Intermittents : Valls temporise

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Le Premier ministre a repris les propositions du médiateur Jean-Patrick Gille, qui a recommandé de différer la mise en application du point le plus contesté de la convention Unedic, alors que la mobilisation des intermittents se durcit.

Opération déminage. Dans une allocution d’une prudence extrême, le Premier ministre Manuel Valls a annoncé jeudi en fin de journée qu’il reportait la mise en application du point le plus contesté de la convention Unedic, le différé d’indemnisation qui a cristallisé la mobilisation des intermittents ces dernières semaines. Une proposition destinée à laisser le temps de bâtir une «nouvelle donne» pour le régime et puisée dans le rapport qui lui a été remis dans l’après-midi par le député PS d’Indre-et-Loire Jean-Patrick Gille. Le Premier ministre a pris soin de commencer son discours en promettant l’agrément de l’intégralité de l’accord sur l’assurance-chômage, qui ne concerne pas seulement les intermittents. Et ce afin de donner des gages aux partenaires sociaux ayant signé ledit accord.

Une annonce insuffisante pour la CGT-Spectacle, qui a qualité de «mesurettes» les déclarations de Manuel Valls. Et d’annoncer un «probable préavis de grève» pour le 1er juillet. «Il est probable que nous déposions un préavis de grève», «on verra quelle forme il prendra», car «l’épée de Damoclès est toujours là, c’est une manoeuvre pour passer l’été», a déclaré le secrétaire général Denis Gravouil lors d’un point de presse.

Le Syndeac, syndicat des employeurs du spectacle, s’est lui dit «partagé», jugeant que «la porte était entrouverte» pour une sortie de crise malgré des «inquiétudes». «Nous sommes partagés. D’un côté il y a des éléments très positifs» avec «un budget préservé pour le domaine de la création» et le fait que «l’on crée des conditions assez précises de dialogue d’une autre nature que ce qui nous était jusque là offert, en remettant à plat l’ensemble du système de l’assurance-chômage des intermittents du spectacle», a dit à l’AFP Fabien André, chargé de mission au Syndeac (Syndicat des entreprises artistiques et culturelle).

«On fera tout pour que la promesse de ces discussions concrètes qui abordent le fond du sujet, cette réforme indispensable depuis plus de dix ans, donne un gage de sortie de crise», a-t-il ajouté. «A côté de ça, les éléments moins positifs, qui peuvent nous laisser circonspects, c’est quand on voit que l’Etat s’aventure sur la piste d’un partage du financement de la protection sociale», a-t-il dit.

Chargé le 8 juin par le Premier ministre d’une mission de médiation dans le conflit des intermittents, Jean-Patrick Gille, député PS d’Indre-et-Loire a quant à lui remis ce jeudi en fin d’après midi son rapport (voir ci-dessous) à Manuel Valls. Ce dernier préconisait deux pistes pour éviter le blocage des festivals de l’été et sortir du bras-de-fer en cours.

La première consistait, au stade de l’agrément de la nouvelle convention d’assurance chômage, à différer au 1er octobre prochain la mise en application de l’ensemble des modifications apportées aux annexes VIII et X (celles concernant les intermittents); la seconde option, privilégiée par le rapporteur et donc reprise par Manuel Valls, consisterait à «différer de six mois la seule disposition portant sur le différé d’indemnisation». C’est cette piste qu’a donc explicitement prônée le Premier ministre, posant le principe d’une neutralisation du différé dans les mois à venir, le temps d’engager une «nouvelle donne» pour le régime des intermittents.

En clair, il s’agit pour le gouvernement de faire pression sur les partenaires sociaux pour qu’ils acceptent que la disposition la plus controversée de l’accord, celle concernant l’allongement du délai de carence entre le versement des cachets et la perception des allocations-chômage, ne soit pas appliquée dans l’immédiat. Ce qui laisserait le temps de mettre en place «les conditions d’une discussion loyale» entre tous les interlocuteurs – partenaires sociaux, représentants des intermittents et des employeurs du secteur culturel, gouvernement -, pour remettre à plat le statut des intermittents et «casser la mécanique des crises à répétition».

Pour l’occasion, une commission de trois personnalités a été chargée de faire des propositions avant la fin de l’année: Hortense Archambault, qui a codirigé le Festival d’Avignon, Jean-Denis Combrexel, ancien directeur général du Travail, et Jean-Patrick Gille, le député PS à peine sorti de sa médiation.

Comme ce report aura un coût pour l’assurance chômage, le Premier ministre s’est engagé à ce que l’Etat finance la différence. Il aussi promis le maintien des crédits du spectacle vivant en 2015, 2016 et 2017. «C’est un effort très significatif dans cette période de diminution de la dépense publique et il atteste de l’importance que nous accordons à la création culturelle», a-t-il indiqué.

René Solis

Source Libération AFP 19/06/2014

 


Intermittents : Manuel Valls donne des gages au Medef

Le premier ministre a tenté d’apaiser les intermittents avec des compensations financières mais il a annoncé l’agrément de l’accord du 22 mars.

De l’argent pour apaiser les tensions, il fallait oser. Que propose Manuel Valls, ce soir, pour répondre à la mobilisation des intermittents du spectacle après avoir accusé réception du rapport du médiateur Jean-Patrick Gille à 17 heures ?

 Signer l’accord du 22 mars alors que des banderoles « Non à l’agrément » flottent encore sur un bon nombre d’édifices en France, dont l’échafaudage de la Philharmonie en construction à Paris. Argument du premier ministre : respecter l’accord auquel sont arrivés les partenaires sociaux. Sauf que la majorité des organisations d’employeurs du spectacle ne sont pas membres des organisations interprofessionnelles : Medef, CGPME et UPA., dixit le rapport d’information sur les conditions d’emploi dans les métiers artistiques rendu par Jean-Patrick Gille à l’Assemblée en avril 2013. Ce faisant, l’Etat donne des gages au Medef qui ne va pas voir d’un bon oeil son intrusion dans le débat mais pourra se féliciter de faire l’économie d’une discussion avec tous les partenaires concernés.

Lancer une nouvelle mission pour engager une « nouvelles donne » sur les intermittents. A sa tête : Hortense Archambault, ancienne co-directrice du Festival d’Avignon, Jean-Denis Combrexel, ancien directeur général du Travail, et Jean-Patrick Gille, député PS actuel médiateur qui se voit donc prolongé jusqu’à la fin 2014. Ce devrait prendre la forme d’une discussion tripartite Etats-partenaires sociaux-intermittents sur l’ensemble des questions liées à l’intermittence (lutte contre les abus et la permittence, professionnalisation, etc.).

Sauf que nombre d’études sérieuses ont déjà réalisées depuis dix ans sur les intermittents du spectacle, dont celle commandée par le Syndeac sur l’indemnisation des professionnels du spectacle et qui a fait son petit effet au Sénat le 4 juin dernier.

 Reporter le « différé d’indemnisation », une des mesures les plus controversées du texte qui, en allongeant le délai de carence entre le versement des cachets et la perception des allocations-chômage risquait de laisser un bon nombre d’intermittents sans revenus pendant plusieurs semaines. Un conseil que lui a donné le médiateur, Jean-Patrick Gille. Lequel affirme, ce soir :  » Il faut signer l’armistice pour se mettre autour de la table »

Sauf qu’en attendant, c’est l’Etat qui devra compenser l’effet de ce différé. Ce qui équivaut à remplacer la solidarité interprofessionnelle par la solidarité nationale. Alors même que les intermittents défendent un régime par mutualisation, l’Etat vote un système assurantiel individuel et se porte garant pour les précaires. Mais temporairement : pour six mois uniquement.

« Le fonds « social » d’Etat est fléché. Il doit pallier le manque de revenu dû à la carence (différé), mais exclusivement pour les annexes 8 et 10. Encore ne s’agit-il que d’une annonce pour tenter de désamorcer la mobilisation. Nous sommes face à l’application du pacte de responsabilité » qui prévoit 2 milliard d’économie sur l’assurance chômage, ce que l’accord du 22 mars met en ouvre (à hauteur de 400 millions d’économie dès 2014, le reste à suivre). Il y’a donc un accord parfait quand aux objectifs : réaliser des économies sur le dos des précaires et inciter à l’emploi non choisi, dans n’importe quelle conditions. il s’agit d’aller vers le plein emploi précaire. » , décrypte la Coordination des intermittents d’Ile-de-France.

- L’Etat annonce le « maintient intégral des crédits 2015, 2016, 2017 de la création du spectacle vivant », d’après Jean-Patrick Gille. Ce faisant, il tente de faire valoir l’intérêt particulier qu’il porte à la culture. Sauf qu’en période de coupes drastiques dans le budget de la culture, cette décision revient à mettre en concurrences les différents domaines culturels : le spectacle vivant contre la patrimoine, par exemple.

- Manuel Valls en appelle à la responsabilité de chacun pour contrer les annulations de festivals. C’est oublier que ces annulations pénalisent en premier ceux qui ont préparé les dits spectacles.

« Pour le moment, la seule piste évoquée est l’agrément et la table ronde réunissant tout le monde. Hier au comité de suivi, cette éventualité a été balayée par tous. Nous avons parlé de provocation, d’opération communication, qu’une table ronde était acceptable uniquement si l’agrément n’était pas donné. De toute façon, si la table ronde était nécessaire, pourquoi ne l’ont ils pas imposé AVANT ? », précise encore, à chaud, la Coordination des intermittents.

D’ors et déjà, un préavis de grève est lancé pour le 1er juillet. La CGT spectacle évoque des « mesurettes ».

Communiquer sur les efforts financiers en faveur du spectacle vivant en pleine politique d’austérité, en appeler à la responsabilité des intermittents alors même que le gouvernement refuse d’entendre leurs propositions, c’est à la fois renvoyer les intermittents dans leurs cordes et prendre le parti de rendre leur mouvement impopulaire auprès du contribuable, qui va être ravi de « payer à la place du Medef ». Aussi impopulaire que celui des cheminots…

C’est prendre aussi le risque d’ouvrir un nouveau front au Parti socialiste, dont certains parlementaires, sénateurs,élus, avaient pris position contre l’agrément. C’est enfin refuser d’assumer sa propre responsabilité dans les annulations de festivals. Et tenter d’acheter la paix, le temps de l’été.

Ingrid Merckx

Source Politis : 19/06/2014

 

Valls « recule » pour désamorcer le conflit avec les intermittents

Le premier ministre propose que l’État prenne à sa charge la principale mesure de la convention d’assurance-chômage à l’origine du conflit actuel.

A trop vouloir ménager la chèvre et le chou, on mécontente souvent tout le monde… Pour désamorcer un mouvement qui menaçait les festivals de l’été, le gouvernement a décidé de suspendre la mesure de la nouvelle convention d’assurance-chômage qui crispait le plus les intermittents: l’allongement du différé d’indemnisation (délai avant de percevoir l’allocation chômage). «Le nouveau différé ne s’appliquera pas» au 1er juillet comme prévu, a annoncé Manuel Valls jeudi. Une bonne nouvelle pour les intermittents. Mais pas pour les finances publiques. L’Unedic (gestionnaire de l’assurance-chômage) comptait réaliser 95 millions d’économies en année pleine grâce à ce différé, et 20 à 40 millions en 2014. L’État lui compensera cette perte. C’est donc l’ensemble des Français via l’État qui payeront la facture.

Est-ce un prélude à une nouvelle répartition des rôles, où l’État serait plus présent? Il est trop tôt pour le dire. Mais le gouvernement veut revoir tout l’architecture du système, pour «bâtir un cadre enfin stabilisé et sécurisé», selon Manuel Valls. Ce seront le patronat, les syndicats, les professionnels du secteur et l’État qui s’y attelleront, et ce dès la semaine prochaine. «Tous les sujets seront sur la table» a précisé François Rebsamen, le ministre du Travail. Cette concertation sera pilotée par trois personnalités: Hortense Archambault, l’ex-patronne du Festival d’Avignon ; Jean-Denis Combrexelle, l’ancien directeur général du Travail ; et le député PS Jean-Patrick Gille. C’était bien le moins pour celui qui a fait office de médiateur ces deux dernières semaines et dont le rapport, remis en catastrophe jeudi soir, a été peu repris. Ce chantier devrait s’achever en fin d’année. Et c’est pendant toute cette période que le différé d’indemnisation sera suspendu. Le gouvernement a encore décidé de maintenir intégralement le budget consacré à la création et au spectacle vivant en 2015, 2016, 2017.

Des «mesurettes»

Reste que même avec ces gestes, le gouvernement n’a pas calmé la colère des intermittents. La CGT spectacle les a qualifiés de «mesurettes» et a appelé…. à amplifier le mouvement alors que Manuel Valls a conclu son point presse en souhaitant que les festivals se déroulent normalement! «Il est probable que nous déposions un préavis de grève» pour le 1er juillet, a déclaré son secrétaire général, Denis Gravouil. Quant au collectif des intermittents, il demande toujours le non-agrément de la convention d’assurance-chômage.

Or Manuel Valls a redit jeudi que le gouvernement allait agréer cette convention, au nom du respect des partenaires sociaux. Ce texte est en effet issu d’un accord signé par le patronat, la CFDT, FO et la CFTC. Et l’exécutif ne pouvait pas se fâcher avec eux. Sauf que là aussi, l’objectif est en partie manqué. Si FO a affiché sa satisfaction, la CFDT a protesté contre la mesure sur le différé qui «rompt l’équité entre le salariés». De fait, les cadres subiront eux pleinement un différé sur les chèques de départ. Quant au Medef, il n’a pas réagi jeudi soir. Mais gageons qu’il proposera des mesures choc, comme la révision des 193 métiers ouvrant au statut d’intermittents.

Cécile Crouzel

Source Le Figaro 19/06/2014

Intermittents : «Une manœuvre de Valls pour passer l’été»

FRANCE-CULTURE-ENTERTAINMENT-SOCIAL-LABOURLes propositions du premier ministre pour mettre fin à la polémique autour de la convention de l’assurance chômage sont loin de faire l’unanimité.

Son allocution était très attendue. À 19h, moins d’une heure après la réception du rapport du médiateur Jean-Patrick Gille, Manuel Valls a mis fin aux interrogations concernant l’agrément de l’accord du 22 mars sur la convention d’assurance chômage. L’accord signé par les partenaires sociaux sera bien agréé. Pour le premier ministre, une «refonte en profondeur du système est de l’avis de tous indispensable». Pour mener cette refonte, un groupe de trois experts a été nommé pour formuler d’ici la fin de l’année des propositions pour une remise à plat d’un système qui fait l’objet d’abus. Parmi ce trio, Hortense Archambault, ancienne co-directrice du festival d’Avignon. Le signal envoyé aux festivaliers est fort. Suffisant ?

Une seule mesure rencontre l’unanimité: l’annonce d’un maintien du budget de la création pour les trois prochains exercices. «Afin de promouvoir l’emploi dans le secteur culturel», le budget alloué à la création et au spectacle vivant sera «maintenu intégralement en 2015, 2016 et 2017», a annoncé en effet Manuel Valls à l’issue de la remise à Matignon du rapport du médiateur. «C’est un effort très significatif dans cette période de diminution de la dépense publique et il atteste de l’importance que nous accordons à la création culturelle», a-t-il ajouté, précisant que ses mesure répondent à l’exigence de retrouver une «sérénité nécessaire à un dialogue».

La CGT-spectacle n’a visiblement pas envie de l’entamer, elle a d’ores et déjà annoncé «le probable dépôt d’un préavis de grève au 1er juillet». «On verra quelle forme il prendra car l’épée de Damoclès est toujours là, c’est une manoeuvre pour passer l’été» a déclaré Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT-Spectacle.

Principale main tendue: l’annonce que le gouvernement prendra intégralement à sa charge la mesure la plus contestée de l’accord et ses conséquences sur le différé d’indemnisation qui sera finalement intégralement pris en charge par l’État. «Les intermittents concernés ne verront pas de changement de leur situation par rapport à la situation actuelle», a ainsi précisé Manuel Valls, allant plus loin que ce que suggérait Jean-Patrick Gille.

«Si tu agrées, prépare tes gréements, ça va valser!»

Du côté des intermittents, on dénonce, pêle-mêle, la langue de bois du chef du gouvernement, sa volonté de jouer la montre. Ou pis, de simples effets de manche pour sauver la saison des festivals. À l’annonce du maintien de la mesure, le compte twitter Interluttants, qui représente la Coordination des intérimaires, intermittents et précaires du Nord-Pas-de-Calais, a interpellé le ministre avec colère: «Si tu agrées, prépare tes gréements, ça va valser!». Même son de cloche chez la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France (CIP-IDF) qui a menacé: «Valls est donc aux ordres du Medef. Nos Actions ne connaîtront pas de pause.» Le syndicat des musiques actuelles a lui tâclé: «Euh… Et c’est sans rien régler, ni écouter personne d’autre que l’Unedic et le Medef qu’on s’en sort?» Pour ce qui est du différé, ils ont encore évoqué une simple «mesure transitoire». L’acteur Samuel Churin, figure active de la Coordination des intermittents du spectacle, parle pour sa part d’un «scandale». Il va même plus loin: «Valls exhauce le rêve du Medef. Sortie de l’interprofessionnel avec caisse autonome. À vomir.»

Beaucoup de commentaires sur la twittosphère s’interrogent ce soir sur le financement ce différé d’indemnisation, soupçonnant qui pèserait sur les impôts de la population française.

Claire Rodineau

Source Le Figaro 19/06/2014

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Manuel Valls : La gauche peut crever

images-1Manuel Valls a répété sur France Info sa volonté de ne pas céder aux cheminots. Il reverra aussi le dispositif des intermittents qu’il juge « à bout de souffle ». Quant à la gauche, il a redit qu’elle « peut mourir ». À force de métaphores tragiques, le premier ministre exprime-t-il son énergie ou son propre désarroi ?

« La gauche peut mourir », a répété Manuel Valls, sur France Info, ce lundi, et sa phrase rentrera dans l’histoire car elle résume le divorce entre le pouvoir et ceux qui l’ont choisi. Pour le premier ministre, ce diagnostic impose en effet de monter dans l’ambulance, en soutenant le gouvernement. Mais pour la gauche qui l’observe, et qui se pince pour y croire, cette formule rappelle plutôt ce vieux film des années 50, avec Noël Roquevert : « Mourez, nous ferons le reste. » Une histoire de pompes funèbres et de corbillards…

Si Valls a choisi de parler fort à l’approche de ses cent jours, donc de son premier bilan, c’est parce que son accession à Matignon n’a rien changé du tout, ni sur le plan électoral, ni sur la confiance entre l’exécutif, la majorité et le pays en général. Les choses ont même empiré. Le fiasco municipal a débouché sur une catastrophe européenne, et la révolte des parlementaires PS s’est ossifiée plutôt que dissoute. Enfin le climat social s’est alourdi avec la jacquerie des cheminots et la révolte des intermittents.

Tout au plus, Manuel Valls peut-il se prévaloir d’une meilleure gestion des couacs. Depuis qu’il est en poste, c’est vrai, le gouvernement ne grince plus, ou beaucoup moins. Il applique sagement la feuille de route du président de la République : « On maintient le cap. » Si bien que l’ambitieux premier ministre se retrouve piégé. Lui qui aime les coups d’éclat, voilà qu’il est devenu le majordome de l’ordre et le maître du silence.

D’où son coup de gueule à double sens : « Nous sentons bien que nous sommes arrivés au bout de quelque chose, au bout peut-être même d’un cycle historique pour notre parti. » La phrase est transparente, et elle est tonitruante. Elle ressemble à un avis de décès pour le hollandisme, et à un appel à la refondation de la gauche derrière un nouveau chef. En somme une pré-candidature pour les prochaines présidentielles.

Le problème de M. Valls, c’est que son constat pour l’avenir sonne étrangement dans le contexte actuel. Voilà un homme qui invite ses troupes à la réflexion, donc à ouvrir un grand débat, et qui le ferme aussitôt en les appelant à « assumer leur responsabilité », c’est-à-dire à soutenir sans résistance les choix d’un gouvernement « arrivé au bout de quelque chose, peut-être même d’un cycle historique »

Moi ou le chaos… En d’autres temps la phrase avait de l’allure. Le problème, sous le quinquennat Hollande, c’est que le « moi » est lui-même chaotique, et que la phrase a l’air de dire : « le chaos ou le chaos… ».

Car le fil est bien rompu. Non seulement vis-à-vis de la droite, qui n’a jamais été aussi radicale alors qu’elle est elle-même en miettes, mais surtout par rapport aux électeurs de gauche qui ne comprennent plus rien aux décisions d’un pouvoir imprévisible, capable de mettre en place un programme de rigueur inédit, de promouvoir un UMP d’un autre temps en la personne de Jacques Toubon, et d’adopter les usages et les mots du réalisme économique imposé par la droite libérale…

Il se trouve que cette potion magique, bientôt vieille de quarante ans, est elle-même périmée, et que plus personne n’y croit, hormis quelques grands prêtres officiant à la télé, et leur petite armée de fidèles répétant leurs mantras. Cette solution libérale, et pour ainsi dire finale, jalousement imposée par la commission européenne, est faite de baisses d’impôts, de réduction du secteur public, de resserrement du nombre de fonctionnaires, de compression du coût du travail donc de baisse des salaires, de retraites amputées obtenues de plus en plus tard, d’une assurance-maladie progressivement remplacée par des mutuelles coûtant de plus en plus cher.

Si le cocktail avait donné les résultats promis par Raymond Barre, dès la fin des années 1970, les électeurs auraient tourné la page du « socialisme » depuis longtemps et se seraient convertis aux bienfaits du marché. Le problème, c’est que les bienfaits collectifs du libéralisme, promis à grands coups d’austérité, sont aujourd’hui mis en avant par un pouvoir « de gauche », et se traduisent plus que jamais par des inégalités croissantes, une vie plus dure pour la plupart, et l’absence de perspectives. Tout un peuple est bercé par l’objectif des trois pour cent ! Perspective si exaltante que les Français, angoissés, se tournent vers l’État protecteur, ne le trouvent pas, et se réfugient alors vers un parti d’extrême droite qui entend résumer la France à un seul nom, « Le Pen », et un seul chef, ou plutôt une seule cheftaine.

Intermittents : un système « à bout de souffle » ?

Ce qui frappe en ce printemps 2014, avec son cortège de grèves, c’est que deux modèles ont atteint leurs limites, mais que l’un d’eux, le libéral, continue de revendiquer le réel et la modernité, comme s’il était le seul possible, et que l’autre, par la voix du parti socialiste au pouvoir, ne revendique plus rien, sauf de singer son rival.

À cet égard, le conflit des cheminots et celui des intermittents sont révélateurs de l’abandon en rase campagne des valeurs et des mots de la gauche. Il est possible qu’une surenchère syndicale ait poussé les agents de la SNCF à se lancer dans une grève discutable. Il est possible en sens inverse que cette réforme ait franchi une ligne rouge et que le mouvement soit justifié. On peut toujours discuter du bien-fondé d’un mouvement, et de sa conduite. Mais comment un pouvoir se réclamant de la gauche, donc historiquement bâti sur des luttes et des résistances, peut-il adopter, à l’égard d’une bataille sociale, le langage classique de la droite éternelle ? Comment peut-il parler des usagers « pris en otages », de « mauvaise grève » au prétexte qu’elle « dérange », comme si une grève, dans l’histoire sociale du monde, était autre chose qu’un blocage organisé, et avait jamais abouti à un résultat probant sans gêner provisoirement le fonctionnement d’une entreprise, ou de la société entière ? Voilà maintenant que la Hollandie recommanderait des mouvements de grève « que personne ne voit », comme s’en était flatté Nicolas Sarkozy à la tribune du Medef. Et pourquoi pas des brassards jaunes et des sourires à la une du Figaro ?

De ce point de vue, le conflit des intermittents est encore plus « extraordinaire ». On peut admettre que le mouvement des cheminots soit impopulaire, et que le gouvernement prenne donc ces distances pour ne pas être atteint par la réprobation publique… Mais l’affaire des intermittents ? En quoi Manuel Valls se sent-il obligé de ménager la chèvre et le chou, en concédant que « leur système est à bout de souffle » ? De quel souffle parle-t-il donc ? De celui de la France ou des intérêts du Medef ?

Car l’évidence n’est pas le coût de ce système mais ce qu’il rapporte, en termes économiques, et en terme de société. Non seulement le système culturel français n’est pas en crise, mais il est foisonnant, et le monde entier l’envie. Son défaut impardonnable, vu du Medef, c’est de s’inspirer d’une idée de répartition, et d’investissement public. Donc d’une approche collective. Selon le Medef, il est injuste que tout le monde paie pour les intermittents, mais il serait scandaleux que tout le monde souffre, limonadiers compris, quand les intermittents s’arrêtent de travailler ! Une idée de gauche a fait la preuve de son efficacité, ce qui n’est pas si courant paraît-il, et voilà qu’un pouvoir issu du parti socialiste le déclare « à bout de souffle ! ».

De quelle fin de cycle veut parler Manuel Valls ? De l’effondrement d’une gauche alternative à laquelle il s’oppose depuis toujours, et qui s’accrocherait « à ses dogmes » et ses « conservatismes », ou de la déroute française de la « gauche raisonnable », à laquelle il se réfère, et dont l’ambition blairiste, ou schröderienne, consiste, au nom du modernisme, à devenir le caméléon du « réel » plutôt que son créateur ?

Sans doute des deux, en espérant trouver une troisième voie, qui ne soit officiellement ni de droite ni de gauche mais qui le conduise à l’Élysée. Giscard rêvait aussi de cette France-là en 1992, en publiant chez Flammarion son Deux Français sur trois, dans l’espoir de revenir. Trois ans plus tard, Jacques Chirac était élu…

Hubert Huertas

Source : Médiapart 16/06/2014

Voir aussi : Actualité France, rubrique Politique, rubrique Mouvements sociaux,

Francoise Liminana généraliste montpelliéraine signe un livre portant la parole des personnes en fin de vie

Francoise Liminana

Francoise Liminana

Les itinéraires qui mènent à s’inscrire dans une unité de soins palliatifs sont divers et nombreux mais d’où que l’on vienne, l’expérience spécifique vécue dans ce contexte est de celle qui laisse des traces.  « La mort est dans la vie la vie aidant la mort la vie est dans la mort la mort aidant la vie ». Si cette phrase du poète Jacques Prévert nous permet de le comprendre, ce que donne à ressentir les onze personnages du premier roman de Françoise Liminana nous permet un peu de le vivre. D’entrer dans un espace que les représentations sociales occidentales nous poussent à fuir alors que l’antidote de notre peur se trouve dans un vrai regard face aux personnes en fin de vie.

Ce fait humain, nous incite à porter un sentiment de reconnaissance à l’auteur, pour le regard que son petit livre nous offre sur notre propre mort. Le parcours de l’écrivain oscille entre les sciences et les arts sans jamais se figer.

Après avoir exercé dix ans en tant que médecin généraliste libéral à Montpellier, Françoise Liminana s’est accordée une interruption artistique où elle a laissé libre court à sa passion pour le théâtre, la musique et l’écriture. « La création m’épanouissait mais le rapport aux soins me manquait, alors j’ai repris des études pour me former aux soins palliatifs.» Elle reprend le chemin de l’hôpital pour poursuivre sa carrière médicale, enrichie par l’apport des sciences humaines et devient médecin coordinateur d’un service d’hospitalisation à domicile Home santé à Montpellier mais à nouveau l’envie d’écrire la démange :

« J’avais déjà consacré mon mémoire à la« Considération des états d’âme des malades en fin de vie  sur le fil d’une écriture éclairante dont une partie porte sur l’intérêt de la pratique de l’écriture créative, fictionnelle par les soignants, cette nouvelle expérience m’a donné envie d’écrire sur la vieillesse

Avec ce premier roman «Jusqu’à devenir…», Françoise, repart à nouveau sur la voie artistique car ce n’est pas un essai ou un livre de témoignage mais bien un travail littéraire auquel elle s’est attelée. « Je ne voulais pas rester dans le factuel, j’ai choisi l’écriture fictionnelle pour donner la parole aux malades explique l’auteur qui cite Ricoeur et ses convergences toujours inachevées, entre le factuel et le fictif :

« Le factuel permet d’expliquer, la fiction de comprendre…» Françoise Liminana s’est nourrie des paroles des patients, comme un écrivain se met à la terrasse d’un café pour puiser sa matière littéraire mais l’intensité d’un service de soins palliatifs n’est pas celle du café du commerce. Dans sa galerie de portraits, il y a Emile l’amoureux des chiffres qui en fait une langue, Dominique qui aborde la mort après une première «mort sociale», une vieille dame candidate au suicide, une petite nourissonne de deux jours qui pense dans un aquarium tout vide… On apprend toujours beaucoup à la fin.

Jean-Marie Dinh

Jusqu’à devenir… éditions Le Bateau ivre, 14 euros.
Françoise Liminana intervient au 20e SFAP dans le cadre d’un atelier consacré à l’écriture.

Voir aussi : Rubrique Livre, rubrique Société, SantéPhilippe Bataille : Le procès Bonnemaison, Sur le chemin d’un droit de l’homme oublié, rubrique Science, Sciences Humaines,

Les élites ne contrôlent plus la situation

arton6015-25ef0Dans de nombreux pays, la situation sociale devient de plus en plus agitée, conduisant souvent à des conflits ouverts, comme en Ukraine, Syrie ou Thaïlande. C’est le résultat du « chaos absolu résultant de la crise structurelle de notre système-monde ». Et le compromis trouvé entre les élites de centre droit et de centre gauche ne parvient plus à s’imposer : le mouvement est maintenant impulsé par le bas.


La liste des pays qui s’enlisent dans des conflits politiques de plus en plus durs ne cesse de s’allonger. Tandis que tout récemment, les médias du monde entier avaient encore les yeux rivés sur la Syrie, c’est désormais l’Ukraine qui défraie la chronique. Qu’en sera-t-il demain ? Les regards convergeront-ils vers la Thaïlande ? Une seule chose est sûre : la diversité des thèses avancées pour expliquer les affrontements en cours et l’ardeur avec laquelle ces analyses sont défendues sont particulièrement saisissantes.

Notre système-monde moderne est censé permettre aux élites de l’establishment, qui tiennent les rênes du pouvoir, de s’entendre entre elles afin d’aboutir à un « compromis » dont elles puissent garantir la pérennité. Ces élites se divisent schématiquement en deux camps – celui du centre-droit et celui du centre-gauche. Il existe de fait des différences entre elles, mais le résultat de leurs « compromis » est que le nombre de changements intervenus dans les sociétés au fil des années a été minimal.

Ceci a été rendu possible par l’existence d’une structure politique verticale (fonctionnant du sommet à la base) qui a organisé ce processus au sein de chaque pays et, sur le plan géopolitique, entre chacun d’entre eux. Le résultat a été la mise en place d’un équilibre des forces se déplaçant progressivement vers le haut de la structure. De ce fait, la plupart des analystes tendent à supposer que c’est encore l’establishment qui tire les ficelles. Dans ce contexte, chaque camp affirme que la base de soutien populaire du camp adverse est manipulée par ses élites, et semble penser qu’en exerçant une pression suffisante sur ces dernières, il parviendra à un « compromis » plus conforme à ses intérêts.

Il s’agit selon moi d’une lecture totalement erronée de la situation actuelle, qui est d’abord le produit d’un chaos absolu résultant de la crise structurelle de notre système-monde moderne. Je ne crois pas que les élites soient encore capables de manipuler leurs bases de soutien populaire. Je pense au contraire que ces dernières poursuivent leurs propres stratégies, qu’elles défient leurs élites et qu’elles tentent de les manipuler. On assiste ainsi à un phénomène inédit : le remplacement d’une dynamique politique du haut vers le bas par une dynamique du bas vers le haut.

L’existence de cette dernière est parfois sous-entendue par les médias lorsqu’ils évoquent la montée en puissance des « extrémistes ». Mais cette expression – « extrémistes » – est également hors sujet. Car une dynamique politique du bas vers le haut charrie toutes sortes de mouvances, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche – en passant par le centre. On peut certes le déplorer, comme l’a fait Yeats dans l’un des vers les plus souvent cités de La Seconde venue :

« Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires
Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises »
.

Mais il faut noter que Yeats classe les vieilles élites du côté des « meilleurs ». Sont-elles vraiment les meilleurs ? Ce qui est vrai, pour citer un vers moins connu du poème, c’est que « Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier ».

Comment naviguer politiquement au sein d’un environnement aussi déroutant sur le plan analytique ? Je pense qu’il faut commencer par cesser d’attribuer les événements aux machinations perverses des élites. Ce ne sont plus elles qui contrôlent la situation. Bien sûr, elles peuvent encore provoquer des flambées de violence par des actions imprudentes – elles ne sont pas des modèles de vertu, loin s’en faut. Mais ceux d’entre nous qui souhaitent voir émerger un monde meilleur de ce chaos ne doivent compter que sur eux-mêmes, sur la multiplicité de leurs méthodes pour organiser la lutte. En somme, il nous faut passer de la dénonciation à l’action locale constructive.

Les vers les plus sages du poème de Yeats sont les deux derniers :

« Et quelle bête brute, revenue l’heure,
traîne la patte vers Bethléem, pour naître enfin ? »

Alors que notre système historique actuel vit ses dernières heures, la bataille fait rage pour savoir quel autre système historique lui succédera. Car si l’on peut s’attendre à bientôt ne plus vivre dans un système capitaliste, celui-ci pourrait toutefois être remplacé par un modèle encore pire, une « bête brute » cherchant à naître enfin. Bien sûr, il ne s’agit là que d’une éventualité parmi les choix collectifs possibles. Il existe une alternative : celle d’un système relativement démocratique et relativement égalitaire, qui cherche lui aussi à voir le jour. Lequel nous verrons s’imposer au bout de la lutte dépend de nous – par le bas.

Immanuel Wallerstein


Source : Mémoire des luttes

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Les « idiots utiles » de la guerre en Irak

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En 2003, quelques intellos soixante-huitards dénonçaient la France « soviétique » incapable de s’aligner sur les Etats-Unis pour aller combattre en Irak aux côtés des « boys » de George W. Bush. A l’époque Goupil, Glucksmann et Bruckner voyaient « Bagdad danser ». Retour sur la joute intellectuelle initiée par ces gauchistes convertis au bushisme alors que l’Irak sombre aujourd’hui dans un chaos peu dansant…

«Que Saddam parte, de gré ou de force ! Les Irakiens, Kurdes, chiites mais aussi bien sunnites respireront plus librement et les peuples de la région en seront soulagés » clamaient dans les pages du Monde, les philosophes Philippe Glucksmann et Pascal Bruckner ainsi que le réalisateur Romain Goupil dans une tribune sobrement intitulée « La faute ».

Sûrs de leurs certitudes, en avril 2003, nos trois soixante-huitards enchaînaient les prises de parole pour soutenir l’intervention américaine en Irak et n’avaient pas de mots assez durs pour dénoncer « l’antiaméricanisme français ». L’argumentaire des copains de barricade, condamnés à expier ad vitam leur « égarement » de jeunesse, virait même au délire quand on relit leur tribune onze ans plus tard. En plus de « protéger Saddam » — pas moins ! —, la France était devenue rouge, d’un rouge soviétique. Et l’histoire, cruelle, n’oublierait pas cet aveuglement idéologique des français : « Il faudra raconter un jour l’hystérie, l’intoxication collective qui ont frappé l’Hexagone depuis des mois, l’angoisse de l’Apocalypse qui a saisi nos meilleurs esprits, l’ambiance quasi soviétique qui a soudé 90 % de la population dans le triomphe d’une pensée monolithique, allergique à la moindre contestation », écrivait Glucksmann, Goupil et Bruckner.

Bizarrement, à l’époque, l’interventionniste BHL n’avait pas rejoint la troupe. C’est plus tard que le philosophe deviendra un inébranlable va-t-en guerre. A l’époque, Bernard-Henri se tâte encore, changeant de discours en fonction du public comme le relèveront les auteurs du livre Le nouveau B.A.BA du BHL. En France, BHL est donc contre la guerre en Irak, même s’il la trouve « plutôt juste du point de vue de la morale ». Lorsque le philosophe s’exprime aux Etats-Unis, son propos est beaucoup plus nuancé : « J’étais opposé à l’administration Bush quand elle a décidé d’entrer en guerre contre l’Irak. Mais aujourd’hui, nous y sommes, nous devons désormais finir le travail » 

Mais revenons à nos « moutons » atlantistes. Pour eux, la France s’était donc « mise hors jeu », « ridiculisée » quand Tony Blair s’était révélé un « véritable chef d’Etat ». La plupart des partis politiques français avaient succombé à un « nationalisme des imbéciles ». Selon eux, Marianne avait d’ailleurs tout faux. Alors que Bagdad goûtait « ses premières heures de délivrance », l’hebdomadaire titrait, en effet, « La catastrophe ». Inadmissible pour nos valeureux combattants accablés devant le constat qu’il existe encore dans nos démocraties « une portion importante de citoyens que la chute d’une dictature désespère », basculant dans un lyrisme euphorique qui parait glaçant aujourd’hui: « Quand Bagdad danse, Paris fait grise mine ». .

Le meilleur du pire des mondes

En fait, nos trois joyeux lurons de l’Axe du Bien étaient ni plus ni moins que des résistants à une pensée obligatoire. Du moins le croyaient-ils.

Quelques années plus tard rejoints par Stéphane Courtois, auteur du Livre noir du Communisme, Alexandre Adler, Pierre André Taguieff et bien d’autres, tous nos bushistes convertis, convaincus de la nécessité de poursuivre leur combat se retrouveront même pour créer une revue « Le Meilleur des mondes ».

La revue développera une vision binaire du monde partagé entre « amis » et « ennemis » de l’Amérique, « pro-Américains » et « anti-Américains ». En 2008, certains feront néanmoins volte-face, consacrant un édito dans la revue au… fiasco irakien : « Nous nous sommes en effet retrouvés piégés par le caractère très idéologique du débat franco-français. Nous n’avons pas assez prêté l’oreille à ceux d’entre nous qui, au milieu du vacarme antiaméricain, s’inquiétaient de l’absence de vrais projets politiques pour l’après-guerre. Hantés par le passé, nous avons vu l’Amérique de 2003 avec les lunettes de 1944. Or, George Bush n’est pas Franklin D. Roosevelt. Aveuglé par le 11 Septembre, ignorant des réalités du monde, le président américain a conduit son pays et le peuple irakien au désastre ».

En 2014, force est de constater que la progression de l’EIIL (l’Etat islamique en Irak et au levant), ne fait que révéler les failles de l’Etat irakien laissé en place par les Américains à leur départ. Le risque désormais, en cas d’entrée de l’EIIL dans Bagdad, est bel et bien celui d’une guerre civile qui pourrait se révéler extrêmement sanglante, bien loin des promesses de respiration et de soulagement formulées, pour la population locale, par nos têtes pensantes.

 Quelle importance après tout. Privée de son ennemi communiste, voulant illusoirement « faire la guerre au terrorisme », l’Amérique a laissé venir à elle tous les « idiots utiles » susceptibles de porter sa bonne parole pour alimenter une paranoïa apocalyptique. Même si, sur le terrain, tout a échoué. Ou comme le disait alors Philippe Muray « même si, en somme, le monde extérieur persiste à ne pas ressembler à celui des gameboys militaro-mystiques de Washington ».

Régis Soubrouillard

Source Marianne 17/06/2014