Daniel Friedmann« Il n’y a pas de société sans croyance »

Daniel Friedmann au Forum Fnac

Daniel Friedmanm est chargé de recherche au CNRS. Ayant une certaine pratique psychothérapeutique. Il se définit avant tout comme un chercheur. Il vient de faire paraître 13 entretiens filmés Etre psy aux éditions Montparnasse. Entretien avec un sociologue qui analyse les processus de l’inconscience à travers le monde.

Peut-on construire une société sans croyance ?

La société, on ne la construit jamais intégralement. On la trouve. On essaie de la transformer : ce peut être l’œuvre humaine d’une époque, d’une génération. Il n’y a pas de société sans croyance. La croyance se définit par opposition au savoir scientifique. C’est une adhésion affective qui peut recouvrir la dimension idéologique. En ethnopsychiatrie on s’intéresse aux croyances des autres, considérés ici comme des porteurs de croyances non traditionnelles. C’est une manière de saisir le lien de quelqu’un et sa croyance sur le plan affectif. L’identité est une croyance.

Vous avez travaillé sur le changement identitaire des immigrants, leur intégration n’implique-t-elle pas aussi, une adaptation de la société qui les accueille ?

Le changement le plus visible est celui de l’immigrant. Il doit apprendre une nouvelle langue, se trouver un travail « s’autonomiser » dans un contexte nouveau. C’est un processus difficile qui implique de trouver la force de mettre en question son identité d’origine. De manière symbolique c’est faire le deuil de sa culture ou du moins trouver le moyen de la réinvestir dans la société dans laquelle il s’intègre. Cela suppose aussi que cette société s’intéresse et s’ouvre à la culture dont il est le porteur. L’exilé opère deux initiations qui le renforcent et lui permettent d’acquérir une distance, un regard critique, souvent inaccessible si l’on demeure dans un système auto référentiel.

C’est un peu ce qui s’est passé pour Freud dans son combat contre les sciences exactes ?

Effectivement, Freud était issu de la culture austro-hongroise marquée par l’antisémitisme et se trouvait dans une position minoritaire de part son appartenance juive. Ce n’est pas un hasard si la psychanalyse est née dans la Vienne du début du XXe siècle. Celui que l’on considère comme son père était lié à une double position. Celle d’intégrer la société dans laquelle il se trouvait et la venue d’un ailleurs. La conscience n’est pas un empire. Il y a l’inconscient C’est ce combat critique qu’a mené Freud contre la souveraineté de la conscience.

L’amour est-il une croyance ?

L’amour comme l’amitié est une croyance. Si vous aimez quelqu’un vous développez un lien affectif très fort. Que se passe-t-il s’il n’y a pas de croyance ? Dans quoi est-on ? Dans la dépression…

Est-ce à dire que tous les amoureux du fric sont des dépressifs qui s’ignorent ?

Euh… c’est un choix… Harpagon, celui qui est dans l’avarice, est dans la rétention, contraint dans une certaine étape de la libido au-delà de laquelle il ne peut pas aller.

A quoi tient votre parti pris de filmer les psychanalystes ?

J’ai consacré l’essentiel de ma carrière à la recherche en sociologie sur les pratiques traditionnelles para psychanalytiques comme le chamanisme, le vaudou etc. Lorsque je suis arrivé aux psychanalystes, je me suis dit que les filmer permettrait la captation de la parole mais aussi du corps. Je souhaitais faire surgir leur individualité, quelque chose de leur subjectivité.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Daniel Friedmann Etre psy 13 entretiens thématiques aux éditions Montparnasse

Voir aussi : Rubrique débat Psychanalyse un douteux discrédit, rubrique livre, Qu’est ce que la critique ?, société, la question religieuse dans le travail social,

Avant son procès, Kerviel dénonce la Société générale

journal-kervielL’ex-trader de la Société générale Jérôme Kerviel a appelé dimanche ses anciens collègues, «qui n’ont pas dit ce qu’(ils) savaient», à «témoigner» à l’approche de son procès en juin, dans un entretien au Journal du dimanche. L’ancien trader doit comparaître du 8 au 23 juin devant le tribunal correctionnel de Paris pour y répondre des 4,9 milliards d’euros de pertes qu’il est soupçonné d’avoir provoqués début 2008.

«Beaucoup de pistes n’ont pas été explorées au cours de l’instruction, beaucoup de questions sont restées en suspens, et de nombreuses personnes n’ont pas dit ce qu’elles savaient, des collègues notamment», affirme Jérôme Kerviel au JDD. «Je lance aujourd’hui un appel aux bonnes volontés, parce que je croise énormément de gens, des milieux financiers ou universitaires qui m’assurent de leur soutien mais refusent de témoigner, parce qu’ils ont peur de représailles ou de perdre leur emploi», ajoute-t-il, estimant que ces personnes «ne peuvent pas dire ouvertement que ce que la Société Générale raconte ne tient pas debout.» Pour l’ex-trader devenu un symbole malgré lui des dérives du monde de la finance, il s’agit d’«ouvrir les yeux à l’opinion publique sur ce qui ne va pas dans milieu-là».

Comme il l’a soutenu tout au long de l’enquête, Jérôme Kerviel affirme que «la thèse de la Société générale selon laquelle personne n’aurait rien vu ne tient pas», notamment «sur la connaissance qu’avaient (ses) supérieurs de ce qu’(il) faisait». Les juges Renaud van Ruymbeke et Françoise Desset en ont jugé autrement et l’ont renvoyé seul devant le tribunal, jugeant que le jeune homme avait outrepassé le mandat confié par la banque en prenant des positions hors normes – jusqu’à 50 milliards d’euros – sur les marchés financiers.

Reconnaissant avoir été «partie prenante» d’un «milieu complètement déconnecté du réel» où l’«on perd la notion des montants», l’ex-trader dit aujourd’hui se demander comment il s’est «laisser entraîner là-dedans». Jérôme Kerviel, qui sera jugé pour abus de confiance, faux et usage de faux et introduction de données frauduleuses dans un système informatique, publie un livre* mercredi sur son expérience.

AFP

* Le journal de Jérôme Kerviel, éditions Thomas,  Le joueur éditions Scali

Voir aussi: Rubrique Finance, Barnier rassure les fonds spéculatifs, Les banquiers reprennent leurs mauvaises habitudes, Rubrique Crise entretien avec Frédéric Lordon, Rubrique Justice Un jugement condamné par la presse,

Puissante ubiquité de la création féminine

muson

La Matrice 1 : L’absence crée un type particulier de présence théâtrale. Photo Ferdinant Fortes

 La Chapelle. Lydie Parisse met en scène avec Yves Gourmelon, son troisième texte pour le théâtre. Une création au féminin où la muse devient muson.

Je n’aime pas la fiction. Tout doit être réel, provenir de la vie bien réelle…  » affirme Lydie Parisse qui porte son troisième texte à la scène à la Chapelle. La Matrice 1 sous titrée Le temps des musons, apparaît comme une pièce maîtresse dans le parcours d’une œuvre foncièrement contemporaine, entreprise créative, à la fois accessible et très vaste. La recherche d’écriture théâtrale de l’auteur met en question le rapport au public à travers l’exploration plastique et les espaces multiples de perception possible, en l’occurrence ceux de la création féminine.

Premier volet d’un diptyque, La matrice 1 évoque le quotidien banal d’une femme. Une de ces femmes sans histoires auxquelles il n’arrive jamais rien. Dans l’espace caricatural de sa cuisine, Loute est la muse et la compagne de Pierre. Celle qui lui permet à lui l’homme, l’ingénieur en aéronautique qui veut devenir artiste, de se réaliser. Loute est aussi un être mythique omniprésent qui est en tout endroit à tout moment. Une éponge épouse infinie de la mémoire collective de tous les temps, mémoire fragmentée par les cauchemars de son siècle, fruits morbides d’illusions masculines.

Mise en lumière du désir

Pierre a disparu dans une pièce inconnue de leur maison Phoénix sans fondation. Il n’est plus là. Et Loute le recherche. Elle souffre, peine à réaliser ce qui lui arrive. Par moments, elle s’en moque, se libère, rit, se remémore et réinvente le passé, avec sa sœur, incandescente confidente, Melpomène (Julie Pichavant). La pièce ouvre et referme de courtes séquences, vidéo, chantées et chorégraphiées. Ce parti pris de mise en scène  fait appel au hors-scène, spatial et temporel. Il renforce efficacement la dimension spectrale et onirique. Tous les personnages masculins peuplent cet univers du dehors. Après tout, peut-être que Pierre n’a jamais existé…

Face à l’absence, c’est aux spectateurs qu’il revient de donner forme à l’émotion. Dans cet esprit, la comédienne Claire Engel (Loute) s’impose dans un rôle d’une grande difficulté. Les deux femmes sans âge, passent de l’indétermination à la détermination qui les entraîne sur les traces historiques et spirituelles de l’alchimie magique féminine. Dans une salle de bain, que n’auraient pas reniée Sappho et Lucrèce, elles inversent le mythe des muses pour donner naissance aux musons.

Mais s’il présente de réjouissantes perspectives, cet artifice nourrit l’étrange sans clore l’espace des possibles. Lydie Parisse construit sa pièce sur une succession de glissements vers une tendre et violente mise en lumière du désir. Un hommage à la création au féminin, dont la beauté et la cruauté n’en finissent pas de fasciner, comme la lumière filtrant les persiennes au matin d’un jour, nouveau.

Jean-Marie Dinh

Jusqu’au 7 mai à La Chapelle. Réservation 04 67 42 08 95. Le texte est paru aux éditions Domens 
Voir aussi : Rubrique Théâtre Parole Novarina,

 

 

 

Soutien à Baltasar Garzon

 

Le juge Baltasar Carzon

L’association pour le souvenir de l’exil républicain espagnol était samedi dernier sur la Comédie en soutien au juge Baltasar Garzon en lutte contre le franquisme.

Tenace figure du droit international, le juge Baltasar Garzon est à l’origine de l’arrestation d’Augusto Pinochet. Il occupe depuis 22 ans l’Audience nationale, la plus haute instance pénale d’Espagne et s’apprête à faire ses cartons. Ses pairs du Conseil général du pouvoir judiciaire (CGPJ), l’équivalent espagnol du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), devraient le suspendre de ses fonctions.

Le juge est poursuivi pour prévarication. C’est-à-dire pour avoir manqué au devoir induit par ses fonctions après avoir enquêter à la demande des familles des victimes en 2008, et voulu ouvrir une instruction contre le franquisme et ses crimes contre l’humanité. La plainte de trois associations d’extrême droite, dont la Phalange espagnole, a été suivie. Elle accuse le juge Garzon d’avoir monté  » un artifice juridique «  en requalifiant en crimes contre l’humanité, donc imprescriptibles, les disparitions forcées.

L’affaire ravive de part et d’autre des Pyrénées la mémoire d’une guerre jamais cicatrisée.  » Une condamnation serait une nouvelle victoire de Franco « , s’est ému le cinéaste Pedro Almodovar le 13 avril, lors d’une mobilisation à Madrid.

A Montpellier L’ASEREF, reprend le flambeau.  »  Ce qui se passe est important pour l’avenir de l’Espagne et de l’UE. Les conditions économiques de crise favorisent les desseins totalitaires, comme on le voit en France avec le FN. On s’aperçoit par ailleurs que les franquistes tiennent toujours les rouages de la justice en Espagne, s’indignait hier le porte-parole de l’association Éloi Martinez, Au- delà de la mémoire l’heure est toujours à la définition de la démocratie.  » Le gouvernement social démocrate qui s’en remet pour l’heure à la justice ne prend pas parti.  » Nous les enfants et les petits enfants des 150  000 disparus dans les fosses communes, on n’a jamais signé la loi d’amnistie des crimes signée en 1977. J’ai le droit de savoir où est mon oncle… « 

Jean-Marie Dinh

Voir Aussi : le communiqué d’Amnistie International, rubrique Espagne, Garzon proposé pour le Nobel de la paix, rubrique rencontre avec Georges Semprun, rubrique livre, Orwell un cran à gauche, mémoire combattante en région sud, crime franquiste, rubrique Politique, Sont-ils intouchables les héritiers du franquisme ! Sarkozy discours de Latran, le corpus nationaliste du président,

 » Une histoire avec des murs de verre « 

Photo : David Maugendre

Invité des soirées Rabelais avec Julien Loiseau à Montpellier, l’historien Nicolas Le Roux a coordonné le volume Les guerres de religion dans le cadre d’une nouvelle approche de L’histoire de France (13 tomes dont quatre déjà parus) aux Editions Belin.

 

 

 

 

 » Comment vous êtes-vous retrouvé impliqué dans cette entreprise éditoriale titanesque ?


C’est une vieille histoire avec Joël Cornette qui a édité plusieurs de mes ouvrages. Après Lavisse, cette démarche propose un nouveau modèle pour aborder l’Histoire de France. Elle induit notamment de nouvelles trames chronologiques. Pour la période des guerres de religion qui sont traditionnellement abordées entre 1562 et 1598, nous partons de 1559 pour aller jusqu’en 1629. Cela permet de considérer ce qu’il se passe avant l’Edit de janvier en 1562 et ce qui se poursuit après L’Edit de Nantes (1598). L’idée de Joël était aussi de faire appel à une génération d’historiens plus jeunes dont l’âge se situe entre 40 et 50 ans.

Peut-on parler d’un conflit de générations dont découlerait une différence de regards sur l’histoire ?


Il n’y a pas de conflit de générations mais une différence existe entre les historiens de 60 ans et plus et notre génération qui s’est débarrassée d’un certain sectarisme. Il n’y a plus d’école. On n’aborde pas les guerres de religion en fonction d’une obédience catholique ou protestante. L’histoire s’est désidéologisée. Hormis le cas de la révolution française où s’est affiché le parti pris d’écarter le modèle triomphant de François Furet qui s’est focalisé sur le rôle de l’idéologie au risque d’une interprétation révisionniste de l’histoire.

Cet abandon des modèles est un défi notamment à l’égard des lecteurs qui y sont souvent attachés …


Tout est à réinventer. Mais en même temps c’est une histoire avec des murs de verre. Chaque volume comporte  » un atelier de l’historien  » qui donne les clés et les sources aux lecteurs. L’historien y explique son travail, c’est l’histoire de l’histoire. Ce n’est pas simple. Il y a vingt ans on pensait soit que le lecteur n’avait pas besoin de le savoir, soit qu’il ne le devait pas.

Le croisement des sources lié à l’interdisciplinarité multiplie les angles d’approche…


Les historiens d’aujourd’hui sont pluridisciplinaires. On connaît les sciences humaines. Notre travail intègre l’anthropologie, la sociologie… Dans le volume sur les guerres de religion, je développe des questions comme celles de la violence et sa justification ou ce qui est plus compliqué la question de la paix. Comment parvient-on à faire la paix ?

Vous mettez aussi le doigt sur la redéfinition de l’autorité ?


J’aborde en effet la question de la bonne gouvernance et celle de la souveraineté. La monarchie du XVII ème se construit sur la mémoire du régicide d’Henri III. Durant cette période, il est aus-si question de la tolérance religieuse qui peut à certains égards faire écho à notre époque.

Comment aborder l’histoire de France face au défi de la mondialisation à l’heure du débat sur l’identité
nationale ?

Il n’y pas de contradiction entre l’histoire de France et celle du monde. On recadre la situation géopolitique en prenant en compte les enjeux politiques de Philippe II en Espagne et la guerre aux Pays Bas. L’histoire n’est plus pensée en terme d’identité nationale. Il n’y a pas de destin français exceptionnel, ni de supériorité morale. De ce point de vue on n’est plus dans la même op-tique que Lavisse. Pour comprendre la France, il faut connaître ce qui se passe autour. L’histoire de France est une histoire particulière parmi d’autres « .

Recueilli par
Jean-Marie Dinh

Les guerres de religion, 36 euros, Editions Belin