Cannes 2014. Abderrahmane Sissako : « Au Mali les Touaregs sont des victimes. »

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Timbuktu, le long-métrage du réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako a été l’un des premiers films en compétition au Festival de Cannes à être présenté à la presse. Il a reçu, pour le moment, d’excellentes critiques. « Jeune Afrique » a rencontré le cinéaste.

Toutes ses œuvres, même son court-métrage de fin d’études il y a un quart de siècle, ont été montrées à Cannes lors du festival. Mais avec son nouveau film, Timbuktu, dont l’action se déroule pendant l’occupation par les jihadistes de la ville sainte du Mali, Abderrahmane Sissako est pour la première fois en compétition pour la Palme d’or. Seul à représenter le continent à ce niveau.

Peu avant le lancement du festival, alors qu’il venait tout juste de terminer la postproduction de son quatrième long-métrage, le cinéaste mauritanien à la cinquantaine élégante se disait très confiant avant ce « coup de projecteur » – c’est son expression – sur son travail. De sa voix douce, il raconte volontiers pourquoi et comment il a conçu ce film. Et quelle aventure a représenté sa réalisation dans une région très proche de celle où opèrent régulièrement les islamistes radicaux.

Jeune Afrique?: Un grand succès critique mais aussi public en 2006 avec Bamako, puis aujourd’hui, huit ans après, un nouveau film. Pourquoi aviez-vous disparu??

Abderrahmane Sissako : Je n’ai pas « rien fait » depuis Bamako, j’ai fait deux filles. Et puis réaliser un film, ce n’est pas comme aller à un rendez-vous. Dès qu’on est reconnu, certes, on peut en faire un tous les deux ans. Mais pour moi, c’est différent?: mon travail me dépasse, d’autres se l’approprient, l’inscrivent dans une dimension politique, lui font raconter un continent. Alors il n’est pas facile d’aller vers un nouveau sujet. J’ai donc tendance à attendre que les choses m’arrivent, d’être face à une situation devant laquelle je ne peux pas fuir.

De plus, quelques années après Bamako, j’ai cessé d’habiter à Paris et je suis rentré au pays. Je n’avais jamais vraiment coupé avec la Mauritanie. Et, où que je sois, j’ai toujours l’impression d’être ailleurs. Mais, là, je me suis replongé dans une réalité qui m’a peut-être un peu éloigné du cinéma.

Qu’est-ce qui a été déterminant pour décider de faire ce film, le premier, parmi tous ceux que vous avez tournés, vraiment dans l’actualité??

Quand on est un homme politique, mais aussi un artiste, face aux choses qui vous révoltent, on parle souvent sans faire. Un double discours. Or une situation telle que celle du Nord-Mali m’obligeait à me positionner. Assister à cela sans intervenir, sans rien faire, alors que j’étais pour ainsi dire sur place, ça me paraissait impossible, une démission.

Ce qui aurait pu vous conduire à réaliser un documentaire…

À l’origine, premier réflexe, j’étais en effet parti pour faire un documentaire. Mais j’ai vite compris que cela consisterait à donner la parole à des islamistes qui vous utilisent. Et il m’a semblé aussi que je ne ferais pas un documentaire étonnant. J’avais envoyé un journaliste mauritanien enquêter sur le terrain. Je m’apercevais qu’il ne m’écoutait pas, qu’il ne pouvait pas raisonner comme un cinéaste. À tel point que nos conversations téléphoniques, quand il était sur place, devenaient absurdes… et que j’ai même commencé à les enregistrer, en pensant que cela pourrait être dans le film.

C’est pourtant grâce à lui que j’ai trouvé quoi faire. Un jour, il a pu filmer à Tombouctou l’attente de l’exécution d’un Touareg accusé d’avoir tué un pêcheur. Et quand il m’a dit cela, je me suis dit?: voilà mon sujet, ce sera l’histoire de ce Touareg. Dans le film, c’est un berger, Kidane, qui a donné la mort par accident à un pêcheur bozo qu’il était venu trouver parce que celui-ci avait tué sa vache. Et j’ai décidé de raconter les quarante-huit heures précédant son exécution.

Renaud de Rochebrune

Source Jeune Afrique 15/05/2014  : lire la suite de l’interview d’Abderrahmane Sissako dans Jeune Afrique n°2784

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La peine capitale demandée contre 683 Frères en Egypte

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PEINE CAPITALE REQUISE CONTRE 683 FRÈRES MUSULMANS EN ÉGYPTE

par Yasmine Saleh

MINYA Egypte (Reuters) – A un mois de l’élection présidentielle, la justice égyptienne a condamné à mort lundi le chef des Frères musulmans et 682 partisans de la confrérie et interdit le mouvement du 6-Avril, organisation ayant contribué au renversement d’Hosni Moubarak.

La confrérie, désormais classée parmi les organisations terroristes, fait l’objet d’une vaste campagne de répression depuis que l’armée a déposé en juillet le président Mohamed Morsi, issu de ses rangs.

Outre la condamnation de Mohamed Badie et de 682 membres du mouvement, le tribunal de Minya a confirmé celle de 37 autres personnes à la peine capitale dans le cadre d’une autre affaire jugée le mois dernier et pour laquelle 529 condamnations à mort avaient été initialement prononcées. Les autres condamnés ont vu leur peine commuée en réclusion à perpétuité.

Mohamed Badie, 70 ans, est accusé d’avoir été l’un des instigateurs des violences qui ont suivi le renversement de Mohamed Morsi par l’armée le 3 juillet. L’ex-chef de l’Etat, premier président démocratiquement élu en Egypte, est lui aussi en cours de jugement.

Quelques heures après sa condamnation, Mohamed Badie, considéré comme un idéologue conservateur, a comparu dans le cadre d’un autre procès au Caire.

« Même s’ils m’exécutent un millier de fois, je ne dévierai pas du droit chemin », a déclaré le guide des Frères musulmans cité par l’avocat Oussama Morsi, fils du président déchu, présent à l’une de ces audiences.

D’après des responsables des services de sécurité, Mohamed Badie est apparu décontracté et il a notamment demandé en plaisantant à d’autres membres de la confrérie de lui acheter la tenue rouge des condamnés à mort.

Comme cela avait été le cas le mois dernier, les condamnations à la peine capitale de Mohamed Badie et des 682 autres prévenus seront soumises au grand mufti, la plus haute autorité religieuse d’Egypte. Son avis n’est toutefois pas contraignant et la justice peut s’en affranchir.

Les organisations de défense des droits de l’homme s’élèvent contre ces procès de masse voulus par le gouvernement.

Sarah Leah Whitson, responsable de Human Rights Watch pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord, estime qu’il s’agit sans doute des condamnations à mort les plus nombreuses jamais prononcées de manière simultanée dans l’Histoire récente. « Il semble que ces condamnations visent à semer la peur et la terreur dans le coeur de ceux qui s’opposent au gouvernement intérimaire », dit-elle.

Un des premiers à réagir pour l’Occident, le ministre suédois des Affaires étrangères Carl Bildt, a parlé de scandale. « Le monde doit réagir et il réagira », a-t-il lancé sur Twitter.

« QUE DIEU TE PUNISSE »

Même si elles sont susceptibles d’appel, ces condamnations soulèvent de nouvelles interrogations sur la transition politique, trois ans après la « Révolution du Nil » qui avait entraîné le renversement de l’autocrate Hosni Moubarak et fait espérer à ses opposants l’avènement d’une démocratie dans le plus grand pays arabe.

D’autant que l’organisation démocrate qui avait contribué au renversement d’Hosni Moubarak en février 2011, Le Mouvement du 6-Avril, a été interdite lundi par la justice égyptienne, a-t-on appris de sources judiciaires.

Selon le quotidien public Al Ahram, le mouvement est accusé d’avoir « porté atteinte à l’image de l’Etat ».

Trois de ses dirigeants ont été condamnés en décembre à des peines de prison ferme pour avoir contrevenu à la nouvelle législation sur les rassemblements publics.

Les condamnations de Frères musulmans annoncées lundi ont suscité des cris et des pleurs dans les rangs des accusés et parmi leurs proches qui se trouvaient devant le tribunal de Minya. Certains s’en sont pris au maréchal Abdel Fattah al Sissi, qui a fait déposer le président Morsi et qui est donné comme grand favori de la présidentielle du mois prochain.

« Sissi dirige comme s’il était un monarque »; « que Dieu te punisse pour ce que tu as fait », a-t-on entendu lundi aux abords du tribunal.

Principal parti politique égyptien jusqu’à l’année dernière, les Frères musulmans, mouvement désormais clandestin, se sont jurés de faire tomber le gouvernement. Ses partisans seraient au nombre d’un million. L’Egypte compte 85 millions d’habitants.

Malgré des décennies de répression sous tous les gouvernements, les Frères ont réussi à survivre, s’assurant le soutien des Égyptiens grâce à leurs actions caritatives.

Saïd Youssef, le juge qui a prononcé les peines à l’encontre de Mohamed Badie et de ses partisans, est réputé pour sa sévérité sélective. Dans une affaire, il a prononcé une peine de 30 ans de prison pour vol à l’étalage et possession illégale d’un couteau. Dans une autre affaire, il a acquitté un chef de la police et dix policiers qui étaient accusés du meurtre de 17 manifestants durant la Révolution du Nil.

(Jean-Philippe Lefief, Danielle Rouquié et Bertrand Boucey pour le service français)

Source Reuter : 28 04 2014

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L’ONU évacue des musulmans de Bangui vers le centre de la République centrafricaine

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Plus de 90 musulmans ont été évacués par l’Organisation des Nations unies (ONU) de Bangui à Bambari, une ville du centre à majorité chrétienne, pour échapper aux violences et exactions dans la capitale centrafricaine, ont déclaré lundi 21 avril des responsables.

Les 93 déplacés, pris en charge par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ont commencé le trajet de 300 km séparant les deux villes dimanche et sont arrivés lundi à Bambari, a annoncé le préfet de Bambari, El Hadj Abacar Ben Ousmane.

Dimanche soir, l’AFP a croisé leurs deux camions encadrés par une grosse demi-douzaine de véhicules de la force française « Sangaris » à proximité de Grimari, une ville sous tension, à 80 km de Bambari. Ils étaient accompagnés par deux voitures du HCR et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). « C’est une mesure visant à sauver leur vie, prise en dernier recours, après avoir longtemps réfléchi sur leur cas », a déclaré Tammi Sharpe, adjointe au responsable du HCR en République centrafricaine.

DÉPLACEMENTS DE POPULATION MASSIFS

Ces déplacés, qui vivaient au PK-12, un quartier anciennement mixte du nord de la ville, où les exactions ont été particulièrement fortes, étaient « constamment attaqués » et vivaient dans des conditions « très tendues », a-t-elle observé. A Bambari, 45 000 habitants, musulmans et chrétiens vivent en « harmonie », a déclaré le préfet. « Nous ne voyons aucun inconvénient à en accueillir d’autres. Nous ne faisons pas de différence », a-t-il poursuivi.

Les déplacements de population sont massifs en République centrafricaine. Des milliers de musulmans ont fui pour les régions dites « islamisées » du nord-est du pays, où ils vivent généralement chez des parents. Des dizaines de milliers d’autres ont gagné les pays frontaliers, Tchad et Cameroun notamment.

Le pays a connu plus d’une année de conflit interne, marqué par des violences intercommunautaires. Les anti-balaka, milices à majorité chrétienne, s’en prennent particulièrement aux populations musulmanes, disant venger les chrétiens des sévices que leur a infligés l’ex-rébellion Séléka, à majorité musulmane, quand elle était au pouvoir entre mars 2013 et janvier 2014.

Le convoi a ainsi été la cible de jets de pierres à Sibut, à moins de 200 km de Bangui, une ville tenue par la Misca (force africaine) mais où les anti-balaka sont très présents, a déclaré un membre de la Misca. D’autres musulmans issus de la même communauté que les 93 déplacés restent encore à Bangui. Leur relocalisation se fera « au cas par cas », selon « la volonté de ces personnes » et celle des autorités centrafricaines, a observé Tammi Sharpe.

Source : AFP 21.04.2014 à 22h34

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Bouteflika réélu : l’Algérie ou le cadavre encerclé

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Tribune de l’écrivain Mohamed Kacimi *

Ainsi, il est élu à 81,53%. Je ne m’attendais pas à autre chose. Je ne m’attendais pas à mieux, ni à pire.

Mais je n’avais pas prévu que ce régime allait nous faire boire le calice jusqu’à la lie avec la scène du Président, paralytique, aphasique, poussé vers l’isoloir sur un chariot tel une vulgaire Samsonite.

Je crois que ni la Roumanie de Ceausescu, ni l’Union soviétique de Brejnev, ni l’Ouganda de Idi Amin Dada n’auraient osé une mise en scène aussi macabre. Même les pires goulags avaient le sens de la pudeur.

A Alger, quand le roi est nu, on ne le soustrait pas aux regards de la foule, on ne le drape pas, non, au contraire, on l’exhibe nu au balcon, et on lui fait croire que la foule muette est en délire au spectacle de ses attributs au vent.

Beaucoup d’analystes pensent que l’acharnement du régime d’Alger à jouer la carte de Boutef contre vents et marées vient du fait que le personnage représente une sorte de clé de voûte du système, et que, sans lui, tout volerait en éclats. Ce qui est faux.

Justement parce qu’il ne représente rien

C’est ignorer la mentalité du régime. Le régime tient à Boutef justement parce qu’il ne représente rien, parce qu’il ne pèse rien, parce qu’il ne contrôle rien. Parce qu’il ne peut plus rien dire, rien faire.

Le calcul cynique consiste à dire qu’ils peuvent tenir le pays avec un tétraplégique, avec un trisomique ou même avec la chèvre de Monsieur Seguin.

Le drame de ce pays c’est d’être tombé depuis 1962 aux mains d’une bande « d’anciens maquisards » du FLN qui sont persuadés, convaincus, que l’Algérie est leur butin de guerre, que le pays est une prise de guerre arrachée de force des mains de la France et qui représente depuis leur bien propre, leur propriété privée et exclusive.

Le bail est en leur nom. Et toute tentative d’y changer l’ordre des choses est perçue par eux comme une violation de domicile.

Leur pouvoir ne se discute pas, au nom de la « révolution de 1954 », ils ont tous les droits.

L’Algérie se résume à un derrick

A leurs yeux, l’Algérie se résume à un derrick ; le reste, le peuple, les gens, la jeunesse, les femmes, sont superflus. D’où cette façon de leur faire la nique avec un candidat impotent. Et cela résume toute l’idéologie et la devise même du régime algérien qui tient en une phrase : « Et si tu n’es pas content, frappe ta tête contre le mur. »

Beaucoup aussi assurent que le candidat unique a ramené la paix aux pays et pacifié les âmes. C’est presque la légende dorée ! Il était une fois un pays à feu à sang et, par un grand matin, tombe par miracle du ciel Boutef. Tel Gabriel, l’archange venu de Genève arrête aussitôt le bras armé des islamistes les empêchant d’égorger des millions d’Isaac ou d’Ismaël ! ! !

Depuis, tout le peuple lui voue une reconnaissance infinie. La bonne blague !

L’homme en fait a débarqué en Algérie au moment où le terrorisme s’essoufflait et il a promis la « concorde civile » en effaçant du tableau 200 000 morts, comme une vulgaire faute d’orthographe, sans procès, sans travail de mémoire, sans introspection, sans question.

Pourquoi ce pays s’est-il transformé durant dix années en immense charnier ? Quelle haines, quels désespoirs ont été insufflés à ces jeunes pour qu’ils en viennent à s’égorger les uns les autres comme des moutons ? Pourquoi des milliers de jeunes ont-ils préféré mettre le feu à leur terre plutôt que d’y vivre ?

La question reste posée et le poids de tous ces cadavres n’est pas prêt de disparaître de la mémoire des vivants. Bien sûr, les islamistes n’ont pas réussi à prendre par les armes le pouvoir, mais le régime, pour faire la paix avec eux, leur donné en pâture toute la société.

L’Algérie d’aujourd’hui ressemble à une immense mosquée

L’Algérie d’aujourd’hui ressemble à une immense mosquée peuplée de 36 millions d’individus qui n’ont pas d’autre horizon, d’autre pensée, d’autre chair, d’autre loisir, d’autre respiration que la religion.

Désormais les islamistes n’ont que faire du palais d’Al Mouradia, puisqu’ils squattent le moindre neurone de chaque citoyen.

Je disais que l’Algérie souffre d’une calamité historique, le FLN. Il en est une autre qui est à l’origine de tous ses malheurs : le pétrole.

Manne tombée du ciel, le pétrole, loin de contribuer au développement du pays, en creuse la tombe. Pour l’instant, il permet à ce peuple de consommer ce qu’il veut sans produire quoi que ce soit, de vivre sans travailler, en somme.

L’Algérien importe 100% de ce qu’il consomme, depuis sa baguette importée de Biélorussie à sa barquette de carottes râpées, importée de Nouvelle Zélande.

Chômeurs ou Chinois ?

Avec l’argent du pétrole, Boutef a fait descendre les islamistes du maquis, tout comme il a rempli les chantiers de Chinois. Depuis, des millions de chômeurs algériens, regardent comme des vaches, passer les trains bourrés de milliers de Chinois qui construisent à coups de milliards de dollars des autoroutes qui tombent en ruine en un clin d’œil.

Sans compter la très grande mosquée, rêvée par Boutef, qui coûtera deux milliards de dollars et accueillera 80 000 fidèles d’un coup. Dans un pays où il ne subsiste aucun théâtre, aucune salle de cinéma, où les librairies sont transformées en fast-food où l’on vous propose désormais le must de la gastronomie algérienne : la pizza à la mayonnaise et le couscous frites.

En soixante années de pouvoir absolu, le FLN a réussi à ;

  • transformer la mer qui baigne les côtes algériennes en décharge publique ;
  • à faire de ses villes, Constantine, Alger, Annaba ou Oran et toutes les autres, d’immenses bidonvilles, hérissés de paraboles rouillées et de linge en lambeaux ;
  • à écraser, un à un, et au bulldozer tous les orangers de la Mitidja pour les remplacer par des HLM qui tombent en poussière avant d’être inaugurés et des carcasses en tuiles à neuf trous qui s’écrouleront au premier courant d’air ;
  • à transformer le Sahara en mouroir et en coupe-gorge ;
  • à réduire les femmes en ombres d’elles-mêmes, périmées avant que de naître, voilées au premier jour, violées si elles oublient de se coucher avec le soleil.

Le FLN a aussi réussi à ramener l’avenir du pays aux dimensions d’un tapis de prière, à ne laisser aux jeunes comme unique horizon et avenir que le ventre des requins bleus.

Et comme tous les experts s’accordent à dire que les réserves du pays en pétrole vont tarir dans vingt ans, c’est-à-dire demain, on se demande alors que feront alors les 50 millions d’Algériens avec le cadavre de ce pays qu’ils auront eu en héritage. Trouveront-ils alors assez de pierres et de sable pour calmer leur faim ?

* Mohamed Kacimi : Ecrivain, a collaboré au magazine Actuel, et à France Culture. Anime avec Françoise Allaire l’association Ecritures du Monde dont le but est de mette en place des chantiers de théâtre dans les régions sensibles du monde et de diffuser les théâtres étrangers en France. Derniers ouvrages parus: L’Orient après l’amour, Actes Sud, 2009; La Confession d’Abraham, Gallimard Folio 2012

Source : Rue 89 19/04/2014

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“Strange Fruit”, et Billie Holiday suspendit l’Histoire

New York, 1939. Une voix perfore le cœur d’une Amérique bipolaire. “Strange Fruit”, acte de naissance de la chanson contestataire, résonne pour l’éternité.

I feel like going home, de Muddy Waters, I got a woman, de Ray Charles, Zombie, de Fela ou encore War, de Bob Marley… Dans la continuité de l’expo « Great Black Music », à la Cité de la Musique, qui rassemble jusqu’en août cinquante ans de musiques noires, Télérama.fr vous raconte chaque semaine l’histoire d’une chanson qui a traversé les générations.

Le lynchage d'Abram Smith et Thomas Shipp à Marion, Indiana, le 07 aoüt 1930, © studio photographer Lawrence Beitler/ The Indiana Hisorical Society.

Le lynchage d’Abram Smith et Thomas Shipp à Marion, Indiana, le 07 aoüt 1930, © studio photographer Lawrence Beitler/ The Indiana Hisorical Society.

Les dernières notes de Strange Fruit sont souvent suivies d’un silence sidérant. Le night club est plongé dans le noir. Les serveurs ne doivent pas bouger, ni faire le moindre bruit. Chaque soir, le rideau retombe sur l’image de « ces corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud/comme d’étranges fruits aux branches des peupliers ». Le public new-yorkais ne sait pas comment réagir. Doit-il rester grave et recueilli dans un moment d’intense communion avec le peuple noir qui est encore victime des lynchages? Doit-il applaudir à tout rompre la performance sublime de Billie Holiday dont le tour de chant s’achève rituellement par cette lamentation déchirante ? L’intensité de l’instant n’a guère d’équivalent.

Les années 30 touchent à leur fin. New York est une ville vibrante, créative, illuminée. Le Cafe Society qui vient d’ouvrir ses portes sur Sheridan Square, à Greenwich Village, fait vœu d’être le premier night club d’Amérique où noirs et blancs peuvent se mélanger sans y penser. Les amoureux de jazz et les penseurs d’une gauche en verve y font bon ménage et Billie Holiday règne avec autorité sur ce beau monde hédoniste et raffiné. Sa voix est l’expression la plus pure d’une blessure grande ouverte. Elle donne à Strange Fruit une force que rien ne peut dompter. Son timbre est clair, à peine frissonnant, son interprétation lente et posée. La chanteuse qui, en ce printemps 1939, a tout juste vingt-quatre ans, dompte son souffle, impose son rythme, dévoile les images de la terrible scène de lynchage sans forcer le trait. L’émotion est nue. La chanson semble taillée pour elle. A tel point qu’elle a fini par croire qu’elle en était l’inspiration.

be Meeropol, l’auteur derrière le mythe

Dans sa biographie, Lady Sings the Blues, elle raconte que le jour où un certain Lewis Allen s’est présenté à elle avec cette ébauche de chanson, elle a compris immédiatement qu’elle mettait en musique toute l’infamie qui avait tué son père (il est mort d’une pneumonie après que plusieurs hôpitaux du sud ségrégationniste aient refusé de le soigner).

Strange Fruit restera LA chanson de Billie Holiday, mais elle n’a pas été écrite pour elle. Quand elle les interprète pour la première fois, ces trois couplets dépeignant, avec brutalité et ironie, le pourrissement du racisme dans l’air moite des campagnes du Sud (« l’odeur du magnolia, douce et fraîche/et soudain l’odeur de la chair qui brûle ») ont déjà fait leur chemin. Ils ont été publiés, au milieu des années 30, dans un bulletin syndical des enseignants new-yorkais par Abe Meeropol, professeur d’un lycée du Bronx.

A l’origine, Strange Fruit n’est qu’un court poème, Bitter Fruit, (« fruit amer »), inspiré par la photo du lynchage de deux jeunes garçons noirs, à Marion dans l’Indiana. Abe Meeropol, qui se fait appeler Lewis Allan (et non Allen, comme le retranscrit Billie Holiday) pour préserver son anonymat, est un juif américain proche du parti communiste. Il met lui-même son texte en musique et on le reprend régulièrement en chœur dans les meetings politiques. Jusqu’à ce que sa réputation parvienne aux oreilles de Barney Josephson, qui vient d’ouvrir le Cafe Society et n’imagine pas qu’on chante ailleurs ces quelques lignes qui font entrer la chanson contestataire dans un autre âge.

La plus grande chanson du XXe siècle

« C’est la plus affreuse des chansons, dira plus tard Nina Simone. Affreuse parce que violente et dévoilant crûment ce que les blancs ont fait aux miens. » Une des légendes accompagnant Strange Fruit veut que Billie Holiday n’ait pas été « bouleversée » quand Strange Fruit lui a été proposée par son employeur.  « Indifférente » ou « mal à l’aise » selon les sources. Elle n’a toutefois pas tardé à se l’approprier et à en faire l’apogée de son tour de chant. Son premier enregistrement date du printemps 1939. Sur le label Commodore, qui a élu domicile dans un petit magasin de la 52e rue, et non sur les disques Columbia avec lesquels elle a signé un contrat : John Hammond, qui a découvert la chanteuse à 17 ans à Harlem, n’a pas voulu se mouiller.

Strange fruit devient vite un succès, mais c’est un succès gênant. Les militants de gauche l’envoient aux membres du Congrès pour les mobiliser. Le Sud ségrégationniste est encore très influent au sein des partis politiques et des médias et la radio passe peu le disque. C’est le bouche-à-oreille qui fait circuler les refrains scandaleux, attire une foule de fervents au Cafe Society et vaut à son auteur une audience très spéciale… celle de la Commission de la Chambre sur les affaires anti-américaines, qui veut savoir si le parti communiste a financé l’écriture de la chanson. Abe Meeropol reste ferme face à ses accusateurs. Quelques années plus tard, il adoptera les enfants d’Ethel et Julius Rosenberg, exécutés pour « espionnage au profit de l’URSS ».

Billie Holiday ne connaîtra rien des avancées de son peuple. Les années 40 et 50 sont pénibles. Dans l’Amérique du maccarthysme, certains clubs refusent qu’on joue Strange Fruit. La chanteuse est obligée de l’imposer contractuellement. Certains soir, elle se plaint des serveurs qui font volontairement tinter leur caisse enregistreuse pendant toute la durée de la chanson. En 1944, elle est à deux doigts d’ouvrir la gorge d’un marin qui la traite de « négresse » A un ami qui l’interpelle, un jour sur une avenue de New York (« comment va la Lady Day ? ») elle répond : « Bof, tu sais, je suis toujours nègre ».

Dans la lente descente narcotique de ses dernières années, Strange Fruit est un morceau toujours plus pesant et douloureux qu’elle ne parvient pas toujours à le chanter. Elle meurt à 44 ans, en 1959. En 1999, Time Magazine décrète que Strange Fruit est la plus grande chanson du XXe siècle.

Laurent Rigoulet

Source Télérama 08/04/2014

Play list Strange fruit

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