Avec la victoire du oui, la Turquie en pleine régression

5112483_6_c254_le-president-turque-recep-tayyip-erdogan-et_0cdd2220aed6bf65a87fec1892197b4bRéférendum en Turquie : les observateurs internationaux critiquent la campagne

« Les électeurs n’ont pas reçu d’informations impartiales sur les points-clés de la réforme », estime notamment la mission de l’OSCE et du Conseil de l’Europe.

Une mission commune d’observateurs internationaux a estimé, lundi 17 avril, que la campagne pour le référendum constitutionnel en Turquie s’est déroulée dans des conditions inéquitables.

Les observateurs, issus de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et du Conseil de l’Europe, ont critiqué de nombreux aspects du scrutin, à l’issue duquel une majorité de Turcs a approuvé dimanche soir une réforme renforçant considérablement les pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan. « Les électeurs n’ont pas reçu d’informations impartiales sur les points-clés de la réforme », estime notamment la mission d’observation dans un communiqué. « De manière générale, le référendum n’a pas été à la hauteur des attentes du Conseil de l’Europe. »

« Le référendum a eu lieu dans un environnement politique dans lequel les libertés fondamentales essentielles à un processus démocratique étaient étouffées par l’état d’urgence », a ajouté Tana de Zulueta, de l’OSCE.

L’opposition demande l’annulation du vote

« Des modifications tardives dans la procédure de comptage [des voix] ont supprimé un important garde-fou », a ajouté Cezar Florin Preda, de la mission d’observation, faisant allusion à la décision des autorités d’accepter les bulletins non estampillés du sceau officiel.

Lundi, le principal parti d’opposition a demandé l’annulation du référendum, en dénonçant des irrégularités. « Il n’y a qu’une seule décision à prendre […] C’est l’annulation du scrutin par le Haut Conseil électoral (YSK) », a déclaré Bülent Tezcan, vice-président du CHP (social-démocrate), cité par l’agence de presse Dogan.

Dès l’annonce des résultats préliminaires, dimanche, l’opposition a dénoncé des irrégularités dans le scrutin. Bülent Tezcan a qualifié sur la chaîne CNN-Türk de « violation » la décision du Haut Conseil électoral (YSK) de valider les bulletins de vote non marqués du sceau officiel. Et le deuxième parti d’opposition, le HDP, a fait savoir sur Twitter qu’il allait contester les votes provenant de « deux tiers » des urnes.

Le Monde.fr avec AFP 17/04/17

AVEC LA VICTOIRE DU OUI, LA TURQUIE EN PLEINE REGRESSION

 

Editorial du « Monde ». Recep Tayyip Erdogan a donc achevé de détruire ce qu’il avait largement contribué à construire : la démocratie en Turquie. Au lendemain du référendum du dimanche 16 avril, le président turc dispose des pleins pouvoirs, ou presque. Le régime politique turc change de nature. Il passe de la démocratie parlementaire à un « hyperprésidentialisme » taillé pour le chef du parti islamo-conservateur AKP. La Turquie s’éloigne de l’Europe pour s’aligner sur la pratique politique moyen-orientale : le mode de gouvernement autoritaire, plus ou moins tempéré.

Un cycle s’achève. Depuis la fin du XXe siècle – d’abord avec le parti laïc de centre gauche CHP puis avec l’AKP –, la démocratie n’avait cessé de progresser dans ce grand pays, membre de l’OTAN et, depuis 2005, candidat à l’adhésion à l’Union européenne. La Turquie, enfin apaisée, semblait à même de jouer un rôle essentiel pour l’équilibre géopolitique et géostratégique de la région. On parlait d’un « modèle turc », qui faisait coexister islam et démocratie et où succès économique – la Turquie est la 15e économie du monde – et dynamisme démographique – 80 millions d’habitants – permettaient à Ankara de tenir sa place dans le groupe des puissances émergentes.

Il en est allé ainsi pendant dix ans ou presque, jusqu’à ce que M. Erdogan, au pouvoir depuis 2003, cède à un tropisme autoritaire de plus en plus prononcé. Cette tendance destructrice n’a cessé de s’accentuer au fil de ces dernières années. Masquant de plus en plus mal sa volonté d’islamiser la société turque et de projeter à l’étranger une forme de politique néo-ottomane, le chef de l’AKP gouverne en autocrate irascible. Au bout de cette dérive, il y a ce projet d’amendement de la Constitution adopté dimanche d’une courte majorité : 51 % des voix.

C’est peu pour changer de fond en comble le régime politique turc et passer du parlementarisme – qui avait bien réussi au pays – à un régime présidentiel boursouflé, où M. Erdogan disposera d’un contrôle total sur l’exécutif et le pouvoir judiciaire et très large sur le législatif. C’est peu pour légitimer ainsi une forme de despotisme constitutionnel, où le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs est réduit à rien ou presque. La Turquie retourne en arrière sous le coup du caprice d’un homme qui, loin d’être plébiscité, divise son pays. La Turquie des villes a voté « non », l’opinion est polarisée comme jamais. Il y a « deux Turquie ».

On dira que le pays vient de traverser nombre de traumatismes : l’atroce et interminable guerre chez le voisin syrien et l’afflux de réfugiés sur le sol turc ; une vague d’attentats meurtriers perpétrés par des cellules locales de l’organisation Etat islamique ; la guerre avec ses propres Kurdes ; la tentative de coup d’Etat militaire en juillet 2016. Tout cela est vrai. L’UE ne le sait que trop, qui compte sur la Turquie pour maîtriser un flux migratoire continu à destination de l’Europe.

Mais, par son aventurisme en Syrie, où il a joué avec l’islamisme radical, par la répression disproportionnée qu’il a déclenchée à l’été 2016, par sa volonté de soumettre la presse et l’ensemble de l’appareil d’Etat, M. Erdogan est largement responsable des malheurs de son pays. Cet homme imperméable à la moindre critique, prompt à injurier ses collègues européens et à dénoncer un « complot global », est maintenant doté d’un pouvoir sur mesure. Ce n’est bon ni pour la Turquie ni pour l’Europe.

Source : LE MONDE | 17.04.2017

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Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Europe, Turquie, La crise politique turque grande menace pour les artistes, La romancière Asli Erdogan en prison, Assasinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara, rubrique Politique,

Embarras de la gauche sur l’immigration

France : paysage avant la bataille électorale

The?o Haggai? – de la se?rie « Cailloux »

The?o Haggai? – de la se?rie « Cailloux »

La stratégie conservatrice visant à opposer les plus démunis entre eux est parvenue à faire de l’immigration une question décisive pour nombre de Franc?ais. Aubaine pour la droite, cette situation impose à la gauche d’évoluer sur un terrain miné… et la divise.

immigration divise les principaux candidats à l’élection présidentielle en deux camps : ceux qui font de son rejet leur fonds de commerce et ceux que le sujet embarrasse. Très prolixes, les premiers attribuent aux étrangers toutes sortes de problèmes, du chômage au terrorisme, de la crise des finances publiques au manque de logements, de l’insécurité aux sureffectifs dans certaines salles de classe. Pour y remédier, ils préconisent des mesures radicales. Mme Marine Le Pen (Front national, FN) s’engage à supprimer le droit du sol, à sortir de l’espace Schengen, à instaurer la préférence nationale et à systématiser les expulsions d’étrangers en situation irrégulière. M. François Fillon (Les Républicains) promet pour sa part de durcir les règles du regroupement familial, de conditionner les aides sociales à deux ans de présence sur le territoire, de supprimer l’aide médicale de l’État ou encore de faire voter par le Parlement des quotas annuels d’immigrés par origines nationales — une rupture avec les principes en vigueur depuis l’ordonnance du 2 novembre 1945, selon laquelle la faculté d’assimilation des étrangers dépendait non pas de leur origine, mais de leurs caractéristiques individuelles.

Face à cette surenchère, le camp des embarrassés se contente de propositions floues et parfois incohérentes. Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire protestant Réforme, M. Emmanuel Macron, le candidat du mouvement En marche !, déclare que « l’immigration se révèle une chance du point de vue économique, culturel, social (1)  ». Or cette ligne ne se retrouve pas dans son programme présidentiel : il évoque surtout le droit d’asile — que la droite promet de durcir, mais pas de supprimer —, prévoit de « reconduire sans délai » les déboutés dans leur pays, mais laisse largement de côté les autres migrations.

MM. Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon ne se montrent guère plus précis. S’appuyant exclusivement sur les cas des réfugiés climatiques et politiques, le candidat de La France insoumise entend « lutter contre les causes des migrations ». Quant au prétendant socialiste, s’il a souvent critiqué la politique migratoire du gouvernement de M. Manuel Valls, regrettant que la France ne se montre pas plus solidaire des réfugiés, son programme peine à assumer cette ligne : outre la sempiternelle promesse du Parti socialiste (PS) — jamais tenue — d’accorder le droit de vote lors des élections locales aux étrangers non communautaires, il se borne à proposer la création de « visas humanitaires » dont les contours et les modalités d’attribution ne sont pas définis. Rien sur les immigrés économiques et les clandestins, qui sont au cœur des discours de la droite.

Cette discrétion a ses raisons. De l’Américain Donald Trump au Hongrois Viktor Orbán, des défenseurs britanniques du « Brexit » au Mouvement 5 étoiles italien, de l’Union démocratique du centre (UDC) en Suisse à l’Alliance néoflamande (Nieuw-Vlaamse Alliantie, N-VA) en Belgique, du FN en France au parti Droit et justice (PiS) en Pologne, les partis et dirigeants qui s’opposent à l’arrivée d’étrangers ont depuis quelques années le vent en poupe dans la plupart des pays occidentaux. Tous doivent une bonne partie de leur succès à l’électorat populaire. En France, le FN séduit surtout dans les « zones fragiles (2)  », où les jeunes sans diplôme sont nombreux et les taux de chômage et de pauvreté très élevés. Au Royaume-Uni, le « Brexit » a fait des adeptes essentiellement dans les régions durement frappées par la mondialisation et la désindustrialisation, tandis que la plupart des partisans du maintien dans l’Union vivaient dans les grandes agglomérations dynamiques. Le référendum suisse de février 2014, qui a vu une majorité d’électeurs se prononcer contre « l’immigration de masse », a lui aussi révélé un clivage entre zones rurales et urbaines. Quant à M. Trump, s’il a été boudé par les couches supérieures et les minorités des côtes Est et Ouest, il a triomphé au sein des classes populaires blanches.

EN 2017, Jean-Luc Mélenchon ne prône plus l’accueil des étrangers

Dans ce contexte, la crainte de se mettre à dos l’électorat populaire à cause d’un programme qui paraîtrait trop favorable à l’immigration semble avoir gagné M. Mélenchon. Lors de la précédente élection présidentielle, sans aller jusqu’à défendre explicitement la liberté d’installation, il s’était présenté avec une liste de mesures d’ouverture : rétablissement de la carte unique de dix ans, abrogation de toutes les lois votées par la droite depuis 2002, régularisation des sans-papiers, fermeture des centres de rétention, décriminalisation du séjour irrégulier… « L’immigration n’est pas un problème. La haine des étrangers, la chasse aux immigrés défigurent notre République : il faut en finir, affirmait son programme L’Humain d’abord. Les flux migratoires se développent dans le monde, ils mêlent des motivations diverses. La France ne doit pas les craindre, elle ne doit pas mépriser [leur] immense apport humain et matériel. »

En 2017, la ligne a changé. M. Mélenchon ne prône plus l’accueil des étrangers. « Émigrer est toujours une souffrance pour celui qui part, explique le 59e point de sa nouvelle plate-forme. (…). La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. » Pour cela, le candidat propose rien de moins qu’« arrêter les guerres, les accords commerciaux qui détruisent les économies locales, et affronter le changement climatique ». Ce changement de pied a divisé le camp progressiste, dont une frange défend l’ouverture des frontières, à laquelle M. Mélenchon s’oppose désormais (3). Figure du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), M. Olivier Besancenot dénonce cette « partie de la gauche radicale [qui] aime se conforter dans les idées du souverainisme, de la frontière, de la nation », tandis que M. Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie – Les Verts, qui soutient le candidat socialiste Benoît Hamon, accuse le candidat de La France insoumise de « faire la course à l’échalote avec le Front national ».

Défendue par le NPA et par une myriade d’organisations militantes — le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), l’association Migreurop, le Réseau éducation sans frontières… — ou issues du christianisme social — Cimade, Secours catholique… —, qui ont en commun de refuser la distinction entre réfugiés et immigrés économiques, la cause de la liberté de circulation tire argument de l’échec des politiques de fermeture : ni l’agence européenne Frontex, ni les contrôles douaniers, ni les accords de sous-traitance avec la Turquie ou la Tunisie n’empêchent les migrants d’entrer en Europe. Mais ils les contraignent à la clandestinité et les rendent particulièrement vulnérables à toutes les formes d’exploitation. La liberté d’installation permettrait aux étrangers de réclamer légalement de meilleures conditions de travail, afin de ne pas faire pression à la baisse sur les salaires.

L’amélioration du niveau de vie dans les pays de départ ne fixe pas les populations

Pour compléter sa démonstration, le NPA avance le caractère « économiquement bénéfique (4)  » de l’immigration. Même si, de la part d’un parti révolutionnaire, l’argument peut surprendre, de nombreuses études montrent bien en effet que l’immigration n’est pas un coût, mais un bénéfice pour l’État comme pour les entreprises. Selon une étude menée par les économistes Xavier Chojnicki et Lionel Ragot, et coéditée en 2012 par le quotidien Les Échos, la présence des immigrés entraînerait une contribution budgétaire nette positive : souvent jeunes et en bonne santé, ils paient davantage d’impôts et de cotisations qu’ils ne reçoivent de prestations sociales (5). Dans un rapport salué par le cahier économique du Figaro, le cabinet McKinsey estimait que les immigrés « contribuent à près de 10 % de la richesse mondiale », notamment parce que la main-d’œuvre étrangère est très profitable aux entreprises. Le mensuel Capital (mars 2015) détaille : « La flexibilité est le premier atout de la main-d’œuvre immigrée. (…) Dans d’autres secteurs, c’est leur côté “durs à la tâche” qui rend les travailleurs immigrés si précieux. » Troisième atout « de ces employés venus d’ailleurs : ils n’hésitent pas à faire les boulots méprisés par les autochtones. Les premières à s’en féliciter sont les entreprises de nettoyage. Pour vider les poubelles des bureaux, la connaissance du français n’est pas vraiment indispensable ». L’immigration est d’autant plus « économiquement bénéfique » que le système reste profondément inégalitaire…

Les partisans révolutionnaires de l’ouverture des frontières ne cautionnent évidemment pas l’exploitation patronale des travailleurs immigrés. Leur dessein de libre installation se projette dans un monde où les États-nations auraient disparu. Cette perspective fait peu de cas de l’état présent du rapport de forces : « Une nouvelle conscience est en train de se forger de part et d’autre des frontières au sein de la jeunesse et des classes populaires, des travailleurs de toutes origines, langues et couleurs de peau, nourrie par la révolte et la solidarité internationale », annonçait en octobre 2016 un texte du NPA (6). Elle s’appuie en outre sur une rhétorique d’une radicalité absolue — « Nous sommes avec les migrants, contre la police, contre l’État et tous ceux et celles qui collaborent à sa politique. (…) Nous défendons le droit de prendre et d’occuper ce que l’État refuse d’accorder (7)  » — qui, dans le contexte actuel, semble présager des scores confidentiels lors des élections.

M. Mélenchon, lui, souhaite dépasser le PS dans les urnes. Pour y parvenir, il n’hésite plus à mettre en cause l’immigration économique : « Pour l’instant, il n’y a pas moyen d’occuper tout le monde, alors je préfère le dire », a-t-il notamment lancé sur France 2 le 11 mars. Après avoir réaffirmé son attachement à l’accueil des réfugiés, il a ajouté : « Les gens qui aujourd’hui sont en France et n’ont pas de papiers, s’ils ont un contrat de travail et qu’ils sont au boulot, qu’ils payent leurs cotisations, alors je leur donne des papiers, et à tous. (…) Les autres, je suis obligé de leur dire : “Écoutez, je ne sais pas quoi faire. Arrêtez de dire que vous nous donnez un coup de main, parce qu’on a le monde qu’il faut.” Et surtout, je dis : “Il faut arrêter de partir [de votre pays d’origine].” »

Aujourd’hui, les immigrés économiques représentent une minorité des étrangers arrivés chaque année en France, loin derrière les personnes admises au titre du regroupement familial, les réfugiés politiques ou les étudiants en échange international (lire « Émigrés, immigrés, réfugiés »). Or, à moins de revenir sur certains accords internationaux, comme la convention de Genève de 1951 pour les réfugiés ou la convention européenne des droits de l’homme de 1953 concernant le regroupement familial — ce que M. Mélenchon n’envisage pas —, ces autres contingents, majoritaires, sont difficilement compressibles.

Un ralentissement de l’immigration économique n’aurait donc qu’un impact très limité sur les flux migratoires. Mais il revêtirait une fonction symbolique importante, celle de réfuter les accusations de laxisme, tout en permettant de se distinguer de la droite, qui, elle, propose l’expulsion de tous les clandestins et déboutés du droit d’asile. Toutefois, M. Mélenchon accrédite implicitement l’idée d’un lien entre immigration économique et chômage, ce que l’histoire et les comparaisons internationales semblent invalider : au début des années 1930, la France a pratiqué l’expulsion massive des étrangers, sans remédier en rien au manque d’emplois ; des pays comme le Canada comptent de nombreux immigrés économiques, mais très peu de chômeurs. De plus, régulariser uniquement les clandestins titulaires d’un contrat de travail risque de s’avérer périlleux, puisque la condition de sans-papiers contraint justement à travailler au noir…

Le projet de lutter contre les causes des migrations par l’enrichissement des pays de départ se heurte, à court terme, au principe connu sous le nom de « transition migratoire ». L’amélioration du niveau de vie — qui favorise la baisse de la mortalité infantile et le rajeunissement de la population —, les gains de productivité — qui libèrent la main-d’œuvre — et l’augmentation des revenus ne fixent pas les populations : ils accroissent le réservoir des candidats à l’émigration, davantage de personnes pouvant assumer le coût physique et matériel de l’exil. D’après un modèle établi par la Banque mondiale, quand le revenu des habitants (en parité de pouvoir d’achat) d’un pays est situé entre 600 dollars (comme en Éthiopie) et 7 500 dollars (Colombie ou Albanie) par an, l’augmentation des revenus encourage l’émigration. Puis, une fois ce seuil franchi, l’effet s’inverse. Au rythme de 2 % de croissance annuelle des revenus, il faudrait au Niger ou au Burundi plus de cent trente ans, et au Cambodge plus de soixante ans, pour passer ce cap (8).

M. Besancenot voit dans les nouvelles positions de M. Mélenchon une « régression pour la gauche radicale ». Le candidat de La France insoumise lui réplique qu’il se situe « dans la tradition de [son] mouvement ». Tous deux ont, d’une certaine manière, raison…

À la fin du XIXe siècle, alors que la Grande Dépression (1873-1896) frappait la France, la gauche affichait un discours uni et cohérent sur l’immigration. Elle combinait une critique théorique décrivant la main-d’œuvre étrangère comme un outil pour maximiser les profits du patronat et une analyse pratique sur la nécessaire alliance entre travailleurs français et immigrés contre ce même patronat. « Les ouvriers étrangers (Belges, Allemands, Italiens, Espagnols) chassés de leurs pays par la misère, dominés et souvent exploités par des chefs de bande, ne connaissent ni la langue, ni les prix, ni les habitudes du pays, sont condamnés à passer par les conditions du patron et à travailler pour des salaires que refusent les ouvriers de la localité », écrivaient par exemple Jules Guesde et Paul Lafargue dans le programme du Parti ouvrier de 1883. Même s’ils déploraient « les dangers nationaux et les misères ouvrières qu’entraîne la présence des ouvriers étrangers », ils ne réclamaient pas la fermeture des frontières : « Pour déjouer les plans cyniques et antipatriotiques des patrons, les ouvriers doivent soustraire les étrangers au despotisme de la police (…) et les défendre contre la rapacité des patrons en “interdisant légalement” à ces derniers d’employer des ouvriers étrangers à un salaire inférieur à celui des ouvriers français » (9). Cette ligne théorique et pratique fut celle des principaux partis de gauche pendant les décennies de croissance du XXe siècle — dans les années 1900-1920, puis pendant les « trente glorieuses ».

Les fractures sont apparues dans les temps de crise. Au début des années 1930, alors que le chômage explose, des voix s’élèvent pour réclamer l’expulsion des étrangers ; des pétitions, des lettres sont envoyées aux élus pour demander la préférence nationale. En novembre 1931, le socialiste Paul Ramadier présente à la Chambre un texte qui prévoit de stopper l’immigration et de limiter à 10 % la proportion d’étrangers par entreprise. Alors député communiste, Jacques Doriot lui porte la contradiction : il dénonce des « mesures xénophobes », une « politique nationaliste qui a pour but de diviser les ouvriers en face du capital ». Pour défendre son parti, le dirigeant socialiste Léon Blum parle de « palliatifs empiriques qui ménagent le mieux les intérêts de la classe ouvrière » et évoque « les difficultés et les contradictions du réel » (10).

Un discours dont les failles sont exploitées par le Front national

La crise qui s’ouvre dans les années 1970 produit de nouvelles dissensions. À l’approche de l’élection présidentielle de 1981, les communistes multiplient les mises en cause de l’immigration. Dans L’Humanité, le journaliste Claude Cabanes s’alarme des problèmes sociaux et culturels auxquels sont confrontées les banlieues dirigées par le Parti communiste français (PCF) : « Tous ces déséquilibres, aggravés par les difficultés dues à la baisse du pouvoir d’achat, au chômage, à l’insécurité, rendent la cohabitation [entre Français et immigrés] difficile », écrit-il le 30 décembre 1980. Quelques jours plus tard, le 6 janvier 1981, Georges Marchais, le secrétaire général du Parti, prononce un discours qui fera date : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine, assène-t-il. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France alors que notre pays compte près de deux millions de chômeurs, français et immigrés. » Les socialistes reprennent alors la position jadis occupée par les communistes. « On ne peut pas isoler la population immigrée de l’ensemble de la classe ouvrière, affirme un texte programmatique publié dans l’hebdomadaire L’Unité, le 19 décembre 1980. (…) C’est tout le parti qui doit se mobiliser sur les principes de base de l’internationalisme et du front de classe » (11).

MM. Mélenchon et Besancenot s’inscrivent ainsi tous deux dans la tradition du mouvement progressiste, dont ils reprennent à la fois le meilleur et le pire. Le premier tente de prendre en compte les difficultés que l’immigration pose spécifiquement aux classes populaires, mais se laisse gagner par la rhétorique des expulsions et du surnombre. Le second reste fidèle à l’internationalisme, mais promeut une lecture idéologique qui paraît en décalage avec les aspirations des couches moyennes et populaires fragilisées par l’austérité et la mondialisation, et rendues ainsi perméables à la stratégie du bouc émissaire.

Ces failles sont exploitées par le FN, qui cherche à se reconvertir en « parti du peuple » grâce à une lecture sociale de l’immigration. À l’instar du chroniqueur Éric Zemmour, qui lui-même renvoie au géographe de « la France périphérique » Christophe Guilluy, il oppose les « élites » urbaines, diplômées, favorables à une immigration dont elles seraient protégées, et le « peuple », en concurrence avec des étrangers pour obtenir un emploi, un logement social, une place en crèche, et auquel il promet la « préférence nationale ». « Ce sont les couches populaires qui prennent en charge concrètement la question du rapport à l’autre », écrit par exemple Christophe Guilluy (12).

Cette analyse appelle de multiples nuances. Le marché de l’emploi étant très segmenté, les secteurs qui embauchent essentiellement des étrangers (nettoyage, bâtiment, restauration…) sont peu convoités par les travailleurs nationaux. De même, la ségrégation urbaine est telle que les immigrés se retrouvent souvent en concurrence avec d’autres immigrés pour obtenir un appartement dans les banlieues des grandes villes ou une place en crèche. Enfin, comment expliquer que le FN obtienne d’excellents scores dans des zones où l’on ne croise presque aucun étranger, sinon par le fait que la concurrence est en partie imaginaire, construite par les discours publics ?

Des lois et des directives organisent la mise en concurrence des travailleurs

Il est toutefois exact que les classes aisées ne portent qu’un regard extérieur et lointain sur l’immigration. Les saisonniers étrangers risquent peu de priver d’emploi des diplômés de Sciences Po ou des journalistes, tout comme le recours aux travailleurs détachés ne préoccupe guère les cadres supérieurs ou les artistes. Et les habitants des quartiers huppés ont moins de chances de voir ouvrir dans leur rue un foyer pour travailleurs étrangers.

Mais les écarts sociaux dans le rapport à l’immigration ne sont pas le fruit d’une fatalité. Ils résultent bien souvent de lois, de politiques urbaines, de décisions politiques qui organisent la mise en concurrence des travailleurs français et immigrés, ou qui protègent les classes supérieures de la concurrence étrangère. Le travail au noir contribue à la dégradation des conditions d’emploi. Or il prolifère à mesure que l’inspection du travail est démantelée, les employeurs sachant alors qu’ils ont très peu de risque d’être sanctionnés. Il n’y aurait pas de travailleurs détachés sans la directive européenne du 16 décembre 1996, ni de saisonniers si le code du travail n’offrait pas cet avantage aux employeurs. Contrairement à leurs prédécesseurs des « trente glorieuses », bon nombre d’immigrés contemporains possèdent des titres universitaires, des qualifications. S’ils en viennent à chercher des emplois déqualifiés, c’est faute de politique d’apprentissage du français, de système d’équivalence juridique des diplômes, d’ouverture de certaines professions (13). Alors qu’un étranger peut facilement devenir maçon ou caissier, accéder au métier d’architecte, de notaire ou d’agent de change relève du parcours du combattant. Il fut un temps où les maires communistes de banlieue déploraient que « les pouvoirs publics orientent systématiquement les nouveaux immigrés » vers leurs villes et exigeaient « une meilleure répartition des travailleurs immigrés dans les communes de la région parisienne », tout en précisant que leurs municipalités continueraient d’« assumer leurs responsabilités » (14). Aujourd’hui, les foyers pour travailleurs immigrés sont surtout installés dans des quartiers populaires, et plus personne ne s’en étonne.

La droite se réjouit chaque fois que l’immigration s’invite dans le débat politique : il lui suffit, comme elle le fait depuis trente ans, de dérouler son discours de peur, ses mesures répressives. La gauche n’est toutefois pas condamnée aux programmes flous et contradictoires. Mais, pour formuler des propositions précises, une analyse cohérente, elle doit accepter d’engager la bataille idéologique, en renversant les questions que les médias et « l’actualité » lui jettent à la figure.

Benoît Bréville

(2) Hervé Le Bras, Le Pari du FN, Autrement, Paris, 2015.

(3) « Je n’ai jamais été pour la liberté d’installation, je ne vais pas commencer aujourd’hui », a-t-il notamment expliqué au journal Le Monde (24 août 2016).

(4) Denis Godard, « Politique migratoire : Y a pas d’arrangement… », L’Anticapitaliste, Montreuil, 24 novembre 2016.

(5) Xavier Chojnicki et Lionel Ragot, L’immigration coûte cher à la France. Qu’en pensent les économistes ?, Eyrolles – Les Échos éditions, coll. « On entend dire que… », Paris, 2012.

(6) Isabelle Ufferte, « À travers la mondialisation de la révolte émerge une nouvelle conscience de classe… », Démocratie révolutionnaire, 27 octobre 2016.

(7) L’Anticapitaliste, 24 novembre 2016.

(8) Michael Clemens, « Does development reduce migration ? » (PDF), Working Paper no 359, Center for Global Development, Washington, DC, mars 2014.

(9) Jules Guesde et Paul Lafargue, Le Programme du Parti ouvrier, son histoire, ses considérants et ses articles, Henry Oriol Éditeur, Paris, 1883.

(10) Cité dans Claudine Pierre, « Les socialistes, les communistes et la protection de la main-d’œuvre française (1931-32) », Revue européenne des migrations internationales, vol. 15, n° 3, Poitiers, 1999.

(11) Cité dans Olivier Milza, « La gauche, la crise et l’immigration (années 1930 – années 1980) », Vingtième siècle, vol. 7, no 1, Paris, juillet-septembre 1985.

(12) Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, coll. « Champs actuel », Paris, 2014.

(13) Cf. Yaël Brinbaum, Laure Moguérou et Jean-Luc Primon, « Les ressources scolaires des immigrés à la croisée des histoires migratoires et familiales », dans Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon (sous la dir. de), Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France, Institut national des études démographiques (INED), coll. « Grandes enquêtes », Paris, 2016.

(14) « Déclaration des maires communistes de la région parisienne et des députés de Paris », octobre 1969.

Source Le Monde Diplomatique Avril 2017

Voir aussi : Actualité France Rubrique Politique, Politique de l’immigration, Perdre la raison face aux barbelés, rubrique Société, Justice, Exploitation des migrants mineurs dans les « jungles » françaises,

«Au marché, vous pouvez payer entre 200 et 500 dollars pour avoir un migrant»

Un migrant attend dans un «ghetto» à Agadez (nord du Niger) de rejoindre la Libye, d'où il compte franchir la Méditerranée pour gagner l'Europe. Photo AFP Issouf Sanogo

Un migrant attend dans un «ghetto» à Agadez (nord du Niger) de rejoindre la Libye, d’où il compte franchir la Méditerranée pour gagner l’Europe. Photo AFP Issouf Sanogo

L’Organisation internationale pour les migrations dénonce l’existence de véritables «marchés d’esclaves» en Libye.

«Vous allez au marché, et vous pouvez payer entre 200 et 500 dollars pour avoir un migrant» et l’utiliser pour «vos travaux». De passage à Genève, Othman Belbeisi, le chef de la mission de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Libye, a décrit la réalité de l’esclavage observée dans le pays. «Après l’avoir achetée, vous devenez responsable de cette personne. Certaines d’entre elles s’échappent, d’autres sont maintenues en servitude.»

Dans un communiqué, l’OIM explique que son personnel en Libye et au Niger a pu recueillir des récits «choquants» de migrants, qui ont décrit l’existence de «marchés d’esclaves» dans lesquels des centaines d’hommes et de femmes sont vendus. Ces personnes sont notamment vendues sur des places publiques ou dans des garages.

Demandes de rançons

L’OIM, qui est liée au système des Nations unies, cite le terrible témoignage d’un migrant sénégalais, dont le nom n’est pas publié. Cet homme a d’abord dû payer environ 320 dollars à un trafiquant d’êtres humains pour se rendre en Libye depuis Agadez, au Niger. Après deux jours dans le désert, dans un véhicule tout-terrain conduit par un chauffeur, il est arrivé à Sabha dans le sud-ouest de la Libye. Son chauffeur a alors affirmé ne pas avoir été payé par le «trafiquant» et a transporté le Sénégalais dans un «marché d’esclaves». Des migrants sub-sahariens étaient achetés et vendus sur ce marché, situé dans un parking, par des Libyens, aidés de Ghanéens et Nigérians qui travaillent pour eux.

Une fois vendu, le migrant sénégalais a été emmené dans divers endroits, des sortes de «prisons», dans lesquelles les migrants sont torturés, tandis que les ravisseurs exigent que leurs familles paient une rançon en échange de leur libération. Ce Sénégalais est ensuite parvenu à officier comme traducteur des ravisseurs, évitant ainsi d’être davantage battu.

«Abus sexuels» 

D’après les témoignages recueillis par l’OIM, les femmes deviennent des esclaves sexuelles. «La situation est désastreuse. Nous savons que les migrants qui tombent dans les mains des trafiquants sont confrontés à la malnutrition systématique, aux abus sexuels et même au meurtre», a indiqué le directeur des opérations d’urgence de l’OIM, Mohammed Abdiker.

Source Libération 12/04/2017

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique  MediterranéeLybie, Libye, un pays hors d’Etat, rubrique Politique, Politique de l’immigration,

Aucune écriture n’est innocente

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Le 4 octobre 1984, le leader socialiste et panafricaniste Thomas Sankara, élu président du Burkina Faso en 1983, prononça à l’ONU un discours qui marqua les esprits. Il fut assassiné trois ans plus tard.

(…) Il est nécessaire, il est urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui le monopole de la pensée, de l’imagination et de la créativité. (…)

Nous voudrions que notre parole s’élargisse à tous ceux qui souffrent dans leur chair. Tous ceux qui sont bafoués dans leur dignité par une minorité d’hommes ou par un système qui les écrase. (…) Je ne parle pas seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé, mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part. (…)

Je parle au nom des artistes — poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs —, hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations du show-business. Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge, pour ne pas subir les dures lois du chômage. Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage moderne. (…)

Notre révolution, au Burkina Faso, est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers-monde. (…)

Extrait de Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso, 1983-1987, Pathfinder, Atlanta (États-Unis), 2007.

Thomas Sankara

Incontournable Emmanuel Todd : « Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant »

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Le JDD – Qui est Charlie ?, paru au Seuil en 2015, a suscité une immense polémique.

Emmanuel Todd – Mon modèle expliquait, statistiquement, le comportement de la moitié des manifestants du 11 janvier 2015. Lors de la sortie du livre, des gens qui se pensaient bons, justes et républicains, mais que je décrivais comme égoïstes, islamophobes et antirépublicains, ont fait une crise. J’avais écrit que la France avait fait un gros accès d’hystérie pendant et après la grande manifestation. Quelques mois plus tard, la parution de Qui est Charlie ? a produit un petit accès d’hystérie. N’importe quel psychiatre admettrait que le livre a touché juste. Bien des “Charlie” ont été dévoilés à eux-mêmes.

« Avec Qui est Charlie?, j’ai fait mon devoir d’intellectuel. J’ai fait face à mon pays. »

Comment avez-vous vécu la violence des attaques?

Au-delà de la polémique, je prends acte que j’appartiens au camp des vaincus. Le livre n’a pas redressé la situation. On continue dans l’obsession de l’islam. Les gens que je critique dans le livre, comme Finkielkraut et Zemmour, représentent maintenant l’idéologie dominante. La dernière fois que j’avais vu Alain Finkielkraut, lors d’un déjeuner que vous aviez organisé, nous étions dans deux camps opposés mais de force égale. A l’époque, il souffrait d’un lumbago ; aujourd’hui, il siège à l’Académie française. Et je suis une sorte de paria. Mais je suis fier d’avoir écrit ce livre. Si j’étais croyant, je dirais que je me sens, en tant qu’être humain, justifié par ce bouquin. Quatre millions de personnes ont défilé dans la rue et j’ai écrit : « Non, vous n’êtes pas des gentils. » On m’a beaucoup dit, à l’époque, que j’étais un mauvais Français. Je suis tombé récemment sur un exemplaire de Pour l’Italie (1958), de Jean-François Revel. Il y rappelle que les gens qui représentent la France dans les manuels scolaires ont été souvent de leur temps des parias. La force de la France, c’est de produire des individus qui sont capables de critiquer la France. Face à la violence des réactions, qui m’a rendu malade, je me suis posé des questions. Allais-je devoir être breton, ou redevenir juif ? Finalement, je me suis dit « je vais être vieux » : c’est plus simple et plus réaliste comme identité. Mais le texte de Jean-François Revel, qui fut l’un de mes maîtres, m’a rappelé que j’ai fait mon devoir d’intellectuel. J’ai fait face à mon pays.

La journaliste Elisabeth Lévy vous décrit comme un « brillant savant » doublé d’un « idéologue énervé ».

C’est ça, la grandeur de la France : on peut dire ce que l’on veut et même n’importe quoi.

Comment appréhendez-vous l’élection présidentielle de 2017 ?

Nous sommes en pleine désagrégation du système. L’élection est une pure comédie. La constitution de la Ve République fait en théorie du président un monarque. En vérité, la France est dans la zone euro, nous ne contrôlons plus notre monnaie, nous avons perdu la maîtrise du budget et du déficit, et, à l’heure de la globalisation, notre président n’a plus aucun pouvoir. La France est prisonnière d’une zone euro dont le patron est l’Allemagne. Les gens confondent vote et démocratie, croient que s’exprimer, c’est décider. Mais il faut que le vote représente la nation entière et que le président élu ait un réel pouvoir, et qu’il respecte ses électeurs, pour que l’on soit dans une véritable démocratie. Aucune de ces conditions n’est réalisée. La primaire de la droite a été une mascarade avec un sous-électorat de droite atypique, vieux et riche, se choisissant un thatchérien qui a trente ans de retard. Symétrique, le sous-électorat de gauche a choisi Hamon et sa version revenu minimum du “on rase gratis”. C’est la fête. Tout est permis. Grâce à Hollande, nous savons qu’il n’y a plus d’exécutif en France. Nous allons désigner celui qui va nous représenter à Berlin.

« Les élites trahissent le peuple, mais le peuple est médiocre. »

Vous sentez-vous des accointances avec le programme économique de Marine Le Pen?

J’ai suffisamment pris la défense des Français d’origine musulmane pour que mon rejet de Marine Le Pen soit un fait d’évidence. Et je ne dédouane pas ses électeurs. Je ne suis pas un politicien, et j’ai été libéré de mon patriotisme naïf par la sortie de Qui est Charlie ? Je ne me sens plus obligé de dire que les Français sont merveilleux. Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant. Les gens du Midi de la France n’ont aucune excuse pour voter FN parce qu’ils ne vivent pas dans le naufrage industriel. Les gens du Midi qui votent Front national doivent être jugés pour ce qu’ils sont : de purs racistes anti-Arabes. Quant aux ouvriers du Nord, ils pourraient lutter pour l’égalité en votant pour Mélenchon. Ils préfèrent en majorité taper sur plus faibles qu’eux, les immigrés, les Arabes. Les élites trahissent le peuple, mais le peuple est médiocre. La société française est un ramassis d’égoïsme et de ressentiment, dans toutes les couches sociales. Les Français se comportent mal et il faut le leur dire. S’ils continuent, l’histoire les punira, par une vraie perte de liberté et une vraie chute de leur niveau de vie.

Dans ce contexte, Marine Le Pen avance une vérité : il faut sortir de l’euro et pratiquer le protectionnisme. Mais la condition première du succès, pour mener à bien un changement aussi drastique, ce serait la solidarité nationale et la fraternité. L’épreuve est à aborder en commun, par tous les Français. Or, parmi les Français, il y a ceux qui sont d’origine arabe ou musulmane. Avant même l’épreuve, le Front national divise la société. À quelle condition pourrions-nous le prendre au sérieux ? Soyons réalistes, laissons-lui son fond de commerce anti-immigrés ; il ne faut pas rêver. On pourrait toutefois prendre Marine Le Pen au sérieux si, à la suite d’une crise spirituelle, elle traçait une ligne claire entre les Français d’origine maghrébine, qui sont des Français pleins et entiers, et l’immigration actuelle et à venir. Le FN ne serait toujours pas gentil, mais il révélerait au moins une envie sérieuse de gouverner.

Pour qui allez-vous voter à la présidentielle de 2017 ?

Lors de la sortie de Qui est Charlie ?, on m’a signifié que je n’étais plus un vrai Français. J’en ai tiré une conclusion logique et me suis d’abord retiré le droit de vote. De plus, le poids des vieux plombe les élections en France et j’ai 65 ans. Pourquoi ne pas donner l’exemple du retrait? M’abstenir ne serait pas une souffrance : aucun des candidats ne m’est totalement compréhensible. Mais nous sommes en phase terminale et peut-être y aura-t-il urgence à voter. Qui sait ? D’emblée, il y a des gens pour lesquels je ne pourrais pas voter comme François Fillon, Marine Le Pen ou Benoît Hamon.

Vous allez voter pour Emmanuel Macron ?

Non, impossible aussi, évidemment. Je ne l’ai pas cité car j’avais oublié son existence. J’ai une sympathie instinctive pour Emmanuel Macron à cause de son mariage inhabituel. Il a été capable de défier le monde sur un sujet grave. Il a eu, à un moment de sa vie, un courage que je n’aurais pas eu. J’ai regardé le débat télévisé. J’ai apprécié son naturel, au milieu de tous ces vieux crabes. Il est exceptionnel d’assurance pour ne rien dire. Mais il a un programme, très clair, amalgame de tous les lieux communs du système bancaire. Le côté sympathique, c’est que la banque n’est pas raciste. Les gens qui ne s’intéressent qu’à l’argent n’ont rien contre les immigrés. Et puis lui aussi veut obéir à l’Allemagne.

« Benoît Hamon légitime l’idée qu’il n’y a pas de problème avec l’euro. »

Vous renvoyez dos à dos Benoît Hamon et François Fillon ?

J’ai une détestation particulière pour Benoît Hamon à cause de son discours sur une quantité de travail limitée qui devrait nous amener à accepter 10% de chômage et faire des Français des assistés. Mais ce taux de 10% est dû à l’appartenance à la zone euro. Benoît Hamon légitime l’idée qu’il n’y a pas de problème avec l’euro. C’est un sous-marin de l’Inspection des finances et du delorisme. C’est aussi un apparatchik archétypal, qui n’a jamais travaillé et produit. Il est normal qu’il ne croie pas au travail, ça ne lui est jamais arrivé. Je ressens le discours de Benoît Hamon comme un facteur de passivité et de corruption morale. Dans le cas de François Fillon, il y a tout ce que l’on sait déjà : il vit dans son monde, il aime l’argent, il est sorti de la réalité… Mais ce qui reste scandaleux, c’est la manière dont la droite n’a pas été capable de s’en débarrasser. Nous nous plaignons de l’incivilité dans les banlieues, mais nous posons-nous la question de l’effet moral sur la jeunesse d’une droite, dite républicaine, qui soutient un candidat mis en examen pour détournement de fonds publics et escroquerie?

Aucun candidat ne trouve grâce à vos yeux ?

Si je décidais de voter, les deux candidats vers qui je pourrais éventuellement me tourner seraient Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan. Ils ressemblent à des êtres humains. Jean-Luc Mélenchon est un homme de gauche, courageux sur la question allemande, mais mou sur les priorités : échapper à l’euro mortifère et passer au protectionnisme raisonnable. Mélenchon papote trop sur des sujets secondaires comme les institutions. Il n’est pas réaliste sur le plan géopolitique. Sortir de l’Otan ? Surtout pas ! Si l’on veut échapper à Berlin, il va falloir s’appuyer sur Washington. C’est juste le moment d’être pro-américain. La réflexion de notre gauche sur les États-Unis frôle le degré zéro : « Trump est méchant. » Aucun intérêt. En ce qui concerne Dupont-Aignan, sa constance patriotique force l’admiration et il a une netteté comme personne qui manque à Jean-Luc Mélenchon. Il y a un problème pour moi avec Dupont-Aignan : il est de droite et je suis de gauche. Mais j’adorerais que les électeurs de droite, touchés par la grâce patriotique et sociale, votent en masse pour Nicolas Dupont-Aignan !

« Pour ce qui concerne la compréhension de la dynamique historique générale, j’ai plutôt assuré. »

Le clivage droite/gauche ne serait-il pas remplacé par un clivage fermé/ouvert ?

Toute personne doit se situer sur deux axes : le patriotisme et le clivage droite/gauche. Je suis patriote et de gauche. Je n’ai par ailleurs aucune leçon d’ouverture au monde à recevoir : j’ai été formé à la recherche en Angleterre, 95% des livres que je lis sont en anglais, un tiers de mes e-mails sont avec des Japonais. Voici bien l’ultime escroquerie : ceux qui évoquent le clivage fermé/ouvert se pensent évidemment ouverts. Mais ces types représentent en général la quintessence de la franchouillardise. Ils ignorent le monde, le retour général au protectionnisme, notamment aux États-Unis, qui ont pourtant lancé le libre-échange. Partout, hors de France et d’Allemagne, on considère la zone euro comme le boulet de l’économie mondiale. Il y a plus d’ouverture au monde dans un syndicaliste CGT que dans Pascal Lamy, ex- “patron” de l’Organisation mondiale du commerce.

Comment vit un intellectuel en politique?

Je suis un chercheur. Pour ce qui concerne la compréhension de la dynamique historique générale, j’ai plutôt assuré : j’ai prédit, entre autres, l’effondrement du système soviétique, l’affaiblissement du système américain, les révolutions du monde arabe, le dysfonctionnement de l’euro. Mais s’il y a un domaine dans lequel j’ai montré ma totale incompétence, c’est bien la perception des individus. Comme psychologue, je suis nul. Je suis un chercheur en chambre et un introverti contrarié. Je ne sens vraiment bien les êtres humains qu’à travers des agrégats statistiques. Ainsi, toute ma vie, j’aurai surestimé le niveau de moralité des politiques et le sens de l’humour des Français. Comprendre les individus, c’est le principal, et c’est pour ça que sur ma pierre tombale, j’aimerais comme épitaphe : « Je n’ai rien compris, mais c’était génial. »

Pierrick Tillet

Source : Le JDD 09/04/2017

Voir aussi : Rubrique Livre, rubrique Politique,