Egypte: L’armée met fin à l’ère Morsi. Revue de presse

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 Dans la presse française

   Le Figaro (Pierre Rousselin) La sanction de l’échec des islamistes.

   « Mohammed Morsi s’est révélé encore plus incapable de gérer son pays que ne l’avait été Hosni Moubarak. À la différence de son prédécesseur, qui s’était maintenu à la tête de l’Égypte pendant trente longues années, le président islamiste, élu dans la plus stricte légitimité ilyaunan, aura très vite soulevé la vague de contestation qui est en passe de l’emporter. Les événements auxquels nous venons d’assister place Tahrir ressemblent beaucoup à ceux qui s’y sont déroulés en 2011 et qui avaient conduit à la chute du dictateur. Maintenant comme à l’époque, les contestataires sont le fer de lance du mouvement révolutionnaire. Mais, en coulisse, c’est toujours l’armée qui a le dernier mot. Face au soulèvement de la jeunesse urbaine, les généraux avaient, il y a deux ans, lâché le patriarche en bout de course et son clan d’affairistes. Ainsi ont-ils préservé leurs prébendes et leurs intérêts économiques et industriels considérables, qui font de l’institution militaire un État dans l’État égyptien…Une fois installé au pouvoir, avec 51,7% des voix, Morsi a présidé une parodie de démocratie. Sans rien régler des problèmes économiques, sans tenir compte des intérêts du pays, il a imposé la loi de son propre mouvement, le droit de vote n’étant pour ses partisans, qu’un moyen de faire régner la dictature du plus grand nombre. En un an, l’opposition s’est mieux organisée. L’armée, qui s’était accommodée de Morsi, l’a finalement lâché, à son tour. La partie est délicate : il faut éviter l’apparence d’un putsch qui compromettrait l’aide américaine, éviter aussi que les islamistes se présenter en victimes d’un coup d’État contre une démocratie qu’ils n’ont jamais su, ni voulu, faire fonctionner. »

   Libération (Fabrice Rousselot)

   « Le spectre d’un retour vers le passé. La peur d’une guerre civile et d’un coup d’Etatmilitaire dans la violence comme l’Egypte en a malheureusement déjà connu. En un an de pouvoir, Mohamed Morsi n’a pas su faire la preuve qu’un islam modéré peut évidemment s’inscrire dans un cadre démocratique. Il a, au contraire, suivi sa propre dérive autoritaire, focalisant toutes les frustrations autour de sa réforme controversée de la Constitution, qui porte clairement atteinte aux libertés publiques et aux libertés religieuses. Et ravive les pires inquiétudes. Dans un pays exsangue,Mohamed Morsi n’a pas su répondre non plus aux aspirations économiques d’une population lassée de voir, depuis des décennies, les richesses se concentrer entre les mains de l’élite politique. Aujourd’hui donc, l’armée a repris la main, avec tous les dangers que cela comporte. Les militaires, qui se sont engagés à organiser une nouvelle élection présidentielle, ont la responsabilité de prendre la voie du dialogue et non celle des armes, afin que pouvoir et opposition trouvent une porte de sortie. »

AFP archives/Fred Dufour

    Ouest France (Laurent Marchand)

   « C’était devenu depuis quelques jours la seule issue prévisible. Sous la pression de la rue. Sous le poids de ses échecs économiques et politiques. Mohamed Morsi, le premier président civil élu démocratiquement de l’Égypte moderne, a été renversé. L’armée est à la manoeuvre, par le biais du général al-Sissi, le chef des armées et ministre de la Défense. La foule scandait son nom sur la place Tahrir depuis dimanche. Devant le risque croissant de guerre civile, l’intervention de l’armée était souhaitée par une large part de l’opinion. Officiellement, les militaires n’entendent pas gouverner, autrement dit revenir à la situation qui prévalait sous Moubarak, mais guider une transition. Tenter de la remettre sur les rails où les Frères musulmans n’ont pas su la tenir. Rédiger une nouvelle constitution…Ce qui est encore totalement imprévisible, c’est l’impact que ce retour du pouvoir de l’armée aura sur toutes les composantes de l’islam politique…Au Caire, c’est l’armée qui écoute la rue à présent. Tout en conservant sa position ultradominante sur l’économie, la sécurité et la politique égyptienne. C’est la révolution qui est permanente, ou la contre-révolution ? »

    Le Journal de la Haute Marne (Patrice Chabanet)

   « Un coup d’Etat militaire n’est jamais l’expression d’un bon bilan de santé démocratique. Mais entre deux maux il faut choisir le moindre. C’est du moins l’objectif que s’est assigné l’armée égyptienne en suspendant la Constitution du pays et en destituant le président Morsi. Ce dernier, démocratiquement élu c’est vrai, n’a pas su fédérer les énergies d’un pays exsangue. Il n’a pas été capable non plus d’endiguer la montée de groupes plus radicaux que les Frères musulmans, comme en témoignent les agressions contre les chrétiens coptes. L’armée a promis de retourner dans les casernes après une période de transition. Encore faut-il que la classe politique parvienne à réduire ses divisions et à mieux délimiter les prérogatives de la religion. L’Egypte entre donc dans une période d’incertitude où les extrémistes, les salafistes en particulier, vont pousser leurs pions…C’est le président de la Cour constitutionnelle qui assurera l’intérim à la tête de l’Etat. Et ce sont des experts civils qui formeront le gouvernement provisoire. Reste à savoir ce que fera l’Egypte des campagnes, fortement imprégnée de la propagande islamiste. Jusqu’à présent, c’est l’Egypte des villes qui s’est fait entendre. Un univers sépare les deux. Les nouveaux maîtres du Caire sauront-ils les rapprocher ? Rien n’est moins sûr. »

   L’Est Républicain (Alain Dusart)

   « Comme la société égyptienne, la place Tahrir au Caire, ressemble à un kaléidoscope, inquiétant car en fusion. On y voit des jeunes branchés sur le XXIe siècle, des quadras las d’une dictature chassant l’autre, de troubles larrons en quête de mauvais coups, d’ex-miliciens et autres nervis nostalgiques en quête d’un régime autoritaire. Sur cette place bigarrée, théâtre de tous les espoirs, on y rêve d’un avenir meilleur, on y viole de jeunes femmes en fleur. Ici réside tout le paradoxe de l’Égypte, entre quête de modernité et de démocratie, et bestialité d’une génération de frustrés élevés au biberon des tabous et des interdits. L’ultimatum de la toute puissante armée a expiré hier. L’impopulaire président islamiste Mohamed Morsi a finalement été renversé. Mais les militaires le savent bien: s’ils mènent un coup d’État à leur seul profit, ils perdront le soutien américain. Dans ce tourbillon, les Frères musulmans ont beaucoup à perdre. Certes, ils ont une légitimité démocratique, mais elle a fondu. Les islamistes ont agrégé toutes les colères en un an. Si les généraux déposent Morsi, les Frères musulmans garderont une capacité de nuire. Leurs partisans endoctrinés pourront saboter cette révolution bis, avec le risque jamais loin d’une guerre civile. »

   Les Dernières Nouvelles d’Alsace (Dominique Jung)

   « Parvenue aux commandes de l’Egypte après des décennies de brimades, de répressions et d’incarcérations, la confrérie des Frères musulmans n’a pas su tenir le choc du pouvoir. Cet échec pèsera dans son histoire. C’est parce qu’il a multiplié les promesses sans les appuyer sur une méthode solide que Mohamed Morsi a perdu sa présidence. Son bilan est calamiteux. Élu démocratiquement, il a présidé arbitrairement. Son erreur a été de penser que parce qu’il avait gagné un scrutin, il pouvait ignorer les attentes de la société civile. Or gouverner un pays, c’est comprendre qu’on devient le président de tous les citoyens, et pas juste de la frange qui vous a hissé au pouvoir. Morsi s’est comporté en otage d’un parti plus qu’en chef d’État, il a piétiné le pouvoir législatif, cela lui a été fatal. Pour autant, le déploiement de blindés constaté hier relève du coup d’État militaire. Morsi restera comme le premier civil égyptien porté à la présidence de la République après une succession de soldats, de Nasser à Moubarak. Il était aussi le premier Égyptien élu à travers une élection au suffrage universel direct. Son mandat avait tout juste un an. Quelle que soit la pression de la rue, aucun pays d’Europe n’admettrait que l’on pose un cercle de barbelés autour du chef de l’État pour l’assigner à résidence. Le respect des procédures et des calendriers est aussi une façon de mesurer le niveau démocratique d’un pays. L’armée est maintenant face à ses responsabilités. »

   La République des Pyrénées (Jean-Marcel Bouguereau)

   « C’est un paradoxe comme l’histoire les aime : en Egypte un mouvement démocratique qui a vu ces derniers jours des foules immenses descendre dans la rue en a appelé aux forces armées pour évincer un président démocratiquement élu, au nom de la défense de la révolution qui s’était faite contre l’armée ! C’est cette même armée, à l’origine de plusieurs décennies de régimes autoritaires, qui vient de mettre fin à une présidence jugée trop autoritaire ! Car c’est un coup d’état très en douceur qui a eu lieu hier en Egypte, même si les partisans du Président Morsi ont évidemment dénoncé une +rébellion militaire+ qu’ils sont prêts à combattre en versant leur sang. De quoi préparer un futur très incertain à une Egypte qui souffre économiquement, dont les institutions sont faibles et où aucun leader crédible n’émerge. Dans ce pays où l’armée a conservé un énorme crédit, on trouvait ces derniers jours des pancartes portant l’inscription +l’armée et le peuple, une seule main+, cette transition a été mûrement préparée. L’armée a multiplié les ultimatums. Mais en vain, Morsi ne se décidant à aucune concession. Jusqu’à celui intimant au président de +satisfaire les revendications du peuple+. Morsi a tenté, mais trop tard, une ultime ouverture en proposant la formation d’un gouvernement de consensus. Car ce dont les Frères Musulmans ne se sont pas rendus compte, c’est l’énorme coupure entre eux et le peuple qui voyait de plus en plus dans le régime des Frères la restauration d’un régime autoritaire. »

    La Nouvelle République du Centre Ouest (Bruno Bécard)

    « La charia ne saurait constituer un programme de gouvernement capable de sortir un pays de sa misère sociale et économique. Des dizaines de millions d’Égyptiens ont fait cette douloureuse expérience depuis un an. Et l’armée, forte d’un million d’hommes et dotée d’un matériel moderne imperméable à la crise, a tenu parole hier : fin de l’ultimatum pour obtenir le départ du président Morsi, prise de contrôle de la télévision, les Frères musulmans vissés dans leurs quartiers et les blindés de sortie pour faire bonne mesure. Cet épisode s’appelle un coup d’État militaire. Et maintenant, l’aventure commence ou plutôt continue. L’armée, en appui aux millions d’opposants à Mohamed Morsi, a-t-elle simplement voulu éviter une guerre civile ? Déjà 47 morts depuis trois jours. Son chef Abdel Fattah al-Sissi n’a tenu aucun compte de la proposition présidentielle, celle d’un gouvernement de coalition. Le président élu démocratiquement voici un an est blackboulé par la feuille de route du militaire. L’armée, échaudée par l’année de transition qu’elle a assumée entre 2011 et 2012, annonce déjà des élections anticipées et des avancées démocratiques. Mais montre aussi ses muscles pour que l’ordre règne. +Légitimité+ crie chacun des deux camps opposés. Mais aujourd’hui la place Tahrir manifeste plus de légitimité populaire que finalement celle hier du scrutin présidentiel. Espérons que ne surviendra pas demain l’heure des martyrs de tous bords ».

A l’étranger

L’avertissement égyptien qui fait le tour du Web américain

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les États-Unis ont laissé de mauvais souvenirs dans cette région du monde. Face à coup d’Etat « en douceur », le président Obama avait mercredi du mal à se positionner, hésitant entre le soutien au peuple égyptien et l’inquiétude de voir l’armée prendre le pouvoir et destituer un président élu malgré tout démocratiquement..

En fin de soirée mercredi, les Etats-Unis ont d’ailleurs ordonné l’évacuation de leur ambassade au Caire en Egypte quelques heures après le renversement du président Morsi par l’armée, a indiqué un responsable américain sous couvert d’anonymat. Il y a quelques jours, le département d’Etat avait autorisé le personnel diplomatique non essentiel à quitter le pays. Côté officiel, le président Obama ne s’était toujours pas exprimé mercredi à minuit.

Mais les Egyptiens, eux, n’ont pas manqué de faire passer leur message.Une banderole a été déployée écrite en anglais et en arabe. En quelques heures elle est devenue l’un des sujets les plus discutés sur le réseau social Reddit, très utilisé outre-Atlantique:

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De la part du peuple égyptien Aux politiciens américains: sortez vos sales pattes de l’Egypte A l’ensemble du peuple américain: la seule chose que nous ayons pour vous, c’est de l’amour

Un message qui a beaucoup fait parler sur le réseau social. Certains déplorant l’anti-américanisme du scandale, mais la majorité se réjouissant que le peuple égyptien soit capable de faire la part des choses entre le gouvernement américain d’une part, et les Américains d’autre part.

Il faut dire que l’affaire Prism, révélée par Edward Snowden, est en train de créer une rupture entre les Américains et leurs représentants, coupables de les avoir mis sur écoute en toute discrétion.

Source : Le HuffPost 04/07/13

L’armée, colonne vertébrale de la nation égyptienne

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Des soldats egyptiens prennent position. 3/07/13 Reuters /Amr Abdallah

Décidément, Nasser n’est pas mort. Soixante et un ans presque jour pour jour après la révolution de juilet 1952, lorsque les « officiers libres » ont mis fin au règne du roi Farouk, un militaire – le chef d’état-major Abdel Fattah Al-Sissi – écarte le premier président démocratiquement élu de l’histoire de l’Egypte – Mohamed Morsi – sous les applaudissements d’une majorité de la population.

De 1952 à 2013, l’armée égyptienne est restée la colonne vertébrale de la nation égyptienne. Peu importe la paix signée avec Israël dans les années 1970, peu importe l’enrichissement des hauts gradés dans les années 1980-1990 et 2000 ou la répression menée après la révolution de février 2011, une fois Hosni Moubarak tombé et durant la transition sous l’égide du maréchal Tantaoui, à la tête du SCAF, l’acronyme du Conseil suprême des forces armées.

Peu importent les tests de virginité pratiqués de force sur les manifestantes, les 12 000 procès militaires, la complaisance révélée tardivement lors de la mémorable bataille des chameaux place Tahrir, l’armée reste, dans l’imaginaire de la majorité des Egyptiens, la « fille du peuple » et le seul vecteur du changement politique. Le chemin vers la démocratie est encore long en Egypte…

AFP |  04/07/2013

Le gouvernement israélien gardait un silence prudent jeudi après la mise à l’écart par l’armée égyptienne du président islamiste Mohamed Morsi.

Selon les médias, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a donné la consigne à ses ministres de ne pas faire le moindre commentaire officiel pour le moment sur la crise en Egypte, pays avec lequel Israël signé un traité de paix en 1979.

« Le gouvernement suit de très près la situation en Egypte mais ne fait pas de prévisions car les choses sont en train d’être décidées », a déclaré à l’AFP un responsable israélien sous couvert de l’anonymat.

« Il est important que le peuple égyptien puisse accéder à un niveau de liberté et d’auto-gestion (…) mais la situation actuelle envoie des ondes de choc dans tout le monde arabe d’où une certaine inquiétude en Israël », a-t-il ajouté.

« Israël fait attention d’éviter même l’apparence d’une interférence avec les événements en Egypte », soulignait le spécialiste militaire du quotidien Haaretz Amos Harel.

Israël et l’Egypte entretenaient des liens réguliers sous la présidence de l’ancien président Hosni Moubarak, chassé du pouvoir par une révolte populaire en février 2011, notamment dans le domaine sécuritaire.

Alors que certains prédisaient une remise en question du traité de paix avec la chute du régime Moubarak, des sources militaires, citées par les médias israéliens, ont affirmé que le bon fonctionnement de la coopération sécuritaire avait continué sous la présidence Morsi.

Selon ces sources, la proximité du mouvement islamiste palestinien Hamas, au pouvoir à Gaza, avec les Frères musulmans avait notamment permis à M. Morsi de lutter plus efficacement que ne l’avait fait son prédécesseur contre les islamistes radicaux dans la péninsule du Sinaï et contre les tunnels de contrebande entre Israël et la bande de Gaza.

Les commentateurs relevaient que les principales inquiétudes israéliennes portent sur les risques d’instabilité accrue dans le Sinaï.

« L’incertitude sur l’avenir de l’Egypte est très important et il est plus difficile pour l’Egypte, occupé par des problèmes intérieurs, de s’occuper des problèmes sécuritaires, et notamment des groupes terroristes dans le Sinaï », a déclaré un responsable israélien non identifié, cité par la radio militaire.

La sécurité dans le Sinaï s’est fortement dégradée et la péninsule a connu une recrudescence d’activités de la part des mouvement islamistes radicaux, jihadistes et salafistes.

Égypte : l’Allemagne parle d’un « échec majeur pour la démocratie »

Le ministre des Affaires étrangères voit dans ce renversement un « réel danger que le processus de transition démocratique soit sérieusement altéré ».

Le renversement du président islamiste égyptien Mohamed Morsi par l’armée égyptienne mercredi constitue un « échec majeur pour la démocratie », a déclaré jeudi le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle. « Il est urgent que l’Égypte retourne aussi vite que possible à un ordre constitutionnel (…), il y a un réel danger que le processus de transition démocratique en Égypte soit sérieusement altéré », a-t-il dit, alors que le président du Conseil constitutionnel égyptien, Adly Mansour, a prêté serment dans la matinée comme président du Conseil par intérim.

« Nous appelons toutes les parties à renoncer à la violence. Nous allons suivre de très près les évolutions en Égypte. Et nous allons prendre nos décisions politiques en tirant nos conclusions », a ajouté M. Westerwelle, qui a rencontré dans la matinée le Premier ministre grec pour le soutenir dans sa politique de réformes. « Les arrestations politiques et une vague de répression doivent être évitées à tout prix. Tout doit être mis en oeuvre pour retourner sur le chemin de l’ordre démocratique » a ajouté le ministre. À Londres, le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, a indiqué de son côté jeudi matin que le Royaume-Uni allait « travailler » avec le nouveau pouvoir en place en Égypte, tout en réaffirmant que Londres ne soutenait pas « les interventions militaires ».

AFP 14/07/13

Assad: la crise en Egypte incarne « la chute » de « l’islam politique »

 « Quiconque utilise la religion dans un but politique ou pour favoriser certains par rapport à d’autres, est condamné à l’échec »

Le président syrien Bachar al-Assad a assuré que les manifestations  monstres contre son homologue égyptien déchu Mohamed Morsi marquent la fin de  l’islam politique, selon des extraits d’une interview à un journal syrien à  paraître jeudi
« Ce qui se passe en Egypte est la chute de ce que l’on connaît  comme étant l’islam politique », a déclaré le chef de l’Etat syrien au journal  officiel As-Saoura.
« Où que ce soit dans le monde, quiconque utilise la religion dans  un but politique ou pour favoriser certains par rapport à d’autres, est condamné  à l’échec », a ajouté M. Assad, dont les extraits ont été diffusés sur sa page  Facebook.
L’armée égyptienne a annoncé dans un message télévisé mercredi soir  avoir écarté M. Morsi, suspendu la Constitution et annoncé la tenue d’une  élection présidentielle anticipée en Egypte.
Les propos de Bachar al-Assad ont été publiés quelques heures après  une déclaration de son ministre de l’Information, Omrane al-Zohbi, dans laquelle  il avait assuré que le départ de Mohamed Morsi était nécessaire à la résolution  de la crise égyptienne.
L’animosité entre le régime de Damas et les Frères musulmans dure  depuis de longues années et l’appartenance à la confrérie est condamnée de la  peine de mort en Syrie depuis les années 1980.
La branche syrienne des Frères musulmans joue aujourd’hui un rôle  crucial dans le coalition nationale de l’opposition syrienne en exil, qui est  reconnue comme représentante légitime du peuple syrien par plus d’une centaine  d’Etats et organisations.
L’Egypte est un pays sunnite, de même que la plupart des rebelles  syriens hostiles au régime de Bachar al-Assad tenue par la communauté alaouite,  une branche de l’islam chiite, dont est issue le président syrien.
Mohamed Morsi de son côté a, comme de nombreux dirigeant arabes,  appelé Bachar al-Assad à démissionner.
Depuis le début en mars 2011 du conflit en Syrie, qui a débuté par  un soulèvement populaire pacifique et s’est militarisé face à la répression  menée par le régime, plus de 100.000 personnes ont péri selon une ONG  syrienne.
AFP 04/07/13

Neutralité chinoise

L’agence de presse officielle chinoise Xinhua se contente d’un communiqué  annonçant l’entrée en fonction d’Adli Mansour, le nouveau président égyptien par intérim.
Le juge égyptien Adli Mansour a prêté serment jeudi en tant que président par intérim de l’Egypte après l’évincement de Mohamed Morsi. Il avait prêté serment plus tôt dans la journée en tant que chef de la Cour constitutionnelle suprême (CCS).

« Je prête serment devant Dieu tout-puissant de protéger sincèrement l’ordre républicain et de respecter pleinement la Constitution et l’état de droit, de prendre soin des intérêts du peuple, de préserver l’indépendance du pays et la sécurité de ses territoires », a proclamé M. Adli lors de la cérémonie.

Il a également promis de diriger « un pays moderne, constitutionnel, national et civil ».

Au moins 11 personnes ont été tuées et plus de 500 autres blessées mercredi soir dans des affrontements entre partisans et opposants du président évincé Mohamed Morsi.

Source ; Xinhua 04/07/13

Entretien avec Emanuel Gat chorégraphe invité de Montpellier Danse 2013

 

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Emanuel Gat découvre la danse à l’âge de 23 ans. Il fonde sa compagnie en 2004 au Suzanne Dellal center à Tel-Aviv avant de s’établir en 2007 en France à la Maison intercommunale d’Istres. Emanuel Gat est l’invité régulier de prestigieuses compagnies comme le Ballet de l’Opéra de Paris. C’est sa quatrième participation au festival Montpellier Danse où il officie cette année en tant que chorégraphe associé.

L’idée de mémoire émerge pour cette 33e édition. J.P Montanari évoque la mémoire comme « une des conditions de l’émergence de la réalité », partagez-vous cette vision ?
Personnellement je pense être trop dans le présent pour regarder en arrière ou me projeter vers le futur, c’est ce qui se passe dans l’instant qui capte l’essentiel de mon attention. La mémoire permet d’actualiser des idées. Elle informe le présent. On ne peut y échapper mais je l’assume de manière assez passive.

A propos de la danse, c’est le corps qui garde en mémoire, et qui peut se révéler un handicap dans la création. Comment perdre cette mémoire ? Comment s’en débarrasser pour ouvrir sur autre chose ?
C’est une vraie difficulté, en effet, de lutter contre les habitudes corporelles qui s’installent. Mon travail de chorégraphe consiste en partie à les perturber pour trouver des schémas qui innovent. Je me débrouille pour mettre les danseurs dans l’impossibilité de reproduire. Je les oblige à se remettre en question. Le fait d’avancer est lié à la capacité de perturber.

Sur un autre plan, que vous évoque le concept politique de devoir de mémoire ?
Il me paraît lié au fait de ne pas revenir sur nos pas, d’empêcher le retour de conditions ayant abouti à de grandes souffrances. Cela participe à améliorer notre compréhension pour évoluer, ce qui suppose un vrai travail.

Le chemin semble long, comment expliquer par exemple, que le festival Montpellier Danse a consacré deux éditions au thème de la Méditerranée en mettant à l’honneur Israël dans l’une d’entre-elles et les autres pays dans la suivante ?
Ma réponse sera purement pragmatique. On ne peut pas aujourd’hui réunir l’ensemble de ses représentants, tant du point de vue protocolaire que de celui du financement.

Passons de l’idée de mémoire à celle de continuité dans votre œuvre. Que conservez-vous d’une pièce à l’autre ?
Il n’y a pas de processus de répétition dans mon travail, ni de rupture. Cela évolue en permanence, sur une même pièce, tout est différent entre la première et la vingtième ou la centième représentation. Les choses changent, on se remet en question par rapport à ce qui se passe. Mon travail ne vise jamais à parvenir à une forme stable.

Vous attachez une importance particulière à la structure. Quelle place prend-elle dans votre processus de création ?
La structure est centrale dans ma démarche. Je suis à la recherche de structures qui engendrent des systèmes y compris humains, elle dessinent des formes. L’émotion ne repose pas sur la structure, c’est la structure qui génère des émotions. J’attends des danseurs une implication individuelle. Le champs de jeux est complètement libre dans un environnement déterminé. A partir de cela, j’analyse la situation dans laquelle se font leurs choix, puis j’esquisse et je clarifie.

L’image canonisée d’Emanuel Gat vous agace-t-elle ?
On porte sur moi un regard que je comprends, mais qui ne me correspond pas toujours. Il suffit d’utiliser une musique ou une autre pour être classé dans un tiroir. Il faut du temps pour développer et approfondir une oeuvre dans ses subtilités.

En tant qu’artiste invité, quel regard portez-vous sur le public de Montpellier Danse ?
Un regard extrêmement positif. Montpellier est l’endroit, avec Berlin, où j’ai le plus de plaisir à revenir. Un dialogue avancé est possible avec le public d’ici. Cette évidence dans l’échange est non seulement agréable, mais aussi productive dans le sens artistique.

Vous avez la volonté d’inscrire le public dans le processus de la création ?
Oui dans Corner études qui regroupe quatre pièces de 15 mn, une partie se fera avec le public qui participera par sa présence à l’échange. Toutes les phases de répétition sont ouvertes pendant la période de création où j’inclurai ce regard dans le processus.  200 personnes seront autour du plateau lors du spectacle. Je n’ai jamais fait cela et suis curieux de  savoir ce qui va se passer.

Corner études s’inspire de  Brilliant corners créé à Montpellier en 2011 ?
L’idée est d’entrer dans un processus d’approfondissement. Nous avons éjecté certains aspects pour les travailler de manière indépendante. Chacun des éléments participera à la construction d’une pièce unique.

Vous ouvrez le festival avec la création The goldlandbergs  sous la forme d’une fugue…
C’est une pièce pour huit danseurs qui adopte une configuration plus classique. Elle intègre La variation de Goldberg de Bach interprétée par Glenn Gould, et The quiet in the land, une composition, de Gould également, qu’il a réalisée en 1977 en s’immergeant dans une communauté mennonite aux Etats-Unis. Ce regard sur un groupe de personnes, une famille, une communauté, rejoint une recherche sur le fonctionnement des relations que j’ai entrepris depuis vingt ans. Je crois qu’il s’est passé quelques chose d’intime dans cette pièce qui a débloqué les choses.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Source : L’Hérault du Jour, 22/06/2013

Voir aussi : Rubrique Danse,  rubrique Festival, rubrique Rencontre

Julian Assange : « L’Europe doit protéger Edward Snowden »

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Le Monde / / Par Julian Assange (fondateur et rédacteur en chef de WikiLeaks) et Christophe Deloire (Secrétaire général de Reporters sans frontières).

Le 12 octobre 2012, le prix Nobel de la paix était attribué à l’Union européenne pour « sa contribution à la promotion de la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe ». L’Europe doit se montrer à la hauteur et démontrer sa volonté de défendre la liberté de l’information, quelles que soient les craintes de pressions politiques de son « meilleur allié », les Etats-Unis.

Alors qu’Edward Snowden, le jeune Américain qui a révélé le dispositif de surveillance mondial Prism, a demandé l’asile à une vingtaine de pays. Les Etats de l’Union européenne, au premier chef la France et l’Allemagne, doivent lui réserver le meilleur accueil, sous quelque statut que ce soit. Car si les Etats-Unis demeurent l’un des pays du monde qui portent au plus haut l’idéal de la liberté d’expression, leur attitude à l’égard des « lanceurs d’alerte » entache clairement le 1er amendement de leur Constitution.

Dès 2004, le rapporteur spécial des Nations unies pour la liberté d’expression, son homologue de l’Organisation des Etats américains et le représentant de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour la liberté des médias, appelaient conjointement les gouvernements à protéger les lanceurs d’alerte contre « toute sanction juridique, administrative, ou professionnelle s’ils ont agi de « bonne foi » ». Les lanceurs d’alerte étaient définis comme « des individus qui communiquent des informations confidentielles ou secrètes, malgré leur obligation, officielle ou autre, de préserver la confidentialité ou le secret ».

En 2010, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe affirmait que « la définition des révélations protégées doit inclure tous les avertissements de bonne foi à l’encontre de divers types d’actes illicites ». La résolution 1 729 demandait que les lois couvrent « les lanceurs d’alerte des secteurs à la fois public et privé, y compris les membres des forces armées et des services de renseignement ».

A l’exception des amateurs de chasse à l’homme qui l’accusent d’être un traître à la nation et des sophistes qui emmêlent le débat dans des arguties juridiques, qui peut sérieusement contester à Edward Snowden sa qualité de lanceur d’alerte ? L’ancien informaticien a permis à la presse internationale, Washington Post, Guardian et Spiegel, de mettre au jour un système de surveillance visant des dizaines de millions de citoyens, notamment européens.

Visés par un dispositif attentatoire à la fois à leur souveraineté propre et à leurs principes, les pays de l’UE sont redevables à Edward Snowden de ses révélations d’un intérêt public évident. Le jeune homme ne saurait être abandonné dans la zone internationale de l’aéroport de Moscou sans que ce soit pour les pays européens un abandon de leurs principes et d’une partie de la raison d’être de l’UE. Il serait inconséquent de pousser des cris d’orfraie diplomatiques et de laisser tomber l’initiateur des révélations.

Au-delà de la nécessaire protection des lanceurs d’alerte, la protection de la vie privée relève à l’évidence de l’intérêt public, notamment s’agissant de la liberté de l’information. Dans un rapport du 3 juin, Frank La Rue, rapporteur spécial des Nations unies pour la liberté d’expression, estimait que « la protection de la vie privée est un corollaire nécessaire à la liberté d’expression et d’opinion ». La confidentialité des échanges est une condition nécessaire à l’exercice de la liberté de l’information.

Quand les sources des journalistes sont compromises comme l’ont été celles de l’agence Associated Press, quand les Etats-Unis abusent de l’Espionnage Act – ce texte de 1917 a été employé à neuf reprises contre des lanceurs d’alerte au cours de l’histoire, dont six sous la présidence de Barack Obama –, quand WikiLeaks est bâillonné par un blocus financier, quand les collaborateurs et amis de Julian Assange ne peuvent plus franchir une frontière américaine sans subir la fouille intégrale, quand le fondateur et les collaborateurs du site sont menacés de poursuites sur le sol américain, ce n’est plus seulement la démocratie américaine qui est en péril. C’est bien l’exemple démocratique de Thomas Jefferson et Benjamin Franklin qui se trouve vidé de sa substance.

Au nom de quoi les Etats-Unis s’exonéreraient-ils de respecter les principes qu’ils exigent de voir appliquer ailleurs ? En janvier 2010, dans un discours historique, la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, faisait de la liberté d’expression sur Internet une pierre angulaire de la diplomatie américaine. Une position réaffirmée en février 2011, la même Hillary Clinton rappelant alors que « sur la question de la liberté d’Internet, nous nous plaçons du côté de l’ouverture ». Belles paroles, si encourageantes pour les résistants à Téhéran, Pékin, La Havane, Asmara, Moscou et dans tant d’autres capitales. Mais comment taire sa déception lorsque les gratte-ciel de la surveillance américaine semblent rivaliser avec la Grande Muraille technologique de Chine ou l’Internet national du régime des mollahs ? Le message de démocratie et de promotion des droits de l’homme de la Maison Blanche et du Département d’Etat a désormais perdu beaucoup de crédit. Signe de panique générale, le site Amazon a enregistré aux Etats-Unis une augmentation de 6 000 % des ventes du best-seller de George Orwell, 1984.

Big Brother nous regarde depuis la banlieue de Washington. Les institutions garantes de la démocratie américaine doivent jouer leur rôle de contre-pouvoir face à l’exécutif et à ses abus. Le système des checks and balances, « équilibre des pouvoirs », n’est pas seulement un slogan pour les lecteurs fervents de Tocqueville et Montesquieu. Les membres du Congrès doivent endiguer au plus vite les terribles dérives sécuritaires du Patriot Act (la loi antiterroriste adoptée après le 11-Septembre) en reconnaissant la légitimité de ces hommes et ces femmes qui tirent la sonnette d’alarme.

Le Whistleblower Protection Act, la loi de protection des lanceurs d’alerte, doit être amendé et élargi pour assurer une protection efficace à ceux qui agissent dans l’intérêt légitime du public, qui n’a rien à voir avec les intérêts nationaux immédiats interprétés par les services de renseignement.

Julien Assange  est le fondateur et rédacteur en chef de WikiLeaks. Accusé de viols, il est actuellement sous le coup d’une demande d’extradition émanant des autorités suédoises.Depuis juin 2012, il vit reclus à l’ambassade d’Equateur à Londres.

Voir aussi : Rubrique Internet, Bradley Manning un révélateur, rubrique Actu Internationale, L’affaire Morales scandalise l’Amérique Latine,

Du Parti des travailleurs au parti de Lula

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Les manifestations qui ont rassemblé jusqu’à un million de personnes dans les grandes villes brésiliennes au mois de juin interrogent la stratégie politique du Parti des travailleurs (PT). Au pouvoir en coalition depuis 2003, celui-ci à cherché à accroître le niveau de vie de la population sans rogner les profits des entreprises ni bousculer les privilèges des puissants. Une politique de la conciliation sans mobilisation populaire (incarnée par le syndicaliste devenu président Luiz Inácio Lula da Silva) en rupture avec le projet initial du PT.

 

Une foule de presque cent mille ouvriers, réunie au stade de football du quartier de Vila Euclides, hurle : « Lula ! Lula ! Lula ! », le surnom de M. Luiz Inácio da Silva. Porté par cette marée humaine, passant de mains en mains, le dirigeant syndical, qui avait disparu depuis une intervention de la police au siège de son organisation, parvient jusqu’à la tribune, sans toucher le sol.

Nous sommes en 1979. L’année a commencé par une nouvelle vague de conflits syndicaux dans le principal centre industriel du pays, la région métropolitaine de São Paulo, connue sous le nom d’« ABC (1) ». Ces ouvriers, provenant pour la plupart du nord-est brésilien et arrivés dans la capitale économique du pays pour échapper à la faim, n’imaginaient sans doute pas que celui qu’ils voyaient se dresser devant eux allait devenir l’un des plus importants dirigeants politiques du Brésil.

Des années plus tard, « Lula » tirerait 30 millions de brésiliens d’une pauvreté qu’il avait lui-même connue. Il séduirait également le puissant secteur financier du pays, placerait le géant sud-américain sur une nouvelle trajectoire économique caracterisée par un nouveau développementisme (2) et orchestrerait un nouveau pacte politique dans le pays. Un ensemble de changements réalisés au nom du PT, mais auquel il lèguerait son nom : le « lulisme ».

La trajectoire de maturation politique du Parti des travailleurs (PT), « l’unique parti de masse de la planète créé après la Deuxième guerre mondiale (3)  », s’avère inséparable de celle de Lula, l’un de ses fondateurs. Les deux mouvements s’influencent respectivement et dessine le cadre historique large qui permet de comprendre l’émergence du lulisme.

Au cours de la dictature (1964-1985), un puissant mouvement social émerge au milieu des années 1970, grâce notamment au soutien des secteurs progressistes de l’Eglise liés à la théologie de la libération, de groupes issus de la lutte armée et d’intellectuels renommés. Tous se retrouvent autour d’un « nouveau syndicalisme » en rupture avec le corporatisme traditionnel. En 1980, ensemble, ils forment le « parti de travailleurs » : un parti « sans patrons », tel qu’il se présente d’emblée. A l’époque, l’effervescence est telle que surgit également la Centrale unique des travailleurs (CUT), en 1983, et le Mouvement des travailleurs sans terre (MST), en 1984.

Pourtant, d’emblée, le rapport du PT avec les secteurs les plus défavorisés apparaît comme une difficulté. Elle marquera l’histoire du parti et ne sera véritablement surmontée qu’avec la réélection de Lula en 2006. Le PT vient à peine d’être quand, sur la place principale de São Bernardo, « Bigode », un syndicaliste qui collecte des fonds pour la grève, affirme au cameraman qui le filme : « notre mouvement n’est pas politique, il n’a rien de politique, c’est un mouvement pacifique, syndical, pour les salaires, seulement. Il n’a rien de politique (4)  ». La prudence du syndicaliste, qui ne souhaite pas mélanger luttes syndicale et politique, répond à un sentiment profond au sein des classes populaires de la société brésilienne : la peur de la déstabilisation, du conflit et de la radicalité.

Pour beaucoup, ce sentiment serait à l’origine de la défaite de Lula aux présidentielles de 1989, le premier scrutin au suffrage universel organisé après la fin de la dictature, en 1985. A l’époque, Lula avait en effet perdu face au grand bourgeois Fernando Collor de Mello au sein de l’électorat à bas revenus. En revanche, la situation s’inversait au sein des autres classes sociales, et plus les revenus des électeurs étaient importants, plus ils avaient tendance à voter Lula (celui-là même qui, hirsute, promettait le socialisme). Le rejet de la radicalité associée au PT — et à Lula en particulier — jouera également un rôle important dans ses échecs aux élections présidentielles suivantes, de 1994 et 1998.

« La vérité, c’est que ceux qui nous ont fait perdre, au-delà des grands médias, ce sont ceux qui sont les moins éclairés et les plus défavorisés de la société (5)  », explique Lula au lendemain de sa défaite, en 1989. Mais, promet-il, « mon combat n’a pas changé ». Le PT doit s’efforcer d’« atteindre ceux qui perçoivent les salaires les plus modestes ». Toutefois, à l’époque, le dirigeant demeure convaincu que « la véritable opposition [aux politiques de la droite] passe en dehors de la voie institutionnelle, ou du congrès (6 ».

Au sein du PT, cette vision de l’action politique commence à paraître obsolète à certains, y compris parmi les proches de Lula. Ces derniers gagnent en influence à la faveur d’une spécificité du PT : la reconnaissance des tendances internes. « L’Articulation des 113 » apparaît en 1983. Symboliquement dirigée par Lula, celle-ci va se construire en opposition à « l’élitisme » et à « l’avant-gardisme » des tendances de la gauche partisane (utilisant bien souvent le PT comme façade pour d’autres objectifs politiques). Ceux-ci ne manquent pas une occasion de reprocher au courant de Lula — déjà qualifié de « lulisme » — ce qu’ils décrivent comme un réformisme mollasson. Avec la chute du bloc soviétique, la remise en cause de l’orientation socialiste du parti s’intensifie en interne.

A mesure que le PT obtient des élus, les groupes liés à des mandats exécutifs et parlementaires gagnent en influence au sein de l’organisation. Ce phénomène, doublé du poids des syndicalistes disposant d’importants moyens financiers en dehors du parti, tend à déplacer les centres de décision vers l’extérieur de la structure. S’éloignant peu à peu des bases populaires, les élus gagnent en autonomie sans pour autant toujours réussir à répondre aux demandes des mouvements gravitant autour du PT, lesquels se montrent moins disposés à envisager l’action politique comme progressive, ou contradictoire. Inévitablement, des tensions et des conflits apparaissent.

Porté par l’Articulation, Lula change d’optique et les priorités du PT évoluent : non plus accumuler des forces sociales pour transformer le Brésil, mais conquérir des espaces institutionnels pour le changer progressivement de l’intérieur. Parti d’opposition de gauche, soutenu par les mouvements sociaux, l’organisation se transforme en parti d’opposition au sein de l’Etat, sur les bancs de l’Assemblée, dans un nombre de plus en plus important de mairies ainsi qu’au gouvernement de plusieurs Etats du pays. Avec l’élection de Lula en 2002, le PT devient finalement un parti de gouvernement. Cette bascule s’opère de façon d’autant plus aisée qu’elle débute dans le contexte idéologique de la « fin de l’Histoire » et de la contre-révolution néolibérale. « Le mur de Berlin est tombé sur le PT », conclut l’historien Lincoln Secco. Lula présente les choses autrement. Vingt ans après sa défaite de 1989, il observait : « Je pense que nous avons reçu un coup de pouce du bon Dieu. Nous ne devions pas remporter cette élection, nous étions trop radicaux. Si j’avais gagné, avec le discours que j’avais, je ne sais pas si j’aurais pu gouverner plus de sept ou huit mois (7). »

Au début des années 1990 les crises engendrées par les politiques néolibérales et les manifestations contre M. Collor de Mello renforcent les courants de gauche en interne : ils prennent les commandes du PT, à la faveur d’une division au sein de l’Articulation. Mais la mue du parti se poursuit néanmoins : en 1994, MM. Antonio Palocci (maire de Ribeirão Preto) membre de l’Articulation et Luiz Eduardo Cheida (maire de Londrina) vendent les entreprises de téléphonie de leurs villes respectives à des capitaux privés, faisant alors des privatisations avant même l’arrivée à la présidence de l’homme auxquelles elles sont associées au Brésil, M. Fernando Henrique Cardoso. M. Palocci deviendra ministre des finances de Lula de 2003 à 2006.

L’Articulation reprend les commandes du parti en 1995, après l’échec de Lula contre M. Fernando Henrique Cardoso (droite) aux présidentielles de 1994. Cette déconvenue renforce encore les tendances modérées, qui se rallient à l’Articulation pour former, un peu plus tard, le « Camp Majoritaire ». Présidé par M. José Dirceu, le PT opte alors pour l’union avec le centre gauche, notamment le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), avant d’élargir ses alliances à la droite. En 2002, le candidat à la vice-présidence aux côtés de Lula, est un homme d’affaires convaincu des vertus du libre-échange : José Alencar.

Autre facteur ayant contribué à l’évolution du PT, l’accroissement du poids des entreprises dans le financement des partis. En 1989, les adhésions des militants représentaient 30 % du budget du PT. En 2004, elles ne constituait plus que 1% de la trésorerie du parti. Les banques et les grandes entreprises ont été les plus importants contributeurs à la campagne de Lula en 2006.

Comme les recherches du politiste André Singer le montrent (8), Lula a su profiter du cycle d’expansion de l’économie mondiale entre 2003 et 2008, notamment du « boom » des matières premières, pour adopter des mesures de réduction de la pauvreté et renforcer le marché intérieur mais sans bousculer les intérêts des classes dominantes ou « rompre avec le capitalisme », ce que prescrivait pourtant le programme du PT…

Grâce à cette politique prudente, Lula est parvenu à modifier la façon dont il était perçu au sein des classes populaires et a renverser la structure politique traditionnelle. Ainsi, alors que sa victoire de 2006 pouvait sembler rééditer celle de 2002, Lula était alors porté au pouvoir par un électorat très différent : non plus les classes moyennes, secteurs qui avaient traditionnellement soutenu le PT, mais les plus pauvres, principaux bénéficiaires des politiques sociales du lulisme. Un « réalignement électoral » qui, selon Singer, conduirait les classes moyennes à se rapprocher de la droite du Parti de la sociale-démocratie brésilienne (PSDB). Choisissant d’ignorer ce second aspect, le PT concluait alors : « L’espérance a vaincu la peur. »

Mais la mobilisation électorale des classes populaires n’impliquera pas le renforcement de leur participation politique, au contraire. Alors que des leaders syndicaux parviennent aux commandes de fonds de pensions ou de ministères — aux côtés de chefs d’entreprises et de grands producteurs — une bureaucratie d’Etat promeut peu à peu la neutralisation des antagonismes de classe : autre élément caractéristique du « lulisme ». Face à ce mouvement, le parti se trouve privé de ses militants les plus aguerris et abandonne progressivement la stratégie de mobilisation populaire…

Le pays enregistre des progrès sociaux indéniables. Mais l’importante réduction de la pauvreté (9)  ne s’accompagne que d’une « lente chute de l’inégalité », conduisant Singer à définir le lulisme comme un « réformisme faible », qu’il décrit même comme « conservateur », dans la mesure où il ne s’aventure pas à menacer les intérêts des puissants. En 2012, le Brésil était encore l’un des pires pays d’Amérique Latine en termes de distribution de revenus. 40 % du budget fédéral se voyait accaparé par la dette – majoritairement interne et détenue par les familles fortunées du pays – contre environ 4 % pour la santé, 3 % pour l’éducation et 0,70 % (10) pour les transports, tous trois parmi les préoccupations principales des manifestants de juin 2013…

Douglas Estevam Journaliste, Brésil

Source Le Monde Diplomatique Juillet 2013

1) La région métropolitaine de Sao Paulo, l’«  ABC Paulista  », est composée par les villes industrielles de Santo André, São Bernardo do Campos et de São Caetano do Sul.

(2) Lire Renaud Lambert, «  Le Brésil s’empare du rêve de Bolívar  », Le Monde diplomatique, juin 2013.

(3) Perry Anderson, «  Jottings on the conjuncture  », New Left Review, n° 48, novembre-décembre 2007.

(4) Linha de Montagem, un film de Renato Tapajós (Pandora), 1982.

(5) André Singer, Sem medo de ser feliz : cenas de campanha, Scritta, São Paulo, 1990.

(6) Lincoln Secco, História do PT 1978-2010, Ateliê Editorial, São Paulo, 2011.

(7) Entretien avec Tristan Bauer, réalisé en 2009, pour une série spéciale de reportages intitulée Présidents d’Amérique Latine.

(8) André Sinder, Os sentidos do Lulismo : reforma gradual e pacto conservador, Companhia das Letras, São Paulo, 2012.

(9) Lire Geisa Maria Rocha, «  Bourse et favelas plébiscitent “Lula”  », Le Monde diplomatique, septembre 2010.

(10) Lire Renaud Lambert, «  Le Brésil, ce géant entravé  », Le Monde diplomatique, juin 2009.

Voir aussi : Rubrique Amérique Latine, Brésil, Il y a un côté « petit bourgeois dans la mobilisation,

Yves Bonnefoy : « La poésie, c’est ce qui reprend à la religion son bien »

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Yves Bonnefoy © Michal Cizek / AFP

Yves Bonnefoy vient de fêter ses 90 printemps.

Membre du groupe surréaliste après la Libération, Yves Bonnefoy s’est fait connaître, dès 1953, avec Du mouvement et de l’immobilité de Douve. Poète majeur, traduit dans toutes les ­grandes langues, il est attaché à la présence des êtres et du monde, et a développé une œuvre ouverte : une œuvre en dialogue constant avec les peintres et les artistes, mais aussi avec les poètes étrangers, tels Shakespeare, Leopardi ou Yeats. Que ce soit au moyen de la prose, de l’essai ou du vers, Yves Bonnefoy revient, de livre en livre, avec insistance et profondeur, à ce qui environne tout un chacun : les arbres, les pierres, les sources, la neige et le rêve. Maître d’œuvre du Dictionnaire des mythologies, il aborde aujourd’hui les grandes questions qui ont orienté la pensée et la pra­tique religieuse, et qu’il a lui-même interrogées, à la lumière de ce qu’il a longtemps appelé une « théologie négative », qui, avec le temps, s’est muée en « théologie positive », soit un acquiescement au monde, à ce que son maître intime, Rimbaud, nommait « la réalité rugueuse ». Rencontre avec un maître resté humble.

Vous dites qu’il ne saurait être question en poésie d’autre chose que de se saisir soi-même, que la poésie n’est pas faite pour porter une signification. En quoi peut-elle nous permettre de nous diriger vers nous-même, de renouveler notre « être au monde », comme peut le faire la philosophie ou la spiritualité ?

Fondamentalement la poésie a pour but de rendre aux mots de la langue leur capacité d’évoquer pleinement les choses qu’ils représentent en ce qu’ont celles-ci d’existence actuelle, concrète, au sein de notre propre horizon de vie?: ces arbres, par exemple, sur ce chemin, non l’arbre du dictionnaire. Sa tâche est de faire apparaître dans la parole notre lieu et notre moment, nullement d’en analyser les aspects, comme le font les autres emplois de mots, et ainsi ne dit-elle rien, en sa profondeur, mais accueille en nous les réalités qui importent, les mettant aussi en rapport entre elles, ici, maintenant, comme ne le font évidemment pas les projets de la science ou de l’action. Mais au cours de ce travail de recentrement de notre être au monde, nous ne pouvons que rêver, à des moments, nous tromper, nous laisser prendre à des illusions, et ce seront, cela, des pensées qu’il nous faudra dire, qui emploieront ces mots pourtant réintensifiés, portés au-delà de leurs contenus conceptuels, pour à nouveau de la signification?: autrement dit, le poème, toujours en défaut sur la poésie.

Et c’est à ce niveau du poème que nous avons donc à réfléchir sur nous-mêmes, à nous demander pourquoi ces illusionnements, ces erreurs sur la voie de la présence ? : notre écriture devient le matériau d’une réflexion dont l’intention est de clarifier ce que nous sommes, de délivrer le Je profond des modes d’être du moi que lui substitue en nous la pensée conceptualisée, analytique. La poésie, en pratique, est cette recherche au sein de son propre texte. Et une recherche qui, à mon sens, est mieux placée pour se diriger vers son but que la réflexion philosophique, car elle porte sur des événements d’existence auquel ne peut accéder la généralité du philoso­phique. Et quant à la spiritualité, elle a tout à gagner à cette lecture de soi qui veut se défaire des illusions. La poésie tend à déconstruire les mythes qui l’entravent.

Rimbaud voulait changer la vie. Vous-même êtes rimbaldien. La poésie a-t-elle changé votre vie ?

Je viens de souligner la part du rêve dans l’entreprise de poésie. On a beau espérer délivrer les mots de leurs contenus conceptuels, qui réduisent le monde à des figures abstraites et incomplètes, on restera toujours en deçà de ce que Rimbaud nommait la vraie vie. Mais ce que lui a fait pour sa part, c’est d’appliquer sa lucidité à ces leurres dans lesquels s’empiégeait son espérance fondamentale. Ses utopies successives, révolution sociale, alchimie du verbe, il les a dénoncées tour à tour, même saccagées tant parfois il éprouvait de frustration, de dépit, à découvrir son erreur. Et si on veut être « rimbaldien », c’est-à-dire comprendre l’enseignement de Rimbaud, c’est donc à cette lucidité qu’il faut s’efforcer, plutôt qu’aux impératifs de plénitude physique ou métaphysique qu’il a pourtant si éloquemment formulés.
La poésie a-t-elle changé ma propre vie ? En m’aidant à me délivrer de la pensée utopique. Ce poète qui voulait que l’on soit « absolument moderne » m’a demandé de me détourner du discours naïf des avant-garde, à commencer par le surréalisme, dont j’avais aimé les mots d’ordre, à la sortie de la guerre.

Le monde est dominé par un sentiment diffus d’apocalypse. La poésie offre-t-elle des armes pour résister, pour trouver des issues ?

C’est évidemment la grande question. Craignons-nous une apocalypse ? Mais c’est bien pis qu’une crainte. Tous les signes sont là pour montrer que si on ne prend pas très rapidement les décisions qui s’imposent, et c’est peut-être déjà trop tard, la ruine du climat, la dégradation des sols, le surcroît des populations sur les ressources, en eau par exemple, et la prolifération anarchique des images irresponsables, qui décontenancent l’esprit, étouffent le surmoi, désorganisent l’action, vont faire qu’avant la fin de ce siècle l’humanité perdra son lieu sur terre et s’abîmera dans des guerres. Tout le contraire de l’espérance qu’il y a dans la poésie, cette perception de l’accord qui pourrait unir notre finitude à son lieu. Et donc cette question, oui, en effet, cette angoisse. Que faire ? Continuer de montrer le bien qu’il y aurait dans cet accord, dans ce simple. Continuer d’espérer, vaille que vaille. Continuer de penser que l’arbre et le chemin sont si beaux dans la lumière du soir que ce ne peut être pour rien, et que nous avons toujours la tâche de les montrer, dans leur évidence.

Dostoïevski a dit que la beauté sauverait le monde. Est-ce une illusion ou une prophétie ?

C’est en tous cas une pensée qu’il est bien regrettable que notre époque ne prenne pas au sérieux, si ce n’est méprise, encore que ses sarcasmes cachent mal, quelquefois, qu’elle lui reste attachée. J’ai écrit, pour ma part, un livre intitulé La Beauté dès le premier jour. J’y évoque des objets qui nous viennent des premières heures du fait humain avec en eux des aspects de beauté qui ne peuvent qu’avoir été conscients et même vraiment intentionnels. Faits pour l’emploi quotidien sous le signe de la nécessité tout immédiate de survivre, ils n’en sont pas moins, haches harmonieusement taillées, vases, pris en charge par ce souci de beauté qui peut sembler différer des tâches pourtant aussi vitales qu’urgentes. Mais il y a à cette beauté si instinctivement recherchée une raison méditable. Elle a la simplicité efficace qui permet au nageur de remonter le courant, elle métaphorise donc la confiance, la volonté de confiance, avec laquelle on peut affronter la résistance inhérente à tout environnement. Et ce qui s’exprime ainsi, c’est par conséquent un projet, un vouloir de lutte. En ces objets de nos origines la beauté n’est pas contemplation mais incitation à l’action. Et je ne la vois pas autrement dans les grands poèmes. Reste que cette action est en présence aujourd’hui, nous le disions tout à l’heure, d’obstacles bien redoutables. Cette beauté qu’on méprise est une obstination qu’on peut bien dire héroïque.

Vous liez souvent le sacré et la poésie pour les rapprocher, mais aussi les distinguer. La poésie est-elle pour vous le dernier refuge du sacré ? Vous avez écrit sur l’art gothique, la Rome de la Renaissance, mais vous avez aussi dirigé un Dictionnaire des mythologies. De quel espace sacré vous sentez-vous le plus proche ?

Oui, le sacré. Et c’est vrai que j’ai employé ce mot, à époque ancienne dans mes écrits. Mais aujourd’hui je m’en garde. Je ne me sens plus en mesure de l’employer sans risquer des malentendus qui oblitéreraient, à mes yeux désastreusement, ce que je cherche à penser. Pourquoi ? Parce que ce que je disais le sacré, c’est en fait la chose ordinaire comme elle existe à côté de nous, avec nous, la chose avec laquelle nous partageons notre temps sur terre et qui demande donc d’être reconnue comme la réalité absolue, un mot, ce dernier, lui aussi tout simple mais dont je sais bien qu’il peut être bien mal compris, lui aussi. Le sacré, ce verre avec lequel boire. Le sacré, le pain et le vin, et la maison, le ravin, le bois proche, les êtres que nous aimons et qui sont là. Rien de religieux, vous le voyez donc, rien pour associer ce sacré à quelque système de croyances que ce soit, et quand je parle de transcendance à propos de ces choses du quotidien, c’est tout simplement parce qu’il y a dans la moindre d’entre elles une infinité d’aspects qui en fait de l’inépuisable pour tout projet de la dire, c’est une transcendance par rapport à la parole bien qu’une immanence dans le vécu.

Mais j’ai eu à constater que cet emploi de « sacré » ne peut s’imposer contre les significations plus traditionnelles qui réfèrent à des religions, à de la croyance. Et je ne puis me prêter à cette équivoque, parce que pour moi la poésie, c’est ce qui plonge assez bas dans l’immédiateté de la pratique du monde pour y dissiper toutes les croyances, toutes les postulations de réalité métasensible. La poésie, si j’ose parodier Mallarmé quand il parle de la musique, c’est ce qui reprend à la religion son bien, lequel est une expérience de présence, dans la rencontre de ce qui est, que les croyances, les dogmes, nous dérobent, mais pour aussitôt l’affaiblir. Elle entend dissiper les mythes. Ceux-ci sont intéressants, passionnants même, mais par la perte de la plénitude de l’immédiat qu’on les voit faire et qu’il faut décrire et comprendre. J’ai conçu, en effet, et dirigé, un Dictionnaire des mythologies des sociétés traditionnelles et du monde antique. Mais qui collaborait à ce dictionnaire ? Jean-Pierre Vernant et ses amis du centre de sociologie de la Grèce antique, ou les chercheurs et les enseignants de l’École des hautes études. Et j’espérais, avec Mallarmé encore, ou Leopardi, que faire du mythe un objet d’étude aiderait la poésie à radicaliser son projet, à se faire ardente laïcité.

Quelle différence établissez-vous entre poésie et mystique ? Ne participent-ils pas de la même démarche ? D’autant que certains grands mystiques furent aussi de grands poètes (Angelus Silesius, John Donne, Jean de la Croix).

C’est vrai que poésie et mystique ont en commun une expérience qui les distingue des religions et de leurs croyances. L’une et l’autre se portent dans la perception de ce qui est au-delà des lectures qu’on peut en faire avec le discours conceptuel. Mais c’est en venir à un point, un carrefour, où les deux voies se séparent. La mystique veut aller toujours plus avant dans la profondeur du réel, là où l’abandon de soi à l’unité prend le pas – et c’est comme une nuit – sur tout reste de représentation de choses?: ce n’est pas seulement la langue des concepts qui est transgressée, ce sont les mots, la mystique tend au silence. Mais la poésie constate, en ce même point, que cette plongée est solitude, la présence grandissante de l’Un efface, avec le langage, le souvenir des autres êtres. Et sa décision, c’est alors de se souvenir du langage?; de considérer que le réel, ce n’est pas l’abîme cosmique mais la terre humaine?; et de revenir vers la société pour partager avec les hommes et les femmes du temps présent, historique, cette mémoire de l’infini de la chose dont je disais tout à l’heure que le conceptuel le fait méconnaître. L’infini du pain et du vin, ce qui permet le partage.

La poésie n’est pas la mystique. Mais des mystiques, ainsi Angelus Silesius ou Jean de la Croix, peuvent être des poètes quand pour un moment, qui risque d’ailleurs de durer, ils se retirent du projet de la « nuit obscure ». Ils accomplissent alors ce mouvement de retour que je viens de dire. Et Rimbaud n’est guère différent d’eux quand il écrit Alchimie du Verbe, après « des silences, des nuits », de « l’inexprimable », des « vertiges ».

Qui lisez-vous parmi les auteurs vivants ?

Tous les auteurs sont vivants. Baudelaire, à qui j’ai consacré depuis cinquante ans ces essais que je viens de réunir en volume, ou Shakespeare, que j’ai traduit pièce par pièce pendant la même période, sont vivants pour moi autant qu’aucun de mes contemporains, d’autant que les éditions critiques de leurs livres et pour Baudelaire ses lettres les rendent évidemment plus proches de nous que ces auteurs d’aujourd’hui dont nous ne connaissons que des pages, ou des tableaux. Qui je lis, parmi mes contemporains ? Qui voudrais-je lire ? Des poètes qui, certes, « feraient le négatif », dégageraient la réalité des représentations illusoires qui à travers les siècles l’ont recouverte ?; mais qui sauraient aussi que ce travail du négatif n’a de raison d’être que pour que le positif reprenne ses droits, énonce librement ses valeurs, appelle à lui l’esprit réconcilié avec soi.

Vous écrivez que Baudelaire a choisi « un chemin qui aille à la mort et que la mort grandisse en lui comme une conscience ». Pouvez-vous expliquer cette idée ? Quel rapport entretenez-vous avec la mort ?

Comprenez que ce que j’appelle la mort n’est pas l’événement qui se produit sous ce nom mais ce fait fondamental que l’être humain est délimité dans le temps aussi bien que dans l’espace, qu’il est, essentiellement, finitude, et que c’est d’ailleurs pour cela qu’il est humain, puisque c’est cette condition qui l’incite à des choix, des jugements, et qui lui a donc permis à travers les siècles d’accéder à la capacité d’aimer, ce second degré du réel. Mais se savoir finitude n’est pas facile, tous les rêves sont là pour l’oublier. Baudelaire est grand poète parce que, rêveur comme un autre, et capable de bien beaux rêves, il a choisi de ne pas rêver.

propos recueillis par Stéphane Barsacq et Jennifer Schwarz 

Source :Le monde des religions 30/12/2011

Bibliographie choisie : Le Siècle où la parole a été victime, (Mercure de France, 2010). L’Heure présente (Mercure de France, 2011). Sous le signe de Baudelaire (Gallimard, 2011).

Voir aussi : Rubrique Poésie,