnage.

L’adaptation soignée de Toni Cafiero, qui signe aussi les décors, joue sur l’abondance des jeux de scène et la gestuel comique. La mise en scène renforce le jeu en portant un soin particulier à la musique et au rythme. Le travail de Vladimir Granov sur les déplacements dans l’espace est remarquable.

La petitesse d’esprit que  dévoile cette comédie de caractère fait rire. Sans doute parce que ce monde de déférences et de mesquinerie, ne nous apparaît pas si étranger, et qu’au final, la visite du Révisor nous ramène sur le chemin de l’intérêt général.


Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Théâtre, rubrique Littérature russe,

Charles Kermarec, l’éditeur que le Médiator a failli couler

Charles Kermarec, éditeur de la maison d’édition « Dialogues.fr », a édité l’ouvrage du docteur Irène Frachon sur le Mediator intitulé « Médiator 150 mg – Combien de morts ? » . Après la sortie du livre, l’Afssaps, agence des produits de santé, a estimé à au moins 500 morts le nombre des victimes de ce médicament pour diabétiques en surpoids, et interdit depuis novembre 2009. Une nouvelle estimation fait maintenant état de 1.000 à 2.000 morts. En juin 2010, la justice saisi par Servier lui ordonne de retirer la deuxième partie du titre du livre. La cour d’appel de Rennes se prononcera le 24 janvier 2011.

Voir aussi : Rubrique EditionsGuerre mortelle aux kilos superflus,

Algérie : « On ne peut rien construire sur l’oubli »

Le peuple algérien dans la rue

Le peuple algérien dans la rue

Pavé. En partenariat avec la librairie le Grain des mots, Les Amis du monde Diplomatique ont invité Lounis Aggoun pour son livre accablant sur l’Algérie : La colonie Française en Algérie, 200 ans d’inavouable.

Le livre très documenté du journaliste indépendant Lounis Aggoun La colonie Française en Algérie, 200 ans d’inavouable a donné lieu jeudi à un échange édifiant sur une histoire de l’Algérie qui ne fait pas débat. L’auteur s’explique d’entrée sur son « forfait ». Il a voulu se confronter à la vérité sur l’histoire de l’Algérie. D’où ce pavé de 600 pages dont les faits ne prêtent pas à l’interrogation. « Ce qui s’est passé est reconnu. Je me suis contenté de réunir bout à bout des documents éparses et des travaux de différents historiens pour reconstituer un puzzle. A partir de là j’en ai tiré les conclusions…« 

Si les rapports entre la France et l’Algérie ont souvent été qualifiés d’exécrables, depuis 62 la seule ligne qui n’a jamais été rompue est celle des services secrets français avec leurs homologues algériens. Il reste à ouvrir bien des archives pour que l’on en sache davantage. Mais celles-ci demeurent toujours fermées.

200-ans-algeriesLe regard linéaire proposé par Lounis Aggoun sur la période qui fait suite à l’indépendance de 1962 fait resurgir une série d’épisodes chaotiques, qui laissent cruellement imaginer la souffrance d’un peuple. Peuple littéralement sacrifié par les intérêts d’un petit groupe de généraux algériens. La thèse principale que développe l’auteur entre en contradiction avec l’histoire officielle. Elle accrédite l’idée que le pouvoir n’a pas été rendu au peuple algérien en 62, mais a été accaparé par un groupe initialement choisi par De Gaulle pour protéger les intérêts de la France. Après une désertion organisée, le groupe d’officiers glissé auprès des résistants algériens pour noyauter le FLN apparaît au journaliste comme un acte fondateur qui va jeter les jalons de la dictature. Un demi siècle plus tard, celle-ci perdure après de multiples purges et manipulations dont celle des islamistes. Il apparaît que le groupe islamique armé (GIA) était une émanation de la Sécurité militaire algérienne. Tous les chapitres du livre sont passionnants notamment celui qui met en évidence le contrat passé entre Charles Pasqua et le pouvoir algérien. Un deal d’escrocs qui aboutit à l’arrêt des attentats contre le nettoyage des opposants au régime algérien en France. Un pacte diabolique qui s’inscrit à la suite de la vague d’attentats en France dans les années 85-86.

La vision réaliste qu’offre Lounis Aggoun est aussi celle d’un homme meurtri par le mensonge des usurpateurs et l’atroce condition dans laquelle se trouve son peuple. « Les Algériens souhaitaient la liberté; on les a plongés dans la dictature. Ils ont voulu imposer la démocratie en 1988; on les a plongés dans l’horreur. » Mais une nouvel ère s’ouvre peut-être au Maghreb pour le peuple algérien à genoux après la désertion de Ben Ali en Tunisie.

Jean-Marie Dinh

La colonie Française en Algérie 200 ans d’inavouable Editions Demi Lune 23 euros.

Quelques prévisions de veillées poétiques

La Maison de la poésie  a longtemps été une maison sans toit mais tout arrive. « Nous avons appris la nouvelle au Printemps des poètes 2010. Le 15 septembre nous étions dans les lieux*. C’est arrivé comme un rêve auquel on ne croyait plus » se remémore Annie Estèves, la directrice artistique dont le bleu paisible des yeux semble percer les ténèbres. Elle n’est pas la seule à prolonger le pouvoir des mots au sein de cette libre association d’une soixantaine de membres dont 40 poètes. Jean Joubert qui préside la structure n’est pas mal non plus dans son genre. L’écrivain, qui rendait cette semaine hommage au poète italien Giorgio Caproni (1912-1990), entretient un rapport à la réalité quotidienne plein d’éclats.

Après quatre mois de fonctionnement sédentarisé l’équipe expérimentée qui compte aussi  la libraire Fanette Debernard (ex-présidente de La Comédie du Livre), n’a pas l’intention d’user de ce lieu de diffusion pour faire de l’entre-soi. « Nous avons la volonté de diversifier et de mêler les publics, en ouvrant notamment en direction des jeunes », confie Annie Estèves. Le lieu mis à disposition par la Ville de Montpellier permet une meilleure visibilité.

Rencontre poétique à Castries. Photo Serge Viudez

Rencontre poétique à Castries. Photo Serge Viudez

Yves Bonnefoy en avril

En maintenant l’exigence et en se gardant du sectarisme, la structure se trouve à l’origine d’une multitude d’actions qu’elle mène en partenariat. C’est le cas avec le Musée Fabre qui sera le théâtre d’un événement associant une lecture de la correspondance de René Char et Nicolas de Staël avec le concours de Marie Claude Char et d’Anne de Staël, la fille du peintre. La rencontre se tiendra sous le tableau Ménerbes, village provençal où vécut le peintre, un des  trésors cachés du musée montpelliérain. En avril, les liens avec la médiathèque Zola désormais voisine, permettront l’organisation d’une soirée pour explorer « Notre besoin de Rimbaud » en présence d’Yves Bonnefoy. L’œuvre immense du poète contemporain sera aussi à l’honneur le lendemain en comité plus restreint.

Le travail mené dans les lycées sur le recueil poétique de Jim Morrison se poursuit avec succès. Les partenariats existent dans le département également à Clermont-L’hérault  et à Castries où le flux poétique emprunte les voies prospères d’un triangle entre l’association, la médiathèque et l’école primaire. Cette année débutera une nouvelle collaboration prometteuse avec le Musée Paul Valéry à Sète dont on connaît le goût immodéré de sa conservatrice Maïté Vallès Bled pour la poésie. Du 7 au 21 mars Montpellier fleurira avec le Printemps des poètes. L’édition 2011 nous réserve des surprises…

En attendant l’espace de la Maison de la poésie a vocation à être un lieu d’échanges et « de faire artistique » où poètes, peintres, comédiens, musiciens redessinent les contours de cette liberté qui n’a pas de prix, juste pour le plaisir.

Jean-Marie Dinh

* La Maison de La Poésie Carrefour de l’Aéroport International à Montpellier. Rens : 04 67 87 59 92

Voir aussi : Rubrique Poésie, Quelques prévisions de veillées poétiques, Voix de la Méditerranée le contenu d’une union , L’espace des mots de Pierre Torreilles, Salah Stétié, Rubrique Rencontre Jean Joubert, Bernard Noël, Gabriel Monnet,

 

« L’Eglise ne prend jamais position contre l’exploitation »

Jean Rohou « L’idée du peuple des chrétiens ne me semble plus opérante aujourd’hui » Photo David Maugendre

Entretien. Humaniste athée, le Montpelliérain Jean Rohou évoque son dernier ouvrage « Le Christ s’est arrêté à Rome » qui interroge l’idéal chrétien face à la trahison du Vatican.

Jean Rohou est un universitaire montpelliérain spécialiste du XVIIe siècle. Il est notamment l’auteur de Fils de Plouc, une analyse pleine d’ironie doublée d’un regard profond sur la culture bretonne dont il est originaire. Libre penseur humaniste il vient de publier Le Christ s’est arrêté à Rome, un essai historico-religieux de 540 pages très documenté dont la thèse avance que le pouvoir religieux aux mains du Vatican discrédite le christianisme. La vocation de ce livre ressource n’est pas d’étayer les arguments des anticléricaux même s’il leur donnera à bien des endroits du grain à moudre. On y apprend par exemple, comment l’église a pu se révéler bien plus efficace que la répression policière et juridique.

Jean Rohou livre une réflexion nourrie sur l’attitude actuelle de l’Eglise figée dans ses dogmes, mais sa principale intention vise à l’ouverture d’un dialogue. Une voix originale à laquelle les grenouilles de bénitiers resteront sourdes. Une partie de la notabilité catholique française, et ce qui reste des militants sociaux et des intellectuels chrétiens devraient plus aisément se retrouver dans ce regard athée, dont les valeurs de gauche poussent à reconnecter les principes de l’Evangile aux sphères sociales et politiques dans le respect des valeurs laïques de 1905.

Comment vous est venue l’envie d’écrire ce livre ?

Quelle idée, en effet, pour une personne athée comme moi, de se lancer dans une telle aventure à un moment où l’église n’a apparemment plus beaucoup de pouvoir. Je l’ai fait pour des raisons politiques. Parce que moi je vis dans une société merveilleuse faite pour les gens qui ont les moyens mais cette société est arrivée aujourd’hui à un stade d’inégalité inadmissible. Je pense que nous traversons une époque dangereuse, et les aggravations attendues liées à la crise et au changement profond pour l’Occident qui doit accepter de ne plus tenir le premier rôle dans les affaires du monde ne sont pas là pour nous rassurer. Je crois par ailleurs que la pensée critique à l’égard de l’église qui anime ce livre est celle de beaucoup de chrétiens.

Vous semblez vous adresser en premier lieu aux chrétiens, pourquoi ce choix ?

La révolution sociale liée aux inégalités n’est pas concevable pour la simple raison que la classe dominante détient tous les pouvoirs : social, financier, médiatique, policier et militaire. S’il y a révolte, ils répondront par des gouvernements autoritaires. On observe déjà une montée du totalitarisme très préoccupante au sein de l’Europe. Une réponse nationaliste et xénophobe se met en place sur tout le continent. Pour y faire face, il faut parvenir à une alliance de tous les groupes sociaux qui sont porteurs d’un idéal de générosité. Cette force liée à l’évolution des consciences a déjà existé. C’est ainsi que les mouvements sociaux ont pu s’imposer face aux décideurs en 36 et en 68. Parmi ceux qui ont un message de générosité il y a les chrétiens. A condition qu’ils suivent le second des « Dix Commandements » : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce qu’il y a de plus remarquable dans l’attitude du Christ, c’est son refus de toutes les discriminations sociales, envers les pauvres et les réprouvés.

Vous revenez sur la construction du pouvoir religieux dont la conversion de l’Empereur Constantin marque une étape majeure…

Toutes les inventions qui marchent sont récupérées par celui qui détient le pouvoir social. C’est ainsi que l’Empereur romain Constantin s’est converti au christianisme et que l’église est devenue une administration du pouvoir. Mais cette soumission va fausser l’esprit de l’Evangile. « Quand le pouvoir devient chrétien ce n’est pas le pouvoir qui se christianise, c’est le christianisme qui prend tous les plis du pouvoir » disait le père Cardonnel. Tandis que pour l’Abbé Pierre, l’attachement de l’Eglise au pouvoir temporel transforme souvent la religion de l’amour en doctrine de haine et de violence.

Le père Cardonnel bien connu à Montpellier prêchait en 68 sur le thème Evangile et révolution. Où en est la doctrine sociale de l’Eglise ?

En leur temps, les prêtres ouvriers ont soulevé de l’enthousiasme. Ils étaient populaires contre la volonté des cardinaux. Il en va de même pour la théologie de la libération en Amérique latine qui a été contrée par le Vatican.

Depuis Léon XIII (1810-1903), l’Eglise a une doctrine sociale. Ce serait très bien si l’Eglise la mettait en œuvre pour redonner crédit au christianisme. Mais quand l’Eglise condamne l’injustice ce n’est qu’en paroles. Elle ne prend jamais position contre l’exploitation. Aujourd’hui Benoît XVI semble plus soucieux de l’orthodoxie religieuse que de la réduction des égalités. Figé sur ses principes moraux le Vatican est complètement dépassé.

Vous avez confié votre préface à l’archevêque de Poitiers Mgr Albert Rouet qui admet la présence pesante de l’Eglise en lui accordant le mérite de constituer un peuple. Partagez-vous ce regard ?

Mgr Rouet a une vision progressiste de l’Eglise qui ne le met pas dans les bons papiers du Vatican. L’idée du peuple des chrétiens ne me semble plus opérante aujourd’hui et quand cela a été le cas, cette vision soumettait la population sous la hantise du péché. Essayez d’expliquer ce qu’était le péché à un jeune d’aujourd’hui vous rencontrerez les limites de votre pédagogie.

Jean-Marie Dinh

Le Christ s’est arrêté à Rome, éditions Dialogues, 27 euros.

Jean Rohou donnera une conférence sur le thème de son livre à la médiathèque centrale E. Zola le 3 février à 18h30.

Voir aussi : Rubrique Religion Laïcité République et Histoire la sainte trinité, rubrique Société Qui a-t-il sous la burqa ?, La question religieuse dans l’espace social, rubrique On line Paroles d’évêque, Le Monde Avignon Le prélat de la discorde,