Comédie du Livre : Dans le miroir étasunien

Affiche Hervé Mangani

Affiche Hervé Mangani

Deux grandes idées ressortent des nombreux débats consacrés à la littérature américaine. La première, est celle d’un destin partagé. Depuis l’origine du Nouveau Monde se dessine une vision commune aux civilisations de l’Europe et à leur prolongement outre-atlantique. Liens renforcés aujourd’hui par une même appartenance au bloc occidental dans un environnement mondial en pleine mutation qui renforce nos dépendances. La seconde est liée à l’inévitable perdition de la fin du capitaliste qui nous entraîne à la ruine matérielle et morale.

La place de la littérature dans tout ça semble être à la fois partout et nul part. Aux Etats-Unis, les effets de la crise dans une société déjà constituée sur de fortes inégalités sociales pourraient bien venir à bout de l’Américan Dream. Ce n’est pas encore le cas témoignent les auteurs invités. « Si vous dites à un américain que le rêve américain est mort : il va le nier, explique le fin psychologue William Bayer, ce rêve est bâtit sur l’exception, le courage individuel. L’image du petit vendeur de rue qui grâce à sa lutte personnelle parvient à ouvrir son restaurant. » « On aime l’idée romantique de la misère, confirme l’auteure Dana Spiotta, le problème c’est qu’aujourd’hui cela ne suffit pas. Si vous êtes pauvres vous n’avez aucune chance de vous en sortir. Il faut un système politique plus équitable parce que le concept individualiste qui est typiquement américain évolue vers la détresse économique.

La crise a mis un terme à l’idée de progrès. Elle est en train de faire disparaître la classe moyenne et amorce un changement profond des valeurs outre-atlantique. L’avènement d’Obama en est sans doute une des conséquences. « L’ère de Zola est finie, affirme pourtant l’écrivain Wells Tower. Les intellectuels n’ont plus aucun impact aux Etats-Unis. On n’existe pas. » Reste à espérer qu’il pèche par modestie.

JMDH

Le choc des littératures source de richesse et de questionnement…

Auteurs américains à Montpellier. Photo David Maugendre

Auteurs américains à Montpellier. Photo David Maugendre

Rencontre. La nouvelle génération des auteurs américains se réfère toujours aux classiques de la littérature française, faute de traduction et peut-être d’intérêt pour les écrivains d’aujourd’hui.


C’est le 55e anniversaire du jumelage entre Montpellier et Louisville et la 25e édition de La Comédie du livre. Faut-il y voir une correspondance naturelle ? Elle existe en tout cas de l’avis des organisateurs qui souhaitent tisser un lien symbolique entre l’ouverture internationale de la ville et sa politique culturelle.

Vendredi, dix heures, sur le stand municipal, une bonne partie des auteurs américains invités se retrouvent, au meilleur de leur forme, face aux journalistes. Les écrivains sont prêts pour l’incontournable test de personnalité. Il y a là Joseph Boyden, Eddy Harris, Danielle Trussoni, Nikolai Grozni, Peter Fromm, bref un riche panel de la nouvelle génération. Il ne fait aucun doute que la plupart d’entre eux ne se connaissent pas. Tout le monde semble épanoui et sociable et en même temps assez peu habitué à la vie de groupe, mais chacun est bien conscient de partager la même pathologie : être américain et écrire.

Première question (il faut bien se lancer) : comment avez-vous été contacté pour vous rendre à la Comédie du Livre ? Réponse de Pete Fromm (après un court instant de réflexion) : « par mail. » Dans ce genre de situation, on ne sait pas trop pourquoi, l’idée intemporelle de comparer deux grandes littératures du monde, prend soudain chez les journalistes une actualité aiguë. Mais lorsqu’on les questionne sur la littérature française qu’ils apprécient le plus, la tête de nos invités ploie sous le poids de souvenirs lointains qui défilent… Victor Hugo, Balzac, Colette, Sartre, Simone de Beauvoir… Et au milieu de cette liste d’immortels, le nom de Muriel Barbéry arrive comme l’élégance d’un cheveu sur le hérisson. L’auteur française est citée à trois reprises. On apprend très vite que très peu d’écrivains français actuels sont traduits outre-Atlantique et que le livre de Barbéry  y est un best seller, donc un passage obligé pour un écrivain américain invité en France. D’ailleurs, personne ne précise si le livre lui a plu et chacun reprend un air contemplatif.

A leur décharge, on tente de faire valoir qu’une bonne partie de lecteurs français seraient bien en mal de citer des auteurs contemporains américains, ce que récuse Eddy Harris qui habite Paris. Il explique que le secteur de l’édition américaine fonctionne exclusivement sur des critères de rentabilité et qu’à la différence des Français, les lecteurs américains ne manifestent aucune curiosité intellectuelle au-delà de leurs vastes frontières, raisons pour lesquelles les écrivains américains sont très heureux d’être en France.

Etre de son époque

Pour le reste, cette approche réciproque des paysages littéraires confirme que la littérature a changé ses valeurs et ses perspectives. Le marché qui promettait la prospérité matérielle n’a jamais promis celle de l’imaginaire. Et il impacte de toute évidence les écrivains d’aujourd’hui de part et d’autre de l’Atlantique. On peut penser que les grands auteurs d’hier fossilisent quelque peu la représentation que nous nous faisons des littératures étrangères, mais ces classiques furent conscients de leur époque. Cela semble plus difficile aujourd’hui. A la question : « quelles seront les conséquences de L’Ipad sur le marché du livre ? » Danielle Trussoni répond : « Je ne sais pas, mais je sais que tous les éditeurs dans le monde font semblant de savoir ce qui va se passer. » Etre de son époque c’est justement prendre conscience de ce qu’il se passe.

Mais un auteur a-t-il besoin d’être de son temps ?

Entretien avec Philippe Lapousterle. Le responsable de la Comédie du livre renoue avec sa vocation d’avertisseur public.

« Des questions plutôt que des réponses »

jpg_lapousterleLe délégué général de La comédie du Livre, Philippe Lapousterle, évoque les travaux préparatoires de cette 25e édition, soulignant l’importance de l’espace de réflexion et d’échanges entre les auteurs et le public.


Sur quel squelette s’est bâti cette 25e édition ?

Nous partons d’un budget constant pour le fonctionnement. Il a fallu faire un effort obligatoire directement lié au pays invité, en sachant que faire venir des auteurs américains coûte quatre fois plus cher que pour des auteurs espagnols. Nous avons fait un autre effort, choisi celui-là, en direction de la BD. Nous renforçons, cette année encore, la place de ce secteur de l’édition pour porter Montpellier au diapason de ce qui se fait ailleurs. Cela en conservant la dimension citoyenne liée à la Comédie du livre. Cette année, nous organisons un concours de boules avec les auteurs de BD.

A la différence du Salon du livre de Paris, vous maintenez l’intérêt d’une thématique ouvrant sur une grande littérature mondiale ?

On ne peut pas, à mon sens, organiser une manifestation de ce type en restant autocentré sur le franco-français. Mais je récuse la qualification de thématique. Nous n’avons pas de thématique. Sur 350 auteurs invités, une quinzaine seulement sont américains. Nous ouvrons seulement une fenêtre sur l’Amérique à l’intérieur de laquelle nous essayons de proposer le meilleur panel possible de ce qui se fait aujourd’hui. On nous a reproché de ne pas avoir de têtes d’affiche, ce qui est relatif si l’on se réfère aux 450 pages du presse book qui concerne les auteurs invités. Par ailleurs, faire venir spécialement des stars comme Auster, Roth ou Ellroy est quasi impossible. Il n’y a pas aux États-Unis de circuit fédéré. Les agents décident souverainement de l’agenda de leur auteur. Et si vous en décrochez un, les autres ne viendront pas sur le même événement…

Les écrivains américains confortent-ils ou déconstruisent-ils plutôt les représentations que l’on se fait ici de l’Amérique ?

Je ne sais pas vraiment quelle image nous avons de l’Amérique. L’arrivée d’Obama annonce un changement profond. C’est l’Amérique culturelle qui a élu Obama. Parmi les auteurs invités, beaucoup se sont impliqués dans ce sens. Je pense que ce mouvement a joué un rôle important. Nous avons souhaité privilégier deux axes très spécifiques de cette littérature avec le courant lié au grand espace qui marche très fort. Et un angle sur la crise, qui a rendu cette littérature mondiale relayée plus tard par la littérature urbaine. Aujourd’hui cette littérature se compose d’auteurs qui viennent de partout dans le monde.

Quel regard portez-vous sur l’imbrication du système médiatique dans le domaine littéraire ?

Le monde médiatique ne s’intéresse plus qu’aux polémiques. Les littéraires comme Orsenna, Schmitt, ou Serge Michel, qui sont invités, ne passent plus à la télé. Certains essayistes s’ouvrent des portes en choisissant des grands sujets de société. La parole est confisquée par les chroniqueurs et les politiques, si bien qu’au bout de six mois, le vocabulaire et le questionnement des gens se conforment à ce qu’ils ont entendu. Les gens ne lisent plus de livres sur les grandes questions de société. Ils ne lisent plus les journaux. Je m’en rends compte en circulant dans les grandes villes françaises. La population est complètement déconnectée. C’est très préoccupant pour la démocratie. Les gens ne disposent plus d’aucun repère pour se fonder un jugement. Dans la préparation des rencontres publiques, je suis très attentif à ce que mes invités soient heureux de venir comme à l’électricité qui règne dans la salle lors des débats. J’ai fait de la phrase de Louis Malle une devise : « Je préfère les débats desquels on sort avec des questions que des réponses. »

BD. Nicolas Otéro, auteur d’Amerikkka, sur le stand Sauramps

KKK terreur du nouveau monde

amerikkka-t1-cvpDe la perdition à l’émerveillement, les images de l’Amérique sont plurielles. La série Amerikkka nous entraîne sur le terrain de la terreur et de la pauvreté du nouveau monde en abordant un de ses aspects les plus redoutables, la toujours très active organisation du Ku Klux Klan.

A l’occasion de la sortie de l’intégrale de la série, on peut rencontrer aujourd’hui le dessinateur Nicolas Otéro, auteur de cette bande dessinée engagée contre l’extrême droite américaine. Une série captivante et très bien documentée dont le scénario est signé par le romancier Roger Martin, considéré mondialement comme l’un des plus grands spécialistes de l’organisation du Klan. Si l’on découvre avec effroi l’influence de l’organisation secrète, à travers ses codes, son langage et la complaisance consternante d’une partie de la police, on se rassure, un peu en suivant le combat du couple d’agents très spéciaux Steve et Angela, membres de l’Anti-Klan Net work, l’organisation la plus efficace aux USA dans le combat contre l’extrême droite. La dimension de l’aventure est au rendez-vous, ce qui ne gâche rien. On entre avec plaisir dans cette BD qui marie les ingrédients du roman noir avec ceux du documentaire. Une très bonne idée qui allie fiction et réalisme et permet à un public jeune de s’informer sur le danger de la certitude totalitaire.

JMDH

Nicolas Otéro l’intégral de Amerikkka , Emmanuel Proust éditions

Retour sur une rupture de classe

didier-eribonHanté par le fantôme de son passé après la mort de son père, Didier Eribon, retourne à Reims. Il y retrouve le milieu ouvrier de son enfance qu’il avait laissé derrière lui avec son ascension sociale. Didier suit un parcours gay en s’inscrivant dans un nouveau réseau de sociabilité. « J’ai en même temps suivi le parcours social cette fois, l’itinéraire de ceux l’on désigne habituellement comme des transferts de classe. La démarche courageuse et honnête aboutit sur un récit intime où se mêle une réflexion sur les classes, la fabrication des identités, la sexualité et la politique. Didier Eribon s’interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance.Ses travaux dans ce domaine lui ont valu d’être le lauréat 2008 du prestigieux James Robert Brudner Memorial Prize décerné chaque année par l’université Yale (Etats-Unis) pour couronner une « contribution éminente à l’échelle internationale, dans le champ des études gays et lesbiennes ». Il était l’invité du Collectif contre l’Homophobie.

Didier Eribon a signe sur le stand Sauramps Retour à Reims édition Fayard 18 euros<

Rencontre : L’auteure haïtienne Elvire Maurouard signe son livre sur Hugo et défend son pays

Debout dans les ruines

Elvire Maurouard à la Comédie du Livre

Elvire Maurouard à la Comédie du Livre

Dans Les voix nègres de Victor Hugo * d’Elvire Maurouard, on apprend que Hugo a eu Haïti en tête sa vie durant. A seize ans, alors qu’il se trouve lui-même en exil, il intervient auprès de l’Angleterre en faveur de l’abolitionniste blanc John Brown. Celui-ci sera jugé et pendu en 1859 pour avoir attaqué une gendarmerie afin de libérer des esclaves. L’auteur des Misérables ne l’oubliera pas. Il aborde la question de la traite dans son premier roman Bug Jagal dès 1820.

 » Le nom de John Brown revient à vingt sept reprises dans son oeuvre  » , souligne Elvire Maurouard. L’écrivaine avait déjà consacré un ouvrage à la compagne haïtienne de Baudelaire (La joconde noire, ed du Cygne), épluche dans son dernier livre le rapport de Victor Hugo avec l’Amérique négre. « J’explore ce qu’il y a de moi dans le patrimoine français. En approfondissant la passion d’un homme pour le lointain, on découvre finalement que celui qu’on appelle l’étranger n’est pas si loin. »

Solidarité : Un théâtre à Haïti avec le Printemps des Comédiens

Elvire Maurouard assure la coordination de l’action solidarité menée par le Printemps des Comédiens à Haïti dans le cadre du réseau Conti.  » On a beaucoup tendu la main pour Haïti. Je crois que le séisme nous donne l’occasion d’inscrire ce pays dans notre identité commune. L’île est aujourd’hui à l’an zéro. Ce ne sont pas seulement les enfants qu’ils faut sauver. Il faut s’occuper des adultes, se soucier de la jeunesse. Le support d’Haïti c’est l’art. Breton disait qu’il s’en est inspiré pour créer le mouvement surréaliste. Beaucoup de jeune Haïtiens font du théâtre là-bas. C’est aussi important que de financer un soutien psychologique. »

*Les voix nègres de Victor Hugo éditions Karthala


La Comédie du Livre : premier bilan

Il est encore tôt pour disposer d’un regard chiffré, qui n’est d’ailleurs pas le meilleur indicateur pour évoquer un évènement conçu pour l’univers des lettres. on sait que cette 25e édition de la Comédie du Livre a une nouvelle fois porté au cœur de la ville la diversité et la richesse des rencontres et des pensées croisées. La mission que s’est assignée le Délégué Général Philippe Lapousterle est donc remplie. Le coup de pouce donné cette année à la BD fait apparaître une nouvelle génération d’auteurs qui peinent à trouver une place en dehors de la presse spécialisée. La jeunesse a répondu présente et les stands BD ont fait carton plein.

Dans la fenêtre consacrée à l’Amérique se sont ouverts de beaux horizons. On peut regretter de ne pas y avoir vu figurer l’égérie américaine de l’underground post punk, Lydia Lunch chanteuse poétesse écrivaine invitée par Le Diable Vauvert qui publie Déséquilibre Synthétique. L’invitation d’une littérature étrangère crée et maintient le dialogue entre les cultures qui ouvre et grandit la compréhension de l’autre. Elle peut conduire des éditeurs à se lancer plus en avant dans la traduction d’œuvre en français. Les auteurs américains mis à l’honneur ont porté témoignage de l’immense diversité qui compose les Etats-Unis.

Comme de coutume les grands débats ont satisfait à la curiosité et nourri le besoin toujours croissant de la population de mieux comprendre la société dans laquelle elle vit. La composante citoyenne de la manifestation n’a pas été en reste avec une très large représentation de la société civile par le biais du tissu associatif. L’association des Américains pour la paix et la justice a opportunément saisit l’occasion pour rendre hommage à l’historien et politologue Howard Zinn décédé en janvier 2010. Un acteur de premier plan du mouvement des droits civiques comme du courant pacifiste aux Etat-Unis dont l’œuvre reste ici à découvrir. L’évolution souhaitée par l’adjoint à la culture Michaël Delafosse* mérite d’être mieux définie, car jusqu’ici les principes fondateurs de cette Comédie citoyenne s’avèrent plutôt en phase avec ce qui se passe.

Dossier réalisé par Jean-marie Dinh

* propos tenus lors de l’inauguration.

Guerre mortelle aux kilos superflus

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Habituellement les éditeurs interpellent les chroniqueurs pour qu’ils parlent des livres qui vont sortir. Samedi à la Comédie du Livre de Montpellier, la démarche de Charles Kermarec, fondateur de la librairie brestoise Dialogues devenu éditeur, était tout autre. Il venait d’apprendre que les labos Servier, premiers laboratoires pharmaceutiques français indépendants, avaient déposé une plainte en référé * contre sa maison d’édition au motif de préjudice grave et éminent.

En cause, la sortie du livre de la pneumologue Irène Frachon et son titre sans équivoque : Médiator 150 mg Combien de morts ? qui doit paraître jeudi prochain. « Le labo ne peut pas faire valoir un préjudice commercial puisque le Médiator a été retiré du marché français en novembre dernier explique l’éditeur. Certains consommateurs pourraient les attaquer en justice mais cela relève de l’exercice d’un droit garanti par notre constitution. Ils n’ont pas connaissance du contenu et attaque juste sur la couverture. Ils veulent que le livre passe au pilon. »

Le Médiator est un coupe faim commercialisé en France depuis plus de trente ans. Le 25 novembre dernier, lorsque l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé – Afssaps – annonce la suspension de l’autorisation de mise sur le marché il est alors consommé quotidiennement par près de 300 000 Français.

Cette décision fait suite à la révélation d’une toxicité grave directement liée au médicament : une atteinte des valves du cœur, aux conséquences parfois mortelles. Ce médicament était vendu comme un adjuvant du régime adapté chez les diabétiques avec surcharge pondérale. La revue indépendante Prescrire, souligne les effets indésirables du médicament « Troubles neuropsychiatriques, dépendances, hypertensions artérielles pulmonaires, et précise : sous benfluorex : des patients restent exposés à des effets indésirables injustifiés.« 

Le livre menacé d’Irène Frachon nous éclaire sur certaines décisions de santé publique et souhaite contribuer « au débat public constitutif de l’exercice de la démocratie. » mais verra-t-il le jour…

Jean-Marie Dinh

Le procès à lieu aujourd’hui à 14h30 à Brest.

Voir aussi : rubrique Santé Entretien avec Patrick Pelloux, Derrière les morts du Médiator,

La question religieuse dans l’espace social

inter-religieuxSociété. Dans sa dernière livraison, la revue le Sociographe éditée à Montpellier s’intéresse à la prise en compte des croyances dans la pratique professionnelle des travailleurs sociaux.

 

Au cœur des pratiques quotidiennes des travailleurs sociaux, se loge une dimension religieuse. Mais souvent, la confession du bénéficiaire n’est pas prise en compte :  » Au nom d’une fausse dichotomie entre appartenance religieuse et laïcité « . On ne peut réduire les humains à leur pure fonctionnalité comprendra-t-on en se plongeant dans le dernier numéro du Sociographe.

La revue qui se nourrit des témoignages et des réflexions de travailleurs sociaux dans leurs pratiques professionnelles a choisi de revenir sur la question religieuse dans l’espace social.

La première partie qui porte sur la genèse situe l’action sociale comme un enjeu commun du politique et des cultures et croyances. S’appuyant sur l’affirmation souvent énoncée d’un retour du religieux, JD Causse, qui dirige le département de psychanalyse de l’Université Montpellier III, s’interroge sur le présupposé de ce retour qui impliquerait une absence. Le chercheur préfère y voir un redéploiement sous l’aspect d’une triple recomposition. Le fondamentalisme s’exprimant dans des mouvances très identitaires pour échapper aux dérives du monde moderne. Une forme narcissique détachée, collant aux aspirations d’auto thérapie du moment, et le transfert du religieux dans le pouvoir des technosciences selon l’idée chère à Foucault.

A partir d’un éclairage historique, J.M. Gourvil rappelle comment, à la fin du Moyen-Age, l’invention des  » bonnes œuvres  » permet à l’Eglise de s’approprier les pratiques solidaires des communautés locales qu’elle cédera plus tard à l’Etat providence. Ce qui lui permet de surgir dans la crise actuelle qui agite le débat autour de l’action sociale : entre l’appel à une intervention de l’administration centrale et une vision citoyenne laissant davantage de place au développement des cultures et des solidarités locales.

Les différents éclairages émanant de témoignages, qui constituent la seconde et la troisième partie de la revue, soulignent que des difficultés de compréhension émergent aux contacts de certaines minorités communautaires. L’expérience de terrain invite à la prise en compte de valeurs différentes autant qu’à une certaine réflexivité.

Gérald Dudoit.  » Est-ce que l’autre est acceptable quand il est identique ou faut-il intégrer la différence ? « 

Gérald Dudoit enseigne la sociologie à l’IRTS-LR*. Il a coordonné ce trente-deuxième numéro du Sociographe.

Gérard Dudoit

Gérard Dudoit

 » La question religieuse dans l’espace social, par les temps qui courent, c’est un peu poser le pied sur un champ de mines. Avez-vous balisé le parcours ?

Le champs de mines, nous étions pressés de le déterrer en essayant de ne pas tomber dans un quelconque dogmatisme. Dans ce numéro consacré aux croyances dans le travail social, nous avons cherché des confessions pour lever un objet peu abordé par les travailleurs sociaux et les institutions. Nous avons d’ailleurs rencontré quelques difficultés. Sur la liste des personnes sollicitées, certaines n’ont pas souhaité répondre à notre proposition. C’est une question difficile qui renvoie inévitablement à nos propres croyances. Le mode d’expression est resté libre comme pour chaque numéro de la revue.

Le parallèle entre l’histoire sociale et religieuse apparaît clairement dans la première partie qui met en regard deux institutions parfois aliénantes…

Le champ abordé n’est pas seulement religieux, c’est aussi celui de la croyance qui participe au fondement de l’action sociale, comme le souligne l’intervention de Jean-Marie Gourvil. Le système religieux comme l’institution sociale sont aliénants lorsqu’ils dépassent la prise en compte de l’individu et de la différence pour imposer une société contre l’individu, une société de prêt-à-porter religieux ou social.

Dans la partie témoignages, une éducatrice évoque une expérience où elle se trouve confrontée à une croyance étrange qui marque un contrepoint aux représentations religieuses…

En effet, ce témoignage de l’éducatrice spécialisée, Brigitte Mortier, souligne notre volonté de ne pas se limiter à la religion en tant que dogme. En arrière plan, il soulève le fait que nous ramenons souvent l’objet de croyance à une confession qui nous est étrangère, qui vient de chez les autres. Là nous sommes face à une croyance surnaturelle issue de la France profonde qui renvoie et interroge le travailleur social à sa propre perspective scientifique.

Un autre témoignage de terrain évoque la perte de repères absolue, y compris de leur croyance, de demandeurs d’asile. Est-ce le rôle du TS de toucher au fondement identitaire ?

On touche ici le problème des situations extrêmes traversées par les demandeurs d’asile victimes de traumatismes générés par des persécutions qui ébranlent leur croyances. Entre l’acculturation et l’assimilation d’un nouveau mode de fonctionnement, il existe un entre deux où la réorganisation n’est pas possible parce que la personne a perdu le respect de son groupe d’origine, à la fois le contenant et le contenu.

Les travailleurs sociaux sont-ils formés pour faire face à ce type de situation ?

Par rapport à ces différences, l’usager vient globalement travailler le professionnel. L’altérité nous permet de bouger de déplacer nos valeurs. La formation s’apparente à une mise en conformité des travailleurs sociaux. Les institutions veulent-elles des individus ou cherchent-elles à fournir des rôles sociaux occupés par des individus ? Est-ce que l’autre est acceptable quand il est identique ou faut-il intégrer la différence ? C’est un sujet toujours brûlant d’actualité. Après la formation, c’est en situation que se construit le positionnement professionnel et dans l’éthique que se situe ce qui se travaille en chacun « .

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Voir aussi : rubrique société il n’y a pas de société sans croyance , position de la LDH sur la burka, rubrique revue le travail social est-il de gauche ?,

Psychanalyse un douteux discrédit

warhol20freudLa question surplombe la thématique et la dépasse. Il s’agit de s’interroger sur la place de la psychanalyse dans notre société. On prend pour cela prétexte d’une commémoration. Celle du soixante dixième anniversaire de la mort de Freud. Tandis que l’activité éditoriale s’affaire a rééditer l’œuvre du père de la psychanalyse, le polémiste Michel Onfray, pond 600 pages (1) pour dénoncer la forfaiture freudienne. A gros traits, Onfray fait du penseur et de son œuvre un épouvantail. Freud serait un réactionnaire, anti-pauvre, misogyne, ayant pris ses fantasmes personnels comme une réalité universelle. Au regard de l’œuvre, on peut conserver une distance à l’égard de la psychanalyse et certaines de ses dérives, sans jeter le bébé et la mère avec l’eau du bain…

Car cet enterrement en grande pompe n’est évidemment pas anodin. Outre sa pachydermique dimension commerciale, l’entreprise Onfray s’inscrit dans un contexte où la psychologie cognitive, célèbre pour être à l’origine du fonctionnement informatique, c’est-à-dire pour modéliser dans un schéma binaire, étend dangereusement son emprise hégémonique dans la société. Dans ce contexte, il est intéressant de (re)découvrir les Conférences d’introduction à la psychanalyse rééditées en poche (2). Vingt-huit conférences prononcées entre 1915 et 1917 destinées à un public profane afin d’introduire les auditeurs à cette science naissante. Dès le début, Freud aborde l’aversion à l’encontre de l’investigation psychanalytique. « La société n’aime pas qu’on lui rappelle cette portion scabreuse de sa fondation, elle n’a aucun intérêt à ce que la force des pulsions sexuelles soit reconnue et à ce que soit mise à jour l’importance de la vie sexuelle pour l’individu. Dans une visée éducative, elle a pris le parti de détourner l’attention de tout ce champ. »

Dans la relation psychanalyse et démocratie, les contradicteurs d’hier sont encore ceux d’aujourd’hui.  Peut-on construire une société sans croyance ? Cette question était posée aux invités d’un Forum Fnac vendredi, réunissant le sociologue Daniel Friedman, le psychologue montpelliérain Henry Rey-Flaud, et l’initiateur de l’Appel des appels  Rolan Gori. Daniel Friedmann amorce ci-contre une réponse en posant au préalable une autre question : Qu’est ce que la croyance ?

Jean-Marie Dinh

(1) Le crépuscule d’une idole- l’affabulation freudienne, Grasset, 17,9 euros.
(2) Conférences d’introduction à la psychanalyse éditions Folio, Henry Rey-Flaud La vérité entre psychanalyse et philosophie, éditions Erès, Roland Gori,  L’Appel des appels, éditions Mille et une nuit.

Voir aussi : rubrique rencontre Daniel Friedman, Roland Gori, rubrique livre Qu’est ce que la critique ?, Todorov La signature humaine,

Daniel Friedmann« Il n’y a pas de société sans croyance »

Daniel Friedmann au Forum Fnac

Daniel Friedmanm est chargé de recherche au CNRS. Ayant une certaine pratique psychothérapeutique. Il se définit avant tout comme un chercheur. Il vient de faire paraître 13 entretiens filmés Etre psy aux éditions Montparnasse. Entretien avec un sociologue qui analyse les processus de l’inconscience à travers le monde.

Peut-on construire une société sans croyance ?

La société, on ne la construit jamais intégralement. On la trouve. On essaie de la transformer : ce peut être l’œuvre humaine d’une époque, d’une génération. Il n’y a pas de société sans croyance. La croyance se définit par opposition au savoir scientifique. C’est une adhésion affective qui peut recouvrir la dimension idéologique. En ethnopsychiatrie on s’intéresse aux croyances des autres, considérés ici comme des porteurs de croyances non traditionnelles. C’est une manière de saisir le lien de quelqu’un et sa croyance sur le plan affectif. L’identité est une croyance.

Vous avez travaillé sur le changement identitaire des immigrants, leur intégration n’implique-t-elle pas aussi, une adaptation de la société qui les accueille ?

Le changement le plus visible est celui de l’immigrant. Il doit apprendre une nouvelle langue, se trouver un travail « s’autonomiser » dans un contexte nouveau. C’est un processus difficile qui implique de trouver la force de mettre en question son identité d’origine. De manière symbolique c’est faire le deuil de sa culture ou du moins trouver le moyen de la réinvestir dans la société dans laquelle il s’intègre. Cela suppose aussi que cette société s’intéresse et s’ouvre à la culture dont il est le porteur. L’exilé opère deux initiations qui le renforcent et lui permettent d’acquérir une distance, un regard critique, souvent inaccessible si l’on demeure dans un système auto référentiel.

C’est un peu ce qui s’est passé pour Freud dans son combat contre les sciences exactes ?

Effectivement, Freud était issu de la culture austro-hongroise marquée par l’antisémitisme et se trouvait dans une position minoritaire de part son appartenance juive. Ce n’est pas un hasard si la psychanalyse est née dans la Vienne du début du XXe siècle. Celui que l’on considère comme son père était lié à une double position. Celle d’intégrer la société dans laquelle il se trouvait et la venue d’un ailleurs. La conscience n’est pas un empire. Il y a l’inconscient C’est ce combat critique qu’a mené Freud contre la souveraineté de la conscience.

L’amour est-il une croyance ?

L’amour comme l’amitié est une croyance. Si vous aimez quelqu’un vous développez un lien affectif très fort. Que se passe-t-il s’il n’y a pas de croyance ? Dans quoi est-on ? Dans la dépression…

Est-ce à dire que tous les amoureux du fric sont des dépressifs qui s’ignorent ?

Euh… c’est un choix… Harpagon, celui qui est dans l’avarice, est dans la rétention, contraint dans une certaine étape de la libido au-delà de laquelle il ne peut pas aller.

A quoi tient votre parti pris de filmer les psychanalystes ?

J’ai consacré l’essentiel de ma carrière à la recherche en sociologie sur les pratiques traditionnelles para psychanalytiques comme le chamanisme, le vaudou etc. Lorsque je suis arrivé aux psychanalystes, je me suis dit que les filmer permettrait la captation de la parole mais aussi du corps. Je souhaitais faire surgir leur individualité, quelque chose de leur subjectivité.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Daniel Friedmann Etre psy 13 entretiens thématiques aux éditions Montparnasse

Voir aussi : Rubrique débat Psychanalyse un douteux discrédit, rubrique livre, Qu’est ce que la critique ?, société, la question religieuse dans le travail social,