“Prospérités du désastre”: et si on aidait la société à courir à sa perte?

Banlieue sud de Strasbourg, le 9 novembre 2005 (Vincent Kessler/Reuters

Banlieue sud de Strasbourg, le 9 novembre 2005 (Vincent Kessler/Reuters

La nuit n’est jamais complète. Paul Eluard.

Dans “Prospérités du désastre. Aggravation 2”, le philosophe Jean-Paul Curnier fait une analyse critique de quelques événements qui ont marqué la décennie écoulée. Son conseil: conduire le monde marchand au bord du gouffre, et l’encourager à faire un grand pas en avant.

 

Le philosophe Jean-Paul Curnier a réuni dans Prospérités du désastre (éd. Lignes) huit textes qu’il a écrits dans la décennie qui s’est écoulée. Autant d’occasions pour lui de nous livrer son regard acéré sur la politique, les émeutes de banlieues de 2005, le “Printemps arabe”, le mouvement des Indignés, ou encore la souveraineté populaire.

“Avec le dessaisissement consenti par les élus de la République du pouvoir qui leur était confié par le peuple au profit du pouvoir invisible, immatériel et hors de portée, de la finance, c’est le peuple, en tant qu’origine et détenteur en droit de ce pouvoir, qui s’est trouvé à son tour potentiellement liquidé”, écrit-il.

 

Ce n’est pas dans les émeutes de banlieues, ni dans le mouvement des Indignés, cette “insurrection à la portée des peluches”, qu’il décèle un potentiel retour du peuple, même embryonnaire, bien au contraire. Il soutient que ces mobilisations sont stériles: selon lui, les émeutes de banlieues ont perdu de vue “tout objectif de renversement de l’ordre social qui préside à la misère de ces quartiers et de ceux qui y vivent”, et le rapprochement qui a été fait entre les indignés et les mouvements révolutionnaires du printemps arabe relève de l’injure. “Le jour où les révoltes dans les villes seront armées par la lecture des poètes et la discussion critique des œuvres de philosophie et de sciences politiques, ce jour-là nous pourrons nous réjouir des émeutes à venir”, avance-t-il.

“Le pouvoir d’achat, c’est l’absence de pouvoir par excellence”

C’est précisément au réarmement du peuple par la pensée qu’il aspire. Cet usage critique de la raison passe par une remise en cause de certaines évidences, dont les mots courants sont les vecteurs. C’est pourquoi l’auteur s’applique à en décortiquer certains, pour en dévoiler la substantifique moelle, et déjouer les ruses de Sioux du lexique dominant. “La pauvreté, en novlangue, se dit ‘faiblesse du pouvoir d’achat’. […] Comment employer sans frémir le même mot pour désigner la détresse économique en Indonésie, au Guatemala, et la population des cités en France?”, interroge-t-il par exemple. Ou encore : “Qu’est-ce que le pouvoir d’achat? Eh bien je vais vous le dire: c’est l’absence de pouvoir par excellence, c’est la réduction au statut de signataire de chèques, de redistributeur de monnaie”.

Lorsqu’en 2006, peu de temps après les émeutes de banlieues, Nicolas Sarkozy fait du mot “rupture” son slogan de campagne, il affirme : “Si quelque chose a été réellement rompu, c’est d’abord le sens politique du mot rupture”. Au fil de sa réflexion, il détricote les évidences, déconstruit les mots, et dissipe les mystifications qu’ils recèlent, de manière parfois discutable, mais en tout cas avec une grande clarté.

 

Chaque événement d’actualité est interprété comme un symptôme du délitement inexorable de la société. Jusqu’au-boutiste dans son scepticisme et sa distance vis-à-vis de ce monde marchand en décomposition, il appelle à précipiter son agonie. C’est là le sens de l’”aggravation” : “Si ce monde va aussi franchement et volontairement à sa perte, autant qu’il y aille vite pour en vivre au plus vite le remplacement. Et il convient même de l’aider chaque fois que cela s’avère possible”.

Prospérités du désastre. Aggravation 2, de Jean-Paul Curnier, éd. Lignes, 172p., 14€

Source Les Inrocks 27/06/2014

Voir aussi : Actualité France, rubrique Livre, Essais, Philosophie, Jean-Paul Curnier, rubrique Politique citoyenneté, Politique économique, Société civile, rubrique  Débat, rubrique Société, Mouvements sociaux, rubrique Sciences Sciences Humaines,

 

L’engagement hier et aujourd’hui

Jours-heureux

Dans les propos introductifs tenus par Léon Landini, celui-ci inscrit dans la durée son engagement en résistance et questionne le présent au regard de ces notions que sont la Résistance et l’engagement.Ainsi, il convient de s’interroger sur ce que signifie résister aujourd’hui et dans quel(s) but(s). Quelles formes peut prendre la « résistance moderne »? Quels sont les leviers de résistance aujourd’hui ?

Lors de son allocution, Léon Landini prononce cette phrase : « Nous combattions car nous étions certains que nous n’allions pas mourir pour rien. » Ainsi, la notion de résistance serait-elle intrinsèquement et immuablement reliée à la notion de mort ?

Un engagement ne peut-il être considéré comme un acte de résistance que si l’on engage sa propre vie ?

Aujourd’hui, la disparition d’ennemis directs dans une Europe pacifiée, la dématérialisation des menaces – attaques numériques par exemple – et leur propagation disparate et peu perceptible – comme les menaces terroristes, les armes de destruction massive, l’écoterrorisme, les armes chimiques, etc. questionnent les notions d’engagement et de résistance.

Dans son discours au plateau des Glières  Stéphane Hessel prononce ces quelques mots : « Le moteur de base de la Résistance c’est l’indignation […] quand quelque chose vous indigne, comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. »

S’engager, militer pour une cause est-ce résister ?

Tous types d’engagements citoyens, à n’importe quelle échelle – locale, nationale, européenne ou mondiale – sont le lieu d’expression de convictions – solidarité entre les générations, combat contre l’individualisme, lutte contre les préjugés, les méfiances… –, outils indispensables de cohésion sociale et moyens d’inventer un savoir être dans une logique d’unicité sociale. Ainsi, s’engager peut s’apparenter à la notion de résistance sans pour autant en être le parfait synonyme. La Résistance induit l’identification préalable d’un ennemi commun et un objet de refus face auquel il convient de se mobiliser. L’engagement se caractérise comme un investissement volontaire au quotidien, une nouvelle forme de démocratie et de recherche du bien commun, où le militantisme reste la participation active à la propagation d’une idée, d’un mouvement.

Léon Landini  et Stéphane Hessel insistent tous deux sur la nécessité de trouver une cause à défendre, un combat à mener quel qu’il soit Stéphane Hessel : « trouver son motif d’indignation ») et de se l’approprier afin de défendre les valeurs auxquelles on croit. Quels peuvent être aujourd’hui les moteurs d’une quelconque indignation d’un engagement citoyen ? L’engagement citoyen est une ressource fondamentale qui valorise la rencontre humaine porteuse de sens et de changements, d’échanges mais aussi l’ouverture à l’altérité qui permet de tisser des liens, de partager des expériences, de développer sa réflexion personnelle – réflexion sur la manière de vivre, de penser, d’organiser la société, etc. – dans le but de s’émanciper en tant que citoyen.

Ainsi, l’engagement s’inscrit dans une véritable démarche citoyenne. Les combats à mener sont multiples – lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, lutte contre les discriminations, protection des droits de l’Homme, protection de l’environnement, etc. – mais il convient d’identifier les leviers à actionner pour s’engager de manière active et efficace pour la défense de ces causes.

Marion Baby

Source : Dossier de présentation du film de  Gilles Perret : Les jours Heureux http://lesjoursheureux.net

Voir aussi : Rubrique Débat,

Face au lobby nucléaire, Ségolène Royal capitule en rase campagne

Ségolène Royal lors d’une conférence de presse sur la transition énergétique, le 18 juin 2014 (Stephane de Sakutin AFP)

Ségolène Royal lors d’une conférence de presse sur la transition énergétique, le 18 juin 2014 (Stephane de Sakutin AFP)

Par Noël Mamère Député de Gironde

Une fois de plus, le lobby nucléaire a fait carton plein. Le 18 juin ne restera pas une date historique pour l’écologie, mais un jour d’immense déception pour tous ceux qui croyaient encore (les naïfs !) à la sincérité du gouvernement et du président de la République sur la transition énergétique.

En guise de transition, on se retrouve dans le droit fil de l’appel de Londres :

  • la loi ne parle ni de la fermeture des centrales en fin de cycle, ni de la durée de vie des réacteurs, ni de l’arrêt de Fessenheim ;
  • la production nucléaire est maintenue à son niveau actuel ;
  • la pantalonnade à propos de l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure (Meuse) renforce le sentiment d’une victoire par KO du lobby nucléocrate ;
  • la promesse de faire passer la production d’électricité nucléaire de 75 à 50% en 2025 est un leurre pour laisser croire qu’il s’agit, à terme, de la fermeture d’une vingtaine de réacteurs. La réalité est plus sombre : il s’agit de gagner du temps afin de maintenir en place le nombre de réacteurs en fonctionnement, avec les risques accrus de leur vieillissement et de leur rafistolage.

L’actuelle ministre de l’Ecologie, qui avait promis dans sa campagne présidentielle de 2007 d’arrêter la construction de l’EPR de Flamanville, ne voit pas aujourd’hui quel mal il y aurait à en construire de nouveaux. Puisque, comme elle le dit elle-même :

« Nous ne sortirons pas du nucléaire, il y a 200 000 emplois en jeu. »

Un enterrement de première classe

Malgré Tchernobyl et Fukushima, malgré la hausse des coûts qui met cette énergie désormais hors de prix, malgré le retard pris dans les énergies renouvelables, l’Etat persiste et signe. EDF ne lâche rien. Ceux qui pensaient que les promesses en politique valent au-delà des campagnes électorales en sont pour leurs frais.

Un peu plus de deux ans après l’arrivée au pouvoir de ce qui s’appelle encore la gauche, nous avons assisté à un enterrement de première classe. Il n’y aura pas plus de reflux du nucléaire sous François Hollande que sous Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac ou François Mitterrand.

Tout changer pour ne rien changer. De NKM à Ségolène, c’est la même chanson : « Paroles, paroles, paroles. » Parler d’écologie pour mieux la mettre en bouteille. Tout se passe comme si, dans les cercles du pouvoir, une stratégie commune s’était dégagée : utiliser la conférence climat de 2015 pour finir de légitimer la politique nucléaire de la France.

La langue de bois articule cynisme et escroquerie. Même les énergies renouvelables sont mises à contribution. La voiture électrique, qui marche elle aussi au nucléaire, est survalorisée par rapport au transport ferroviaire dont on ne parle pas puisque, dans la même semaine, on entérine la future privatisation du rail, résultant de l’ouverture à la concurrence exigée par Bruxelles. Le seul motif de satisfaction est l’accent mis sur le soutien au fonds chaleur et aux projets de méthanisation.

Le nucléaire a gagné au poker menteur

Quant au plan d’avenir sur la rénovation thermique, le discours est le même que celui développé en son temps par Cécile Duflot.

La défiscalisation du montant des travaux engagés ne veut rien dire si elle n’est pas accompagnée, par exemple, d’une relance réelle de la filière industrielle photovoltaïque à l’agonie. On insiste tellement sur leur développement, sans leur donner les moyens d’émerger que, de fait, on annonce leur échec en rase campagne. Et comme à ce moment-là, il faudra bien résister aux énergies carbonées, comme le charbon, la seule possibilité qui restera à la France, pourtant seule au monde à s’être engagée dans cette folle impasse, sera le renforcement, ad aeternam, de la filière nucléaire.

Le piège se referme sur les benêts de l’écologie. Nos hamsters, tout à leurs jeux de pouvoir, ne voient pas l’essentiel. Comme le prédisait Delphine Batho, comme le crient, avec toute leur colère, mes amis Didier Anger et Michèle Rivasi, le nucléaire a gagné une fois de plus la partie de poker menteur, engagée depuis la signature de l’accord EELV-PS, qui apparaîtra comme la journée des dupes. Contre le plat de lentilles de quelques places à l’Assemblée, l’écologie politique a vendu son âme à l’EDF et à Areva. Triste fin de partie.

Ceux qui, chez les écologistes, croyaient s’en tirer à bon compte avec la fermeture de Fessenheim, peuvent déjà manger leur chapeau. Fessenheim ne fermera pas. Pire on, est en train de rouvrir Bure. Quelques-uns de mes collègues et responsables d’EELV se contorsionnent pour expliquer que le verre est quand même à moitié plein, que les objectifs sont tenus, puisqu’on nous promet la main sur le cœur qu’à l’horizon 2050, on réduira de 50% notre consommation finale.

Un rapport de force en dehors des institutions

Mais rappelons-nous : c’était il y a quatre ans, à peine, autant dire un siècle, sous Nicolas Sarkozy. Les lois sur le Grenelle I et II, elles aussi, se fixaient de nobles objectifs. On a vu et, surtout, on a subi la suite.

Avec l’arrivée de Ségolène, l’esbroufe continue, mais cette fois-ci au nom de « l’écologie positive ». Ségolène se fait le chantre de l’écologie d’accompagnement, sans aspérité, consensuelle, pouvant être aussi bien défendue par Anne Lauvergeon que par Nicolas Hulot. Les écologistes sont dorlotés, chouchoutés, reçus à déjeuner ou à diner. Mais il ne s’agit que d’opérations d’enfumage. Je ne mange pas de ce pain-là. Je juge sur pièce et je ne peux que voir l’histoire se répéter.

En 1997, Dominique Voynet avait été contrainte de capituler en acceptant l’ouverture du site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure. Aujourd’hui, Ségolène capitule en rase campagne avec, en plus, l’approbation de certains élus écologistes.

Conclusion : hier au gouvernement, aujourd’hui dehors, nous ne faisons que jouer les utilités, sommes obligés de reconnaître que les lobbies sont les plus forts et que le consensus nucléaire est plus que jamais la règle.

C’est donc en dehors des institutions qu’il nous faut reconstituer un autre rapport de forces face à l’Etat nucléaire. Et c’est maintenant aux citoyens de dire leur mot et de se rappeler au bon souvenir de ceux qui les ont pris pour quantité négligeable. Après tout, comme nous le rappelle l’abandon de l’écotaxe et la mascarade de son remplacement, les Bonnets rouges ont gagné par la rue. Il faudra peut-être que nous sortions nous aussi les Bonnets Verts pour nous faire entendre.

Source Rue 89 : 23/06/2014

Voir aussi : Rubrique Ecologie, rubrique Politique, rubrique Economie,

Intermittents : Valls temporise

-

Le Premier ministre a repris les propositions du médiateur Jean-Patrick Gille, qui a recommandé de différer la mise en application du point le plus contesté de la convention Unedic, alors que la mobilisation des intermittents se durcit.

Opération déminage. Dans une allocution d’une prudence extrême, le Premier ministre Manuel Valls a annoncé jeudi en fin de journée qu’il reportait la mise en application du point le plus contesté de la convention Unedic, le différé d’indemnisation qui a cristallisé la mobilisation des intermittents ces dernières semaines. Une proposition destinée à laisser le temps de bâtir une «nouvelle donne» pour le régime et puisée dans le rapport qui lui a été remis dans l’après-midi par le député PS d’Indre-et-Loire Jean-Patrick Gille. Le Premier ministre a pris soin de commencer son discours en promettant l’agrément de l’intégralité de l’accord sur l’assurance-chômage, qui ne concerne pas seulement les intermittents. Et ce afin de donner des gages aux partenaires sociaux ayant signé ledit accord.

Une annonce insuffisante pour la CGT-Spectacle, qui a qualité de «mesurettes» les déclarations de Manuel Valls. Et d’annoncer un «probable préavis de grève» pour le 1er juillet. «Il est probable que nous déposions un préavis de grève», «on verra quelle forme il prendra», car «l’épée de Damoclès est toujours là, c’est une manoeuvre pour passer l’été», a déclaré le secrétaire général Denis Gravouil lors d’un point de presse.

Le Syndeac, syndicat des employeurs du spectacle, s’est lui dit «partagé», jugeant que «la porte était entrouverte» pour une sortie de crise malgré des «inquiétudes». «Nous sommes partagés. D’un côté il y a des éléments très positifs» avec «un budget préservé pour le domaine de la création» et le fait que «l’on crée des conditions assez précises de dialogue d’une autre nature que ce qui nous était jusque là offert, en remettant à plat l’ensemble du système de l’assurance-chômage des intermittents du spectacle», a dit à l’AFP Fabien André, chargé de mission au Syndeac (Syndicat des entreprises artistiques et culturelle).

«On fera tout pour que la promesse de ces discussions concrètes qui abordent le fond du sujet, cette réforme indispensable depuis plus de dix ans, donne un gage de sortie de crise», a-t-il ajouté. «A côté de ça, les éléments moins positifs, qui peuvent nous laisser circonspects, c’est quand on voit que l’Etat s’aventure sur la piste d’un partage du financement de la protection sociale», a-t-il dit.

Chargé le 8 juin par le Premier ministre d’une mission de médiation dans le conflit des intermittents, Jean-Patrick Gille, député PS d’Indre-et-Loire a quant à lui remis ce jeudi en fin d’après midi son rapport (voir ci-dessous) à Manuel Valls. Ce dernier préconisait deux pistes pour éviter le blocage des festivals de l’été et sortir du bras-de-fer en cours.

La première consistait, au stade de l’agrément de la nouvelle convention d’assurance chômage, à différer au 1er octobre prochain la mise en application de l’ensemble des modifications apportées aux annexes VIII et X (celles concernant les intermittents); la seconde option, privilégiée par le rapporteur et donc reprise par Manuel Valls, consisterait à «différer de six mois la seule disposition portant sur le différé d’indemnisation». C’est cette piste qu’a donc explicitement prônée le Premier ministre, posant le principe d’une neutralisation du différé dans les mois à venir, le temps d’engager une «nouvelle donne» pour le régime des intermittents.

En clair, il s’agit pour le gouvernement de faire pression sur les partenaires sociaux pour qu’ils acceptent que la disposition la plus controversée de l’accord, celle concernant l’allongement du délai de carence entre le versement des cachets et la perception des allocations-chômage, ne soit pas appliquée dans l’immédiat. Ce qui laisserait le temps de mettre en place «les conditions d’une discussion loyale» entre tous les interlocuteurs – partenaires sociaux, représentants des intermittents et des employeurs du secteur culturel, gouvernement -, pour remettre à plat le statut des intermittents et «casser la mécanique des crises à répétition».

Pour l’occasion, une commission de trois personnalités a été chargée de faire des propositions avant la fin de l’année: Hortense Archambault, qui a codirigé le Festival d’Avignon, Jean-Denis Combrexel, ancien directeur général du Travail, et Jean-Patrick Gille, le député PS à peine sorti de sa médiation.

Comme ce report aura un coût pour l’assurance chômage, le Premier ministre s’est engagé à ce que l’Etat finance la différence. Il aussi promis le maintien des crédits du spectacle vivant en 2015, 2016 et 2017. «C’est un effort très significatif dans cette période de diminution de la dépense publique et il atteste de l’importance que nous accordons à la création culturelle», a-t-il indiqué.

René Solis

Source Libération AFP 19/06/2014

 


Intermittents : Manuel Valls donne des gages au Medef

Le premier ministre a tenté d’apaiser les intermittents avec des compensations financières mais il a annoncé l’agrément de l’accord du 22 mars.

De l’argent pour apaiser les tensions, il fallait oser. Que propose Manuel Valls, ce soir, pour répondre à la mobilisation des intermittents du spectacle après avoir accusé réception du rapport du médiateur Jean-Patrick Gille à 17 heures ?

 Signer l’accord du 22 mars alors que des banderoles « Non à l’agrément » flottent encore sur un bon nombre d’édifices en France, dont l’échafaudage de la Philharmonie en construction à Paris. Argument du premier ministre : respecter l’accord auquel sont arrivés les partenaires sociaux. Sauf que la majorité des organisations d’employeurs du spectacle ne sont pas membres des organisations interprofessionnelles : Medef, CGPME et UPA., dixit le rapport d’information sur les conditions d’emploi dans les métiers artistiques rendu par Jean-Patrick Gille à l’Assemblée en avril 2013. Ce faisant, l’Etat donne des gages au Medef qui ne va pas voir d’un bon oeil son intrusion dans le débat mais pourra se féliciter de faire l’économie d’une discussion avec tous les partenaires concernés.

Lancer une nouvelle mission pour engager une « nouvelles donne » sur les intermittents. A sa tête : Hortense Archambault, ancienne co-directrice du Festival d’Avignon, Jean-Denis Combrexel, ancien directeur général du Travail, et Jean-Patrick Gille, député PS actuel médiateur qui se voit donc prolongé jusqu’à la fin 2014. Ce devrait prendre la forme d’une discussion tripartite Etats-partenaires sociaux-intermittents sur l’ensemble des questions liées à l’intermittence (lutte contre les abus et la permittence, professionnalisation, etc.).

Sauf que nombre d’études sérieuses ont déjà réalisées depuis dix ans sur les intermittents du spectacle, dont celle commandée par le Syndeac sur l’indemnisation des professionnels du spectacle et qui a fait son petit effet au Sénat le 4 juin dernier.

 Reporter le « différé d’indemnisation », une des mesures les plus controversées du texte qui, en allongeant le délai de carence entre le versement des cachets et la perception des allocations-chômage risquait de laisser un bon nombre d’intermittents sans revenus pendant plusieurs semaines. Un conseil que lui a donné le médiateur, Jean-Patrick Gille. Lequel affirme, ce soir :  » Il faut signer l’armistice pour se mettre autour de la table »

Sauf qu’en attendant, c’est l’Etat qui devra compenser l’effet de ce différé. Ce qui équivaut à remplacer la solidarité interprofessionnelle par la solidarité nationale. Alors même que les intermittents défendent un régime par mutualisation, l’Etat vote un système assurantiel individuel et se porte garant pour les précaires. Mais temporairement : pour six mois uniquement.

« Le fonds « social » d’Etat est fléché. Il doit pallier le manque de revenu dû à la carence (différé), mais exclusivement pour les annexes 8 et 10. Encore ne s’agit-il que d’une annonce pour tenter de désamorcer la mobilisation. Nous sommes face à l’application du pacte de responsabilité » qui prévoit 2 milliard d’économie sur l’assurance chômage, ce que l’accord du 22 mars met en ouvre (à hauteur de 400 millions d’économie dès 2014, le reste à suivre). Il y’a donc un accord parfait quand aux objectifs : réaliser des économies sur le dos des précaires et inciter à l’emploi non choisi, dans n’importe quelle conditions. il s’agit d’aller vers le plein emploi précaire. » , décrypte la Coordination des intermittents d’Ile-de-France.

- L’Etat annonce le « maintient intégral des crédits 2015, 2016, 2017 de la création du spectacle vivant », d’après Jean-Patrick Gille. Ce faisant, il tente de faire valoir l’intérêt particulier qu’il porte à la culture. Sauf qu’en période de coupes drastiques dans le budget de la culture, cette décision revient à mettre en concurrences les différents domaines culturels : le spectacle vivant contre la patrimoine, par exemple.

- Manuel Valls en appelle à la responsabilité de chacun pour contrer les annulations de festivals. C’est oublier que ces annulations pénalisent en premier ceux qui ont préparé les dits spectacles.

« Pour le moment, la seule piste évoquée est l’agrément et la table ronde réunissant tout le monde. Hier au comité de suivi, cette éventualité a été balayée par tous. Nous avons parlé de provocation, d’opération communication, qu’une table ronde était acceptable uniquement si l’agrément n’était pas donné. De toute façon, si la table ronde était nécessaire, pourquoi ne l’ont ils pas imposé AVANT ? », précise encore, à chaud, la Coordination des intermittents.

D’ors et déjà, un préavis de grève est lancé pour le 1er juillet. La CGT spectacle évoque des « mesurettes ».

Communiquer sur les efforts financiers en faveur du spectacle vivant en pleine politique d’austérité, en appeler à la responsabilité des intermittents alors même que le gouvernement refuse d’entendre leurs propositions, c’est à la fois renvoyer les intermittents dans leurs cordes et prendre le parti de rendre leur mouvement impopulaire auprès du contribuable, qui va être ravi de « payer à la place du Medef ». Aussi impopulaire que celui des cheminots…

C’est prendre aussi le risque d’ouvrir un nouveau front au Parti socialiste, dont certains parlementaires, sénateurs,élus, avaient pris position contre l’agrément. C’est enfin refuser d’assumer sa propre responsabilité dans les annulations de festivals. Et tenter d’acheter la paix, le temps de l’été.

Ingrid Merckx

Source Politis : 19/06/2014

 

Valls « recule » pour désamorcer le conflit avec les intermittents

Le premier ministre propose que l’État prenne à sa charge la principale mesure de la convention d’assurance-chômage à l’origine du conflit actuel.

A trop vouloir ménager la chèvre et le chou, on mécontente souvent tout le monde… Pour désamorcer un mouvement qui menaçait les festivals de l’été, le gouvernement a décidé de suspendre la mesure de la nouvelle convention d’assurance-chômage qui crispait le plus les intermittents: l’allongement du différé d’indemnisation (délai avant de percevoir l’allocation chômage). «Le nouveau différé ne s’appliquera pas» au 1er juillet comme prévu, a annoncé Manuel Valls jeudi. Une bonne nouvelle pour les intermittents. Mais pas pour les finances publiques. L’Unedic (gestionnaire de l’assurance-chômage) comptait réaliser 95 millions d’économies en année pleine grâce à ce différé, et 20 à 40 millions en 2014. L’État lui compensera cette perte. C’est donc l’ensemble des Français via l’État qui payeront la facture.

Est-ce un prélude à une nouvelle répartition des rôles, où l’État serait plus présent? Il est trop tôt pour le dire. Mais le gouvernement veut revoir tout l’architecture du système, pour «bâtir un cadre enfin stabilisé et sécurisé», selon Manuel Valls. Ce seront le patronat, les syndicats, les professionnels du secteur et l’État qui s’y attelleront, et ce dès la semaine prochaine. «Tous les sujets seront sur la table» a précisé François Rebsamen, le ministre du Travail. Cette concertation sera pilotée par trois personnalités: Hortense Archambault, l’ex-patronne du Festival d’Avignon ; Jean-Denis Combrexelle, l’ancien directeur général du Travail ; et le député PS Jean-Patrick Gille. C’était bien le moins pour celui qui a fait office de médiateur ces deux dernières semaines et dont le rapport, remis en catastrophe jeudi soir, a été peu repris. Ce chantier devrait s’achever en fin d’année. Et c’est pendant toute cette période que le différé d’indemnisation sera suspendu. Le gouvernement a encore décidé de maintenir intégralement le budget consacré à la création et au spectacle vivant en 2015, 2016, 2017.

Des «mesurettes»

Reste que même avec ces gestes, le gouvernement n’a pas calmé la colère des intermittents. La CGT spectacle les a qualifiés de «mesurettes» et a appelé…. à amplifier le mouvement alors que Manuel Valls a conclu son point presse en souhaitant que les festivals se déroulent normalement! «Il est probable que nous déposions un préavis de grève» pour le 1er juillet, a déclaré son secrétaire général, Denis Gravouil. Quant au collectif des intermittents, il demande toujours le non-agrément de la convention d’assurance-chômage.

Or Manuel Valls a redit jeudi que le gouvernement allait agréer cette convention, au nom du respect des partenaires sociaux. Ce texte est en effet issu d’un accord signé par le patronat, la CFDT, FO et la CFTC. Et l’exécutif ne pouvait pas se fâcher avec eux. Sauf que là aussi, l’objectif est en partie manqué. Si FO a affiché sa satisfaction, la CFDT a protesté contre la mesure sur le différé qui «rompt l’équité entre le salariés». De fait, les cadres subiront eux pleinement un différé sur les chèques de départ. Quant au Medef, il n’a pas réagi jeudi soir. Mais gageons qu’il proposera des mesures choc, comme la révision des 193 métiers ouvrant au statut d’intermittents.

Cécile Crouzel

Source Le Figaro 19/06/2014

Intermittents : «Une manœuvre de Valls pour passer l’été»

FRANCE-CULTURE-ENTERTAINMENT-SOCIAL-LABOURLes propositions du premier ministre pour mettre fin à la polémique autour de la convention de l’assurance chômage sont loin de faire l’unanimité.

Son allocution était très attendue. À 19h, moins d’une heure après la réception du rapport du médiateur Jean-Patrick Gille, Manuel Valls a mis fin aux interrogations concernant l’agrément de l’accord du 22 mars sur la convention d’assurance chômage. L’accord signé par les partenaires sociaux sera bien agréé. Pour le premier ministre, une «refonte en profondeur du système est de l’avis de tous indispensable». Pour mener cette refonte, un groupe de trois experts a été nommé pour formuler d’ici la fin de l’année des propositions pour une remise à plat d’un système qui fait l’objet d’abus. Parmi ce trio, Hortense Archambault, ancienne co-directrice du festival d’Avignon. Le signal envoyé aux festivaliers est fort. Suffisant ?

Une seule mesure rencontre l’unanimité: l’annonce d’un maintien du budget de la création pour les trois prochains exercices. «Afin de promouvoir l’emploi dans le secteur culturel», le budget alloué à la création et au spectacle vivant sera «maintenu intégralement en 2015, 2016 et 2017», a annoncé en effet Manuel Valls à l’issue de la remise à Matignon du rapport du médiateur. «C’est un effort très significatif dans cette période de diminution de la dépense publique et il atteste de l’importance que nous accordons à la création culturelle», a-t-il ajouté, précisant que ses mesure répondent à l’exigence de retrouver une «sérénité nécessaire à un dialogue».

La CGT-spectacle n’a visiblement pas envie de l’entamer, elle a d’ores et déjà annoncé «le probable dépôt d’un préavis de grève au 1er juillet». «On verra quelle forme il prendra car l’épée de Damoclès est toujours là, c’est une manoeuvre pour passer l’été» a déclaré Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT-Spectacle.

Principale main tendue: l’annonce que le gouvernement prendra intégralement à sa charge la mesure la plus contestée de l’accord et ses conséquences sur le différé d’indemnisation qui sera finalement intégralement pris en charge par l’État. «Les intermittents concernés ne verront pas de changement de leur situation par rapport à la situation actuelle», a ainsi précisé Manuel Valls, allant plus loin que ce que suggérait Jean-Patrick Gille.

«Si tu agrées, prépare tes gréements, ça va valser!»

Du côté des intermittents, on dénonce, pêle-mêle, la langue de bois du chef du gouvernement, sa volonté de jouer la montre. Ou pis, de simples effets de manche pour sauver la saison des festivals. À l’annonce du maintien de la mesure, le compte twitter Interluttants, qui représente la Coordination des intérimaires, intermittents et précaires du Nord-Pas-de-Calais, a interpellé le ministre avec colère: «Si tu agrées, prépare tes gréements, ça va valser!». Même son de cloche chez la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France (CIP-IDF) qui a menacé: «Valls est donc aux ordres du Medef. Nos Actions ne connaîtront pas de pause.» Le syndicat des musiques actuelles a lui tâclé: «Euh… Et c’est sans rien régler, ni écouter personne d’autre que l’Unedic et le Medef qu’on s’en sort?» Pour ce qui est du différé, ils ont encore évoqué une simple «mesure transitoire». L’acteur Samuel Churin, figure active de la Coordination des intermittents du spectacle, parle pour sa part d’un «scandale». Il va même plus loin: «Valls exhauce le rêve du Medef. Sortie de l’interprofessionnel avec caisse autonome. À vomir.»

Beaucoup de commentaires sur la twittosphère s’interrogent ce soir sur le financement ce différé d’indemnisation, soupçonnant qui pèserait sur les impôts de la population française.

Claire Rodineau

Source Le Figaro 19/06/2014

Voir aussi : Rubrique Politique, Politique Economique, Politique culturelle, Société, Mouvements sociaux,

Manuel Valls : La gauche peut crever

images-1Manuel Valls a répété sur France Info sa volonté de ne pas céder aux cheminots. Il reverra aussi le dispositif des intermittents qu’il juge « à bout de souffle ». Quant à la gauche, il a redit qu’elle « peut mourir ». À force de métaphores tragiques, le premier ministre exprime-t-il son énergie ou son propre désarroi ?

« La gauche peut mourir », a répété Manuel Valls, sur France Info, ce lundi, et sa phrase rentrera dans l’histoire car elle résume le divorce entre le pouvoir et ceux qui l’ont choisi. Pour le premier ministre, ce diagnostic impose en effet de monter dans l’ambulance, en soutenant le gouvernement. Mais pour la gauche qui l’observe, et qui se pince pour y croire, cette formule rappelle plutôt ce vieux film des années 50, avec Noël Roquevert : « Mourez, nous ferons le reste. » Une histoire de pompes funèbres et de corbillards…

Si Valls a choisi de parler fort à l’approche de ses cent jours, donc de son premier bilan, c’est parce que son accession à Matignon n’a rien changé du tout, ni sur le plan électoral, ni sur la confiance entre l’exécutif, la majorité et le pays en général. Les choses ont même empiré. Le fiasco municipal a débouché sur une catastrophe européenne, et la révolte des parlementaires PS s’est ossifiée plutôt que dissoute. Enfin le climat social s’est alourdi avec la jacquerie des cheminots et la révolte des intermittents.

Tout au plus, Manuel Valls peut-il se prévaloir d’une meilleure gestion des couacs. Depuis qu’il est en poste, c’est vrai, le gouvernement ne grince plus, ou beaucoup moins. Il applique sagement la feuille de route du président de la République : « On maintient le cap. » Si bien que l’ambitieux premier ministre se retrouve piégé. Lui qui aime les coups d’éclat, voilà qu’il est devenu le majordome de l’ordre et le maître du silence.

D’où son coup de gueule à double sens : « Nous sentons bien que nous sommes arrivés au bout de quelque chose, au bout peut-être même d’un cycle historique pour notre parti. » La phrase est transparente, et elle est tonitruante. Elle ressemble à un avis de décès pour le hollandisme, et à un appel à la refondation de la gauche derrière un nouveau chef. En somme une pré-candidature pour les prochaines présidentielles.

Le problème de M. Valls, c’est que son constat pour l’avenir sonne étrangement dans le contexte actuel. Voilà un homme qui invite ses troupes à la réflexion, donc à ouvrir un grand débat, et qui le ferme aussitôt en les appelant à « assumer leur responsabilité », c’est-à-dire à soutenir sans résistance les choix d’un gouvernement « arrivé au bout de quelque chose, peut-être même d’un cycle historique »

Moi ou le chaos… En d’autres temps la phrase avait de l’allure. Le problème, sous le quinquennat Hollande, c’est que le « moi » est lui-même chaotique, et que la phrase a l’air de dire : « le chaos ou le chaos… ».

Car le fil est bien rompu. Non seulement vis-à-vis de la droite, qui n’a jamais été aussi radicale alors qu’elle est elle-même en miettes, mais surtout par rapport aux électeurs de gauche qui ne comprennent plus rien aux décisions d’un pouvoir imprévisible, capable de mettre en place un programme de rigueur inédit, de promouvoir un UMP d’un autre temps en la personne de Jacques Toubon, et d’adopter les usages et les mots du réalisme économique imposé par la droite libérale…

Il se trouve que cette potion magique, bientôt vieille de quarante ans, est elle-même périmée, et que plus personne n’y croit, hormis quelques grands prêtres officiant à la télé, et leur petite armée de fidèles répétant leurs mantras. Cette solution libérale, et pour ainsi dire finale, jalousement imposée par la commission européenne, est faite de baisses d’impôts, de réduction du secteur public, de resserrement du nombre de fonctionnaires, de compression du coût du travail donc de baisse des salaires, de retraites amputées obtenues de plus en plus tard, d’une assurance-maladie progressivement remplacée par des mutuelles coûtant de plus en plus cher.

Si le cocktail avait donné les résultats promis par Raymond Barre, dès la fin des années 1970, les électeurs auraient tourné la page du « socialisme » depuis longtemps et se seraient convertis aux bienfaits du marché. Le problème, c’est que les bienfaits collectifs du libéralisme, promis à grands coups d’austérité, sont aujourd’hui mis en avant par un pouvoir « de gauche », et se traduisent plus que jamais par des inégalités croissantes, une vie plus dure pour la plupart, et l’absence de perspectives. Tout un peuple est bercé par l’objectif des trois pour cent ! Perspective si exaltante que les Français, angoissés, se tournent vers l’État protecteur, ne le trouvent pas, et se réfugient alors vers un parti d’extrême droite qui entend résumer la France à un seul nom, « Le Pen », et un seul chef, ou plutôt une seule cheftaine.

Intermittents : un système « à bout de souffle » ?

Ce qui frappe en ce printemps 2014, avec son cortège de grèves, c’est que deux modèles ont atteint leurs limites, mais que l’un d’eux, le libéral, continue de revendiquer le réel et la modernité, comme s’il était le seul possible, et que l’autre, par la voix du parti socialiste au pouvoir, ne revendique plus rien, sauf de singer son rival.

À cet égard, le conflit des cheminots et celui des intermittents sont révélateurs de l’abandon en rase campagne des valeurs et des mots de la gauche. Il est possible qu’une surenchère syndicale ait poussé les agents de la SNCF à se lancer dans une grève discutable. Il est possible en sens inverse que cette réforme ait franchi une ligne rouge et que le mouvement soit justifié. On peut toujours discuter du bien-fondé d’un mouvement, et de sa conduite. Mais comment un pouvoir se réclamant de la gauche, donc historiquement bâti sur des luttes et des résistances, peut-il adopter, à l’égard d’une bataille sociale, le langage classique de la droite éternelle ? Comment peut-il parler des usagers « pris en otages », de « mauvaise grève » au prétexte qu’elle « dérange », comme si une grève, dans l’histoire sociale du monde, était autre chose qu’un blocage organisé, et avait jamais abouti à un résultat probant sans gêner provisoirement le fonctionnement d’une entreprise, ou de la société entière ? Voilà maintenant que la Hollandie recommanderait des mouvements de grève « que personne ne voit », comme s’en était flatté Nicolas Sarkozy à la tribune du Medef. Et pourquoi pas des brassards jaunes et des sourires à la une du Figaro ?

De ce point de vue, le conflit des intermittents est encore plus « extraordinaire ». On peut admettre que le mouvement des cheminots soit impopulaire, et que le gouvernement prenne donc ces distances pour ne pas être atteint par la réprobation publique… Mais l’affaire des intermittents ? En quoi Manuel Valls se sent-il obligé de ménager la chèvre et le chou, en concédant que « leur système est à bout de souffle » ? De quel souffle parle-t-il donc ? De celui de la France ou des intérêts du Medef ?

Car l’évidence n’est pas le coût de ce système mais ce qu’il rapporte, en termes économiques, et en terme de société. Non seulement le système culturel français n’est pas en crise, mais il est foisonnant, et le monde entier l’envie. Son défaut impardonnable, vu du Medef, c’est de s’inspirer d’une idée de répartition, et d’investissement public. Donc d’une approche collective. Selon le Medef, il est injuste que tout le monde paie pour les intermittents, mais il serait scandaleux que tout le monde souffre, limonadiers compris, quand les intermittents s’arrêtent de travailler ! Une idée de gauche a fait la preuve de son efficacité, ce qui n’est pas si courant paraît-il, et voilà qu’un pouvoir issu du parti socialiste le déclare « à bout de souffle ! ».

De quelle fin de cycle veut parler Manuel Valls ? De l’effondrement d’une gauche alternative à laquelle il s’oppose depuis toujours, et qui s’accrocherait « à ses dogmes » et ses « conservatismes », ou de la déroute française de la « gauche raisonnable », à laquelle il se réfère, et dont l’ambition blairiste, ou schröderienne, consiste, au nom du modernisme, à devenir le caméléon du « réel » plutôt que son créateur ?

Sans doute des deux, en espérant trouver une troisième voie, qui ne soit officiellement ni de droite ni de gauche mais qui le conduise à l’Élysée. Giscard rêvait aussi de cette France-là en 1992, en publiant chez Flammarion son Deux Français sur trois, dans l’espoir de revenir. Trois ans plus tard, Jacques Chirac était élu…

Hubert Huertas

Source : Médiapart 16/06/2014

Voir aussi : Actualité France, rubrique Politique, rubrique Mouvements sociaux,