De la fenêtre juste après la neige

L’écrivaine turque Oya Baydar fait résonner le conflit qui déchire la Turquie dans son nouveau roman, « Dialogue sous les remparts ».

OYA-BAYDAR

9782752911414-8fc22L’intellectuelle turque Oya Baydar, militante marxiste dans sa jeunesse, sociologue puis journaliste, revient sur ses combats politiques et littéraires. Son roman Dialogue sous les remparts fait entendre le tête à tête de deux figures que l’on pense irréconciliables, celle d’une femme kurde et d’une autre, turque. Ces deux femmes, font entendre leurs voix qui s’opposent, mais cherchent à se comprendre, dans Diyarbakir en ruine.

Diyarbakir, la  capitale du Kurdistan turc, aujourd’hui, sur les remparts de la forteresse antique de Sur la neige tombe. Lente, douce et tranquille, le temps d’un examen de conscience. Oya Baydar glisse son regard entre les flocons.Un livre témoignage sur la réalité et l’aveuglement, loin du bruit et de la fureur de la guerre, en surgit. Une réflexion posée furtivement sur le blanc manteau, avant que de nouvelles traces de violence, qui en appelleront d’autres, viennent le souiller.

Contre le fracas d’un présent qui se poursuit aujourd’hui avec l’offensive turque en cours dans l’enclave kurde syrienne d’Afrin. Et il y a peu, dans les zones kurdes du sud-est de l’Anatolie où des centaines de Kurdes perdirent la vie. Après la rupture du dialogue en 2015, les villes furent détruites. Sur occupé par l’homme depuis presque dix mille ans est désormais un champ de ruine.

Dialoguant avec une mystérieuse interlocutrice, Oya Baydar, figure majeure de la littérature turque, revient sur une vie de luttes dont la tragédie kurde contemporaine est l’ultime chapitre. Le choix de ces dialogues démontre, malgré les profondes rancoeurs, que deux individus s’opposant ne sont pas en situation de guerre.

« Il y a une faute avec laquelle nous n’avons pas réglé nos comptes, une dette dont nous ne nous sommes pas acquittés. Cette faute n’est celle de personnes en particulier, ce n’est pas nous qui l’avons commise, ce ne sont pas les peuples, les réels auteurs du délit en ont rejeté le fardeau sur nos épaules

Entre Lévinas « L’état de guerre suspend la morale » et Diderot pour qui la guerre est « une maladie convulsive et violente du corps politique » avec ce roman, Oya Baydar, puise sa force littéraire dans un puits d’absolu, « c’était une façon de m’affronter moi-même. »

JMDH


Dialogues sous les remparts, 15 euros, Editions Phébus

Source : La Marseillaise 06/02/2018

Voir aussi : Rubrique Turquie, “La crise politique turque représente une grande menace pour les artistes”, Asli Erdogan : “Je vous écris cette lettre depuis la prison de Bakirköy…”,

La musique de Grieg portée à la scène

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Concert Montpellier
Un Peer Geer qui explore la forme intrigante de la pièce à lire souhaitée par Henrik Ibsen dans sa demande à Grieg. La mise en scène du duo Clarac-Deloeuil fait dialoguer orchestre symphonique, comédiens, chanteurs lyriques, choeurs et création vidéo réalisée en direct

ce soir et demain à l’Opéra Berlioz.

L’orchestre national Montpellier Occitanie prolonge son invitation pour penser autrement le cérémonial du concert. Une façon aussi d’y intéresser des publics plus mêlés, curieux de formes hybrides et soucieux, de questionner notre temps présent, au prisme des grandes pièces du répertoire symphonique et lyrique. On retrouve le répertoire romantique après Manfred, le poème dramatique de Robert Schumann, l’Opéra Orchestre  National de Montpellier accueille un surprenant Peer Gynt d’Edvard Grieg mis en scène et scénographié par  les fondateurs de l’outil de production Clarac-Deloeuil lelab .

Impressionné par le talent de Grieg qu’il a eu l’occasion de côtoyer à Rome quelques années plus tôt, en janvier 1874, l’écrivain Ibsen propose au compositeur norvégien de mettre en musique son Peer Gynt. Le projet d’opéra tombe dans l’oubli. Une subvention du gouvernement lui donne le loisir de composer tranquillement et se consacrer à la commande d’Ibsen. La partition est achevée en juillet 1875, la première de Peer Gynt a lieu le 24 février 1876.

Depuis sa Norvège, Edvard Grieg compose une splendide musique de scène sur l’histoire tragicomique de Peer Gynt, jeune adulte volage, ivrogne et paresseux.  Peer Gynt est un voyage initiatique narrant les aventures d’un anti-héros en quête de rêve et d’identité. Oscillant sans cesse entre courage et lâcheté, Peer Gynt surmonte tant bien que mal les obstacles qu’il rencontre, le plus souvent par la fuite et le mensonge.

À partir du récit dramatique de ce drôle d’antihérosnorvégien, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil adapte à la scène cette œuvre connue par son titre et la musique de Grieg, mais rarement donnée comme pièce. Cette production prolonge les mots d’Ibsen, pour faire de Peer Gynt « un territoire de jeu à la fois très étrange et très concret ». L’orchestre est enveloppé d’une élégante construction de bois blond, comme autant de sentiers pour retracer les chemins de vie du fantasque antihéros norvégien.

Au fil des passages musicaux, acteurs et chanteurs évoluent sur ce réseau de passerelles. Ils n’incarnent délibérément pas leurs personnages. Mais ils donnent à voir les aventures tragi-comiques de Peer Gynt en effigie, grâce au théâtre d’objets, à la création graphique et à la vidéo réalisée en direct. Un collage de supports poétiques et de techniques parfois surprenantes, qui suggère plus qu’il ne représente, tournant résolument Peer Gynt vers la fable métaphorique et universelle.

JMDH

Objet Musical Créatif, en coproduction avec l’OONM et Le Lab Clarac-Deloeuil. Opéra Berlioz ce soir et demain à 20h.

Source La Marseillaise 12/01/2018

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Jérusalem une ville indivisible

Donatella Di Cesare

Donatella Di Cesare

La spécificité de Jérusalem pourrait servir de modèle politique à l’avenir, fait valoir la philosophe Donatella Di Cesare dans Corriere della Sera :

«Unique, indivisible, inappropriable, irréductible : Jérusalem est la ville qui se soustrait à l’ordre des Etats-nations. Elle échappe aux répartitions – elle les transcende et les proscrit. Toutes les tentatives visant à fractionner et segmenter Jérusalem, dans une optique d’Etat-nation centralisé, ont échoué. Le naufrage de la diplomatie, et, plus encore, celui d’une politique qui procède avec mesure et calcul. Jérusalem ne divise pas, elle unit. … C’est précisément parce qu’elle constitue ce roc théologique auquel se heurte la politique que Jérusalem peut devenir un modèle supra-étatique et l’incubatrice de relations éclairées entre les peuples.»

Voir aussi : Actualité Internationales, Rubrique , GéopolitiqueLa dangereuse alliance entre les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite,  rubrique Moyen-Orient, Palestine, Israël,  rubrique Politique, Politique internationale, rubrique Débat, rubrique Philosophie,

Manfred le double de Byron et Schumann

Manfred à l’Opéra Comédie, direction  David  Niemann, Choeur et Orchestre de l’Opéra national de Montpellier. Photo Marc Ginot

Manfred à l’Opéra Comédie, direction David Niemann, Choeur et Orchestre de l’Opéra national de Montpellier. Photo Marc Ginot

Musique
Manfred de Robert Schumann, le poème dramatique en trois parties de Lord Byron, nous plonge au coeur du romantisme allemand, à l’Opéra Comédie du 29 novembre au 3 décembre.

Dans l’histoire de la musique, Schumann demeure maître du Lieder et de la musique pour piano Il est aussi une figure emblématique du romantisme. Après avoir achevé son oratorio profane Le Paradis et la Péri et amorcé les Scènes de Faust, à la recherche de la forme lyrique parfaite, Schumann tente avec Manfred une synthèse entre la voix, l’orchestre, la poésie et la musique.

Il  parvient avec cette oeuvre, créée à Paris le 13 mars 1886, à approcher la réelle dimension d’un théâtre de l’imaginaire. Original, presque inclassable,  ce poème dramatique est animé par une musique aux accents parfois étranges, presque surnaturels, qui ne laisse jamais indifférents. Schumann choisit de confier les parties mélodramatiques à Manfred, tandis que les passages chantés reviennent au monde surnaturel des génies et des esprits.

Et tant pis si l’orgueilleux Manfred, double de Byron et Schumann, torturé par ses vieux démons, tente en vain d’exorciser ses douloureux péchés -inceste et faute obscure- en cédant aux forces occultes. Figure emblématique du romantisme, Schumann demeure pour Ernest Chausson, «le vrai poète du coeur humain » tandis que Roland Barthes voit « le musicien de l’intimité solitaire, de l’âme amoureuse et enfermée, qui se parle à elle-même ».

L’expérience illuminée Manfred, où la poésie et la musique, cultivent l’affirmation et la rédemption de l’âme sans céder un pouce au prosélytisme, aboutit musicalement à une superbe partition qui soutient un univers personnel fantasmé, une recherche d’absolu face à l’horreur du monde.

JMDH

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Simon Starling et Maxime Rossi contre les fantômes au MRAC

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Simon Starling et Maxime Rossi à découvrir au MRAC.  Un reflet des temps nouveaux qui tisse des liens alternatifs avec le monde d’hier pour que le courant passe entre les cultures.

Plus qu’un simple reflet du passé, les deux artistes présents au Musée Régional d’Art Contemporain (MRAC) de Sérignan proposent un flirt poussé avec la machine. Ils usent tous deux d’un parcours musical, comme si la meilleure façon de conserver un moment qui semble révolu était de la placer dans l’actualité, dans un temps habité de son et de silence.

« Le travail de Maxime Rossi se plait à convoquer des icônes musicales qui peuplent notre imaginaire collectif « , souligne  Sandra Patron, la directrice du MRAC qui assure le commissariat des deux expositions. Né en 1980 l’artiste parisien dont le travail a été présenté au Palais de Tokyo, au Museo Madre de Naples  ainsi qu’à la Biennale de Sydney en 2014, a conçu Chrismas on Earth Continued spécifiquement pour le MRAC. L’installation s’inscrit dans la lignée du travail que développe l’artiste autour du rapport émotionnel que la musique engage avec le spectateur, des procédés scéniques, et des techniques de sample.

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Chrismas on Earth Continued

Thriller psychédélique
Chrismas on Earth (1963) est l’unique film achevé de la figure légendaire de l’underground américain, Barbara Rubin, inspirée du recueil de poèmes Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud. Une ode à la jeunesse et à ses tourments, au sexe et au Rock’n roll… Dans son installation, Maxime Rossi évoque cet événement qu’il  juxtapose avec le festival Chrismas on Earth continued qui eut lieu en 1967, au cours duquel Pink Floyd reprit le fameux morceau Louie Louie.

« J’ai cherché à faire des connexions entre ces deux événements au coeur de la contre culture des années 60, explique Maxime Rossi, si le festival resta dans les mémoires comme un naufrage commercial, financier, et artistique avec la déchéance physique de Syd Barret et d’Hendrix, il fut aussi l’objet de manipulations politiques. Dans un moment d’intense paranoïa aux Etats-unis, lié au contexte de la guerre froide,  les paroles de la chanson Louie Louie étaient vécues par le FBI comme un vecteur de pornographie. Ce qui n’était pas le cas, mais les agents du FBI ont passé des mois à chercher et retourner le texte de la chanson dans tous les sens pour y trouver un sens obscène. Tant et si bien que face à leur insuccès ils ont fini par inventer des paroles violentes

L’installation invite à une immersion corporelle dans un vaste espace sombre, où se mêlent faits réels, rumeurs colportées et faits alternatifs. Le visiteur pénètre dans un monde hallucinatoire qui reste cependant très référencé. La musique et les images sont mixées dans un système de rotation aléatoire sans fin et sans répétition. L’artiste ayant confié l’écriture spatiale et de sa partition à un ingénieur chargé de la finaliser avec la création d’un algorithme. « Quand on évoque l’époque psychédéliques, on pense souvent à des personnes défoncées mais c’est aussi une esthétique, une présence vague, une chose qui module sans cesse…»

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Simon Starling Photo Jmdi

Ghost stories
L’artiste anglais Simon Starling centre depuis vingt ans son oeuvre sur l’histoire dont il revisite les formes et la façon dont elles mutent à travers les époques et les cultures. Le MRAC propose quatre de ses derniers projets sous le titre A l’ombre du pin tordu.

Au XVIII e siècle l’inventeur Joseph Marie met au point les premières cartes perforées pour les métiers à tisser technique reprise au milieu du XIX par Charles Babbage pour la conception des premiers ordinateurs. Simon Starling qui a du nez, découvre à Turin dans une fabrique de textile un piano et une partition en hommage au son produit par les machines à tisser. De là naîtra  Red Green Blue, Loom music en 2015 à découvrir au 1er étage du MRAC.

Le deuxième projet présenté réinvestit la pièce At the Hawk’s Well montée par le poète dramaturge irlandais W.B Yeat au coeur des horreurs de la Grande guerre. Dans cette pièce se croisent le folklore Irlandais, le mouvement moderniste occidental et le Théâtre Nô. Cette fusion, issue de multiples collaborations inspire At Twilight (au crépuscule). Simon Starling rejoue la vive dramatisation du théâtre Nô en offrant une représentation saisissante des êtres présents qui infusent nos actes et nos pensées.

Avec El Eco, l’artiste nous entraîne au musée de Mexico City où une fresque murale réalisée en 1953 rend hommage à la fête des morts. Une réflexion sur le temps qui passe à travers un saisissant aller-retour entre passé et présent.

Le parcours se conclue en musique avec The Liminal Trio Plays the Golden Door, une installation qui imagine la rencontre possible entre trois musiciens migrants qui ont débarqué d’Europe à Elis Island aux Etats-Unis au début du XXe siècle. Un travail d’une grande force et d’une absolue poésie.

 Jean-Marie Dinh

Au MRAC Occitanie à Sérigan jusqu’au 18 mars 2018.
Rens : 04 67 32 33 05

Source : La Marseillaise 07/11/2017

Voir aussi : Actualité Locale, Rubrique Art, Art contemporain, La cosmologie Kiefer, Keith Haring, L’art on the beat, Leila Hida, Nicolas Fenouillat, rubrique Exposition,