Très chère « neutralité du Net »

guerre-de-linfo1En  dépit des milliards et des milliards qu’il génère aujourd’hui, Internet n’a pas renié ses principes. Il est en effet régi par la règle sacro-sainte de « la neutralité du Net« , une façon « geek » de dire que tous les contenus sont égaux : qu’une page web s’affichera sur votre ordinateur à la même vitesse, qu’elle ait été créée par la plus grande entreprise du monde ou par un passionné dans sa chambre à coucher.

Or les négociations actuelles entre Google et l’opérateur Verizon [l’une des premières compagnies américaines de télécoms] pourraient mettre ce principe en péril. Si l’on permet aux entreprises de payer pour faire parvenir leur contenu plus rapidement aux internautes, le réseau risque de passer très rapidement sous la domination des grandes entreprises. Si, par exemple, Google rémunère des fournisseurs d’accès à Internet pour acheminer les contenus de YouTube plus rapidement que ceux de tous les autre sites de vidéos, les gens ne tarderont pas à se détourner de ces sites. C’est l’occasion rêvée pour les plus gros fournisseurs de contenus sur Internet d’assommer les petits.

C’est bien beau de défendre généreusement la neutralité du Net, mais il ne faut pas oublier que ce principe constitue aussi un obstacle pour résoudre certains problèmes pratiques qui se posent sur le réseau. En Grande-Bretagne par exemple, le gouvernement s’est engagé à ce que tous les Britanniques aient accès à l’Internet à haut débit d’ici à la fin de l’actuelle législature. Il n’a toutefois pas l’intention d’assumer les coûts liés à l’augmentation de la capacité de réseau, même dans les zones où il n’est pas rentable pour le secteur privé d’investir dans le déploiement du haut débit.

Bien que les fournisseurs d’accès investissent dans leurs réseaux contraints et forcés, le principe de neutralité du Net les empêche de facturer à leurs utilisateurs la distribution de contenus. Ainsi, alors que le service iPlayer de la BBC [le site de rediffusion des programmes de l’audiovisuel public britannique], aussi fantastique soit-il, consomme une grosse capacité de réseau dans le pays, la BBC ne contribue en rien à financer l’amélioration et le renforcement du réseau. Quand l’opérateur de télécoms BT a tenté de suggérer l’an dernier qu’elle devrait le faire, il s’est fait copieusement rabrouer.

Ces questions n’ont pas de réponses simples. La neutralité du Net est un principe démocratique et favorise la concurrence, mais elle risque aussi de compromettre l’essor d’Internet dans les années à venir. Elle risque, à tout le moins, de faire grimper les coûts pour le consommateur : si l’on empêche les fournisseurs d’accès de faire payer les distributeurs de contenus, il y a fort à parier qu’ils répercuteront les coûts sur les destinataires finaux.

Google, pour sa part, a réaffirmé son attachement à un « Internet ouvert« . Rien ne permet de douter de cet attachement, mais on peut supposer qu’à moins que l’on trouve des  mécanismes permettant de financer les coûts de maintenance et d’amélioration du réseau, les internautes risquent de se retrouver devant un Internet fermé pour raisons techniques.

David Prosser (The Independent)

Voir aussi : Rubrique Internet, L’UMP achète Bettencourt auprès de Google,   Rubrique Médias, L’ère des robots journalistes,

La lecture en tête dans la vallée de l’Orb

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La quatorzième édition des Lectures vagabondes s’est achevée hier par un repas convivial au château de Colombière dans le Haut Languedoc. Cette dernière soirée a fait la part belle aux jeunes talents littéraires. Pleine de fraîcheur, l’auteur photographe Alizé Meurisse, nominée pour le prix Flore pour son premier roman Pâle sang bleu, y a évoqué son dernier livre Roman à Clefs paru au début de l’année. Tout aussi libre, NatYot a ouvert le registre poétique de son recueil EroTIK MeNtaL FoOD, mots nus et crus dits en musique.

Au terme de six jours de festival où se sont succédé les écrivains, Justine Niogret, Lilian Bathelot, Vincent Wackenheil, Nicolas Ancion, Eric Pessan et Nahal Tajadod, auteurs de Incident de Personne et de Debout sur la terre – romans sur lesquels nous reviendrons prochainement – la diversité de la palette littéraire proposée, s’inscrit comme une partie identitaire du festival.

Autre caractéristique, le vagabondage qui conduit l’esprit des spectateurs participants d’un lieu à l’autre. Dans l’écrin verdoyant de la vallée de l’Orb, on s’étonne de site en site. Derrière une chapelle perchée dans la montagne, au bord d’une rivière, ou dans la cour d’un château, les rencontres se produisent là où on ne les attend pas. Et la fidélité du public ne fait pas défaut. Entre soixante et cent personnes tous les soirs se retrouvent dans des lieux perchés hautement improbables. « C’est plus fréquenté que dans les rencontres organisées par les librairies parisiennes, constate une nouvelle adepte de la capitale, en cure thermale à Lamalou-les-Bains. J’ai découvert le festival cette année. Je n’en reviens pas, mais je reviendrais », lâche la dame ravie. Il y a aussi le noyau des habitués membres de l’association, car les rencontres avec les auteurs ne se limitent pas au festival d’été. Elles ont lieu toute l’année ce qui renforce les liens. « Je suis les rendez-vous pour la convivialité et pour aiguiller mes choix de lecture. C’est bien de voir et d’entendre parler un auteur ici ; rien à voir avec la télé. Et puis le choix des invités fait par l’association opère un premier tri « , explique un quinquagénaire enthousiaste.

Après les rencontres, l’échange se poursuit autour d’un verre et souvent autour d’une bonne table. Mais l’ingrédient principal demeure le lecteur.

 

L’association Lectures Vagabondes promène la littérature dans l’arrière-pays

 « J’ai hérité d’une Rolls, confie la nouvelle présidente de l’association Lectures Vagabondes, Edith Noublanche. Avec 130 adhérents, et un public beaucoup plus large, notre association a pour objet la diffusion de la littérature française ou étrangère. Elle organise des rencontres avec des auteurs tout au long de l’année avec des temps forts, comme le festival d’été ou les rencontres poétiques en juin. »

Au rythme de deux rendez-vous mensuels, l’association s’est constituée un vrai public de lecteurs. Elle fonctionne avec un comité de lecture qui fait le tri sur le critère de la qualité d’écriture. Depuis sa fondation par Jean-Claude Mancione, elle a reçu plus de 600 écrivains dans la vallée de l’Orb. « En 1996 nous n’étions pas nombreux à proposer un festival littéraire en août, se souvient Jean-Claude Mancione. Nous voulions ouvrir la vallée à la littérature. Nous avons commencé par faire connaître les auteurs de la région. L’exigence est venue avec le temps, puis l’idée que nous pouvions être un marchepied pour de jeunes auteurs talentueux méconnus et avec elle, la volonté de s’ouvrir à la littérature du monde.« 

Les auteurs accueillis par l’association apprécient autant le cadre naturel que l’esprit du projet qui les confronte au questionnement des lecteurs. En ce sens, il s’agit d’une vraie rencontre, loin des mondanités urbaines qui font l’ordinaire de la promotion littéraire. « La dimension itinérante des rencontres se fait en fonction des volontés. Elle offre une singularité, indique Edith Noublanche. On est hors les murs en conservant une vraie exigence littéraire. Notre volonté est de concerner tous les publics et notamment d’aller vers un rajeunissement. Si on veut que la littérature se promène, il faut songer à la sortir des maisons de retraite. »

Le propos ne s’apparente pas à l’idéologie du jeunisme mais à celui de l’ouverture. L’association intervient en effet dans différents centres hospitaliers y compris auprès de personnes atteintes d’une déficience mentale. Au fil du temps, Lectures Vagabondes a échafaudé un réseau partenarial. Elle a noué une relation avec la Maison de Heidelberg et travaille régulièrement avec la Librairie des Sources à Bédarieux. « Nous entretenons des relations privilégiées avec certains éditeurs comme Métailié qui nous contactent lorsqu’ils font venir des auteurs étrangers.« 

Coté budget, l’association ne roule pas sur l’or. Elle est modestement soutenue par les collectivités territoriales, mais ne semble pas préoccupée outre mesure par l’incertitude qui plane sur les budgets culturels 2011. « Il ne faut pas se laisser démotiver par le financement institutionnel mais plutôt s’interroger sur les moyens de notre indépendance, soutien Edith Noublanche. Qui précise que les auteurs invités sont rémunérés en fonction de la charte des auteurs !

Jean-Marie Dinh

Berlusconi passe l’épreuve de force

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Le Parlement italien a rejeté mercredi une motion de censure de l’opposition à l’encontre du secrétaire d’Etat à la Justice soupçonné de corruption, Giacomo Caliendo. Malgré la pression accrue sur Silvio Berlusconi et son gouvernement, la presse juge improbable la tenue d’élections anticipées.

The Irish Times – Irlande

Une longévité atypique

Avec l’échec de la motion de censure initiée par l’opposition au Parlement italien contre le secrétaire d’Etat controversé Giacomo Caliendo, le Premier ministre Silvio Berlusconi a de nouveau conjuré une défaite, écrit le quotidien The Irish Times : « Silvio Berlusconi a peut-être survécu à la motion de censure d’hier au Parlement italien, mais les turpitudes d’un Premier ministre en difficultés et infiniment résistant sont loin d’être terminées. La perte la semaine dernière de la majorité absolue du gouvernement consécutive au divorce entre Berlusconi et son ancien allié et président du Parlement Gianfranco Fini, ainsi que l’émergence mardi d’un nouveau scandale de meurs impliquant un ménage à quatre, renforcent la réputation de comedia dell’arte de la politique italienne. … Mais Berlusconi, menacé d’élections anticipées en cas de réussite de la motion, a démontré une longévité politique des plus atypiques pour son pays. … En réalité, les adversaires de Berlusconi ne sont pas plus enthousiastes que lui à l’idée de nouvelles élections organisées maintenant. » (05.08.2010)

Delo – Slovénie

Les choses se compliquent pour le Premier ministre italien

Malgré le rejet de la motion de censure déposée à l’encontre du secrétaire d’Etat à la Justice Giacomo Caliendo, l’étau se resserre sur le Premier ministre italien Silvio Berlusconi : « Si Berlusconi ne parvient pas à débaucher une kyrielle de députés de l’autre camp d’ici l’automne, il pourra chuter au moindre vote d’importance. Il n’osera probablement plus reposer la question de la confiance, car cela signifierait sa fin. 36 votes de confiance ont été menés en deux ans afin que Berlusconi puisse contourner les débats de l’opposition. Et il n’y a pas si longtemps de ça, le Cavaliere pouvait encore se targuer d’un soutien des deux tiers de ses citoyens. » (05.08.2010)

Corriere della Sera – Italie

Le gouvernement doit inclure tout le monde

Même après l’échec de la motion de censure contre le secrétaire d’Etat à la Justice Giacomo Caliendo, il n’y aura probablement pas d’élections anticipées, écrit le quotidien libéral-conservateur Corriere della Sera, aucun des partis n’ayant vraiment intérêt à la tenue d’un scrutin : « Après Berlusconi et sans lui, il ne restera … plus de réelle distinction, plus d’appartenance liée au passé, plus d’identité politique solide, plus de réel lien aux référents sociaux. Aujourd’hui, sans Berlusconi, il n’y a plus de partis en Italie, il n’y a plus rien. Il y seulement un grand cloaque parlementaire. C’est pourquoi le seul gouvernement auquel on peut penser, c’est celui qui comme aujourd’hui inclut tout le monde ou presque. La société italienne retrouve alors l’une de ses caractéristiques originales des temps normaux : la propension à établir un système parlementaire dans lequel la tendance à l’amalgame est bien plus forte que la tendance à la division pour des partis nettement opposés. » (05.08.2010)

Voir aussi : Rubrique Italie l’Italie lève l’îmmunité de Berlusconi,

Jean Joubert libre enfance

jean-joubertC’est un poète et un romancier discret dont l’exigence habite les paroles. Il combat pour une poésie ouverte, limpide et maîtrisée dans sa forme qui restitue l’émotion pleine. Avec une certaine prédilection pour exprimer la lumière de l’enfance et sa perte : Portrait.

La voix du grand poète Jean Joubert s’est éveillée à Châlette-sur-loing, près de Montargis en 1928. A vingt ans, il quitte son Guâtinais natal pour s’installer en Languedoc. Il réside aujourd’hui dans un village de l’arrière pays au Nord de Montpellier. On croise son élégance discrète dans certaines rencontres littéraires.  » C’est quelqu’un de très simple dans sa façon d’être, confie son amie de longue date, Annie Estève, qui assure la direction artistique de La Maison de la Poésie dans la région. « Jean Joubert a une profonde nostalgie de l’enfance que l’on retrouve dans sa façon d’être. Dans cette capacité de pouvoir espérer, de jouer, de regarder. Il aime transmettre à la jeunesse et il le fait avec une extrême bienveillance. C’est un homme lumineux et aussi très secret. Il ne fait pas partager ses chagrins, ses soucis. Cela il préfère le taire.

Fils unique d’une famille modeste. Jean Joubert grandit dans un univers d’agriculteurs et d’ouvriers.  » Je considère avoir eu une enfance heureuse. Ce qui est une vision paradoxale car j’ai connu la guerre à la fin de mon enfance. J’ai grandi dans un monde à la fois rural et urbain. » Cette juxtaposition d’univers semble avoir traversé le parcours de l’écrivain. « A Châlette, il y avait encore des troupeaux, et de l’autre côté de la rivière une zone industrielle, avec des usines comme St Gobain et d’autres. »

Son père travaillait dans l’usine anglaise de pneus Huchitson. « J’ai visité son lieu de travail pour la première fois en 1936. Il m’a fait entrer dans l’usine qui était alors occupée par les grévistes. Je me souviens de la visite des ateliers. J’ai découvert les conditions de travail très dures des ouvriers.? »

Faut-il voir là l’origine de son ancrage à gauche? Sans doute, mais l’influence de son oncle Georges, anarchiste pacifiste et sabotier de son métier n’y est pas non plus étrangère. « C’est à lui que je dois mon goût pour la littérature. J’ai reçu de son héritage les œuvres complètes de Zola que j’ai conservées. C’était un homme très convaincu qui avait toujours un livre dans les mains quand ce n’était pas un sabot. Il était marié à une institutrice qui refusait de faire chanter la Marseillaise à ses élèves. Toute ma famille se tenait loin de l’église. Un jour le curé du village a dit : Les Joubert, c’est une famille perdue. Cette formule m’est restée.  »

De l’enfance reste aussi la nature. La grande forêt de Montargis que lui fait découvrir son père.  » Papa m’a aussi initié au jardinage. J’ai toujours eu un jardin dont je me suis occupé. Sauf cette année. Ce qui n’est pas très bon signe. J’ai trop de chose à faire. » Jean Joubert ne s’attarde guère sur sa mère si ce n’est pour dire très sobrement : « Je l’ai au fond du cœur « . Dans le très bon numéro que vient de consacrer la revue Souffles* au poète, l’auteur Béatrice Libert remonte le fil. Elle relève quelques mots de Joubert écrits après la mort de sa mère :  » Comme tu m’as porté,/ en rêve je te porte/ vers des sommets de lumière et de neige « . Jean Joubert revient au cœur de son enfance, habité par les personnages et le « paysage d’eaux lentes et de brumes «  dans son beau roman Les Sabots rouges qui vient d’être réédité aux Editions de l’Ecluse.

Après de brillantes études de lettres, Jean Joubert se spécialise en littérature anglo-américaine et se met à l’écriture. Il poursuit parallèlement une carrière d’enseignant dans un lycée de Montpellier puis à l’Université Paul Valéry. En 1954, son premier recueil de poésie Les lignes de la main est couronné par le Prix Artaud de Rodez dont le jury est présidé par un certain Frédéric Jacques Temple. Au début des années 60, l’auteur s’attaque à l’art romanesque puis à la littérature jeunesse.  » Je suis plutôt un poète qui écrit des romans qu’un romancier qui s’adonne à la poésie « , précise-t-il. L’auteur dit son peu de goût pour la poésie hermétique.  » La poésie est un moment de perception, de réjouissance, un rêve communicable. Elle permet d’aller plus loin. Etant poète je considère que je suis à la fois un homme, une femme, un enfant, un adolescent, un vieillard, un oiseau…« 

Jean Joubert appartient à cette génération d’écrivains vrais et entiers. C’est un franc-tireur qui se refuse aux figures de style ou aux courants intellectuels du moment mais ouvre volontiers, comme le définissait Breton, « au poème qui cogne à la vitre ».

Jean-Marie Dinh

* Souffles revue de l’association des écrivains méditerranéens février 2010.

Bibliographie selective

Poésie Roman et Conte de Jean Joubert a découvrir

L’œuvre de Jean Joubert compte une centaine d’œuvres. En 1975, il obtient le Prix Renaudot pour l’Homme de sable.  » Cela ne m’est pas monté à la tête, mais cela m’a fait du bien, » souligne l’auteur. Parmi ses autres romans on retient : La forêt blanche, éditions Grasset 1969. Les Sabots rouges, éditions Grasset 1979 réédité chez l’Ecluse en 2007. Le lézard grec, Grasset, 1984. Mademoiselle Blanche, Grasset, 1990.

Parmi ces œuvres poétiques Cinquante toiles pour un espace blanc, éditions Grasset, 1987. Les vingt-cinq heures du jour, éditions Grasset Anthologie personnelle, éditions Actes Sud, 1997. Etat d’urgence : Poèmes, 1996/2008, Editions Editinter, 2008.

Littérature pour la jeunesse Hibou blanc et souris bleue, l’école des loisirs, 1978, Les enfants de Noé, un roman d’anticipation écologique prix de la Fondation de France du meilleur roman pour la jeunesse, l’école des loisirs, 1988.

Voir aussi : Rubrique Poésie, Quelques prévisions de veillées poétiques, Voix de la Méditerranée le contenu d’une union , L’espace des mots de Pierre Torreilles, Salah Stétié, Rubrique Rencontre Jean Joubert, Bernard Noël, Gabriel Monnet,

De Gauguin aux Nabis : Le renouveau artistique du primitivisme au symbolisme

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Maurice Denis, Adam et Eve, Huile sur toile 1924

 

Le Musée Fleury de Lodève présente jusqu’au 14 novembre une exposition dédiée à l’invention de l’art moderne. De Gauguin aux Nabis offre un riche aperçu de la force et la variété d’expression d’un mouvement de fin de siècle.

L’exposition estivale du Musée de Lodève « De Gauguin aux Nabis » marque une volonté de continuité dans la programmation exigeante du Musée Fleury. Elle a pourtant été montée en un temps record en partenariat avec le Musée-Jardin Maurice Denis de Saint-Germain–en-Laye. Le droit de tout oser, qui tient lieu de sous titre à cette invitation plastique, correspond on ne peut mieux à l’esprit des artistes qui se déploient dans le cadre de ce parcours. On y retrouve les œuvres de Gauguin, Bonnard, Bernard, Denis, Ranson, le cercle s’élargit à Vuillard, Roussel, Rippl-Ronaï, Verkade, Valotton, Lacombe, Maillol, Lautrec et Sérusier.

Dans la dernière décennie du XIXe, après les Impressionnistes, ces jeunes artistes partagent la même volonté de rompre avec l’académisme. Sur un peu plus d’une dizaine d’années, la force et la variété de leur expression sont à l’origine de nouvelles esthétiques et de nouveaux principes picturaux qui ouvrent le champ à un art nouveau. Les Nabis (de l’hébreu Nebiim,  » prophète « ,  » inspiré de Dieu « ) toutes obédiences confondues, s’attachaient à retrouver le caractère sacré de la peinture. Leur travail se caractérisait, entre autres, par l’utilisation de grands aplats de couleurs et la suppression de la perspective.

Maurice Denis le théoricien

L’exposition d’une grande densité rassemble 179 œuvres dont une centaine provient du musée Maurice Denis. L’artiste, dont on apprécie la richesse de l’œuvre à travers un parcours thématique qui part des premières années Nabis au Symbolisme en passant par le Japonisme et les arts décoratifs, est considéré comme une tête pensante du mouvement. Alors que Gambetta a annoncé l’arrivée des « Nouvelles couches », et que les élites bourgeoises de la troisième République n’en finissent plus de trouver des prétextes de rituels commémoratifs, Maurice Denis, le théoricien du mouvement Nabi, joue la rupture avec le cercle magique de la piété que les élites se vouent à elles-mêmes. En 1890, il dénonce :  » Les bons appareils infaillibles de rigoureuses exactitudes, qu’on a voulu fabriquer dans les académies.  »

Gauguin « le barbare » primitiviste

 

Gauguin Idôle à la Perle

Paul Gauguin : L'idole à la Perle, bronze non daté

Gauguin souffre lui aussi de la perte d’intensité du sentiment dans la civilisation européenne. Une civilisation dont il s’échappe à plusieurs reprises à la recherche d’une vie primitive. On connaît son expérimentation picturale à travers la capture des couleurs de l’Océanie. L’expo de Lodève met en lumière la puissance spirituelle du peintre voyageur avec une série de sculptures aux formes frustres mais à la présence intense. On reste en admiration devant l’idole à la perle et sa tête de lion sage. Dans les îles, l’artiste travaille la taille directe sur bois et reprend ses sculptures plus tard en bronze ou en céramique. Dès 1886 Gauguin séjourne régulièrement à Pont Aven, en Bretagne. Il y rencontre Emile Bernard qui a travaillé à Paris avec Lautrec, Van Gogh et Anquetin avec qui il partage l’esprit de rupture, la simplification des formes et des contours. Il aimait être considéré comme un barbare.

Au-delà de Denis et Gauguin, l’exposition du Musée Fleury donne un aperçu de la richesse et de la diversité d’une production éclatée partageant la volonté d’une certaine mise à distance, comme l’exprime la toile de Paul Ranson Regard vers l’avenir où l’on croise le visage effrayé d’une femme à son balcon entre la jungle angoissante des arbres et la ville qui prend l’apparence d’une forteresse.

On mesure de manière diffuse comment l’art se fait vecteur de contestation de la République bourgeoise. C’est une période passionnante, concomitante avec l’apparition de nouvelles forces politiques : anarchisme, socialisme, nationalisme. Une période où peinture et littérature entretiennent un dialogue croisé. La dimension pédagogique de l’exposition explorera cet aspect. Le parcours consacre un espace à la présentation de manuscrits, de livres illustrés et revus anciennes qui témoignent de la correspondance entre les Nabis et Verlaine, Mallarmé, Gide, Jarry ou encore comment ils sont entrés dans l’aventure du théâtre d’avant-garde. Un moment étonnant de l’histoire artistique où la création importait plus que le résultat.

Jean-Marie Dinh

De Gauguin aux Nabis, Musée de Lodève jusqu’au 14 novembre 2010.