La «TVA sociale», un dispositif injuste et antisocial

«La TVA sociale pour créer de l’emploi en France et pour éviter que des produits importés ne soient vendus chez nous à bas coûts, nous allons la faire et nous allons la faire avant l’élection présidentielle», a déclaré Valérie Pécresse

L’idée de la «TVA sociale» resurgit régulièrement dans le débat politique, et encore récemment. Cette appellation désigne le projet de basculer sur la TVA tout ou partie des cotisations sociales patronales (les fameuses «charges» sociales). En contrepartie, les entreprises sont supposées répercuter la baisse de leurs cotisations sociales sur les prix hors taxes : ainsi la hausse du taux de TVA s’appliquerait sur un prix abaissé et serait invisible pour le consommateur, tout au moins pour ce qui est produit en France. Les produits importés verraient leur prix augmenter, ce qui avantagerait alors la production française sur le marché intérieur… La recette serait toujours affectée au financement de la Sécurité sociale, mais circulerait par un autre «tuyau». Selon ses partisans, ce transfert permettrait de réduire le coût du travail, la compétitivité des entreprises s’en trouverait améliorée et les délocalisations évitées. Effet magique d’un changement de tuyau ?

La réalité est différente. Le plus probable est en effet que les entreprises ne répercutent pas, ou pas totalement, la baisse des cotisations sociales sur les prix hors taxes (HT), et qu’en résulte une hausse des prix toutes taxes comprises (TTC). Loin du procès d’intention, cette anticipation s’appuie sur l’expérience. Les baisses de TVA passées ne se sont jamais retrouvées intégralement dans les prix, les entreprises en profitant pour augmenter les taux de marge et les dividendes versés. Ainsi, les baisses de TVA à 5,5% dans les travaux immobiliers en 1999 et dans la restauration en 2009 n’ont été répercutées qu’à 57% et 60% respectivement. Deux rapports remis en septembre 2007 par Christine Lagarde, alors ministre de l’Economie, et par Eric Besson, alors secrétaire d’Etat chargé de la Prospective, notent également que la TVA sociale serait génératrice de hausse des prix.

La TVA sociale revient de fait à une substitution de payeurs : les entreprises voient leurs cotisations sociales baisser et les ménages voient augmenter les prix des biens et services, qu’ils soient produits en France ou importés. On comprend l’enthousiasme du Medef. Tous les consommateurs seraient touchés par ce renchérissement général des prix à la consommation et donc par une baisse du pouvoir d’achat, mais tous ne le seraient pas de la même façon. Ce serait sur les catégories les plus modestes que pèserait le plus la TVA dite sociale car, plus on descend dans la hiérarchie des revenus, plus la part de budget consacrée à la consommation est élevée.

A défaut d’être socialement juste, la TVA sociale serait-elle au moins efficace ? Pas plus. Selon l’antienne libérale, le coût du travail en France grève la compétitivité des entreprises et il faut l’alléger. Ce n’est pas ce qu’établissent les statistiques de l’Insee et d’Eurostat : le coût du travail français dans l’industrie manufacturière – le secteur exposé à la concurrence internationale – est équivalent à celui de nos voisins allemands, qui n’ont pas de problème d’exportation ni de compétitivité. D’autre part et surtout, focaliser ainsi sur le coût du travail permet d’occulter… le coût du capital qui pèse symétriquement dans les comptes des entreprises. Or, c’est bien l’explosion des dividendes, accompagnant la compression de la part salariale, qui caractérise l’évolution des coûts ces dernières décennies : la part, dans la valeur ajoutée, des dividendes nets versés aux actionnaires est passée de moins de 3% à plus de 8% en vingt-cinq ans, pendant que la part des salaires reculait de 8 points. Si un coût doit baisser, c’est bien celui du capital.

Enfin, penser que cette TVA sociale permettrait d’éviter les délocalisations relève de l’illusion. La baisse de quelques points de cotisations sociales, en admettant même un instant qu’elle soit répercutée sur les prix, est tout à fait incapable de compenser l’écart de coût salarial avec les pays de l’Europe centrale et orientale : le coût du travail y est en effet 5 à 7 fois moins cher que dans les pays d’Europe de l’Ouest. Sans parler de la Chine, avec laquelle ce rapport tourne plutôt autour de 30. En outre, cette obsession sur le coût du travail relève d’une incompréhension (ou d’une occultation volontaire ?) des mécanismes qui fondent les décisions des employeurs. En effet, bien d’autres éléments que le coût du travail entrent dans les décisions de délocaliser, comme la présence ou non d’infrastructures de qualité, de services publics ou de débouché local pour les produits.

La TVA sociale ne répond donc à aucun des objectifs affichés. Si on comprend son intérêt pour les marges des employeurs, on voit mal ce que la grande masse de la population aurait à y gagner. Depuis trente ans, le système fiscal a subi de nombreuses transformations qui vont toutes dans le même sens : l’allégement de la fiscalité sur les plus riches, les entreprises, le patrimoine. Cet allégement représente un manque à gagner considérable et c’est lui qui est à l’origine du déséquilibre des finances publiques. La TVA sociale ne ferait qu’ajouter un nouveau dispositif injuste à l’empilement des mesures prises depuis plus de vingt ans. Revenir sur ces mesures, réformer la fiscalité de manière à la rendre plus redistributive doit faire partie des urgences politiques.

Christiane Marty (Fondation Copernic)

Coauteure de : «Un impôt juste pour une société juste», Syllepse, 2011.

Voir aussi : Rubrique Economie,

David Graeber : « Dette : les 5000 premières années  »

Ce qui suit est un fragment d’un projet de recherche beaucoup plus large sur la dette et l’argent de la dette [debt money] dans l’histoire humaine. La conclusion première et majeure de ce projet est qu’en étudiant l’histoire économique, on tend à ignorer systématiquement le rôle de la violence, le rôle absolument central de la guerre et de l’esclavage dans la création et la formation de ce que nous appellons maintenant « l’économie ». De plus, les origines comptent. La violence est peut être invisible, mais elle reste inscrite dans la logique même de notre sens commun économique, dans la nature apparemment évidente des institutions qui n’aurait jamais et ne pourrait jamais exister en dehors du monopole de la violence – mais aussi, la menace systématique de la violence – maintenu par l’Etat contemporain.

Laissez moi commencer par l’institution de l’esclavage, dont le rôle, je pense, est central. Dans la plupart des époques et des lieux, la violence est vue comme une conséquence de la guerre. Parfois la plupart des esclaves sont réellement des captifs de guerre, parfois ce n’est pas le cas, mais presque invariablement, la guerre est vue comme la fondation et la justification de l’institution. Si vous vous rendez dans une guerre, ce que vous rendez est votre vie ; votre conquérant a le droit de vous tuer, et souvent il le fera. S’il choisit de ne pas le faire, vous lui devez littéralement votre vie; une dette conçue comme absolue, infinie, impossible à payer [irredeemable]. Il peut en principe exiger [extract] ce qu’il veut, et toute les dettes – les obligations – que vous pourriez avoir vis à vis d’autres (vos amis, votre famille, les anciennes allégeances politiques) , ou que d’autres ont vis à vis de vous, sont vues comme absolument nulles [negated]. Votre dette vis à vis de votre propriétaire est tout ce qui existe désormais.

Cette sorte de logique a au moins deux conséquences très intéressantes, bien qu’on puisse dire qu’elles tirent dans deux directions opposées. Tout d’abord, comme nous le savons tous, c’est un trait typique – qui le définit peut être – de l’esclavage, que les esclaves peuvent être achetés ou vendus. Dans ce cas, la dette absolue n’est alors (dans un autre contexte, celui du marché) plus absolue. En fait, elle peut être précisément quantifiée. Il y a de bonnes raisons de croire que ce fut précisément cette opération qui rendit possible la création de quelque chose comme notre forme contemporaine d’argent pour commencer, puisque ce que les anthropologues avaient l’habitude d’appeler « monnaie primitive », celle que l’on trouve principalement dans les sociétés sans État (la monnaie de plume des îles Salomons, les wampun Iroquois), était principalement utilisée pour arranger des mariages, résoudre des vendettas [blood feud], et pour manipuler [fiddle with] d’autres sortes de relations entre les gens, plutôt que pour acheter ou vendre des marchandises. Par exemple, si l’esclavage est une dette, alors la dette peut mener à l’esclavage. Un paysan babylonien a pu payer une petite somme en argent [le métal] aux parents de sa femme pour officialiser le mariage, mais il ne la possède en aucune façon. Il ne pourrait certainement pas acheter ou vendre la mère de ses enfants. Mais tout ceci changerait si il contractait un emprunt. S’il se retrouvait en situation de non-paiement [Were he to default], ses créditeurs pourraient tout d’abord prendre ses moutons et son équipement, puis sa maison, ses champs et vergers, et finalement prendraient sa femme, ses enfants, et même lui en tant qu’esclave pour dette [debt peon] jusqu’à ce que l’affaire soit réglée (ce qui, comme ses ressources se sont évaporés, devient évidemment de plus en plus difficile à faire). La dette fut la charnière qui rendit possible d’imaginer une chose telle que l’argent au sens moderne du terme, et donc, aussi, de produire ce que nous aimons appeler le marché : une arène où tout peut être acheté et vendu, parce que tous les objets (comme les esclaves) sont dés-encastrés [disembedded] de leur anciennes relations sociales et existent seulement en relation à l’argent.

Mais dans le même temps la logique de la dette comme conquête peut, comme je l’ai mentionné, tirer dans une autre direction. Les Rois, à travers l’histoire, tendent à être profondément ambivalents sur la question de permettre à la dette d’échapper à tout contrôle. Ce n’est pas parce qu’ils sont hostiles aux marchés. Au contraire, normalement ils les encouragent, pour la simple raison que les gouvernements trouvent ça incommode de prélever tout ce dont ils ont besoin (soie, roue de chariot, langues de flamands roses, lapis-lazuli) directement auprès de leur population sujette; c’est bien plus facile d’encourager des marchés et d’ensuite acheter ces choses. Les premiers marchés [early markets], souvent, suivaient les armées et les entourages royaux, ou se formaient près des palais ou sur les bords des postes militaires. Ceci permet en fait d’expliquer le comportement plutôt énigmatique de la part des cours royales : après tout, puisque les rois contrôlaient habituellement les mines d’or et d’argent, quel était exactement le but de frapper des morceaux de ce truc avec son visage dessus, de les déverser dans la population civile, et de demander ensuite qu’ils vous les redonnent en tant que taxe ? Ça ne fait sens que si le prélèvement des taxes étaient en fait un moyen d’obliger tout le monde à acquérir des pièces, afin de faciliter l’émergence de marchés, puisqu’il est pratique d’avoir des marchés sous la main. Toutefois, pour le présent propos, la question critique est : comment ces taxes étaient-elles justifiées ? Pourquoi les sujets les devaient, quelle dette remboursaient-ils quand ils les payaient ? Ici nous retournons encore au droit de conquête (en fait, dans le monde ancien, les citoyens libres – que ce soit en Mésopotamie, en Grèce, ou à Rome – souvent n’avaient pas à payer des taxes directes pour cette raison précise, mais évidemment je suis en train de simplifier ici.) Si les rois prétendaient détenir le pouvoir de vie et de mort sur leurs sujets en vertu du droit de conquête, alors les dettes de leurs sujets étaient aussi, au final, infinies ; et aussi, au moins dans ce contexte, leur relations les uns aux autres, ce qu’ils se devaient mutuellement, étaient sans importance. Tout ce qui existait vraiment était leur relation au roi. Ceci explique en retour pourquoi les rois et les empereurs essayaient invariablement de réguler les pouvoirs que les maîtres avaient sur leurs esclaves, et des créditeurs sur les débiteurs [debtors]. Au minimum ils insistaient toujours, s’ils en avaient le pouvoir, pour que les prisonniers qui avaient déjà eu leurs vies épargnées ne puissent plus être tués par leurs maîtres. En fait, seuls les souverains pouvaient avoir le pouvoir arbitraire de vie et de mort. La dette ultime de tout un chacun était dû à l’État, c’était la seule qui soit réellement illimitée, qui pouvait avoir des prétentions absolues, cosmiques.

La raison pour laquelle j’insiste là dessus est que cette logique est encore avec nous. Quand nous parlons d’une «société » (la société française, la société jamaïcaine) nous parlons en réalité de gens organisés par un unique État-nation. C’est le modèle tacite, en tout cas. « Les Sociétés », sont en réalité des États, la logique des États est celle de la conquête et est au final identique à celle de l’esclave. Il est vrai, entre les mains des apologistes de l’État, ceci se transforme en une plus bienveillante « dette sociale ». Il y a là une petite histoire qui nous est racontée, une sorte de mythe. Nous sommes tous nés avec une dette infinité envers la société qui nous a élevés [raised], cultivés [nurtured], nourris [fed] et habillés, envers tous ces morts depuis longtemps qui ont inventé notre langage et nos traditions, envers tous ceux qui ont rendu possible notre existence. Dans les temps anciens nous pensions que nous devions ça aux dieux (c’était remboursé par le sacrifice, ou bien le sacrifice était en fait seulement le paiement des intérêts – au final, c’était remboursé par la mort). Plus tard la dette fut adoptée par l’État, lui-même une institution divine, avec les taxes comme substitut du sacrifice, et le service militaire pour la dette de vie. L’argent était simplement la forme concrète de cette relation sociale, la manière de la gérer. Les keynésiens aiment cette sorte de logique. De même divers types de socialistes, de sociaux-démocrates, et même de crypto-fascistes comme Auguste Comte (le premier, autant que je sache, à avoir forgé l’expression « dette sociale »). Mais cette logique court à travers une bonne part de notre sens commun : considérez par exemple, l’expression, « payer sa dette à la société », ou « je sentais que je devais quelque chose à mon pays », ou « je voulais donner quelque chose en retour ». Toujours, dans ce genre de cas, les droits et les obligations mutuelles, les engagements mutuels – le genre de relations que les gens authentiquement libres peuvent créer les uns avec les autres – tendent à être subsumés en une conception de la « société » où nous sommes tous égaux seulement en tant que créditeurs absolus envers la figure (désormais invisible) du roi, qui tient la place de votre mère, et par extension, de l’humanité.

Ce que je suggère, donc, est qu’alors que les prétentions des marchés et les prétentions de la « société » sont souvent juxtaposées – et ont certainement une tendance à balancer d’avant en arrière de toutes sorte de manières pratiques – elles sont au final fondées sur une logique très similaire de violence. Ce n’est pas non plus une simple affaire d’origines historiques qui peut être écartée comme quelque chose qui ne porte pas à conséquence : ni les États ni les marchés n’existent sans une menace constante d’usage de la force.

Nous pourrions demander, alors, quelle est l’alternative ?

Vers une histoire de la monnaie virtuelle

 

Je peux maintenant retourner à mon propos de départ : l’argent n’est pas originellement apparu sous cette forme froide, métallique, impersonnelle. Il est apparu originellement sous la forme d’une mesure, d’une abstraction, mais aussi comme une relation (de dette et d’obligation) entre des êtres humains. Il est important de noter qu’historiquement c’est l’argent-marchandise [commodity money] qui a toujours été le plus directement lié à la violence. Comme une historien le dit, « les lingots » [*] [bullion] sont les accessoires de la guerre, et non du commerce pacifique ». [1]

La raison en est simple. L’argent-marchandise [commodity money], en particulier sous la forme de l’or et de l’argent, est distingué de l’argent-crédit [credit money] par dessus tout par un trait spectaculaire : il peut être volé. Puisqu’un lingot [ingot] d’or ou d’argent est un objet sans pedigree, à travers la majeure partie de l’histoire les lingots [bullion] ont eu le même rôle que les valise pleines de billets de dollars des dealers de drogue contemporains, en tant qu’objet sans histoire et qui sera accepté en échange d’autres objets de valeur, à peu près partout, sans questions posées. En conséquence, on peut voir les derniers 5000 ans d’histoire humaine comme l’histoire d’une sorte d’alternance. Les systèmes de crédit semblent émerger, et devenir dominants, dans des périodes de paix sociale relative, le long de réseaux de confiance, qu’ils soient créés par les États ou, dans la plupart des périodes, des institutions transnationales, alors que les métaux précieux les remplacent dans des périodes caractérisées par le pillage général [widespread plunder]. Les systèmes de prêt prédateurs [predatory lending systems] existent certainement dans toutes les périodes, mais ils semblent avoir eu les effets les plus délétères dans la période où l’argent [money] était le plus facilement convertible en liquidités [cash].

Donc comme point de départ de toute tentative pour discerner les grands rythmes qui définissent le moment historique présent, je propose la division suivante de l’histoire eurasienne selon l’alternance entre périodes d’argent virtuelle et périodes d’argent métallique :

[*] NOTE DU TRADUCTEUR : La notion anglaise de « bullion » n’a pas, je crois, de traduction exacte en français. Si j’ai bien compris, le mot peut désigner à la fois les lingots concrets, mais aussi de manière plus générale et abstraite la monnaie sous forme métallique, ou de manière encore plus générale encore, les métaux précieux comme l’or et l’argent. Je choisis donc de traduire dans ce texte « bullion » par « les lingots », ce qu’il faut donc comprendre non seulement comme des lingots concrets, mais aussi plus généralement comme les métaux précieux utilisés comme monnaie-marchandise en général.

 

I. L’âge des premiers empires agraires (3500 – 800 av. J.C.)

Nos meilleures informations sur les origines de la monnaie remontent à la Mésopotamie ancienne, mais il semble qu’il n’y ait aucune raison particulière de croire que les choses étaient radicalement différentes dans l’Égypte pharaonique, la Chine de l’âge du bronze, ou dans la vallée de l’Indus. L’économie mésopotamienne était dominée par de grandes institutions publiques (Temples et Palais) dont les administrateurs bureaucratiques créèrent effectivement une monnaie de compte en établissant une équivalence fixe entre l’argent [le métal] et la culture de base, l’orge. Les dettes étaient calculées en argent [le métal], mais l’argent [le métal] était rarement utilisé dans les transactions. A la place, les paiements étaient faits en orge ou en n’importe quoi d’autre qui se trouvait être à la fois commode [handy] et acceptable. Les dettes majeures étaient enregistrées sur des tablettes en cunéiformes gardées en tant que garantie par les deux parties à la transaction.

Sans doute [certainly], les marchés existaient. Les prix de certaines marchandises qui n’étaient pas produites dans les domaines [holdings] des Temples ou des Palais, et qui n’étaient donc pas sujettes à la grille des prix administrés, tendaient à fluctuer selon les aléas de l’offre et de la demande. Mais la majeure partie des actes d’achats et de ventes quotidiens, en particulier ceux qui n’étaient pas effectués entre étrangers absolus, semblent avoir été fait à crédit. « Les femmes Ale », c’est à dire les aubergistes locales, servaient de la bière, par exemple, et louaient souvent des chambres ; les clients avaient une ardoise [ran up a tab] ; normalement, la somme entière étaient envoyée au moment de la récolte. Les vendeurs de marché agissaient probablement comme ils le font aujourd’hui dans les petits marchés en Afrique, en Asie Centrale, tenant des listes de clients dignes de confiance à qui ils peuvent faire crédit. L’habitude du prêt d’argent à intérêt a aussi son origine à Sumer – cela resta inconnu, par exemple, en Égypte. Les taux d’intérêts, fixés à 20 pour-cent, restèrent stables pendant 2000 ans (ce n’était pas un signe de contrôle gouvernemental du marché : à cette étape, les institutions comme celles-là étaient ce qui rendait possible les marchés). Cela mena cependant à de sérieux problèmes sociaux. Dans les années de mauvaises récoltes en particulier, les paysans tendaient à devenir désespérément endettés envers les riches, et avaient à céder leur ferme et, finalement, les membres de leur famille, en esclavage pour dette [debt peonage]. Graduellement, cette condition semble avoir mené à une crise sociale – n’entraînant pas tellement des insurrections populaires, mais l’abandon des villes et du territoire réglé [settled territory] par les gens du commun [common people] qui devenaient alors des « bandits » semi-nomades et des rapineurs [raiders]. Cela devint vite une tradition pour les nouveaux souverains d’effacer l’ardoise [wipe the slate clean], d’annuler toutes les dettes, et de déclarer une déclaration d’amnistie générale ou « liberté », de sorte que tous les travailleurs captifs pouvaient retourner auprès de leurs familles. (Il est significatif que le premier mot pour « liberté » connu dans une langue humaine, le sumérien « amarga », signifie littéralement « retour à la mère ».) Les prophètes bibliques instituèrent une coutume similaire, le Jubilé, par lequel, au bout de sept ans, toutes les dettes étaient effacées de la même manière. Comme l’a indiqué l’économiste Michael Hudson, il semble que ce soit l’un des malheurs de l’histoire mondiale que l’institution du prêt d’argent à intérêt se soit disséminée en dehors de la Mésopotamie, sans que, dans la plupart des cas, elle ne fût accompagnée par ses freins et contrepoids originaux [original checks and balances].

 

II. L’âge Axial (800 av. J.C. – 600 ap. J.C. )

Forme dominante d’argent : pièces et lingots métalliques [coinage and metal bullion].

C’est l’âge qui a vu l’émergence de la frappe de pièces de monnaie [coinage], ainsi que la naissance, en Chine, en Inde et dans le Moyen-Orient, de toutes les religions mondiales majeures [2]. De la période des Royaumes Combattants en Chine, à la fragmentation de l’Inde, et au carnage et la mise en esclavage de masse qui a accompagné l’expansion (et plus tard, la dissolution) de l’Empire Romain, ce fut une période de créativité spectaculaire à travers le monde, mais d’une violence presque aussi spectaculaire. La frappe de monnaie [coinage], qui a permis l’usage actuel de l’or et de l’argent comme medium d’échange, a aussi rendu possible la création de marchés dans le sens maintenant plus familier, plus impersonnel du terme. Les métaux précieux étaient aussi bien plus appropriés pour une période de guerre généralisée, pour la raison évidente qu’ils pouvaient être volés. La frappe de monnaie, certainement, n’a pas été inventée pour faciliter le commerce (les Phéniciens, commerçants accomplis du Monde Ancien, furent parmi les derniers à l’adopter). Il semble qu’elle a en premier lieu été inventée pour payer des soldats, probablement en tout premier par les dirigeants de la Lydie en Asie Mineure pour payer leurs mercenaires grecs. Carthage, une autre grande nation commerçante, ne commença à frapper des pièces que très tardivement, et alors explicitement pour payer ses soldats étrangers.

Tout au long de l’Antiquité on peut continuer à parler de ce que Geoffrey Ingham a nommé le « complexe militaro-monétaire » [military-coinage complex]. Il aurait peut-être été mieux de l’appeler « complexe militaro-monétaire-esclavagiste » [military-coinage-slavery complex], puisque la diffusion de nouvelles technologies militaires (hoplites grecques, légions romaines) était toujours liée à la capture et la commercialisation d’esclaves. L’autre source majeure d’esclaves était la dette : comme désormais les États n’effaçaient plus régulièrement les ardoises, ceux qui n’étaient pas assez chanceux pour être les citoyens des Cités-États militaires majeures – qui étaient en général protégés des prêteurs prédateurs – étaient des proies légitimes [were fair game]. Les systèmes de crédit du Proche-Orient ne se sont pas effondrés sous la compétition commerciale ; ils furent détruits par les armées d’Alexandre – armées qui nécessitaient une demie-tonne de lingots d’argent par jour pour les salaires. Les mines dans lesquelles les lingots étaient produits étaient en général travaillées par des esclaves. Les campagnes militaires en retour assuraient un flot incessant de nouveaux esclaves. Les systèmes de taxes impériales, comme noté plus haut, étaient largement conçus pour forcer leurs sujets à créer des marchés, pour que les soldats (et aussi, évidemment, les fonctionnaires de gouvernement), puissent utiliser ces lingots [bullions] pour acheter tout ce qu’ils voulaient. Le genre de marchés impersonnels qui autrefois tendaient à surgir entre les sociétés, ou dans les lisières des opérations militaires, commença alors à imprégner la société entière.

Aussi indignes que soient leurs origines, la création de nouveaux médias d’échanges – la monnaie [coinage] apparue presque simultanément en Grèce, en Inde, et en Chine – semble avoir eu de profonds effets intellectuels. Certains sont allés jusqu’à soutenir que la philosophie grecque fut elle-même rendue possible par les innovations conceptuelles introduites par la monnaie [coinage]. Le motif le plus remarquable, ceci dit, est l’émergence, presque exactement aux moments et dans les lieux où l’on voit aussi l’expansion précoce de la monnaie [coinage], de ce qui devint les religions mondiales modernes : le Judaïsme prophétique, le Christianisme, le Bouddhisme, le Jaïnisme, le Confucianisme, le Taoïsme, et, finalement, l’Islam. Bien que les liens précis sont encore à explorer complètement, de certaines manières, ces religions semblent avoir surgi en relation directe avec la logique du marché. Pour dire les choses de manière un peu crue : si on consacre un espace social donné simplement à l’acquisition égoïste des choses matérielles, il est presque inévitable que bientôt quelqu’un d’autre viendra pour mettre de côté un autre autre domaine pour y prêcher que, du point de vue des valeurs ultimes, les choses matérielles sont sans importance, et que l’égoïsme – ou même le « soi » [the self] – illusoire. [if one relegates a certain social space simply to the selfish acquisition of material things, it is almost inevitable that soon someone else will come to set aside another domain in which to preach that, from the perspective of ultimate values, material things are unimportant, and selfishness – or even the self – illusory. ]

 

III. Le Moyen-Âge (600 ap. J.C – 1500 ap. J.C.)

Le retour à l’argent-crédit virtuel.

Si l’âge axial a vu l’émergence des idéaux complémentaires du marché des marchandises et ceux des religions mondiales universelles, le Moyen-Âge [3] fut la période où ces deux institutions commencèrent à fusionner. Les religions commencèrent à s’emparer des systèmes de marché. Du commerce international à l’organisation des foires locales, tout en vint à être accompli à travers des réseaux sociaux définis et régulés par les autorités religieuses. Ceci permit le retour de diverses formes d’argent crédit virtuel [virtual credit money] à travers l’Eurasie.

En Europe, où tout ceci prit place sous l’égide de la Chrétienté, les pièces de monnaie [coinage] étaient seulement sporadiquement et irrégulièrement disponibles. Les prix après l’an 800 étaient largement calculés en termes d’une vieille monnaie carolingienne qui n’existait alors plus (elle était en fait désignée à l’époque comme « monnaie imaginaire »), mais les achats et ventes quotidiens ordinaires étaient entrepris principalement par d’autres moyens. Un expédient commun, par exemple, était l’utilisation de « bâton de comptage », des morceaux de bois entaillés qui étaient cassés en deux pour servir d’enregistrement de dette, une moitié étant gardée par le créditeur, et l’autre par le débiteur. De tels bâton de comptage étaient encore d’usage commun dans la majeure partie de l’Angleterre jusqu’au 16ème siècle. Les transactions plus importantes étaient entreprises grâce aux lettres de change [bills of exchange], les grands foires commerciales leur servant de chambres de compensation [clearing houses]. L’Église, pendant ce temps, fournissait le cadre légal, appliquant des contrôles stricts sur le prêt d’argent à intérêt et la prohibition de la servitude pour dette [debt bondage].

Le véritable centre nerveux de l’économie-monde médiévale, cependant, était l’Océan Indien, qui, avec les routes de caravanes d’Asie centrale, connectait les grandes civilisations d’Inde, de Chine et du Moyen-Orient. Là, le commerce était mené au travers du cadre de l’Islam, qui non seulement fournissait une structure légale hautement propice aux activités mercantiles (tout en interdisant absolument le prêt d’argent à intérêt), mais rendait aussi possible des relations pacifiques entre marchands sur une partie remarquablement grande du globe, permettant la création d’une variété d’instruments de crédit sophistiqués. En fait, l’Europe occidentale était, comme en tant d’autres domaines, un retardataire relatif à cet égard : la plupart des innovations financières qui ont atteint l’Italie et la France aux 11ème et 12ème siècles avaient été d’usage commun en Égypte et en Irak depuis le VIIIème ou le IXème siècle. Le mot « chèque », par exemple, dérive de l’arabe « sakk », et est apparu en anglais seulement aux alentours des années 1220.

Le cas de la Chine est encore plus compliqué : le Moyen-Age commence là avec la diffusion rapide du bouddhisme qui, bien qu’il ne fût aucunement en position d’édicter des lois ou de réguler le commerce, a rapidement pris des mesures contre les usuriers locaux par l’invention du prêteur sur gages – les premières boutiques de prêteurs sur gages étant basées dans les temples bouddhistes comme moyen d’offrir aux fermiers pauvres une alternative aux usuriers locaux. Peu de temps après, cependant, l’État s’est réaffirmé, comme il tend toujours à le faire en Chine. Mais ce faisant, il n’a pas seulement régulé les taux d’intérêts et essayé d’abolir l’esclavage pour dette [debt peonage], il s’est aussi entièrement écarté de la monnaie métallique [bullion] en inventant la monnaie-papier. Tout ceci fut accompagné par le développement, encore une fois, d’une variété d’instruments financiers complexes.

Tout ceci ne veut pas dire que cette période n’a pas connu sa part de carnage et de pillage (particulièrement pendant les grandes invasions nomades), ou que la monnaie métallique [coinage] n’était pas, dans beaucoup de lieux et d’époques, un moyen important d’échange. Cependant, ce qui caractérise vraiment la période semble être un mouvement dans l’autre sens. La majeure partie de la période médiévale a vu l’argent largement dissocié des institutions coercitives. Les changeurs d’argent, pourrait-on dire, furent invités à revenir dans les temples, où ils pouvaient être surveillés. Le résultat fut l’éclosion d’institutions reposant sur un degré beaucoup plus haut de confiance sociale [social trust].

 

IV. L’âge des Empires Européens (1500-1971)

Le retour aux métaux précieux.

Avec l’avènement des grands empires européens – Ibériens, puis Nord Atlantique – le monde a vu à la fois le retour à l’esclavage de masse, au pillage, et aux guerres de destructions, et le retour rapide aux lingots d’or et d’argent [gold and silver bullion] comme principale forme de devise. L’investigation historique va probablement finir par démontrer que les origines de ces transformations furent plus compliquées qu’il n’est d’ordinaire supposé. Une partie de tout ceci commençait à se mettre en place avant même la conquête du Nouveau Monde. Un des principaux facteurs du retour à la monnaie métallique [bullion], par exemple, fut l’émergence de mouvements populaires au début de la dynastie Ming, aux XVème et XVIème siècles, qui au final forcèrent le gouvernement à abandonner non seulement la monnaie-papier, mais aussi toute tentative d’imposer sa propre devise. Ceci mena au retour du vaste marché chinois à l’étalon-argent non-frappé [uncoined silver standard]. Comme les taxes étaient aussi graduellement converties en argent, cela devint plus ou moins la politique officielle chinoise d’essayer d’amener autant d’argent [le métal] dans le pays que possible, afin de garder les taxes à un niveau bas et prévenir de nouvelles vagues d’agitation sociale. L’énorme demande soudaine d’argent [le métal] eut des effets sur toute la planète. La plupart des métaux précieux pillés par les conquistadors puis extraits par les Espagnols des mines du Mexique et de Potosi (à un prix quasiment inimaginable en vies humaines) finissait en Chine. Ces connections à une échelle globale ont été documentées en détails. L’idée cruciale est que

la dissociation de l’argent [money] vis-à-vis des institutions religieuses, et sa ré-association avec des institutions coercitives (en particulier l’État), furent accompagnées alors par un retour idéologique au « métallisme ». [4]

Le crédit, dans ce contexte, était dans l’ensemble une affaire d’États qui étaient eux-mêmes largement menés par le financement par déficit [deficit financing], une forme de crédit qui fut, quant à elle, inventée pour financer des guerres de plus en plus chères. Au niveau international l’Empire britannique fut déterminé à maintenir l’étalon-or au cours du XIXème et au début du XXème siècle, et de grandes batailles politiques furent menées aux États-Unis pour savoir si c’était l’étalon-or ou l’étalon-argent qui devait prévaloir.

Ce fut aussi, évidemment, la période de la montée du capitalisme, de la révolution industrielle, de la démocratie représentative, etc. Ce que j’essaie de faire ici n’est pas de nier leur importance, mais de fournir un cadre pour voir de tels évènements familiers dans un contexte moins familier. Cela rend plus facile, par exemple, la détection des liens entre la guerre, le capitalisme et l’esclavage. L’institution du travail salarié, par exemple, a historiquement émergé à l’intérieur de celle de l’esclavage (les premiers contrats de salaire que nous connaissons, de la Grèce au Cités-États malaisiennes, étaient de fait des locations d’esclaves), et elle a tendu, historiquement, a être intimement liée à diverses formes d’esclavage pour dette [debt peonage] – comme elle l’est en fait encore aujourd’hui. Le fait que nous ayons moulé de telles institutions dans un langage de liberté ne veut pas dire que ce que nous concevons maintenant comme liberté économique ne repose pas au final sur une logique qui, pendant la majeure partie de l’histoire humaine, a été considérée comme la véritable essence de l’esclavage.

 

IV. Période contemporaine (1971 et après).

L’empire de la dette.

On peut dire que la période actuelle a commencé le 15 août 1971, quand le président des États-Unis Richard Nixon a officiellement suspendu la convertibilité du dollar en or et effectivement créé les régimes actuels de devises flottantes. Nous sommes retournés, de toute façon, à un âge d’argent virtuel, dans lequel les achats du consommateur dans les pays riches impliquent rarement ne serait-ce que de la monnaie-papier, et les économies nationales sont largement tirée par la dette de consommation [consumer debt]. C’est dans ce contexte que nous pouvons parler de « financiarisation » du capital, par quoi la spéculation sur les devises et les instruments financiers devient un domaine en elle-même, détaché de toute relation immédiate avec la production ou même le commerce. Ceci est évidemment le secteur qui est entré en crise aujourd’hui.

Que pouvons-nous dire à propos de cette nouvelle période ? Jusqu’ici, très très peu de choses. Trente ou quarante ans ne sont rien aux termes de l’échelle à laquelle nous avons eu affaire. Clairement, cette période vient tout juste de commencer. Ceci dit, l’analyse qui suit, aussi grossière soit-elle, nous permet quand même de commencer à faire quelque suggestions informées.

Historiquement, comme nous l’avons vu, l’âge de la monnaie virtuelle, de crédit, a aussi impliqué la création, d’une sorte ou d’une autre, d’institution générale – la royauté sacrée mésopotamienne, le jubilé mosaïque, la Charia ou la loi canon – qui mettait en place des contrôles sur les conséquences sociales potentiellement catastrophiques de la dette. Presque invariablement, elles impliquaient des institutions (habituellement pas tout à fait concomitantes à l’État, habituellement plus grandes) pour protéger les débiteurs [debtors]. Jusqu’ici le mouvement a cette fois-ci été dans l’autre sens : à partir des années 80, nous avons commencé à voir la création du premier système administratif planétaire effectif, opérant à travers le FMI, la Banque Mondiale, les corporations et les autres institutions financières, largement dans le but de protéger les intérêts des créditeurs. Cependant, cet appareil a été très rapidement mis en crise, d’abord par le développement très rapide des mouvements sociaux globaux (le mouvement alter-mondialiste), qui a effectivement détruit l’autorité morale des institutions comme le FMI et laissé beaucoup d’entre eux proche de la banqueroute, et maintenant par la crise bancaire actuelle et l’effondrement économique global. Alors que la nouvelle période d’argent virtuel vient tout juste de commencer et que les conséquences à long terme sont encore entièrement indistinctes, nous pouvons déjà dire deux ou trois choses. La première est que le mouvement vers l’argent virtuel n’est pas en lui-même, nécessairement, un effet insidieux du capitalisme. En fait, il pourrait bien signifier exactement le contraire. Durant la majeure partie de l’histoire humaine, les systèmes d’argent virtuel furent conçus et régulés pour s’assurer que rien de tel que le capitalisme ne puisse jamais émerger – pour le moins, pas tel qu’il apparaît dans sa forme présente, avec la majorité de la population mondiale placée dans une condition qui, dans bien d’autres périodes historiques, aurait été considéré comme équivalente à l’esclavage. Le deuxième argument consiste à souligner le rôle absolument crucial de la violence dans la définition des termes mêmes avec lesquels nous imaginons à la fois « la société » et « les marchés » – en fait, beaucoup de nos idées les plus élémentaires de la liberté. Un monde moins entièrement imprégné de violence commencerait rapidement à développer d’autres institutions. Finalement, réfléchir à la dette en dehors de la double camisole intellectuelle de l’État et du marché ouvre des possibilités excitantes. Par exemple, nous pouvons nous demander : dans une société dans laquelle cette fondation de violence aurait finalement été arrachée, qu’est-ce, exactement, que des hommes et des femmes libres devraient les uns aux autres ? Quelle sorte de promesses et d’engagements [commitments] devraient-ils se faire ?

Espérons que tout le monde sera un jour en position de commencer à poser de telles questions. Par les temps qui courent, on ne sait jamais [at times likes this, you never know].

Traduction artisanale par hocus

( Groupe Pavillon Noir )

 

NOTES DU TEXTE ORIGINAL :

[1] Geoffrey W. Gardiner, « The Primacy of Trade Debts in the Development of Money », in Randall Wray (ed.), Credit and State Theories of Money: The Contributions of A. Mitchell Innes, Cheltenham: Elgar, 2004, p.134.

[2] La formule « Âge axial » a été au départ créée par Karl Jaspers pour décrire la période relativement brève entre 800 av. JC et 200 ap. JC dans laquelle, croyait-il, toutes les principales traditions philosophiques qui nous sont familières aujourd’hui ont surgi simultanément en Chine, en Inde, et dans l’est méditerranéen. Ici, je l’utilise dans le sens plus large de Lewis Mumford comme la période qui a vu la naissance de toutes les religions mondiales, s’étendant en gros du temps de Zoroastre à celui de Mahomet.

[3] Ici je relègue tout ce qui est en général appelé les « âges sombres » en Europe à la période précédente, caractérisée par le militarisme prédateur et l’importance des lingots [bullion] qui en découle : les raids vikings, et la célèbre extraction du danegeld en Angleterre dans les années 800, peuvent être vus comme une des dernières manifestations d’un âge où le militarisme prédateur allaient main dans la main avec les amas de lingots d’or et d’argent.

[4] Le mythe du troc et les théories de l’argent comme marchandise [commodity theories of money] furent évidemment développées dans cette période.

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Voir aussi : Rubrique Livre, Essais, David Graeber un pavé dans la marre, rubrique Histoire, rubrique Sciences humaines,

 

La stratégie arabe de la Chine

Par Mohamed Troudi

L’émergence de la Chine comme puissance montante de cette fin du 20ème siècle résulte de sa capacité prouvée de faire cohabiter deux traditions, celle de manier à bon escient les ressources que lui offrent la technologie occidentale tout en consolidant ses traditions propres tissées depuis des millénaires. La question qui se pose est la suivante: le monde est-il entrain d’assister en même temps qu’à l’émergence inéluctable de la Chine à un retour à un monde plus  normal, par conséquent moins marqué par une longue et brutale domination européenne?. Assiste-on à l’affaiblissement de l’impérialisme américain et européen? La crise économique et financière si grave aujourd’hui va-elle dans le même sens d’un affaiblissement de l’impérialisme mondial, qui pousse toutes les puissances au désespoir en causant des frictions entre elles chacune cherchant à alléger ses problèmes au dépend de l’autre?

Chacun sait que la domination américaine au Moyen orient représente un argument essentiel pour la réussite de la stratégie mondiale des Etats-Unis qui souhaiterait imposer son modèle au monde entier. En effet les Etats-Unis veulent s’assurer le contrôle des gigantesques ressources pétrolières de la région, ce qui donnera à l’Amérique les moyens de manipuler l’économie mondiale et par conséquent de limiter  voire de gommer toute concurrence des autres pays développés. Je pense à la Chine, à l’Inde et probablement la Russie.

Les fondements de la pensée stratégique chinoise

L’apparition de nouveaux acteurs majeurs sur le marché mondial comme la Chine, offrant une toute autre stratégie d’échange et de relations basées sur un partenariat d’égal à égal, peut fortement gêner la puissance américaine notamment dans sa quête inlassable de grandes espaces et de nouvelles sources de matières premières  en tête desquelles le pétrole notamment dans la région arabe et  en Afrique, dans le but de mieux diversifier son approvisionnement.

Sans vouloir verser dans un anti-américanisme primaire, je note que les Etats-Unis sont aujourd’hui dans l’incapacité de peser sur les grands bouleversements mondiaux. En choisissant souvent la facilité et le court terme dans la conduite de leur politique étrangère, ils ne sont plus aujourd’hui à l’abri de nouveaux concurrents déterminés à repenser les termes du débat stratégique, dans un espace désormais fragmenté.

En somme, ils entretiennent la peur d’un empire somme toute théâtral  et d’une expansion narcissique notamment dans le monde arabe. Le résultat désormais consommé, l’échec dans la réalisation de leurs objectifs stratégiques, l’exemple irakien et afghan en est l’illustration parfaite. L’apparition d’acteurs majeurs sur la scène mondiale dont les Etats-Unis sont incapables de contrôler, particulièrement la Chine, est de nature à compliquer davantage une tâche déjà complexe pour les Américains. Cette situation ouvre un boulevard pour la Chine, puissance montante, qui semble décider à utiliser tous les moyens en sa possession pour jouer à fond sa chance.

Il est opportun de signaler à titre d’exemple la réussite du rapprochement entre la Chine et l’Amérique latine, qui peut servir d’exemple à reproduire dans le monde arabe. En effet,  l’Amérique latine  trouve dans le commerce avec Pékin, un marché parfaitement en état de recevoir ses produits. La Chine importe du Brésil des quantités importantes de produits extraits du soja. De son côté le Venezuela de CHAVEZ, a négocié avec la Colombie pour construire un oléoduc vers sa côte pacifique. Cette plateforme a pu accroître les exportations pétrolières de Caracas vers la Chine, privant ainsi les Etats-Unis d’une manne dont elle en a tant besoin surtout que l’Amérique dépend du Venezuela à hauteur de 14% de leur importation en pétrole. Cet exemple de rapprochement réussi sino latin, est-il en cours de se reproduire au Moyen-Orient et au Maghreb?

Le rapprochement entre la Chine et le monde arabe semble être une opportunité stratégique pour les deux parties, même si l’un des deux partenaires a pris plusieurs longues d’avance sur l’autre. En effet si la Chine semble aller de l’avant, le monde arabe donne encore au monde l’image d’une région divisée, sans aucun dessin politique et stratégique commun, incapable de s’unir autour de sujets d’importance majeure engageant l’avenir des peuples de la région. Toutefois les printemps arabes déclenchés par la révolution tunisienne et égyptienne, permettent d’espérer un retournement de situation et la mise en place de politiques économiques plus en phase avec les aspirations des peuples arabes. La Tunisie puis l’Egypte, le Yémen et la Syrie en attendant que d’autres pays du monde arabe ne connaissent à leur tour des bouleversements profonds qui pourraient  bouleverser non seulement le monde arabe, mais aussi les relations qu’il entretient avec le reste du monde, notamment la Chine

En quoi, la Chine peut-elle en tirer profit de cette nouvelle donne arabe?  En grande puissance, la Chine suit  la situation de très près, même si elle se refuse à la commenter .En  effet la possible onde de choc des évènements dans le monde arabe fait craindre aux dirigeants chinois le risque d’une contagion, pourtant hautement improbable, à la Chine. Comment la Chine va-t-elle se comporter? Jusqu’à quel point  les troubles qui secouent le monde arabe, peuvent-elles peser sur la situation interne de ce grand pays, sachant que ce type d’évènements est toujours traité avec une grande prudence, et le plus souvent assimilé à une forme de chaos dont il faut se méfier.? Autant de questions que ce travail se propose d’y apporter une esquisse de réponse.

Pour bien comprendre la politique chinoise en vers le monde arabe, il est opportun de rappeler les fondements notamment intellectuels de la pensée stratégique chinoise qui dictent la nature et le contenu de sa politique étrangère. Il faut admettre que l’espace stratégique mondial considéré jusqu’à lors comme unique, et homogène, est probablement en passe de laisser la place à un espace stratégique mondial fragmenté. Qu’il s’agisse de l’Amérique latine ou de la Chine, des puissances dites émergentes concurrencent sur le terrain politique et économique, des puissances jadis bien établies. Parmi ces nouveaux acteurs menaçant l’hégémonie stratégique américaine, la Chine se place en bonne position. Cette dernière a en effet décidé de projeter en dehors de son environnement immédiat, sa vision du monde partant des fondements de sa pensée stratégique.

Une des bases de la stratégie chinoise c’est qu’elle s’inscrit presque toujours dans le long terme et cherche avant tout à influer sur les tendances lourdes. Elle ne se construit pas dans la précipitation et par conséquent s’inscrit dans la durée,  tenant compte à la fois de l’environnement et des stratégies des concurrents directs. Elle s’appuie sur des comportements inébranlables, celui de l’écoute, l’absence de préjugé et d’arrogance et enfin la disponibilité et sa capacité à s’adapter à toutes les circonstances extérieures. En somme ce premier fondement de la  politique étrangère chinoise peut être résumé en une phrase: moduler la situation, ne surtout pas la forcer.

Le deuxième fondement de la stratégie chinoise, s’appui sur une conception nuancée du monde contrairement à la vision occidentale qui adopte souvent une approche plutôt dualiste et cartésienne du monde. La conception chinoise du monde qui influe largement sur sa stratégie se résume en un mot «  le soft power ». Si le hard power se réfère à l’utilisation des outils traditionnels mis à la disposition d’un Etat à savoir la coercition, en brandissant la menace de représailles militaires, ou encore l’incitation économique et financière, à l’opposé le soft power, fait appel à l’habilité pour un Etat d’obtenir ce qu’il désire par le pouvoir d’attraction du rayonnement de sa culture et de sa civilisation, de sa conception des relations internationales et plus particulièrement de sa diplomatie. Il a pour effet de propulser l’Etat ou la puissance en question sur la scène mondiale et d’attirer l’attention des autres acteurs sur la spécificité d’un acteur donné.

La Chine a  misé sur le soft power dont l’objectif est moins d’imposer un système ou une manière de voir que d’influencer imperceptiblement ces partenaires à travers le monde. Ce qui m’amène à penser que la Chine tout en utilisant la puissance de son économie, elle s’appuie aussi sur ce mécanisme du soft power, mettant en avant la force de  sa culture plurimillénaire et sa population, deux vecteurs essentiels aujourd’hui de sa puissance politique et économique. La multiplication  des instituts Confucius (1) à travers le monde en est l’exemple parfait du rayonnement culturel de la Chine.

La politique de la main tendue tout en souplesse avec des acteurs partenaires, semble être d’une grande efficacité au Tiers-monde, particulièrement en Afrique et depuis un certain temps dans le monde arabe. Il faut rappeler que la Chine se considère d’abord comme un pays du Sud, ayant optée pour une vision singulièrement différente des autres puissances, basée sur l’écoute et la non ingérence pour se rapprocher de nouveaux partenaires et gagner la confiance. Cette phrase prononcée par le président nigérian Olusegun Obasanjo lors du dîner officiel offert en avril 2006 au Président Hu Jintao, en dit long sur le charme qu’exerce en permanence la Chine sur ses partenaires africains : « Nous souhaitons un jour que la Chine dirige le monde, et quand ce sera le cas, nous voulons être juste derrière vous ». Le grand stratège chinois Sun Tzu, auteur du premier traité de stratégie militaire écrit au monde «  stratégie militaire du maître Sun », dans le quel, il  développe des thèses originales qui s’inspirent de la philosophie chinoise ancienne. Il disait pour en citer un exemple que les armes sont de mauvais augures, car le vainqueur sera haï par le vaincu et ses ressources seront d’autant plus difficiles à exploiter sur la durée. La Chine semble avoir retenu cette leçon dans sa relation avec les pays du Sud, plus que toutes autres puissances du moment, Etats-Unis en tête.

La diplomatie chinoise dans le monde arabe, s’inscrit dans la droite ligne de la politique extérieure  de l’empire du milieu, énoncée pour la première fois en 1953 par celui qui était le ministre des affaires étrangères Chou En-Laï. Quelques principes majeurs fondent la nouvelle diplomatie chinoise dans le monde arabe: respect mutuel, non agression, non ingérence dans les affaires internes, relations basées sur l’égalité, les bénéfices mutuels et la coexistence pacifique.

Le multilatéralisme chinois en dehors de l’Asie

Très tôt, lors de la conférence de Bandung en 1955 et dans l’euphorie révolutionnaire, la République populaire de Chine a manifesté un intérêt pour l’Afrique et  le monde arabe, ce qu’on désignait à cette période par le Tiers-monde. Une trentaine de pays qui pour la plupart venaient d’accéder à l’indépendance, comptaient désormais peser sur la politique internationale. C’est l’économiste et le démographe Alfred Sauvy qui est à l’origine de l’expression «  Tiers Monde », en effet dans un article publié dans le Nouvel Observateur en 1952, désigne pour la première fois ses pays nouvellement libres sous le terme de Tiers Monde, en allusion au Tiers Etat qui avait provoqué la Révolution française (2). L’on peut lire à Alfred Sauvy notamment ce passage : « car enfin, ce tiers monde ignoré, exploité, méprisé comme le tiers état, veut lui aussi, être quelques chose ».

Trois acteurs vont organiser la philosophie tiers-mondiste : l’Indien Jawarharlal Nehru qui a succédé à Gandhi  et qui veut mettre en avant la nécessité d’une union et d’une lutte par des moyens pacifiques,

l’Egyptien Gamal Abdel Nasser,  qui symbolise le nationalisme arabe  et  Zhou Enlai, premier ministre chinois qui  fort du prestige et de la puissance numérique de la Chine populaire, voulait lui donner, l’image d’un pays soutenant les luttes contre toute forme d’impérialisme mondial.

Ils se définissent contre les essais nucléaires, la politique des blocs, et le colonialisme. La Conférence de Bandung se tient du 18 au 24 avril 1955 et regroupe 29 pays (15 asiatiques, 9 du Moyen-Orient et 5 africains). L’Afghanistan, la Birmanie, le Cambodge, Ceylan (l’actuel Sri Lanka), la République populaire de Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Japon, le Laos, le Népal, le Pakistan, les Philippines, Siam (l’actuelle Thaïlande), la République populaire du Vietnam, l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Iran, l’Irak, la Jordanie, le Liban, la Syrie, la Turquie, le Yémen la Côte-de-l’Or (l’actuel Ghana), l’Éthiopie, le Libéria, le Soudan et la Libye. La République populaire de Chine a été également membre pendant un temps du mouvement des non-alignés crée suite à la déclaration de la Havane en 1949.  Son but est d’assurer : l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité des pays non alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néo-colonialisme, la ségrégation, le racisme, le sionisme, et toute forme d’agression étrangère, d’occupation, de domination, d’interférence ou d’hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politique.

La Chine a  été le premier pays non arabe à reconnaître le gouvernement provisoire d’Algérie, créé en septembre 1958. Si après la mort de Mao Zedong, la présence chinoise en Afrique est devenue plus discrète, se limitant à certains investissements ciblés comme au  Bénin, la Chine a rapidement repris une politique de rapprochement avec des pays africains et arabes, comme en témoigne l’intérêt de la Chine pour l’Egypte et l’Algérie et récemment pour le Maroc. En effet la Chine considère l’arabisme comme une variante du tiers-mondisme, il est également l’expression de la lutte des classes et ses partisans les plus acharnés se plaçaient dans son camp.

Depuis toujours, fidèle à sa stratégie de petits pas, la diplomatie chinoise est fondée sur le principe du développement pacifique, orientation confirmée après l’accession au pouvoir de Hu Jintao en 2002. Tout en privilégiant des relations harmonieuses et stables avec ses voisins asiatiques, la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, aujourd’hui première puissance démographique et deuxième puissance économique mondiale, cherche à se placer sur un pied d’égalité avec les autres grandes puissances mondiales qu’il s’agit des Etats Unis, de la Russie ou de l’Union européenne. Se faisant Pékin développe sa présence économique via des partenariats solides avec les pays du Sud notamment en Afrique et dans le monde arabe. La politique chinoise est une politique caractérisée par des évolutions en petites touches, l’objectif étant de défendre les intérêts du pays notamment l’accès aux hydrocarbures  sur le long terme. Pékin défend ses intérêts vitaux sous couvert de la solidarité avec les pays du Sud et profite de sa puissance pour réaliser ses desseins stratégiques au risque souvent de créer le ressentiment et de faire peur.

Le développement économique de la Chine et son appétit insatiable en pétrole, lui impose de redéployer sa diplomatie afin de s’assurer des disponibilités en matières premières, ce qui pousse aujourd’hui le pays à se tourner vers l’Afrique, l’Amérique latine et le monde arabe. La pénétration chinoise en Afrique est à cet égard emblématique et surtout à contre-courant de la stratégie européenne et américaine, puisque Pékin par altruisme n’en conditionne jamais son aide et ses investissements souvent colossaux à un quelconque critère politique. Il faut signaler que les principaux partenariats noués par la Chine, en dehors de l’Asie orientale, se fondent sur des coopérations économiques ou militaires ciblées avec des partenaires finement choisis.

Dans le cas du monde arabe, particulièrement au Moyen-Orient, la Chine a signé des partenariats surtout  avec l’Arabie Saoudite grand producteur et exportateur du pétrole et l’Iran dont les relations avec c e pays sont excellentes.

En ce qui est de l’Afrique, les liens sont étroits avec des pays comme l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, deux pays richement dotés en matières premières et qui n’oublient pas le soutien de Pékin dans la lutte contre l’apartheid et plus largement dans leur lutte contre la colonisation britannique. La Chine a également lourdement investit dans trois pays producteurs de pétrole, je veux parler du Nigeria, de l’Angola et du Soudan. S’agissant de ce dernier, Pékin a fortement investi dans l’exploitation et dans le raffinage du pétrole, mettant une sourdine sur le conflit de la province du Derfour, considérant la question comme une affaire interne au Soudan, ce qui ne l’a pas empêché d’envoyer une force multinationale d’interposition dans la province. Mais qu’en est-il de son action en direction du monde arabe?

La Chine et le monde arabe, des intérêts partagés

La politique étrangère de la Chine repose sur les principes généraux stipulés par le paragraphe 12 de la constitution chinoise : rôle de locomotive de la Chine pour les pays du Tiers-monde ; non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats ; coopération bilatérale et multilatérale mutuellement avantageuse, c’est le principe de développement pacifique, qui a été confirmé  en 2002 par l’accès à la tête de la Chine de Hu Jinato

La diplomatie chinoise poursuit quelques objectifs majeurs, en tête desquels se trouve le développement économique du pays, ce qui vient en soutien au deuxième objectif, celui de la consolidation de son statut de grande puissance émergente. On peut en citer un troisième et non des moindres, celui d’assurer la pérennité du régime communiste au pouvoir, probablement l’objectif prioritaire aujourd’hui. En effet l’effondrement de l’Union soviétique, a persuadé les différents dirigeants communistes chinois, de Deng Xiaoping à ses successeurs, Jiang Zemin puis Hu Jintao, aujourd’hui, de poursuivre  non seulement les réformes et le développement du pays mais d’accélérer son intégration à l’économie mondiale, considérée comme une condition sine qua non à l’accès  au statut de puissance à la fois politique et militaire.

Bastion de la plus grande révolution  communiste survenue dans le Tiers Monde, et lieu de   ressourcement de  nombreux espoirs révolutionnaires, la Chine  accélère son développement économique et son ouverture au monde extérieur, tout en renouant  avec son riche héritage culturel et historique national, se faisant elle est probablement en cours de réussir  une action de réforme en profondeur de la société internationale. En renforçant sa diplomatie économique et ses échanges culturels avec le monde extérieur, la Chine considère en effet que le contexte international est favorable à la réalisation de ces objectifs si liés.

Dans ses conditions perçues comme propice, favorisant les opportunités stratégiques, la Chine marque  sa volonté  non seulement de  prendre part au nouvel ordre international qui se profile mais surtout de le façonner et  l’adapter à ses intérêts vitaux tout en en évitant de heurter frontalement les Etats-Unis.

L’action de Pékin à l’extérieur, se présente désormais comme la diplomatie  d’un nouvel ordre mondial, mettant en avant la nécessité de promouvoir une approche nouvelle des relations internationales basée sur la justice et la raison dans la conduite des affaires du monde. En somme aider à sortir d’un monde mono polaire rendu possible par l’éclatement de l’Union soviétique et favoriser la promotion d’un  multilatéralisme effectif, enjeu majeur de ce début du 21ème siècle.

La vocation à l’hégémonie de la Chine qui n’est pas que symbolique, est en passe de se transformer en aspiration à la domination territoriale et  politique de certaines zones stratégiques dont le monde arabe en fait partie intégrante. A la fin des années soixante dix, la diplomatie chinoise jusqu’à la teintée de coopération militante sur fond d’idéologie tiers-mondiste, est rapidement passée à une nouvelle approche diplomatique marquée par le réalisme et le pragmatisme dans ses rapports avec les pays arabes et africains.

On posera deux questions essentielles: comment la Chine influence-t-elle le monde arabe et comment ce dernier peut l’influencer en retour après les printemps arabes qui va sans dire  inquiète le pouvoir communiste chinois?

Depuis le 8e Congrès du P.C.C., en 1956, la République Populaire de Chine s’est lancée dans une politique d’ouverture bien au delà de sa zone d’influence régionale, notamment vers l’Amérique latine, et particulièrement l’Afrique à qui l’empire du milieu consacre plus de 40% de son aide extérieure et une partie du monde arabe. Cette nouvelle phase politique l’a obligé, à  dessiner une stratégie chinoise pour le Tiers Monde, avec pour enjeu de taille, la satisfaction de ses besoins grandissants en matières premières et contre balancer autant que faire se peut la puissance américaine sans véritablement rentrer en confrontation directe avec les Etats-Unis. Si en Asie, la stratégie de Pékin se résume à une équation simple: s’imposer comme la première puissance face au Japon, son concurrent direct, ce qui peut donner à la politique asiatique de la Chine une connotation impériale, qu’en est-il de sa  politique arabe?

Depuis la décennie quatre vingt, Pékin a instauré un partenariat solide avec le monde arabe. Dans une de ses   interventions, l’ancien ambassadeur chinois au Maroc,  Cheng Tao,  a clairement dévoilé les atouts et les arcanes de la politique étrangère de la Chine dans cette partie du monde. C’est une politique basée sur  le respect mutuel de la souveraineté, de l’intégrité territoriale, tout particulièrement sur le bénéfice réciproque « gagnant-gagnant » ou « win-win », déclarait-il.

Tout comme sa politique africaine, l’action de Pékin au Maghreb et au Moyen-Orient se résume à une politique d’occupation de terrain via des partenariats et des forums économiques. Un des constats stratégiques parfaitement intégré par la diplomatie pékinoise, est que la Méditerranée est  un lieu de présence des puissances du moment, la Chine est par conséquent consciente de la nécessité d’intégrer cet espace. Parallèlement certains pays arabes cherchent à diversifier leurs relations en s’ouvrant à de nouveaux acteurs émergents, cherchant ainsi à sortir du suivisme économique et politique qui a jusqu’à présent caractérisé leurs rapports avec l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier. Ces tentatives menées par les Etats arabes, ont permis de densifier leurs relations avec un ensemble de pays désigné par ces quatre lettres « BRIC », en l’occurrence  Brésil, Chine, Inde et Russie. Ce rapprochement s’est opéré dans le cadre d’un mouvement Sud Sud, mené par des pays d’Amérique du sud, notamment le Brésil et des pays nord-africains principalement l’Algérie et des pays arabes du Moyen-Orient, avec le soutien de la Chine et la Russie. Ce désir des pays arabes de développer des politiques étrangères multidirectionnelles et de diversifier leurs rapports commerciaux internationaux, n’a pas échappé à la vigilance de Pékin, qui s’intéresse d’autant plus au monde arabe, que les derniers bouleversements de cette partie du monde, inquiètent la Chine .

Aujourd’hui, la Chine figure parmi les premiers partenaires commerciaux de nombreux pays maghrébins notamment de l’Algérie dont il est le sixième fournisseur. La pénétration chinoise du marché maghrébin est réelle, aujourd’hui nombreuses sont les entreprises chinoises dans le domaine du bâtiment ou encore dans la téléphonie, qui sont devenues de véritables rivales des groupes occidentaux notamment français comme Dumez ou encore Bouygues. La Chine multiplie depuis quelques temps, la construction d’infrastructure, secteur dans le quel les compétences et le savoir-faire chinois sont indiscutables. La Chine a entamé un large redéploiement des activités de ces grands groupes industriels vers l’Afrique du Nord principalement dans le textile, l’électronique et l’alimentaire, permettant ainsi à la Chine d’occuper le terrain et de promouvoir ses produits. La présence économique et le développement commercial avec ces pays semblent être les deux piliers du projet socialiste chinois, en somme le business, ce qui est pour le moins paradoxal car c’est un mode de pensée que Mao n’aurait  jamais imaginé.

En effet, la priorité de Pékin, n’est plus celle de Mao, unifier le Tiers monde sous la bannière du  socialisme chinois, désormais la Chine est avant tout en quête de stabilité par et pour la croissance économique, dans la quelle le monde arabe est appelé à jouer un rôle déterminant. C’est partant d’un activisme diplomatique très dense notamment en direction du Maghreb et surtout du Proche et Moyen-Orient, tentant par la même un certain contrôle de l’islam mondial.

Au Maghreb, la Chine joue de tous son poids pour tirer profit de relations plutôt solides avec les pays du Maghreb comme avec le  reste du monde arabe notamment avec les palestiniens. Elle est par conséquent dans une position favorable pour tisser des liens solides, partant d’un fort capital de sympathie et de confiance accumulé dans les cinq dernières décennies.

Le regard du monde arabe en vers la Chine se résume en deux idées phares: la Chine à l’OMC, peut infléchir le commerce mondial vers plus d’équité et de justice économique et permettre au monde arabe de bénéficier d’une meilleure chance en terme d’investissements internationaux. C’est du moins ce qu’attend le monde arabe de la Chine. En effet la montée en puissance de la Chine et son entrée à l’OMC en 2001 a entraîné un bouleversement de réorientation des flux commerciaux internationaux. Les pays du Maghreb n’ont pas été épargnés des effets de la montée en puissance de la Chine. Un pays comme le Maroc a ressenti les effets sur certains secteurs d’activités comme le textile habillement. Certaines analyses économiques marocaines font état d’un déficit commercial important dans les relations de la Chine avec Rabat, en effet si Pékin est devenue en l’espace de quelques années le troisième fournisseur du Maroc, elle ne représente néanmoins que son 18ème client

Le Maroc travaille à des relations plus équilibrées avec la Chine basée sur un véritable partenariat, il se place dans les priorités de la politique extérieure chinoise. Partant de sa position géographique, espace d’intérêt commun entre l’Afrique et la Chine, le Maroc veut jouer pleinement la carte de la profondeur stratégique que représente pour ce pays l’Afrique et  dont on connaît son importance aujourd’hui pour Pékin. Il cherche à faire valoir sa position de concentrateur commercial et financier régional, au carrefour des marchés européen, américain, africain et arabe, très attractif aux entreprises chinoises.

Le but recherché pour le Maroc est de s’associer à la dynamique conquérante des entreprises chinoises dans le continent et passer ainsi d’un cadre concurrentiel à un cadre partenarial. Parallèlement, Pékin veut faire du Maroc une plate-forme pour leurs exportations vers l’Europe et les Etats-Unis. La déclaration d’un chef d’une délégation d’hommes d’affaires chinois représentant la province de Zhijiang lors d’un déplacement au Maroc est à cet égard signifiante: « nous examinons avec les responsables de la région, la possibilité de créer des usines comme on l’a fait dans d’autres pays. Nous manquons de ressources naturelles, mais nous avons des ressources humaines dynamiques et qualifiées ».Il est vrai  que la position géographique stratégique et la nature de son système politique très particulier, offrent des atouts majeurs à la pénétration chinoise, même si les récents printemps arabes viennent compliquer quelque peu la stratégie arabe de la Chine, idée que je développerai à la fin de cet article. Développer la connaissance mutuelle des deux nations et rapprocher culturellement les peuples du Sud, figurent parmi les fondements de la politique étrangère chinoise et un pilier de sa stratégie d’approche, qui lui permet d’une année à l’autre d’alimenter sa croissance très souvent à deux chiffres, plaçant officiellement le pays désormais au deuxième rang d’économie mondiale, devant le Japon  mais  derrière les Etats-Unis du moins pour le moment.

Voulant consolider cette stratégie de pénétration en douceur dans le monde arabe, la Chine a lancé  une chaîne de télévision en langue arabe qui diffuse depuis  le 25 juillet 2009 des programmes 24 heures sur 24 à destination de 22 pays arabophones, soit près de 300 millions de téléspectateurs potentiels.

L’ambition  de ce projet d’après l’autorité de la chaîne, représentée par Zhang Changming, vice président de CCTV est de « montrer la « vraie » Chine aux pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord . Elle s’inscrit dans la volonté du gouvernement chinois de promouvoir sa vision pluraliste du monde en encourageant ses médias à agir en occupant l’espace médiatique mondial.

Outre l’aspect culturel et l’échange inter civilisationnel, qui est certes présent dans l’approche chinoise du monde, la stratégie arabe de la Chine reste dominée par des considérations économiques majeures au centre desquelles le développement de la Chine et l’accès  au pétrole occupent une place de choix.

La diplomatie pétrolière est  au centre de la stratégie arabe de la Chine

Outre l’Afrique noire, qui abrite près de 10% des réserves mondiales en pétrole et en assure 11% de la production mondiale, offrant à la Chine une possibilité de choix pour diversifier ses approvisionnements, l’Algérie, la Libye et bien évidemment l’Arabie saoudite et l’Iran sont des partenaires stratégiques pour Pékin. Le développement de la Chine et son besoin insatiable en hydrocarbures, ont entraîné un rapprochement remarqué avec les pays arabes exportateurs de pétrole, elle mène une stratégie d’accès au pétrole au centre duquel les liens avec l’Arabie saoudite et accessoirement l’Algérie sont capitales, ce qui n’a pas manqué de créer un bouleversement géopolitique, poussant les Etats-Unis à contrôler de près la pénétration chinoise dans ces pays comme elle a tenté de contrôler la pénétration chinoise en Afrique. En effet Pékin considère son approvisionnement en pétrole  comme une question de sécurité nationale

Depuis 1995, la Chine n’est plus autonome, devenant rapidement par la rapidité de son développement industriel, un pays importateur net de pétrole, par conséquent largement dépendant des zones d’approvisionnements, notamment du Moyen-Orient. Cette situation de dépendance énergétique, est devenue rapidement  concevable pour les dirigeants chinois au regard du rôle mondial qu’entend tenir la Chine. Jusqu’en 1990, pékin s’approvisionnait en matières énergétiques essentiellement auprès de  l’Indonésie, du sultanat d’Oman et d’Iran. La diversification des fournisseurs est devenue une priorité nationale  à cause de l’augmentation de la consommation de la Chine et de la raréfaction des réserves de l’Indonésie. Aujourd’hui, la Chine est devenue le deuxième importateur de pétrole d’Afrique, après les Etats-Unis. L’Afrique représente 25 % de l’approvisionnement pétrolier de la Chine, contre 15 % au milieu de la décennie 1980. Il serait par conséquent intéressant de s’interroger sur les conséquences géopolitiques évidentes de ce rapprochement chinois avec les pays arabes les plus riches en pétrole et sur les risques que cela fait courir à la stratégie globale des Etats-Unis dans cette partie du monde.

Les bonnes relations entre la Chine et l’Algérie, sont à cet égard très significatives. Ces relations très cordiales, ont permis d’établir des  liens commerciaux et techniques avec le  (CSCEC), numéro un du BTP chinois concurrence les groupes occidentaux notamment français et  remporte  fréquemment des contrats publics. Aujourd’hui, la Chine se présente comme le septième fournisseur de l’Algérie. A titre d’exemple la Sinopec (3) a signé en 2002 un contrat de 420 millions d’euros pour développer le gisement de Zarzaitine au Sahara. Une autre société chinoise, la China National Oil and Gas Exploration doit également construire une raffinerie dans le désert algérien, près d’Adrar.

Ces relations qui se sont bonifiées avec le temps, remontent à la fin des années cinquante, avec le soutien politique et militaire apporté par la Chine nouvelle aux revendications algériennes de  libération nationale, qui s’est traduit par la reconnaissance du gouvernement provisoire comme l’unique représentant du peuple algérien. Il faut rappeler ici, que la Chine était le premier pays hors du monde arabe à  reconnaître officiellement, le premier gouvernement provisoire algérien en 1958. Parallèlement, la Chine reste reconnaissante pour l’Algérie, qui dès le début  l’indépendance algérienne,  n’a cessé de soutenir fermement la réunification et l’intégrité territoriale chinoise. La convergence  entre les deux pays notamment sur les questions internationales les plus importantes, a facilité leur rapprochement, qui s’est traduit par un partenariat stratégique entre les deux pays, signé à Beijing en novembre 2006.

Si l’on prend en compte,  les statistiques officielles tant algérienne que chinoise, le volume d’échanges  commerciaux entre les deux pays a totalisé 3,828 milliards de  dollars en 2007 et est en nette progression depuis. D’un autre côté, les exportations de l’Algérie envers la Chine ont atteint 1,140 milliards de dollars (+696% par rapport à 2006),  tandis que ses importations étaient de 2,688 milliards de dollars  (+38%).

En 2002, la Sinopec a signé un contrat pour développer le gisement de Zarzaïtine au Sahara, pour 420 millions d’euros. Le gisement doit fournir entre 1,3 millions et 2,5 millions de tonnes de pétrole par an à la Chine. Une autre société chinoise, la China National Oil and Gas Exploration, a construit une raffinerie à Adrar, dans le désert algérien. Ce volume des échanges a dépassé les 4 milliards de dollars fin 2008 et a avoisiné les 5 milliards de dollars, à la fin 2009.

Alger occupe une place particulière dans l’histoire de la coopération sino-africaine, étant un des rares pays africains à avoir obtenu son indépendance par une dure lutte armée, cet élément a d’emblée resserré les liens entre Alger et Pékin. Pays producteur de pétrole, l’Algérie a rejoint le rang des pays fournisseurs de la Chine. Le partenariat stratégique entre les deux pays, perçu comme un modèle de coopération Sud Sud, n’a cessé de se consolider.  La Chine est  déjà dans le top dix des fournisseurs et des clients de l’Algérie. Elle a l’opportunité de tirer avantage des secteurs sur lesquels les occidentaux refusent le transfert de technologie, comme à titre d’exemple le nucléaire civil, la médecine nucléaire, l’industrie spatiale, les secteurs militaires ou encore la recherche minière et médicale et d’autres secteurs sur lesquels l’Algérie est bien déficitaire.

Les sociétés chinoises obtiennent par conséquent de très nombreux contrats de construction dans des domaines variés comme la construction navale, aéronavale, l’équipement téléphonique, les forages pétroliers ou encore les logements sociaux. Ce dynamisme des entreprises chinoises s’explique par des prix très compétitifs et par des embauches de  main d’œuvre locale, ce qui participe de la lutte contre le chômage plutôt endémique dans ces pays surtout parmi les jeunes diplômés.

Jusqu’en 1990, Pékin importait ses besoins énergétiques principalement d’Indonésie, du sultanat d’Oman, d’Arabie saoudite et d’Iran (5). L’augmentation de sa consommation pétrolière a poussé la Chine à diversifier ses sources d’approvisionnement, en mettant en place une véritable diplomatie pétrolière. L’Afrique reste le continent privilégié pour Pékin, conscient que les réserves du Moyen-Orient sont sous contrôle américain depuis l’invasion et l’occupation de l’Irak. Très rapidement la Chine est devenue le deuxième consommateur du pétrole africain, derrière les Etats-Unis. Des pays comme le Gabon, l’Algérie, le Congo ou encore la Libye répondent parfaitement aux besoins chinois en pétrole et entretiennent de bonnes  relations, basées sur le respect mutuel et la non ingérence dans les affaires internes.

Les pays africains producteurs de pétrole  affirment que la Chine présente quelques avantages non négligeables en tant que partenaire commercial. Pékin offre en effet  son savoir-faire, sa main-d’œuvre et des crédits avantageux pour la construction d’infrastructures. La Chine par conséquent n’impose aucune condition politique préalable à une coopération bilatérale ou multilatérale avec les pays du Sud. Certains vont même jusqu’à considérer la Chine comme un contrepoids à l’hégémonie américaine notamment le Soudan qui a bénéficié d’un soutien entier de la Chine sur la question de Darfour. Ne perdons pas de vue que la diplomatie chinoise a toujours eu une position constante sur le Soudan et considère cette question comme une affaire interne à Khartoum.

En dépit de l’importance des gisements africains, des ressources présumées de l’Arctique ou encore des sites de pétrole offshore du Brésil, aucun Etat ne peut aujourd’hui se passer du pétrole du Moyen-Orient. Abritant près des deux tiers des réserves pétrolières conventionnelles mondiales et près de  40% des réserves gazières aujourd’hui connues, le Moyen-Orient demeure et demeurera certainement l’une des régions clés de production et d’exportation de pétrole brut. Cette région couvrira pour longtemps encore les besoins énergétiques aussi bien des pays riches que des pays émergents en tête des quels la Chine.

Certains États sont en effet des producteurs clé, je veux parler de l’Arabie saoudite particulièrement et accessoirement du  Koweït, du Qatar et des  Émirats arabes unis, sans oublier, l’Iran qui a une capacité de production considérable .Il faut rappeler que ce pays produisait pas moins de six millions de barils par jour en 1979, il n’en produit aujourd’hui que 4,3 millions actuellement dont la moitié seulement sont destinés à l’exportation soit environ 2,4 millions de barils. S’agissant de l’Irak, ces réserves connues sont aussi importantes, il y a quelques années sa capacité de production, avoisinait les 11 millions barils par jour, il n’en produit aujourd’hui que 2,5 millions barils jour, les guerres successives dans ce pays, et l’invasion américaine, ont eu des lourdes conséquences et ont contribuées à ralentir d’une manière drastique la production de ce pays.

Riyad abrite en effet, le plus grand champ pétrolier du monde, celui de Ghawar (6). La région abrite également des terminaux pétroliers et gaziers majeurs pour l’industrie mondiale des hydrocarbures. Le plus grand, le site saoudien de Ras Tanura, possède une capacité de raffinage de plus de 30 millions de tonnes par an.

Le Moyen-Orient au cœur des enjeux énergétiques: la carte saoudienne

Les gisements pétroliers étant tarissables par définition, le fait que leur localisation géographique ne coïncide pas avec l’emplacement des Etats consommateurs, font que l’exploitation et l’accès à ses ressources stratégiques, étaient et demeurent une source permanente de tensions mondiales depuis les premières découvertes en ce début du XXe siècle. Importatrice nette depuis 1993, avec une consommation qui augmente de près de 15% par an, la Chine est désormais le deuxième consommateur mondial d’or noir après les Etats-Unis, du fait d’un développement industriel  important, elle est également le premier marché mondial pour l’automobile

La diplomatie chinoise du Moyen-Orient s’articule en deux volets, bilatéral et multilatéral. Elle oscille entre sa dépendance croissante vis-à-vis du pétrole de la région, impliquant des concessions politiques, et sa volonté de s’affirmer comme puissance responsable dans les affaires régionales et internationales, notamment sur la question palestinienne,  avec des succès de plus en plus visibles. Je rappelle que la Chine a reconnut l’Etat palestinien au niveau diplomatique depuis le 20 octobre 1988 et n’a eu de cesse depuis de soutenir la solution pacifique du conflit par l’application des résolutions des Nations unies  notamment les résolutions 242 et 338.

Si l’axe bilatéral de la diplomatie moyen-orientale de la Chine s’étend à l’ensemble  des pays de la région, mettant de côté les aspects politiques, Pékin a noué des relations commerciales avec tous les pays de la région en accordant néanmoins une attention particulière à l’équilibre de sa balance commerciale. L’approvisionnement en pétrole en Iran, au Sultanat d’Oman et en Arabie saoudite constitue la priorité de la stratégie chinoise dans la région. En effet, si l’Afrique participe à hauteur d’environ 21%, la région Asie Pacifique à hauteur de 20%, le Moyen orient représente plus 40 % de ces importations en hydrocarbures.

La Chine s’emploie à renforcer des partenariats solides avec les pays riches en pétrole, dans la région du Moyen-Orient, la carte saoudienne occupe une place névralgique dans sa stratégie de diversification de son approvisionnement en or noir. Le Prophète de l’Islam Mohammed  a dit une phrase célèbre : « pour ceux qui sont en quête de la connaissance, même la Chine n’est pas trop éloignée ». Depuis des siècles, Arabes et Chinois apprennent  les uns des autres et l’histoire de leur amitié remonte aux temps les plus reculés.

Les nations arabe  et chinoise ont  une longue  histoire, elles ont crées des civilisations brillantes et originales. L’histoire des relations contemporaines sino-arabes, démarre à partir 1950,  quand les Chinois décident de nouer des liens et des relations diplomatiques affirmées avec le monde arabe. Qu’en est-il du rapprochement entre la Chine et l’Arabie saoudite, premier producteur de pétrole au monde ? Depuis le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays en 1990, le développement des liens diplomatiques, économiques, commerciales voire stratégiques s’est considérablement accru.

Depuis 2001, l’Arabie saoudite a subtilement réorientée sa stratégie pétrolière et ses investissements  vers l’Asie, aussi un partenariat stratégique sino saoudien a pris place aux côtés du partenariat stratégique saudi-états-uniens mis à mal par les attentats du 11 septembre. Ce n’est pas un hasard si le premier voyage officiel du Roi Abdallah depuis son accession au trône (août 2005) a eu pour destination l’Asie avec une première escale à Pékin le 22 janvier 2007. Plusieurs accords bilatéraux, économiques et politiques y ont été signés. Il paraît clairement que le royaume saoudien et certaines monarchies du CCG « Conseil de Coopération du Golfe », ont  enclenché une orientation très asiato-centrée, on évoque même la conclusion très probable d’un accord de libre-échange entre le CCG et Pékin, ce qui peut renforcer d’autant plus solidement la position des sociétés chinoises en Arabie saoudite, que les négociations d’un accord de libre-échange CCG-UE patinent depuis plus de vingt ans et semblent définitivement s’orienter vers une forme de coopération bilatérale entre l’Union européenne et les pays membres du CCG, souhaitant s’y engager.

La Chine qui a accueilli en 2010 la quatrième session ministérielle du Forum de la coopération sino-arabe, lancé en en 2004, qui se tient tous les deux ans, a fait de ce forum un cadre idéal d’échange et de discussion entre les deux parties. Se faisant, il a conféré une dimension stratégique à la coopération entre la Chine et le monde arabe, axée sur le développement des intérêts communs des deux parties. Sur le plan économique, les deux parties entretiennent des relations très fortes. Les chiffres sont très significatifs à cet égard. L’année 2009, a été une année très dense, puisque à la  lecture des statistiques des autorités chinoises, présentées par M. Zhai Jun, vice ministre chinois des Affaires étrangères,  le volume des échanges commerciaux entre les deux parties avait atteint plus 100 milliards de dollars et que son pays avait importé quelque 90 millions de tonnes de pétrole en grande partie du Moyen-Orient. Certes la Chine, mais également l’Inde, le Japon et même la Corée du Sud, se placent aujourd’hui dans une position très favorable pour réaliser un  partenariat industriel d’une grande  importance avec les pays du CCG et particulièrement avec l’Arabie saoudite. Il faut dire qu’outre le facteur pétrolier toujours présent, la proximité géographique des Etats asiatiques avec l’Arabie saoudite et les pays du CCG et les performances économiques indéniables dont ils font objet depuis les trente dernières années, sont de nature à encourager les pays du CCG à renforcer la coopération avec la Chine et lui donner un caractère stratégique pour l’ensemble des parties selon l’équation chère aux chinois «  gagnant-gagnant ».

Seulement cette situation n’est pas pour plaire aux Etats-Unis qui tiennent à rester le premier partenaire, considérant cette région comme une « chasse gardée » américaine, elle suscite par conséquent des inquiétudes et des réactions américaines, ce qui est loin d’être loin le cas de l’Europe qui semble se contenter de son rôle de principal perdant de cette concurrence sino-américaine déclenchée par l’Arabie saoudite et les membres du CCG. Seulement voilà la Chine détient un atout de taille, elle dispose de la plus grande réserve en dollars de l’histoire soit  plus de 2 000 milliards de dollars en 2009. Avec un dollar historiquement faible, ce stock devient une arme non négligeable. Ceci favorise la position de Pékin de partenaire industriel et financier de premier ordre notamment pour les pays arabes. La performance de l’économie chinoise qui compte parmi la plus dynamique au monde, peut amener Pékin à renforces des relations stratégiques avec ces pays. La question lancinante est la suivante: sommes-nous entrain d’assister à cet affrontement Chine-Etats-unis que l’on annonce comme inévitable depuis des décennies? L’opposition frappante entre le déficit abyssal et non moins régulier des Etats-Unis, représentant aujourd’hui quasiment 100% du PIB américain et le surplus quasi structurel de la Chine qui par ailleurs finance ce déficit américain à hauteur de près de 30% en 2009 (il était de 13% en l’an 2000), peut-il être le fer de lance de cet affrontement? Autrement dit, les Etats-Unis peuvent-il se maintenir encore longtemps comme la véritable colonne vertébrale de la défense et de la protection du royaume saaoudien et des autres monarchies du Golfe. L’avenir le dira.

Néanmoins c’est un autre problème qui gène Pékin aujourd’hui en tous les cas davantage que cet affrontement annoncé avec les Etats-Unis. Je veux parler des révolutions arabes qui ont secoué non seulement la région maghrébine mais quasiment l’ensemble du monde arabe, qui sont probablement entrain de changer l’ordre des choses et le statu quo en vigueur dans le monde arabe depuis les indépendances grâce notamment à l’appui souvent inconditionnel des Etats-Unis et de l’Occident à des régimes corrompus et corrupteurs.

La Chine suit forcément de très près, l’issue de ces révolutions, faisant mine de pas les commenter et mieux de pas s’y intéresser. En vérité, le possible onde de choc des évènements dans le monde arabe fait craindre aux dirigeants chinois le risque d’une contagion, pourtant hautement improbable, à la Chine. Qu’en est-il?

La Chine dans la tourmente des révolutions arabes

La révolution du « jasmin » a  été le fer de lance, une rampe de lancement de ce qu’il convient d’appeler désormais le « printemps arabe », qui a vu successivement la chute de deux dictateurs d’un gros calibre, j’ai nommé Ben Ali et Moubarak.

L’effet de dominos est terrible pour les autres, que ce soit en Libye ou le régime pernicieux de Ghadafi cherche à prolonger l’échéance au prix d’un terrible massacre de population civile dans lequel l’impensable était utilisée je veux parler d’avions de combats achetés d’ailleurs à la France dans les années 80 qui bombardent sans distinction.

Ailleurs, notamment au Yémen, l’actuel président Ali Salah au pouvoir depuis plus de trente ans saisit le ballon en vol et annonce qu’il ne briguera pas un nouveau mandat et qu’il ne chercherait pas à installer son fils au pouvoir à sa place ce qui était pourtant programmé.

En Jordanie le roi sent la révolte se rapprocher et annonce toute une série de réformes doublée d’un remaniement ministériel, quant à la Syrie le président Bachar a annoncé  également une série des mesures en faveur des couches les plus démunis comme la baisse du prix du chauffage et de l’essence, voilà à mon sens une tentative à la fois insignifiante et tardive pour tenter de relativiser la portée de la contestation qui grandie d’un jour à l’autre, qui atteint aujourd’hui son paroxysme.

Ce qui est acquis, c’est qu’un vent de changement souffle désormais sur le Maghreb et tous le monde arabe et plus rien ne peut arrêter ce désir ardent des populations arabes à une meilleure gouvernance qui passe inévitablement par des changements des régimes autocrates et incompétents qui depuis plus de 20 à 40 ans se sont servis plutôt que de servir. Ces révolutions vont pour le moins bouleverser non seulement les pays arabes, mais également les relations qu’entretenaient ces pays en ébullition avec le reste du monde. Nombre de pays occidentaux observent de près l’évolution des différentes situations avec des solutions différentes apportées ici et là. En grande puissance, la Chine n’échappe pas à cette règle, même si officiellement Pékin se contente d’observer sans prendre une quelconque position, fidèle à sa stratégie de ne pas s’immiscer dans les affaires internes des Etats, du moins en apparence.

Pour autant la Chine s’inquiète à juste titre, notamment des risques à mon sens improbables de contagion notamment dans les provinces musulmanes. La Chine se contente visiblement, d’observer ce sursaut révolutionnaire et adopte une grande prudence dans le traitement des informations en lien avec les pays arabes en proie à des changements en profondeur. Pékin a peur et semble relativiser la portée de ces révolutions, allant jusqu’à déconsidérer ce type de changement comme l’atteste le traitement des médias chinois qui ne s’attardent guère sur les revendications et les origines de ces mouvements. L’objectif étant de ne pas donner des idées aux chinois et notamment aux séparatistes musulmans situés au nord ouest de la Chine. Je veux parler des militants musulmans du Xinjiang, une province autonome semblable au Tibet

Les déclarations de Hu Jintao à propos des manifestations qu’a entraîné le passage de la flamme olympique en Europe montrent que la Chine se sent menacée au Tibet, dans la province du Xinjiang, territoire qu’elle ne veut perdre. La Chine ne perd pas de vue la désintégration du territoire du voisin russe, qui lui fait horreur, encouragés il est vrai par les positions de bon nombre de Russes qui estimaient que  leurs dirigeants auraient dû suivre l’exemple chinois. Toutefois la différence est de taille: si en Chine la périphérie s’agite, sans aucun résultat tangible, en Russie c’est le centre qui a implosé, entraînant avec lui la désintégration de l’empire.

Aujourd’hui, la Chine étudie avec inquiétude les mouvements nationalistes et séparatistes qui lui posent de sérieux problèmes à la fois interne mais également de critiques à l’extérieur. Dès lors on peut légitimement s’interroger sur les incidences de ces mouvements et au delà sur l’avenir des relations sino-arabes après cet élan libérateur des peuples arabes? La question est d’autant plus intéressante que la présence de l’islam en Chine populaire  n’a commencé que depuis peu à intéresser l’opinion publique mondiale, quand des troubles ont éclaté en 1988-1989 dans le Xinjiang et que des républiques de l’ex-URSS à forte majorité musulmane sont devenues indépendantes en Asie centrale.

Il faut d’abord rappeler que les relations sinoarabes sont très anciennes, commencées par des échanges principalement maritimes, commencés dès avant 500 après J.C, le résultat étant l’installation de quelques commerçants arabes notamment sur les côtes méridionales, principalement dans les a provinces actuelles de Canton, de Fujian, Zhejiang et Jiangsu. Quelques années après l’hégire en 622, on assiste à un début de  présence musulmane en Chine, qui s’est renforcée par la suite par le processus d’expansion de l’islam, poussant les Arabes vers une conquête de l’Asie centrale. Ceci a eu pour effet quasi immédiat la conversion de tribus d’origine turque et mongole du centre de l’Asie, alors en contact avec l’empire chinois. Les historiens datent l’implantation de l’islam en Chine en 651 avec l’arrivée des  émissaires du calife abbaside Osman Ibn Affan (7).

Le développement du commerce de la soie autour des côtes chinoises a joué un rôle majeur dans l’installation d’une forte communauté arabe en Chine, appelée alors « Fanke » ou hôtes étrangers, dirigée par un juriste «  Qadi », dont le mariage mixte a consolidé les liens avec les autochtones. Cette communauté, n’était pas seulement arabe, il existait en effet d’autres groupes ethniques notamment persans, mais tous soudés par une religion, l’islam. L’expansion musulmane s’est poursuit dans l’Asie du centre et du nord, particulièrement par la conversion de la population Uigur en 965, aujourd’hui connue sous le nom de musulmans de la province Xinjiang.

D’après les statistiques officielles des autorités chinoises, les musulmans chinois sont passés de près de 11 millions en 1951 à plus de 20 millions aujourd’hui, alors que d’autres estimations avancent le chiffre de 40 à 60 million, avec plus de 30.000 imams et presque 24.000 mosquées répartis principalement dans les provinces musulmanes de l’empire. Depuis 1980, les  séparatistes musulmans de la province autonome du Xinjiang, ont de plus en plus contesté l’autorité centrale de Beijing, néanmoins ce conflit est resté très discret, par conséquent moins connu que la lutte historique des Tibétains contre le gouvernement central chinois.

La Chine craint en effet la contagion des printemps arabes. Les enjeux sont élevés, et Pékin  s’inquiète sans aucun doute de ce que le séparatisme musulman devienne une menace importante pour la stabilité politique à long terme de la Chine, à commencer par les régions périphériques du pays. Pékin craint en particulier une coordination de plus en plus efficace entre le  séparatisme du Xinjiang et  le mouvement d’indépendance actif du Tibet qui a le soutien international principalement des Etats-Unis et de l’Europe. Un autre élément économique donne une importance majeure à la province du Xinjiang dont les importantes réserves pétrolières seraient fortement utiles aux progrès économiques de la Chine, si toutefois elles s’avèrent exactes, notamment dans le bassin de Tarim. Par ailleurs,  cette région désertique, renferme d’autres richesses notamment du plomb, du zinc et de l’or, des sources hautement précieuses pour Pékin

L’extrémisme musulman actuel dans le Xinjiang a été inspiré par les  changements en profondeur qui ont secoué l’Asie centrale au cours de la dernière décennie. L’indépendance à laquelle ont accédé les républiques musulmanes voisines, conséquence de la dislocation  de l’Union soviétique a sans  doute alimenté  les espoirs des séparatistes du Xinjiang de parvenir à l’autonomie à leur tour. D’autre part la défaite de l’armée soviétique et son retrait dans la difficulté d’Afghanistan a forgé chez les séparatistes musulmans un mental de vainqueur surtout quand il s’agit d’affronter et de vaincre des des puissances mondiales.

Ce qui est certain c’est que l’issue finale de la lutte dans le Xinjiang est loin d’être certaine. La réémergence  de l’identité islamique partout en Asie centrale a certainement donné  une dimension nouvelle au conflit, aussi la réponse répressive et exclusivement sécuritaire de Beijing ne peut que compliquer davantage la question à l’avenir. A cela s’ajoute le soutien qu’apporte la communauté musulmane et notamment les mouvements jihadistes aux séparatistes du Xinjiang. Dans ce contexte de révolutions arabes contre l’oppression et l’injustice, toute la priorité pour la Chine aujourd’hui est de garder de bonnes relations avec les Etats arabes en majorité musulmans sans heurter la sensibilité des peuples arabes musulmans, tous juste débarrassées de certains de leurs dictateurs, en pratiquant la répression d’autres musulmans, même si  Pékin considère ce problème comme une affaire strictement interne. Pékin aura tout intérêt à adopter des mesures plus efficaces permettant aux musulmans de ces provinces de jouir d’une réelle autonomie qui aura un sens dans le cadre d’une administration chinoise plus souple.

Le traitement des médias chinois des printemps arabes, reste très prudent, obéissant à des règles strictes émanant de l’appareil du parti, il rappelle les déboires voire les responsabilités historiques à la fois des  Etats-Unis et de l’Europe. Un article du Quotidien du peuple sous le titre ironique « Washington piégé au Moyen Orient » illustre bien la position officielle de la Chine: cet article contient une analyse des contradictions américaines en Egypte, qui entretiennent une position très délicate entre leur soutien à Israël, partenaire stratégique et leur obligation de s’adapter à l’évolution de l’histoire de cette région. Le journal va plus loin en critiquant la politique américaine dans cette région poudrière en des termes très durs, je cite : « Les Etats-Unis jouent avec le feu. Ayant contribué à mettre sous le boisseau les réformes politiques dans la région, ils participent aujourd’hui à créer les conditions de l’émergence de forces extrémistes radicales. Mais si l’Oncle SAM était dépassé par son propre machiavélisme, le pétard qu’il a lui-même allumé pourrait bien lui exploser à la figure ».

Le même journal, revenant sur le dossier égyptien, dans un article portant le nom « l’Egypte a gagné une bataille, mais elle n’a pas gagné la guerre », considère que le  problème dans ces pays n’est pas tant la démocratie dont il met en doute l’efficacité et insiste lourdement sur l’inégalité entre les couches sociales égyptiennes et l’absence de partage des richesses dans ce pays, on peut y lire par exemple : « la classe moyenne égyptienne est faible, la bureaucratie, la corruption dominent le système politique, les écarts de revenus sont considérables. La démocratie à elle seule ne viendra pas à bout de ces problèmes. Il y faudra d’abord un long et difficile processus de développement de toute la société égyptienne ».

Dans un autre article d’un autre journal, le China Daily, qui tout en essayant d’analyser les causes politiques, mettant en avant les conséquences sociales et politiques de la crise économique et monétaire mondiale,  rappelle que ces révolutions arabes relèvent de questions internes et que par conséquent, il ne faudrait pas s’immiscer, on peut y lire notamment : « la hausse des prix, le chômage et le désordre monétaire sont à la racine des troubles, dont les premières victimes sont les pays en développement à faibles revenus »

La position chinoise semble bien critique de la solution démocratique à tous prix, que semble défendre l’Occident et les Etats-Unis de la manière la plus hypocrite quand on connaît le soutien indéfectible apporté par l’une et l’autre puissance à des régimes corrompus au non de la lutte contre l’extrémisme. La position chinoise insiste sur la nécessité d’un compromis, plutôt que la révolution et ses conséquences directes, le désordre et le chaos généralisé.

Paradoxalement le malaise dans le quel sont plongés certaines démocraties occidentales, que ce soit la France avec ces tergiversations et ses déboires dans le traitement du dossier tunisien, ou encore les Etats-Unis qui ont toujours apporté un soutien sans faille au dictateur déchu Moubarak et l’inaction de ces sois disons démocraties et leur silence criminel sur le dossier syrien, yéménite et bahreïni, ouvre des possibilités pour la Chine qui ne manquera pas de les exploiter. En effet, comme je l’ai rappelé plus haut, l’instauration de la démocratie même embryonnaire par l’arrivée de nouvelles représentations politiques dans les pays arabes, libérés, pourrait faire le bonheur de la Chine par une baisse importante de l’influence occidentale si ce n’est l’éviction quasi totale des puissances occidentales, au bénéfice de Pékin.

Puissance montante indiscutable, la Chine pourrait gagner cette bataille face aux  puissances occidentales sur le terrain de l’investissement qu’elle pourrait apporter aux nouveaux dirigeants dont les pays souffrent de graves difficultés économiques tant les demandes et les aspirations à l’égalité économiques sont énormes pour des populations longtemps laissées en marge de toute participation aux richesses de ces pays. Dans ce contexte de crise économique mondiale aggravée pour ces pays par des mois de manifestations, et de récession économique, les priorités politiques pourraient probablement s’effacer devant la convergence d’intérêts strictement économiques. Il est fort possible que les printemps arabes qui ont secoué la conscience mondiale dont les effets ont dépassés le cadre strictement régional, pourraient à court et moyen terme tourner à l’avantage d’un pays qui pour le moins qu’on puise dire n’est pas une démocratie.

Sommes nous en train d’assister à un paradoxe, la montée de la Chine pas seulement en tant que puissance mondiale mais également en tant qua partenaire privilégié des pays du Sud, en partie grâce aux révolutions arabes? L’histoire le dira.

Résumé

Napoléon Bonaparte disait : “quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera”.

Plus d’un demi-siècle après la naissance de la Chine populaire, le cours de l’histoire chinoise apparaît aujourd’hui plus stable sans être néanmoins dépourvus d’interrogations. En dépit d’une image ternie notamment par les évènements tragiques de 1989, la Chine a pu accélérer la marche de son développement économique et son ouverture sur le monde, notamment  arabe, renouant ainsi avec son héritage culturel et historique national et une stratégie de pénétration, basée sur le respect mutuel et sur un marché de gagnant-gagnant, ce qui peut probablement permettre aux pays arabes de  sortir du verrou américain et occidental.

Résumé en anglais

? Napoleon Bonaparte said, « When China awakes, the world will tremble ».

More than a half a century  after the birth of the People’s Republic of China, the course of Chinese

history seems more stable today but not void of numerous interrogations.  Despite an image tarnished by the tragic events that took place in 1989 at Tiananmen, China has been able to accelerate its pace of economic development and has opened up to the outside world, notably to the Arab world, reignited its cultural and historic tradition and its strategy of penetration based on mutual respect, and a win-win engagement, which will probably help Arab countries escape American and Western grips.

Notes

(1) Confucius (env. 551- 479 av. J.-C.): Philosophe et penseur chinois, il a exercé une puissante influence sur la culture chinoise et sur son histoire dont on voit encore aujourd’hui les effets. Pour lui, le bon fonctionnement d’une société passe obligatoirement par la connaissance d’un ordre cosmique supérieur porteur de préceptes universels, et par la reconnaissance d’un ordre intime propre à la nature humaine. Car dès lors que l’homme se ressent  porteur de la plus grande vertu qui soit et qu’il nomme « noblesse du ciel », il se découvre uni à l’infini comme avec les autres et comprend que l’ordre social ne peut émaner que de sa volonté de développer la perfection qui est en lui. Confucius préconise, à cet effet, de forger nos propres comportements, par amour pour autrui comme pour nous-mêmes, selon cinq principes de base: la bonté, la droiture, la bienséance, la sagesse et la loyauté. A la lumière de la  médecine chinoise qui se préoccupe avant tout de soigner la cause du mal, la doctrine confucéenne propose de soigner la cause profonde des désordres sociaux. Les instituts chinois qui se réclament de courant philosophique, ont pour mission de développer la diffusion de la langue et la civilisation chinoise à travers le monde. Même si le premier institut Confucius n’a été lancé qu’en 2004 en Ouzbékistan, l’on compte depuis le début de 2009 plus de 290 instituts répartis sur plus de 98 pays à travers le monde. A titre d’exemple en compte sept instituts rien qu’en France

(2) On désigne par Tiers Etat, le troisième ordre de la société d’Ancien Régime, ils concerne tous  ceux qui n’appartiennent ni au clergé, ni à la noblesse et exercent des activités économiques telles que les agriculteurs, les marins, les artisans et commerçants, c’est-à-dire la grande majorité, soit 95% des Français.

(3) China Petroleum and Chemical Corporation ou Sinopec,  deuxième pétrolier mondial et premier raffineur en Asie. Ce géant pétrolier chinois est présent dans des zones stratégiques, comme en Afrique, dans le monde arabe et au Kazakhstan dont il contrôle près de 20% du pétrole si l’on croît l’AIE «  Agence internationale de l’énergie ». Cet intérêt marqué pour le Kazakhstan résulte de l’existence d’un pipeline de 2.200 kilomètres de long qui permet de relier les côtes de la mer Caspienne à la Chine. D’ici à 2015, cet oléoduc va permettre de transporter environ 6 % des importations de la Chine. Ce qui devrait réduire quelque peu la dépendance du deuxième consommateur de pétrole au monde vis-à-vis du Moyen-Orient et de l’Afrique (76 % des importations chinoises en 2010 et en 2011). Il existe deux autres sociétés aussi importantes, issues toutes d’une réorganisation du ministère chinois de l’industrie pétrolière mise en place entre 1981 et 1983. Il s’agit de « China National Offshore Oil Corporation » (CNOOC), créée en 1982, en vue de développer et d’exploiter les gisements offshore. La troisième est crée en 1988, elle résulte de la transformation du ministère de l’Industrie Pétrolière, devenu lui même compagnie sous le nom de « China National Petroleum Company «  (CNPC), chargée de la production on shore.

(4) CCTV-Arabic China Central Television (CCTV), n’est pas la première chaîne arabe, l’empire du milieu n’est donc pas précurseur dans ce domaine, d’autres pays l’ont devancé notamment aux Etats-unis avec la création de la chaîne arabe El Hurra, en Angleterre avec la mise en place de la chaîne BBC arabic ou encore en Russie avec la diffusion de la chaîne Roussya elyoum, en France avec la présence de France24 et en Turquie avec la chaîne TRTarabic

(5) L’Iran exporte 340 000 barils de pétrole par jour en Chine, ce qui place l’Iran comme troisième plus grand fournisseur de la Chine après l’Angola et l’Arabie Saoudite. Les investissements de la Chine dans les infrastructures pétrolières iraniennes comprennent un accord récent de 100 billions de dollars US pour développer le champ pétrolier de Yadavanan, et la construction d’un pipeline pétrolier de 386 Km traversant le Kazakhstan voisin.

(6) Le champ pétrolier de Ghawar est le joyau de la couronne,  le plus grand champ pétrolier au monde, s’étendant sur plus de 200 km de zone désertique. Il produit deux fois plus que n’importe quel autre champ et a manifestement contribué à plus de la moitié des ressources du Royaume. La difficulté majeure, c’est qu’il est exploité depuis plus de cinquante ans, et on évoque déjà son assèchement et à terme son déclin.

(7) Othman Ibn Affân Ibn al-Âs Ibn Amîa (579-656) est le troisième calife succédant à Abû Bakr, puis Omar, son règne s’est étalé de 644 à 656. Selon la tradition, il est le premier Mecquois converti à l’islam, conversation intervenue avant l’hégire, mot qui  désigne le départ du Prophète Mahommad et de ses compagnons de la Mecque vers Médine, connue avant sus le nom d’oasis de Yathrib en 622.

Préféré à Ali,  il suscita des mécontentements autour de lui notamment par la confiscation au profit de son clan d’une partie du butin ramené des conquêtes d’Afrique, d’Asie Mineure et de Perse. C’est sous son règne que la conquête de nouveaux territoires était la plus accrue en l’an 649  où de nombreux territoires africains et espagnols furent conquis. Il fut assassiné à Médine le 17 juin 656 et c’est Ali qui a été désigné par la population médinoise comme successeur en tant quatrième calife de l’islam.

Mohamed TROUDI est chercheur en relations internationales et stratégiques, politologue, spécialiste du monde arabe et musulman. Il collabore à la revue Géostratégiques et intervient régulièrement dans les colonnes de Politique-actu.

Publié dans la Revue Geostrategiques :

http://www.strategicsinternational.com/

Voir aussi : Rubrique Chine, rubrique Méditerrannée, rubrique Moyen-Orient, rubrique Géopolitique, rubrique Histoire,

 

 

Dette publique six questions six réponses

Il est fréquent pour les politiciens et les économistes de traiter des problèmes de la dette publique en faisant des analogies avec les ménages et les entreprises. Ils s’appuient en apparence sur le bon sens. En réalité, un État n’est ni un ménage ni une entreprise.

Analyser l’origine et le développement de la dette publique, c’est revenir sur la politique économique et les choix opérés en matière de dépenses et de recettes. Et ces choix ne sont pas au premier chef inspirés par l’«intérêt général », mais répondent fondamentalement aux intérêts du groupe social dominant : le patronat et ses alliés.

Par ailleurs, la plus grande partie des ménages a des revenus limités et dépendants de son emploi et s’endette pour sa consommation et pour son logement. L’État, par contre, n’est pas impuissant face à son environnement : il dispose du pouvoir de lever l’impôt, la masse et l’orientation de ses dépenses et de ses recettes agissent sur l’économie du pays, il ne peut pas faire faillite.

Certes, la question de la dette comporte des aspects techniques à mettre en lumière, c’est l’objet de ce texte. Mais fondamentalement, comme le soulignait déjà Marx, dans Le Capital, la dette publique est un moyen essentiel de « la capitalisation de la richesse et de l’expropriation des masses » ainsi que du développement des « jeux de Bourse » et de la « bancocratie moderne ».

1. Comment ça fonctionne ?

1.1. Les formes d’endettement public.

Quand une administration publique (État, collectivité territoriale, établissement public) est dans une situation où ses ressources ne couvrent pas ses dépenses (sur les raisons possibles de cette situation, voir le point 2), elle doit couvrir son déficit en s’endettant.

Quatre possibilités de crédits lui sont ouvertes1 :

– La première ne concerne que l’État au sens strict : il peut recourir au financement de la Banque centrale. Celle-ci achète des titres d’État et émet en contrepartie de la monnaie sous forme de crédits à l’État. Cette possibilité a été utilisée en France pendant une très longue période. Elle a été fermée, avec la libéralisation de l’économie, par la loi du 3 janvier 1973, puis par le nouveau statut de la Banque de France en 1993, lors de la mise en place de la Banque centrale européenne. En effet, les traités européens interdisent à la Banque centrale européenne de prêter aux États. Il s’agit en principe de limiter l’inflation qui résulterait de l’émission de monnaie. En fait, ce n’est pas si simple : il n’y a pas de lien mécanique entre quantité de monnaie en circulation et inflation (cela dépend notamment de la conjoncture de l’économie), et l’objectif poursuivi était avant tout de développer les marchés financiers comme l’énonçait Valéry Giscard d’Estaing alors ministre des Finances (Pompidou étant président de la République)2. Autrement dit, « les jeux de Bourse » et la « bancocratie » pour reprendre les termes de Marx.

– Il est ensuite possible aux organismes publics (comme aux ménages ou aux entreprises) d’obtenir un crédit bancaire. Cette possibilité est utilisée en France par les communes et départements. Elle est utilisée par les États du tiers-monde. Elle n’est pas utilisée par les grands États capitalistes.

– L’émission de titres de la dette publique (dont l’appellation traditionnelle était « bons de Trésor », mais il y a désormais différentes formes de titres) constitue la troisième option. Ces titres peuvent être acquis par des particuliers et des organismes financiers et peuvent être revendus en Bourse (voir ci-dessous points 3 et 4). C’est la principale forme d’endettement des grands États capitalistes.

– La dernière possibilité est de recourir aux prêts des organismes financiers internationaux (notamment le FMI). En contrepartie, ces organismes mettent l’emprunteur sous contrôle et lui imposent des mesures d’austérité, des privatisations, des contre-réformes sociales. Là aussi, cela concerne avant tout les pays du tiers-monde ou d’Europe centrale et orientale.

La loi du 3 janvier 1973 marque donc une étape essentielle dans l’histoire moderne de la dette publique en France : le gouvernement devra désormais avoir recours à l’emprunt privé à des taux plus élevés que ceux de la Banque de France. Il est à noter que dans le même mouvement, Giscard d’Estaing lance en janvier 1973 un grand emprunt dont la rémunération est indexée sur le cours de l’or. D’un montant de 6, 5 milliards sur quinze ans, il a coûté à l’État 92 milliards de francs?!

1. 2. Titres de la dette publique et agences de notation.

La seule forme d’endettement de l’État français (et de la plupart de ses partenaires européens) est l’émission de titres de la dette publique. Cette émission se fait selon des modalités techniques qui assurent un rôle important à un petit groupe de grandes banques (c’est ce que l’on appelle le « marché primaire »).

Les titres de la dette publique sont ensuite revendus sur les marchés financiers – les Bourses en particulier – (dits « marchés secondaires »). Ces marchés secondaires assurent la diffusion des titres de la dette publique vers ceux qui souhaitent en détenir (ménages, banques, etc., voir point 4).

Les titres de la dette publique se définissent par trois caractéristiques?:

– leur valeur de remboursement,

– le taux d’intérêt qu’ils rapportent au moment de leur émission,

– la monnaie dans laquelle ils ont été émis.

Les organismes financiers qui achètent ces titres pour spéculer tiennent compte de tous ces éléments car ils déterminent le profit à attendre d’un achat de ce type. Sur les marchés financiers (la « Bourse », en réalité, il en existe un grand nombre), le cours (prix) des titres de la dette varie constamment.

Les agences de notation portent un avis sur une économie. Il y en a trois importantes au niveau mondial (Standard & Poor’s, Moody’s et, derrière elles, Fitch). Elles donnent des notes supposées refléter la « qualité » des titres émis par un pays qui emprunte. Pour cela, elles utilisent des lettres?: la meilleure note est AAA, généralement réservée à quelques États. On est là dans le domaine de l’investissement (virtuellement) sans risque. Un investisseur ne consentira donc à investir dans un emprunt avec notation inférieure que moyennant le paiement d’un taux d’intérêt incluant une « prime de risque » censée couvrir le risque de perte.

Un État mal noté ou même un État bien noté – mais dont la qualité de la dette est considérée comme moins bonne – doit supporter un écart de rendement (« spread » dans l’anglais financier). Le spread correspond à l’écart entre le taux qu’il a à payer pour emprunter et celui que paye toujours pour emprunter un pays de référence. En Europe, le spread se calcule par rapport aux taux d’intérêt des titres d’État allemand.

Ces agences de notation sont des organismes privés supposés indépendants qui ont acquis un pouvoir considérable car une mauvaise note, c’est un coût plus élevé des emprunts et donc des charges supplémentaires pour le budget. Il est clair que leurs critères de jugement sont purement financiers et qu’elles se trompent parfois. Mais les agences ne sont qu’un symptôme : la maladie, c’est la forte dépendance des États vis-à-vis de la dette et de la finance en général.

Les agences de notation sont devenues tellement incontournables que l’utilisation de leurs notes est obligatoire pour certains organismes (banques, compagnies d’assurance). Ainsi, l’évolution de la réglementation bancaire internationale impose aux banques de détenir des titres bien notés, d’où la présence des titres d’État dans leur bilan. Ce qui était une garantie s’est transformé en un risque.

2. Pourquoi la dette publique ?

Une collectivité publique s’endette si ses ressources sont inférieures à ses dépenses. D’où l’idée charriée par le discours dominant : si un pays est endetté, c’est que la population vit « au-dessus de ses moyens ». En réalité, il peut y avoir plusieurs raisons à un déséquilibre ressources-dépenses :

2.1. Pour ce qui est de l’État, il peut y avoir le choix de ne pas lever des impôts d’un montant suffisant. C’est une des sources majeures de la progression de la dette publique française dans les dernières années. Les gouvernements successifs ont décidé de faire des cadeaux aux plus riches et aux entreprises et de diminuer ainsi les recettes de l’État.

– Ainsi, le taux le plus élevé (taux marginal d’imposition) de l’impôt sur le revenu était encore de 65 % de 1982 à 1986, puis il n’a cessé de baisser, y compris sous le gouvernement Jospin (1997-2002), pour arriver à 56, 8 % en 1995, 50, 1 % en 2002, 49, 58 % en 2003, 48 % en 2006, 41 % en 2011 (après un passage à 40 %).

– De plus, les revenus du capital échappent en grande partie à l’impôt sur le revenu grâce à des modalités de prise en compte dérogatoires.

– L’impôt sur les sociétés a vu son taux de droit commun passer de 50 % à 33, 3 %. Mais, surtout pour les grandes entreprises, le taux réel d’imposition est tiré à la baisse par les niches fiscales et les pratiques d’évasion et de fraude fiscales. Le taux effectif d’imposition des entreprises est, selon le Conseil des prélèvements obligatoires, de 8?% pour les entreprises du CAC 40, de 22 % pour les PME et de 28 à 30 % pour les entreprises de moins de 20 salariés.

– Les exonérations de cotisations patronales de Sécurité sociale pèsent sur les finances de la Sécurité sociale et de l’État (pour la partie compensée, c’est-à-dire qui donne lieu à reversement de l’État aux caisses de Sécurité sociale), sans impact assuré en termes de création d’emplois.

– Il faut y ajouter diverses niches fiscales qui bénéficient avant tout aux plus riches comme les mesures en faveur des personnes qui investissent dans les DOM-TOM.

Sans les mesures de baisse des impôts, notamment pour les plus riches (et à notre énumération ci-dessus, il faut ajouter la baisse de l’impôt sur la fortune de 2011), la dette serait bien moindre. Sans les cadeaux fiscaux, le budget aurait connu un léger excédent en 2006, 2007 et 2008 et, du fait de la crise, le déficit n’aurait été que de 3, 3 % du PIB au lieu de 7, 5 % en 2009.

Si l’impôt sur le revenu était rétabli à son taux et son barème de 2000, il rapporterait chaque année 15 milliards d’euros supplémentaires. Si les niches fiscales de ce même impôt sur le revenu étaient ramenées à la situation de 2000, le budget récupérerait chaque année 38 milliards d’euros supplémentaires.

Un rapport, commandé par le gouvernement lui-même et rédigé par deux très hauts fonctionnaires, Paul Champsaur et Jean-Philippe Cotis (« Rapport sur la situation des finances publiques », avril 2010), précise : « En l’absence de baisses de prélèvements, la dette publique serait environ 20 points de PIB plus faible aujourd’hui qu’elle ne l’est en réalité, générant ainsi une économie annuelle de charges d’intérêts de 0, 5 point de PIB ».

2.2 Vient ensuite la question des dépenses. Avant la crise, la dette n’est absolument pas due à une explosion des dépenses publiques. Ainsi en France, celles-ci passent de 55% du PIB en 1993 à 52, 3 % en 2007. Les dépenses de l’État sont cependant plus ou moins socialement utiles : les subventions aux entreprises, les dépenses de prestige, les dépenses militaires représentent des centaines de milliards d’euros en régime de croisière. Comme le souligne François Chesnais, l’indemnisation des nationalisations de 1980-1981 a été aussi un facteur de progression de la dette3 : cette indemnisation a été un cadeau considérable fait aux propriétaires du capital.

Avec la crise, la dette a fait un bon considérable passant de 64, 2% du PIB à 82, 3 %. Ce bond de la dette est un effet de la crise, de la décision de l’État français à l’instar de ses partenaires étrangers de renflouer les banques, puis de mettre en œuvre des mesures de soutien aux entreprises, des plans de relance. Tandis que le ralentissement de l’activité pesait sur les recettes (impôt sur les sociétés, TVA, cotisations sociales…), en 2009, les recettes fiscales ont chuté de 37 milliards d’euros par rapport à 2008.

Certes, il y a eu quelques frais supplémentaires du côté des dépenses sociales, notamment 5 milliards de plus pour l’indemnisation du chômage lié à la montée des licenciements (la dépense de l’assurance chômage est passée de 23, 3 milliards en 2008 à 28, 3 milliards en 2009). Mais le plus gros facteur qui a fait exploser ces dépenses a été le soutien financier accordé aux banques et aux grandes entreprises. Le gouvernement prétend que le sauvetage des banques n’aurait rien coûté, car les quelque 350 milliards du plan de sauvegarde n’auraient été que des prêts ou garanties, tous remboursés ou non utilisés (voir encadré). Mais à côté de ces «garanties» aux banques, l’État a bel et bien dépensé pour son plan de relance : 6, 6 milliards de prêts et subventions à l’automobile, 13, 3 milliards de « soutien à l’activité et l’emploi », 18, 2 milliards de « soutien à la trésorerie des entreprises » et 9, 8 milliards d’investissements publics4. Des milliards dépensés pour sauver les profits capitalistes et tenter de relancer la machine. Sans compter les opérations dont le coût final n’est toujours pas connu : sauvetages de Dexia et de la BCPE, création de la Société de financement de l’économie française (SFEF) pour garantir les créances «pourries» des banques… et les coûts à venir.

En tout cas, il est clair que cette crise a eu comme conséquence une progression fulgurante des déficits publics et donc de la dette.

Au total, la progression de la dette de l’État dans les dernières années est due à la conjonction de deux facteurs essentiels :

– la baisse cumulée de la charge fiscale sur les hauts revenus et les entreprises ;

– l’impact de la crise.

Et on demande à ceux qui n’ont dans la crise aucune responsabilité (les travailleurs, les chômeurs, les retraités petits et moyens), qui n’ont pas bénéficié des baisses d’impôts, de faire les frais de la situation.

2.3. Régimes sociaux, communes et départements : des cas particuliers ?

Le déficit et l’endettement publics retenus dans les statistiques fondées sur les critères du traité de Maastricht incluent également le déficit et l’endettement d’organismes autres que l’État.

Il s’agit d’abord des régimes sociaux (Sécurité sociale, Unedic). A priori, il n’y a aucune raison que les comptes de ces régimes ne soient pas équilibrés en dehors de situations conjoncturelles particulières : comme les ressources de ces régimes (cotisations ou CSG) sont largement assises sur les salaires, elles sont sensibles à la situation économique et tendent à diminuer dans les phases de ralentissement de la croissance. En dehors de ces périodes, leur déficit et donc leur endettement tiennent principalement :

– au refus d’augmenter les cotisations et en premier lieu celles pesant sur les employeurs,

– à des transferts indus de charges de la part de l’État.

Pour ce qui est des hôpitaux publics, nous considérons que c’est à la Sécurité sociale et à l’État de prendre en charge leurs investissements si leur montant excède leurs ressources courantes.

Le cas des collectivités territoriales (communes, départements, régions) est différent pour plusieurs raisons, surtout pour les communes :

– elles peuvent avoir besoin de réaliser des investissements lourds qui ne peuvent pas être assumés par les recettes courantes. Ainsi, une piscine constitue une charge importante pour une commune petite ou moyenne. Et il est logique de vouloir étaler ce coût sur plusieurs années ;

– cette question a d’autant plus de portée qu’il existe des écarts importants entre les collectivités locales pauvres et celles qui sont plus riches (du fait de leur population et des entreprises qui y sont situées).

Donc, une collectivité territoriale peut être amenée à s’endetter pour de bonnes raisons car la pression fiscale qu’elle peut exercer est limitée lorsqu’il y a peu d’entreprises et que la population a des revenus moyens ou faibles. Il s’agit de permettre à ces communes de s’endetter à faible taux auprès d’un service public (comme c’était le cas en France lorsque la CAECL existait – voir encadré).

3. Pourquoi détenir des titres de la dette publique et qui les possède ?

3.1. Plusieurs motifs se mêlent pour expliquer l’achat de titres de la dette publique :

– Comme on l’a vu ci-dessus (point 1.2), la réglementation impose, notamment aux banques, aux compagnies d’assurance, voire à certains fonds de retraite (y compris publics comme le Fonds de réserve des retraites en France) de détenir des titres de la dette publique.

– Certains épargnants peuvent détenir des titres de la dette publique car c’est un produit peu risqué et qui rapporte un intérêt régulier. Ainsi, au xixe siècle, beaucoup de bourgeois ou petits bourgeois français avaient de la « rente », c’est-à-dire des titres publics français ou étrangers. Ceux qui avaient des emprunts russes ont perdu leur mise avec la révolution de 1917…

– Certains organismes financiers détiennent de la dette pour des motifs de spéculation?: ils achètent et vendent au gré des variations du cours des titres et des taux de change. D’autant qu’il est possible de vendre des titres que l’on n’a pas encore?: ce sont les opérations à terme ou à découvert. Dans ce cas, le vendeur espère, lorsqu’il devra fournir les titres, pouvoir se les procurer à un prix inférieur à celui auquel il les aura vendus. Et quant à l’acheteur, il espère qu’ils vaudront plus que le prix auquel il les aura achetés, ce qui lui permettra de les revendre immédiatement et de rembourser avec un gain l’organisme financier auquel il a emprunté l’argent pour acheter. Car dans ce genre d’opérations, non seulement le vendeur n’a pas la marchandise qu’il vend, mais l’acheteur n’a pas l’argent pour acheter. Et encore là, il s’agit d’un cas simple, il existe des combinaisons beaucoup plus compliquées.

– Certains États peuvent acheter des titres de la dette publique d’autres États. C’est notamment le cas de la Chine et du Japon qui réalisent d’importants excédents commerciaux extérieurs. Ces excédents s’accumulent dans les coffres de leur Banque centrale sous forme d’or et de devises. Plutôt que de les conserver sous forme de billets, les devises sont replacées en titres rapportant un intérêt de la dette de pays jugés sûrs, en premier lieu les États-Unis. Ceux-ci ont un fort déficit, à la fois budgétaire et dans leur commerce extérieur, et sont donc fortement endettés. Les réserves de la Chine sont les plus élevées du monde (3 202 milliards de dollars fin septembre 2011). Pékin n’en dévoile pas la composition, mais les analystes s’accordent à dire qu’elles sont majoritairement détenues en dollars. La cagnotte chinoise de devises a rapidement augmenté ces dernières années avec les forts excédents commerciaux, l’afflux des investissements étrangers en Chine, et, en partie, l’entrée d’argent spéculatif. Les dollars accumulés par la Chine étaient investis à hauteur de 1 173, 5 milliards de dollars en bons du Trésor américain à la fin juillet 2011, selon des chiffres publiés par Washington, ce qui fait de Pékin le premier détenteur étranger de dette souveraine américaine (la Chine détient 12, 4% de la part de la dette publique diffusée dans le public), devant le Japon.

3.2. Qui possède la dette publique française ?

Il est difficile de répondre à cette question en l’absence d’une information exhaustive et fiable, notamment en France. De plus, certains agents économiques (banques, compagnies d’assurance) peuvent détenir de la dette publique pour leur propre compte ou pour le compte de ménages qui épargnent (OPCVM8, assurance vie, etc.).

a/ Français et étrangers

De l’ordre des deux tiers (65, 2 % en mars 2011) de la dette publique française sont détenus par des «?non-résidents?» – c’est-à-dire par des organismes situés en dehors de France. Un peu plus de la moitié de ces 65 % serait détenue par des non-résidents extérieurs à la zone euro. Seul le premier chiffre (source Agence France-Trésor) est précis, le partage entre zone euro et reste du monde étant issu de calculs imprécis du ministère des Finances en réponse à une question parlementaire du député UMP Christian Vanneste en 2010. Le ministère s’abrite en effet derrière un décret pour dire qu’il n’a pas les données précises alors que celles-ci sont plus ou moins disponibles pour d’autres pays. D’autres calculs donnent 48 % de la dette française possédés par des non-résidents extérieurs à la zone euro.

La France est un des pays dont la dette est la plus internationalisée. Le fait que la dette nationale soit détenue par des acteurs étrangers conduit à une plus forte dépendance vis-à-vis des marchés. La part détenue hors de l’Europe, et donc sur des marchés internationaux, est la plus vulnérable aux oukases des agences de notation et aux remous de la sphère financière.

b/ Ménages et organismes financiers

Les ménages français détiennent une part certainement importante de la dette publique. Cela peut concerner un grand nombre de ménages, mais l’essentiel de la dette possédée par ces derniers est concentrée sur une proportion réduite d’entre eux, aux revenus élevés, qui gagne ainsi sur les deux tableaux (baisse des impôts, perception d’intérêts de la part de l’État obligé de s’endetter). Les statistiques disponibles ne permettent pas de rendre compte de cette concentration. Ce que l’on sait, c’est que les 10 % des ménages français les plus riches possèdent 46?% du patrimoine total (mais cela inclut le logement), et que la détention d’actifs financiers est sensiblement plus forte chez les ménages à revenus élevés. Cela conduit à dire qu’au moins 50% des titres de la dette publique possédés par les ménages sont la propriété des 10 % de ménages les plus riches.

Mais seule une faible part de la dette est détenue directement par les ménages. L’essentiel est détenu de façon indirecte : les ménages souscrivent à des produits d’épargne (OPCVM, assurance vie) qui incluent de la dette publique (française ou étrangère).

– L’essentiel de la dette publique française est donc détenu par des acteurs financiers français et étrangers, privés et publics :

– privés, français et étrangers : banques, compagnies d’assurance et fonds de pension, fonds spéculatifs qui, comme on l’a vu, les détiennent soit pour eux-mêmes, soit dans le cadre de leur offre de produits d’épargne. Pour ce qui est des détenteurs résidents, les compagnies d’assurance jouent un rôle particulièrement important en raison du développement de l’assurance vie9 ;

– publics, surtout étrangers : banques centrales, fonds de pension et fonds souverains.10

4. Quel est le coût annuel de la dette ?

4.1. Combien faut-il trouver d’euros chaque année pour faire face à la dette ?

Une certaine obscurité règne sur la question. Le budget de l’État ne comptabilise comme « charge de la dette » que les intérêts à payer. Ceux-ci sont une composante du déficit de l’État.

Mais, par ailleurs, il y a aussi les titres qui arrivent à échéance. En effet, un titre de la dette, comme tout emprunt, a une durée de vie limitée. Quand l’échéance arrive, il faut rembourser. Pour cela, il faut soit avoir les ressources pour le faire (dans le cas de l’État, un excédent budgétaire), soit réemprunter. En pratique, c’est ce deuxième cas de figure qui prédomine. Mais ces chiffres se trouvent dans d’autres comptes que le budget.

a/ Le paiement des intérêts

Sur le site de l’agence France-Trésor, chargée de la gestion de la dette française, on trouve les chiffres suivants pour la charge de la dette de l’État entre 2010 et 2012 :

– 2010 : 44, 46 milliards d’euros (Mld€).

– 2011 : 46, 82 Mld€.

– 2012 : 48, 77 Mld€.

Les chiffres de 2011 et 2012 sont des prévisions. On remarquera une hausse de 10 % environ entre 2010 et 2012, beaucoup plus importante que celle de tous les autres postes du budget en ces temps d’austérité et de « révision générale des politiques publiques ».

b/ Les titres arrivant à échéance

Sur le même site, mais sur un autre tableau, on trouve une rubrique « amortissement » de la dette qui, pour l’année 2010 atteint 87, 1 milliards d’euros. Pour l’année 2011, le nom des rubriques évolue en « titres arrivant à échéance » (mais c’est la même chose) et le total atteint 94, 8 milliards d’euros.

c/ Au total

Au total, en 2011, l’État doit trouver :

– 46, 8 milliards pour payer les intérêts de la dette,

– 94, 8 milliards pour rembourser les titres arrivant à échéance,

Soit 141, 6 milliards.

Auxquels s’ajoutent 44, 8 milliards (91, 6 – 46, 8) de déficit budgétaire hors intérêts de la dette.

On dit que l’État a un besoin de financement de 187 milliards d’euros, dont l’essentiel sera comblé par l’émission de nouveaux titres de la dette.

Pour 2012, les chiffres prévisionnels sont plus incertains :

– il y a dans le projet de budget 48, 8 milliards d’euros prévus au titre des intérêts ;

– l’Agence France-Trésor donne un chiffre de 98, 9 milliards pour les titres arrivant à échéance ;

– soit, pour la dette passée, un charge totale de 147, 7 milliards.

4.2 Combien le coût de la dette représente-t-il au regard des autres postes budgétaires ? 11

On voit ainsi qu’en 2012, les sommes programmées pour le seul paiement des intérêts de la dette de l’État :

– excéderont tous les postes de dépense du budget, y compris l’enseignement scolaire (45, 5 milliards hors retraites) ;

– seront plus de six fois plus élevés que les crédits consacrés à la politique de la ville et au logement ;

– dépasseront les recettes de l’impôt sur les sociétés ;

– et absorberont au moins 84 % des recettes de l’impôt sur le revenu.

Si on fait la comparaison avec les 147, 7 milliards du total intérêts plus amortissements, on arrive à plus de trois fois le budget de l’enseignement scolaire (hors retraites).

5. Qu’est-ce qui fait qu’une dette publique est illégitime ?

Le terme de «dette illégitime» est désormais passé dans le langage courant, au moins dans les milieux militants. Lors de son congrès de février 2011, le NPA a voté un texte programmatique stipulant «l’annulation de la dette illégitime » (« Nos réponses à la crise»). D’où une question : qu’est-ce que la dette publique illégitime ?

Dans son ouvrage (cité en note n°3), François Chesnais donne les différentes dimensions qui permettent de caractériser une dette comme illégitime :

5.1. La première concerne le côté ressources des causes de l’endettement.

Le choix des États d’une politique fiscale aboutissant à des recettes moindres a été évoqué ci-dessus (point 2.1). Cela peut se traduite par :

– un bas niveau et une très faible progressivité de la fiscalité directe (la course au moins-disant fiscal pour les impôts pesant sur les hauts revenus ou les sociétés s’est généralisée dans l’Union européenne à partir des années 1980)?;

– une évasion fiscale importante plus ou moins tolérée.

5.2. La deuxième concerne le côté dépenses des causes de l’endettement.

Il peut s’agir de :

– dépenses élevées ayant le caractère de cadeau fait au capital (les sommes consacrées au renflouement des banques en Irlande, par exemple, ou les allègements de cotisations sociales employeurs en France, ou une bonne part des subventions aux entreprises dans les pays capitalistes) ;

– montants dont l’utilité sociale est nulle ou réduite : les dépenses militaires très élevées de la Grèce, par exemple, les dépenses de prestige, etc.

5.3 La troisième renvoie à la nature économique des sommes prêtées et au comportement du prêteur ?:

– les sommes prêtées sont-elles issues d’une épargne ou bien d’une création monétaire par les banques ?

– à quelles conditions les prêts ont-ils été consentis ? Les prêteurs ont-ils continué à prêter parce qu’ils pouvaient se procurer des ressources à bas prix alors qu’ils savaient que la solvabilité de l’emprunteur n’était pas certaine ? Les prêts contenaient-ils des clauses exorbitantes de fixation des intérêts ?

Ce dernier problème renvoie notamment aux « prêts structurés ».

En fonction de ces critères, on peut définir la position suivante :

– la dette de l’État français est pour la plus grande partie illégitime, essentiellement en fonction des premier et deuxième critères mis en avant par François Chesnais ;

– la dette des collectivités locales est illégitime pour la partie qui renvoie à des déséquilibres entre transferts de charges par l’État et transferts de ressources, ou bien à des prêts consentis avec des taux ou des modalités exorbitantes ;

– pour les hôpitaux et services de santé, la totalité de la dette est illégitime dans la mesure où la préservation de la santé de la population est une nécessité qui doit être prise en charge par la collectivité ;

– la dette des régimes de Sécurité sociale est totalement illégitime : l’essentiel des dépenses est d’utilité sociale, une partie peut correspondre à des sur-profits des laboratoires pharmaceutiques.

La quasi-totalité de la dette publique a donc vocation à être annulée. Ce serait une des premières tâches d’un gouvernement des travailleurs afin de pouvoir mettre en œuvre une politique au service de la population sans avoir à subir le coût de l’héritage du passé. Cette annulation devrait bien entendu préserver les intérêts des petits détenteurs directs et indirects de la dette publique.

C’est la position du NPA adoptée à son premier Congrès de février 2011.

6. Moratoire et analyse de la dette existante

Si l’essentiel de la dette publique est illégitime et doit être répudié, il n’en résulte pas que le mot d’ordre d’annulation de la dette soit immédiatement mobilisateur en France et dans la plupart des pays européens à l’exception de la Grèce. On peut trouver bien sûr des secteurs populaires qui trouvent anormal que l’on continue de payer la dette alors que tel ou tel besoin social est pris en charge dans des conditions de plus en plus dégradées. Mais c’est loin d’être le cas, sinon dans la majorité, du moins dans des secteurs significatifs.

Pourtant, il est essentiel face aux politiques d’austérité de mobiliser contre la dette. Ce qui pose le problème de mots d’ordre transitoires qui fassent un pont entre ce que nous voulons et le niveau de conscience actuel.

Tant la droite avec Sarkozy que le PS se situent sur le terrain du paiement de la dette et du retour à l’équilibre budgétaire dans les plus brefs délais. Le PS réfuse une réforme globale de la fiscalité qui permettrait de dégager plus de ressources, de revenir sur toutes les contre-réformes fiscales intervenues depuis un quart de siècle, de supprimer tous les avantages dont bénéficie le capital par rapport aux revenus du travail et d’instaurer un revenu maximum au-delà duquel l’impôt serait de 100 %. Avec de telles perspectives, dans le contexte de crise économique, la gauche de gouvernement s’engagera inéluctablement dans le sillon des gouvernements « socialistes » qui mènent des politiques d’austérité sauvages en Grèce et en Espagne. Il existe pourtant des alternatives à cette austérité sans fin au détriment des classes populaires. Des alternatives solidaires autres que le nationalisme du Front national.

Pourquoi continuer à payer la dette rubis sur l’ongle ? Aujourd’hui, toutes les dépenses sont examinées et remises en cause quelle que soit leur utilité. Dans le public, avec la révision générale des politiques publiques (RGPP), on supprime des postes d’enseignants, on ferme des bureaux de poste, on casse l’hôpital public, etc. Les annonces de Sarkozy sur des mesures pour la prise en charge de la dépendance ont été oubliées. Dans le privé, on fait la chasse aux « temps morts » et on supprime des postes de travail. Et une seule catégorie de dépenses devrait demeurer intouchée : celles qui concernent la dette ! Il serait plus légitime de payer la dette que des infirmières. C’est insupportable !

Il faut donc :

– soumettre la dette publique à un « audit », un examen populaire, pour porter un jugement sur son origine ;

– et dans le même temps, se battre pour que soit décrétée une suspension immédiate des paiements de la dette existante.13

Ces deux aspects sont pour le NPA indissociables. Une campagne unitaire et résolue autour de la dette serait un des instruments pour préparer la nécessaire contre-offensive du monde du travail.

C’est le sens de l’engagement du NPA dans la campagne proposée par Attac, la Fondation Copernic et le CADTM.

Durant cette campagne, notamment dans les comités locaux, nous nous efforcerons de lier, le plus étroitement possible, l’aspect « examen de la dette » à des revendications concrètes sur la situation locale (endettement de la commune, situation de l’hôpital, fragilisation de la Banque postale par la reprise de la banque Dexia, etc.). En effet, un « audit » mené par des spécialistes indépendamment de la mobilisation de « ceux d’en bas » manquerait l’objectif (cf. extrait du texte de Yorgos Mitalias, un des animateurs du mouvement contre la dette en Grèce).

Henir Wilno (Tout est à nous)

1. Nous ne citons pas une cinquième modalité qui est l’emprunt forcé c’est-à-dire un impôt exceptionnel remboursable ultérieurement.

  1. 2. Par ailleurs, lorsque des banques achètent des titres de la dette publique, elles créent également de la monnaie.

3. François Chesnais, Les dettes illégitimes, Raisons d’agir, 2011

4. Maurice Spirz, « La grande arnaque du « nous dépensons trop » », Convergences révolutionnaires, sept-oct 2011.

5. Crise?: l’heure de la vérité, Isaac Johsua, Inprecor n°575/576, 2011

6. « L’UE propose une taxe sur les transactions financières », lemonde.fr, 28.09.11.

  1. 7. « Crise financière: les États européens ont apporté 1 100 milliards d’aides à leurs banques en 2009 », Martine Orange, Mediapart, 4 décembre 2010
  2. 8. OPCVM: organismes de placement collectif en valeurs immobiliaires.
  3. 9. G.Leroy « Qui détient la dette publique ? »

10. Un fonds souverain est un fonds de placements financiers détenus par l’Etat.

  1. 11. Pour une étude détaillée de la charge de la dette, voir le texte de Pascal Franchet sur le site du CADTM?: http://www.cadtm.org/spip.php?page=article_pdf&id_article=6109

12. « Les cordons de la Bourse », 22/09/11

13. Ce qui a été dit plus haut à propos de la préservation des avoirs des petits détenteurs de la dette publique est valable également pour le moratoire.

Ce que doit être un audit de la dette publique

« … les objectifs d’un authentique audit de la dette publique peuvent être déclinés de la manière suivante?:

Le premier objectif d’un audit est de clarifier le passé, de démêler l’écheveau de la dette, fil par fil, jusqu’à reconstruire la pelote des enchaînements qui ont conduit à l’impasse actuelle. Qu’est devenu l’argent de tel emprunt, à quelles conditions cet emprunt a-t-il été conclu?  Combien d’intérêts ont été payés, à quel taux, quelle part du principal a déjà été remboursée ? Comment la dette a-t-elle enflé sans que cela profite au peuple ? Quels chemins ont suivi les capitaux ? À quoi ont-ils servi ? Quelle part a été détournée, par qui et comment ?

Et aussi : Qui a emprunté et au nom de qui?  Qui a prêté et quel a été son rôle ? Comment l’État s’est-il trouvé engagé, par quelle décision, prise à quel titre ? Comment des dettes privées sont-elles devenues « publiques » ? Qui a engagé des projets inadaptés, qui a poussé en ce sens, qui en a profité ? Des délits, voire des crimes, ont-ils été commis avec cet argent ? Pourquoi n’établit-on pas les responsabilités civiles, pénales et administratives ?

Il suffit d’avoir en tête ces interrogations pour comprendre combien énorme est le champ d’action d’un audit de la dette publique, qu’il n’a absolument rien à voir avec sa caricature qui le réduit à une simple vérification de chiffres faite par des comptables routiniers.

/…/

Plus concrètement, afin de réaliser ces objectifs et répondre aux attentes de la société, un audit citoyen de la dette publique est – de fait – contraint d’aller beaucoup plus loin que le contrôle de la simple légalité de cette dette. Ce formidable outil permet de pénétrer loin à l’intérieur des champs clôturés du pouvoir capitaliste, de commettre le suprême « sacrilège » de contester la vache sacrée qu’est la propriété privée, en évaluant le montant, les circonstances, les effets et les bénéficiaires de l’endettement. Et ceci oblige de fait les mouvements sociaux, notamment les salariés et toutes les catégories d’opprimés, à élaborer leurs priorités alternatives sur la base de la satisfaction des besoins humains fondamentaux.

/…/

C’est évident qu’un tel audit de la dette publique ne peut pas se réaliser sans la participation directe et active de « ceux d’en bas ». Pour qu’il existe, il demande la création et le développement d’un mouvement social unitaire mais aussi démocratique. Cependant, ce mouvement ne peut et ne doit pas être réduit à un rôle de supplétif, ne peut se limiter seulement à suivre les travaux des quelques « experts » de la commission d’audit, soient-ils des gens sincères engagés au côté du peuple. Il doit participer au processus de l’audit de la dette non seulement parce qu’il peut l’aider efficacement avec ses connaissances spécifiques, ses témoignages et ses enquêtes, mais surtout parce qu’il est le seul en mesure de juger et de dénoncer la dette publique sur la base de ses propres priorités, de ses besoins et de ses propres visions émancipatrices.

En somme, un véritable audit de la dette publique exige l’existence d’un puissant mouvement dans lequel se rencontrent tous ceux qui veulent lutter contre cette dette et les mesures d’austérité qu’elle implique, et au-delà toutes les sensibilités de la population salariée opprimée par le capital.

/…/

… face à un adversaire de niveau international, organisé depuis longtemps, coordonné et armé jusqu’aux dents, et étant donné l’internationalisation extrême de l’économie ainsi que la nature et la réalité « multinationales » de la dette publique, la recherche de partenaires, d’alliés et de compagnons de lutte en dehors des frontières nationales constitue une condition d’importance décisive pour le succès de l’audit. Par conséquent, toute lutte pour l’audit et l’annulation de la dette publique qui n’est pas faite au nom et sur la base des intérêts communs (de classe) de « ceux d’en bas », au-delà des frontières, est condamnée à l’échec. »

Yorgos Mitralias anime le Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM. On trouvera une version intégrale de son texte sous le titre « L’appétit vient en auditant?» dans Inprecor N° 575/576 de juillet-août 2011,

Voir aussi : Rubrique  FinanceAbaissement de la note de la dette américaineReprendre le pouvoir à la finance, La « règle d’Or », ou les rois de l’esbroufe, Contes publics : la crise des ânes,  Rubrique UE, Dégradation de la note Italienne, Extension du domaine de la régression, La crise de la zone euro, mode d’emploi, Les dirigeants de gauche valets des conservateurs,

La France au bord de la récession

Image Le mouton noir

L’Insee prévoit une baisse du PIB pour les six mois à venir. Avec augmentation du chômage.

La France devrait connaître une brève récession au quatrième trimestre 2011 et au premier trimestre 2012 et il sera « difficile » d’atteindre l’an prochain la prévision de 1% de croissance sur laquelle le gouvernement a basé son deuxième plan de rigueur, a estimé jeudi l’Insee.

L’activité économique redémarrera faiblement au deuxième trimestre mais l’acquis de croissance pour 2012 sera alors fin juin de 0%.

Pour atteindre 1% de croissance, il faudrait que le produit intérieur brut (PIB) croisse de 1,3% sur chacun des deux derniers trimestres, ont indiqué les experts de l’Institut national de la conjoncture et des études économiques au cours d’une conférence de presse jeudi.

« Il est clair que cela est difficile, au vu de notre scénario » qui prévoit un lent redémarrage de l’activité en France, a déclaré Sandrine Duchêne, chef du département de la conjoncture de l’Insee.

« Pour la France, les enquêtes de conjoncture montrent actuellement un fort ralentissement de l’activité », a-t-elle fait remarquer, prévoyant un recul du PIB de 0,2% au quatrième trimestre par rapport aux trois mois précédents, suivi d’une contraction de 0,1% au premier trimestre 2012.

Il s’agirait donc d’une brève récession, dont la définition technique est un recul du PIB pendant deux trimestres consécutifs au moins. La France était sortie au printemps 2009 d’une année de récession.

Une timide reprise de 0,1% est attendue sur avril-juin.

Hausse forte du chômage

« Notre scénario prévoit beaucoup d’inertie », a résumé Sandrine Duchêne. « Pourquoi cette inertie ? Parce que les moteurs de la reprise française pendant deux ans, l’investissement et l’emploi, calent ».

« Et quand un tel phénomène se produit, redémarrer la machine économique prend beaucoup de temps », a-t-elle expliqué.

Pour 2011, l’Insee a revu en baisse sa prévision d’expansion de l’activité économique, à 1,6% contre une prévision de 1,7% dans sa précédente note de conjoncture en octobre. Le gouvernement table sur 1,75%.

Sur le front de l’emploi, la situation continuerait de se détériorer. Le chômage, qui était de 9,3% en France métropolitaine au troisième trimestre atteindra 9,6% en juin, selon l’Insee. Pour la France entière, il devrait être alors de 10%.

Et de ce fait, les ménages maintiennent un bas de laine de précaution et leur taux d’épargne, de 17,1% au deuxième trimestre 2011 (un record depuis 1983), restera élevé à 16,8% en moyenne en 2011.

Pour la première fois depuis le premier trimestre 2010, l’investissement des entreprises non financières a baissé (-0,3%) au troisième trimestre et devrait continuer de chuter jusqu’à l’horizon de la prévision, soit fin juin.

Autre élément de la demande interne, les dépenses de consommation des ménages en produits manufacturés ont reculé au 2e et 3e trimestres.

« L’élan de la demande interne semble donc s’être grippé », estime l’Insee.

Réagissant au Sénat aux chiffres de l’Insee, la ministre du Budget, Valérie Pécresse, a affirmé qu' »il ne s’agit que de prévisions, des enquêtes réalisées auprès des chefs d’entreprise ». « Il ne s’agit pas de données réelles, mais de prévisions qui font état d’une croissance qui est stoppée à cause des inquiétudes liées aux turbulences que traverse la zone euro », a-t-elle précisé.

Elle a confirmé au Sénat la tenue d’un collectif budgétaire « au premier semestre 2012 » pour mettre en place l’accord européen de stabilité et « faire le point sur notre trajectoire ». Et elle a déclaré que « l’accord européen qui vient d’être scellé est de nature à ramener la confiance dans la zone euro » et « nous tiendrons nos engagements budgétaires et nous ne dévierons pas de notre trajectoire ».

Mais pour Michel Sapin, chargé du projet présidentiel de François Hollande, « la France est en récession. Ce que l’on pouvait craindre, ce que nous pensions comme inévitable, est aujourd’hui la réalité. La crise n’est donc pas derrière nous. La France est dans la crise et la crise est encore largement devant nous ».

« Il n’y a aucune marge de relance de la croissance par le budget », a déploré Robert Rochefort, vice-président du MoDem, « le moteur principal de la consommation est tombé en panne, d’où la récession. Les deux plans du gouvernement ont été injustes et ils s’avèrent insuffisants ».

Quant à Marine Le Pen, présidente du FN, « c’est l’effondrement du mythe du président qui protège ! C’est une très grave remise en cause des choix politiques et économiques de Nicolas Sarkozy, qui démontre qu’il est dans l’incapacité de proposer un chemin de sortie de la crise à la France », a-t-elle réagi.

AFP

Voir aussi : Rubrique Economie, rubrique, Mouvements sociaux