Google, voie au chapitre

google-ebooksUn petit nouveau vient de faire son apparition sur le marché des livres en ligne, entre l’application iBooks d’Apple et le mastodonte Amazon : Google. Lundi a été lancé – mais uniquement aux Etats-Unis, l’Europe étant attendue début 2011 – Google eBooks, une librairie en ligne qui propose sur ses rayonnages plus de 3 millions de livres numérisés, dont certains gratuits. Jeannie Hornung, porte-parole de Google, a décrit la nouvelle, humble : «Nous pensons que ce sera la plus grande e-bibliothèque du monde.» Il faut dire que depuis des années, Google numérise à tour de bras : 15 millions d’ouvrages, déjà, dans ses entrailles faites de 1 et de 0, dont une bonne partie de livres épuisés. Chez Hachette Livres par exemple, qui vient de signer avec Google (Libération du 19 novembre), les livres épuisés représentent 70% du fonds, soit 50 000 ouvrages. Les sous, maintenant. Si Google se garde la prérogative de fixer les tarifs (entre 1,99 et 29,99 dollars, soit entre 1,50 et 22,50 euros), l’éditeur du livre touchera jusqu’à 52% de son prix. Un partage plutôt équitable, par rapport aux pratiques d’Apple notamment. Google, d’ailleurs, montre patte blanche, en s’alliant avec les librairies indépendantes américaines et en «offrant» aux éditeurs et bibliothèques la numérisation de leurs fonds.

Le lancement de Google eBooks est la suite logique de cette politique, mais un lancement, dit-on, avancé juste avant un Noël 2010 qui pourrait être celui des tablettes numériques. Car plutôt que bouquiner sur son ordinateur, fût-il portable, l’idée, avec Google eBooks, est de lire mobile, c’est-à-dire sur téléphones ainsi que sur iPads et consorts. Enfin presque : de nombreuses liseuses sont compatibles avec la nouvelle librairie à l’exception de celle du grand ennemi Amazon, le Kindle. Hormis cette petite mesquinerie, Google eBooks nous promet une nette amélioration de la vie. Fiction : vous êtes américain et comme 7% de vos compatriotes (un taux qui selon Forrester Research devrait doubler d’ici l’an prochain), vous êtes un adepte du livre électronique. Et voilà que vous prend l’idée de lire cet auteur français dont on vous a dit le plus grand bien, ce Jean Echenoz. Sur votre ordinateur, vous achetez Cherokee, en anglais (ben oui, vous êtes américain) et commencez à lire : «One day a man came out of a shed.» Pas mal mais c’est l’heure d’aller au boulot. Qu’à cela ne tienne, dans le subway, votre smartphone vous propose de poursuivre la lecture là où vous en étiez : «It was an empty shed, in the eastern suburbs.» Vous voilà au bureau. Où, à l’heure de la pause, vous dégainez votre iPad pour continuer l’Echenoz : «The man was tall and stocky…» C’est beau.

Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts (Libération)

Voir aussi : rubrique Edition, 2010 décennie des pages numériques, Google condamné, Les éditeurs français contre Google, Mian Mian attaque,

Ray Carver : tragédie de la banalité

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On a redécouvert la force de l’écrivain américain Raymond Carver (1938-1988) en novembre dernier aux Treize Vents dans la superbe adaptation qu’a su tirer Jacques Lassalle de deux de ses nouvelles Intimité et Le bout des doigts. La pièce Parlez-moi d’Amour fait surgir la tragédie de la banalité à travers l’histoire de deux couples incapables de s’aimer. Elle doit son titre à un recueil de l’auteur, qui n’a jamais écrit pour le théâtre. « Son œuvre se compose exclusivement de nouvelles et de poésie. La méthode Carver, c’est de condenser et d’intensifier souligne Olivier Cohen, le directeur des éditions de L’Olivier, qui vient de publier les premiers volumes de ses œuvres complètes.* Né dans l’Oregon, Carver est issu d’un milieu modeste. Grand poivrot devant l’éternel, son père meurt après avoir sifflé une bouteille de Whisky. Le jeune Raymond prend la même pente. Outre atlantique, il est connu dans le monde des lettres pour ses scènes de beuveries homériques. Il épouse à 18 ans une jeune fille de 16 ans et enchaîne les petits boulots. Deux ans plus tard il rencontre l’écrivain John Gardner qui le pousse à écrire. Il ne connaîtra le succès que dix ans plus tard. Profondément humaine, son œuvre s’attache à la vie ordinaire où la déchéance et les blessures secrètes du passé pèsent de tout leur poids. Les courtes histoires de Carver regorgent d’une lumière obscure et piteuse, doublée d’une terrible lucidité. Il n’y a ni début ni fin dans les récits concis et subtils de ce maître de la nouvelle, juste un milieu sans conclusion.

Jean-Marie Dinh

*Parler-moi d’Amour version coupée à plus de 50% par son éditeur d’origine, Gordon Lish, et Débutants qui paraît pour la première fois sous sa forme intégrale, éditions de l’Olivier.

Voir aussi : Rubrique Littérature anglo-saxone, rubrique Théâtre,

Quand le chercheur cultive la pensée unique

Frédéric Martel. Photo DR

Essai. Frédéric Martel entreprend une enquête fouillée sur la culture de masse à travers le monde.

Dans Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, le chercheur et journaliste Frédéric Martel, a mené une enquête sur la culture grand public dans trente pays. L’auteur analyse le jeu des acteurs, les logiques des groupes et suit la circulation des contenus sur cinq continents.

Un ouvrage riche en information pour aborder le fonctionnement et les enjeux de la culture de masse à travers le monde. Dans ce nouveau schéma du capitalisme culturel, les médias, Internet et la culture sont étroitement mêlés. On apprend beaucoup sur le modèle de production de contenu qui reste l’apanage des Etats-Unis. Avec 50% des exportations mondiales de contenu de bien ou de service culturel et d’information, le géant américain domine le secteur sans avoir vraiment de concurrence. Mais tout en usant de barrières protectionnistes efficaces sur leur marché intérieur, les Chinois se sont mis aux travail et leur fusée culturelle décolle. L’Inde, l’Indonésie, L’Arabie Saoudite sont dans la course. On assiste aussi à une montée significative des pays émergents comme le Brésil qui mise sur Internet et le potentiel de la jeunesse de sa population. L’Europe apparaît bien fragile. L’auteur évoque une juxtaposition de cultures nationales fécondes qui peinent à s’exporter.

Frédéric Martel s’oppose  à la lecture néo-marxiste qui considère que l’important pour analyser l’industrie créative est de savoir qui détient le capital et qui est le propriétaire des moyens de production avec le présupposé que celui qui les possède les contrôle. La nature de ses recherches démontre  que l’articulation entre créateurs, intermédiaires, producteurs et diffuseurs s’inscrit désormais dans une organisation interdépendante plus complexe. Reste que la nouvelle grille de lecture prônée par l’auteur ne propose rien d’autre qu’une adaptation à la financiarisation de l’économie. L’ensemble du livre repose sur une structure qui répond à « une guerre mondiale des contenus », une forme de pendant à la vision géopolitique du Choc des civilisations. On garde espoir qu’il existe d’autre manière de concevoir la modernité que sous l’angle de l’uniformisation culturelle.

Jean-Marie Dinh

Mainstream, éditions Flammarion, 455p, 22,5 euros

Invité des rencontres Sauramps, Frédéric Martel a présenté son dernier livre à l’Université Montpellier 3.

Voir aussi : Rubrique politique culturelle, Crise et budgets culturels, l’effet domino, Garder des forces pour aller à l’efficace, Régionales : visions croisées sur l’enjeu de la culture , le modèle français,

« La création de vérité se greffe sur l’expérience »

Amaldo Correa. Photo Rédouane Anfoussi

Amaldo Correa. Photo Rédouane Anfoussi

en 1935, Arnaldo Correa vit à La Havane. Après des études d’ingénieur des mines, il revient travailler dans son pays. Il a vécu certains épisodes relatés dans L’appel du pivert royal, premier livre de l’auteur traduit en français qui vient d’être édité à Sète aux Editions Singulières. Depuis son premier roman, paru en 1966, il est considéré comme l’un des fondateurs du thriller cubain.

Vous avez vécu certains épisodes que l’on retrouve dans votre livre. Comment avez-vous abordé le rapport entre fiction et réalité ?

Votre question soulève un conflit intérieur qui se joue entre l’écrivain et la personne. Dans mon cas, ce conflit concerne aussi la manière de restituer ce que j’ai vécu à une certaine époque. La création de vérité se greffe sur l’expérience vécue. Je fais partie de la génération qui peut témoigner du Cuba de 1958, ce que reflète ce roman. A cette époque j’étais ingénieur pour une compagnie américaine. Je disposais d’une très bonne situation et à mes côtés, je voyais mon peuple perdre son sang dans la guerre. Issue d’une famille pauvre, j’avais fait beaucoup de sacrifices pour avoir une bonne situation mais là il fallait prendre une décision. J’ai opté pour le risque. Il en a résulté à la fois une bénédiction et une malédiction que j’ai traînée toute ma vie.

Comment avez-vous fait vos premiers pas vers l’écriture ?

C’était en 1953, je venais d’avoir 17 ans. J’aimais écrire. Un jour j’ai envoyé un recueil de mes textes à la revue Bohemia. En retour, j’ai reçu une lettre du directeur qui disait qu’il avait beaucoup apprécié et qu’il acceptait une collaboration régulière. J’étais ravi d’autant qu’il payait très bien, ce qui m’a permis d’aller faire mes études aux Etats-Unis. Quand il a appris mon âge, il m’a dit que j’étais un écrivain de naissance et m’a donné ce conseil : si tu veux devenir un écrivain, il faut d’abord que tu vives. Plus tard j’ai rencontré Hemingway qui a suivi la même voie. Après avoir écrit ce livre, je me suis dit que j’avais fait un peu comme lui avec la guerre d’Espagne.

L’action du livre débute en 1958. On retrouve un jeune ingénieur qui travaille en pleine guerre civile pour le compte d’une multinationale qui s’entend avec la dictature de Batista tout en négociant avec les rebelles …

C’est un épisode vécu, je me souviens quand les rebelles sont arrivés dans le camps avec leurs grandes barbes bibliques… L’histoire d’amour avec Adela est aussi tiré de ma rencontre avec une jeune femme en fuite après que les forces gouvernementale aient assassiné son père.

Vous avez travaillé avec Castro…

Avant je me contentais de vivre, après la révolution je voulais changer les choses. Cela m’a ouvert la conscience. J’ai réfléchi au sens de la vie, à la nature humaine. J’ai coupé de la cannes à sucre avec Fidèle pour montrer l’exemple. Aller à la campagne en tant qu’ingénieur hydraulique m’a permis d’acquérir une sensibilité écologique.

Castro vient de déléguer ses pouvoirs de chef du PCC. Quelle est la nature du débat qui traverse actuellement la société cubaine ?

La question qui se pose c’est comment résoudre les problèmes économiques en faisant en sorte que la société soit durable. Le jour où nous avons décidé d’alphabétiser et d’éduquer l’ensemble de la population il n’y avait plus de main d’œuvre pour travailler. Rêver ne coûte rien dit le proverbe, mais dans la réalité cela à un prix.

L’évolution du système castriste vous parez-elle possible ?

J’ai connu cinq systèmes à Cuba. Le capitalisme, le rêve, le système soviétique, la déroute liée à son effondrement, et la situation actuelle où les gens cherchent des solutions. Je suis très critique envers Cuba mais je n’oublie pas que le pays le plus puissant du monde y a mené une politique criminelle. Il faut trouver une sixième voie mais notre indépendance n’est plus négociable.

recueilli par Jean-Marie Dinh

L’appel du Pivert royal, éditions Singulières 19 euros

Voir aussi : Rubrique Rencontre

Portrait d’Italie

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Film Documentaire: « Ici finit l’Italie » le belge Gilles Coton sur les traces de Pasolini

A partir du carnet de voyage « La longue route de sable » tenu par Pasolini lors de ses observations quotidiennes l’été 1959, Gilles Coton se lance sur les traces du poète et réalisateur en signant un éclairant road movie. Le film est une sorte de grand travelling sur la péninsule partant de Vintimille pour rejoindre Trieste par les côtes. D’étape en étape, Gilles Coton esquisse un portrait de l’Italie contemporaine ponctué de rencontres. Les perceptions d’artistes, de penseurs comme l’ancien maire-philosophe de Venise, Massimo Cacciari ou de gens du peuple viennent nourrir le voyage tout au long du périple. Le réalisateur nous entraîne jusqu’aux villages de bandits les plus reculés du Sud. Et les paysages de l’Italie d’aujourd’hui se révèlent toujours à la lumière des réflexions poético-philosophiques de Pasolini. Un parcours sensible, et critique sur la société d’un pays en pleine déliquescence morale.

C’est à l’écrivain Claudio Magris qui évoque notre incapacité à nous trouver dans le réel, et d’échanger naturellement avec l’autre, que revient le mot de la fin.

Jean-Marie Dinh

Voir aussi : Rubrique Festival, Cinemed 2010, Salvadori : l’émotion complexe des vrais mensonges, Avédikian Palme d’Or pour Chienne de Vie, rubrique Italie Draquila, l’Italie qui tremble, Berlusconi passe l’épreuve de force,