Nouvelles révélations sur les liens entre le cimentier français Lafarge et l’Etat islamique en Syrie

5031473_6_77c8_assemblage-de-la-ligne-de-production-de-l-usine_bc53b2e70a76426318ea77c1be5f62d7Peut-on faire des affaires dans un pays en guerre ? L’un des plus grands cimentiers du monde, Lafarge, l’a bel et bien tenté. Le groupe français a quitté la Syrie en septembre 2014, soit trois ans après le début de la guerre civile et l’émergence dans le pays du groupe Etat islamique (EI). Selon des documents et des témoignages recueillis par l’équipe de « L’Œil du 20 heures » de France 2, et dévoilés jeudi 17 novembre, l’entreprise a mis en danger des employés et indirectement financé le groupe jihadiste, en maintenant son usine sur place.

Au siège de Lafarge, à Paris, avait-on connaissance de ces faits ? L’un des directeurs de l’entreprise assure à France 2 que la sécurité des employés a toujours été une priorité, et qu’un audit est en cours. Pour Lafarge, négocier avec un groupe terroriste est exclu, insiste-t-il, alors que l’enquête de « L’Œil du 20 heures » révèle des éléments troublants.

Des employés auraient été kidnappés et échangés contre une rançon

Dès le début du conflit, neuf employés de la cimenterie sont kidnappés. Jacob Waerness, un ancien policier du renseignement norvégien, recruté par Lafarge pour sécuriser l’usine, entre en contact avec les ravisseurs. Il craint que les employés soient exécutés. Au bout de trois semaines de négociations, Lafarge décide de payer pour les libérer, selon l’enquête de France 2 : plus de 200 000 euros en liquide, versés à des milices qui disent appartenir à l’armée syrienne libre.

Les employés, eux, sont inquiets. « Qu’un salarié soit kidnappé, tué ou assassiné, ça n’avait aucun importance. L’entreprise voulait juste produire et que chacun soit à son poste », témoigne l’un d’entre eux.

« Lafarge ne devrait pas prendre cela à la légère »

En 2013, l’EI prend le contrôle des puits de pétrole à proximité de l’usine. Du pétrole nécessaire pour faire tourner la cimenterie. L’entreprise aurait, alors, fait appel à des fournisseurs locaux, eux-mêmes en affaires avec les jihadistes. Dans un email obtenu par France 2, un intermédiaire en lien avec les fournisseurs demande à être payé.

“Il manque encore 33 000 euros. Comprenez que ce fournisseur travaille avec l’armée islamique la plus puissante sur le terrain. Donc Lafarge ne devrait pas prendre cela à la légère », écrit-il.

Le groupe a-t-il acheté des laissez-passer à l’Etat islamique ?

Dernier élément compromettant pour Lafarge, les laissez-passer. Ils sont nécessaires pour circuler sur les routes, contrôlées par le groupe Etat islamique. Des autorisations remises aux conducteurs des camions transportant le ciment de l’usine, selon des documents qui portent le cachet de l’organisation terroriste. On peut y lire : « Au nom d’Allah le miséricordieux, les frères moudjahidines sont priés de laisser passer aux barrages ce véhicule transportant du ciment de l’usine Lafarge, après accord avec l’entreprise pour le commerce de cette matière. »

Lafarge a-t-elle directement ou indirectement payé l’EI pour obtenir ces laissez-passer ? C’est qu’assure un ancien salarié de l’usine : « Oui, la société payait pour que les véhicules puissent circuler. Il payait aussi afin que les employés viennent au travail et rentrent chez eux », déclare-t-il.

Source France 2 17/11/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Politique, Affaires, Lafarge condamné par l’UE, rubrique Syrie, On Line, L’ONG Sherpa porte plainte contre Lafarge pour financement du terrorisme,

Régions Enquête sur la droite au pouvoir

droite_regionsGauche, droite, tous les mêmes ? Le refrain est connu, mais ne résiste guère à l’examen des politiques menées par les nouveaux exécutifs régionaux élus fin 2015. Ils ne siègent certes que depuis à peine un an, mais les mesures prises dans les régions qui ont basculé de gauche à droite montrent déjà des changements significatifs.

Ces exécutifs ont dû faire face à beaucoup de nouveautés. La principale concerne bien sûr les fusions engagées dans la plupart des régions concernées, avec parfois des polémiques qui perdurent comme dans le Grand Est, où certains élus estiment que les anciennes régions ­Champagne-Ardenne et Lorraine sont lésées par rapport à l’Alsace. En Normandie, Hervé Morin a réa­lisé la fusion à marche forcée et 700 fonctionnaires occupent un nouveau poste depuis le 1er septembre. « Tout le monde doit former tout le monde, c’est n’importe quoi, on gâche des compétences », râle Stéphane Godefroy, représentant de la CGT (majoritaire). Hervé Morin assume : « Le service sera dégradé pendant deux ou trois mois. Les gens vont apprendre un nouveau métier, et puis voilà ! »

Les compétences des régions ont aussi été notablement élargies par la loi NOTre (Nouvelle organisation territoriale de la République) en matière de stratégie économique, de formation ou encore de transports entraînant beaucoup d’incertitudes pour les agents régionaux.

Marge de manoeuvre réduite

A la décharge des nouveaux présidents de région, leur marge de manœuvre financière a enfin été réduite du fait de l’Etat : la dotation globale de fonctionnement (DGF) a reculé de 450 millions d’euros en 2016 par rapport à 2015 (– 9,3 %). Les régions passées à droite ont toutes engagé des plans d’austérité. Dans les Hauts-de-France par exemple, Xavier Bertrand n’a pas reconduit la plupart des CDD. Dans ce contexte, « nous aurions été nous aussi contraints de mettre en œuvre une politique d’austérité », reconnaît cependant un membre de l’ancien exécutif régional du Nord-Pas de Calais.

« La gauche vient nous donner des leçons, alors qu’elle soutient un gouvernement qui baisse son soutien aux régions », dénonce Paul Jeanneteau, vice-président en charge du développement économique à la région Pays-de-la-Loire. Les régions toucheront cependant l’an prochain 50 % de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE) au lieu de 25 % actuellement. Manuel Valls leur a également promis en septembre dernier de remplacer, à partir de 2018, la DGF (qui dépend du bon vouloir du gouvernement) par une part de la TVA (dont le montant ne dépend que de l’activité économique). Et dès 2017, un fonds provisoire supplémentaire de 450 millions d’euros sera mis en place par l’Etat pour les aider à financer leurs nouvelles compétences en matière de développement économique.

Une stratégie économique incertaine

Ceci étant posé, qu’ont fait les nouveaux élus ? Beaucoup de com’, tout d’abord. Les nouveaux présidents de région ont pour la plupart une conception très personnalisée de leur rôle. En ­Auvergne-Rhône-Alpes, « Laurent Wauquiez est un peu cowboy. Ça a l’avantage de pouvoir faire bouger les choses rapidement, mais à force de réagir à tout, faire de la communication et aller serrer des mains à chaque inauguration, les dossiers de fond n’avancent pas », explique un membre de sa majorité. Refrain similaire dans les Hauts-de-France, où Xavier Bertrand se comporte comme « le président d’un mini-Etat, tenant un discours très volontariste, y compris sur des dossiers sur lesquels il possède peu de leviers d’action, comme les migrants à Calais », juge un cadre de l’administration régionale.

Le principal rôle qu’ont désormais les régions concerne le pilotage du développement économique. Elles sont en effet les seules collectivités locales habilitées à donner des aides directes aux entreprises. Paca s’y est mise de façon assez volontariste (voir notre article « Paca : tout pour les entreprises »), mais la plupart des autres régions n’en sont encore qu’aux balbutiements dans l’élaboration du schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (SRDEII) qu’elles doivent obligatoirement adopter.

En revanche, la droite a déjà enterré de nombreux « contrats de territoire » qui visaient à faire asseoir les acteurs autour d’une table pour définir les enjeux prioritaires sur un espace donné. « A la place, on va financer un projet à un endroit, un autre, concurrent, juste à côté, et on va saupoudrer des aides entre des structures qui auraient eu intérêt à partager le même projet », regrette Philippe Genty, président du syndicat mixte Rhône Pluriel, qui faisait dialoguer cinq communautés de communes à cheval sur trois départements différents. « Ce n’est pas très visible, mais c’est une perte de savoirs et de ­savoir-faire très dommageable pour les territoires », regrettent d’autres acteurs du développement rural en Auvergne-Rhône-Alpes.

Enfin, l’économie sociale et solidaire (ESS) n’est plus une priorité des nouveaux exécutifs. En Paca par exemple, le service Développement de l’ESS a été remplacé par le service Economie circulaire et de proximité, et les crédits ont reculé de 25 %. « La région n’a pas réduit son soutien financier à notre Chambre, mais a taillé dans les subventions accordées à de nombreuses associations de l’ESS », explique Denis Philippe, président de la Chambre régionale de l’ESS.

Lycées, transports, formation : vers la libéralisation

En matière de lycées, la principale évolution a concerné la ­Normandie, avec un coup de pouce important à l’enseignement privé (voir notre article « Normandie : 45 millions pour l’enseignement privé »). Les autres présidents de région ont surtout rivalisé d’effets d’annonce autour de mesures intenables, telles que la mise en place de portiques de sécurité à l’entrée des lycées en Auvergne-­Rhône-Alpes ou des tests salivaires en Ile-de-France au nom de la lutte contre la drogue. Laurent Wauquiez a aussi décidé d’attribuer 500 euros à tout bachelier de la région obtenant une mention très bien en dehors de tout critère social. Tandis que ­Valérie Pécresse a enterré le Pass contraception, proposé dans les lycées d’Ile-de-France. Un Pass qui ne rencontrait cependant qu’un écho limité. Plus inquiétante pour l’avenir est sans doute l’arrivée d’élus proches de la Manif pour tous au Centre régional d’information et de prévention du sida (Crips).

Les régions, qui gèrent les trains express régionaux (TER), renégocient actuellement leurs conventions avec la SNCF. Peu d’informations ont fuité, hormis en Paca, où Christian Estrosi a annoncé, le 5 octobre dernier, avoir rompu « toute négociation avec la SNCF » et « engagé l’accélération de l’ouverture à la concurrence dès 2019 ». Autrement dit, il veut changer de prestataire, dans une région où le service rendu par la SNCF est certes très dégradé.

Changement important en vue aussi en Normandie, qui pilotera en 2020 les trains Intercités actuellement gérés par l’Etat. Son conseil régional est ainsi le premier à accepter un tel accord : l’Etat promet d’investir 720 millions d’euros pour changer les trains de deux des cinq lignes Intercités normandes. La région, elle, devra éponger les déficits d’exploitation, estimés par la SNCF à 45 millions d’euros (« c’est plutôt 20 millions », estime la région). « Le contribuable normand va payer seul le déficit alors que les usagers sont aussi franciliens ou de la région Centre ! », dénonce Nicolas Mayer-­Rossignol, le leader de l’opposition, qui craint aussi la suppression de certaines liaisons. « Il y a des trains vides, le Caen-Tours par exemple, donc tout cela est à l’étude », admet Hervé Morin.

Enfin, concernant la formation professionnelle, les régions ont passé en mars dernier un accord avec l’Etat pour mettre en œuvre le plan de formation des 500 000 chômeurs décidé par le gouvernement. 17 des 18 régions ont signé : Laurent Wauquiez s’est singularisé en refusant de contracter à ce sujet avec le ministère de l’Emploi. Dans les Hauts-de-France, Xavier Bertrand veut aussi mettre le paquet sur l’apprentissage (voir notre article « Adieu, la solution miracle pour l’emploi »), tandis qu’en Paca, on va « instaurer une règle générale de taux de retour à l’emploi de 70 % pour les organismes de formation financés par la région », alors qu’actuellement la moyenne est de 48 %. Désormais, « en dessous de 70 %, une association n’aura plus de soutien », prévient Christian Estrosi.

Vie associative, culture, société : pas une priorité

L’alternance a surtout fait beaucoup de déçus dans le monde associatif, victime de sévères coupes budgétaires. Pourtant, « beaucoup d’associations ne veulent pas encore élever la voix. Elles restent prudentes pour ne pas se mettre en danger », explique Geneviève Domenach-Chich, responsable de la Cimade Ile-de-France.

Côté culture, les exécutifs de droite n’ont pas renversé la table partout, mais certains festivals ont perdu des subventions, comme le festival LGBT Cinepride à Nantes. D’autres, en revanche, tel le renommé Jazz à Vienne, qui se tient dans une ville tenue par un ami de Laurent Wauquiez, ont vu leur subvention augmenter. En ­Auvergne-Rhône-Alpes, « les critères de hausse ou de baisse sont flous, on aimerait plus de clarté », déclare pudiquement Vincent Bady, délégué de la Plateforme des acteurs du spectacle vivant de la région. « Il y a une volonté de casse sociale », ose Georges Sothier, président de CinéDuchère, un cinéma installé en plein cœur du quartier défavorisé de La Duchère, dans l’ouest lyonnais. « On a perdu 20 000 euros, et j’ai dû passer des heures au téléphone simplement pour obtenir l’information », poursuit-il, insistant sur les activités pédagogiques menées dans ce petit cinéma qui fonctionne ­essentiellement grâce aux bénévoles.

Enfin, le budget consacré à la santé a reculé de 50 % en 2016 par rapport au budget 2015 dans les Hauts-de-France, selon le Ceser. Pour Monique Ryo, vice-présidente, « la région a financé pendant plusieurs années l’installation de nombreux scanners et IRM pour combler le manque d’équipement des hôpitaux. Le manque est maintenant comblé ». En attendant, l’état de santé de la population des Hauts-de-France reste le plus dégradé de ­l’Hexagone.

L’environnement voit rouge

Mais c’est surtout en matière d’environnement que le changement est marquant. Les nouveaux élus en charge de l’agriculture sont quasiment partout des anciens des chambres ou de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (­FNSEA), qui promeuvent plutôt une ­agriculture productiviste. A l’inverse, les réseaux qui défendent l’agriculture biologique, les circuits courts et l’agriculture paysanne ont senti le changement. En Pays-de-la-Loire, la Confédération paysanne (syndicat concurrent de la ­FNSEA) a vu ses subventions baisser de 60 % : « on paie le fait d’être gouvernés par le sérail dominant », dénonce Mathieu ­Courgeau, coporte-parole du syndicat au niveau régional. « On est plus écoutés depuis que la droite est au pouvoir, admet Jean-Marc Lézé, président de la FRSEA Pays de la Loire, mais on défend tous les agriculteurs, conventionnels ou bio. ».

Les coupes budgétaires dont ont été victimes les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) en Paca ou Terre de Liens (qui travaille sur l’accès au foncier pour les nouveaux agriculteurs) en Ile-de-France confirment la tendance. Une orientation d’autant plus inquiétante que depuis 2014, les régions gèrent aussi en bonne partie le deuxième pilier de la PAC, la politique agricole commune, « un pilier un peu plus qualitatif que le premier, qui permet entre autres d’encourager le bio et une agriculture plus durable », regrette Mathieu Courgeau.

Sans surprise, l’environnement est maltraité lui aussi partout, mais notamment en ­Auvergne-Rhône-Alpes : Laurent Wauquiez a fait la part belle aux chasseurs et aux canons à neige (voir notre article « Auvergne-Rhône-Alpes : l’environnement, ça commence à bien faire ! »). Dans les Hauts-de-France, Xavier Bertrand a confié deux postes clés à des chasseurs (présidence de la commission Environnement et conseiller délégué à la biodiversité), et a déclaré que sa région ne mettrait « pas un euro d’argent public » dans un projet d’éoliennes, martelant : « Les ­éoliennes, basta ! »

En Normandie, la région a refusé de renouveler une subvention de 100 000 euros au réseau Grandde, qui conseille les entreprises souhaitant mieux préserver l’environnement. « Dix années de travail partent en fumée. Comme la région attribue aussi les aides européennes, on perd les deux tiers de notre budget : nos cinq salariés seront licenciés au 31 décembre », se désole son président, Jean-Michel Thouvignon. « Nous n’attribuons plus de subventions de fonctionnement aux associations, rétorque Hervé Morin. Il y aura désormais un financement par projet, avec des objectifs chiffrés. Je veux instaurer une culture du résultat ! » Un résumé de la philosophie des nouveaux élus.

(Enquête réalisée avec Marie Beigelman, Marc Chevallier, Franck Seuret, Romain Renier et Jean Saint-Marc.)

Source Altereco : 17/11/2016
Voir aussi : Actualité France, Rubrique Economie, rubrique Politique, Politique économique, rubrique Société,

Les enseignants aux bons soins du patronat

 Johanna Jaeger. — « b/w », 2013 Johanna Jaeger / Schwarz Contemporary, Berlin


Johanna Jaeger. — « b/w », 2013
Johanna Jaeger / Schwarz Contemporary, Berlin

Petits-fours et embrigadement

En septembre dernier, « Le Monde diplomatique » publiait un « Manuel d’économie critique » présentant, de façon pédagogique et accessible, son traitement des programmes de première et terminale en sciences économiques et sociales. Depuis longtemps, d’autres s’y intéressent également. Notamment le patronat, qui ne ménage pas ses efforts pour sensibiliser les enseignants aux vertus de l’entreprise.

 

 « Chers collègues, les inscriptions aux Entretiens Enseignants-Entreprises [EEE] sont ouvertes. »

Ce n’est pas tous les jours que les professeurs de sciences économiques et sociales (SES) et de gestion d’Île-de-France reçoivent une missive de leur hiérarchie. Lorsque, en juin 2016, ils découvrent un courriel de leur inspectrice d’académie, ils n’en retardent pas la lecture.

Les EEE « auront lieu les jeudi 25 et vendredi 26 août 2016 sur le thème “L’Europe dans tous ses États : un impératif de réussite !”. (…) Comme vous le constaterez en consultant le programme, des intervenants très variés participeront aux échanges, qui promettent d’être de haute tenue ».

Aux côtés de M. Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, on entendrait notamment Mme Élisabeth Guigou, présidente socialiste de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, ainsi que MM. Hubert Védrine, ancien ministre socialiste des affaires étrangères et membre du Conseil d’État, Pascal Lamy, ancien commissaire européen au commerce, cinquième directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et Denis Kessler, président-directeur général (PDG) du groupe de réassurance Scor, ancien vice-président du Mouvement des entreprises de France (Medef).

Qui avait pu rassembler un tel aréopage ? Selon le courriel de l’inspectrice, la rencontre avait été « organisée, préparée et animée par une équipe de professeurs de SES, d’histoire-géographie et d’économie-gestion ». En réalité, les EEE ont été créés en 2003 par l’Institut de l’entreprise, un think tank réunissant certaines des plus grandes sociétés françaises, dont le site Internet proclame la mission : « mettre en avant le rôle et l’utilité de l’entreprise dans la vie économique et sociale ». Le courriel de l’inspection précisait néanmoins que cette université d’été s’inscrivait dans le « plan national de formation » que le ministère de l’éducation nationale réserve à ses personnels. Autrement dit, les rencontres seraient en grande partie financées par l’État, qui prendrait en charge les frais d’inscription et de transport (à hauteur de 130 euros) ainsi que l’hébergement en pension complète des participants.

« Slow dating » avec des DRH

L’inspection académique de Versailles avait mis en ligne un diaporama (1) présentant l’événement comme « le rendez-vous d’été pour préparer sa rentrée ». En guise d’illustration, la photographie d’un amphithéâtre bondé — image dont nous allions découvrir qu’elle exagérait quelque peu l’intérêt des enseignants pour ce type de rencontres. Au menu, des intervenants « très enthousiasmants » et un « “slow dating” avec des DRH », c’est-à-dire la possibilité d’échanger avec des directeurs des ressources humaines de grandes sociétés comme on rencontre des partenaires amoureux potentiels lors d’une séance de speed dating — mais en prenant tout son temps. Comment résister ?

Quand, le jour J, nous pénétrons enfin dans l’immense amphithéâtre rouge de l’École polytechnique, c’est la déception : nous sommes à peine trois cents dans cette salle capable d’accueillir mille personnes. La perspective d’un week-end tous frais payés à côtoyer la crème de la crème du patronat français n’a visiblement pas fasciné les enseignants.

Côté invités, en revanche, tout le monde a répondu présent. Outre les têtes d’affiche annoncées, une dizaine de grands dirigeants de sociétés du CAC 40, une demi-douzaine de DRH d’entreprises prestigieuses (Mazars, Veolia, Orange, Sanofi, Capgemini, etc.), ainsi que plusieurs hauts fonctionnaires en poste, dont certains issus de la Commission européenne, également partenaire des EEE. Un seul syndicaliste : M. Yvan Ricordeau, membre du bureau national de la Confédération française démocratique du travail (CFDT).

M. Xavier Huillard, président de l’Institut de l’entreprise et PDG de Vinci, introduit la rencontre. Séduit par le « modèle américain », il se félicite des efforts de la France pour s’en approcher, notamment à travers « le resserrement des liens entre le monde enseignant et l’entreprise », une évolution qui produira « le meilleur pour la France ». À condition que chacun y travaille. Comment ? En défendant le « projet européen ». M. Huillard invite les enseignants à s’engager : « Votre rôle dans cette lutte urgente contre l’euroscepticisme est très important : faire en sorte que ces jeunes générations en attente d’Europe ne finissent pas par basculer dans la désillusion. » Mais les enseignants ne seront pas seuls : « En complément de votre action, l’entreprise a une contribution majeure à apporter pour défendre et illustrer les bienfaits de l’Europe, qui n’est pas seulement un projet économique, mais bel et bien un projet politique, un projet de société. » Lequel ? Il faudra le déduire des mérites de Bruxelles célébrés à la tribune. Ainsi, son intervention auprès de la Grèce aurait, selon le directeur du Trésor à la Commission, M. Benjamin Angel, démontré la capacité de l’Union à la « solidarité » (2).

Les organisateurs invitent alors à la tribune M. Jean-Marc Huart. Comment le « chef du service de l’instruction publique et de l’action pédagogique au ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche » va-t-il réagir aux propos d’un chef d’entreprise qui vient de fixer la feuille de route des enseignants de SES et de gestion ? Sans le moindre accroc. Mieux : le fonctionnaire se félicite du partenariat « quotidien » liant son ministère à l’Institut de l’entreprise.

Prix du manager public de l’année en 1992, M. Huart confie d’abord un « vrai plaisir personnel » à participer à ces journées. Puis il enfile sa casquette officielle : « Je tiens, au nom de la direction de l’éducation nationale, au nom de la ministre, à saluer la solidité de cette collaboration. » Le lien avec l’entreprise, affirme-t-il, « est une priorité du ministère », car « l’école ne peut rien faire sans les entreprises ».

Soucieux de ne pas présenter aux enseignants le seul point de vue des organisations patronales sur l’entreprise, le ministère avait-il cherché à compléter ce discours par le biais d’autres partenariats, avec des syndicats, par exemple ? Pour en savoir plus, nous contactons M. Huart. La question le surprend un peu : « Alors… Par exemple… Alors… On a, avec le monde économique, un certain nombre d’autres partenariats. Par exemple, la Semaine école-entreprise. » Partenariat avec un syndicat ? Non, « avec le Medef ». « On a également un partenariat avec l’Esper, qui représente l’économie sociale et solidaire. » Oui, mais un syndicat ? « On n’a pas de partenariat spécifique avec la CGT [Confédération générale du travail] ou avec la CFDT comme on en a avec le monde patronal, concède le haut fonctionnaire. Mais les syndicats ne sont absolument pas absents. » Comment sont-ils présents ? « À travers la gestion paritaire des organismes de pilotage des branches professionnelles. » Sur un plateau de la balance, un haut fonctionnaire, membre enthousiaste du comité de pilotage des EEE ; sur l’autre, le fonctionnement routinier des structures chargées de la formation professionnelle.

Ce « deux poids, deux mesures » agace depuis longtemps les organisations de salariés. « De notre côté, on a droit à une heure de formation syndicale par mois, nous explique Mme Mathilde Hibert, du syndicat SUD Éducation. Et quand on se plaint de la façon dont l’école fait les yeux doux aux patrons, on s’entend répondre : “Il faut bien préparer les enfants au monde de l’entreprise ! Vous, vous ne créez que des chômeurs”, comme nous l’a répliqué l’ancien directeur de l’académie de Paris, Claude Michelet, il y a deux ans. »

« L’école ne peut rien faire sans les entreprises » ? Les entreprises semblent convaincues de la réciproque. Interventions répétées sur le contenu des programmes, lobbying à l’Assemblée : elles ne ménagent aucun effort pour tenter de séduire le corps enseignant. Problème : celui-ci demeure conscient de sa responsabilité politique et jaloux de son indépendance. Ainsi, l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (Apses) dénonce la transformation du ministère de l’éducation nationale en « relais de la propagande d’un lobby patronal (3)  ». La solution imaginée par l’Institut de l’entreprise ? Redoubler de sollicitude.

Serveurs en livrée, entrecôtes obèses, petits-fours, desserts exquis : les repas de l’EEE sont à la hauteur des goûts les plus exigeants. Après de longues heures à écouter des propos un peu monotones de la part d’intervenants aussi prompts à exalter la créativité et l’innovation, l’entrain renaît.

En déambulant dans le hall, on découvre les stands d’organisations comme Entreprendre pour apprendre (EPA), qui aide les enseignants à créer des minientreprises « porteuses de projets » avec un comité de direction constitué d’élèves. On nous explique que la démarche ne se limite pas à distiller l’esprit d’entreprise dans les établissements scolaires : elle dynamise la classe, motive les élèves, les prépare au marché du travail et offre un moyen de lutter contre l’échec scolaire. Rien ne suggère que l’enthousiasme est feint.

Seule fausse note : l’absence de dernière minute de Mme Najat Vallaud-Belkacem, pour cause d’« incompatibilité d’emploi du temps ». La décision de la ministre de l’éducation de rendre optionnel l’enseignement de la « loi » de l’offre et de la demande (4) en classe de seconde venait de provoquer l’ire du Medef. « Ce projet d’appauvrissement du programme contredit totalement le discours louable de la ministre en faveur d’un rapprochement de l’école et de l’entreprise, s’était indignée l’organisation patronale. Tout doit être fait au contraire pour insuffler l’esprit et le goût d’entreprendre le plus tôt possible (5).  » La ministre aurait-elle préféré ne pas rencontrer ses détracteurs ?

De retour dans l’amphithéâtre, on retrouve la préoccupation des intervenants pour l’Europe. Une Europe menacée par « la recrudescence de la menace terroriste, la montée des populismes et des discours protectionnistes », selon M. Huillard, qui met tous ces « dangers » sur un pied d’égalité. « L’euro a tenu cinq promesses sur six », clame néanmoins M. Philippe Trainar, chef économiste chez Scor et ancien conseiller de M. Édouard Balladur. Son unique échec ? L’Europe politique. Car le Vieux Continent souffrirait d’un excès de démocratie. L’eurodéputée Sylvie Goulard s’en amuse : « Il n’est pas possible que les Parlements nationaux verrouillent toutes les décisions ! Que fait la Commission ? Shame on you [honte à vous]  ! », lance-t-elle aux représentants de l’institution présents dans la salle, avant de leur décocher un sourire malicieux. « On se tire une balle dans le pied à estimer que tout doit être validé par les Parlements nationaux ! Vous, les profs, vous savez que c’est difficile de convaincre (…), parce qu’à un moment il faut vendre quelque chose de difficile. Vous imaginez si vous deviez organiser vos interros sur le même principe ? “Ah non, madame, on ne fait pas d’interro, on décide de manière participative !” Je pense bien sûr que les politiques doivent écouter les gens ; mais, à un moment donné, il y a un effort à faire. »

Le salaire minimum, « une absurdité »

« Faire un effort » ? Agnès Bénassy-Quéré, membre du Cercle des économistes et présidente déléguée du Conseil d’analyse économique, y invite également la France, en lui suggérant de supprimer le salaire minimum, « une absurdité en Europe ». Enhardie par la présence de M. Peter Hartz, artisan d’une dérégulation du marché du travail en Allemagne à travers une série de lois qui portent son nom, l’ancienne ministre du commerce extérieur des Pays-Bas — et présidente de la branche française de l’institution financière ING — Karien Van Gennip renchérit : « Faites les réformes en France, s’il vous plaît ! » Tonnerre d’applaudissements à la tribune… et dans la salle.

Les enseignants n’auront pas voix au chapitre. Ceux qui participent jouent le rôle peu gratifiant de présentateurs cantonnés aux introductions générales et aux résumés de biographies. Les intervenants ne cherchent même pas à dissimuler leur proximité : le tutoiement semble de mise, les prénoms connus de tous. M. Pascal Lamy confesse : « Pour une fois, je suis d’accord avec Hubert [Védrine], que j’ai trouvé étonnamment optimiste par rapport aux débats que nous avons régulièrement, en toute amitié bien entendu. » Le ton est tour à tour taquin et flagorneur, léger et complice. Les désaccords ne portent que sur des nuances, dans un camaïeu dont nul ne vient gâter l’harmonie.

Président de la Fédération française de l’assurance et du pôle International et Europe du Medef, M. Bernard Spitz enfonce le clou en invitant les professeurs « à remettre l’entreprise au centre », non seulement « en ce qui concerne le contenu des programmes », mais également pour le « financement ». « La volonté première de ces rencontres, c’est la transposition au sein des classes du vaste travail réalisé ici en lien avec les entreprises », conclut de son côté M. Huart. Qui ajoute : « Vous avez aussi un rôle de transmission des documents auprès de vos collègues ! »

De retour dans leurs lycées, des professeurs parisiens reçoivent un nouveau courriel de leur inspectrice : « Chère ou cher collègue, une journée nationale “Enseignants de SES en entreprise” est organisée le 19 octobre dans le cadre du partenariat entre le ministère de l’éducation nationale et l’Institut de l’entreprise. (…) Pour participer à cette journée, je vous remercie de m’indiquer par retour de mel la ou les entreprises dans laquelle ou lesquelles vous souhaiteriez vous rendre. Le nombre de places est limité. »

Renaud Lambert & Sylvain Leder

(1) « Entretiens Enseignants-Entreprises 2016 », www.creg.ac-versailles.fr

(2) Lire Yanis Varoufakis, « Leur seul objectif était de nous humilier », Le Monde diplomatique, août 2015.

(3) Communiqué de l’Apses, 1er septembre 2015.

(4) Pour une critique de ladite « loi », lire le Manuel d’économie critique du Monde diplomatique, 2016, en kiosques.

(5) « Programme d’économie de seconde : halte à la braderie ! », communiqué du Medef, 30 juin 2016.

Source Le Monde Diplomatique Novembre 2016

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Pour une autre mondialisation par Thomas Piketty

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Disons-le d’emblée : la victoire de Trump s’explique avant tout par l’explosion des inégalités économiques et territoriales aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies, et l’incapacité des gouvernements successifs à y faire face. Les administrations Clinton puis Obama n’ont fait souvent qu’accompagner le mouvement de libéralisation et de sacralisation du marché lancé sous Reagan puis Bush père et fils, quand elles ne l’ont pas elles-mêmes exacerbés, comme avec la dérégulation financière et commerciale menée sous Clinton. Les soupçons de proximité avec la finance et l’incapacité de l’élite politico-médiatique démocrate à tirer les leçons du vote Sanders ont fait le reste. Hillary a remporté d’un cheveu le vote populaire (60,1 millions de voix contre 59,8 millions pour Trump, pour une population adulte totale de 240 millions), mais la participation des plus jeunes et des plus modestes était beaucoup trop faible pour pouvoir remporter les Etats clés.

Le plus triste est que le programme de Trump ne fera que renforcer les tendances inégalitaires : il s’apprête à supprimer l’assurance-maladie laborieusement accordée aux salariés pauvres sous Obama, et à lancer son pays dans une fuite en avant dans le dumping fiscal, avec une réduction de 35% à 15% du taux de l’impôt fédéral sur les bénéfices des sociétés, alors que jusqu’ici les Etats-Unis avaient résisté à cette course-poursuite sans fin venue d’Europe. Sans compter que l’ethnicisation croissante du conflit politique américain laisse mal augurer de l’avenir si de nouveaux compromis ne sont pas trouvés : voici un pays où la majorité blanche vote structurellement à 60% pour un parti, alors que les minorités votent à plus de 70% pour l’autre, et où la majorité est en passe de perdre sa supériorité numérique (70% des suffrages exprimés en 2016, contre 80% en 2000, et 50% d’ici 2040).

La principale leçon pour l’Europe et le monde est claire : il est urgent de réorienter fondamentalement la mondialisation. Les principaux défis de notre temps sont la montée des inégalités et le réchauffement climatique. Il faut donc mettre en place des traités internationaux permettant de répondre à ces défis et de promouvoir un modèle de développement équitable et durable. Ces accords d’un type nouveau peuvent contenir si nécessaire des mesures visant à faciliter les échanges. Mais la question de la libéralisation du commerce ne doit plus en être le cœur. Le commerce doit redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cessé d’être : un moyen au service d’objectifs plus élevés. Concrètement, il faut arrêter de signer des accords internationaux réduisant des droits de douanes et autres barrières commerciales sans inclure dans le même traité, et dès les premiers chapitres, des règles chiffrées et contraignantes permettant de lutter contre le dumping fiscal et climatique, comme par exemple des taux minimaux communs d’imposition des profits des sociétés et des cibles vérifiables et sanctionnables d’émissions carbone. Il n’est plus possible de négocier des traités de libre échange en échange de rien.

De ce point de vue, le CETA est un traité d’un autre temps et doit être rejeté. Il s’agit d’un traité étroitement commercial, ne contenant aucune mesure contraignante sur le plan fiscal ou climatique. Il comporte en revanche tout un volet sur la « protection des investisseurs » permettant aux multinationales de poursuivre les Etats devant des cours arbitrales privées, en contournant les tribunaux publics applicables à tout un chacun. L’encadrement proposé est notoirement insuffisant, notamment concernant la question clé de la rémunération des juges-arbitres, et conduira à toutes les dérives. Au moment même où l’impérialisme juridique américain redouble d’intensité et impose ses règles et ses tributs à nos entreprises, cet affaiblissement de la justice publique est une aberration. La priorité devrait être au contraire la constitution d’une puissance publique forte, avec la création d’un procureur et d’un parquet européen capable de faire respecter ses décisions.

Et quel sens cela a-t-il de signer lors des accords de Paris un objectif purement théorique de limiter le réchauffement à 1,5 degré (ce qui demanderait de laisser dans le sol les hydrocarbures tels que ceux issus des sables bitumineux de l’Alberta, dont le Canada vient de relancer l’exploitation), puis de conclure quelques mois plus tard un traité commercial véritablement contraignant et ne faisant aucune mention de cette question? Un traité équilibré entre le Canada et l’Europe, visant à promouvoir un partenariat de développement équitable et durable, devrait commencer par préciser les cibles d’émissions de chacun et les engagements concrets pour y parvenir.

Sur la question du dumping fiscal et des taux minimaux d’imposition sur les bénéfices des sociétés, il s’agirait évidemment d’un changement complet de paradigme pour l’Europe, qui s’est construite comme une zone de libre échange sans règle fiscale commune. Ce changement est pourtant indispensable : quel sens cela a-t-il de se mettre d’accord sur une base commune d’imposition (qui est le seul chantier sur lequel l’Europe a légèrement avancé pour l’instant) si chaque pays peut ensuite fixer un taux quasi nul et attirer tous les sièges d’entreprises? Il est temps de changer le discours politique sur la mondialisation : le commerce est une bonne chose, mais le développement durable et équitable exige également des services publics, des infrastructures, des systèmes d’éducation et de santé, qui eux-mêmes demandent des impôts équitables. Faute de quoi le trumpisme finira par tout emporter.

Source Blog de Thomas Piketty 15/11/2016

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L’avenir d’iTELE, paralysée par la grève, en question

Des employés d'iTELE en grève devant le siège de la chaîne à Boulogne-Billancourt le 25 octobre 2016 afp - Christophe Archambault

La chaîne d’info iTELE entamera lundi sa quatrième semaine de grève, une durée inédite dans l’histoire de l’audiovisuel privé qui suscite des interrogations sur son avenir alors qu’aucune sortie de crise ne semble se profiler.

Entamé le 17 octobre, le mouvement de grève a été systématiquement reconduit depuis par une large majorité de la rédaction de la chaîne, qui réclame pêle-mêle une charte éthique, un projet stratégique et éditorial clair et le départ de l’animateur controversé Jean-Marc Morandini, mis en examen « pour corruption de mineur aggravée ».

Pour Patrick Eveno, historien des médias et ancien membre du comité d’éthique d’iTELE, le propriétaire du groupe Canal+ et donc de sa chaîne d’info en continu, Vincent Bolloré, « ne sait pas quoi faire d’iTELE » depuis sa prise de pouvoir car « dans sa stratégie, l’information n’a pas de place, ça ne l’intéresse pas ».

La direction porte le projet CNews, avec moins d’actualité chaude, et ne souhaite pas se séparer de Jean-Marc Morandini. Sa seule offre jusqu’ici aux journalistes: des propositions de départ avec indemnités pour ceux qui souhaitent quitter la chaîne.

Lundi, la ministre du Travail Myriam El Khomri recevra trois syndicats de la chaîne pour « faire le point » avec eux sur le conflit. Selon l’entourage de la ministre, la même invitation sera lancée prochainement à la direction.

Le gouvernement s’est jusqu’à présent montré prudent. La semaine dernière, Manuel Valls a fait valoir que ce conflit concernait un « groupe privé », tout en appelant la direction à la « responsabilité ».

Vendredi, jour du 17e anniversaire de la chaîne d’info, la reprise du dialogue entre grévistes et dirigeants n’a débouché sur « aucune avancée concrète », selon des salariés qui y participaient.

L’affaire Morandini s’ajoute au conflit démarré avant l’été, lorsque la rédaction avait fait grève quatre jours pour protester contre une réduction drastique des effectifs.

– Deux projets qui s’affrontent –

« Il y a deux projets éditoriaux qui s’affrontent et sont incompatibles. Soit c’est l’actionnaire qui gagne en faisant partir le plus de journalistes possible, soit ce sont les journalistes qui l’emportent, ce qui suppose que Bolloré accepte de dire « Je me suis trompé », ce qui ne semble pas coller avec le personnage », analyse Patrick Eveno.

« Ce conflit est inédit dans l’histoire de l’audiovisuel », affirme M. Eveno, qui a démissionné du comité d’éthique en septembre 2015 après le licenciement de la directrice générale d’alors, Cécilia Ragueneau, et de la directrice de la rédaction Céline Pigalle.

Avec vingt jours de grève, c’est en effet le deuxième plus long conflit social dans l’audiovisuel depuis mai 1968, après celui de Radio France, en mars-avril 2015.

Si rédaction et direction n’arrivent pas à réconcilier leurs visions éditoriales, il reste une troisième issue : la vente d’iTELE, selon M. Eveno. Mais « plus le conflit dure, moins la chaîne vaut cher », note-t-il.

Dans une tribune publiée vendredi sur le site de l’Obs, l’analyste des médias François Jost estime pour sa part « que la seule sortie de crise possible est le départ de Morandini ».

C’est l’arrivée de ce dernier le 17 octobre à l’antenne, souhaitée personnellement par Vincent Bolloré, qui a mis le feu aux poudres.

Pour son émission « Morandini Live », l’animateur a fait intervenir « Samantha, correspondante aux Etats-Unis » qui s’est avérée être « une photographe interrogée depuis Londres », comme le relève le CSA.

Le gendarme de l’audiovisuel a fustigé jeudi des « manquements aux exigences d’honnêteté et de rigueur » et menacé la chaîne de sanctions.

Saisi par des téléspectateurs et des salariés de la chaîne, le CSA a également souligné qu’il demeurait « très attentif » à la nette séparation « entre information et divertissement » sur iTELE.

« En mettant l’accent sur le manquement aux +exigences d’honnêteté+, le CSA insinue bien que c’est la chaîne elle-même qui se retrouve en porte-à-faux avec sa convention. Et, sans le dire, il prévient le glissement que s’apprête à cautionner la direction iTELE, de l’information vers le divertissement », analyse François Jost.

Par Séverine Rouby
 Source AFP 05/11/2016