Les deux Mario Vargas Llosa

Mario Vargas Llosa. Photo DR 2010

Le nouveau roman de l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, lauréat du prix Nobel de littérature 2010 , sort opportunément en librairie dans les pays de langue espagnole le 3 novembre. Son titre : El Sueño del Celta (Le Rêve du Celte). Son héros : Roger Casement, un personnage (réel) exceptionnel. Consul britannique en Afrique, il fut le premier à dénoncer, dès 1908, les atrocités du colonialisme d’extermination (dix millions de morts) pratiqué au Congo par Léopold II, le roi belge qui avait fait de cet immense pays et de ses populations sa propriété personnelle… Dans un autre rapport, Casement révéla l’abominable détresse des Indiens de l’Amazonie péruvienne. Pionnier de la défense des droits humains, Casement, né près de Dublin, s’engagea par la suite dans les rangs des indépendantistes irlandais. En pleine Grande Guerre, partant du principe que « les difficultés de l’Angleterre sont une chance pour l’Irlande », il rechercha l’alliance de l’Allemagne pour lutter contre les Britanniques. Il fut inculpé pour haute trahison. Les autorités l’accusèrent aussi de « pratiques homosexuelles » sur la base d’un prétendu journal intime dont l’authenticité est contestée. Il fut pendu le 3 août 1916.

Le roman n’étant pas encore disponible, on ignore comment Vargas Llosa en a construit l’architecture. Mais nous pouvons lui faire confiance. Nul autre romancier de langue espagnole ne possède comme lui l’art de captiver le lecteur, de le ferrer dès les premières lignes et de le plonger dans des trames haletantes où les intrigues se succèdent, pleines de passions, d’humour, de cruauté et d’érotisme. Ce roman a déjà un mérite : tirer de l’oubli Casement, « l’un des premiers Européens à avoir eu une idée très claire de la nature du colonialisme et de ses abominations ». Idée que l’écrivain péruvien (pourtant hostile aux mouvements indigénistes en Amérique latine) partage : « Nulle barbarie n’est comparable au colonialisme, tranche-t-il dans le débat sur les prétendus “bienfaits” de la colonisation. (…)

Igniacio Ramonet Le Monde Diplomatique

Chienne d’Histoire : Cinéma pictural et histoire poème

chienne-dhistoire

« L’âme vivante qui traverse le film est noir. »

Sur la grande scène du Corum qui ouvre le festival Cinemed c’est à peine si Serge Avédikian affleure le propos de son film totalement traduit par son titre Chienne d’histoire. Un film d’animation de quinze minutes qui a reçu la Palme d’or du court métrage, cette année au Festival de Cannes.  » L’histoire du film, est elle même tirée d’un fait historique profondément méconnu en Turquie tant les autorités successives se sont évertuées à l’effacer de la mémoire populaire, au même titre que toute l’histoire de la fin de l’Empire Ottoman. » souligne le réalisateur.

 En 1910, les rues de Constantinople sont envahies de chiens errants. Le gouvernement, influencé par un modèle de société occidental cherche une méthode d’éradication. Puis brusquement, il décide de tous les déporter sur une île déserte.

Hier matin, Serge Avédikian que l’on connaît aussi pour sa carrière de comédien et de metteur en scène est revenu sur le langage exploré dans son film.  » C’est un film dramatiquement pas correcte qui ne raconte pas une histoire. C’est une proposition pour rentrer dans un récit. » En collaboration avec son dessinateur, Serge Avédikian  travaille l’esthétique de ses films à la manière d’un peintre. Les images s’appuient sur une présence photographique documentée. Les photos de rues et de bâtiments issue de carte postale de  l’époque, servent d’armature à l’expression picturale de Karine Mazloumian qui compose avec  des intégrations vidéo. L’ensemble renvoie au besoin inné d’expression et de transmission d’information, aux sources même de la peinture préhistorique.

La grammaire d’Avédikian fait appel à un rapport fusionnellequi concerne le temps, les techniques utilisées, et le message. Un message où se juxtaposent, politique eugéniste, processus génocidaire, impérialisme scientifique, et politique de l’immigration.  » Le recours à l’esthétisme permet d’aborder des sujets qui ne seraient pas supportables « , confie le réalisateur d’origine arménienne. La réaction incertaine et palpable du public à la fin du film projeté vendredi, confirme qu’il a visé juste.

Jean-Marie Dinh

Chienne d’Histoire est le troisième film d’animation de Serge Avédikian, après Ligne de vie en 2003 et Un beau matin en 2005 qui font appel à des techniques similaires.

Voir aussi : rubrique cinéma, Les réalisateurs turcs exportent leurs richessesUn cinéma entre deux mondes , rubrique rencontre , Mine G. Kirikkanat l’UE une machine kafkaienne  rubrique politique internationale  Gaza: l’attitude turque une leçon pour l’occident, les relations turco-israéliennes dans la tourmente, La Turquie provoque les KurdesHistoire les relations culturelles entre Turquie er France au XXe ,

Sarkozy au Proche-Orient

Une courte visite officielle au Caire (2007)

 
Essai.
Un recueil de textes de journalistes spécialisés et d’historiens démontre que la politique française au Proche -Orient est loin de débloquer le processus de paix israélo-arabe.

Pas simple dans l’hexagone de se faire une idée sur la politique étrangère française. Celle-ci, en vertu de notre constitution, reste l’apanage exclusif du chef de l’État. L’ouvrage Sarkozy au Proche Orient* fait le point sur la politique française dans l’espace complexe du conflit israélo-palestinien. Est souligné d’entrée de jeu, que la politique menée au Proche-Orient depuis l’élection de Sarkozy répond de manière basique au projet du président avant son élection?:  » Rompre avec la politique d’indépendance vis-à-vis des États-Unis et raviver l’idylle franco-israélienne « . Les deux objectifs pouvant aux yeux du chef de l’État, apparaître liés.

 Le livre propose un ensemble de textes de journalistes spécialisés et d’historiens sous la direction de Farouk Mardam-Bey, ancien conseiller culturel de l’Institut du monde arabe qui dirige chez Actes-Sud l’intéressante collection Sindbad. Il en ressort que la rupture a consumé la remarquable constance à laquelle la diplomatie française se tenait depuis quarante ans. Ce que l’on a baptisé, en dépit de nombreuses entorses, la politique arabe de la France, reposait sur trois principes fondamentaux, rappelle Mardam-Bey dans le propos introductif : le droit de tous les États du Proche-Orient, y compris Israël, à vivre dans des frontières sûres et reconnues. Le refus d’entériner tous  » les changements réalisés sur le terrain par l’action militaire « . La nécessité, enfin, d’une intervention commune de toutes les grandes puissances afin de garantir la mise en application des deux premiers principes.

On découvre à travers différentes analyses comment Nicolas Sarkozy affiche un pragmatisme à la petite semaine qui, comme le souligne l’universitaire Alain Chenal,  » stupéfie plus d’un diplomate par la vacuité de ses propos « . Et on conclut, que sur ce terrain aussi, le locataire actuel de l’Élysée qui voit la scène internationale comme un moyen de soutenir son image intérieure a beaucoup de chemin à faire pour reconduire son bail en 2012.

Jean-Marie Dinh

Sarkozy au Proche-Orient, Actes Sud, 17 euros

Voir aussi : rubrique Rencontre Elias Sambar, Israël Le rapport de l’ONU sur Gaza , Le discours de Netanyahu torpille les initiatives de paix, Documentaire, Mort de Rachel à Rafah, conflit israélo-palestinien Repère sur la guerre de Gaza, Livre, Edward Saïd la question de Palestine, Histoire Accords de Camp David,

 

 

Susan George : De l’évaporation à la régulation

susan George

Dans son dernier essai « Leurs Crises nos solutions », Susan George la présidente d’honneur d’Attac, se prononce pour la socialisation des banques.

« Tout pour nous et rien pour les autres ». La vile maxime d’Adam Smith paraît avoir été de tous les âges, celle des maîtres de l’espèce humaine, relève Susan George avant d’entreprendre par le menu l’analyse éclairée du fonctionnement de ce qu’elle nomme « La classe de Davos ». Cette proche de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Économie, ancien directeur du FMI, sait de quoi elle parle. Sous sa plume, la méga-crise liée à la financiarisation (économie virtuelle) et à l’effet levier (le crédit facile) que subit aujourd’hui le monde n’est pas difficile à comprendre, qu’il s’agisse de l’effondrement de l’économie et des finances mondiales, de la pauvreté et des inégalités croissantes, du combat pour accéder à l’eau et à la nourriture ou du réchauffement climatique.

Economie casino

Susan George démontre que ces crises procèdent toutes des mêmes politiques néolibérales mises en œuvre dans le monde. Après s’être attachée à la doctrine, la présidente d’honneur d’Attac (elle figure parmi les membres fondateurs en 1998) dresse le constat des nouvelles libertés dont jouissent les investisseurs. Libertés que les papes de la finance ont testées dans le monde avant de s’en prendre à l’occident à partir de 2007. Selon l’Organisation internationale du travail, entre 1990 et 2002, plus de 90 pays ont subi des « tourmentes financières graves » caractérisées par une chute de la valeur de leur devise d’au moins 35% sur deux mois.

Susan George pointe l’émancipation du système bancaire et explique comment avec la complicité du Président de la Fédéral reserve, Alan Greenspan, et la passivité de Bill Clinton, sont nées en 1998 les sociétés de services financiers qui rassemblent sous un même toit banques de dépôt, banques d’affaire, opérations de Bourse et assurances avec une liberté de manœuvre et de risque maximal. On sait où cela nous a conduits.

Pas de fatalité

Sans écarter la menace d’un conflit sérieux, lié notamment à la crise écologique, l’auteur s’efforce de le prévenir. Elle nous donne à voir qu’aucune guerre n’est une fatalité. Au chapitre des propositions, elle propose de renverser l’ordre des facteurs, pour donner la priorité à la planète et d’abord à la protection des ressources rares. De s’engager vers une meilleure redistribution des richesses, vers les besoins de la société, et de prendre pour cela les moyens économiques qui s’y adaptent et notamment la socialisation des banques.

Un réveil citoyen s’impose affirme Susan George : « La dévalorisation de la souveraineté populaire n’est qu’un aspect de l’offensive menée contre la démocratie (…) Pour combattre la crise, une tâche considérable nous attend : restaurer la démocratie, tant représentative que participative, afin de reprendre le contrôle politique sur nos affaires. » La thèse est simple et clairement exposée.

Jean-Marie Dinh

Leurs crises nos solutions, éditions Albin Michel, 20 euros.

Voir aussi : Rubrique Finance Le grand Krach automatique, Barnier rassure les fonds spéculatifs, Les banquiers reprennent leurs mauvaises habitudes, Un an après la city zen, Livre Kerviel dénonce sa banque

Le prix Nobel de littérature décerné à Mario Vargas Llosa

Mario-Vargas-Llosa. Photo DR

L’écrivain hispano-péruvien, Mario Vargas Llosa, qui s’est vu décerner ce jeudi le prix Nobel de littérature, s’est imposé depuis des années comme un des grands noms de la littérature mondiale, auteur d’une oeuvre d’inspiration historique aux formes narratives innovatrices. Déjà lauréat, entre autres récompenses, du prix Cervantès, la plus importante distinction littéraire en espagnol, il est l’auteur d’une trentaine de livres (essais, romans, nouvelles, théâtre) traduits dans le monde entier.

Cet ancien journaliste et professeur a été le candidat d’une coalition de centre-droit à la présidence du Pérou en 1990, battu par Alberto Fujimori. Né à Arequipa (sud du Pérou), le 28 mars 1936, il est élevé par sa mère et ses grands-parents maternels à Cochabamba (Bolivie) puis au Pérou. Après des études à l’Académie militaire Leoncio Prado de Lima, il décroche une licence de lettres à Lima. Grâce à une bourse, il poursuit ses études et obtient un doctorat à Madrid. Il s’installe ensuite à Paris, où, marié à sa tante Julia Urquidi, de 15 ans son aînée, il exerce diverses professions: traducteur, professeur d’espagnol, journaliste à l’Agence France-Presse.

En 1959, il publie son premier recueil de nouvelles Les caïds. Mais c’est avec le roman La ville et les chiens que sa carrière littéraire décolle en 1963. Trois ans plus tard, il consolide sa notoriété avec La Maison verte. Séduit par Fidel Castro et la révolution cubaine, il se rend à La Havane qu’il quittera pour regagner l’Europe avec une nouvelle épouse, Patricia. En 1971, l’auteur rompt publiquement avec la révolution castriste et les mouvements d’extrême-gauche, devenant un critique acerbe du «lider maxim». Le prestige littéraire de Vargas LLosa s’est entre-temps renforcé avec la parution en 1969 de son roman documentaire Conversation à la cathédrale.

Suivent d’autres succès comme Pantaleon et les visiteuses (1973), satire du fanatisme militaire, La tante Julia et le scribouillard (1977), inspiré de son premier mariage, La guerre de la fin du monde (1982) évoquant la politique brésilienne, Qui a tué Palomino Molero? (1986) sur les violences politiques au Pérou, et Le poisson dans l’eau (1993), récit autobiographique, ou encore Eloge de la marâtre, La fête au bouc et Tours et détours de la vilaine fille.Une étroite amitié le liera pendant plusieurs années à l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, resté proche de Castro, mais elle se terminera abruptement dans un incident qu’aucun des protagonistes n’a expliqué. Il avait obtenu en 1993 la nationalité espagnole.

AFP

Voir aussi :Rubrique Littérature latino-américaine, Rubrique Littérature espagnole,