« SwissLeaks » : révélations sur un système international de fraude fiscale

201502101924-full« Le Monde » a eu accès aux données bancaires de plus de 100 000 clients de la filiale suisse de HSBC. Elles révèlent l’étendue d’un système de fraude fiscale encouragé par la banque. Des personnalités étrangères et françaises sont impliquées.

Les chiffres donnent le vertige. Le Monde publie le premier volet d’une enquête à la fois spectaculaire et inédite. Fruit d’investigations hors norme, menées entre Paris, Washington, Bruxelles ou Genève, elle dévoile les dessous d’un vaste système d’évasion fiscale accepté, et même encouragé, par l’établissement britannique HSBC, deuxième groupe bancaire mondial, par l’intermédiaire de sa filiale suisse HSBC Private Bank.

Le Monde, qui enquête sur l’affaire HSBC depuis son origine, est entré début 2014 en possession de données bancaires mondiales, portant sur la période 2005-2007 et établissant une gigantesque fraude à l’échelle internationale. Nous avons partagé ces données avec une soixantaine de médias internationaux, coordonnés par l’ICIJ, consortium de journalistes d’investigation. Leur révélation est susceptible d’embarrasser de nombreuses personnalités, de l’humoriste français Gad Elmaleh au roi du Maroc Mohamed VI, mais surtout d’ébranler les milieux bancaires internationaux.

Selon les enquêteurs, 180,6 milliards d’euros auraient transité, à Genève, par les comptes HSBC de plus de 100 000 clients et de 20 000 sociétés offshore, très précisément entre le 9 novembre 2006 et le 31 mars 2007. Une période correspondant aux archives numérisées dérobées chez HSBC PB par Hervé Falciani, ancien employé de la banque.

En effet, à la fin de l’année 2008, cet informaticien français avait fourni aux agents du fisc français les données volées chez son employeur. Saisie de ces faits en janvier 2009, la justice française enquête depuis sur une toute petite partie des « listings Falciani », à savoir les quelque 3 000 ressortissants hexagonaux suspectés d’avoir dissimulé leur argent chez HSBC PB, et ce avec la complicité de la banque – de ce fait mise en examen comme personne morale pour « démarchage bancaire et financier illicite » et « blanchiment de fraude fiscale ».

Plus de 5,7 milliards d’euros auraient été dissimulés par HSBC PB dans des paradis fiscaux pour le compte de ses seuls clients français… Bercy a saisi la justice de soixante-deux cas seulement (dont celui de l’héritière de Nina Ricci, dont le procès doit s’ouvrir dans quelques jours à Paris), la plupart des contribuables hexagonaux « démasqués » par les listings Falciani ayant, il est vrai, régularisé entre-temps leur situation fiscale.

Le 28 janvier 2014, sous le titre « Listes HSBC : la saga d’une enquête explosive sur l’évasion fiscale », Le Monde publiait une première série d’articles dévoilant les dessous de l’enquête judiciaire française. Mais il manquait l’aspect mondial…

Quelques jours plus tard, une personne se présentait à l’accueil du journal, boulevard Auguste-Blanqui, à Paris. Cette source, dont nous protégeons l’anonymat, nous remit une clé USB contenant la totalité des fichiers établis à partir des « données Falciani », dans le plus grand secret, à compter de 2009, par les services fiscaux français, parfois en dépit des réticences du pouvoir politique.

Qui trouve-t-on sur ces listings – transmis par Bercy à plusieurs administrations étrangères –, et dont nous révélons les noms lorsqu’ils présentent un intérêt public ? Des trafiquants d’armes ou de stupéfiants, des financiers d’organisations terroristes, des hommes politiques, des vedettes du showbiz, des icônes du sport ou des capitaines d’industrie… Désireux, dans leur grande majorité, de cacher leur argent en Suisse. Et cela, bien sûr, très souvent, à l’instar des clients français, dans la plus parfaite illégalité. La disparité des profils des détenteurs de comptes est assez frappante. Les chirurgiens français désireux de blanchir leurs honoraires non déclarés y côtoient des diamantaires belges, des protagonistes de l’affaire Elf ou de nombreuses familles juives dont les avoirs avaient été mis en lieu sûr, en Suisse, au moment de la montée du nazisme en Europe…

Le paravent de structures offshore

Nombre d’entre eux ont été illicitement démarchés en France par les gestionnaires de comptes de la banque. Tous ont été encouragés par le comité exécutif d’HSBC PB à mieux camoufler leur argent derrière le paravent de structures offshore, généralement basées au Panama ou dans les îles Vierges britanniques, et ce afin d’éviter certaines taxes européennes, notamment la taxe ESD, instituée en 2005. Les enquêteurs disposent désormais d’éléments matériels attestant ces différents délits.

A affaire exceptionnelle, traitement exceptionnel : destinataire exclusif de ces informations explosives, Le Monde a décidé, au printemps 2014, afin d’en assurer le traitement le plus exhaustif et le plus rigoureux possible, de les partager avec des médias internationaux grâce à l’ICIJ, basé aux Etats-Unis, qui avait déjà collaboré avec Le Monde notamment lors des opérations « Offshore Leaks » (en 2013) et « LuxLeaks » (en 2014). Au total ont été mobilisés, dans la plus grande discrétion, 154 journalistes de 47 pays travaillant pour 55 médias (Le Guardian en Grande-Bretagne, le Süddeutsche Zeitung en Allemagne, l’émission « 60 minutes », de CBS, aux Etats-Unis…).

HSBC Private Bank comme les autorités politiques et judiciaires suisses contestent depuis le début de l’affaire aussi bien les chiffres établis par le fisc et la justice française que l’utilisation de ces données, au motif que ces dernières sont le produit d’un vol. Son auteur, Hervé Falciani, qui tenta de revendre ses fichiers avant de se raviser et de les fournir aux autorités françaises, a d’ailleurs été mis en accusation par le ministère public de la Confédération helvétique, le 11 décembre 2014, pour « espionnage économique », « soustraction de données » et « violation du secret commercial et bancaire ».

La Suisse, qui voit d’un très mauvais œil les investigations menées par la justice et le fisc français, considère surtout que les données initiales ont été trafiquées, ce que dément formellement l’enquête judiciaire française – de même que les investigations du Monde. Le 27 février 2014, les deux juges d’instruction français chargés de l’affaire concluaient d’ailleurs à propos des listings que leur « authenticité [avait] été vérifiée par les auditions de nombreux titulaires de comptes qui ont du reste transigé avec l’administration fiscale sur la base de ce fichier ». De son côté, HSBC PB semble prête à en faire de même avec la justice française afin d’éviter un procès ruineux – et pas seulement en termes d’image…

Fabrice Lhomme et Gérard Davet

Source Le Monde 08.02.2015

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KENYA: La CPI abandonne les charges contre Uhuru Kenyatta

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Uhuru Kenyatta, le Président du Kenya vient de remporter une manche de sa confrontation contre la Cour Pénale Internationale (CPI) qui l’accusait de crime contre l’humanité.

Uhuru Kenyatta, le Président du Kenya vient de remporter une manche de sa confrontation contre la Cour Pénale Internationale (CPI) qui l’accusait de crime contre l’humanité. La Procureure de la Cour Pénale Internationale (CPI) a annoncé, vendredi 5 décembre 2014, l’abandon des charges contre le Président du Kenya, Uhuru Kenyatta. Ce dernier était accusé de crime contre l’humanité à la suite des violences post-électorales survenues dans les années 2007-2008 au Kenya.

Cette décision intervient deux jours après que les juges aient refusé de reporter indéfiniment le procès, comme le demandait la procureure. Il y a 4 ans, l’affaire fut le théâtre d’un puissant bras de fer politico judiciaire entre le Kenya et la CPI.

La Cour pénale internationale (CPI) vient d’écrire l’épilogue de l’affaire Kenyatta. Dans un courrier adressé aux juges vendredi matin, la procureure Fatou Bensouda a annoncé qu’elle retirait les charges portées contre le président kényan. Une décision qui intervient deux jours après que les juges aient lancé un ultimatum, lui donnant une semaine pour fournir des preuves solides contre le président kényan, ou à défaut, retirer les charges portées contre lui.

Depuis plus d’un an, la procureure explique ne pas avoir de preuves suffisantes pour ouvrir le procès. Mais « dans l’intérêt de la justice » et du procès équitable, les juges ont refusé de reporter indéfiniment les audiences. Une défaite pour l’accusation alourdie par le refus des juges de dénoncer le Kenya à l’Assemblée des Etats parties (AEP), une sorte de Parlement où siègent les 122 pays membres de la Cour. Depuis plusieurs mois, la procureure dénonce les obstructions de Nairobi à ses enquêtes.

Vérité impossible

Tout en reprochant au Kenya de faire obstruction, ruinant selon eux la possibilité d’établir la « vérité » sur les violences qui ont ensanglanté le pays fin 2007 et début 2008, les juges ont refusé de dénoncer l’absence de coopération de Nairobi à cette Assemblée. En filigrane, les magistrats critiquent la qualité de l’enquête menée par Fatou Bensouda depuis plus de quatre ans. Sur les six accusés ciblés, quatre ont déjà bénéficié d’un non-lieu, dont Uhuru Kenyatta. Seuls le vice-président kényan, William Ruto, et un animateur radio, Joshua Sang, sont aujourd’hui sur le banc des accusés.

Un débat sur la conduite du procureur

La procureure a annoncé sa décision à trois jours de l’ouverture, le 8 décembre, de l’Assemblée des Etats membres de la CPI qui se réunira à New York pour élire de nouveaux juges, voter le budget de la Cour et débattre. Mi-octobre, bien avant que les juges décident de ne pas reporter le procès Kenyatta, le Kenya lançait une nouvelle offensive diplomatique contre la Cour.

Les autorités kényanes demandaient une session spéciale sur «la conduite de la Cour et du bureau du procureur», auquel, parmi de nombreux griefs, il reprochait de maintenir ouverte l’affaire Kenyatta tout en reconnaissant ne pas avoir de dossier solide contre lui, d’appliquer des standards judiciaires moins élevés que ceux des tribunaux kényans, et de placer le Kenya en procès, alors que les accusés, président et vice-président, sont poursuivis par la Cour à titre individuel.

Pour finir, Nairobi prône ni plus ni moins qu’une révision du statut de la Cour devant permettre de sanctionner les manquements du procureur. En réponse, le président, le greffier et Fatou Bensouda ont demandé à l’Assemblée de ne pas ouvrir un tel débat, les alertant du risque d’ingérence dans les affaires judiciaires de la Cour.

Le chef de l’Etat ne sera pas blanchi

Seule courte victoire de la procureure dans cette affaire: les juges ont d’ores et déjà annoncé qu’ils ne prononceraient pas d’acquittement, comme le demandaient les avocats d’Uhuru Kenyatta. Une subtilité juridique qui laisse ouverte la possibilité, pour l’accusation, de lancer une nouvelle affaire contre le président du Kenya. La procureure sauve donc un peu sa mise : Uhuru Kenyatta ne sera pas innocenté. Fatou Bensouda aura choisi de ne pas conduire un procès perdu d’avance.

Auréolé de sa victoire contre la Cour, le président kényan pourrait gagner des points sur le plan intérieur et retrouver une marge de manœuvre diplomatique entachée par les poursuites de la CPI. Les grandes perdantes de cette affaire resteront donc les victimes des violences de 2007.

Source Nouvelle Africa 06/12/14

Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Afrique, Kenya,

 

Danse. Salia Sanou : « La culture résiste par la force de conviction »

Salia SanouSalia Sanou,17 ans de va et vient photo dr

Rencontre. Ex-danseur de la Compagnie de Mathilde Monnier, le chorégraphe burkinabé évoque la place des artistes en Afrique.

« J’ai toujours dansé. La pratique de la danse fait partie de mon quotidien depuis l’enfance. En Afrique, le rapport au corps, à l’espace est omniprésent. On se forme en observant les grands frères et les maîtres »

Le parcours du chorégraphe Salia Sanou est ponctué d’allers-retours entre l’Europe et l’Afrique. Il revient juste du Burkina Faso, son pays d’origine, actuellement traversé par une crise démocratique déterminante. Il a le regard lucide et le coeur plein d’une énergie captée au contact de  la société civile. Il y repart dans un mois pour le Festival Dialogues du corps mis en place à partir du premier Centre de développement chorégraphique africain La Termitière, créé avec Seydou Boro en 2006 dans la capitale du Burkina.

Le parcours de Salia Sanou est singulier. Ouagadougou, 1985, son diplôme d’officier de police en poche, Salia Sanou bifurque pour une formation d’art dramatique. 1992, nouveau tournant marqué par sa rencontre avec Mathilde Monnier sur le spectacle Pour Antigone. Il intègre la compagnie de la directrice du CCN de Montpellier et décide de faire de la danse son métier.

« En Afrique danser n’est pas un métier. C’est une expression, en rapport avec l’émotion, les rituels, la fête. La danse est toujours en lien avec un contexte collectif. En Occident c’est différent. J’ai moi-même vécu un choc par rapport à l’abstraction, le fait d’être dans l’espace et ne pas être dans l’espace. Au début, je n’arrivais pas à danser dos au public ou dans le silence. Cela n’arrive jamais en Afrique sauf quand on enterre nos morts et encore...» Nourri par cette confrontation, le travail de Salia Sanou intègre l’héritage de la danse africaine et de la danse contemporaine européenne.

Artiste engagé

« J’ai eu la volonté de transmettre. Mes premiers spectacles en Afrique se sont faits sous un double regard du public à mon égard. Certains attentaient ce que j’avais à leur apporter, d’autres pensaient que je m’étais perdu. Pour moi il s’agit de faire passer mon vécu en faisant des choix d’auteur, une notion quasi inexistante dans cette société. »

La démarche artistique du chorégraphe s’accompagne d’une implication citoyenne*.

« Depuis l’indépendance, nous avons eu cinquante-cinq ans de pouvoir militaire. Le bilan de la construction démocratique montre que le modèle de gouvernance prôné par l’Occident est totalement fabriqué. Tout comme pouvait l’être celui de Sankara à partir d’un autre modèle. La jeunesse oubliée a précipité la chute de Blaise Comparé mais nous venons d’apprendre que c’est un militaire qui a été nommé Premier ministre pour assurer la transition. Dans ce contexte, le mouvement continue pour apporter une renaissance ».

Face à l’impasse politique et aux pressions de l’Union africaine et de l’Europe en faveur d’un statut-quo, la culture permet-elle un dépassement ?

« La culture est une ouverture. Les arts sensibilisent, font mûrir les consciences avec des actes isolés mais porteurs

JMDH

w * Salia Sanou monte des ateliers de danse dans les camps de réfugiés maliens au Burkina Faso.

Source : L’Hérault du Jour 22 11 2014

Voir aussi : Rubrique Actualité Internationale, rubrique Danse, rubrique Afrique, Burkina Faso, rubrique Rencontre,

Le Sinaï, terre de torture des migrants de la Corne de l’Afrique

Extrait  du documentaire

C’est un trafic d’êtres humains d’une ampleur considérable. Depuis 2009, environ 50 000 Erythréens ont été torturés dans le désert du Sinaï. Fuyant la dictature, ils sont enlevés à la sortie de leur pays puis déportés à 3 000 kilomètres dans ce désert coincé entre l’Egypte et Israël. Enchaînés les uns aux autres, ils sont alors torturés quotidiennement afin de pousser leurs familles à payer une rançon atteignant jusqu’à 50 000 dollars. Ceux qui n’y parviennent pas ou qui ne survivent pas aux sévices qu’ils subissent sont jetés dans des fosses communes. Les journalistes Cécile Allegra et Delphine Deloget ont enquêté sur ce trafic d’êtres humains qui se développe au Soudan, en Libye ou encore au Yémen. Cécile Allegra est l’invité de RFI.

RFI : Les séances de tortures se déroulent d’une façon très précise, à savoir qu’elles se déroulent avec un téléphone portable allumé. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ?

Cécile Allegra  : Effectivement, la méthode est particulière. On appelle un proche sur un téléphone, sur un portable, et au moment où le proche décroche, la torture commence en direct au téléphone. Il faut bien comprendre que les chefs bédouins ne prennent que rarement part à ces séances de torture qui sont en général pratiquées par des petites mains, qui sont payées au migrant et qui donc torturent d’autant plus violemment qu’ils ont besoin d’un turn-over pour gagner leur vie.

Ils ont besoin que la famille paye plus rapidement pour ensuite libérer le prisonnier et en prendre un autre…

Absolument. Ensuite, plus on avance dans les mois de détention, plus les tortionnaires deviennent nerveux, ont envie de récupérer leur argent et s’ils ne voient pas leur argent venir, la torture s’intensifie. Il faut bien comprendre que ce ne sont pas des gens qui sont torturés une fois par jour, ils sont torturés toutes les heures quand ils sont en détention, toutes les heures. Nuit et jour. Ce sont des gens qui deviennent une sorte de bouillie de chair humaine, ils sont complètement à vif à force d’être torturés. Et quand ils n’arrivent pas à payer rapidement, les tortionnaires basculent dans une forme de folie. C’est là qu’ont lieu les pires atrocités, dont très souvent les détenus ne se remettent pas, c’est-à-dire qu’ils meurent des suites de leurs blessures bien sûr.

Comment expliquer une telle cruauté ?

C’est la question centrale de notre enquête. Pourquoi est-ce qu’ils les torturent à ce point ? Il y a deux éléments de réponse à cette question. La première, elle tient à la spécificité des personnes qui dirigent ces camps de torture. Ce sont des Bédouins du Sinaï qui appartiennent à la tribu des Sawarka. Ce sont des personnes qui ont été très longtemps persécutées après la rétrocession du Sinaï à l’Egypte parce que ce sont des personnes qui sont bloquées dans un no man’s land, qui font du trafic qui dérange l’Egypte, qui dérange Israël.

Les descentes armées, les séquestrations d’hommes, les viols de femmes, ce sont des choses qu’ils connaissent. Quand on a rencontré avec Delphine les tortionnaires, puisqu’on en a rencontré, ils nous ont dit : « Mais écoutez, on leur met une balle dans le pied, mais on les soigne, on n’est pas des tortionnaires ». Ce qui vous donne une idée en fait du degré de violence qu’eux-mêmes sont capables d’endurer.

Deuxième élément, il faut que les détenus payent très rapidement parce que sinon on ne peut pas en faire venir d’autres. Il faut retrouver la mise. Un tortionnaire nous disait : « Moi tout ce que je veux, c’est retrouver mon argent. J’ai payé pour les faire venir, je veux faire ma plus-value et qu’ensuite ils s’en aillent. Moi je ne leur veux rien de mal, je veux juste retrouver mon argent ».

Cécile Allegra avec Delphine Deloget, vous avez rencontré des trafiquants, notamment un trafiquant repenti. Dans le documentaire, pourquoi dit-il que « les Erythréens valent de l’or » ?

Les Erythréens valent de l’or pour les Bédouins du Sinaï parce qu’ils savent parfaitement que c’est la principale population en fuite dans la Corne de l’Afrique. Vous avez des Soudanais qui sont en mouvement, des Ethiopiens également, des Somaliens, mais les Erythréens quittent massivement le pays. Il y en a 3 000 à 4 000 par mois qui quittent l’Erythrée parce qu’ils fuient la dictature. Issayas Afeworki est un dictateur complètement paranoïaque, alcoolique, qui enferme les gens dans un service militaire à vie. Les Erythréens savent ce qui les attend quand ils partent au service militaire, donc ils fuient. Et les Bédouins savent que les Erythréens fuient massivement et ils savent aussi qu’il y a une forte diaspora à l’étranger. Donc ils savent qu’ils peuvent récupérer de l’argent. Et ça les a même surpris d’ailleurs. Les tortionnaires nous le disaient : « On ne s’imaginait pas  qu’on pouvait en tirer autant ».

Comment font les familles pour récolter de l’argent ?

C’est une catastrophe parce que les Erythréens de l’étranger sont très solidaires entre eux. Ils essaient de ramasser l’argent puisque les rançons sont exorbitantes. On parle de 30 000, 40 000, parfois 50 000 dollars en Erythrée par prisonnier et personne n’a cette somme sauf des proches du régime, on va dire. Ce qui fait en fait que toute la communauté érythréenne est mobilisée pour récolter cette somme.

Simplement ça fait tellement longtemps que cette situation dure, les sommes récoltées deviennent de plus en plus importantes. Les rançons deviennent de plus en plus salées, ce qui fait que ça déstructure toute une communauté qui vit à l’étranger. Les gens se ruinent sur plusieurs générations, ce qui est un fardeau terrible à porter pour les rescapés du Sinaï qui vivent avec la culpabilité d’avoir détruit financièrement leur famille, mais aussi les proches de leur famille, et les proches des proches de leur famille.

Où va l’argent qui est ainsi extorqué à ces Erythréens ?

C’est une très bonne question et c’est une grande question. Pour l’instant, on n’a que des hypothèses de travail. D’abord, il est utilisé à des fins d’enrichissement personnel par les tortionnaires. Et ensuite, pour le reste ce sont des hypothèses. Certains experts de la région mettent en évidence un lien direct avec les cellules jihadistes qui opèrent dans le Sinaï. Enfin la dernière hypothèse la plus importante qui a été soulevée depuis un an par l’ONU, c’est que l’état-major du dictateur Issayas Afeworki a des parts directes dans le trafic d’Erythréens.

Ce qui serait quelque chose d’historique, puisque si cette hypothèse était vérifiée et c’est ce à quoi s’emploient les enquêteurs de l’ONU, les enquêteurs de l’Union européenne dans les années à venir, ça serait le premier cas de tortures hors les murs organisé par un dictateur lui-même. Donc une superbe trouvaille puisque ça lui permettrait de torturer les fuyards, mais pas sur son propre sol, donc en évitant les observateurs internationaux, et ça lui permettrait par la même occasion de faire revenir de l’argent à l’intérieur des frontières de l’Erythrée. Et c’est cette hypothèse-là qui en ce moment fait l’objet de toutes les attentions de la communauté internationale.

Donc ils sous-traiteraient la torture à l’étranger et c’est le chef d’état-major d’Issayas Afeworki qui serait à l’origine de ce trafic, c’est-à-dire qu’il les laisserait volontairement fuir leur pays ?

Il y a pire que ça, c’est-à-dire que dans la dernière année il y a eu des cas avérés où la police et l’armée sont allées chercher des Erythréens et les ont eux-mêmes déportés et remis entre les mains des trafiquants d’êtres humains. C’est une mécanique qui commence à aller très loin.

Comment expliquer le développement de ce trafic dans le Sinaï notamment, en particulier le fait que le Sinaï, ce désert entre l’Egypte et Israël, est une zone totalement abandonnée. D’ailleurs le trafiquant le dit…

Les deux tortionnaires nous ont dit : « vous comprenez, ici c’est un no man’s land. On a fait de nous une zone tampon, puis on nous a dit, on vous donne une maison, on vous donne un bout de désert et vous vous débrouillez. Vous vivez là. Comment voulez-vous qu’on survive ? On fait ce qu’on peut, donc on fait du trafic, donc du trafic d’êtres humains comme on pourrait faire du trafic de lait concentré, ou du trafic d’armes, de drogue. On fait ce type de trafic parce qu’on n’a pas le choix ».

Et que fait le gouvernement égyptien dans cette affaire ?

Absolument rien. Le gouvernement égyptien a une position très fautive dans cette histoire puisque les trafiquants franchissent la frontière égyptienne comme ils veulent et en versant moult bakchichs. En plus de cela, dans le Sinaï, l’Etat égyptien n’a jamais mené aucune opération de recherche de déportés. Et pour finir, une fois que les rescapés du Sinaï sont relâchés et qu’ils arrivent pour certains par miracle jusqu’au Caire, au Caire ils ont une vie extrêmement dure. Personne ne vient à leur secours. Il y a un fort racisme envers les Erythréens.

On pense évidemment à une accusation de crimes contre l’humanité derrière tout ce que vous racontez. Est-ce que la Cour pénale internationale pourrait se saisir de ce problème ?

Bien sûr, ils pourraient se saisir de ce problème et en Europe, il y a des militants qui y travaillent. C’est principalement des militants érythréens. Il y a Fessaha Alganesh qui est une militante italienne, qui se rend sur place en Egypte, au Soudan, en Ethiopie, pour recueillir des preuves qui reconstituent un petit peu tous les maillons de ce terrible trafic. Il y a Meron Estefanos qui depuis la Suède collecte les témoignages, travaille pour l’Union européenne, essaie de constituer un corpus de preuves pour condamner les trafiquants.

Mais c’est vrai qu’ils ne sont pas nombreux. Ils ne sont pas nombreux parce qu’on est sur une problématique qui est transnationale. Vous avez plusieurs pays impliqués dans le trafic avec des populations très différentes avec peut-être un pays d’origine lui-même impliqué, c’est une enquête extrêmement longue. Et pour arriver jusque La Haye, il manque encore quelques étapes, mais on en est proche.

Ce trafic commence à se développer dans d’autres pays de la région, dans quelles proportions ?

Dans des proportions absolument tragiques. Vous avez des dizaines, des dizaines de maisons de torture en Libye déjà, il y en a plusieurs dizaines également au Soudan, le Yémen commence à s’y mettre. Partout où vous avez des migrants de la Corne de l’Afrique qui affluent, les gens ont compris : vous les parquez, vous les séquestrez, vous les torturez terriblement, et ils finissent par cracher un peu d’argent. Donc forcément, ça fait des petits.

Et il ne faut pas qu’on oublie que si ce système de camps de torture se propage à tout le Maghreb, on va voir le Maghreb transformé en antichambre de la torture avant le passage des migrants par la Méditerranée. Donc nous, Européens, on a une responsabilité dans la manière dont on traite ces gens une fois qu’ils arrivent sur notre territoire parce que, ce qu’ils vivent ce n’est plus simplement une migration économique, mais c’est un drame épouvantable.

Anthony Lattier

Source ; RFI 09/11/2014


Le documentaire « Voyage en barbarie » de Cécile Allegra et Delphine Deloget a été diffusé sur la chaîne française Public Sénat et leur enquête est publiée en plusieurs volets dans le journal Le Monde.

Voir aussi : Torture,

Hédi Sraïeb : « En Tunisie, islamo-libéraux et sociaux-libéraux occultent la question sociale »

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Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

À quelques jours du scrutin présidentiel, l’économiste tunisien Hédi Sraieb dépeint un paysage politique dominé par le consensus sur les options économiques. L’insécurité sociale, insiste-t-il, reste pourtant au premier rang des préoccupations.

Quels sont à votre avis les ressorts de la victoire de Nidaa Tounès aux élections législatives du 26 octobre ?

Hédi Sraïeb. Nidaa Tounès a progressivement construit sa légitimité après la cuisante défaite en 2011 des partis sécularistes, opposés à l’arrivée au pouvoir du parti islamiste. Devant l’émiettement des partis progressistes, le laxisme des nouvelles autorités face de la montée des mouvements salafistes mais aussi l’incapacité manifeste du gouvernement à conduire les affaires du pays, la toute jeune formation de Béji Caid Essebsi a su surfer sur la vague de mécontentement. Ce parti composite, à défaut d’innover, a su réveiller les idéaux du mouvement national d’indépendance, avec ses acquis ultérieurs : un Etat civil moderne, un code du statut personnel consacrant, pour les femmes, des droits sans équivalent dans le monde arabe. Il a su réunir sous sa bannière diverses sensibilités, de la gauche syndicale aux  figures de l’ancien régime. Les peurs réelles ou fantasmées du retour possible aux affaires des islamistes ont fait le reste. Mais Nidaa Tounès aura aussi bénéficié d’amitiés extérieures et de l’appui de réseaux de l’ancien régime.

La formation de Béji Caïd Essebsi n’obtient pourtant pas la majorité absolue. Sur quelles forces s’appuiera-t-elle pour gouverner ? Peut-elle être tentée par des compromis avec les islamistes ?

Hédi Sraïeb. L’hypothèse d’une cohabitation à la tunisienne avec le parti islamiste est une option. Cela ne constituerait d’ailleurs pas une surprise. Nous l’avons même écrit dans les colonnes de « L’Humanité » avant le scrutin. L’opinion aura vu les frères ennemis se rencontrer à plusieurs reprises même si chacun continue à diaboliser l’autre : retour de l’ancien régime d’un coté, épouvantail théocratique et menace sur les libertés de l’autre. Le scénario apparaît d’autant plus plausible que l’islamo-libéralisme d’Ennahdha n’est pas incompatible avec le social-libéralisme de Nidaa Tounès en matière de choix économiques. Une telle alliance heurterait toutefois les franges authentiquement démocratiques et progressistes de l’électorat et relèverait d’un pari risqué à 12 ou 18 mois d’élections locales et régionales. Un autre scénario est envisageable, il consisterait à reconduire, sous une forme renouvelée, un gouvernement technocratique et/ou dirigé par une personnalité indépendante sur fond de pacte national. Une sorte de neutralisation provisoire, un cessez le feu sur les questions majeures qui divisent. Les deux formations ont un intérêt fort à un retour à la normale et à une reprise de l’activité.

L’inscription d’Ennahdha dans le jeu démocratique lui a-t-elle fait perdre une partie de sa base électorale salafiste?

Hédi Sraïeb. La formation islamiste semble avoir tiré quelques enseignements de son absence de compétences et d’expérience. « Nous ne comprenons rien à l’économie », a même admis l’un de ses dignitaires. Plus sérieusement, la restauration brutale d’un régime militaire en Egypte  et la puissance du mouvement social et politique du Bardo qui a contraint les islamistes à la démission ont fini par infléchir la posture politique d’Ennahdha. Symptôme de cette prise de conscience, le majliss choura (parlement des islamistes) aura écarté les faucons et renouvelé ses cadres dirigeants comme ses têtes de liste aux élections. Cela témoigne d’un souci évident d’insertion dans la vie politique. Reste que la longue période de troubles et de terrorisme aux frontières laisse intactes des forces (salafistes, djihadistes) à la loyauté très variable. Des vases communicants entre toutes les sensibilités islamistes demeurent. Au-delà des discontinuités organisationnelles apparentes, il y a continuum subtil et élastique, celui d’un socle idéologique partagé. La religiosité reste un ciment fort !

Comment expliquer la sanction électorale infligée aux partis composant la troïka?

Hédi Sraïeb. La Troïka a fédéré contre elles toutes leurs peurs, mais aussi toutes les attentes déçues en l’absence de réponses pertinentes aux revendications portées par la révolution. Le parti Ettakatol, membre de l’Internationale socialiste, a vu gronder sa base sociale-démocrate traditionnelle qui a fini par le quitter. Il en va de même pour le CPR du président Marzouki. L’incapacité à tenir les  promesses de justice transitionnelle, dont la loi d’exclusion des responsables de l’ancien régime aura finalement  débouché sur un éclatement du parti.

La gauche progressiste s’effondre. Au delà du « vote utile » pour Nidaa Tounès, que manifeste ce lourd revers électoral ?

Hédi Sraïeb. En termes arithmétiques, cela ne fait aucun doute. Je serais plus nuancé en termes politiques. D’une part les idées de gauche sont loin d’avoir disparu du paysage idéologique, politique ou culturel. La gauche tunisienne dispose d’un capital de sympathie qui va au-delà des ses scores électoraux. Elle dispose encore d’importants ressorts. L’éclatante victoire à Sidi Bouzid de M’barka Brahmi, la veuve d’un dirigeant de gauche assassiné,  en témoigne. C’est une figure encore peu connue du grand public, un mélange détonnant de patriotisme, d’appui indéfectible aux revendications sociales, de piété contenue. Les revers de la gauche résultent, une nouvelle fois, de ses errements stratégiques, de l’émiettement de ses positionnements et de ses alliances. La gauche hérite aussi de vieux contentieux. Toutes choses qui empêchent un rapprochement plus rapide entre ses différentes composantes. Toutefois, il ne faudrait pas oublier le résultat du Front populaire qui assoit une présence importante, précisément dans les régions déshéritées. À y regarder de plus près, ce n’est pas un simple succès d’estime, mais une réelle performance qui affirme les potentialités d’une alternative.

Le Front populaire remporte en effet une quinzaine de députés. Mais est-ce suffisant pour peser sur le débat politique?

Hédi Sraïeb. Le Front populaire remporte tous ses sièges dans les régions de l’intérieur, théâtres de luttes sociales importantes et d’une véritable fronde contre la troïka. Trop longtemps exclues des débats politiques, ces régions ont enfin d’authentiques et sincères  représentants. Le Front Populaire a réussi en peu de temps à se défaire de cette étiquette d’extrémiste que l’on tentait de lui coller. Par ses prises de positions remarquées, par exemple dur la « dette odieuse », par une approche responsable, avec l’élaboration d’un budget alternatif, le Front Populaire a marqué des points dans l’opinion. Il dispose d’une solide assise sociale. Tout cela est certes encore fragile, mais augure d’une recomposition du paysage à gauche.

Posée par les franges les plus démunies de la société tunisienne, la question de l’insécurité sociale a tout de même été la grande absente du débat électoral entre partis. Pourquoi?

Hédi Sraïeb. Les questions de mode de vie, de démocratie formelle ont occulté les questions lancinantes du chômage massif des jeunes, de la précarité de la condition salariale. Sans doute parce qu’elles sont portées par des couches moyennes urbaines,  ces questions sociétales ont littéralement étouffé les enjeux d’un autre vivre ensemble, d’un autre modèle économique et social. L’insécurité sociale est à son comble, mais trop peu de responsables politiques portent cette question. Oubliés aussi, les enjeux éducatifs, l’ascenseur social en panne. Que dire des flagrantes inégalités et injustices, qui soit dit en passant n’ont qu’un lointain rapport avec la « prédation de la famille », a contrario de ce que répandent conservateurs et centristes à l’unisson !

À quelles conditions une alternative de justice économique et sociale peut-elle émerger en Tunisie ?

Hédi Sraïeb. La gauche est en pleine recomposition. Elle est seule porteuse de cet immense espoir qui a jailli avec la révolution, même si elle doit encore vaincre les préjugés culturels à son égard. Cette gauche dans sa diversité doit s’atteler à l’élaboration d’une plateforme commune de sortie d’un système en crise et non, comme l’envisagent les forces conservatrices (séculariste et islamiste), de sortie de la crise du système. C’est une différence de taille ! La gauche tunisienne doit aussi se montrer capable de rassembler les souverainistes et les progressistes qui s’opposent aux diktats des bailleurs de fonds internationaux, comme à ceux qui encouragent la poursuite des privatisations rampantes et la vente à la découpe de nos entreprises et services publics, au profit des multinationales. La recomposition du paysage politique, j’en suis convaincu, va se poursuivre dans les années à venir.

 Source : L’Humanité 7/11/2014

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