Cervantès marginal créateur du roman moderne

IND119216Rencontre littéraire. Un débat proposé ce soir à Montpellier par Cœur de Livres autour de l’auteur de Don Quichotte. L’invité Olivier Weber dévoile dans «?Le Barbaresque?» un aspect peu connu de la vie de l’écrivain.

L’association Coeur de livres initie ce soir, à la salle Pétrarque de Montpellier, un nouveau cycle de rencontres littéraires. Cinq rencontres sont en effet programmées jusqu’à la Comédie du livre en mai qui met cette année à l’honneur les littératures ibériques. Les grands auteurs classiques espagnols – basques, castillans, catalans, galiciens – et portugais seront au coeur des débats. Coeur de livres invite ce soir à 19h l’écrivain et journaliste Olivier Weber, auteur d’une biographie romancée de Miguel de Cervantès (1547-1616).

L’auteur de Don Quichotte de la Mancha, une des œuvres les plus célèbres du patrimoine littéraire mondial, était le fils d’un médecin pauvre soumis aux hasards d’une vie errante. Dans sa jeunesse, Miguel Cervantès mène une vie aventureuse. Il tente d’échapper à sa modeste condition par la carrière des armes. Au service du cardinal Acquaviva, protecteur du royaume d’Espagne, il suit son maître à Rome et parcourt l’Italie. Il assiste à la chute de Nicosie (Chypre) annexé par le sultan ottoman Selim II, participe en 1571 à la bataille de Lépante qui voit la flotte espagnole victorieuse.

Après avoir perdu l’usage de sa main gauche au combat, Cervantès s’embarque pour l’Espagne en 1575 mais sa galère est attaquée par les Turcs. Fait prisonnier, il est amené en captivité à Alger. Il y restera cinq ans. Malgré plusieurs tentatives d’évasion, il ne sera racheté qu’à la fin de 1580.

Roman biographique

C’est précisément cette période qui sert de toile de fond historique au roman d’Olivier Weber Le Barbaresque* dont l’action débute en 1575. L’auteur décrit avec saveur la captivité de Cervantès à Alger en rendant compte du climat cosmopolite et inter-religieux qui régnait alors dans ce royaume de la piraterie. En tant que prisonnier de marque, l’homme de la chrétienté bénéficie d’un traitement de faveur. Guidé par une incontrôlable pulsion amoureuse pour Zorha, la fille du puissant Hadji qui règne sur la ville, Cervantès s’engage dans une mission périlleuse entre chrétiens et mahométans.

Au coeur du siècle d’Or espagnol, la vie de Cervantès se prête au roman. Olivier Weber évoquera ce soir la puissance imaginaire que dégage le personnage. De retour à Madrid après sa captivité à Alger, l’aventurier tentera de vivre de sa plume sans grand succès. Il participe à l’attaque espagnole contre l’Angleterre mais le désastre de l’invincible armada met fin à ses fonctions. En 1589, accusé d’exactions, Cervantès est arrêté et excommunié. Il sera à nouveau incarcéré à plusieurs reprises pour abus de bien sociaux et une affaire d’assassinat dont il sera reconnu innocent. Une vie émaillée de telles aventures fournit une riche réserve de matière littéraire que Cervantès croise avec l’observation de la vie quotidienne dont il tire des ressources tout aussi inépuisables.

En 1605, la publication de la première partie de Don Quichotte rencontre un immense succès. Cervantès peut désormais se consacrer à la littérature et ne cessera de publier. L’auteur faisait grand cas de son oeuvre théâtrale. Dans le prologue Des huit comédies, il indique avoir écrit trente pièces dont la plupart ont disparu. En 1614 paraît Voyage au Parnasse, poème en tercet qui livre une bataille allégorique aux mauvais poètes. Ce n’est qu’en 1616 que Cervantès publie la seconde partie de son oeuvre majeure sans se douter qu’il avait créé le roman moderne.

 Jean-Marie Dinh

Olivier Weber, Le Barbaresque, édition Flammarion 2011

 200px-O._WeberOlivier Weber, un homme engagé
Né en 1958, Olivier Weber, est un écrivain, grand reporter titulaire du Prix Albert Londres (1992) et correspondant de guerre français. Maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, président du Prix Joseph-Kessel, membre du Festival international du film des droits de l’homme, il a été nommé ambassadeur de France itinérant, chargé de la lutte contre la traite des êtres humains. Olivier Weber est aussi scénariste. Il présentait hier au cinéma Utopia son documentaire La Fièvre de l’Or qui montre comment l’or peut rendre fou en Guyane. Il évoquera ce soir la puissance du personnage de Cervantès. Ses récits de voyage, essais et romans ont été traduits dans une dizaine de langues.

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Carolyn Carlson chercheuse de l’inconscient

6491672Danse. Now, une poésie visuelle structurée qui emporte le spectateur dans un
rapport entre intime et cosmos. Les 21 et 22 janvier à l’Opéra Comédie.

Monument incontesté de la danse contemporaine notamment en France où elle a joué un rôle majeur de passage entre la danse contemporaine américaine et française, Carolyn Carlson. Artiste mythique dont le répertoire compte plus de cent chorégraphies, auteur de poésie, de dessins et calligraphies, Carolyn Carlson répond avec enthousiasme à l’invitation de Montpellier Danse. Elle présentera cette semaine sa nouvelle pièce Now mercredi et jeudi à l’Opéra Comédie.

Carolyn Carlson poursuit depuis quatre décennies une trajectoire propre. Le style Carlson est tourné – dès les premiers pas aux côtés d’Alwin Nikolais son mentor – vers une chorégraphie emprunte de spiritualité et de poésie. Désormais libérée de sa mission à la tête du CCN de Roubaix, Carolyn Carlson a créé en 2014 la Carolyn Carlson Company composée de sept interprètes fidèles rompus à sa méthode de travail. Elle renoue ainsi avec les recherches et un formidable désir de transmission animée d’une force intense de vie. Dévoilée au Théâtre de Chaillot en novembre dernier, Now inaugure deux années de résidence à Paris après les neuf ans à Roubaix.

Poétique de l’espace

Cette création s’inspire du livre du Gaston Bachelard, La poétique de l’espace. Dans cet ouvrage, le philosophe situe son message entre le dedans et le dehors, le dedans qui témoigne de l’aspiration humaine à la sécurité y est représenté par la maison, le nid, l’abri, la coquille… Une série de lieux que la chorégraphe fait habiter corporellement par ses danseurs mais aussi par leurs songes car la relation avec le dehors, est pensée dans un rapport dialectique entre Maison et Univers .

« Le texte de Bachelard parle du temps, de l’espace, du mouvement perpétuel, comme il parle de l’intimité, de nos vie dans nos espaces et dans la nature » souligne Carolyn Carlson dont l’art privilégie le mouvement comme véhicule du sens. Pour franchir la frontière et partir en union avec le cosmos, Carolyn Carlson a recours au langage poétique comme mode de transmission d’un état présent qui se transforme. La structure de la pièce présente un équilibre remarquable entre le temps intime où se mêle indistinctement passé présent et avenir et le temps absolu. Le facteur humain se réduit parfois à un élément théâtral. Au fil des tableaux, les imaginaires se libèrent. Les différents espaces signifiés s’effacent en laissant surgir de nouvelles traces. La musique de René Aubry renforce l’invitation à la rêverie. Scéniquement la pièce est très ancrée dans une démarche qui part de l’expérience intérieure et matérielle en explorant symboliquement les moindres recoins de nos habitations. Elle s’échappe aussi dehors pour aller vers un ailleurs et revenir, enrichie par nos découvertes.

JMDH

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Serge Avédikian : J’ai laissé Paradjanov entrer en moi

36398-le-scandale-paradjanov-_-zootrope-films-_2_Serge Avedejian, le réalisateur du « Scandale Paradjanov »  passe devant et derrière la caméra pour évoquer la vie mouvementée du génial auteur de films cultes dont  «  Les chevaux de feu  » Rencontre au Cinémas Diagonal.

Serge Avédikian, Palme d’Or à Cannes en 2010 pour son court métrage Chienne d’histoire, signe et interprète une fiction biographique émouvante autour de l’excentrique cinéaste et plasticien Sergueï Paradjanov actuellement sur les écrans : Le scandale Paradjanov.

L’histoire de votre premier long métrage semble aussi cocasse que le personnage dont il traite ?

Oui, au départ j’étais invité à interpréter Paradjanov pour un documentaire ukrainien. Et puis les choses ont rapidement évolué. A Kiev, lorsque la production a appris le lien de proximité que j’avais avec l’artiste, on m’a donné carte blanche et confié la réalisation. A partir de là, je suis parti sur l’idée d’une fiction en complétant le travail de financement avec des fonds arméniens et français, avec Arte. A la fin, l’Ukraine a voulu récupérer le film. Elle s’est un peu comportée avec moi comme si j’étais Paradjanov mais j’ai réussi à faire la post production en France. Il faut préciser que tout cela s’est produit juste avant le coup d’Etat. Faire ce film en Ukraine aujourd’hui serait impossible. Il n’y a plus un sou pour le cinéma.

Votre film est empreint d’une profondeur singulière. Quels étaient vos partis pris de réalisation ?

Sergueï était un ami et un maître spirituel pour moi en matière de cinéma. C’était aussi un bon vivant, un type délirant, nous partagions beaucoup de choses sans avoir besoin d’en débattre. C’était le genre de personne qui joue le tout pour le tout. J’ai réalisé que mon propre parcours croise le sien à certains endroits. En 1990 alors qu’il était hospitalisé à Paris, une de ses dernières demandes a été que je lui ramène une photo de Pasolini pour qu’il l’accroche au-dessus de son lit. Je ne voulais pas jouer à être le réalisateur ou tenter de reproduire l’oeuvre de Paradjanov, cela aurait été voué à l’échec. Je voulais être Paradjanov. Alors que je tournais à proximité de la maison où il a vécu, un vieil homme m’a apostrophé dans la rue en ces termes : « Tu as bien fait de revenir Sergueï. » Là, je me suis dit que je tenais le bon bout et en même temps j’étais transi d’effroi face à la responsabilité qui m’incombait.

Votre interprétation laisse en effet pantois…

La vraisemblance est davantage due au mimétisme qu’au fait de ressembler au personnage. Durant le tournage et plusieurs mois après, j’ai ressenti une forte empathie pour le personnage. Comme je ne voulais pas jouer à être Paradjanov, je l’ai laissé venir. Je sentais son odeur…

Ce dépassement relève d’une relation quasi amoureuse…

Oui certainement, et spirituelle, il fallait que j’aime cette personne pour la laisser exister en moi. D’ailleurs, on n’en ressort pas indemne parce que cela se joue au-delà du moi. Il a agité beaucoup de choses de l’intérieur. Après la post production il m’a fallu plusieurs mois pour revenir à moi-même. J’étais exclusif, extrêmement égocentré. Je me suis efforcé par exemple de ne plus porter de barbe. Les acteurs qui rencontrent des rôles qui les dépassent gardent à jamais des traces en eux. Il faut parvenir à ce que cela ne soit pas trop encombrant.

Paradjanov incarne l’archétype du créateur et de la liberté d’expression artistique, ce qui résonne avec la sombre actualité que nous connaissons…

Sa trajectoire promise à une reconnaissance internationale fut stoppée par la police ukrainienne. On voit dans quelles conditions dans le film qui retrace les trente dernières années de sa vie. Les cinq ans de prison suivis d’une longue période d’assignation à résidence le laissent désoeuvré. L’artiste ne n’inscrit pas en dehors du champ social. Pour Paradjanov, le cinéma doit repousser les cadres en mettant en avant l’excellence de son langage. Il ne s’agit pas simplement de collecter un signifiant mais aussi de trouver une forme. Cette exigence avec lui-même est ressentie. Elle  fait sa force. C’est un personnage, trouble fête qui s’attache à distinguer cinéma et littérature et qui affirme sa liberté dans son art et dans sa vie, y compris sexuelle.

Les films de Paradjanov regorgent de poésie et d’allégories. Affirmait-il une volonté politique ?

En pratique, son anticonformisme revêt une portée politique indirecte très forte qui rend Paradjanov contagieux aux yeux des autorités. Il est difficile d’expliquer toutes les allégories politiques. C’est intuitif. Nous sommes tous porteurs d’identités multiples. Il transmettait ce qu’on doit donner quand on est fait pour donner…

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : La Marseilllaise 15/01/2015

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L’autruche vient de se faire enculer

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Par Virginie Lou-Nony *

Que chacun d’entre nous ait vécu les attentats du 7 janvier comme un coup de poing dans la gueule, c’est une évidence pour tous, lecteurs de Charlie ou pas, ou comme moi ex-lecteurs gourmands et assidus devenus abstinents à la fin des années 90 pour des raisons qu’Olivier Cyran explique parfaitement ici. Que la société entière manifeste son rejet viscéral de la violence armée contre l’imprescriptible liberté de pensée, rien de plus rassurant.

Ce qui est moins compréhensible, c’est qu’on soit surpris par un événement de cette nature.

On a diagnostiqué depuis quarante ans le « problème des banlieues ». Depuis quarante ans on sait que se combinent, dans ces lieux de relégation à l’intérieur du territoire, des problèmes d’urbanisme, de transport, d’aménagement, des phénomènes de ghettoïsation et un chômage massif. Des sociologues, des journalistes ont enquêté, écrit des bouquins, des rapports sur l’exil intérieur, le sentiment d’exclusion des enfants de ces immigrés qu’on est allé chercher au fond de leurs campagnes algériennes pour les mettre à la chaîne et les laisser sur le carreau quand le capitalisme financier a démantelé la production industrielle en Europe. On a écrit des rapports sur les problèmes de langue, d’apprentissage et par conséquent de repères dans la vie collective générés par ces conditions de vie.

Quelles réponses ont apportées les fiers cerveaux qui nous gouvernent à tant de précautionneuses analyses ? Ils ont renforcé l’exclusion – on ne parle des banlieues que quand on y brûle des bagnoles, et aussitôt on remet le couvercle sur la question –, et laissé à l’extrême droite le discours sur ces difficultés, discours évidemment réducteur, ethnique, raciste, et beaucoup plus apte à pénétrer une cervelle formatée par TF1 qu’une analyse sociologique, surtout si, en plus de la brutalité sans nuance du propos, on se pare des plumes de « la lutte contre la pensée unique ».

Depuis le milieu des années quatre-vingt, je vais régulièrement dans les banlieues pour faire écrire en atelier des jeunes gens de 15 à 20 ans. Je passe sur la somme de souffrance endurée par ces êtres qui, malgré leur jeunesse, n’ont pas l’avenir devant eux, sur la honte qu’ils portent – honte d’être le basané de service qui va se faire contrôler 4 fois par jour, qui habite là, dans cette banlieue éloignée de tout, mal entretenue, décrépite – « Les immeubles de ma ville sont malades » écrivait joliment une jeune trappiste. Je passe aussi sur la difficulté de vivre entre deux langues – même si la plupart des jeunes se débrouillent avec maestria du problème.

On ne peut pas en dire autant de la question – cruciale pour tout être humain – de l’identité. Ils sont français pour la plupart, nés en France. Mais aux yeux des autorités, représentées pour eux par la police, ils sont « de type maghrébin », « immigrés de la deuxième génération » (en dépit de son imbécillité, la formule fait florès) – sans parler de l’insulte « racaille », servie par un nanti né avec une cuillère en argent dans la bouche, qui au sommet de l’État s’est employé à siphonner les fonds publics mais court toujours, libre lui, tandis que les petits vendeurs de shit qui n’ont que cette activité pour donner de l’argent à la famille se font coffrer par un tribunal poussant en choeur des hurlements d’orfraie.

En conclusion, il est clair pour eux qu’ils sont Français mais en réalité ne sont pas Français. Ils ne sont pas Algériens non plus, ni Marocains ni Comoriens – la plupart n’ont jamais vu la terre de leurs parents, et ils n’en parlent qu’avec difficulté la langue.

Ni de là-bas, ni d’ici, qui sont-ils ?

On leur souffle : musulman.

Musulman ? Ça, c’est chouette ! Plus de problème de frontière ! Non seulement il y a des musulmans dans tous les pays du monde mais cette identité-là leur ôte du pied l’épine qui les empêche de marcher depuis leurs premiers pas. Une identité transfrontalière, planétaire, comment refuser cette aubaine ? Il suffit d’un foulard, d’une prière hebdomadaire à la mosquée, et hop ! le tour est joué.

Sauf que l’autruche se change en aigle et pousse des hurlements comme les dignités offensées des tribunaux, Comment ! Le voile ! Signe de soumission de la femme ! Interdit ! Des mosquées ? Hors de question ! Laïcité !

Bon, d’accord, il y a des croix sur toutes les collines, sur toutes les places de village, et pour moi qui ne suis pas de culture chrétienne mais athée, d’une tradition bien plus ancienne que la chrétienté et pas moins européenne, cette exhibition constante de la morbidité catho me donne des boutons, passons. La croix, d’accord, le foulard, pas d’accord. Les femmes françaises ne portent pas de foulard, elles sont les égales des hommes, la preuve il n’y a jamais eu en deux siècles et demi de République une présidente à la tête de l’État, le milieu politique est le plus atrocement sexiste qui soit, 10% de femmes sont ou ont été victimes de violences conjugales, sans parler du harcèlement sexuel au boulot, etc., passons, passons pudiquement, la femme française est l’égale de l’homme et tu vas me faire le plaisir de retirer ce torchon de tes cheveux.

Pendant ce temps, à la mosquée qu’on a refusé de construire et qui se planque dans un garage, d’autres qui ne sont pas des enfants de chœur ouvrent à ces jeunes sans avenir un avenir glorieux : mourir.

Mourir pour le Prophète ! Ça c’est une idée.

Le Midi Libre, haut lieu de la pensée contemporaine, se demandait récemment pourquoi, de Lunel, six jeunes gens sont partis faire le djihad en Syrie et y ont trouvé la mort. Lunel, bourgade de 25 000 habitants dans l’Hérault, maire classé « divers droite ». Rien à signaler, semble-t-il. Sauf qu’on ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi ces jeunes Français, au lieu de rêver aux filles ou aux garçons comme les garçons de leur âge, et à une vie tranquille au soleil de l’Hérault, ont préféré courir là-bas à une mort certaine. Cette question mériterait une enquête, et pas seulement une enquête de police évidemment. Le Figaro préfère à l’enquête l’émotion : « Lunel, traumatisée par le djihad ».

On s’étrangle.

La thèse implicite ? Lunel les aimait bien, ces enfants un peu basanés et assez malpolis. Seulement voilà, un méchant barbu à la mosquée les a abusés et envoyés à la mort. On fait l’impasse au passage sur tout le reste ci-dessus évoqué, sur l’interminable conflit israélo-palestinien jamais réglé pour cause de complaisance à l’extrême droite israélienne (leurs barbus à eux sont supportables, on ne sait pas pourquoi), sur la guerre en Irak et ses conséquences, l’implication contestable et contestée de la France « un pays de liberté, pluraliste, laïc », dixit Le Monde, dans cette non moins interminable guerre initiée par Bush et la droite américaine.

Je ne compte pas sur les aigles qui nous gouvernent pour apporter des réponses un peu moins sottes à la complexe question des banlieues, d’autant qu’après avoir laissé le champ libre à l’extrême droite elle a raflé la mise. Ils sont de toute façon trop préoccupés par la conservation de leurs prébendes pour oser une politique audacieuse (il faut voir avec quel aplomb ce Valls, hier pourfendeur des Roms pour vice originel, appelle aujourd’hui à l’unité nationale ! Comment ce Hollande droit dans ses bottes malgré sa trahison et l’échec magistral de sa politique tire les marrons du feu, « Paris, capitale du monde » !).

Je rêve qu’un peu de compréhension supplante l’amalgame, qu’un vrai désir de savoir prenne le relai de l’émotion, nous aide à faire notre deuil de ces grandes figures de notre culture disparues, à faire notre deuil aussi des morts anonymes, inconnus, des êtres humains qui ont eu la malchance de se trouver sur le passage de brutes fanatisées.

Je rêve en somme que cette politique qu’on prête à l’autruche – une légende, d’ailleurs – de se mettre la tête dans le sable en découvrant ses arrières, cesse d’être une norme gouvernementale : car le problème des banlieues n’est qu’une facette de cet autisme. Piketty en dit autant des choix économiques qui ne concernent pas, eux, 5 millions d’habitants des « quartiers » mais 65 millions de Français et 742,5 millions d’Européens. Et les millions de citoyens qui s’insurgeaient contre le ralliement des gouvernants de leur pays aux choix stratégiques de l’OTAN et n’ont pas plus été entendus ne se réjouissent évidemment pas d’avoir eu raison : quand la République fait l’autruche, c’est le sang des citoyens qui coule.

* Virginie Lou-Nony est Ecrivain, initiatrice d’ateliers d’écriture, présidente de l’association L’Ermitage à Bédarieux

Source :  Blog Médiapart 11 janvier 2015

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Aurel : « L’humour dérange »

Le dessinateur Aurel livre ses sentiments après l’attentat et raconte son histoire personnelle avec Charlie Hebdo.

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Lendemain de l’attentat, encore la sidération… J’ai fait un dessin hier soir disant qu’on ne pouvait pas pleurer, parce que les larmes sur un dessin, ça fait baver l’encre… J’ai dessiné ça sur un coin de bureau… Je pensais surtout aux infos qui tombaient sans arrêt, aux rassemblements qui se préparaient… Ce dessin n’était qu’une première idée. Mais, c’est vrai, les larmes ont du mal à sortir. Elles sont comme glacées. Il faut pourtant continuer à dessiner… C’est normal qu’on sollicite les dessinateurs parce qu’ils ont payé un lourd tribut dans cet assassinat du 7 janvier contre Charlie Hebdo. Cela étant, ils ne sont pas seuls à être morts. C’est tout un journal que leurs assassins voulaient tuer. C’est à la liberté de la presse qu’ils s’en sont pris. C’est pourquoi les rassemblements me paraissent plus forts que nos dessins. On dessine pour rendre hommage à nos copains, mais on n’est pas plus habilités que d’autres à défendre la parole citoyenne. Cela concerne tout le monde.

Les caricaturistes sont-ils plus une cible que les autres ? Peut-être. Parce qu’on se moque. Et les gens n’aiment pas qu’on se moque. On fait de l’humour. Or, l’humour dérange. Et pas seulement le radicalisme religieux ! Je n’arrive pas à me sortir de la tête plusieurs situations où l’humour a été mal compris. La société a changé. Dans un avant que je n’ai pas connu, l’humour avait plus de place me semble-t-il. L’avènement d’Internet a dû changer beaucoup de choses, y compris pour des abrutis qui y ont trouvé à la fois un exutoire et une caisse de résonance. Ça a donné des ailes à des gens raidis contre l’humour. On les entendait moins auparavant.

Je n’ai jamais travaillé à Charlie Hebdo. J’aurais bien aimé quand j’ai commencé ! J’en étais grand lecteur au lycée. Pour moi, seul Charlie existait. C’était aussi l’endroit où il y avait le plus de dessinateurs qui travaillaient. C’est Tignous qui m’a mis le pied à l’étrier. Quand j’avais 18-19 ans, à Montpellier, j’allais montrer mes dessins aux dessinateurs de Charlie que je croisais sur des festivals. À chaque fois, ils me disaient : « Va voir Tignous, il est de bon conseil. » Je l’ai rencontré en 2001, quand Charlie a fait la tournée des grandes villes dans le cadre de la campagne municipale, il était venu à Montpellier présenter leur supplément. Il m’a dit : « Tes dessins n’ont pas le niveau d’être publiés en presse nationale, essaie d’abord en presse locale. Ils peuvent avoir besoin de quelqu’un sur place. » Comme il était justement en train de discuter avec des gens de la Marseillaise, il leur a demandé s’ils n’avaient pas besoin d’un dessinateur.

Quelques jours après, j’allais à la Marseillaise. Et c’est comme ça que j’ai publié mes premiers dessins, grâce à Tignous. Après, nos liens sont restés très forts : je lui montrais mes dessins, il m’envoyait balader parce qu’il ne les trouvait pas très bons. Mais comme je revenais à la charge et que je n’étais pas dépité par ses critiques, il s’est dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. Il m’a encouragé. J’ai commencé à venir à Charlie, à Paris, aux réunions de bouclage, pour faire mes dessins avec les autres. Aucun n’est jamais paru, pas encore assez bons, en tout cas pour Philippe Val, qui avait alors le final cut… Par la suite, mon chemin s’est éloigné de Charlie. Sans doute, notamment, parce que j’ai commencé à publier ailleurs. Petit à petit, le temps passant, je me suis rendu compte que je n’était pas toujours d’accord avec certaines de leurs approches. Je suis plutôt de l’école « pas de côté » que « coup de poing ». Mais il en faut pour donner dans le coup de poing !

Et puis en 2008, dans le conflit Charlie-Siné, j’ai soutenu Siné. Auparavant, dans l’affaire des caricatures, j’ai soutenu leur publication dans Charlie. Pour moi, les seules limites en dessin sont celles fixées par la loi, quoi que l’on pense des dessins incriminés : pas de diffamation, pas de racisme, pas d’atteintes à la vie privée… C’est la référence commune, celle qui permet le vivre-ensemble. Dans l’affaire des caricatures, la justice a tranché.

On peut trouver que des dessins de Charlie ne sont pas drôles ou qu’ils n’apportent rien, cela fait partie du débat démocratique. Tant que l’on reste dans les limites de la loi, chacun dessine en fonction de ses convictions. Si certains veulent interdire le blasphème, qu’ils déposent une loi, on en discutera.

En tuant les dessinateurs de Charlie, leurs assassins ont voulu tuer un symbole. Mais je ne vais pas vêtir plus qu’avant ma cape de défenseur de la liberté d’expression. C’est le rôle de tout un chacun !

Source ; Politis 11 janvier 2015

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