Pourquoi se pencher sur le sort d’une femme morte ?

David Peace. Photo

Né en 1967 dans le West Yorkshire, David Peace s’est fait connaître en France avec la publication du Quatuor du Yorkshire (Rivages Noir). Quatre romans d’une grande noirceur se déroulant dans les banlieues thachériennes. Le Festival International du Roman noir, qui s’est terminé hier à Frontignan, proposait cette année d’en découvrir l’adaptation cinématographique The Red Riding Triogy qui participe au renouveau du cinéma noir britannique. « Comme Ellroy, David Peace est un auteur très soucieux des détails et de la vraisemblance du climat où se déroule l’action, indique François Guérif qui a signé les deux auteurs dans les collections dont il assure la direction (Rivage/ Noir, Rivage/Thriller). David ne veut surtout pas écrire un livre sur les années 80 avec la langue de 2002. C’est difficile parce que la langue évolue en permanence. Lorsqu’il prépare un livre il s’immerge totalement dans l’époque qu’il va traiter. » L’écrivain qui a vécu 9 ans à Tokyo écrit actuellement une trilogie sur le Japon de l’après-guerre. Le premier livre Tokyo année zéro est paru au printemps. Rencontre.

Quel est le phénomène déclencheur qui vous a poussé à écrire sur le Japon ?

Je vivais au Japon depuis plusieurs années, mon fils est né là-bas. Je voulais qu’il connaisse l’histoire du pays. Comment il a été détruit et comment il s’est reconstruit. Le premier volume débute en 1946 dans une ville en ruine.

Dans ce vaste cimetière où le pays abdique, l’inspecteur Minami découvre un cadavre et il va poursuivre son travail comme si de rien n’était…

A l’image de son pays, le personnage de Minami est désagrégé. Il tente de recoller les morceaux à travers l’exercice de son métier. Concernant le meurtre, je me suis inspiré d’une affaire réelle. On peut s’étonner de l’attitude de ce policier. Dans une ville où l’on compte les cadavres par centaines, à quoi bon s’intéresser au sort de cette femme morte ? Minami cherche à trouver l’assassin mais sa quête est aussi identitaire. A la fin, le problème de l’identité n’est pas résolu.

La période où vous nous plongez est celle où les forces d’occupation américaines mettent un terme à la culture japonaise. On assiste à l’éradication de la gauche réalisée avec l’aide des clans yakuzas, à la mise en place dune constitution et à l’imposition par la force des valeurs occidentales…

L’occupation américaine, qui s’est poursuivie jusqu’en 1952, a refaçonné complètement le pays et dessiné le Japon actuel. C’est la fin d’une culture millénaire. La même histoire s’est répétée en Irak. Pour le Japon on était dans le contexte de la guerre froide. La mafia japonaise a en effet largement participé à nettoyer le terrain au profit des grandes familles japonaises qui ont continué d’exercer le contrôle de l’économie. A une plus petite échelle, dans la France de l’après-guerre, la CIA a fait appel à la mafia corse pour briser les grèves.

Pourquoi s’appuyer sur des faits divers pour aborder l’histoire ?

Le fait de parler des crimes permet d’envisager un contexte politique plus global. Les gens sont fascinés par les crimes. C’est une façon de s’allier des lecteurs dans l’espoir qu’ils s’intéresseront à ce qui se passe derrière les meurtres. C’est le travail de l’écrivain ou du journaliste de relier les faits divers à des choses plus importantes.

Quel regard portez-vous sur la conscience politique des populations britannique et japonaise à la lumière des élections et de la démission du Premier ministre japonais faute d’avoir pu fermer la base militaire US d’Okinawa ?

Dans les deux cas, il me semble qu’aujourd’hui le problème principal concerne l’abandon de l’Etat providence. L’extrême droite est très puissante au Japon. La droite est au pouvoir depuis l’après-guerre hormis une petite parenthèse en 1993 et l’arrivée du centre gauche avec l’élection du Premier ministre Yukio Hatoyama qui n’a tenu que neuf mois. L’échec du déménagement de la base américaine sur l’île d’Okinawa qui faisait partie de son programme a lourdement pesé dans l’opinion publique. Les Japonais s’étaient mobilisés pour le départ des Américains à la suite du viol d’une fillette de neuf ans par un GI américain. En Grande-Bretagne, personne n’a voté pour la coalition des libéraux-démocrates et des conservateurs actuellement au pouvoir. Aujourd’hui ils proposent une politique imposée par les banquiers qui ne figurait dans aucun de leur programme respectif. Nous sommes les moins révolutionnaires du monde. Nous avons coupé la tête du roi et ensuite nous l’avons recollé. Aujourd’hui les Britanniques ne se préoccupent que de la World Cup !

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Roman noir : Ellroy dépasse le mur du crime, Rubrique Japon, le PJD perd le Sénat, Rubrique livre Yakuza ed Philippe Picquier, Rubrique Grande Bretagne, L’impasse britannique est liée à la crise,

Le roman « Noon Moon » de Percy Kemp ouvre les fenêtres

Photo Hermance Triay

Percy Kemp. Photo Hermance Triay

Percy Kemp, figure parmi les nombreux auteurs invités du Festival International du Roman noir (Firn) ce week-end à Frontignan. On peut se faire un avis sur sa personnalité à travers quelques éléments connus de sa biographie. C’est un Anglais, né à Beyrouth en 1952 d’un père britannique et d’une mère libanaise. Il parle l’arabe couramment, écrit des romans en français et complète ses activités en tant que conseil dans le renseignement stratégique. On peut le lire aussi sur le site de Rue 89 où il tient des chroniques décalées.

Après des attentats manqués en Grande-Bretagne il y a trois , il signait du nom de Ben Laden, PDG d’Al Qaeda SA, un courrier où il s’insurgeait contre l’usage abusif de son label : « Le succès retentissant que notre marque connaît depuis quelques années, sa conquête impérieuse de l’audimat et la manière magistrale dont elle a su s’imposer dans tous les foyers, ont suscité d’innombrables vocations et autant d’imitations et de contrefaçons (…) Un peu partout dans le monde aujourd’hui, des paumés en crise d’identité et en mal de notoriété bricolent de ridicules petits attentats visant les infidèles et les apostolats. Attentats minables que des médias en mal de copie nous imputent immanquablement.

Le style de Percy Kemp est là. L’homme d’apparence flegmatique allie le savoir-faire à l’humour en s’ancrant avec érudition au cœur des enjeux post-11 septembre desquels se déploie  les manoeuvres de la politique internationale. Dans son dernier roman, Noon Moon, l’auteur s’est nourri de la pensée grecque. A travers une double intrigue le livre pose une réflexion philosophique sur les dessous de la prétendue guerre des civilisations.

noon-moonL’ouvrage s’ouvre sur un cafard qui progresse sur le corps de Zandie enchaîné dans une cellule. Après avoir été enlevé par les fous de dieu, Zandie est terrorisé. Il redoute le moment où son bourreau va ouvrir la porte et le saigner comme un mouton devant une caméra. Mais la porte s’ouvre sur un vieil homme féru d’hellénisme qui commence par évoquer la fin de Socrate et poursuit en l’instruisant sur la nature réelle et complexe du contexte historique global. L’écrivain use de la situation pour ouvrir des perspectives. La proximité de la mort fait du prisonnier un auditeur attentif à la profondeur du propos qui parvient à le libérer de la peur et de l’ego. Ailleurs, dans le théâtre des services secrets américains se joue une partie plus mouvementée. On pénètre dans les arcanes de la manipulation liée aux enjeux de la politique intérieure américaine. Et l’on suit le destin de Charlie lancé sur les pentes hors piste de la traque du terrorisme islamiste.

Noon Moon est un grand roman où les apparences se révèlent trompeuses. Et où les vérités les plus répandues sont mises en défaut. Il y a  du Graham Greene dans cette manière éclairante d’explorer l’ambivalence morale et politique du monde. On pense à un Américain bien tranquille resitué dans le contexte beaucoup moins mélodramatique du XXIe siècle. Un contexte dont le réfractaire Percy Kemp dévoile les stratégies et la géographie secrète en s’appuyant sur la sagesse antique.

Jean-Marie Dinh

Noon Moon, Seuil Thrillers, 22 euros.

Bonnes gorgées d’Irlande pour rincer le monde

cunningham

Montpellier Danse 2010 Roaratorio. A partir d’un texte de Joyce, Cunningham crée une pièce dont la modernité éclatante résonne encore.

Avec cette pièce jouée pour la première fois en 1983, le géant de la danse contemporaine américaine, disparu l’année dernière, pénètre l’univers littéraire du roman Finnegan Wake de Joyce, pour en donner à entendre le paysage mental.

A propos de conscience, il s’avère peut-être utile de réaffirmer que la danse est un art où l’émotion prime sur la compréhension. Ce qui ne veut pas dire que la naissance du mouvement, condamné à une disparition immédiate, pourrait se passer pour autant, d’une conséquente période de gestation. « ?En posant ce signe d’égalité entre la pensée et la danse, Merce Cunningham m’a en quelque sorte, autorisé à faire le pont entre l’intellect et la danse?« , confie Jean-Paul Montanari dans le livre édité (Actes-Sud) à l’occasion de se trentième anniversaire.

L’esprit d’invention est au cœur de Roaratorio qui dépasse la simple transposition de l’œuvre littéraire pour incarner la langue au-delà du langage en usant du vecteur musical. La composition tient lieu de décor et, au-delà, matérialise proprement le rapport de la culture irlandaise au monde. Elle s’appuie sur une création de John Cage. Un magnifique festin de bruits recueillis en Irlande, de sons envoyés par toutes les radios du monde et d’éclats de mots.

Le réalisme et la qualité du mixage s’emparent de l’espace pour en bouleverser les normes. Dans un contexte nouveau, se déploie l’énergie transcendée des corps qui peuplent l’espace de leur humanité. C’est toute la vie quotidienne, sociale et populaire qui défile en accéléré et passe devant les yeux par vagues régulières. On est saisi par la vivacité constante des gestes, la magie animale, les mouvements d’ensemble dans les changements de direction. Comme si les regroupements et les séparations obéissaient à une présence invisible. L’impression aérienne d’une grande légèreté nous emporte. On a le sentiment que les pieds ne touchent plus le sol. La liberté apparente masque la rigueur technique et la maîtrise spatiale.

Avec Roaratorio, Cunningham pénètre une œuvre majeure de Joyce publiée quarante ans plus tôt. Cette exploration en profondeur en fait à plusieurs égards une référence du processus de création. Entre poésie et chaos cette pièce invente un monde nouveau. Elle a permis à l’artiste le redéploiement de l’invention chorégraphique, sa présentation près de trente ans plus tard en ouverture de Montpellier Danse paraît symbolique. Elle peut aussi faire écho aux ressources créatives inépuisables de la danse contemporaine à l’heure où d’aucun serait enclin à baisser les bras.

Jean-Marie Dinh

Lorsque plus rien ne sort de l’intuition, la proposition Cunningham ne manque ni d’habileté ni de mérite. N’est-ce point puiser dans le renouvellement de l’inconscient que d’ouvrir sur l’invisibilité d’un tout?? La pièce Roaratorio, présentée aux Ursulines par la Merce Cunningham compagny, c’est à peu près ça. Un tout danse qui rejoint le tout d’un festival célébré non sans ambages mais avec un certain désabusement pour son trentième printemps. De nature complexe, le spectacle d’ouverture s’avère régénérant et le pari du choix artistique apparaît une fois de plus réussi.

Voir aussi : Rubrique Danse festival 2010 Jiri Kylian, Akram Khan,

Pour une critique de l’édition dominante

Parce que le livre est un média, il ne peut pas échapper à la critique des médias. Son industrie est concernée par des problématiques similaires à celles de la presse écrite ou de la télévision : exigence de rentabilité et de rapidité. Etouffée par un puissant oligopole qui fabrique, diffuse et promeut une grande partie des livres, l’édition alternative doit se retrousser les manches pour survivre. Nous reproduisons ci-dessous l’intervention d’Antoine Schwartz lors du jeudi d’Acrimed du 27 mai 2010 consacré à ce sujet. (Acrimed)

En 1999, l’éditeur franco-américain André Schiffrin publiait un ouvrage au titre équivoque (et fort bien trouvé) : L’édition sans éditeurs [1] (La Fabrique). Il y racontait la manière dont la maison à laquelle il appartenait, Pantheon Books, s’était fait racheter par des géants du secteur. Réputée pour son catalogue exigeant, elle avait alors subi une restructuration drastique au point que Schiffrin décide de la quitter pour fonder sa propre boutique, indépendante et engagée, The New Press.

La même année, Pierre Bourdieu publiait dans la revue scientifique, Actes de la recherche en sciences sociales, un article intitulé « Révolution conservatrice dans l’édition » (n°126-127, année 1999). Le sociologue y décrivait le secteur de l’édition comme un espace autonome organisé selon des logiques à la fois économiques et symboliques : tout oppose, par exemple, la grande maison d’édition commerciale qui privilégie les best-sellers américains au petit éditeur qui met un point d’honneur à publier des écrivains difficile d’accès, et à la diffusion restreinte. Bourdieu soulignait en conclusion l’emprise croissante des logiques économiques sur le secteur, et le risque pour l’édition française de subir une normalisation menée au nom des diktats de la rentabilité.

Les faits donnaient raison à ces inquiétudes. Un processus de concentration était à l’œuvre : en 2004, il devait prendre un tour spectaculaire avec, d’une part le rachat du Seuil par La Martinière, et d’autre part celui de la majeure partie du géant de l’édition, Editis, propriété de Vivendi, par Wendel Investissement. Tout un symbole : Wendel Investissement était en effet, non pas un groupe d’édition, mais un holding financier – à ce titre peu préoccupé de poésie –, qui plus est dirigé par une personnalité bien connue, le baron Ernest Antoine Seillière, alors président du MEDEF (Mouvement des entreprises de France).

Qu’en est-il aujourd’hui ? « La situation actuelle est bien pire que ce que je dépeignais [il y a dix ans], pire que ce à quoi je m’attendais », écrit Schiffrin en ouverture de son nouvel ouvrage L’argent et les mots [2]. Le diagnostic critique formulé à l’époque par cet auteur (et d’autres [3]) conserverait, à l’entendre, toute son actualité. On se propose donc d’y revenir, brièvement, en quatre points.

L’étau de la rentabilité

Le premier problème se trouve être, bien sûr, celui de la concentration, qui soumet des pans entiers du secteur à des grandes multinationales qui, pour certaines, contrôlent toute la chaîne du livre, depuis sa conception jusqu’à sa distribution dans les points de vente. Aujourd’hui, en France, deux mastodontes dominent le secteur. Le premier est Hachette Livre, qui appartient au groupe Lagardère. Avec un chiffre d’affaire de 2 159 millions d’euros en 2008 (et près de 20% de part de marché), il est le premier éditeur français et le 2e groupe d’édition au niveau mondial. Il possède des dizaines de « marques » – selon l’expression des gestionnaires – telles Armand Colin, Calmann-Lévy, Stock, Fayard, Grasset, Hachette, Hatier, Lattès, Larousse, etc. Le deuxième géant est Editis, acheté 650 millions d’euros par Wendel Investissement et revendu pour plus d’un milliard à Planeta, une entreprise espagnole – une opération dont le bénéfice fait figure de record en la matière. Editis comprend, entre autres, La Découverte, Le Cherche-midi, Perrin, Plon, Robert Laffont, XO, Nathan, etc. D’autres groupes (un peu) moins puissants pèsent également de tout leur poids, tels Albin Michel, Flammarion (RSC Mediagroup), Gallimard, France Loisirs (Bertelsmann), La Martinière et Médias-participation. Aux marges de l’oligopole, les petites et moyennes maisons d’éditions se comptent en revanche par centaines, et même par milliers.

Cette concentration traduit en fait quelque chose de plus profond : l’emprise croissante de la logique financière sur le secteur. C’est le deuxième point. Ce n’est pas que les éditeurs rechignaient par le passé à faire du profit – publier des livres est un commerce, et aucun éditeur ne saurait se soustraire à ces contraintes, sous peine de péricliter. Mais en exigeant des taux de rentabilité toujours plus élevés, on a bouleversé insensiblement toute l’économie du secteur. « Pendant tout le XIXe siècle et l’essentiel du XXe siècle, le bénéfice moyen des maisons d’édition en Europe et aux États-Unis se situait autour de 3-4% par an » indique Schiffrin, qui précise que « ce rendement paraissait tout à fait normal [4] ». Dans les grands groupes, on peut exiger désormais des taux s’élevant à 10, 15, voir 25 %. Or, quand la logique de la rentabilité prime, toute une série de livres exigeants, qui se vendent peu et nécessitent du temps pour trouver leur public, deviennent problématiques. La course au best-seller imprime ses marques, celle du temps court et du succès commercial – contrairement au temps long des livres qui se vendent moins mais fondent un catalogue digne de ce nom.

Cette observation ne signifie aucunement que les grandes maisons ne publient que des livres de piètre intérêt ou de grande consommation. Quiconque, par exemple, apprécie les ouvrages de sciences humaines et sociales, n’ignore certainement pas que Fayard (qui appartient à Lagardère) ou La Découverte (propriété d’Editis), en publient d’excellents dans ces domaines – y compris des ouvrages engagés à gauche. Simplement, de fait, l’audace en matière de création littéraire, et la critique sociale en matière de politique, se situent essentiellement du côté des petits éditeurs indépendants.

Des « documents choc » vite oubliés

Troisième point : qui dit logique commerciale dit aussi ingérence des logiques de marketing pour démultiplier les ventes. On observe ainsi, de manière croissante, une profusion de livres qui sont (plus ou moins) conçus à la va-vite, pensés comme des coups marketings, et promus comme tels dans les grands médias. Les auteurs de romans de gare à succès (type Dan Brown ou Marc Lévy) ne sont pas seuls en cause. Il faut aussi avoir à l’esprit tous ces essais (généralement inconsistants) publiés par des éditorialistes ou des intellectuels médiatiques, systématiquement présentés dans la grande presse comme des chefs d’œuvre de la pensée. Ce n’est pas un hasard si parmi les secteurs très lucratifs figure celui du « document d’actualité », dont le succès repose souvent sur du sensationnel : de 1990 à 2005, son chiffre d’affaire a augmenté de 124 % [5]. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, et la profusion de livres le concernant, tout laisse à penser que le phénomène s’est poursuivi, et même amplifié. C’est aujourd’hui le genre de livre qui recouvre les étalages des libraires.

Car la promotion marketing fait vendre et rapporte gros. Un exemple, celui l’ouvrage de Florence Aubenas, intitulé le Quai de Ouistreham (éditions de l’Olivier), dans lequel la journaliste raconte son expédition de Paris à Caen, des quartiers cossus de la capitale au monde des travailleurs précaires – une intrépidité que le gratin du journalisme parisien a jugée digne des reportages d’Albert Londres ou de Joseph Kessel… en oubliant cependant que l’année précédente, une jeune journaliste avait déjà mené une enquête de ce type, dans des conditions très semblables, sans que le milieu ne s’en émeuve [casino greece pourtant je me suis levée tôt… Une immersion dans le quotidien (…) » rel= »footnote » href= »http://www.acrimed.org/article3395.html#nb6″>6]. Il est vrai que tous les ouvrages ne bénéficient pas, comme le document choc d’Aubenas, d’un plan de lancement aussi soigné : tandis que Le Nouvel Observateur, où officie la journaliste, y consacre sa Une et en a publié les bonnes feuilles, les autres rédactions, afin de créer la surprise, ne reçoivent le livre que quelques jours avant sa parution ; campagne de promotion oblige, Aubenas se lance ensuite dans une tournée frénétique, multipliant les interviews dans les journaux, la télévision et la radio [7]. Résultat, à peine sorti, le livre se trouve propulsé en tête des meilleures ventes. Deux mois après sa sortie, les ventes atteignent 120 000 exemplaires (Le Parisien, 12 avril 2010) – un chiffre certainement supérieur à la diffusion du fameux Quai de Wigan de George Orwell, auquel le titre de l’ouvrage de Aubenas fait (malheureusement) référence.

Remarquons, en passant, qu’il arrive (certes rarement !) que la promotion médiatique échoue : Le Parisien révélait ainsi que Bernard-Henri Lévy, malgré une campagne médiatique proprement phénoménale [8], n’avait vendu « que » 3 700 exemplaires de ses Pièces d’identités (Grasset), et 5 000 exemplaires de sa Guerre en philosophie [9] (Grasset) – un ouvrage pourtant mémorable en ce qu’il évoque un philosophe, M. Botul… qui n’existe pas. Pour « BHL », c’est peu de dire que de tels chiffres sonnent comme une déconfiture.

Le dernier point concerne la distribution et la diffusion des livres. En ces domaines également, la concentration a imprimé sa marque puisque le 1er distributeur n’est autre que Hachette-Livre, le 1er éditeur – son Centre de Distribution du livre à Maurepas verrait passer chaque années plus 180 millions de volumes à destination de 20 000 points de vente. S’agissant des ces points de vente, on estime, en ordre de grandeur, que 80% du chiffre d’affaire est réalisé par seulement 20 % des librairies. Si le prix unique du livre constitue un garde-fou essentiel, il n’en reste pas moins que la santé financière des librairies indépendantes – auquel le sort de la petite édition est intimement lié – apparait très fragile, tant la concurrence avec les grandes enseignes et internet (la librairie Amazon notamment) s’avère rude. D’autant qu’une incertitude réelle règne quant aux effets de la révolution numérique sur le commerce de livre, qu’il s’agisse de l’introduction des liseuses numériques ou des visées gargantuesques de Google [10].

Toutefois, au-delà des spéculations sur le futur, il est un effet immédiat, très visible et particulièrement néfaste, causé par les transformations économiques : la surproduction de livres, qui enrichit les distributeurs et permet aux grands éditeurs d’asseoir leur présence sur le marché et les chances de succès. En 2009, sont parues 63 000 nouveautés et rééditions [11]. Cinq années auparavant, en 2004, c’était environ 10 000 titres de moins – dix ans avant, 25 000 de moins ! Cela implique concrètement que tous les livres ne peuvent figurer sur les étalages des librairies et qu’il existe une rotation très importante diminuant d’autant les chances pour le livre de trouver son public.

Quelle audience pour les éditeurs engagés ?

Que retenir de ces quatre points ? Essentiellement que le renforcement général des logiques commerciales dans le milieu de l’édition exerce des effets puissants, à la fois sur les types de livres susceptibles d’être publiés et sur les types de livre qui ont une chance de trouver un large public. Le problème se pose tout particulièrement pour les ouvrages publiés par les maisons d’éditions engagées. Les idées dissidentes, on le sait, sont structurellement marginalisées dans le débat politique ; leurs chances de se faire connaître d’une large audience et de peser dans le débat public sont relativement minces. C’est peu dire, par exemple, que les livres contestataires sont à peu près invisibles dans l’espace médiatique dominant ; ou qu’ils subissent les censures insensibles du système de distribution des livres, avec la surproduction et la rotation rapide qui le caractérisent. Au mieux, ces ouvrages sont emportés, pour ne pas dire noyés, dans le grand flux des nouveautés, des livres de bric-et-de broc qui alimentent la grande chaudière de la surconsommation médiatique.

Face à cette situation, il importe toujours de rappeler, comme le fait André Schiffrin au début de L’édition sans éditeurs, «  qu’il n’a pas toujours été admis que le grand public ne souhaite que du divertissement » – qui plus est, du mauvais divertissement [12]. De nombreuses expériences historiques témoignent que rien n’oblige les marchands de culture – hormis la recherche inconsidérée du profit – à concevoir les livres exigeants et porteurs de critique sociale au seul bénéfice des classes favorisées. Schiffrin cite, entre autres, les exemples de Penguin Books, dont l’ambition, à ses débuts, était d’offrir à un public populaire à la fois savoir et délassement, ou du Left Book Club – qui avait publié en son temps The Road to Wigan Peer, de George Orwell, déjà mentionné :

« […] le Left Book Club mettait à la disposition d’un vaste public une phénoménale quantité de travaux et d’études importante. Sous leur marque parurent les livres d’Edgar Snow sur la révolution chinoise et les principaux textes analysant la montée du nazisme et l’imminence du conflit en Europe. Ces livres qui se vendaient par dizaines de milliers d’exemplaires, à des prix comparables à ceux de Penguin, ont contribué à créer une opinion publique de gauche extrêmement bien informée. Il est intéressant de noter que les livres du même type publiés aujourd’hui sortent de presses universitaires avec des tirages minuscules et des prix prohibitifs, sous le prétexte qu’il n’y a pas de public pour ce genre d’ouvrages. Pourtant cette expérience des années trente, évidemment appuyée sur un autre contexte politique, montre qu’il a été possible de trouver alors une grande masse de lecteurs pour des livres exigeants, sur des sujets qui devaient souvent paraître très éloignés des préoccupations quotidiennes de la plupart des Anglais. » [13]

En France, cette conception du travail d’éditeur, beaucoup l’ont partagée. Mentionnons seulement deux maisons emblématiques de la gauche communiste d’après-guerre : les éditions Maspero et les Editions sociales. Leur expérience respective, rappelons-le, apparait étroitement liée à l’existence d’un tissu de librairies militantes – on peut lire quelques bribes de cette histoire dans un bel ouvrage, l’Histoire de la librairie [14]. On y apprend, par exemple, comment le Parti communiste français a construit au sortir de la guerre un grand réseau de librairies (dit de La Renaissance française) attachées aux fédérations du parti ; ou bien, comment l’organisation avait créé son propre système de diffusion dans le but de ne pas dépendre d’Hachette ; on y découvre aussi comment ces librairies se trouvaient associés à tous les relais culturels des villes communistes, ainsi qu’aux entreprises qui, par le biais des syndicats, faisaient acheter des quantités de livres par les comités d’entreprises.

Au milieu des années 1970 on comptait ainsi une quarantaine de librairies dans ce réseau – sans compter le club Diderot qui assurait la vente par courtage. Au tournant des années 1980, le groupe Messidor fait même partie des dix plus grands groupes de l’édition française. L’histoire des éditions Maspero s’avère, évidemment, très différente : on ne saurait, toutefois, oublier que la célèbre librairie fondée par François Maspero au quartier latin (« La Joie de lire ») représente une sorte de modèle des dizaines de libraires militantes qui fleurirent dans les années 1960 et 1970, à travers toute la France. Ces librairies ont constitué des outils essentiels de formation des militants, ainsi qu’un vecteur important de politisation des étudiants. La plupart toutefois ne devaient pas survivre à la réaction conservatrice des années 1980.

***Ce genre d’expériences rappelle le rôle que jouent aujourd’hui les librairies engagées et les libraires consciencieux dans la diffusion des livres exigeants, et en particulier des livres porteurs de pensées rétives à l’ordre établi. Néanmoins, la façon de s’attaquer réellement au problème est certainement tout autre. Il convient d’imaginer – et d’imposer – des mesures qui permettraient de desserrer l’étau de la contrainte économique qui pèse si fortement sur le secteur de l’édition. Ce peut être un encouragement donné par les pouvoirs publics – grâce à la modulation des aides publiques – au développement de statuts du type « sociétés à but non lucratif ». Ce pourrait être aussi, un jour, le vote par ces mêmes pouvoirs publics de lois anti-concentration qui viseraient à restreindre considérablement la puissance des grands groupes.

Publié le 16 juin 2010 par Antoine Schwartz

Notes

[1] En réalité, ce titre reprenait celui d’un article de Jérome Lindon dans Le Monde du 9 juin 1998.

[2] André Schiffrin, L’argent et les mots, Paris, La Fabrique, 2010, p.9.

[3] cf. en particulier l’ouvrage de Janine et Greg Brémond, L’édition sous influence, Paris, Ed. Liris, 2002. (2004). A ce sujet voir l’introduction au jeudi d’Acrimed, du 19 décembre 2002, consacré à la concentration dans l’édition.

[4] André Schiffrin, L’argent et les mots, op. cit., p.17.

[5] Cité par Martine Prosper, Edition, l’envers du décor, Paris, Lignes, 2009, p. 19.

[6] Elsa Fayner, Et pourtant je me suis levée tôt… Une immersion dans le quotidien des travailleurs précaires, Paris, éditions du Panama, 2008. Cet ouvrage n’a rien du coup de tête d’une diva : pour preuve, son auteur tient un blog consacré à ces questions, intitulé : « Et voilà le travail, chroniques de l’humain en entreprise ».

[7] Voir l’article d’Acrimed : « La médiatisation de l’enquête de Florence Aubenas : un cache-misère ? ».

[8] Voir l’article d’Acrimed : Le lynchage médiatique de Bernard-Henri Lévy : c’est assez !.

[9] « Ils rêvaient d’un best-seller… », Le Parisien, 12 avril 2010.

[10] Sur le cas Google, lire Robert Darnton, « La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google », Le Monde diplomatique, mars 2009.

[11] D’après le Centre national du Livre.

[14] Patricia Sorel et Frédérique Leblanc (dir.), Histoire de la librairie, Paris, éditions du Cercle de la Librairie, 2008 ; voir les contributions de Julien Hage.

Conte du bambou après la pluie

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Lang Toi le nouveau cirque vietnamien au Printemps des Comédiens

Le jour se lève sur un village vietnamien. Cette image paisible ouvre le spectacle. Elle est belle et le restera jusqu’au bout de la représentation. Une image qui vient contredire partiellement celle d’une mémoire cinématographique où le calme des villages est généralement suivi d’une intrusion brutale de l’armée – française ou américaine – et de scènes de violences insoutenables . Cette page-là est tournée. Ce que donne à voir Lang Toi mon village, c’est l’humanité d’avant-guerre qui a resurgi après-guerre. Parce que les fondements de la culture vietnamienne, son attachement profond à la terre ne semblent pas prêts de s’éteindre.

La nature reine

Ce n’est pas un hasard, si la toute première représentation de nouveau cirque créée au Vietnam a été conçue pour le musée des Arts Premiers du quai Branly. Le spectacle est un tout qui invite à la découverte de la culture vietnamienne. La scénographie et les costumes sont inspirés par la vie rurale des différentes ethnies vietnamiennes (on en dénombre 54). Elle remonte aux origines dans une continuité dramaturgique dont le tempo est calé sur la nature. Si le bambou s’y taille la place du tigre, la force et la souplesse des artistes, une vingtaine sur scène, sont proprement captivante. Rien ne résiste tout se transforme. Avec très peu de moyens, l’âme du peuple vietnamien se façonne sous le regard subjugué des spectateurs. Les groupes se font et se défont faisant par moment surgir la personnalité d’un artiste avant de la fondre dans l’énergie commune. Ce mouvement continu offre un hommage à l’impermanence de toute chose sans se prendre un instant au sérieux.

Captivante densité du style

lang-toi2Prendre le cirque comme témoin n’est pas une simple vision de l’esprit tant celui-ci a, sous l’influence chinoise, traversé les siècles. Les tableaux d’acrobatie, d’équilibre et de jonglerie s’enchaînent dans une parfaite maîtrise technique que l’on oublie captivé par la fluidité des mouvements. La place du rythme est prédominante. L’univers musical qui occupe une place de choix est assuré par un orchestre de cinq musiciens qui explorent avec virtuosité les sonorités des instruments ancestraux (vielle, tambour, flûte, cithare). et accompagnent les artistes sur scène.

Ce spectacle se réclame à juste titre du nouveau cirque du Vietnam. Pour n’être point classique, il n’en est que plus vigoureusement libéré des servitudes traditionnelles et politiques. Ce qui lui permet de renouer librement avec les origines : l’ingéniosité des paysans, le jeu, la poésie, le chant, la douceur et la mélancolie qui fondent l’esthétisme de la culture vietnamienne.

Nhat Ly et Lan Nguyen, les créateurs du spectacle sont français d’origine vietnamienne. Ils ont été formés à l’école nationale du cirque de Hanoi, ont puisé dans la culture occidentale en passant notamment par le cirque Plume et l’école de cirque de Chambéry. Tuan Lé, le metteur en scène,  a gardé sa nationalité vietnamienne, il vit entre Berlin et le Vietnam.  Nhat Ly vient de s’établir à Hanoi où il se consacre à la production de spectacle vivant. A l’image de Lang-Toi-mon village, ces artistes reviennent aux racines à travers une réinvention. Beaucoup plus qu’un simple exercice de style démonstratif leur proposition s’inscrit dans une réelle modernité qui n’a rien à voir avec le pastiche d’un art ancien. Il suffit de s’y rendre pour s’en convaincre.

Jean-Marie Dinh