Cesare Battisti interpellé à la frontière brésilo-bolivienne

Cesare Battisti lors de sa sortie de prison le 8/06/11. Photo Reuter

Cesare Battisti lors de sa sortie de prison le 8/06/11. Photo Reuter

L’ancien militant d’extrême gauche Cesare Battisti interpellé à la frontière brésilo-bolivienne

Condamné par contumace en 1993 en Italie à la perpétuité pour quatre homicides, Cesare Battisti a été placé en détention. Ses avocats exigent sa libération immédiate.

Il a d’abord prétendu qu’il partait pêcher. Mais lorsque les forces de l’ordre brésiliennes, qui le suivaient discrètement, l’ont interpellé dans la ville de Corumba (sud-ouest du Brésil), mercredi 4 octobre, alors qu’il tentait de franchir la frontière bolivienne, lesté de quelques milliers de dollars et d’euros, Cesare Battisti n’a pu nier longtemps sa fuite.

Aujourd’hui âgé de 62 ans, l’ancien membre des Prolétaires armés pour le communisme (PAC, extrême gauche), condamné par contumace en 1993 en Italie à la perpétuité pour quatre homicides commis durant les « années de plomb », a été aussitôt placé en détention.

Ses avocats ont exigé sa libération immédiate, redoutant que le gouvernement brésilien ne profite de cette détention pour donner droit à une nouvelle demande d’extradition de l’Italie. Une inquiétude qui n’avait cessé, ces derniers jours, de prendre de l’importance parmi les défenseurs de l’ancien militant d’extrême gauche.

Réfugié au Brésil depuis 2004

Le 28 septembre, pour parer à toute éventualité, les avocats de M. Battisti avaient ainsi déposé une demande d’habeas corpus (procédure qui énonce la liberté fondamentale de ne pas être emprisonné sans jugement), auprès de la Cour suprême brésilienne.

L’épisode signe un nouveau rebondissement du feuilleton Battisti, devenu le symbole parfait des plaies des années de plomb italiennes.

Réfugié au Brésil depuis 2004, l’ancien membre des PAC, en cavale depuis 1981 et son évasion de la prison de Frosinone (Latium), avait d’abord élu domicile au Mexique avant d’arriver à Paris au début des années 1990, se croyant protégé par la « doctrine Mitterrand », par laquelle la France avait assuré, en 1985, qu’elle renonçait à extrader vers l’Italie d’anciens militants d’extrême gauche ayant renoncé à la violence, pour peu qu’ils n’aient pas commis de crime de sang.

A Paris, il avait obtenu une carte de séjour et un emploi de gardien d’immeuble, en même temps qu’il écrivait plusieurs romans policiers, sur lesquels plane l’ombre des années de plomb. Il ne cessait par ailleurs de clamer son innocence, mais il avait refusé de se présenter devant la justice italienne ; cette dernière l’avait condamné définitivement en 1993 pour « assassinats et complicité d’assassinats ».

Mais la protection de la France s’avère plus fragile que prévu. Début 2004, il est arrêté par la division nationale antiterroriste (DNAT), en réponse à une nouvelle demande d’extradition italienne. Il est bientôt remis en liberté, sans que la menace s’éloigne.

La présidence Temer signe le retour des tourments de l’Italien

Ayant épuisé tous les recours, en dépit d’une mobilisation de nombreuses figures de la gauche (Bertrand Delanoë, François Hollande) ou des milieux culturels (Fred Vargas, Bernard-Henri Lévy), il rejoint la clandestinité et ne doit son salut qu’à une fuite vers le Brésil, que le gouvernement français est accusé de n’avoir pas cherché à empêcher.

Ses années brésiliennes ne seront pas non plus de tout repos. Débarqué clandestinement dans le pays, il est arrêté en mars 2007, à la demande de l’Italie, et libéré quatre mois plus tard, suite à l’intervention in extremis du président Luiz Inacio Lula da Silva.

Au dernier jour de son mandat, le 31 décembre 2010, Lula avait rejeté la demande d’extradition formulée en 2009 par Rome. Les juges brésiliens avaient in fine estimé, en juin 2011, que Rome ne pouvait contester cette décision « souveraine » de l’ancien chef de l’Etat. Cesare Battisti disposait depuis d’un visa de résident permanent.

Selon le quotidien O Globo, celui que son entourage surnommait « le petit fou » en raison de ses longues promenades solitaires, vivait dans la ville de Rio Preto, dans l’Etat de Sao Paulo, où il aurait récemment suivi un traitement contre l’hépatite C.

La prise de pouvoir de Michel Temer, en 2016, suite à la destitution polémique de l’héritière de Lula, Dilma Rousseff, signera le retour des tourments de l’Italien. La demande d’extradition qu’aurait réitérée récemment Rome aurait déjà reçu le feu vert de deux ministres : ceux de la justice et des relations extérieures, rapporte la presse brésilienne. Le gouvernement Temer, impopulaire, verrait dans cette acceptation un « geste diplomatique important » envers l’Italie, qui n’a de cesse d’exiger que Cesare Battisti lui soit remis, afin qu’il purge sa peine.

Rattrapé par son passé

A en croire les avocats de Cesare Battisti, une telle démarche serait juridiquement irrecevable, un éventuel recours à la décision prise par Lula en 2010 étant, selon eux, prescrit.

« Cela ne fait aucun sens, à moins de déformer le système juridique brésilien. Ce qui semble être actuellement le sport favori à Brasilia », se lamente Igor Tamasauskas, l’un des avocats de M. Battisti, cité par O Globo. Une référence aux batailles entre le Sénat et la Cour suprême qui semblent avoir une interprétation différente des textes et variable selon le profil des intéressés.

S’érigeant en simple « rouage de l’une des innombrables organisations d’extrême gauche alors en guerre contre l’Etat », Cesare Battisti est donc à nouveau rattrapé par son passé.

« Ce que je veux ? Une réconciliation avec le peuple italien. Il faut une amnistie, d’autres pays ont bien réussi », plaidait-il en décembre 2011 lors d’un entretien accordé au Monde. « M. Battisti doit seulement se présenter dans notre pays pour expier, selon les normes pénitentiaires italiennes, les peines auxquelles il a été condamné en conclusion de procès déroulé selon les normes du droit », lui avait répondu sèchement le président italien, Giorgio Napolitano, peu de temps après.

Par Jérôme Gautheret  et Claire Gatinois

Source Le Monde 05/10.2017

Voir aussi : Rubrique Politique, rubrique Livre,  Essai, Cesare Battisti  Les Coulisses obscures de Carlos A. Lungarzo, rubrique Justice, Le Brésil accorde un permis de résidence à Cesare Battisti, rubrique Rencontre, Fred Vargas : combat amour et dépendance,

La Catalogne ensanglantée

Carte-espagne-catalunyaLe référendum de ce 1er octobre soulève alors de nombreuses questions. Il a été déclaré « illégal » par le tribunal constitutionnel espagnol. Mais, cela signifie simplement que le gouvernement de Madrid n’avait pas d’obligation de reconnaître ses résultats. Cela ne justifiait nullement l’ampleur et la brutalité de la répression

De l’autonomisme à l’indépendance

On peut se demander d’où vient cette revendication à l’indépendance. Car, au début des années 2000, les partisans de l’indépendance étaient clairement minoritaires. Il ne semble plus qu’il en soit ainsi. J’avais d’ailleurs organisé, le 19 septembre dernier, un débat dans l’émission que j’anime sur Radio-Sputnik entre Gracia Dorel-Ferré, historienne spécialiste de la Catalogne et Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) sur les questions ibériques (Amérique latine et Espagne)[1]. Ce dernier insistait sur le fait que les refus répétés du gouvernement central espagnol d’accorder à la Catalogne ce que le Pays Basque, voire la région de Valence, avaient obtenus avait conduit à une radicalisation du sentiment autonomiste en un véritable sentiment indépendantiste. Les manifestations monstres de ces dernières semaines, qui ont rassemblé plus d’un million de personne sur une population totale de 7,5 millions (l’équivalent serait donc une manifestation de plus de 9 millions de personnes en France), en témoignent.

La responsabilité du gouvernement de Madrid est donc très largement engagée. Elle l’est, bien entendu, dans les violences policières de ce dimanche 1er octobre. Mais elle l’est aussi, et sinon plus, par les différentes fin de non recevoir qui ont répondu aux demandes des autorités légalement élues de Barcelone. L’indépendance de la Catalogne, si elle survient, sera largement le produit des relents de franquisme du gouvernement Rajoy, comme l’a dit Mme Gracia Dorel-Ferré. Il aura été, par sa bêtise bornée et par sa brutalité, le véritable déclencheur de ce mouvement indépendantiste.

Le poids de l’histoire

La question du régionalisme, et en particulier du régionalisme Catalan, hante l’histoire de l’Espagne moderne. La Catalogne a représenté, avec la partie industrielle du Pays Basque, le point d’entrée de la modernité industrielle en Espagne depuis le XIXème siècle. La Catalogne est, aujourd’hui encore, certainement une des régions les plus dynamiques, et les plus riches de l’Espagne. Elle représente environ 20% du PIB de l’Espagne et elle connaît, que ce soit par ses exportations ou par le développement de son industrie touristique, un véritable dynamisme qui tranche avec celui des autres régions d’Espagne. Mais, surtout, les catalans considèrent qu’ils ont été maltraités par les gouvernements espagnols, et en particuliers par les gouvernements franquistes.

Il convient ici de rappeler que la question de l’indépendance de la Catalogne s’était déjà posée à la veille de la Guerre Civile[2]. Le président de la Généralité de Catalogne, Lluis Companys, décida en 1936 de rester dans le cadre de l’Espagne, alors républicaine, car cette dernière avait reconnu les droits des catalans. Durant la Guerre Civile, la Catalogne fut à la pointe de la résistance contre le franquisme et ses alliés, l’Allemagne Hitlérienne (que l’on se souvienne de la Légion Condor) et l’Italie Mussolinienne. Exilé en France après la défaite, il fut livré au régime franquiste par la Gestapo, torturé et exécuté le 15 octobre 1940 à la forteresse de Montjuic[3]. La Catalogne a payé d’un prix terrible son opposition au franquisme et a été dévastée par une répression sanguinaire.

La reconnaissance de la spécificité catalane a été tardive et date du retour à la démocratie. Mais, cette reconnaissance est fragile. Le « Parti Populaire », qui est censé représenter la droite dite « modérée » et qui abrite, en son sein, de nombreux nostalgiques du franquisme, n’a jamais réellement accepté de reconnaître cette spécificité. D’une manière générale, l’Espagne n’a pas exactement la même histoire de pays unitaire que la France. Des provinces, la Catalogne et le Pays Basque, ont des traditions indépendantistes bien ancrées.

La constitutionnalité, la légitimité et la souveraineté

Le référendum de ce 1er octobre soulève alors de nombreuses questions. Il a été déclaré « illégal » par le tribunal constitutionnel espagnol. Mais, cela signifie simplement que le gouvernement de Madrid n’avait pas d’obligation de reconnaître ses résultats. Cela ne justifiait nullement l’ampleur et la brutalité de la répression.

Au-delà, se pose la question de sa légitimité et de ses relations avec la souveraineté populaire en Espagne. La souveraineté de l’Etat espagnol découle du compromis qui a été passé lors du processus de démocratisation, après la mort de Franco. Les Catalans sont fondés à penser que l’annulation de leur statut en 2010, une mesure qui a mis littéralement le feu aux poudres, remettait en cause ce compromis. Dès lors qu’il y a ce type de débat dans l’espace politique, la seule réponse est l’élection d’une assemblée constituante. Ce n’est certainement pas la répression, qui ne peut qu’aggraver les choses. Le refus d’une assemblée constituante, ou à tout le moins d’une commission constituante, fragilise la légitimité du pouvoir espagnol. Les violences de ce dimanche 1er octobre finissent de la détruire. Les images de ces manifestants pacifiques agressés et blessés feront, et ont d’ailleurs déjà fait, le tour de la planète.

La question de l’indépendance de la Catalogne a ainsi peu de choses à voir avec le droit constitutionnel, au point où nous en sommes. Elle est devenue une question essentiellement politique, car la souveraineté c’est aussi cela : le primat du politique sur la règle de droit. Nous sommes à l’évidence dans une situation d’extremum necessitatis. Seule une action politique peut aujourd’hui dénouer cette situation. Très clairement, on ne pourra longtemps encore refuser aux Catalans la tenue de ce référendum qu’ils exigent, et que Madrid a tout fait pour perturber. Seul un vote peut trancher la question de savoir si les catalans pensent encore avoir un avenir commun avec le reste de l’Espagne ou non. Mais, ce qui est clair, c’est que le comportement de Madrid rend aujourd’hui toujours plus difficile la constitution d’un compromis acceptable.

La question n’est donc plus, aujourd’hui, de savoir si l’on soutient ou pas l’idée d’une Catalogne indépendante. La question est aujourd’hui de défendre la base même de la démocratie. Et pour cela, il faut un véritable référendum en Catalogne, dont toutes les parties s’engagent à reconnaître les résultats. C’est le seul antidote à une montée vers une nouvelle guerre civile. Que le gouvernement français ne l’ait pas compris montre la dégénérescence de l’esprit public chez le Premier ministre et le Président.

Jacques Sapir

Notes

[1] https://fr.sputniknews.com/radio_sapir/201709191033122190-espagne-catalogne-independance/

[2] Alquézar, R., Esquerra Republicana de Catalunya: 70 anys d’història (1931-2001). Barcelona, Columna, 2002.

[3] Benet, J., Lluís Companys, presidente de Catalunya fusilado. Barcelona, Península, 2005

Source Les crises 01/10/2017

 Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique UE, Espagne, Un régionalisme si européen, rubrique Politique,

Pinochet, seize ans de dictature

imagespino1-300x210Par Gérard Thomas

Lorsqu’il apprend la victoire électorale de Salvador Allende, le 4 septembre 1970, le général Augusto Ugarte Pinochet, alors commandant de la région d’Iquique (1 600 km au nord de Santiago) réunit ses collaborateurs et leur déclare: «Allende a gagné. C’est un communiste. Le pays s’est fourré dans un sale pétrin.» L’épisode, confirmé par le général, balaye les nombreuses déclarations faites sur la «loyauté constitutionnelle» de l’officier. Dès le verdict des urnes, Pinochet met la démocratie sous haute surveillance. A compter de cette date, les destins du général et du Président s’entremêlent jusqu’au coup d’Etat du 11 septembre 1973 qui met un terme à l’expérience de «transition pacifique et dans la légalité vers le socialisme», tentée par Allende. Originaires de Valparaiso, les deux hommes se sont croisés dans leur jeunesse dans les bars à matelots du port chilien. Mais l’aversion du fils laborieux de militaire pour l’enfant de grands bourgeois aux idées socialistes, libre penseur et franc-maçon, vice-président de la Fédération des étudiants et fort en gueule, est immédiate. A l’issue de ses études de médecine, Allende exerce dans les bidonvilles de Santiago. Cofondateur du Parti socialiste chilien en 1933, «el Pocho» devient vite la coqueluche des habitants des bas quartiers qui apprécient ses idées, sa chaleur humaine et son goût de la vie. Il a 25 ans.

Pinochet, de son côté, poursuit de strictes études au collège du Sacré-Coeur, tenu par une congrégation française. Sa mère, professeur de botanique, tient à préserver les racines francophones d’une famille originaire de Saint-Malo qui a émigré au début du XVIIIe siècle. Pinochet entre à l’Académie militaire l’année même où Allende fonde le PS. Il enseigne ensuite la géographie à l’Ecole de guerre et se passionne pour les questions de «sécurité nationale». Leitmotiv des futures dictatures latino-américaines, mis en avant par les conseillers américains pour lutter contre la «subversion communiste».

4 septembre 1970. Allende président.

Allende abandonne tôt la médecine pour se lancer en politique. Elu député en 1938, il est, quatre ans plus tard, ministre de la Santé d’un gouvernement Front populaire avant d’accéder au Sénat en 1945. A trois reprises (1952, 1958 et 1964), il se présente en vain à la présidence. La dernière fois, il est devancé par le démocrate-chrétien Eduardo Frei (père de l’actuel président chilien). Mais, en 1967, de graves dissensions opposent le Parti démocrate-chrétien (PDC) et le gouvernement Frei. L’aile gauche du parti ­ majoritaire ­ se prononce pour une voie «non capitaliste de développement». Les conflits sociaux s’exacerbent, les grèves perturbent l’économie, les occupations de terres se multiplient. Le PDC finit par éclater: son aile droite décide de soutenir un candidat indépendant, Radomiro Tomic, à l’élection présidentielle de septembre 1970. L’aile gauche de la démocratie chrétienne quitte alors le PDC et crée le Mouvement d’action populaire unitaire (Mapu) avec les partis communiste, socialiste, radical, social-démocrate et l’Action populaire indépendante. Réunie autour d’un programme d’Unité populaire (UP), la gauche soutient la candidature d’Allende. Le 4 septembre, ce dernier obtient 36,3% des suffrages, devançant le candidat de droite, Jorge Alessandri, et Radomiro Tomic. Il revient au Congrès de départager les deux candidats arrivés en tête. C’est Allende qui l’emporte grâce à la démocratie chrétienne, à laquelle il a promis de respecter scrupuleusement la Constitution.

Fuite des capitaux Lorsque Allende entre en fonction, le 4 novembre 1970, la crise s’est aggravée. En deux mois, les opposants au nouveau régime ont procédé à des retraits massifs de capitaux, la production industrielle a chuté, l’approvisionnement marque le pas et le marché noir des devises s’est emballé. Le nouveau président, fort de 36% des suffrages seulement, n’en réaffirme pas moins ses grandes orientations . «Le Chili vient de donner la preuve au monde entier de son haut niveau de conscience et de développement politique. Il permet à un mouvement anticapitaliste d’assumer le pouvoir par le libre exercice des droits civiques [« ] Nous en finirons avec les monopoles qui livrent à quelques familles le contrôle de l’économie [« ] Nous allons mettre en oeuvre une authentique réforme agraire. Nous en terminerons avec le processus de dénationalisation de nos industries qui nous soumet à l’exploitation étrangère. Nous allons restituer à notre peuple les grandes mines de cuivre, de charbon et de salpêtre »»

Dans son réduit d’Iquique, Pinochet s’attend à être limogé. Convoqué à Santiago par le commandant en chef de l’armée de terre, le général René Schneider, il pense se voir signifier sa mise à la retraite. «Augusto, le président Allende m’a appelé pour me dire qu’il ne relèvera aucun général de ses fonctions, lui explique le commandant en chef. Tu peux retourner tranquillement à Iquique.» En fait, Allende mise sur ses bonnes relations avec certains officiers supérieurs, via la franc-maçonnerie, pour neutraliser l’armée. C’est compter sans la fraction «autoritaire» de la hiérarchie: quelques jours plus tard, Schneider est assassiné par l’extrême droite militaire. Allende appelle Pinochet et lui offre le poste de commandant en chef de Santiago. «J’ai accepté en sachant très bien que le pays allait vers la débâcle, confiera le général après son coup d’Etat. Mais j’étais mieux à ce poste pour servir le Chili que chez moi.» Aussitôt constitué, le gouvernement d’Unité populaire cherche à relancer l’économie en soutenant la consommation. Contrôle des prix et augmentation des salaires parviennent à fouetter le marché. Les dépenses publiques dans les secteurs de la santé, de l’éducation, du logement, des transports et de la sécurité sociale soutiennent le processus. Près de 10 millions d’hectares sont expropriés au profit de plus de 100 000 familles. La nationalisation du cuivre (principale ressource du pays) est votée à l’unanimité par le Parlement. L’opération se fait pratiquement sans indemnisation des entreprises américaines qui exploitaient les mines. Cette politique porte ses fruits pendant un moment: le PNB augmente de plus de 8% la première année, le chômage régresse, l’inflation paraît maîtrisée. Et aux élections municipales d’avril 1971, l’Unité populaire récolte plus de 50% des suffrages.

Dissensions et grèves L’orientation socialo-communiste et la politique économique de l’UP hérissent les Etats-Unis, qui n’acceptent pas la «spoliation» de leurs intérêts. Par CIA interposée, ils déstabilisent Allende. En même temps, le fragile équilibre politique interne fondé sur le soutien de la démocratie chrétienne est mis à mal. D’autant que la confiance n’a jamais existé entre partenaires de la coalition.

Le déficit budgétaire croissant des trois années de gouvernement d’Allende (+ 33%en 1971, + 42% en 1972 et + 50% en 1973) finit par déchaîner l’inflation (509% en 1973). Marché noir et grèves reprennent. Dans les derniers mois du régime, la démocratie chrétienne et, avec elle, les classes moyennes lâchent Allende. Présidée par Patricio Aylwin, la DC prend la tête, avec les partis de droite, du mouvement de grève des mineurs d’El Teniente puis de ceux des transports publics, des petits commerçants, des professions libérales et enfin des camionneurs. Sur fond de complots, de vagues d’attentats et d’autodéfense armée, la DC accuse alors le gouvernement de «trahir la classe ouvrière qu’il avait promis de défendre».

Dans le même temps, les relations se sont détériorées entre l’UP et les forces armées. «Des milliers de délinquants défilaient dans les rues, cachés sous des passe-montagnes et armés de casques et de manches de pioche, a raconté Pinochet. Des milliers de guérilleros armés attendaient autour de la capitale pour venir assassiner les Chiliens. C’était le chaos.» Sept tentatives de putsch avortent. Parallèlement, les Etats-Unis accroissent leur aide aux militaires chiliens (13 millions de dollars en 1972, contre 1 million en 1970). Dans ce contexte, en juillet 1973, Allende demande au Parlement d’instituer la loi martiale pour six mois. «La subversion est en marche et les institutions de l’Etat sont en danger», explique-t-il. Le projet est repoussé par l’Assemblée. Fin juillet, un aide de camp d’Allende est assassiné par un commando d’extrême droite. Dans un pays paralysé, le Président est contraint de former un cabinet d’union nationale; les militaires lui apportent un soutien mesuré. Le commandant en chef de l’armée de terre, le général Carlos Prats, ami du Président, accepte le ministère de la Défense. Deux autres généraux prennent les portefeuilles des Travaux publics et du Trésor. Mais la grève des camionneurs, qui en est à sa sixième semaine, financée par Washington, empêche tout approvisionnement. Une vague d’attentats ensanglante le Chili. «Le pays est au bord de la guerre civile», prévient Allende, le 13 août, dans un discours interrompu par une panne d’électricité due à un attentat. A la fin du mois, les militaires abandonnent le gouvernement, les uns après les autres.

Allende est définitivement lâché le 23 août, lorsque le général Prats démissionne du cabinet et de ses fonctions de commandant en chef. Le Président, qui croit encore en la loyauté de Pinochet, le désigne comme successeur. En fait, le général complote depuis plusieurs semaines sous le nom de code de » Pinocchio! L’heure du golpe de estado a sonné.

11 septembre 1973. Le coup d’Etat.

A l’aube du 11 septembre 1973, alors qu’Allende se prépare à annoncer un référendum sur les institutions politiques, l’infanterie de marine se soulève à Valparaiso. Une junte, composée de Pinochet pour l’armée de terre, de l’amiral José Merino et des généraux César Mendoza (carabiniers) et Gustavo Leigh (armée de l’air), somme Allende de se rendre. Les tanks envahissent le centre de Santiago et font le siège du palais de la Moneda, où le Président s’est barricadé en compagnie de ses derniers fidèles. Tandis qu’il négocie la libération des employés de la présidence, on lui propose un avion pour quitter le pays. Des sources militaires le mettent en garde: l’avion devrait s’abîmer en mer après le décollage. Allende refuse et confirme sa décision «de résister par tous les moyens, même au prix de sa vie». Son discours est interrompu lorsque les rebelles s’emparent des émetteurs. Allende, coiffé d’un casque de combat, ceint de l’écharpe présidentielle et armé d’une Kalachnikov offerte par Castro, tire sur les chars. Les putschistes font donner l’aviation. Peu après, l’ambassadeur des Etats-Unis sable le champagne avec son staff.

Dans les décombres fumants, les militaires découvrent les corps de Salvador Allende et de son attaché de presse, Augusto Olivares. Le Président s’est suicidé. La nuit suivante, sa dépouille est transportée au petit cimetière de Vina del Mar (à 120 km de Santiago), où elle est inhumée anonymement sous une dalle de granit. Jusqu’à l’enterrement officiel d’Allende, en septembre 1990, des bouquets de fleurs déposés sur la tombe constitueront autant de pieds de nez à la dictature. Hortensia Bussi, femme du Président, et ses deux filles, Beatriz et Maria Isabel, partent en exil.

Répression aveugle Lorsqu’ils s’emparent de Santiago, les militaires craignent une résistance des partisans de l’UP. L’armée décide de frapper fort. En fait, l’opposition est faible, les armes stockées n’ont pas été distribuées, et peu de Chiliens sont prêts à défendre la démocratie. L’armée de terre se lance pourtant dans une répression aveugle. En intervenant contre l’ordre institutionnel, elle a perdu sa réputation surfaite d’armée constitutionnelle (elle a tenté une dizaine de putschs en trente ans). Elle va maintenant gagner ses galons dans l’horreur. Les opposants au golpe descendus dans les rues sont impitoyablement frappés, voire exécutés sur place. «Le rio Mapocho (fleuve qui traverse Santiago, ndlr) charriait les cadavres, se rappelle Diego, à l’époque militant communiste. La violence de la répression nous a pris de court, et de nombreux camarades ne pensaient plus qu’à se réfugier dans les ambassades étrangères.» Des milliers de jeunes sont parqués dans le stade de Santiago, torturés, violés. Beaucoup sont exécutés. La répression est féroce: on arrête, on rassemble, on fusille. Elle touche surtout les militants communistes, socialistes, ceux du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du Mapu. Près de 1800 personnes sont assassinées en quelques semaines.Officiellement, un mois après le coup d’Etat, on comptait plus de 5 000 détenus dans le stade de Santiago, 1 500 sur un bateau ancré à Valparaiso et plusieurs centaines dans des îles proches de la côte.

Dans un communiqué publié après le putsch, le chef de la démocratie chrétienne, Patricio Aylwin, félicite les nouveaux maîtres du Chili: «Le nouveau gouvernement mérite la coopération patriotique de tous les secteurs de la société. Les traditions portent à croire que les forces armées, dès qu’elles auront accompli les tâches dont elles se sont chargées pour éviter la destruction qui menaçait la nation, remettront le pouvoir au peuple souverain.» Un demi-million de Chiliens est contraint à l’exil en Argentine, au Mexique, en France, en Allemagne, dans les pays scandinaves. Le gouvernement établit des listes de proscription, tandis que des milliers de syndicalistes sont déportés vers les terres australes (les relegados). Le Parlement est fermé, les partis de gauche et les syndicats sont interdits, les autres partis «suspendus». Toute tentative de manifestation est sévèrement réprimée. Des camps de prisonniers sont ouverts dans chacune des treize provinces. Couvre-feu, état de siège et état d’urgence sont décrétés sur un Chili vaincu et humilié. «Nos communiqués minoraient systématiquement l’ampleur de la répression contre les humanoïdes marxistes, nous a affirmé en 1989 le général Manuel Contreras, l’ancien chef de la Dina. Nous devions terroriser le peuple pour l’empêcher de se soulever. Le recours à la torture était systématique et les ordres venaient du plus haut niveau.»

Plébiscites Pinochet, en effet, a créé sa police politique, la Direccion de investigacíon nacional, qui ne répond qu’à lui et traque les opposants. Enlèvements, disparitions et tortures dans des centres «spécialisés», comme ceux de Villa Grimaldi, Tres Alamos, Calle Londres ou Borgono (pour la capitale), se multiplient. Les supplices de l’électricité, de la baignoire, de l’émasculation, de l’amputation des doigts et des oreilles deviennent monnaie courante. Certaines unités se spécialisent même dans l’assassinat des prisonniers par enfermement dans un grand sac avec un condor, le rapace des Andes » Cependant, l’assassinat du général Carlos Prats, le 30 septembre 1974 à Buenos Aires, où il a trouvé refuge, et l’attentat meurtrier à la voiture piégée en plein centre de Washington contre Orlando Letellier, ancien ministre des Affaires étrangères d’Allende, en septembre 1976, mettent le régime Pinochet au ban des nations. Les deux meurtres ont été commis par Michael Townley, membre de la Dina, sur ordre du général Contreras qui contrôle la police secrète. En 1977, Pinochet remplace la Dina par la CNI (Centrale nacional de investigaciones), mais la violence reste la même. Des escadrons de la mort font aussi leur apparition.

Pinochet, d’abord chef de la junte, s’est tour à tour fait nommer chef suprême de la nation, chef de l’Etat et enfin président de la République en décembre 1974. Il abandonne peu à peu son uniforme et ses lunettes noires pour le costume civil, sourire aux lèvres et le verbe populiste. «J’ai toujours été une bonne personne. Je salue les dames, je fais des caresses aux enfants, j’aide les pauvres. En fait, je suis un démocrate » à ma manière», aime-t-il confier. Le général cherche surtout à améliorer son image tout en préparant une nouvelle Constitution. Il finit par organiser un référendum, le 4 janvier 1978. A la proposition «Face à l’agression internationale lancée contre notre patrie, j’appuie le général Pinochet dans la défense de la dignité du Chili, et je réaffirme la légitimité du gouvernement de la République [« ]», une écrasante majorité de Chiliens répond oui. Fort de ce résultat, le général en profite pour épurer l’armée des officiers peu sûrs: le général Leigh est de ceux-là. Dans la foulée, huit généraux d’aviation sont mis à la retraite tandis que dix autres démissionnent. Entre-temps, la loi du 19 avril 1978 a amnistié tous les crimes et délits commis par des militaires, des policiers et des agents de sécurité du régime.

En septembre 1980, un deuxième référendum approuve la nouvelle Constitution et désigne Pinochet comme président pour un mandat de neuf ans. La Constitution prévoit qu’à l’issue de ce mandat les citoyens se prononcent de nouveau par référendum sur le prochain candidat choisi » par les commandants en chef des armées. Cette disposition vise bien sûr Pinochet, qui régnerait alors jusqu’en 1997. L’article 45 de la Constitution lui accorde également de devenir sénateur à vie après son dernier mandat.

Libéralisme sauvage Tout à la répression, le gouvernement militaire abandonne les rênes de l’économie aux monétaristes adeptes de l’école de Chicago, fondée par Milton Friedman. Les «Chicago Boys» (qui placent la stabilité monétaire au centre de tout) trouvent dans la dictature un prodigieux laboratoire pour mettre en oeuvre leur libéralisme sauvage: pas de grève, pas de syndicats, pas de contestation sociale » et une police omniprésente. Dans un premier temps, les droits de douane sont supprimés en pratique et le Chili est inondé de produits étrangers. Suivent privatisations, licenciements collectifs, coupes claires dans les budgets de l’éducation et de la santé, chute vertigineuse des salaires » Entre 1976 et 1980, le taux de croissance est de 7% l’an, mais les faillites se multiplient, le système financier s’enraye et le mécontentement populaire inquiète les autorités. Neuf ans après le coup d’Etat, le peso a perdu 50% de sa valeur, 30% de la population active est au chômage, les exportations ont chuté de 18%, l’industrie est au point mort, le déficit de la balance des paiements se monte à 680 millions de dollars et la dette extérieure s’élève à 18 milliards. Tous les indicateurs sont au rouge. Les classes moyennes sont ruinées. L’échec du modèle ultralibéral est consommé le 15 décembre 1982 avec une grande manifestation dans les rues de Santiago aux cris de «Pain, travail, justice et liberté!».

Etat de siège La faillite des «Chicago Boys» entraîne la généralisation des protestas, puis des appels à la grève générale. Afin de désamorcer le mécontentement, Pinochet publie, le 14 janvier 1983, une liste de 79 exilés politiques autorisés à rentrer au Chili. Peine perdue. Les Chiliens semblent avoir vaincu la peur. La mobilisation des poblaciones se poursuit. Le 11 mai 1983, la première journée de «protestation civile» est organisée par la Confédération des travailleurs du cuivre. De violents heurts font deux morts parmi les manifestants et des dizaines de blessés à Santiago. Les ménagères, qui défilaient sous le gouvernement d’Unité populaire en frappant sur des casseroles pour protester contre la pénurie, reprennent du service contre le régime. L’armée anticipe les manifestations par de violentes rafles dans les bas quartiers et réinstitue le couvre-feu. Les partis démocrate chrétien, radical, libéral et socialiste modéré se regroupent dans des structures tels le Manifeste démocratique ou le Projet démocratique national (Proden). Chaque manifestation provoque son lot de morts et de blessés. Dans l’espoir de désamorcer la tension, Pinochet annonce le 19 août un programme de grands travaux censés créer 80 000 emplois. Un mois plus tard, pour le dixième anniversaire du coup d’Etat, cinq personnes sont tuées. Fin septembre, le mouvement se radicalise: le Mouvement démocratique populaire, formé du Parti communiste, du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du Parti socialiste de Clodomiro Almeyda ­ ancien ministre des Affaires étrangères d’Allende ­, appelle à manifester pour chasser les militaires. Le 16 octobre, six manifestants trouvent la mort.

Certains officiers commencent à critiquer la participation de l’armée au maintien de l’ordre. En décembre 1983, le Front patriotique Manuel-Rodriguez (FPMR), émanation du Parti communiste, entame la lutte armée contre le régime. Il se spécialise dans l’assassinat de carabiniers et échoue, le 7 septembre 1986, dans un attentat à la roquette contre le dictateur.

Pinochet cède du terrain. Le 11 mars 1984, il annonce, sans en fixer la date, un référendum sur une réforme constitutionnelle afin de «poser les bases d’un rétablissement de la démocratie au Chili». Mais les protestas redoublent. Le 27 mars, le Chili est paralysé par la grève et, pour la première fois, les quartiers résidentiels de Santiago participent au mouvement. Toute l’année, les manifestations se poursuivent. Le 4 septembre, une protesta est très brutalement réprimée. Dans le bidonville la Victoria, symbole de la résistance, le prêtre français André Jarlan est assassiné par un caporal. L’état de siège est réinstauré.

«L’exemple chilien»

A partir du 11 février 1985, un étrange personnage apparaît dans les couloirs du palais présidentiel. Hernan Büchi, 42 ans, chevelu en blazer qualifié de «rock star» ou de «hippie économiste», vient d’être nommé ministre des Finances. Ancien de Columbia University, l’homme est une forte tête et un anticonformiste. Avant le coup d’Etat militaire, il ne cachait pas sa sympathie pour le MIR, mais a renié ses convictions de jeunesse.

L’Eglise traditionnelle et les durs du régime ne font aucune confiance à ce protégé de Lucia, la femme de Pinochet. Tour à tour conseiller à l’Economie, sous-secrétaire d’Etat à la Santé, directeur général des Banques et enfin ministre des Finances, il trouve dans la dictature l’occasion de mettre en pratique ses idées. Friedmanien pragmatique et fort de l’état d’urgence, il impose une nouvelle cure d’austérité. Cette fois-ci, la recette fonctionne. En quatre ans (1985-1989), le développement des mines d’or et d’argent, des dérivés du pétrole, de l’industrie forestière, de la pêche et de la culture des fruits rend la balance commerciale bénéficiaire. La croissance se poursuit à marche forcée sans excès inflationniste, le budget est excédentaire et la dette extérieure en réduction. Mieux, les investissements étrangers ­ notamment australiens, européens et américains­ affluent de nouveau. Toute l’Amérique latine lorgne vers «l’exemple chilien». En oubliant que plus du tiers des 13 millions de Chiliens restent sur la touche et que le Smic équivaut à 500 F. Pourtant, les Chiliens s’accrochent à un développement arraché «aux larmes et à la douleur». Fort de ces bons résultats, Pinochet se fait désigner candidat à la présidence pour l’élection de1989. Un référendum, le 5 octobre 1988, doit confirmer ce choix. Le 27 août 1988, Pinochet met fin à l’état d’urgence. Le 30, la junte le désigne à la candidature pour la présidence jusqu’en 1997. Dans la foulée, les partis politiques sont légalisés et tous les exilés autorisés à rentrer au pays. Mais les partis d’opposition, des socialistes-marxistes à la droite libérale, se regroupent au sein de l’Accord pour le non (à la candidature Pinochet). Le 31 septembre, dans une allocution télévisée, le général demande aux électeurs de lui pardonner ses erreurs éventuelles: «Si j’ai fait quelque chose de mal, pardonnez-moi, supplie-t-il. Mais je crois que quand vous ferez l’addition, il y aura plus de points positifs en ma faveur que de négatifs.» Le lendemain, une gigantesque manifestation regroupe dans les rues de Santiago plus d’un million de personnes en faveur du non. Et le 5 octobre, le dictateur est victime des urnes: le non recueille 56% des suffrages exprimés. «Je respecterai les résultats. Le Chili poursuivra son chemin jusqu’à la pleine démocratie sans que rien ni personne ne puisse l’arrêter», assure Pinochet.

Retraite assurée Divisé entre ses ambitions et le verdict des électeurs, Pinochet s’attache à organiser des élections tout en multipliant les embûches. La Ley organica del Banco central, par exemple, impose l’autonomie de la Banque centrale ­ jusqu’à présent contrôlée par l’Etat ­ et lui interdit de financer des dépenses publiques. Une loi sur les forces armées impose un budget militaire qui «ne peut pas être inférieur à celui de l’année précédente, en valeur constante». Les hommes de confiance du général, tous officiers supérieurs, sont implantés dans les conseils d’administration des principales entreprises publiques et privées.

Un Conseil de sécurité nationale est par ailleurs prévu par la Constitution de 1980, et les commandants en chef des armées, le directeur général des carabiniers et certains anciens ministres en sont membres de droit. Dernière nasarde à une classe politique qu’il méprise, le dictateur relègue le futur Congrès à Valparaiso. Il conserve pour sa part ses fonctions de commandant en chef de l’armée de terre jusqu’en mars 1998, puis devient sénateur à vie.

14 decembre 1989. La junte à terre. Que le dictateur s’en aille!» Vers 21h30, le 14 décembre 1989, la joie éclate enfin au Chili. Des centaines de milliers de personnes convergent en chantant vers le centre de Santiago pour une nuit de délire. Patricio Aylwin, candidat unique de l’opposition regroupée au sein de la Concertation des partis pour la démocratie remporte la présidentielle avec 55,2% des suffrages contre le candidat de la junte, Hernan Büchi (29,4%). Aylwin, dans son premier message, n’omet pas de rendre hommage aux forces armées. L’homme, qui, en 1973, avait mis de longs mois à prendre ses distances avec les militaires, confirme la couleur. Le gouvernement de «transition vers la démocratie» qui entre en fonction en mars 1990 suivra les rails des militaires. Un peu plus de social, plus de libertés, beaucoup moins de répression » mais un profond respect pour «l’oeuvre accomplie» par Pinochet. En 1994, son successeur, le démocrate-chrétien Eduardo Frei, ne changera pas la ligne.

Juste avant de quitter le pouvoir, Pinochet ordonne la dissolution de sa police secrète, la CNI. Toutes les archives de «cet organisme qui a servi [son] gouvernement et n’a plus de raison d’être», selon le dictateur, sont détruites ou transférées à l’armée de terre. En l’absence de preuves, il devient donc difficile pour le nouveau gouvernement, s’il en avait eu le désir, de diligenter des enquêtes. Quelques mois après le retour de la démocratie, une commission a été créée pour faire la lumière sur les crimes commis durant la dictature. Mais, soucieuse de ne pas offusquer l’état-major, elle a pris soin de mettre sur le même plan les exactions gouvernementales et les actes de terrorisme.

Un rapport de 2000 pages est rendu public un an après l’accession d’Aylwin à la présidence. Il fait état de 2 279 personnes assassinées par des agents de la dictature, de 641 morts «dans des conditions non élucidées» et de 957 «détenus disparus». En demandant «pardon aux familles», Aylwin a bien souligné que «l’Etat et la société dans son ensemble sont responsables et débiteurs à l’égard des victimes». Mais il n’a rien fait pour accélérer les actions judiciaires. Un temps réfugié à la Colonie Dignidad, secte composée d’anciens nazis et de leurs descendants à 200 km au sud de Santiago, le général Contreras, ancien chef de la Dina, a bien été arrêté. Mais «la démocratie chilienne n’est pas assez forte pour emprisonner 2 000 officiers coupables», affirment aujourd’hui encore de hauts responsables chiliens.

Gérard Thomas

Source Libération 14 novembre 1998
Voir aussi : Rubrique Histoire, rubrique Amérique Latine, Chili, Rubrique Politique, Affaires,

Édito. Un régionalisme si européen

editobis

Les Catalans ont-ils un problème de riches ? Rompre avec l’État central espagnol, comme ils pourraient le faire lors du référendum prévu ce 1er octobre, c’est aussi se débarrasser de cette Espagne qui peine toujours à se relever de la crise. “Madrid nous vole”, assurent les indépendantistes, même si la réalité économique est bien plus complexe. Les Écossais aussi étaient convaincus de leur capacité à s’en sortir par eux-mêmes. De même, en Flandre ou en Italie du Nord, séparatisme et richesse économique font bon ménage. La même accusation, celle que “le centralisme nous vole”, a fait naître l’idée que le Royaume-Uni serait mieux sans l’Europe.

Paradoxalement, ces régions séparatistes revendiquent leur ancrage européen. Leurs représentants se sont d’ailleurs organisés dès 1981 en une Alliance libre européenne, composée de ces partis qui souhaitent plus de régionalisme mais pas forcément moins d’Europe. C’est une des leçons de la construction européenne : elle a affaibli l’État-nation en multipliant les structures au niveau régional et au niveau européen. L’effacement progressif de la logique nationale s’est traduit par l’émergence des séparatismes. Or seule une interdépendance européenne assurerait la survie de ces régions isolées. L’État catalan indépendant serait très certainement viable sur le plan économique, à la condition d’être accepté dans le club européen.

Hélas, ce débat paraît aujourd’hui impossible : face à la volonté indépendantiste des Catalans, l’Espagne a choisi de montrer les muscles. Mais pourquoi donc envoyer la Garde civile et mettre l’économie catalane sous tutelle dans une démonstration de force à quelques jours du référendum ? Sans doute parce qu’à Madrid on craint que le résultat ne fasse voler en éclats une certaine idée de l’Espagne. Mais la fin de la solidarité a sonné depuis belle lurette, en Europe tout comme au sein des États. Et Madrid comme Bruxelles ont beau jouer la carte de la fermeté, si la Catalogne veut faire sécession, et puisqu’elle semble certaine d’en avoir les moyens, au nom de quoi peut-on dans l’Europe démocratique l’en empêcher ?

Hamdam Mostafavi
Source Le Courrier International
 Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique UE, Espagne, rubrique Politique,

Rachats d’Alstom : la com’, et les coups tordus

Capture d'e?cran issue du documentaire sur LCP (DR)

Capture d’e?cran issue du documentaire sur LCP (DR)

Chaque matin du lundi au vendredi, si possible à 9h15 précises, Daniel Schneidermann publie cette chronique sur les dominantes médiatico-numériques du matin. Ou parfois de la veille au soir (n’abusons pas des contraintes). Cette chronique est publiée sur le site indépendant arrêt sur images (financé par les abonnements) puis sur Rue89.

C’est reparti pour les hymnes au « champion européen ». A en croire la presse unanime, Alstom et Siemens devraient annoncer aujourd’hui leur fusion. Les passagers du TGV rouleront donc allemand.

Enfin, disons, franco-allemand. Qu’on se rassure dans les chaumières françaises, rien à craindre pour le « fleuron français » du ferroviaire : la fusion se fera à égalité ; l’emploi est préservé pour quatre ans ; enfin l’actuel PDG d’Alstom, le Français Henri Poupart-Lafarge, sera maintenu à la direction du nouvel ensemble.

De toutes manières, c’est la moins mauvaise solution : le concurrent chinois guette à la porte. Ça, c’est le rideau de fumée de com’ qui enveloppe tous les épisodes du gigantesque Mecano industriel.

Pour connaître la réalité des bras de fer, des coups tordus, et des épreuves de force, il faut attendre -dans le meilleur des cas- quelques années. Heureusement, la chaîne parlementaire diffusait opportunément, hier soir, un documentaire sur le rachat par General Electric de la branche « énergie », de la même Alstom, en 2014, titré « Guerre fantôme, la vente d’Alstom à General Electric ».

Quelques années ayant passé, un coin du voile peut être soulevé (un premier coin l’avait déjà été l’an dernier par l’émission de Canal+ Special Investigation). Et sous le voile, illustrations apocalyptiques à l’appui, c’est l’histoire d’une entreprise, Alstom donc, prise en tenaille entre une amende pour corruption infligée par le Département de la Justice américain, et la proposition opportune de rachat par General Electric, qui propose, dans ce cas, de payer l’amende à la place d’Alstom.

Y a-t-il eu concertation entre le Département de la Justice et General Electric ? En d’autres termes, quelques vautours industriels américains suivent-ils à la la trace, autour du monde, les inspecteurs anti-corruption US, pour racheter à bas prix les entreprises inquiétées par la Justice américaine ? Tout le monde en France le soupçonne, personne ne peut le prouver. De la même manière, que personne ne peut prouver que c’est sous la menace de cette amende, et de poursuites personnelles contre lui, que le PDG d’Alstom, Patrick Kron, a vendu à GE.

« On n’est pas au Venezuela »

N’empêche que tout le monde le soupçonne, même Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie, qui faisait état de ses soupçons devant une commission de l’Assemblée. Soupçons qui ne l’avaient pas empêché quelques mois plus tôt, alors secrétaire général adjoint de l’Elysée, de favoriser la vente, contre le ministre de l’économie Montebourg, dont il triompha avec cet argument massue : « on n’est pas une économie dirigée. On n’est pas au Venezuela ».

Des soupçons, pas de preuves, et pas d’enquête officielle : ainsi, et pas autrement, naissent les légendes conspirationnistes. Après avoir, dans un premier temps, promis une fusion à 50/50, GE a donc mis la main sur la branche énergie d’Alstom, et notamment sur sa pépite, la fameuse turbine Arabelle, dont vous n’avez jamais entendu parler parce que la presse ne parle pas de ces choses triviales, mais que le monde nous envie.

Cette turbine équipe notamment les centrales nucléaires françaises, ce qui donne désormais à GE le contrôle de la maintenance de ces centrales, pouvoir dont l’Américain entend bien se servir, si j’en crois cet écho.

Que l’on trouve, aux avant-postes de la dénonciation de cette absorption, toute la fine fleur du souverainisme politico-médiatique français (le journaliste Jean-Michel Quatrepoint, intervenant régulier de Polony.tv, l’ex-député homophobe et assadophile Jacques Myard, ou Nicolas Dupont-Aignan, qui était ce matin sur France Inter), doit bien sûr conduire à la prudence, mais n’invalide pas a priori le récit de l’opération. Sur laquelle, donc, toute la lumière n’est pas encore faite. Dans une dizaine d’années ?

Daniel Schneidermann

Source Rue89 26/09/2017

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