Génocide rwandais : retour sur 22 ans de tensions entre Kigali et Paris

Le président Rwandais Paul Kagamé repproche à la France son implication  avant pendant et après le génocide. Photo Tiksa Negeri Reuters

Le président Rwandais Paul Kagamé repproche à la France son implication avant pendant et après le génocide. Photo Tiksa Negeri Reuters

La justice rwandaise a demandé à la France, mardi 29 novembre, son entraide judiciaire dans le cadre d’une enquête criminelle pour complicité de génocide visant des officiers militaires français ayant servi au Rwanda pendant le génocide. Kigali souhaite procéder aux interrogatoires de ces responsables à l’ambassade du Rwanda à Paris.

Cette demande vise à éclairer le rôle de la France dans le génocide des Tutsis, qui a fait environ 800 000 morts d’avril à juillet 1994. Elle risque de raviver les tensions diplomatiques entre les deux pays.

  • Ce que Kigali reproche à Paris

Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais, d’ethnie hutu, Juvénal Habyarimana, en provenance de Tanzanie, est abattu alors qu’il amorce son atterrissage à Kigali, la capitale rwandaise. Trois jours plus tard, un gouvernement intérimaire, composé d’extrémistes hutus, arrive au pouvoir. Les Tutsis sont immédiatement accusés de l’attentat contre l’avion présidentiel. S’ensuivent cent jours de massacres et d’atrocités, avec, au final, 800 000 morts, majoritairement tutsis.

La rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) que dirigeait Paul Kagamé, a chassé, en juillet 1994, le régime extrémiste hutu et mit fin au génocide. Depuis lors, M. Kagamé – d’abord vice-président et ministre de la défense, entre 1994 et 2003, puis élu chef de l’Etat cette année-là et réélu en 2010 – reproche à la France son implication avant, pendant et après le génocide.

En 2006, Kigali avait temporairement rompu ses relations avec Paris lorsque le juge Jean-Louis Bruguière, chargé de l’enquête sur le crash de l’avion de Juvénal Habyarimana, avait réclamé que Paul Kagamé soit jugé pour son rôle dans la mort de ce dernier. Le président rwandais avait accusé en retour la France d’avoir formé les militaires qui se sont livrés au génocide.

L’ouverture de l’enquête rwandaise annoncée par le procureur général, Richard Muhumuza, s’inscrit dans cette optique de déterminer la responsabilité d’une vingtaine de militaires français, dont l’identité n’a pas été divulguée.

  • Paris sur la ligne du démenti

Paris a toujours démenti une quelconque implication française dans le génocide. Auditionné devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale en novembre, le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, a maintenu cette ligne : « Affirmer que l’armée française a pris part au génocide est un mensonge indigne, que je ne tolérerai jamais », a-t-il déclaré, en ajoutant qu’il « [entendait] défendre sans concession l’honneur des militaires français lorsqu’ils sont injustement accusés ».

Les tensions se sont de nouveau accentuées en octobre après que la justice française a décidé d’entendre le général Kayumba Nyamwasa, qui, depuis qu’il a cessé tout lien avec le régime, accuse M. Kagamé d’avoir été l’instigateur de l’attentat contre M. Habyarimana. L’initiative a conduit la ministre des affaires étrangères rwandaise, Louise Mushikiwabo, à menacer la France de publier les noms des responsables français impliqués, selon Kigali, dans le génocide.

Dans un rapport en date du 31 octobre, la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG) mentionne 21 officiers français qu’elle accuse d’avoir joué un rôle dans la préparation puis l’exécution du génocide, dont des hauts conseillers de François Mitterrand. « Des hauts gradés français et des personnalités politiques ont commis au Rwanda des crimes très graves », accuse la CNLG.

  • La justice lente et peu efficiente

La création d’un Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), en 1994, n’a pas apporté les réponses sur les circonstances du génocide. En vingt ans d’exercice, le TPIR a mis en accusation 93 personnes ; 61 ont été condamnées.

En France, la cour d’assises de Paris a condamné, en juillet, à la prison à perpétuité deux bourgmestres rwandais, Tito Barahira et Octavien Ngenzi, pour leur rôle dans la mort de 2 000 personnes en 1994. Ils avaient été arrêtés en France et ont été jugés par le « pôle génocide et crimes contre l’humanité » – créé en 2012 – en vertu de la compétence universelle des juridictions françaises.

Ce procès était le deuxième organisé en France en relation avec les massacres commis au Rwanda. En 2014, l’ex-capitaine de l’armée Pascal Simbikangwa avait été condamné à vingt-cinq ans de réclusion pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité.

Au Rwanda, les procès gacaca (des tribunaux communautaires villageois) ont été activés pour accélérer le jugement de personnes ayant participé au génocide. Mais, selon de nombreux observateurs, beaucoup d’entre elles vivent en France sans être inquiétées par la justice française.

  • L’impossibilité d’accéder aux archives

Dans une lettre ouverte publiée par Le Monde en octobre, Guillaume Ancel, un ancien officier français ayant servi au Rwanda en 1994, interpellait François Hollande :

« Vingt-deux ans après les faits, moi, ancien lieutenant-colonel de l’armée française, je ne sais toujours pas expliquer les contradictions entre la version officielle servie à nos concitoyens d’une opération humanitaire et la réalité des missions militaires que j’ai menées là-bas, qui ressemblent à s’y méprendre à un soutien aux génocidaires. »

La déclassification des archives estampillées secret défense apparaît comme le seul moyen de permettre à la justice de faire son travail et de se pencher sur les responsabilités françaises.

Le 7 avril 2015, François Hollande avait annoncé la déclassification des archives de l’Elysée, du ministère des affaires étrangères, du ministère de la défense et de l’Assemblée nationale relatives à l’engagement de la France au Rwanda entre 1990 et 1995. Un an plus tard, seuls quelques documents ont été mis à disposition. Aucun ne provient du ministère des affaires étrangères, du ministère de la défense et de l’Assemblée nationale.

 

Source Le Monde.fr avec AFP et Reuters  30/11/2016

Voir aussi : Actualité Internationale, Actualité France, rubrique Afrique, Rwanda, rubrique Théâtre« Hate Radio »On Line, Il faut maintenant briser le silence,

Perturbateurs endocriniens : la fabrique d’un mensonge

Objets du quotidien contenant des perturbateurs endocriniens. Objets du quotidien contenant des perturbateurs endocriniens.

Objets du quotidien contenant des perturbateurs endocriniens.

La Commission européenne a élaboré ses propres éléments de preuves pour éviter une réglementation trop sévère de ces substances dangereuses.

Tout, ou presque, tient en ces quelques mots : « Les perturbateurs endocriniens peuvent (…) être traités comme la plupart des substances [chimiques] préoccupantes pour la santé humaine et l’environnement. » C’est sur cette simple phrase, issue de la conclusion d’un avis de 2013 de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), que Bruxelles fonde son projet de réglementation des perturbateurs endocriniens, ces substances omniprésentes capables d’interférer avec le système hormonal à des doses souvent infimes.

Cette proposition, qui devrait être votée sous peu par les Etats membres, fédère contre elle la France, le Danemark ou encore la Suède, mais aussi l’ensemble des organisations non gouvernementales (ONG) qui estiment qu’elle ne permet pas de protéger la santé publique et l’environnement.

La communauté scientifique compétente, incarnée par l’Endocrine Society – une société savante qui rassemble quelque 18 000 chercheurs et cliniciens spécialistes du système hormonal – ferraille, elle aussi, contre le projet. Une opposition surprenante puisque la Commission européenne assure s’appuyer sur la science, c’est-à-dire sur une expertise scientifique de l’EFSA.

L’explication de ce singulier hiatus se trouve dans une série de documents internes de l’administration européenne, obtenus par Le Monde. Ils le montrent sans aucune ambiguïté : la phrase clé sur laquelle repose l’édifice réglementaire proposé par la Commission a été rédigée avant même que l’expertise scientifique ait véritablement commencé.

« Conclusions écrites à l’avance »

En décembre 2012, l’EFSA expose déjà des « conclusions/recommandations » dans un courriel adressé aux experts qu’elle a rassemblés pour réaliser ce travail : « Les perturbateurs endocriniens et leurs effets nocifs devraient être traités comme tout autre produit chimique préoccupant pour la santé humaine…

L’accès à la totalité de l’article est protégé

Source Le Monde 29/11/2016

Voir aussi : Actualité Francerubrique PolitiquePolitique économique, Perturbateurs endocriniens : la France capitule, rubrique Environnement, rubrique Ecologie, rubrique UE, rubrique Société, Santé, On Line, Perturbateurs endocriniens : pourquoi ONG et spécialistes s’inquiètent, Perturbateurs endocriniens : le cadeau discret mais majeur au lobby des pesticides,

L’Assemblée réhabilite les communards victimes de la répression

Barricade place Vendôme au débouché de la rue de Castiglione. BRUNO BRAQUEHAIS / Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Barricade place Vendôme au débouché de la rue de Castiglione. BRUNO BRAQUEHAIS / Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Durant cette insurrection populaire, en 1871, entre 10 000 et 20 000 personnes ont été exécutées par les forces loyales au gouvernement d’Adolphe Thiers.

A l’initiative des socialistes et au grand dam de la droite, l’Assemblée nationale a voté dans la soirée de mardi 29 novembre un texte proclamant la réhabilitation de toutes les victimes de la répression de la Commune de Paris.

Dernière révolution du XIXe siècle et première tentative d’un exécutif de la classe ouvrière, ce mouvement populaire fut la réaction à la défaite française lors de la guerre franco-allemande de 1870. L’insurrection des Parisiens contre le gouvernement provisoire dirigé par Adolphe Thiers, installé après la déchéance de Napoléon III, a duré soixante-douze jours, du 18 mars au 27 mai 1871.

Lors de la Commune, notamment durant la Semaine sanglante, entre 10 000 et 20 000 personnes ont été exécutées. Des milliers de condamnations à mort, à la déportation, aux travaux forcés ou à de la prison ont en outre été prononcées postérieurement. En mars 1879, une amnistie partielle des communards avait été votée par l’Assemblée, puis, en juillet 1880, une loi d’amnistie générale concernant les condamnations prononcées après la défaite de cette insurrection populaire.

Combat « pour la liberté »

Evoquant un « acte solennel » par « devoir d’histoire » autant que « de justice », le président socialiste de la commission des affaires culturelles et élu parisien, Patrick Bloche, a plaidé que « le temps est désormais venu » pour le pays de rendre ainsi justice à tous les communards, « victimes d’une répression impitoyable ».

Secrétaire d’Etat chargé des relations avec le Parlement et ancien député de Paris, Jean-Marie Le Guen a appuyé un texte qui « favorise la transmission de la mémoire » de « patriotes » et « insurgés » aux valeurs ayant « inspiré la République ».

La proposition de résolution, signée notamment par le chef de file des députés socialistes et écologistes réformistes Bruno Le Roux et plusieurs élus parisiens, souhaite notamment que soient rendus « honneur et dignité à ces femmes et ces hommes qui ont combattu pour la liberté au prix d’exécutions sommaires et de condamnations iniques ».

Source Le Monde et AFP 30.11.2016

Voir aussi : Actualité France Rubrique Société,  rubrique Histoire, La révolution est davantage qu’un fait divers, rubrique Politique,

 

Et si on liquidait les partis politiques ?

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Photo : Cyrille Choupas

Au cœur de la vie démocratique française depuis un siècle, les partis politiques n’ont jamais été aussi décriés. Et si leur disparition pure et simple était le préalable au renouvellement des fondements de la démocratie ?

0,57 %. Le chiffre, bien connu, produit toujours son effet. Les effectifs des partis politiques ne représentent plus, en France, que 0,57 % des votants. L’abstention bat des records, le militantisme ne fait plus rêver, et jamais le niveau de défiance envers les politiques n’avait atteint un tel degré. « Les partis politiques, PS en tête, sont devenus des partis d’élus ou d’apprentis élus. Ils n’encadrent plus les catégories populaires, constate Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à la Sorbonne.

0,1 % des parlementaires sont issus de la classe ouvrière

« La nouveauté, aujourd’hui, c’est Alain Juppé », pointe quant à lui avec sarcasme Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). « Les partis politiques sont condamnés à mourir, poursuit-il. Il y a bien trop de conflits d’intérêts et trop peu de renouvellement. Regardez, nous avons un gouvernement qui pourrait dater de 1993, avec Michel Sapin à l’Économie et Ségolène Royal à l’Environnement… »

« Soif de politique »

Historiquement, les partis politiques se veulent une courroie de transmission entre la société civile et les institutions, un lieu de politisation et de formation intellectuelle, de réflexion sur un projet commun. Mais la professionnalisation de la politique et l’institutionnalisation de ces institutions les empêchent de tenir leurs promesses. « La politique est devenue un métier, réservé à des acteurs issus des catégories supérieures de la population : 0,1 % des parlementaires sont issus de la classe ouvrière et guère plus ont déjà été employés. Pourtant, ces deux catégories constituent la majorité des Français », rappelle Loïc Blondiaux. Sur le plan débat d’idées, le paysage est tout aussi aride. La formation intellectuelle ne fait plus partie du panorama et les militants ne participent qu’à la marge à la constitution de programmes fragilisés par l’apparition de primaires ouvertes à tous. « La dernière prérogative des partis reste la désignation des candidats aux élections, estime Loïc Blondiaux. Finalement, on peut se demander à quoi servent les militants. Leur rôle est réduit à la portion congrue, un collage d’affiches de temps en temps. »

Il y a autant de lignes que d’individus, et de leur côté les citoyens bricolent leurs convictions en piochant ici et là

 

Si la « forme parti » semble à ce point obsolète, c’est aussi parce que les lignes idéologiques sont de moins en moins lisibles. Le souverainisme a désormais sa déclinaison de droite comme de gauche. Et même au sein d’un parti plutôt homogène sur les questions familiales comme Europe Écologie-Les Verts, José Bové s’oppose à la PMA au nom de son rejet de toute forme de manipulation du vivant… Il y a autant de lignes que d’individus, et de leur côté les citoyens bricolent leurs convictions en piochant ici et là.

Si les partis sont moribonds, la « soif de politique » des citoyens, elle, n’est toujours pas assouvie – en témoigne l’élan populaire du mouvement Nuit Debout. « À la grande surprise de ceux qui nous disaient doctement que l’individualisme avait définitivement triomphé, les sociétés manifestent aujourd’hui, sous le coup de la paupérisation, des inégalités et de l’émergence de nouveaux publics, un degré de politisation épatant », observe Albert Ogien, coauteur du livre Le Principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique (La Découverte, 2014). Le sociologue considère que « deux voies » s’ouvrent désormais : « Le recours à l’autorité et le gel du débat public, comme en Turquie, en Russie ou au Japon, ou alors l’extension de la démocratie avec l’accroissement des capacités politiques des citoyens. C’est sur cette seconde voie que les partis-mouvements comme Syriza, Podemos ou le Mouvement 5 étoiles nous entraînent. »

La disparition des partis politiques est une antienne, un marronnier. En pleine Seconde Guerre mondiale, Simone Weil écrivait déjà, dans ses Écrits de Londres, une « Note sur la suppression générale des partis ». « Presque partout, l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’opération de la pensée, observait la philosophe. Il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques. » Plus récemment, c’était au tour de Daniel Cohn-Bendit de délivrer sa sentence, dans un livre-manifeste intitulé Pour supprimer les partis politiques ?! (Indigènes, 2013). Mais si les partis politiques gangrènent à ce point la démocratie, par quoi vaut-il mieux les remplacer ?

Scénario 1 / L’essor des partis-mouvements

Les Indignés, Occupy Wall Street, Nuit Debout… Caractérisée par l’occupation des places, une nouvelle forme d’action politique émerge depuis quelques années. Selon Albert Ogien, elle se caractérise par sept signes distinctifs : le rejet de l’encadrement des partis et des syndicats ; le refus de la conquête du pouvoir ; une organisation sans chef, sans programme et sans stratégie ; la formulation de mots d’ordre unanimistes (« Nous sommes les 99 % ») ; la non-violence comme mode d’action ; le respect de l’égalité entre les personnes ; et la récusation de toute hiérarchie entre opinions. « Quand les Tunisiens, les Égyptiens et les Syriens exigent de leurs dirigeants qu’ils “dégagent”, lorsque les Espagnols, les Grecs, les Burkinabés ou les Brésiliens leur signifient qu’ils ne les représentent pas, lorsque les “occupants” de New York ou de Londres dénoncent le pouvoir de la finance, ils expriment trois exigences : une démocratie qui se réalise à la hauteur de toutes les promesses qu’elle porte en termes de respect de la volonté du peuple, une action de l’État qui réponde aux besoins réels de la population, et un comportement décent et humble de la part des politiques. Ces rassemblements ont mis au jour le fait que la conquête et l’accaparement du pouvoir doivent cesser d’être au cœur de l’activité politique », explique Albert Ogien.

Manifestation d'Indignados à la Puerta del Sol à Madrid en 2011

Manifestation d’Indignados à la Puerta del Sol à Madrid en 2011

De ces mouvements, horizontaux et inclusifs, peuvent jaillir de nouvelles propositions politiques que le sociologue qualifie de « partis mouvementistes ». Ainsi en est-il de Podemos, qui tente de « convertir l’indignation en changement politique ». Podemos préfigure ce que pourrait être une nouvelle forme de parti politique, à la fois guidé par un leader charismatique – Pablo Iglesias – mais aussi adossé et porté par une base militante, participant aux décisions et s’exprimant au travers de « cercles » implantés dans les quartiers. « Si nous ne voulons pas retomber dans la cartellisation des partis politiques, nous avons besoin d’un vaccin, d’une dimension extérieure au parti, de démocratie directe. Et ce vaccin, ce sont les cercles », explique Juan Carlos Monedero, éminence grise du jeune parti espagnol. Pour la sociologue Héloïse Nez, auteure de Podemos, de l’indignation aux élections (Les Petits Matins, 2015), le succès de cette formation s’explique aussi par une stratégie mûrement réfléchie : exit les références au prolétariat ou à la classe ouvrière. Mieux vaut affirmer la possibilité d’une alternative face à l’austérité et construire la figure d’un leader charismatique par une utilisation stratégique de la télévision, des sondages et des réseaux sociaux. Aux dernières élections générales, en juin 2016, Podemos a ainsi rassemblé 20 % des suffrages, deux ans seulement après sa création. Pourtant, l’exercice du pouvoir s’avère bien délicat pour les premiers partis-mouvements arrivant aux plus hautes responsabilités.

En Grèce, le parti de gauche Syriza a perdu son âme le jour où son leader, Alexis Tsipras, a accepté la règle européenne. Mêmes difficultés pour le Mouvement 5 étoiles italien. Après s’être fait remarquer pour sa proximité à Bruxelles avec l’extrême droite britannique, le mouvement écolo-populiste a conquis la mairie de Rome en juin 2016. Mais les « cent premiers jours » de Virginia Raggi, la maire, ont tout d’une mauvaise blague. Propos homophobes, promotion canapé, salaires indécents… Ses proches collaborateurs ont tué dans l’œuf l’espoir que les Romains avaient placé dans cet étrange parti. Deux exemples qui font douter de la capacité des mouvements populaires – populistes – à s’affirmer à l’avenir comme des alternatives crédibles aux partis politiques classiques.

Scénario 2 / L’avènement de la démocratie liquide

Né lui aussi en Espagne, en janvier 2013, le Parti X affiche clairement son opposition à Podemos, « l’ennemi numéro 1 ». Également fondé dans le sillage des occupations de places en Espagne, ce parti entend refuser toute personnalisation de la politique. Il s’agit de se focaliser sur une méthode davantage que sur un programme. « La question que nous nous posons est la suivante : comment améliorer la démocratie grâce à Internet ? explique sa fondatrice, Simona Levi. Un parti politique ne doit pas absorber les idées de la société civile, comme le fait par exemple Podemos, mais faciliter l’action de la société civile. » Concertations, débats en ligne, recours aux nouvelles technologies… Tels sont les axes de travail du Parti X.

« Nous croyons profondément à une démocratie de réseaux, une démocratie liquide où tu ne signes pas un chèque en blanc tous les cinq ans à tes élus »

 

L’émergence de nouveaux outils numériques à usage politique – les fameuses Civic Tech – peut-elle permettre de changer les règles de la vie démocratique ? C’est la conviction du Partido de la Red (« parti du réseau »). Cette formation argentine propose d’élire dans les institutions des représentants « porte-voix ». De simples « chevaux de Troie » qui ne feraient qu’appliquer les orientations des citoyens par le truchement de débats et de votes en ligne. Le Partido de la Red a notamment créé un outil, baptisé DemocracyOS, aujourd’hui traduit dans des dizaines de langues. Caroline Corbal et Virgile Deville, de DemocracyOS, font la promotion de cette solution en France : « Nous ne pensons pas que les partis traditionnels peuvent évoluer et devenir plus participatifs, expliquent-ils. Notre génération est dégoûtée de la politique, on ne croit ni aux partis, ni aux hommes politiques. En revanche, nous croyons profondément à une démocratie de réseaux, une démocratie liquide où tu ne signes pas un chèque en blanc tous les cinq ans à tes élus. » La notion de démocratie liquide se situe à mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie participative. Les citoyens peuvent voter sur tous les sujets ou déléguer leur voix à un représentant. Aux élus, ensuite, d’appliquer les « consignes ». Un chemin emprunté en France par le mouvement Ma Voix. Cette fois, il s’agit de faire élire des citoyens volontaires, formés et tirés au sort, qui voteront durant leur mandat comme les électeurs le décideront.

« Des organisations et des communautés participant à la prise de décision prendront la suite des partis politiques. Une sorte de politique en open source, une gouvernance plus distribuée »

 

De telles initiatives, exploitant le potentiel des Civic Tech, ne manquent pas. Revolución Democrática au Chili, Wikipolítica au Mexique, g0v (« gov-zéro ») à Taïwan… ou encore le Parti pirate au niveau européen. En Californie, les membres de Democracy Earth œuvrent quant à eux au perfectionnement des outils de gouvernance numérique, en exploitant les possibilités offertes par la blockchain, cette technologie permettant la diffusion et la circulation d’informations, de manière sécurisée et transparente, sans base de données centralisée. « De tous temps, les partis politiques ont dû évoluer, rappelle Mair Williams, de Democracy Earth. Des organisations et des communautés participant à la prise de décision prendront leur suite. Une sorte de politique en open source, une gouvernance plus distribuée. » Une question centrale reste en suspens, celle de l’adhésion populaire aux Civic Tech. « Le potentiel est incroyable, souligne Loïc Blondiaux, mais pour le moment ces technologies sont utilisées seulement par quelques dizaines de milliers de personnes. La vraie déflagration se produira quand des millions de personnes emploieront ces outils. »

Scénario 3 / Après l’État-providence, l’État-plateforme

En poussant le curseur encore davantage, on peut imaginer la suppression pure et simple des partis politiques. Et briser ainsi la loi d’airain de l’oligarchie, qui pose que « tout gouvernement ne saurait être autre chose que l’organisation d’une minorité », selon les termes du sociologue Robert Michels. Dans une étude intitulée  « Le modèle Loch Ness » (2014), la Banque mondiale a esquissé quatre étapes jalonnant la conversion des États et des gouvernements au numérique. L’étape ultime, après la transparence, la participation puis la collaboration, serait celle de « l’État-plateforme ». Dans cette optique, « le citoyen est au cœur du système et coproduit le gouvernement, il prend les décisions avec lui », précise Virgile Deville. L’intermédiation des partis politiques devient alors caduque. Une refonte de la démocratie représentative dans une version beaucoup plus participative. « On ne peut voir les partis politiques disparaître sans changer radicalement de système. Démocratie représentative et partis politiques sont consubstantiels », tient à rappeler Loïc Blondiaux.

« La politique, c’est par définition le domaine de l’antagonisme, du conflit »

 

Dans un rapport intitulé « Le futur du gouvernement », le forum économique de Davos réfléchit à l’avenir des démocraties occidentales à l’horizon 2050. Un scénario évoque l’émergence de « cités-États » où « le pragmatisme l’emporte sur l’idéologie ». Le citoyen serait profondément impliqué dans la gouvernance de la cité et seule compterait la bonne gestion et le projet collectif. Cette hypothèse n’est pas sans rappeler des mouvements comme En Comú Podem en Catalogne, ou les listes de « convergences citoyennes » qui sont parvenues à conquérir des villes comme Madrid, Barcelone ou Saragosse.

Faut-il pour autant se résoudre à une vie politique sans débats d’idées, où la démocratie reposerait sur la prétendue sagesse des foules ? La philosophe belge Chantal Mouffe, proche de Podemos, n’y croit pas. « La politique, c’est par définition le domaine de l’antagonisme, du conflit, confiait-elle en avril 2016 à Libération. La politique consiste à établir une frontière entre un “nous” et un “eux”, et tout ordre politique est fondé sur une certaine forme d’exclusion. » Proposer de nouveaux horizons politiques, voilà la solution envisagée par la philosophe pour sortir de ce qu’elle nomme la « post-démocratie », à savoir l’effacement factice du clivage entre droite et gauche. Bref, un retour à la bonne vieille politique.

Fabien Benoît

Source : Usbek & Rica 03/11/2016

Petit pays. Le premier roman de Gaël Faye couronné par le jury du Goncourt des lycéens

Gael-Faye-Portrait« Petit pays », premier roman de Gaël Faye paru chez Grasset, couronné par le jury du 29ème Goncourt des lycéens.

9782246857334-001-X_0En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel  voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français…

« J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles: le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l’après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d’orages… J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d’être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. »

Avec un rare sens du romanesque, Gaël Faye évoque les tourments et les interrogations d’un enfant pris dans une Histoire qui le fait grandir plus vite que prévu. Nourri d’un drame que l’auteur connaît bien, un premier roman d’une ampleur exceptionnelle, parcouru d’ombres et de lumière, de tragique et d’humour, de personnages qui tentent de survivre à la tragédie.

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