On les surnomme les Pinçon Charlot. Ce couple de sociologues, anciens directeurs de recherche au CNRS rattachés à l’Institut de recherche sur les sociétés contemporaines (Iresco), s’est fondé une réputation singulière d’ethnologues de la bourgeoisie. Depuis bientôt trente ans, ils innovent dans le champ sociologique en orientant leurs recherches sur le fonctionnement oligarchique de la classe dominante française. Invités par Les Amis de l’Humanité, ils présentaient mercredi à Montpellier leur dernier ouvrage Le président des riches.
Partout en France, la tournée des Pinçon Charlot déplace des foules. A Montpellier, le débat très participatif a réuni 350 personnes à la salle Guillaume de Nogaret. C’est que le livre tombe plutôt à pic au moment où le chef de l’Etat s’apprête à endosser son costume de président du peuple…
Si une majorité de Français ne semblent spontanément pas prêts à prendre ce mirage pour argent comptant, l’ouvrage des Pinçon Charlot, n’en demeure pas moins fort éclairant sur l’état d’un pays totalement livré aux grandes fortunes. Il démontre aussi que l’échec espéré de Sarkozy en 2012 ne sera pas suffisant pour changer la donne.
Prise de pouvoir politique
Les travaux précédents du couple de chercheurs tendaient à démontrer que derrière les concepts flous de Hedge fund, stock option, loi du marché… il existe bien des agents sociaux, faits de chair et d’os. « Nous cherchions à comprendre le sens. A savoir comment la reproduction des privilèges les plus insensés et les plus arbitraires bénéficiaient toujours aux mêmes familles. »
L’idée de ce livre est apparue le 6 mai 2007. « Avec la fête du Fouquet une nouvelle ère s’est ouverte. Au regard du cynisme d’une violence inouïque cette élite affiche, on est passé de la lutte des classes à la guerre des classes, explique Monique Pinçon- Charlot. Après s’en être pris au système de protection social, et avoir détruit les forces syndicales comme celles des partis qui portaient lavoix des classes populaires, les patrons du Cac 40 sont venus fêter aux yeux de tout le monde leur prise de pouvoir politique. »
Tous les jours Noël
Effarés les Pinçon Charlot décident de tenir au jour le jour la chronologie de ce capitalisme décomplexé. De la défiscalisation complète des droits de succession aux gros chèques en passant par le bouclier fiscal et la reconnaissance symbolique des légions d’honneur la liste est longue. « Il n’y a quasiment pas un jour sans tour de passe-passe pour gaver les déjà gavés. Avec l’attaque continue des droits sociaux, c’est le seul terrain où Sarkozy a été constant.» Les auteurs se plongent à nouveaux dans les mailles sophistiqués du trico des réseaux oligarchiques. « Ceux de Sarko et de DSK se recoupent de manière tout à fait préoccupante », constate Michel Pinçon qui rappelle aussi que la recette du FMI appliquée aux « pays défaillants » de l’UE est la même que pour les pays du Sud.
Que faire des riches ?
Les sociologues en arrivent à la conclusion partagée par ne nombreux économistes qu’un changement radical urgent s’impose. Il implique de rester vigilant à ce qui se passe, de favoriser la diversité du personnel politique, de nationaliser le système bancaire et de supprimer les bourses. Mais que faire des riches ? Les imiter suggère le couple. Pas pour devenir riche. Mais pour fonder une solidarité susceptible d’unir les multiples forces de gauche perdues dans leurs divisions. « La puissance de l’élite c’est la solidarité. Elle est leur atout essentiel dans cette guerre des classes qu’ils sont en train de gagner.
Dans le sillage de la chorégraphe Mathilde Monnier, d’Alain Plombat, le Pdg du Midi-Libre et du préfet Claude Baland, c’est Edwy Plenel qui était mardi l’invité de l’émission « Viens chez moi j’habite à la Paillade. » On pourra bientôt la visionner sur le site de Kaïna-tv, la web TV créée par Akli Alliouat qui valorise les initiatives locales et l’expression des habitants de la Paillade.
Centre commercial Saint-Paul au cœur de la cité pailladine, le studio s’improvise au café-resto Le Mirador. « Vous avez mené une enquête fouillée sur moi », plaisante le directeur de Médiapart à l’adresse des jeunes avec lesquels il s’apprête à débattre.
Ca tourne ! Les animateurs précisent d’entrée qu’ils ne sont pas journalistes, se situant avant tout, comme des habitants du quartier. Ce à quoi la fine plume répond que notre époque impose aux pros de descendre de leur estrade pour se mêler aux amateurs. A la différence de la majorité de ses confrères, il affirme croire au journalisme citoyen ce qui justifie sa présence dans le quartier.
La question de la ségrégation dont les habitants sont ici victimes est évidemment soulevée. Elle permet à Edwy Plenel d’enfourcher l’un de ses chevaux de bataille favori : la critique du pouvoir et la restauration de la démocratie. « Je n’hésite jamais à dire, y compris à ceux pour qui c’est difficile à entendre, qu’historiquement notre France est d’origine étrangère.Sous l’occupation, la majorité des gens qui étaient avec De Gaule n’auraient pas de papier aujourd’hui.»
Ses interlocuteurs le lancent sur le déjà très piteux bilan du quinquennat Sarkozy. « Ma critique ne porte pas sur l’homme, précise Plenel, mais sur le système présidentiel qui permet au chef de l’Etat de faire absolument ce qu’il veut. Au point de nous faire oublier que c’est à nous de faire vivre la démocratie. La démocratie ne doit pas être dictée par l’agenda présidentiel. C’est très concret la démocratie, cela concerne le partage qui se situe au cœur de la question sociale. »
L’orateur est maintenant lancé, il devance les questions. Il est passé au débat sur l’identité nationale. « Une diversion du gouvernement pour échapper à la question sociale. Une façon de ramener chacun à son identité et un moyen pour oublier les conditions que l’on a en commun. » Le rôle des médias, Montaigne, La Boétie, l’esprit des fondateurs de la loi de 1905 sur la laïcité, la nature profonde du racisme… Les sujets s’enchaînent dans la bouche de l’invité. On boit ses paroles, on admire l’intelligence des propos.
« Je ne porte pas un regard aussi pessimiste que vous sur la situation », réplique avec sympathie l’homme de médias aux jeunes qui s’inquiètent du formatage des esprits et du peu d’issues qui s’offrent à eux. « La peur est brandie par le pouvoir pour dire à la population ayez peur, nous nous occupons du reste. Il faut dire nous n’avons pas peur, ne pas rester coller au mur, la République n’est pas figée, elle est en mouvement. » La soirée s’achève. Edwy a un autre rendez-vous, il est parti avant l’heure du couvre-feu.
Depuis qu’il a été élu en mars 2010, le président Viktor Ianoukovitch s’emploie à rogner méthodiquement les libertés. Harcèlement judiciaire des opposants, musellement de la presse, assujettissement du législatif, peu à peu, le pays suit les traces de la Biélorussie. Nous vivons dans une nouvelle réalité, mais il nous a fallu les dernières élections régionales pour nous en rendre pleinement compte. L’Ukraine de l’après-révolution orange n’a plus grand-chose à voir avec la “démocratie souveraine” tant vantée par son président. Lequel semble avoir suivi un manuel en dix leçons pour mieux asseoir son autorité.
Première leçon : peu avant les élections, se servir des lois pour modifier le système électoral afin qu’il soit optimal pour le parti au pouvoir. De plus, penser à changer le mode de création des commissions électorales de façon à ce que le décompte soit “correct”.
Deuxième leçon : ne pas à hésiter à rejeter toute forme d’opposition, surtout la plus radicale, la plus éduquée et la plus rétive à tout compromis dans un vaste sac orné de l’étiquette : “ils sont tous pareils”. Recommander ensuite à l’électorat : “votez contre tous, c’est la meilleure expression d’une attitude citoyenne”.
Troisième leçon : avant l’échéance, veiller à ce que toutes les chaînes de télévision importantes ne se préoccupent que des candidats du pouvoir qui, comme par hasard, sont les seuls à organiser des rencontres et des conférences de presse.
Quatrième leçon : le jour du vote, s’assurer que le personnel des commissions électorales travaille lentement, au point de créer d’énormes queues devant les isoloirs. Un grand nombre d’électeurs, surtout les jeunes, préférera partir, pour ne pas perdre une demi-journée, d’autant plus que, autre hasard, ce jour-là, beaucoup de concerts gratuits, distributions de produits de démonstration et autres divertissements seront prévus.
Cinquième leçon : penser à permettre à des observateurs étrangers (tout aura été fait pour qu’il y en ait le moins possible) de visiter (guidés) des bureaux de vote où tout se déroulera bien sûr sans anicroche. Rappelons que pendant la Famine de 1933, le pouvoir soviétique avait organisé le voyage d’“idiots utiles” de l’Occident, comme disait Lénine, venus visiter les kolkhozes ukrainiens.
Sixième leçon : dans les circonscriptions où, malgré tout, les résultats obtenus ne correspondraient pas aux chiffres désirés, soumettre les bulletins à d’étonnantes aventures : ils disparaissent, on les retrouve, mais les tampons sont effacés, des votes sont annulés. Faire de même avec les chiffres, ne pas hésiter à les “corriger”.
Septième leçon : veiller à ce que toutes les tentatives de contestation des résultats devant les tribunaux échouent (on n’a pas réformé ces derniers pour rien).
Huitième leçon : même si, par magie, l’opposition obtenait la majorité dans les conseils régionaux ou au Parlement, s’assurer que, de toute façon, la présidence de ces derniers soit entre des mains souhaitables, puis veiller à ce que les députés et les membres des conseils votent comme il convient.
Neuvième leçon : peu après les élections et les diverses prestations de serment, garantir que les maires et les députés de l’opposition proclament bien haut qu’ils sont là pour servir tous les citoyens et pas seulement un parti, sachant que le camp du pouvoir, lui, ne ferait jamais rien de tel.
Dixième leçon : quel que soit le résultat des élections, rien ne doit changer. Toutes les commandes sont en bonnes mains, et on peut annoncer à l’Ouest une nouvelle victoire de la démocratie. Quant à ceux qui oseraient résister, le moment sera venu d’avoir recours à la force.
Pour que ces dix leçons fonctionnent, il faut bien sûr respecter certains rites : la concurrence entre les candidats, la pluralité des partis (à la Chinoise), des débats, des programmes, l’existence de publications d’opposition, des meetings de protestation (d’un millier de personnes), et ainsi de suite. L’Occident émettra évidemment quelques recommandations : c’est vrai, vous avez des défauts, pas de véritable liberté d’expression, mais vous avez un pouvoir fort, la stabilité, la croissance. Vos réformes, bon, elles sont mauvaises, mais vous avez renoué des liens d’amitié avec la Russie, le tout sans cette vulgarité que se permet Loukachenko. Bon, allez, ça ira.
En fait, la construction de la démocratie à l’Ukrainienne selon les préceptes ci-dessus n’a pour pas seulement pour objectif de plaire à l’Ouest afin d’obtenir ses faveurs, ce qui n’est qu’un but tactique. Le but stratégique, grandiose, est tout autre. Il s’agit de s’assurer un contrôle perpétuel des mécanismes du pouvoir, autrement dit, la direction monopolistique du pays à l’aide de ces mécanismes, aux mains d’un clan et des quelques “membres de la famille” qui en constituent le cœur.
Pour y parvenir, il est nécessaire de réduire la population ukrainienne à l’état de zombie, de la traiter de telle manière que la majorité absolue des citoyens cesse d’être citoyenne et qu’elle soit tout à fait d’accord avec sa dépendance vis-à-vis du pouvoir. Il faut donc qu’il devienne impossible d’avoir recours aux mécanismes institutionnels pour changer le pouvoir et en chasser les personnages les plus odieux qui le détiennent.
Dans ce contexte, on peut bien tolérer quelques centaines “d’éternels opposants” qui ne présentent aucun danger pour le système. Et si d’aventure, quelqu’un à l’étranger exprimait de vagues prétentions quant à la situation en Ukraine, on pourra toujours citer la phrase du docteur Joseph Goebbels (sans le nommer expressément, cela va de soi) : “Le Führer du Reich Adolf Hitler jouit du soutien absolu de tout le peuple allemand, de quelle autre démocratie ont besoin les démagogues occidentaux ?”
Judith Cahen : Le Monde Diplomatique, novembre 2002
Quel sera l’objectif américain après l’Irak ? La question hante les dirigeants de Damas, qui craignent de faire les frais de la politique des Etats-Unis, des tensions nées entre le Liban et Israël sur les questions de l’eau et des risques d’embrasement à la frontière des deux pays. Cette instabilité de l’ordre régional a permis aux caciques du régime baasiste de mettre un terme au « printemps de Damas », qui avait suivi la mort du président Hafez El Assad et son remplacement par son fils, M. Bachar El Assad.
A la mort d’Hafez El Assad le 13 juin 2000, après trente années de pouvoir sans partage, la société civile, les opposants au régime, et même certains baasistes, ont cru à la démocratisation du système politique. La personnalité et la jeunesse de son fils Bachar, successeur désigné du qaïd, sa volonté de modernisation et de lutte contre la corruption ont suscité un grand espoir. Certes, nombre de gens furent choqués par la rapidité avec laquelle la succession fut bouclée (1) et refusèrent la manière dont le nouveau pouvoir insistait sur l’« exception syrienne » qui empêcherait le pays de pratiquer la démocratie des autres. Mais l’insistance du jeune président sur le respect de l’opinion publique accéléra le mouvement de contestation réclamant plus de démocratie et de respect pour le droit des personnes.
« Il faut redonner la parole au peuple. Que le Parlement ait à nouveau le pouvoir de contrôler l’Etat. Sans ce retour aux principes républicains, la Syrie restera ce qu’elle est aujourd’hui : un régime totalitaire, une République héréditaire. » Par cette déclaration de juin 2000, M. Riyad Turk, chef du Parti communiste – Bureau politique, libéré après plus de quinze ans de prison, s’affirme comme la figure emblématique du « printemps de Damas 2) ». Pendant un an, des pétitions – émanant de groupes aussi différents qu’un collectif de « 99 intellectuels », d’avocats, de Syriens de l’étranger ou des Frères musulmans basés à Londres – paraissent dans la presse arabe non syrienne pour réclamer la fin de l’état d’urgence – maintenu depuis l’arrivée du Baas au pouvoir en 1963 -, le retour à l’Etat de droit, le pluripartisme et la libération de tous les prisonniers politiques.
Parallèlement, des muntadayat (forums de discussions organisés en appartement) s’ouvrent à Damas et dans la plupart des grandes villes du pays, recueillant un large succès. Des personnalités politiques indépendantes, des universitaires, mais aussi nombre de citoyens commencent à y exprimer, en public et sous l’oeil attentif de membres du Baas, leurs critiques contre la corruption, l’accaparement du pouvoir par les dignitaires du régime et leurs enfants ou appellent au multipartisme, au respect du droit d’expression et à la libération des prisonniers politiques.
Puis, en septembre 2001, le régime, après avoir lancé un premier avertissement sur les lignes rouges à ne pas franchir (3), jette en prison dix militants pour la démocratie, dont M. Riyad Seif, député indépendant, et M. Turk. A la fin d’août 2002, tous les militants sont condamnés à des peines allant de deux à dix ans de prison pour avoir « porté atteinte à la Constitution, incité à la sédition armée et aux dissensions confessionnelles, sapé le sentiment patriotique et propagé de fausses nouvelles ».
Certains observateurs étrangers soutiennent que M. Seif a été emprisonné à la suite d’un rapport au Parlement dans lequel il dénonçait des irrégularités entourant la création de deux monopoles de téléphonie mobile, SyriaTel et Investcom, dont M. Rami Makhlouf, cousin de M. Bachar El Assad, est le principal actionnaire. En réalité, M. Seif n’avait même pas cité ce dernier, mais il avait attiré l’attention sur le fait que la Syrie était l’un des rares pays dans le monde où l’Etat n’avait rien gagné par la vente des licences de téléphonie mobile et où les opérateurs n’étaient même pas soumis à l’impôt sur les sociétés…
Pour Me Haïssam Maleh, président de l’Association des droits de l’homme en Syrie (ADHS), contre lequel un mandat d’arrêt a été émis récemment, « le pouvoir a voulu, avec ces arrestations, envoyer un message clair à la société civile. Il n’avait pourtant rien à craindre de ce mouvement – et d’ailleurs personne ne croit en Syrie que le régime sera renversé par la force. Mais la peur est double : il y a celle du peuple, et celle du régime, qui craint pour ses privilèges ».
Une presse sous contrôle
Les forces ayant porté le « printemps de Damas » avaient d’ailleurs des contours flous et manquaient singulièrement d’assise populaire. Y… regarde, sceptique, le marc de son café ; il a préféré une rencontre dans un lieu public, les appartements des opposants étant trop souvent surveillés. Après avoir passé de longues années en prison, cet ancien membre du Parti communiste de M. Turk porte un regard amer : « Les jeunes sont formatés par le Baas de la maternelle à l’université. La nouvelle génération ne pense au mieux qu’à faire de bonnes études, au pire qu’à s’enrichir par tous les moyens. En Syrie, on ne peut pas vraiment parler d’opposition, mais plutôt d' »attitude oppositionnelle » consistant à en appeler à la « glasnost » et à la modernisation. Ses différents courants sont comme des tribus qui se côtoient, mais ne proposent pas de projet fédérateur. Et elle a échoué à conquérir la jeunesse, peut-être parce qu’elle continue à utiliser un vocabulaire politique qui n’a pas changé depuis les années 1950-1960. »
Cette jeunesse urbaine ressemble à celle des grandes villes européennes : portables et street wear sont l’apanage des Damascènes, qui ont depuis peu investi la traditionnelle medina, désormais remplie de cafés Internet, de restaurants implantés dans d’anciens palais et de discothèques pleines à craquer le jeudi soir, veille du week-end musulman. Les copines sortent en groupe, les lycéennes enlacent leur petit copain dans les lieux publics, et on aperçoit çà et là des femmes voilées fumer en pleine rue.
Du côté du pouvoir, les choses sont retournées à la situation initiale, confie un diplomate : « Le style présidentiel n’a pas changé, même s’il y a moins de portraits du président dans les rues. Avant son accession au pouvoir, on voyait Bachar El Assad partout, en toute simplicité. Aujourd’hui, non seulement on ne le voit plus, mais il reste totalement opaque pour son peuple sur les questions internes : aucune interview aux médias syriens, pas de discours télévisés… »
D’ailleurs, l’ancien système politique n’a jamais disparu. Plus que jamais, il s’apparente à une joumloukia (4). Pour confirmer son intronisation, M. Bachar El Assad a dû réunir le Congrès du parti, qui ne s’était plus tenu depuis 1985. Le Baas, un moment tenté par le « printemps », s’est soudé autour des dignitaires, de peur de perdre ses privilèges de parti « guide » de la Syrie. Seule nouveauté, quelques proches du nouveau président (huit sur trente-six ministres) détiennent des postes importants du point de vue économique, mais pas du point de vue politique.
M. Assad fils a permis l’introduction d’une nouvelle loi sur la presse (inchangée depuis 1949), qui autorise la publication de nouveaux titres, mais reste très restrictive : les journaux mettant en cause l’« unité » ou la « sécurité » nationale peuvent être interdits, la publication de fausses nouvelles est punie de un à trois ans de prison et d’une amende pouvant aller jusqu’à 18 000 dollars. Pour cet universitaire damascène, « la nouvelle loi institutionnalise la censure. Les fils des caciques du régime, par leurs liens avec le pouvoir et leur poids économique, sont les seuls à en profiter ». De fait, les nouveaux titres sont tous dirigés soit par des formations politiques inféodées au Baas, soit par des amis ou familiers de Bachar, soit par des fils de dignitaires du régime. Cette nouvelle presse s’est même montrée bien plus dure vis-à-vis du dossier Seif et des autres prisonniers d’opinion que la presse officielle.
Sur la corruption, ce diplomate européen constate, non sans une pointe de cynisme, que « derrière chaque homme d’affaires il y a un général qui veille au grain. Ici, la corruption est endémique. Par exemple, chaque colonel a droit à une dotation de diesel. Qu’en fait-il ? Il la revend à bon prix aux chauffeurs de taxi… La plupart des puissants ne pensent qu’à se faire de l’argent ; peu leur importe que ce soit dans une économie socialiste ou capitaliste. Mais, lorsqu’ils auront compris qu’il y en a plus à se faire dans un système capitaliste, alors peut-être ils songeront à la démocratie ».
Dans un pays où le chômage frappe au moins 20 % de la population active, où les 15-35 ans représenteront dans deux ans un peu plus de 8 millions de personnes, soit près de la moitié de la population, et où le produit national brut par habitant se situe en deçà de 1 000 dollars (5), le gouvernement mise surtout sur le thème de la réforme économique pour faire oublier l’absence de démocratie. Mais de quelles réformes s’agit-il et à quelle vitesse se réalisent-elles ?
Ainsi, malgré la loi no 28 sur la création de banques privées, votée en 2001, l’ouverture du premier établissement privé, prévue pour 2002, a été reportée. Le Conseil suprême de la monnaie et du crédit, qui gérera la Banque centrale et les activités bancaires publiques et privées, n’est toujours pas créé, et il faudra encore que les banques candidates passent par deux étapes préliminaires, dont une seule prend trois mois. L’investissement privé, autorisé en 1991, ne décolle pas, et les étrangers, eux, n’en représentent qu’à peine 1 %. Comment, il est vrai, s’engager dans un pays dans lequel la justice semble si inféodée au régime, même dans le domaine des affaires (6) ? Réputé proche de M. Bachar El Assad, ancien membre du Parti communiste, M. Issam Al-Zaïm, ministre de l’industrie, a affirmé, le 11 juillet 2002, que les réformes économiques peuvent tout à fait avancer sans qu’on touche au domaine politique, le modèle à suivre étant celui de la Chine…
D’autre part, et malgré le contrôle qu’exerce sur lui la Syrie, le Liban est devenu, surtout depuis deux ans, un terrain de relative liberté d’expression pour l’opposition syrienne. Le quotidien libanais An-Nahar (interdit en Syrie) et surtout Al-Moulhaq, son supplément culturel, dirigé par l’écrivain et homme de théâtre Elias Khoury, ouvrent régulièrement leurs pages à l’opposition syrienne. Pour M. Khoury, « dès avant la mort d’Hafez El Assad, certains intellectuels s’exprimant au Liban avaient brisé les tabous sur la Syrie. Maintenant, leur marge d’expression est devenue une lutte qui peut s’épanouir, car elle fait partie intégrante de la lutte pour la démocratie libanaise ». Le 5 juillet 2002, un sit-in de la gauche libanaise et de quelques chrétiens de l’opposition avait lieu à Hamra, artère principale de Beyrouth, pour demander la libération de M. Turk.
Le contexte régional, avec l’Intifada palestinienne, l’élection de M. Ariel Sharon, puis les attentats du 11 septembre, a placé le pays du « mauvais côté de la barrière (7) ». Le regain de tension offre au régime un prétexte pour repousser l’ouverture démocratique. Mais l’affrontement régional permet aussi à l’opposition d’exprimer, indirectement, ses critiques.
Ainsi, à partir du siège de Jénine par l’armée israélienne, au printemps 2002, des sit-in ont été organisés pendant quarante-deux jours devant le siège de l’ONU à Damas, dans le quartier chic d’Abou Roumané, sans qu’aucun slogan ni affiche fasse référence à la politique officielle du régime. Le mouvement est allé jusqu’à rassembler 5 000 personnes. « Or, commente un intellectuel, le pouvoir ne pouvait ni interdire, car, pour le principe, les manifestations propalestiniennes sont bienvenues, ni laisser faire, puisque celles-ci n’étaient pas prises en main par le parti et risquaient de finir en critiques contre l’inaction du régime face aux frères de Palestine. Il a donc décidé de neutraliser les manifestants par d’autres moyens : en faisant venir par bus entiers des centaines de jeunes appartenant au Baas ainsi qu’aux moukhabarat (services de renseignement), et en noyant ainsi la manifestation dans cette foule. »
A Damas, la vieille garde a repris le dessus. Une amnistie des prisonniers syriens, que Patrick Seale, biographe de Hafez El Assad, appelle de ses voeux (8), serait non seulement moralement nécessaire, mais également utile pour l’image du pays. Or M. Bachar El Assad donne l’impression d’agir comme s’il avait, quoi qu’il arrive, trente ans de pouvoir devant lui. Et même si l’époque des arrestations massives est passée, la façon dont le fils gère la contestation tend à montrer qu’un des slogans du temps du père (Assad lil abad wa baad al abad : « Assad jusqu’à l’éternité et après l’éternité ») a pris le sens d’une sombre prophétie. Pourtant, comme l’a si bien dit le dramaturge syrien Saadallah Wannous, décédé en 1997, les Syriens « sont condamnés à l’espoir ».
notes
(1) Sur les modalités de la succession, voir l’article d’Alain Gresh, « L’ascension programmée du « docteur Bachar » en Syrie », Le Monde diplomatique, juillet 2000, ainsi que ceux de Sakina Boukhaima et de Philippe Droz-Vincent (« Bachar Al Assad : chronique d’une succession en Syrie » et « Syrie, la « nouvelle génération » au pouvoir : une année de présidence de Bachar Al Assad », dans Maghreb-Machrek, respectivement n° 169, juillet-septembre 2000 et n° 172, juillet-septembre 2001).
(2) Le Monde, 28 juin 2000. M. Riyad Turk adopta, dans les années 1970, des positions hostiles à l’URSS et au régime en place à Damas : il créa sur cette base le PC – Bureau politique, dont il fut secrétaire général. Il passa dix-sept ans et demi dans une cellule d’isolement et fut libéré en 1998 sans avoir été jugé. Depuis septembre 2001, il est à nouveau sous les verrous et a été condamné à deux ans et demi de détention.
(3) Le 8 février 2001, dans une interview à Asharq Al-Awsat, puis en mars lors de manoeuvres militaires, M. Bachar El Assad déclare que l’unité nationale, la politique de son père, l’armée et le parti sont des sujets qui ne peuvent être critiqués. De son côté, le vice-président syrien Abdel Halim Khaddam déclarait : « L’Etat ne permettra pas que la Syrie se transforme en une autre Algérie. »
(4) Néologisme formé par le début du mot arabe signifiant république et par la fin de celui signifiant royauté. Cf. « Menaces sur le printemps de Damas », Chronique d’Amnesty, Paris, mai 2002.
(5) Chiffres de la Banque mondiale, 2000.
(6) Un tribunal syrien a débouté le géant des télécommunications Orascom dans la bataille juridique qui l’opposait à son partenaire (pour 25 %), SyriaTel. L’opérateur égyptien accusait la compagnie syrienne de vouloir détenir l’exclusivité d’accès aux comptes bancaires, contrairement aux accords passés. C’est maintenant chose faite : les 40 millions de dollars d’avoirs d’Orascom sont gelés par la justice, qui a nommé M. Makhlouf directeur général de SyriaTel.
(7) Pour rectifier son image, la Syrie collabore, depuis octobre 2001, avec la CIA. Le 21 juin 2002, M. Vincent Cannistraro, ancien chef de la CIA pour la lutte antiterroriste, déclarait au Washington Post que la Syrie « coopère entièrement dans les enquêtes sur Al-Qaida et sur les personnes liées à l’organisation. Dans certains cas, la Syrie a même reporté l’arrestation de suspects afin de suivre leurs conversations et déplacements pour en référer aux Etats-Unis ».
(8) Al-Hayat, Londres, 21 juin 2002, numéro censuré en Syrie.
Si vous voulez entrer dans le monde d’un écrivain qui vous entretienne de l’écriture et des subtilités de la prose vous ne lirez pas La guerre de l’humain. A l’âge de 14 ans son auteur était apprenti coiffeur. Pat Gady a aujourd’hui 55 ans. Il est chômeur et le mot travail lui donne la nausée. « Je trouve que le travail a quelque chose de merveilleux quand on l’exerce pour s’épanouir », pense Pat Gady qui livre une réflexion méditative sur les multiples inégalités perpétuées au sein de notre système social. On est loin de l’essai sociologique mais, comme le dit le philosophe Clément Rosset « Après une connaissance apprise auprès de quelques sommets, rien de tel, pour vous rafraîchir qu’une connaissance par les gouffres. » Cet adepte de Schopenhauer défendait aussi l’idée que le pire est la seule chose certaine, ce en quoi il se rapproche du propos de Pat Gady. Les thèmes qu’aborde l’auteur se succèdent, sous la forme d’un grand zapping : fiscalité, écologie, conditions de travail, système de santé, discrédit des discours politiques… constituent un ensemble où la cohérence est liée au vécu. Gady nous restitue un bloc d’expériences, une pensée populaire lucide et partagée peu prisée par le monde de l’édition. La missive nous arrive grâce à l’heureuse contribution d’Yvan Mécif des éditions héraultaises Rémanences.
Rien de commun dans l’œil désabusé de Pat Gady mais un sens évident de la politique au sens noble du terme. Son expression sensible sur le manque de volonté pour lutter contre la fracture sociale semble appartenir à un instant qui précède l’abandon. L’écrivain ne cherche pas à être le témoin. Il est seulement à l’écoute des mots qui tracent son avenir ou plus justement son non avenir. Selon Kafka « Le livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous » la note d’optimisme qui conclut le livre de Pat Gady témoigne qu’il a su s’écouter.