Patrick Chamoiseau : Cette idée de « race supérieure »

Par Patrick Chamoiseau, écrivain

Quand on commence à hiérarchiser entre les civilisations, sur les degrés de « l’inférieur «  et du « supérieur », on entre dans une dérive vers les pires horizons. L’idée de civilisation, très à la mode durant les grandes conquêtes occidentales, renvoie à celle de culture dont elle serait le substrat le plus noble ; et le fait de culture débouche directement sur le socle de l’humain. Avec l’humain, venaient les absurdités de la « race » qui ont occupé les thèses de supériorité, et donc de hiérarchisation, où se sont abimés le comte Arthur de Gobineau, les anthropologies racistes, et toutes les justifications du colonialisme. L’idée de « race supérieure » engendrait celles de culture et de civilisation supérieures. Ce qui autorisait à inverser la formule et à considérer que la simple possibilité de civilisation supérieure impliquait sinon une race (on n’ose plus l’avancer) mais des cultures et des humanités inférieures. C’est pourquoi l’équation réversible coloniser = civiliser a si longtemps duré, et pointe encore de temps en temps un restant de ténèbres.

Dès lors, chaque fois qu’un pouvoir politique ou religieux a cru appartenir à une civilisation « supérieure », cela s’est toujours traduit par les grands crimes d’Etat que furent la Traite, l’esclavage, les colonisations, le système des camps de concentration, les apartheids, les génocides ou les purifications ethniques qui aujourd’hui encore occupent la vie du monde.

Donc, réactiver l’idée de civilisation, et recommencer à les hiérarchiser n’est pas une mince affaire ! Ce n’est pas non plus une simple stratégie électorale, mais un état d’esprit, voire un semblant de pensée. Derrière les déclarations répétées de ministre de l’intérieur de la France, se dessine l’auréole du discours de Dakar, les chroniques de la chasse aux enfants immigrés alentour des écoles, les velléités de police génétique contre les regroupements familiaux, la traque honteuse des Roms, le spectre du ministère de l’identité nationale, le grondement régulier des charters expéditifs, les quotas d’expulsions prédéfinis et célébrés, le renvoi des étudiants étrangers, et même la fragilisation systématique des immigrés en situation régulière qui, en ce moment, dès trois heures du matin, affrontent les glaciations devant les préfectures… En face d’une telle convergence, on croirait voir de grandes ailes qui s’ouvre pour un sinistre envol.

Ecoutons le « bon sens » du comte de Gobineau : « Les peuples ne dégénèrent que par suite et en proportion des mélanges qu’ils subissent, et dans la mesure de qualité de ces mélanges (…) le coup le plus rude dont puisse être ébranlée la vitalité d’une civilisation, c’est quand les éléments régulateurs des sociétés et les éléments développés par les faits ethniques en arrivent à ce point de multiplicité qu’il leur devient impossible de s’harmoniser, de tendre, d’une manière sensible, vers une homogénéité nécessaire, et, par conséquent, d’obtenir, avec une logique commune, ces instincts et ces intérêts communs, seules et uniques raisons d’être d’un lien social… » On croirait entendre le cahier des charges du ministère de l’identité nationale, ou la feuille de route de ceux qui se donnent la mission explicite de protéger la civilisation française contre les invasions ! M. Letchimy a donc vu juste et a dit ce qu’il fallait dire comme il fallait le dire.

Et il a fait honneur non seulement à la Martinique mais à la France et à son Assemblée Nationale toute entière. Car enfin, sans lui, le « célébrant des civilisations supérieures »serait venu, se serait assis, aurait écouté je ne sais politiquerie, et serait reparti sans que rien ni personne ne lui trouble la conscience. Il suffit d’imaginer que, dans les bancs derrière lui, soient assis, Clémenceau, Hugo, Lamartine ou Jaurès, pour mesurer ce qu’il aurait manqué à cette haute assemblée si M. Letchimy n’avait pas été là. Il aurait manqué le courage. Il aurait manqué la lucidité. Il aurait manqué une vision exigeante de l’homme et du rapport que les humanités peuvent nourrir entre elles !

Il y a donc une profonde misère morale à laisser supposer que son intervention aurait pour base de je ne sais quelle « sensiblerie tropicale » ; qu’il aurait hérité d’une « émotivité antillaise liée à l’esclavage » qui expliquerait je ne sais quel « dérapage ». Les soutiens et les analyses de cette sorte ne sont que honte et lâcheté.

De même, il est inadmissible que l’on balaie cela d’un revers de la main en indiquant qu’il s’agirait une polémique inutile. C’est un débat essentiel et profond. J’y vois l’affrontement majeur entre deux visions du monde et deux conceptions du vivre-ensemble dans le respect que l’on doit à la diversité des humanités. J’y vois une controverse radicale qui relève au plus au point de l’éthique contemporaine, laquelle est une éthique complexe et dont il faut à tout moment penser le déploiement. J’y vois le souci de dresser un rempart commun contre cette barbarie qui est déjà venue et qui peut revenir. Quel sujet peut se révéler plus sérieux que la conception même du rapport que les humanités doivent nourrir entre elles ?! Quels seraient les fondements d’un projet culturel, social économique, ou d’un programme présidentiel, qui déserterait cela ? Et que vaut une assemblée parlementaire où on se révèle incapable de discuter de ces fondamentaux-là ? Et que vaudrait une Assemblée Nationale qui s’aviserait de sanctionner (de quelque manière que ce soit) ce qui la ramène aux fondements des valeurs républicaines et aux lumières de Montaigne, de Montesquieu, de Voltaire, de Lévi-Strauss, ou de ce cher Edgar Morin ?

Sanctionner M. Letchimy, ou même en caresser l’idée, reviendrait à les sanctionner tous, et à laisser la porte ouverte à ces très vieilles ombres qui nous fixent sans trembler.

Patrick Chamoiseau dernier ouvrage paru : L’empreinte à Crusoé, éditions Gallimard 2012.

Voir aussi  : Rubrique Afrique : La Françafrique se porte bien, On Line Patrick Chamoiseau,

Roland Gori « La dignité face à la censure »

« Chaque société tend à privilégier les discours en affinité élective avec ses valeurs »

Roland Gori. L’initiateur de l’Appel des appels sera à Montpellier le 22 février pour évoquer son dernier livre. Il est professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyste. Entretien.

Face aux nouvelles formes de la censure sociale, vous exprimez dans votre dernier livre la nécessité de dire et de partager notre expérience, mais cette censure sociale s’appuie sur une insécurité sociale en pleine croissance…

A l’heure actuelle nous nous trouvons face à une nouvelle étape du capitalisme qui « financiarise » les activités sociales et culturelles. L’Appel des appels montre à travers l’exemple des praticiens dans l’éducation, le soin, la justice, ou le journalisme, comment ces professionnels sont victimes d’une double violence. La violence économique matérielle : celle qui réduit les conditions d’existences sociales en insufflant toujours davantage de précarité et qui contribue au recul de leur statut, économiquement parlant. Et celle de la violence économique symbolique, au sens de Bourdieu, qui s’attaque à leur capital symbolique.

L’hégémonie économique, celle des marchés, s’exerce aussi sur la sphère politique en imposant une idéologie unique qui piétine les valeurs humaines. Au-delà de l’indignation, comment appliquer la réaffirmation subjective, que vous appelez de vos vœux, de manière collective ?

La question de la dignité se confronte aux nouvelles certitudes de l’évaluation. C’est une nouvelle forme de censure qui ne s’exerce plus sur les contenus mais sur les canaux de transmission. Aujourd’hui se sont les systèmes informatiques qui coordonnent la confiscation de la pensée au profit du numérique. Les classes moyennes se retrouvent prolétarisées au sens marxiste du terme. Le collectif n’est rien d’autre que le sujet de l’individu. C’est la même matrice qui contrôle la gestion des finances de l’Etat et l’évaluation des individus qui commence maintenant dès la gestation pour finir à la tombe. On pense en terme de prime d’assurance et cela concerne aussi bien les individus que le collectif. Il faut se réapproprier une certaine indépendance du politique par rapport à la logique du marché qui a colonisé les champs sociaux, politiques et culturels.

L’espace démocratique vous paraît-il menacé par le mécanisme européen de stabilité que le gouvernement s’apprête à constitutionaliser ?

Cela me paraît un enjeu extrêmement important face à la crise d’autorité du politique. Le mécanisme européen de stabilité et la règle d’or instaurent un dispositif de contrôle au nom d’une l’idéologie économique, que j’estime, par ailleurs, pas rentable. Si on inscrit cette règle comptable dans la constitution, on ne pourra plus réfléchir à ce que l’on fait. C’est le renversement entre la fin et les moyens. Dans cette configuration, les moyens sont leur propre fin. La démocratie fondée sur la distribution de la parole a évolué vers une démocratie d’expertise de l’opinion qui dépossède le citoyen de sa participation politique. Avec le contrôle et/ou la complicité des médias, on met en scène des faits divers pour adopter des lois en faisant croire que ces décisions sont exemptes de parti pris politique ».

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Invité par la Librairie Sauramps Roland Gori donnera une conférence merc 22 février à 19h salle Pétrarque. Dernier ouvrage paru : La Dignité de penser, éditions LLL, 16 euros.

Voir aussi : Rubrique Essai, rubrique Débat, rubrique Politique, Société civile, rubrique Sciences humaines, Psychanalyse un douteux discrédit, rubrique Rencontre, Jacques Broda : la crise morale, Gori et l’insurrection des consciences

Lettre de Anne Fraïsse à Hollande : Le courage de dire…

Anne Fraisse, la présidence de l’Université Paul Valéry a toujours eu le courage de ses opinions. Ce qui suppose de s’exposer aux critiques des autres qui ont fusé de toutes parts à l’occasion de la piteuse et illusoire tentative de fusion des trois universités montpelliéraines. Il s’agissait de faire des affaires, de figurer en haut de l’affiche où de bénéficier d’hypothétiques crédits d’Etats, sans s’interroger un instant sur les conséquences de cette implication. Le modèle proposé de ce nouveau système d’enseignement supérieur bafoue les principes de la République. Et il poursuit son chemin… Un jour où l’autre l’honneur reviendra à ceux qui résistent se plait-on à penser sans être sûr de rien…

JMDH

 

Voir aussi : Rubrique Education Politique de l’Education, Hollande à la peine avec les profs de  fac,

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L’Espagne réforme son marché du travail

Le décret du gouvernement facilite les licenciements et affaiblit les conventions collectives alors que le chômage atteint 22,9%.

Beaucoup plus de flexibilité dans les négociations collectives et baisse sensible du coût de licenciement : telles sont les deux idées-forces de la réforme du marché du travail espagnol adoptée hier en conseil des ministres. Aiguillonné par la récession économique, le gouvernement conservateur avance sabre au clair : sa pilule, administrée sous forme d’un expéditif décret-loi, entrera en vigueur dans les prochains jours. Il ne nourrit toutefois pas beaucoup d’illusions sur l’accueil que devrait réserver le corps social à son initiative.

La semaine dernière, croyant que les micros étaient éteints, le chef du gouvernement de droite, Mariano Rajoy, avait confié à son homologue finlandais : «Cette réforme du marché du travail va me coûter une grève générale», laissant entendre aux Espagnols qu’il en avait déjà décidé les grandes lignes. Rebelote, jeudi : dans les médias avait fuité une confidence du ministre de l’Economie, Luis de Guindos (un ancien de Lehman Brothers appelé par Rajoy pour orchestrer de drastiques coupes budgétaires), au commissaire européen Olli Rehn : «Nous allons approuver une réforme extrêmement agressive, qui va nous attirer des ennemis.»

«Honte». Madrid, qui cherche à se rapprocher de Berlin, entend frapper fort. Objectif : infléchir la tendance dramatique du chômage qui touche désormais 4,5 millions de personnes, soit 22,9% des actifs. Et le pire est sans doute à venir, le FMI estimant que la barre des 5 millions pourrait être dépassée cette année. «Une honte nationale», pour l’opposition socialiste.

Le gouvernement Rajoy fait le pari de déréguler un marché considéré comme un des plus rigides d’Europe : en vertu du raisonnement libéral selon lequel moins les contraintes sont fortes plus le marché de l’emploi est dynamique, sa réforme va, pense-t-il, désinhiber les entrepreneurs désireux d’embaucher. D’où l’avènement d’un contrat de travail «généralisé» avec un coût de licenciement équivalent à 33 jours par année travaillée (contre 45 jours jusqu’à présent), plafonné à 24 mensualités. Et ce, quelle que soit la situation des entreprises. Celles en situation de «décrochage» – pouvant justifier de mauvaises prévisions -, le coût chute à 20 jours par année travaillée. «Cette modification marque un « avant » et un « après », a admis la ministre de l’Emploi, Fátima Báñez, parce qu’en parallèle nous allons supprimer peu à peu les conventions collectives sectorielles et provinciales, qui sont un terrible frein à l’embauche.» En Espagne plus qu’ailleurs, une majorité des entreprises (surtout des PME) sont régies par ces conventions, qui limitent la flexibilité (horaires, charge de travail, mobilité…).

Pour les syndicats espagnols, la douche est néanmoins glaciale. «Nos pires craintes sont devenues réalité, a réagi Luis Mendez, secrétaire général de l’Union générale des travailleurs, l’UGT. Tout cela pousse vers la dérégulation totale du marché de l’emploi. Au lieu de freiner le chômage, cela va l’exacerber.» Pour les syndicats, la suppression des conventions «porte atteinte aux droits des salariés et accroît leur vulnérabilité».

Précaire. Un point de la réforme semble pourtant échapper aux critiques. La tentative d’intégrer davantage les jeunes sur le marché du travail, alors même que les chiffres espagnols sont inquiétants : le chômage juvénile atteint 48%, le double de la moyenne européenne. De quoi expliquer en bonne partie que le mouvement des Indignés soit né à Madrid en mai 2011. Désormais, tout chef d’entreprise embauchant une personne âgée de moins de 30 ans (avec un contrat à durée indéterminée) aura droit à une réduction d’un quart des charges sociales, le reste étant pris en charge par l’Etat.

Cette mesure, comme d’autres, vise à en finir avec l’élément «exceptionnel» du marché du travail espagnol : un très fort taux de contrat précaire, autour de 40%. «C’est notre principal boulet depuis les années 80 et aucune réforme n’a jusqu’ici pu l’amoindrir, estime l’économiste Luis Garicano. Ce drame renforce l’instabilité du marché du travail et rend quasi impossible l’amélioration de la productivité, une des plus basses d’Europe.» Reste à savoir si cette réforme aura un impact positif sur le travail précaire. Celle du gouvernement Zapatero, en 2010, s’était avérée sans effets.

François Musseau (Libération)

Voir aussi : Rubrique Espagne, L’espagne sanctionnée par Standard and Poor’s, rubrique Mouvements sociaux,

Immigration: Hollande s’inspire de Sarkozy qui court après Le Pen

10 février 2012 | Par Carine FouteauMediapart.fr

Incompréhensible la TVA sociale ? Parlez-leur d’immigration ! Absent jusque-là de la campagne présidentielle, ce thème débarque en force à la faveur des déclarations de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro magazine où il présente quelques-unes de ses «valeurs» pour la société. Incapable d’imposer ses réponses à la crise économique et sociale, il s’en prend frontalement, comme Marine Le Pen, au droit des étrangers.

Chargé de cette problématique dès 2002, le chef de l’État, qui a été deux fois ministre de l’intérieur avant d’être élu président, liste les régressions supplémentaires qu’il envisage. Surenchère assumée : il n’est pas officiellement candidat, aucune des mesures annoncées ne peut être votée avant la fin du quinquennat, mais, sans craindre que son bilan – cinq lois en dix ans ! – ne lui soit opposé, il ressort les vieilles recettes qu’il fait passer pour des «surprises», voire des «idées nouvelles».

Après y avoir été favorable, il s’oppose au droit de vote des étrangers aux élections locales, au motif que «ce n’est vraiment pas le moment, avec tous les risques de montée du communautarisme». Faisant dire à François Hollande ce qu’il ne dit pas, Nicolas Sarkozy déclare refuser les régularisations d’étrangers en situation irrégulière, qui «créeraient immédiatement un appel d’air», alors même qu’il n’y a jamais renoncé, au «cas par cas» tout du moins.

Immigration familiale ensuite : après avoir compliqué la tâche des étrangers cherchant à faire venir leurs proches, il veut ajouter des conditions de ressources et de superficie de logement aux Français se mariant avec des étrangers. «Ainsi, nous combattrons plus efficacement les fraudes», indique-t-il. Comme pour les chômeurs, le soupçon de la fraude est latent. De même, il entend «réformer les prestations accordées aux demandeurs de droit d’asile». En cas de «non-coopération avec l’administration», celles-ci seront «limitées».

C’est enfin les expulsions qu’il veut faciliter, en supprimant l’intervention des juges des libertés et de la détention au profit des seuls juges administratifs. Voulu entre autres par le préfet de Seine-Saint-Denis, Christian Lambert, ce projet resurgit régulièrement. Une commission d’experts, présidée par Pierre Mazeaud, ex-président du Conseil constitutionnel, a même été consultée. Remises au chef de l’État en juillet 2008, ses conclusions étaient sans appel : l’unification juridictionnelle du contentieux serait non seulement «très difficilement réalisable»mais aussi «ne répondrait pas aux attentes placées en elle ni au regard de la charge de travail des juridictions, ni du point de vue de l’effectivité des mesures de reconduite des étrangers en situation irrégulière». Tranché ? Pas pour Nicolas Sarkozy qui, malgré l’extrême technicité de la question, laisse entendre qu’il pourrait organiser un référendum.

Il a beau courir après Marine Le Pen, du chemin reste à parcourir. Car la présidente du FN, qui conserve sur l’immigration les positions de son père, a une longueur d’avance. S’appuyant sur un raisonnement infondé (les immigrés pèseraient dramatiquement sur les finances publiques, ils feraient baisser les salaires, ils seraient trop nombreux, ils seraient inassimilables, etc.), elle propose une série de mesures toutes plus xénophobes et liberticides les unes que les autres.

Outre la priorité nationale qu’elle déplie de manière transversale, elle veut, dans une logique dirigiste, faire chuter de 200.000 à 10.000 les entrées légales, supprimer le regroupement familial, au mépris de multiples principes de droit internationaux, européens et français, rétablir la double peine, supprimer l’aide médicale d’État, interdire les manifestations de sans-papiers et de leurs soutiens, mettre fin à la libre circulation au sein de l’Union européenne ou encore faire du «racisme anti-Français» une circonstance aggravante alourdissant la peine encourue.

L’« immigration intelligente » de François Hollande

Plutôt que de prendre le contre-pied de cette dérive droitière, François Hollande est tout à son obsession de ne pas apparaître «laxiste», «irréaliste» ou «angéliste», selon les formules alternativement utilisées par la majorité pour critiquer son programme.

Son cheminement, à l’aboutissement encore incertain, est, pour l’instant, l’histoire de renoncements successifs. Parmi ses «60 propositions», celle sur l’immigration est en retrait par rapport au programme du PS, lui-même en deçà des débats de la primaire socialiste, eux-mêmes éloignés des engagements de la première secrétaire Martine Aubry en novembre 2009 (elle proposait, par exemple, une«large régularisation» des sans-papiers).

La dernière inflexion, en date du 27 janvier 2012, la plus surprenante aussi, est intervenue lors d’un face-à-face télévisé avec le ministre des affaires étrangères Alain Juppé. François Hollande y a parlé d’«immigration intelligente», poursuivant sa réflexion de la veille, à l’occasion d’une conférence de presse, de «maîtriser l’immigration»«Chaque année, avait-il indiqué, il y aura un débat au Parlement sur l’immigration économique et les souhaits des universités françaises (…) pour que l’immigration économique corresponde à de vrais besoins et que les étudiants étrangers puissent venir là où ils sont souhaités.»

Comment ne pas faire le rapprochement avec l’«immigration choisie» de Nicolas Sarkozy ? Le projet, qui a pris la forme d’une loi en 2006, était de favoriser les travailleurs au détriment des familles. Ce n’est certes pas ce que prône François Hollande, mais celui-ci reprend à son compte une vision utilitariste de l’immigration, pourtant dénoncée par la gauche tout au long du quinquennat, qui consiste à lier les entrées d’étrangers aux desiderata des entreprises. Pourquoi ce qualificatif d’«intelligent» ? Ferme-t-il la porte aux étrangers peu qualifiés ? Ne cible-t-il que les étudiants post-master à la recherche d’un emploi en France ? Dans son programme, il propose de «sécuriser» l’immigration légale. Qu’entend-il par là ? Est-ce une variante policière de «maîtriser» ou «réguler» ?

Tout aussi ambigu, le reste des propositions l’écarte d’un supposé socle de gauche. À aucun moment, il n’indique vouloir revenir sur les lois régressives votées et mises en place sous l’égide de Nicolas Sarkozy. Les sans-papiers, il ne semble plus les considérer comme des victimes, lançant une «lutte implacable contre l’immigration illégale et les filières du travail clandestin». Sur les régularisations, il se dit favorable «au cas par cas», ce qui correspond ni plus ni moins à la politique actuelle. Tout au plus évoque-t-il des «critères objectifs», mais sans dire lesquels, et entend-il mettre un terme au pouvoir arbitraire des préfets, contesté par les associations de défense des droits des étrangers.

Au regard de cette stratégie, les efforts des élus socialistes, ces dernières années, pour contrer les lois Sarkozy-Hortefeux-Guéant, paraissent périmés. Le soutien apporté par certains ténors du PS aux travailleurs sans papiers lors de leurs grèves devient un lointain souvenir.

Seul le droit de vote des étrangers aux élections locales constituerait une avancée. Mais même cette mesure, déjà inscrite dans les 110 propositions de François Mitterrand en 1981, est en retrait par rapport à la proposition de loi adoptée en décembre 2011 au Sénat, François Hollande n’évoquant pas leur éligibilité.

La politique «ouverte» d’Eva Joly et le recours à l’histoire ouvrière par Jean-Luc Mélenchon

Du côté de deux autres candidats, les droits des étrangers prennent un relief particulier. Se présentant comme «la candidate des Français qui ont grandi avec un accent», la candidate d’EELV, Eva Joly, fait de l’immigration un atout«doublement bénéfique, (…) d’une part pour les pays qui bénéficient de l’arrivée de jeunes éduqués, d’autre part pour les pays de départ auxquels ces migrants envoient souvent des fonds».

Croisant cette thématique aux conséquences du dérèglement climatique, elle insiste sur son aspect mondial et estime qu’une politique «ouverte» permettrait de revisiter les rapports Nord-Sud. Ses propositions sont plus en phase que celles de François Hollande avec l’opposition suscitée au cours de la décennie par la politique de Nicolas Sarkozy.

Mais, plutôt que de marteler les mesures précises inscrites dans le programme des écologistes, telles la régularisation de tous les sans-papiers, la dépénalisation du séjour irrégulier et la fermeture des centres de rétention administratives (CRA) créés en 1984 par le gouvernement socialiste pour y enfermer les étrangers en instance d’expulsion, elle s’en tient le plus souvent aux grands principes un peu flous.

Pour le Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon défend à peu près les mêmes positions, même s’il fait plus souvent référence aux liens entre l’histoire ouvrière et l’immigration qu’aux réfugiés climatiques. Lui aussi favorable au droit de vote des étrangers, il l’envisage uniquement pour les scrutins locaux, à la différence d’EELV qui propose de l’étendre à toutes les élections.

 

Communiqué des Amoureux au ban Public

Couples franco-étrangers, et si votre droit au séjour dépendait de votre compte en banque ?

Dans le cadre d’une interview accordée au Figaro Magazine à paraître samedi 11 février, Nicolas Sarkozy exprime sa volonté de limiter le rapprochement familial des étrangers conjoints de français. Il propose d’aligner les conditions d’obtention du visa de long séjour sur celles du regroupement familial : le montant des ressources et la surface du logement seraient désormais pris en compte.

Au nom de la lutte contre la fraude, le chef de l’Etat souhaite réduire l’immigration des conjoints de français en imposant des critères de revenus. Pourtant, le lien entre la fraude et les revenus est tout sauf évident à moins d’insinuer que les français ayant de hauts revenus seraient moins susceptibles de fraude que les français aux revenus modestes.

Or, s’il s’agit réellement de contrôler la sincérité des sentiments des couples franco-étrangers, le compte en banque n’en est certainement pas le meilleur révélateur.

En réalité, la proposition de Nicolas Sarkozy révèle une nouvelle fois sa volonté de réduire l’immigration des conjoints de français reléguée au rang peu enviable d’immigration subie et confirme ce que nous savions déjà : les couples franco-étrangers dérangent.

Pour autant, peut-on empêcher un citoyen français de vivre avec la personne de son choix dans son propre pays en raison de ses faibles ressources financières ? Cela constituerait une véritable atteinte au droit au respect de la vie privée et familiale ainsi que remettrait en cause le principe fondamental de l’égalité des droits entre les citoyens, pierre angulaire de notre système démocratique.

Pouvons-nous accepter qu’au nom de la lutte contre une fraude, dont l’ampleur reste à prouver, se créent des citoyens de seconde classe en raison de leur union avec des étrangers ?

Nicolas Sarkozy après avoir considérablement réduit les garanties individuelles dont pouvaient se prémunir les étrangers s’attaque aujourd’hui à ses propres concitoyens.

Les Amoureux au ban public, association de soutien et de défense des droits des couples franco-étrangers, s’indignent qu’une nouvelle fois le président de la République s’attaque aux couples franco-étrangers, déjà suffisamment malmenés par sa politique migratoire où la présomption de fraude a pris le pas sur le droit au respect de leur vie privée et familiale. Ils appellent une réaction de la part de l’ensemble des citoyens pour que ces propositions inacceptables ne puissent jamais entrées en vigueur dans notre pays.

Voir aussi : Rubrique Politique, politique de l’immigration, Rubrique Société, citoyenneté, La police fouille nos sentiments, Un docu sur les couples mixtes,  Rubrique Essai La responsabilité en miettes,