Pour les agriculteurs, ressemer sa propre récolte sera interdit ou taxé

La réduction de la biodiversité se traduit par une perte de résistance aux diverses agressions de ravageurs et autres pathogènes, donc par un recours accru aux pesticides. AFP/MYCHELE DANIAU

Dans le champ de l’agriculture, l’usage libre et gratuit des graines ne sera bientôt plus qu’un doux souvenir rappelant des méthodes paysannes d’un autre temps. Surnommées « semences de ferme », ces graines étaient jusqu’alors sélectionnées par les agriculteurs au sein de leurs propres récoltes et replantées l’année suivante.

Depuis plusieurs décennies, ces pratiques n’allaient déjà plus de soi lorsque ces semences étaient protégées par un Certificat d’obtention végétale (COV) à savoir le droit de propriété des « obtenteurs » de l’espèce. Ressemer ces graines était théoriquement interdit. Mais cet usage demeurait, dans les faits, largement toléré en France. Il est désormais strictement réglementé par une proposition de loi UMP adoptée lundi 28 novembre par le Parlement.

« Sur les quelque 5 000 variétés de plantes cultivées dans le commerce, 1 600 sont protégées par un COV. Ces dernières représentent 99 % des variétés cultivées par les agriculteurs », explique Delphine Guey, du Groupement national interprofessionnel des semences (GNIS). Or, environ la moitié des céréales cultivées étaient jusqu’ici ressemées par les agriculteurs, selon la CNDSF (Coordination nationale pour la défense des semences fermières). Presque toujours illégalement, donc. Mais le temps de « l’incertitude juridique » semble révolu : pour le ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire, ces semences « ne peuvent pas être libres de droit, comme elles le sont aujourd’hui ».

Ce qui change

En fait, la proposition de loi du sénateur UMP Christian Demuynck transpose un règlement européen de 1994 sur la protection des obtentions végétales, jusqu’ici nullement en vigueur en France. Conséquence : les semences de ferme, jusqu’ici tolérées, sont désormais légalisées… à condition de verser une « rémunération aux titulaires des COV » – à savoir aux entreprises de semenciers , « afin que soit poursuivi le financement des efforts de recherche et que les ressources génétiques continuent d’être améliorées », dit le texte de loi. En sont exemptés les petits agriculteurs produisant moins de 92 tonnes de céréales.

Depuis 2001, cette taxe est appliquée pour une seule espèce : le blé tendre. Nommée « contribution volontaire obligatoire », elle est empochée par l’interprofession des semenciers. L’agriculteur doit payer 50 centimes par tonne de blé lors de la livraison de sa récolte. Ce système devrait donc être étendu à 21 espèces, dont la liste reste ouverte, assure Xavier Beulin, président de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), sur le site du syndicat.

En somme, pour Guy Kastler, délégué général du réseau Semences paysannes et membre de la Confédération paysanne, « pour la moitié des espèces cultivées – le soja, les fruits, les légumes… –, il est interdit de réutiliser ses propres graines, et pour l’autre moitié – céréales et plantes fourragères , il faut payer pour ressemer. »

Vers une privatisation des semences ?

Plusieurs associations écologistes et paysannes craignent ainsi une mainmise accrue de la filière semencière sur l’accès aux graines, via un droit de propriété étendu aux récoltes et aux graines qui en sont issues. Avec la taxe, « même les agriculteurs qui se passent des semences commerciales doivent payer pour ces semences », déplore Guy Kastler. Le militant redoute que la part des semences de ferme ne s’amenuise, à mesure que ces dernières deviennent plus chères et donc moins intéressantes pour l’agriculteur. Entre cette taxe et l’interdiction de ressemer ses propres graines, l’agriculteur est de plus en plus incité, non plus à produire, mais à acheter ses semences. D’où la crainte d’une dépendance accrue aux entreprises semencières.

Mais du point de vue de Xavier Beulin, la contribution de tous à la recherche sur les espèces cultivées se justifie, dans la mesure où même les semences de ferme en sont généralement issues. Dressant un parallèle avec la loi Hadopi visant à « protéger les créateurs » de films et de musique, le président de la FNSEA estime qu’il est « normal que [ceux qui utilisent des semences fermières] participent aussi au financement de la création variétale, puisqu’ils en bénéficient ». Opposé à cet argumentaire, le syndicat Coordination rurale relève sur son site que Xavier Beulin n’est pas seulement à la tête du premier syndicat agricole. Il dirige aussi le groupe Sofiprotéol, « qui détient des participations dans plusieurs grands groupes semenciers français (Euralis Semences, Limagrain…) ».

Vers une perte de biodiversité ?

Autre crainte : l’impact de cette mesure sur la diversité agricole. Certes, ressemer une même variété – presque toujours issue de la recherche – n’accroît pas, a priori, la biodiversité. D’autant que « pour les grandes cultures, aucune variété utilisée n’est le fruit d’une conservation ancestrale ; toutes ont été développées grâce à la création variétale », souligne Xavier Beulin.

Toutefois, ressemer sa récolte peut entraîner des variations dans l’espèce, et donc favoriser cette biodiversité, nuance Guy Kastler. « Des caractères nouveaux apparaissent, permettant à la plante d’être mieux adaptée au sol, au climat, aux conditions locales. Il est alors possible de réduire les engrais et les pesticides. A l’inverse, les semenciers adaptent les plantes aux engrais et aux pesticides, qui sont partout les mêmes. » Ils tendraient donc plutôt à créer de l’uniformité dans les plantes, où qu’elles soient cultivées.

Vers le régime du brevet ?

Le COV est, en France, une alternative au brevet sur le vivant, en vigueur aux Etats-Unis par exemple. Ce droit de propriété intellectuelle est détenu par les entreprises ayant obtenu, par la recherche, les espèces cultivées, et qui jouissent donc du monopole de la vente des semences de cette espèce avant qu’elle ne tombe dans le domaine public – comme c’est le cas d’environ 450 d’entre elles en France. D’aucuns, comme Guy Kastler, craignent un glissement vers ce régime du brevet, en limitant le droit des agriculteurs d’utiliser librement les semences protégées.

Toutefois, à la différence du COV, le brevet interdit complètement aux agriculteurs de ressemer leur récolte, indemnités ou pas, note Delphine Guey. C’est le cas des variétés OGM de la firme américaine Monsanto qui, selon Marie-Monique Robin dans le documentaire Le Monde selon Monsanto, a même créé une sorte de « police des semences » spécialisée dans la traque des agriculteurs semant ou échangeant illégalement les graines qu’ils récoltent.

Autre différence avec le brevet, le COV permet aux obtenteurs d’utiliser librement une variété protégée pour utiliser ses ressources génétiques et en sélectionner de nouvelles. Ainsi, travailler sur un gène d’une espèce ne permet pas de la breveter et donc de se l’approprier totalement. Une distinction qui a permis, selon Delphine Guey, de préserver une diversité d’entreprises semencières françaises. Et donc de laisser aux agriculteurs un plus ample choix d’espèces à leur disposition. Toutefois, si le brevet des espèces vivantes n’est pas de mise en France, le brevetage des gènes des plantes y est, lui, de plus en plus pratiqué.

Au PS, le nucléaire est bien gardé

Bernard Cazeneuve, l’un des quatre porte-parole de François Hollande, est un ardent défenseur de l’énergie nucléaire. Photo Photo Joel Saget AFP.

Les écologistes auront tout tenté pour convertir le PS à la sortie du nucléaire. C’était sans compter avec les fervents défenseurs de cette industrie qui peuplent le Parti socialiste.

C’est pourtant bien parti… L’axe Aubry-Duflot devait révolutionner la pensée des socialistes sur la question du nucléaire, comme le raconte Le Monde dans son édition du 22 novembre. Mais en triomphant de la première secrétaire lors de la primaire, François Hollande a sapé le travail de fond entrepris depuis plusieurs mois. Pas question pour le vainqueur de reprendre à son compte l’objectif de sortie du nucléaire énoncé pendant la primaire par sa rivale. Le programme du candidat socialiste inclut toutefois la réduction de 75% à 50% en 2025 de la part du nucléaire dans la production d’électricité, avec à la clé la fermeture de centrales atomiques. Une inflexion importante lorsqu’on sait que le PS compte en son sein de fervents adeptes de l’atome.

D’ailleurs, l’un d’entre eux, le député-maire de Cherbourg Bernard Canezeuve vient d’être propulsé porte-parole du candidat Hollande. Lors de la primaire, ce spécialiste de la Défense s’était abstenu de s’engager en faveur de l’un des candidats. D’où cette interrogation: pourquoi ce fabiusien, certes hollando-compatible, a-t-il obtenu l’un de ces postes si convoités?

Certains mauvais esprits l’imaginent en caution donnée au lobby nucléaire qui aurait besoin d’être rassuré après l’accord PS-écolos. Il est vrai que Bernard Cazeneuve a dans sa circonscription le site de retraitement de La Hague géré par Areva. Environ 6000 personnes travaillent grâce à ce site. Du coup, l’élu socialiste a la réputation d’être proche de ce lobby et voit rouge dès qu’il entend parler de « sortie du nucléaire ». Avec les années, il est devenu l’un des plus ardents défenseurs de l’énergie nucléaire au Parlement.

L’intéressé dément fermement. « D’une part, je n’ai fait aucune démarche pour devenir porte-parole, jure-t-il. Et d’autre part, mes rapports avec Areva sont très mauvais depuis qu’ils ont choisi Le Havre pour implanter leur usine d’éoliennes. »

Pourtant, c’est bien lui qu’Areva s’est permis d’appeler, mardi 15 novembre, pour lui demander quel était le contenu de l’accord avec les écologistes sur l’avenir de la filière. Un coup de téléphone « court et froid », selon Bernard Cazeneuve. Toujours est-il que s’ensuit le retrait temporaire du passage sur le Mox qui a laissé perplexe de nombreux responsables d’Europe Ecologie-Les Verts, dont la candidate Eva Joly. « Il suffit d’un coup de téléphone d’Areva pour que le grand PS, avec sa tradition et son histoire, se mette au garde à vous! » a lâché, amer, Daniel Cohn-Bendit.

« L’OPECST, une bande de scientistes »

Les écologistes découvriraient-ils la Lune? A l’Assemblée nationale, les socialistes partisans du nucléaire ne manquent pourtant jamais une occasion de défendre ce fleuron industriel français.

Christian Bataille est l’un d’eux. La loi de 1991 relative aux recherches sur la gestion des déchets radioactifs porte son nom. Spécialiste de ces questions, il compose avec l’UMP Claude Birraux le « duo nucléocrate » de l’Assemblée nationale, selon Greenpeace. Tous deux rédigent l’essentiel des rapports parlementaires sur le nucléaire. Christian Bataille est également membre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) dont Claude Birraux est d’ailleurs le président.

Dans leur livre Députés sous influences, Hélène Constanty et Vincent Nouzille qualifient l’OPECST de « poste avancé du lobby nucléaire ». « C’est un collège de scientistes convaincu que l’avenir du monde passe nécessairement par le développement de la technologie », surenchérit un élu écologiste.

Nucléocratie locale

Arnaud Montebourg n’est pas un spécialiste de ces questions, ni même un membre de l’OPECST, ce qui n’empêche pas Greenpeace de lui reprocher un discours très ambigu sur le sujet. En avril 2011, le député de Saône-et-Loire écrit pourtant sur son blog: « La crise nucléaire japonaise démontre que notre modèle de développement, plutôt que d’assurer la prospérité, risque de nous détruire ». S’il se prononce pour la réduction du nucléaire dans le mix énergique français, il rejette toutefois l’idée d’une sortie. « On ne peut pas raisonner en sortie du nucléaire à court ou moyen terme », expliquait-il durant la primaire.

Pour l’ONG écologiste, cette position s’explique avant tout par la présence dans le département dont il préside le conseil général de sites industriels qui fabriquent des pièces pour les centrales nucléaires. « Quand on a Areva dans sa circonscription ou dans son département, c’est difficile d’être anti-nucléaire », reconnait une élue socialiste. Gisements d’emplois importants, retombées fiscales non négligeables pour les communes: la filière nucléaire arbore de nombreux atouts pour séduire les élus locaux.

Dans cette catégorie, l’ancien socialiste Eric Besson fait figure d’exemple, dépeint comme un dévôt de la cause nucléariste par ses anciens camarades de Solférino. Il faut dire que sa commune de Donzère, dans la Drôme, se situe à quelques kilomètres de la centrale du Tricastin.

DSK le lobbyiste

Ces affinités ne datent pas d’hier. Dans les années 1990, Dominique Strauss-Kahn menait des opérations de lobbying en faveur de ce que l’on nommait à l’époque « le réacteur du futur », le fameux EPR. Dans leur livre, Les vies cachés de DSK, publié en 2000, Véronique Le Billon et Vincent Giret racontent comment DSK aurait reçu plus d’un million et demi de francs (environ 225 000 euros) d’EDF et de la COGEMA pour des missions en France et à l’étranger. Des activités tout à fait légales, même si la Cour des comptes s’était étonnée à l’époque de « l’insuffisance des termes des contrat d’origine, qui ne donne aucune indication sur le contenu de la prestation assurée ».

A l’époque, Dominique Strauss-Kahn est notamment assisté dans sa tâche par Jean-Yves Le Déaut, député socialiste depuis 1986 et toujours membre de l’OPECST, qu’il a lui-même présidé par le passé.

Hollande bien entouré

Aujourd’hui, l’entourage du candidat socialiste compte plusieurs anciens responsables de la filière nucléaire. Selon Le Monde, l’ancien président d’honneur d’EDF, François Roussely, proche des socialistes, aurait été contacté par son successeur, Henri Proglio, pour intervenir auprès du candidat PS et s’assurer que les désiderata des écologistes resteraient lettre morte.

Débarquée de la tête d’Areva en juin dernier par Nicolas Sarkozy, Anne Lauvergeon n’a pas oublié le soutien apporté à sa reconduction par François Hollande. L’ancienne « sherpa » de François Mitterrand connait bien le candidat socialiste. A Solférino, la rumeur court qu’elle pourrait même décrocher une investiture PS aux prochaines législatives.

Michel Verron (L’Express)

Voir aussi : Rubrique Ecologie, rubrique Politique24 réacteurs nucléaires à fermer, rubrique UE, L’allemagne renonce au nucléaire, Parlement européen et corruption, rubrique internationale Fukushima désinformation,

Quel avenir pour Occupy Wall Street ?

Affrontements entre forces de l’ordre et manifestants à Wall Street, le 17 novembre 2011 Le mouvement anti-Wall Street a marqué jeudi son deuxième mois d’existence par une série d’actions dans plusieurs villes américaines, principalement à New York, berceau de la contestation, où des milliers de manifestants se sont rassemblés dont au moins 200 ont été arrêtés. AFP/Getty Images - Allison Joyce

Deux parapluies en guise de « centre médical » et quelques livres offerts dans un coin pour rappeler la « librairie du peuple ». Au lendemain de l’évacuation de Zuccotti Park par les forces de l’ordre, le square symbole d’Occupy Wall Street n’est plus tout à fait le même.

La décision d’un juge new yorkais de réouvrir le parc au public mais d’y interdire désormais les tentes et les sacs de couchage a ainsi mis fin de facto à l’occupation du square du sud de Manhattan, posant la question du futur d’un mouvement qui doit fêter ses deux mois le 17 novembre, par une nouvelle manifestation contre Wall Street et les inégalités. Seulement une trentaine de militants ont passé la nuit de mardi à mercredi dans le square, emmitoufflés dans des anoraks et protégés par des couvertures en aluminium.

Si Occupy Wall Street est sans aucun doute parvenu en huit semaines  à obtenir le soutien des Américains lassés par la crise et frustrés par la cupidité des banques, le mouvement a aussi été victime ces derniers jours d’un problème d’image, alors plusieurs incidents violents -et même des décès- ont été reportés dans différents campements aux Etats-Unis et qu’une douzaine de villes ont décidé d’intervenir pour mettre fin aux occupations.

Surtout, le mouvement doit impérativement peser plus sur la scène politique s’il veut assurer sa survie. « Nous n’allons pas disparaitre comme cela, du seul fait de l’intervention de la police », souligne l’un de ses porte-paroles, Rick DeVoe, « mais c’est vrai que nous devons rebondir ».

D’ores et déjà, Occupy Wall Street songe notamment à s’impliquer dans la politique locale à New York. Le mouvement a également milité la semaine dernière dans l’Ohio pour assurer un vote positif au référendum sur les droits à la convention collective des syndicats.

« Il faut que nous inventions d’autres façons d’intervenir dans le discours public pour faire entendre notre voix », dit encore Anthony, l’un de ceux qui est à Zuccotti Park depuis le début, « on peut peser au niveau des associations de quartier, mais aussi multiplier les actions à travers tout le pays en période électorale ».

Une partie des militants à New York songent également à faire appel de la décision de justice, afin de pouvoir de nouveau camper à Zuccotti Park. « Nous allons trouver les moyens de durer », assure Rick DeVoe, « nous avons entamé depuis deux mois une conversation nationale avec l’opinion publique américaine à propos d’un système qui est brisé et qui ne privilégie que les plus fortunés. Ce dialogue là n’est pas prêt de s’interrompre ».

Fabrice Rousselot (Blog Libé)

 

La gauche contre les libéraux

Par Michael C. Behrent

En réinjectant un discours fermement anticapitaliste dans le débat politique, le mouvement « Occupy Wall Street » (OWS) sème la discorde entre les divers courants de la gauche américaine, en particulier chez les intellectuels. Par le passé, les partisans de ce grand courant de centre gauche américain qu’est le « liberalism » se sont souvent montrés critiques à l’égard de l’idéologie du marché libre, favorisant plutôt un capitalisme soumis aux régulations de l’État. Mais ils ne sont pas enclins à récuser pas autant les grands principes du capitalisme lui-même. Face à ces libéraux (au sens américain), on trouve, depuis au moins un siècle, des courants plus contestataires – anarchiste, communiste, socialiste, voire simplement social-démocrate. Souvent sont-ils surreprésentés dans les milieux intellectuels et universitaires. « Occupy Wall Street » est en train d’attiser les tensions latentes entre ces tendances. Surtout, il contraint les libéraux à préciser leur position face au capitalisme dans sa forme actuelle.

Depuis le début du mouvement, de nombreux intellectuels de gauche ont manifesté leur soutien à l’égard des occupants de Zuccotti Park (ainsi que les mouvements parallèles qui ont depuis vu le jour un peu partout). Certains sont Américains, d’autres des non-Américains qui enseignent ou travaillent aux États-Unis. S’il y a un dénominateur commun à leurs discours de soutien, c’est l’idée que le mouvement effectue une véritable rupture dans le discours politique américain, peu ouvert à des réquisitoires sans ambages contre le capitalisme. D’autre part, ces intellectuels saluent le mouvement comme le noyau potentiel d’une nouvelle conception de la démocratie, se démarquant d’un système représentatif trop impliqué dans les désordres économiques actuels.

La journaliste et militante Naomi Klein, connue pour son essai La stratégie du choc, s’est adressée aux occupants de la « place de la liberté » à Manhattan le 6 octobre. Selon elle, la différence entre 1999 – année qui a marqué la naissance du mouvement altermondialiste – et 2011, c’est qu’aujourd’hui plus personne ne doute que l’ordre économique contemporain est en crise. D’autre part, même à l’intérieur des pays « développés », les inégalités engendrées par le néolibéralisme crèvent les yeux : « Dix ans plus tard, remarque-t-elle, il semblerait qu’il n’y a plus de pays riches, mais simplement beaucoup de gens riches. Des gens qui s’enrichissent en pillant la richesse publique et en épuisant les ressources naturelles partout dans le monde ». L’originalité de « Occupy Wall Street », c’est que plutôt que d’énoncer un projet, le mouvement témoigne par se propre existence d’une autre façon de vivre. Selon Klein, il nous faut « changer les valeurs sous-jacentes qui gouvernent nos sociétés (…) C’est ce que je vois arriver dans ce square, dans la manière dont vous vous nourrissez les uns les autres, dont vous vous tenez au chaud, dont vous partagez gratuitement l’information, et dont vous offrez des soins médicaux, des cours de méditation, et de l’entrainement en ‘empowerment.’ Ma pancarte préférée ici déclare : ‘Je me soucie de toi.’ Dans une culture qui nous entraîne à éviter les regards, à dire ‘qu’ils crèvent,’ c’est une déclaration profondément radicale ».

Le 9 octobre, c’est au tour du philosophe Slavoj Žižek de parler aux manifestants. D’origine slovène, ce penseur postmarxiste d’inspiration lacanienne a souvent enseigné aux États-Unis. Il est très apprécié par certains milieux universitaires américains.  Pour Žižek, comme pour Klein, l’importance de « Occupy  Wall Street» est liée à l’invention d’un nouveau langage politique, qui semblait jusqu’à présent exclu de la « pensée unique » qui prévaut actuellement dans le domaine économique. Pour illustrer son propos, il raconte une plaisanterie de l’ère soviétique. Un habitant de l’Allemagne de l’Est est exilé en Sibérie. Avant de partir, sachant que son courrier sera lu par les censeurs, il propose à ses amis un code : toute lettre qu’ils obtiendraient de lui écrite en encre bleu serait entièrement vraie, alors que toute lettre rédigée en encre rouge ne contiendrait que des mensonges. Après un mois, ses amis reçoivent une lettre écrite en encre bleu. L’exilé raconte : « Tout est merveilleux ici. Les magasins sont pleins d’excellents produits.  Les cinémas montrent de bons films occidentaux. Les appartements sont grands et luxueux. La seule chose qui manque, c’est de l’encre rouge ». Žižek en conclut : « C’est ainsi que nous vivons. Nous avons toutes les libertés que nous voulons. Mais ce qui nous manque, c’est l’encre rouge : un langage pour exprimer notre non-liberté. La manière dont on nous apprend à parler de la liberté – la guerre contre la terreur, etc. – ne fait que falsifier la liberté. Ce que vous faites, c’est nous offrir de l’encre rouge ».

Les remarques de Klein et de Žižek sur le caractère essentiellement politique du mouvement rejoignent celles de Michael Hardt et Antonio Negri. Le premier enseigne la théorie littéraire à Duke University (Caroline du Nord), le dernier est philosophe ainsi qu’une figure historique du marxisme « opéraïste » italien. Ensemble, ils ont coécrits des essais qui sont devenus les véritables bibles du mouvement altermondialiste : Empire et Multitude. Pour Hardt et Negri, « Occupy Wall Street » doit être assimilé aux « indignados » de Madrid, à l’occupation de la place Tahrir au Caire, au mouvement pro-syndicale de Wisconsin, à l’occupation de la place Syntagma à Athènes, et aux campements de tentes dressés au nom de la justice sociale dans plusieurs villes israéliennes. Si les revendications de ces mouvements ont souvent un caractère économique, elles résultent toutes, du moins de façon implicite, d’un souci d’ordre politique : « la démocratie n’est-elle pas supposée être le règne du peuple sur le polis – c’est-à-dire, sur la vie sociale et économique dans son ensemble ? » Or, il semblerait plutôt que « la politique est devenue l’esclave des intérêts économiques et financières ». Par leur organisation même, ces mouvements proposent une alternative au système de représentation politique actuel. Ils « sont tous développés en fonction de ce que nous appelons la ‘forme multitude’ et sont caractérisés par des assemblés fréquentes et des procédures de prise de décision participatives ». Il ne faut donc pas s’attendre à l’apparition d’un leader fédérateur, à la Martin Luther King. Ces mouvements annoncent plutôt la mort prochaine de la démocratie représentative.

Cette appréciation globalement positive du mouvement « Occupy Wall Street » n’est pas pourtant pas partagée par ceux qui se réclament de la tradition libérale américaine. Comme le soulignent les responsables de la revue The New Republic: « Une des différences essentielles entre les libéraux et les radicaux, c’est que les libéraux sont des capitalistes. Ils soutiennent un capitalisme régulé de manière démocratique (…). Mais ce ne sont pas là les principes que nous entendons de la part des manifestants. Plutôt, nous entendons des appels à renverser le capitalisme dans son ensemble ».

Dans les colonnes du magazine The Atlantic, Daniel Indiviglio partage cette perspective : « Le genre de radicaux anarcho-socialistes que l’on retrouve aux manifestations OWS menacent l’opinion progressiste qu’il y a des moments où il est raisonnable et juste pour l’État d’intervenir pour secourir l’économie, l’industrie, voire même des entreprises spécifiques, si telle action est estimée bénéficier à l’économie dans son ensemble. La différence dans ce cas, c’est que les radicaux pensent que la nécessité d’un renflouement occasionnel est la preuve que le capitalisme court à sa perte et doit fermer boutique, alors que les progressistes trouvent que les renflouements peuvent contribuer au fonctionnement du capitalisme ».

Pour certains libéraux, le mouvement « Occupy Wall Street » risque de reproduire les mêmes erreurs qui ont entrainé la faiblesse actuelle de la gauche américaine et ont contribué à la montée de la droite « néolibérale ». Selon Fred Siegel, ces manifestants n’ont pas conscience du fait que l’extension des acquis sociaux et la protection de nouveaux droits individuels au cours des années soixante s’est traduit par le déploiement d’une vaste bureaucratie aux effets souvent pervers. Les manifestants de Manhattan sont « littéralement en train de recréer les folies des années 1960 en miniature ». D’autre part, les « manifestants, inconscients de notre dette nationale, se montrent indifférents au dédain compréhensible dans lequel la plupart des Américains tiennent le gouvernement fédéral ».

S’il est trop tôt pour prédire l’influence qu’aura le mouvement « Occupy Wall Street » sur le débat politique aux États-Unis – et s’il ne faut pas surestimer la capacité de la « gauche de la gauche » à recueillir un large soutien populaire – toujours est-il qu’à l’heure actuelle, c’est la gauche anticapitaliste qui a le vent en poupe. Si les libéraux auront sont doute du mal à se rallier à une critique de cette envergure, le mouvement pourrait leur rappeler que, par le passé (pensez à Franklin Roosevelt), ils avaient osé une politique plus exigeante et méfiante à l’égard des pouvoirs financiers et économiques. Une réorientation du libéralisme américain dans cette direction pourrait être une des conséquences les plus importantes de ce mouvement insolite.

Alternative Economique blog Behrent

 

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24 réacteurs nucléaires à fermer pour EELV et le PS

centrale nuclaire cattenom

Alors que chacun donne de la voix pour imposer sa vision du nucléaire de Jean-François Copé à Manuel Walls, d’Henri Proglio à Daniel Cohn-Bendit, les négociations ardues entre PS et Europe Ecologie les Verts (EELV) continuent en arrière-plan. Ce mardi 15 novembre, Martine Aubry et Cécile Duflot se sont rencontrées et entendues sur un « accord politique de majorité parlementaire » entre les deux partis pour 2012, selon des sources de l’AFP chez EELV.

Cet accord devrait être rendu public ce soir par le PS et validé ce week-end, chez les écologistes, lors du conseil fédéral d’EELV. Le document d’une trentaine de page acte les points d’accords et de désaccord entre les deux formations.

Pour ce qui est des accords, l’addition est salée pour la filière de l’atome. Les deux formations s’entendent sur la fermeture de 24 réacteurs d’ici 2025, l’arrêt du retraitement et de la filière MOX (combustible mélangé de l’uranium et du plutonium), une politique d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables, la réduction de la consommation d’électricité et la mise en place d’une filière d’excellence du démantèlement des réacteurs nucléaires. La fermeture de 24 réacteurs, sur les 58 que compte la France, toucherait en premier lieu les centrales les plus anciennes comme Fessenheim ou le Tricastin.

Côté désaccord, demeure l’arrêt du chantier de réacteur EPR de troisième génération en construction à Flamanville (Manche). Les travaux se situent à mi-chemin selon l’opérateur EDF et déjà 3 à 4 milliards d’euros y ont été dépensés.

François Hollande, le candidat PS à la présidentielle, refuse de stopper cette réalisation nécessaire à la réalisation d’une transition énergétique en France. Les verts, de leur côté, jugent que la mise en route de ce réacteur pour 60 ans, à partir de 2016, ne peut que ralentir la France dans une mutation énergétique, considérés comme indispensable par la formation écolo.

Si l’accord est maintenu en l’état, EELV y gagne un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale de 25 à 30 députés. En revanche aucun ministre vert ne devrait entrer au gouvernement tant que l’affaire de l’EPR n’est pas tranchée.

Ludovic Dupin (L’Usine Nouvelle)

 

Communiqué du Réseau sortir du nucléaire

Les négociations PS-EELV à la botte du lobby nucléaire 

Accord ou diktat du PS ?

L’accord EELV-PS présenté le mardi 15 novembre laisse un goût amer à ceux qui veulent réellement la sortie du nucléaire. En fait d’accord, François Hollande est tout bonnement parvenu à imposer son positionnement initial : sous de belles formules, on ne retrouve rien d’autre que son propre programme. Pas question de remettre en cause l’EPR de Flamanville, malgré ses surcoûts, dangers et malfaçons qui sont maintenant de notoriété publique.

La poursuite du nucléaire n’est absolument pas remise en question par la promesse de fermeture de 24 réacteurs d’ici 2025. Cette maigre concession passe outre l’état de vieillissement du parc restant (rappelons que d’ici 2025, plus de trente réacteurs auront dépassé la quarantaine, alors même que les cuves des réacteurs, qui ne se remplacent pas, ne sont conçues que pour une durée de fonctionnement de 30 ans) [1] Plus grave, ni calendrier précis ni liste de réacteurs (à l’exception de Fessenheim) n’ont été publiés : en évoquant une échéance à 2025, le PS se laisse ainsi les coudées franches pour se contenter de la seule fermeture de la centrale alsacienne lors d’un futur quinquennat !

La catastrophe de Fukushima persiste maintenant depuis plus de huit mois, et la majorité des Français (et des membres du PS) souhaite la sortie du nucléaire… mais cela importe peu à M. Hollande !

Une rédaction sous la dictée du lobby nucléaire

Ces dernières semaines, alors que se poursuivaient les négociations, les nucléocrates de tous bords, de Jean-François Copé à Michel Rocard se sont relayés pour décrédibiliser l’idée d’une sortie du nucléaire. Les affirmations caricaturales ont fusé de toute part pour qualifier d’apocalyptique une transition énergétique pourtant indispensable et créatrice d’emplois [2]. Or le journal Médiapart révèle aujourd’hui à quel point l’industrie nucléaire a pris le pas sur le politique. Le seul paragraphe véritablement ambitieux, promettant l’arrêt du retraitement et de la fabrication du MOX, un combustible extrêmement dangereux et récemment abandonné par les Britanniques, a ainsi été tout bonnement supprimé de la version soumise au vote du PS… suite à des SMS envoyé par l’équipe d’Henri Proglio aux membres du Bureau National du PS ! [3].

Pour le Réseau « Sortir du nucléaire », cette manipulation de la démocratie est intolérable. Il est inacceptable qu’un parti politique, censé défendre l’intérêt général, se soumette ainsi aux ordres du lobby nucléaire. Le Réseau « Sortir du nucléaire » appelle à dénoncer haut et fort cet accord biaisé, et à la mobilisation citoyenne pour une sortie ferme et définitive du nucléaire.

voir aussi : Rubrique Ecologie, rubrique Politique,

France-Allemagne : la fracture ?

Mise en scène signé Greenpeace du "mariage" de Merkel et de Sarkozy

L’accord – ou plutôt le compromis – laborieusement trouvé à l’issue du « double » sommet européen des 23 et 26 octobre, aussi indispensable soit-il, ne saurait dissimuler une réalité : le moteur franco-allemand est cassé et l’un des enjeux de l’élection présidentielle est d’en restaurer le dynamisme et d’en promouvoir la rénovation. La mise en scène systématique par la diplomatie française des rencontres et sommets franco-allemands, de plus en plus convoqués à la hâte, au point d’irriter jusqu’au plus haut niveau nos partenaires d’outre-Rhin, ne suffit plus à cacher un malaise inquiétant et croissant entre les deux pays… Contrairement à ce que l’on essaie de faire croire en France, surtout à la veille de l’échéance de l’élection présidentielle où tout est bon pour tenter de se (re)présidentialiser.

A première vue, la récente discorde a pu apparaître de nature presque « technique » autour du statut et de l’évolution du Fonds européen de stabilité financière (FESF), de l’ampleur de la décote à appliquer dans le procédé de restructuration de la dette grecque ou de la manière de réaliser la recapitalisation des banques. Or, cette tension brutale entre l’Allemagne et la France résulte d’un processus plus profond d’éloignement qui comporte un risque réel de fracture.

C’est un aspect largement occulté en France. Il n’en sous-tend pas moins toute une partie de la réflexion à la fois diplomatique et intellectuelle outre-Rhin, qui commence, notamment par médias interposés, à « infuser » dans l’opinion publique allemande – puisque seulement 18 % des Allemands considèrent aujourd’hui la France comme « partenaire privilégié », alors qu’ils étaient 41 % en 2005.

Ainsi, l’un des historiens allemands les plus en vue, Eckart Conze, a récemment signé un ouvrage sur l’histoire contemporaine de l’Allemagne intitulé « La Recherche de la sécurité  » (Die Suche nach Sicherheit, éd. Siedler Verlag, 2009) dans lequel on peut lire : « L’accession à la présidence de la République en mai 2007 de Nicolas Sarkozy – dont la politique européenne se caractérise par une nette revendication à dominer les autres, comme l’a illustré la présidence française de l’Union européenne en 2008 – plaide dans le cas de l’Allemagne contre une orientation trop exclusivement franco-allemande en matière de politique européenne. »

Une autre grande plume, Christian Hacke, spécialiste d’histoire diplomatique, déplore dans son étude sur « La politique étrangère de la République fédérale » (Die Außenpolitik der Bundesrepublik Deutschland, éd. Ullstein Taschenbuchvlg, 2003) qu’en « Allemagne, l’importance de la relation franco-allemande continue à être surestimée, la France cherchant à travers l’Union européenne à profiter économiquement de l’Allemagne… »

Dans ce processus d’éloignement, deux niveaux doivent être distingués : d’une part, le décalage entre les deux économies, qui débouche curieusement en France à la fois sur une sorte de complexe et sur une envie frénétique d’imiter le « modèle allemand », ce que ne demande d’ailleurs pas l’Allemagne qui, pour sa part, a tendance à s’appuyer sur sa réussite économique pour faire prévaloir ses vues ; et d’autre part, la perception et la présentation de plus en plus manifeste chez nos partenaires allemands d’une France en déclin dont l’obsession serait de « se faire valoir » et de renouer avec une grandeur passée.

La première dimension est la plus souvent évoquée ; elle n’en est pas moins mal connue car reposant sur des erreurs ou des malentendus plus ou moins volontairement entretenus. Les différences entre les performances macroéconomiques des deux pays méritent d’être rappelées.

Sur les cinq dernières années, l’Allemagne enregistre une croissance cumulée de 8,6 %, la France, de 5,6 %, dont un pic de différentiel en 2010, avec des taux de croissance respectifs de 3,6 % et 1,5 %. L’excédent du commerce extérieur allemand a atteint l’année dernière 154 milliards d’euros contre un déficit de 51 milliards en France. Le taux de chômage est passé à 6,6 % en Allemagne, soit trois points de moins qu’en France.

La politique de consolidation des finances publiques engagée par Berlin depuis le milieu des années 2000 porte ses fruits : le déficit public est repassé en 2011 sous la barre des 3 % du PIB en Allemagne, alors qu’il atteint 5,7 % du PIB en France. Même en matière d’endettement, les dernières données disponibles indiquent que l’Allemagne fait mieux que la France, alors qu’elle doit encore supporter les charges de l’unification.

Si personne ne conteste l’écart économique entre l’Allemagne et la France, il existe un débat sur les origines des performances allemandes et de l’écart de compétitivité entre les deux pays. Certains mettent en avant, de manière quasi exclusive, la baisse du coût du travail en Allemagne liée à la modération salariale des dernières années. Or, s’il y a bien eu modération salariale en Allemagne ces dernières années, conduisant à un recul du salaire réel moyen de 4,5 % entre 2000 et 2009, contre une augmentation de 8,6 % en France, la tendance s’inverse : entre 2010 et 2011, le salaire réel moyen déduit de l’inflation a augmenté de 1,9 %. Surtout : l’argument du coût salarial ne vaut pas pour le secteur où l’économie allemande est la plus performante, l’industrie, puisque le coût d’une heure travaillée y atteint 34 euros outre-Rhin contre 33 en France ! Certes, dans le secteur marchand, l’Allemagne a maintenant un léger avantage puisque l’heure travaillée revient à 30 euros contre 32 en France. Il y a une vérité que certains économistes français ont encore du mal à accepter : l’Allemagne a une économie performante avec un coût du travail qui reste élevé.

Ce sur quoi l’on insiste moins en France, à tort, ce sont les avantages structurels sur lesquels s’appuie l’essor de l’économie allemande : tout d’abord, un effort très important en matière d’innovation qui a conduit à ce que l’Allemagne réalise aujourd’hui des dépenses de recherche et développement à hauteur de 2,8 % du PIB contre 2,2 % en France ; ensuite, une stratégie industrielle qui a permis de maintenir, voire de renforcer, au coeur du tissu économique l’industrie, qui représente 25 % du PIB contre 14 % pour la France, notamment du fait des performances de « grosses » petites et moyennes entreprises (PME), qui sont deux fois plus nombreuses en Allemagne qu’en France dans la catégorie des « plus de 500 salariés » ; puis une stabilisation depuis 2000 du niveau de la part dans le commerce mondial équivalant à 8,3 % des exportations mondiales, contre un recul de celui de la France, tombé à 3,4 % ; et enfin, une réforme de l’Etat providence engagée à partir des années 2004-2005 – notamment dans les domaines du marché du travail, de la santé et des retraites -, dont les économistes, même les plus keynésiens, pensent qu’elle est à l’origine d’un tiers de la croissance actuelle.

C’est à partir de là que s’est développé en Allemagne ce que les dirigeants de droite comme de gauche appellent la « culture de la stabilité », notion quasi identitaire qui revient dans le langage sous des appellations diverses comme « union de la stabilité » (souvent opposée à « union de transfert »). C’est au nom de cette « culture de la stabilité » que sont élaborées les positions allemandes en matière de politique européenne auxquelles la France se heurte d’autant plus durement qu’elle est, notamment du fait de ses mauvaises performances économiques, perçue outre-Rhin comme un pays en déclin.

C’est la seconde dimension qu’il convient d’évoquer, moins perceptible de France mais presque plus grave, car plus profonde. Il existe en Allemagne l’image d’une France affaiblie, doutant d’elle-même et de son statut en Europe et dans le monde, incertitude qu’elle aurait tendance à vouloir compenser par une forme de crispation et de gesticulation. Concernant la France, les thèmes de la « mise en scène » et de la « crispation » sont depuis plusieurs années un des sujets préférés de la presse allemande et des médias en général, souvent mis en relation avec une interrogation sur sa capacité à exercer un leadership auquel plus rien ne la prédestinerait dans une Europe élargie.

Deux exemples illustrent cette perception. Dans son édition du 19 septembre, l’hebdomadaire Der Spiegel décrit la France comme une nation fière ayant « toujours revendiqué le rôle de visionnaire en Europe », mais dorénavant soucieuse de « cacher sa faiblesse » puisqu’elle figure sur « la liste des pays malades et immobiles ». Cette présentation n’est pas isolée, comme l’attestent plusieurs articles sur la France parus à la même période, à l’instar de celui publié par le quotieidn Frankfurter Rundschau du 12 août et intitulé « La grande nation toute petite », allusion au contraste entre la volonté de jouer dans la cour des grands et une réalité économique traduisant l’affaiblissement du pays.

La perception d’une France affaiblie en quête d’un nouveau rôle, loin d’être conjoncturelle, est une lame de fond. Ainsi, au sujet des difficultés – voire de l’enlisement – de l’Union européenne pour la Méditerranée, l’un des grands éditorialistes du Frankfurter Allgemeine Zeitung, Günther Nonnenmacher, observait le 4 février à la une du journal que l’échec était patent, notamment parce que Paris avait voulu s’en servir pour accroître son propre prestige en Europe en en faisant « un contrepoids à l’influence croissante des pays du Nord et de l’Est ».

Ce déséquilibre tant dans la perception de « l’autre » que dans les performances économiques risque de miner la relation franco-allemande. En effet, cette relation, plus que toute autre, requiert un équilibre, tant pour des raisons historiques que pour des raisons propres à l’avenir de l’Union européenne.

Jacques-Pierre Gougeon (Le Monde)

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