Ces 638 fois où la CIA a voulu se débarrasser de Fidel Castro

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Stylo et cigares empoisonnés, LSD, poison pour faire tomber sa barbe… la CIA a tout essayé pour de tuer ou faire disparaître le dirigeant cubain.

C’est une des plus grandes ironies de l’histoire. Le jour de l’assassinat du président américain John Kennedy, le 22 novembre 1963, un responsable de la CIA confiait un stylo empoisonné à une « taupe » cubaine pour qu’il l’utilise contre Fidel Castro, alors l’ennemi juré des Etats-Unis. Pourtant, au même moment, un émissaire de Kennedy rencontrait le numéro un cubain pour tenter de trouver des moyens d’améliorer les relations entre la grande puissance et son petit voisin. Cette anecdote, révélée en 1975 par une commission du Sénat américain (la « Commission Church »), montre qu’après la prise de pouvoir par Castro et jusqu’en 1965 la CIA, la principale agence de renseignements américaine, a cherché à se débarrasser de lui en encourageant, voire en soutenant, des projets d’assassinat.

Avant de songer à l’élimination physique, la CIA a d’abord tenté de le discréditer en s’attaquant à son image, durant les dernières années de la présidence de Dwight D. Eisenhower, de mars à août 1960. Avec des projets rocambolesques : il y a eu l’idée de disperser un produit chimique aux effets similaires à celui du LSD dans un studio de télévision où Castro devait enregistrer un discours, ou bien d’imprégner une de ses boîtes de cigare avec le même produit…

Poison anti-barbe

Certains ont même pensé à s’attaquer à sa barbe, telle Dalila coupant les cheveux à Samson. N’avait-il pas dit lors d’une interview avec une télévision américaine juste après son arrivée au pouvoir : « Ma barbe signifie plein de choses pour mon pays. » Un projet baptisé « La Barbe » fut lancé : il prévoyait de saupoudrer les chaussures du « comandante » avec un produit chimique dépilatoire… L’idée était de mener cette action lors d’un voyage à l’étranger, dans l’hôtel où le dirigeant cubain descendrait. On comptait sur le fait qu’il mettrait ses chaussures dans le couloir pour les faire cirer. Des tests furent menés sur des animaux, mais le projet fut abandonné, car Castro annula son déplacement.

La commission Church a recensé au moins huit projets d’assassinats, avec le recours parfois à des membres de la pègre de Las Vegas et aux Cubains anticastristes exilés à Miami. En 1975, Fidel Castro remettait au sénateur George McGovern une liste de 24 tentatives d’assassinat à son encontre, accusant la CIA. Dans un documentaire de 2006, des anticastristes recensent jusqu’à 638 projets d’attentats…

La plupart n’ont pas été mis à exécution, mais les moyens auxquels ses auteurs avaient pensé sont dignes des meilleurs romans d’espionnage : des plus classiques, comme des fusils très puissants, aux plus élaborées comme des pilules empoisonnées, le fameux stylo ou des armes bactériologiques…

Un documentaire produit par la chaîne britannique Channel 4 était revenu en 2006 sur ces infractueuses tentatives.

Début 1963, les services techniques de la CIA ont mené ainsi des tests pour contaminer une tenue de plongée, car Fidel Castro aimait pratiquer la plongée sous-marine. Les agents étudièrent même la possibilité de piéger un coquillage là où le dirigeant cubain aimait nager, mais aucun n’était assez grand pour abriter un explosif. Les renseignements américains avaient également un contact avec une « taupe » située au plus haut niveau du pouvoir cubain. Il lui fut remis un stylo empoisonné, puis on lui confia une cache d’armes, mais les relations furent rompues en 1965 pour des raisons de sécurité.

On imagina également d’empoisonner les cigares préférés du dirigeant cubain. Ces projets furent menés, à l’occasion, en impliquant des membres de la mafia de Las Vegas et des anticastristes cubains exilés à Miami par l’intermédiaire d’un ancien membre de la CIA, Robert Maheu.

L’échec de la baie des cochons

Les dirigeants de la CIA avaient-ils le soutien des présidents américains ? La commission n’a pas pu répondre à cette question. En tout cas, sous l’administration Eisenhower fut lancé le projet de renverser le régime cubain en envoyant des exilés cubains à Cuba. Le programme fut approuvé en mars 1959 par le président Eisenhower. Des camps d’entraînements furent mis en place au Guatemala. Peu après sa prise de fonction, en février 1961, le président Kennedy approuva le projet. Le 17 avril 1961, 1 400 exilés cubains débarquaient dans la baie des cochons, sur la côte sud de Cuba. Mais ce fut un échec total. Peu après, les Etats-Unis lançaient l’Opération Mongoose (mangouste) pour tenter de déstabiliser le régime castriste.

Après les révélations de la Commission Church, qui condamna ce genre de pratiques, certains anticastristes n’abandonnèrent pas leur espoir de tuer leur principal ennemi. En vain. Lorsqu’il s’est rendu aux Etats-Unis en 1979 pour donner un discours devant l’ONU, dans l’avion, les journalistes lui demandèrent s’il portait un gilet pare-balles. Fidel Castro ouvrit sa chemise sur son torse nu et lança : « J’ai un gilet moral. »

Fidel Castro est finalement mort de vieillesse vendredi 25 novembre, déjouant tous les pièges de ses ennemis.

François Bougon

Le Monde 26/11/2016

Koohestani la part d’esprit dans l’ombre

Amir Reza Koohestani monte ses pièces selon le processus d’un rêve.  photo dr

Amir Reza Koohestani monte ses pièces selon le processus d’un rêve. photo dr

Théâtre
Amir Reza Koohestani était l’invité du Théâtre universitaire La Vignette à Montpellier. Rencontre avec le dramaturge iranien figure de la nouvelle génération à l’occasion d’une journée consacrée à son œuvre.

Né en 1978 à Chiraz, Amir Reza Koochestani est dramaturge et metteur en scène au sein de la compagnie Mehr Théâtre Group.  Il publie très tôt des nouvelles dans les journaux de sa ville natale. Attiré par le cinéma, il suit des cours de réalisation. Il joue aux côtés des membres de la compagnie avant de se consacrer à l’écriture de ses premières pièces : And The Day Never Came (1999),  The Murmuring Tales (2000). Avec Dance On Glasses (2001), il acquiert une notoriété internationale. Les pièces de Koohestani sont le plus souvent basées sur la vie imaginaire, causée par l’environnement politique et social.

Votre approche dramatique  développe une tension qui joue sur le trouble émotionnel et le décalage temporel comme si les mises en abîme permettaient d’y voir plus clair ?
Ce qui caractérise ma démarche, c’est peut-être que je ne m’attache pas proprement à ce qui se passe je préfère travailler sur les nuances. Dépasser les faits permet d’accéder à quelque chose de plus profond. Ce qui a lieu sur la scène doit amener le public à voir et entendre autre chose.  Le point de départ de mon théâtre est intime. Il est lié à une séparation amoureuse qui a été très douloureuse pour moi.  Aujourd’hui je suis remis. Quant au temps, cela reste un phénomène abstrait. Nous éprouvons le besoin de signes. Aujourd’hui mes pièces sont jouées en permanence. Et comme elles correspondent à des périodes marquantes de mon existence, je me trouve en confrontation avec  mon réel, face à la responsabilité difficile d’avoir  à choisir  entre ce que je dois figer et ce que je laisse évoluer.

Votre pratique artistique semble se situer dans la postmodernité, sans insolence, vous bousculez les formes classiques de la représentation occidentale…
Les pièce ne sont pas des archives, elles correspondent à ce que vous en faite. Au départ, je n’arrive pas avec un texte écrit. J’écris et on répète en même temps. Le processus s’apparente à un rêve, une représentation de l’imaginaire qui prend vie sur scène. Les  comédiens apportent leur part et les choses se transforment. Le texte est un moyen d’exprimer de reprendre  là où les choses se sont arrêtées. Je m’intéresse beaucoup aux pièces réécrites. Time lost est un retour sur ma pièce Dance On Glasses. J’ai travaillé sur la réécriture d’Ivanov de Tchekhov et je vais  prochainement adapter le roman de Kamel Daoud Meursault contre-enquête  qui est un contre-point de l’Etranger.

Comment réagissez-vous à l’adaptation de vos textes ?
J’apprécie beaucoup. Je suis très curieux. Je vais voir. J’ai le désir d’écouter aux portes pour savoir ce qu’ils disent de moi.

Dans votre oeuvre l’individu s’affirme à travers le conflit, intime ou collectif l’entendez-vous comme une inscription politique ?
Plus on traite de l’individu, plus notre approche est politique. Il ne faut pas parler des politiques pour parler de la politique. Au contraire c’est en s’intéressant aux individus que l’on entre vraiment dans le sujet. Il suffit de voir se qui se passe et de mesurer les similitudes des crises que traversent les peuples dans de nombreux pays qui se croyaient loin les uns des autres. Le monde humain doit s’intéresser au tréfonds de chaque individu pour atteindre la dimension politique qui est aujourd’hui mondiale.

Recueilli par Jean-Marie Dinh

Université
L’Iran d’aujourd’hui à Paul-Valéry

Time lost

Time lost

La programmation de la pièce Hearing au Théâtre universitaire de la Vignette a permis de donner suite au colloque international qui s’est tenu en mars dernier à l’Université Paul-Valéry de Montpellier L’Iran d’aujourd’hui, reflets d’une autre modernité artistique. Après une projection de Time lost ouverte au public animée par Joëlle Chambon et Didier Plassard du département d’Etudes théâtrale une discussion et une rencontre avec l’équipe d’Amir Reza Koohestani ont permis d’aborder l’oeuvre majeure de l’artiste et de se familiariser avec une esthétique théâtrale unique. Des textes faussement limpides qui recèlent un entrelacs complexe d’ellipses et d’échos, un jeu retenu et extrêmement précis, un minimalisme formel qui n’exclut pas l’usage original de divers médias, l’alliance d’un réalisme presque documentaire et d’un symbolisme simple et poétique, parfois énigmatique. Depuis Danse sur les verres, créé en 2001 dont le succès a entraîné 4 ans de tournée internationale, la plupart de ses créations ont été accueillies dans les grandes villes européennes. Un beau cadeau pour les étudiants de Montpellier 3 !

Cinéma

BANDEAU-LE-CLIENT
Le Client  de Asghar Farhadi
Après un petit détour par la France avec Le Passé, le réalisateur Asghar Farhadi revient à ses racines. Le Client, dans la belle et forte lignée d’À propos d’Elly ou Une séparation, est un superbe apologue sur la nécessité vitale d’une plus grande liberté pour le peuple iranien, et d’abord pour les femmes… Prix du scénario et Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes. Actuellement sur les écrans du Diagonal-Capitole puis à l’Utopia

Source : La Marseillaise 21/11/2016

Voir aussi : Rubrique  Théâtre, rubrique Iran, Roja Chamankar. « comme un prisme qui réfracte les lumières » rubrique Montpellier, rubrique Rencontre, rubrique Société, Citoyenneté, rubrique Cinéma,

La Slovénie fait de l’eau potable un bien qui ne peut «être privatisable»

 La Slovénie, pays alpin, est riche de ses eaux pures. Le lac de Bled, avec son île, est un des plus beaux du pays. © Lars Halbauer / DPA


La Slovénie, pays alpin, est riche de ses eaux pures. Le lac de Bled, avec son île, est un des plus beaux du pays. © Lars Halbauer / DPA

Le parlement slovène a inscrit le 17 novembre 2016 le droit à l’eau potable dans sa Constitution, insistant sur le fait que cette ressource ne peut être privatisée. L’amendement constitutionnel stipule que «chacun a le droit à l’eau potable» et que celle-ci n’est «pas une marchandise».

Le texte adopté à l’unanimité précise clairement que «l’approvisionnement en eau de la population est assuré par l’Etat via les collectivités locales, directement et de façon non-lucrative».

Lancée par le milieu associatif, l’initiative avait été endossée, notamment, par le gouvernement de centre-gauche du Premier ministre Miro Cerar. Avant le vote, ce dernier avait appelé les députés à offrir à «l’or liquide du 21e siècle le plus haut niveau de protection légale», l’eau étant appelée, selon lui, à devenir un bien «de plus en plus convoité à l’avenir».

La Slovénie est un pays alpin qui dispose d’importantes ressources en eau. Une eau qui a de plus en plus de «valeur» aux yeux de nombreuses industries. «L’eau est un sujet controversé en Slovénie, car les entreprises étrangères de l’industrie alimentaire achètent des droits d’une grande quantité de ressources locales en eau», a rappelé après ce vote l’European Water Movement.  

En 2014, l’Union européenne a accepté d’exclure «l’approvisionnement en eau et la gestion des ressources hydriques» des règles régissant le marché intérieur européen. Une Initiative citoyenne européenne avait mis la pression sur l’UE pour que l’eau bénéficie d’une approche particulière. L’ONU a aussi voté une résolution qui garantit le droit à l’eau potable.

A propos de ce pays alpin, où l’eau est abondante, Amnesty International rappelle que tout le monde n’a pas accès à l’eau et espère que les Roms pourront ainsi bénéficier d’une eau potable. «Il est choquant que dans un pays très développé comme la Slovénie, certaines communautés roms doivent lutter pour ramasser même de petites quantités d’eau pour boire, cuisiner et se baigner», a déclaré Fotis Filippou, un responsable d’Amnesty Europe.

Reste à savoir concrètement ce que signifie ce texte dans la gestion de l’eau. L’interdiction de la privatisation de l’eau potable ne signifie pas forcement que la gestion de celle-ci ne peut être privatisée, comme elle l’est en France, avec des délégations de service public.

Pierre Magnan

Source Géopolis 18/11/2016

Et si on liquidait les partis politiques ?

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Photo : Cyrille Choupas

Au cœur de la vie démocratique française depuis un siècle, les partis politiques n’ont jamais été aussi décriés. Et si leur disparition pure et simple était le préalable au renouvellement des fondements de la démocratie ?

0,57 %. Le chiffre, bien connu, produit toujours son effet. Les effectifs des partis politiques ne représentent plus, en France, que 0,57 % des votants. L’abstention bat des records, le militantisme ne fait plus rêver, et jamais le niveau de défiance envers les politiques n’avait atteint un tel degré. « Les partis politiques, PS en tête, sont devenus des partis d’élus ou d’apprentis élus. Ils n’encadrent plus les catégories populaires, constate Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à la Sorbonne.

0,1 % des parlementaires sont issus de la classe ouvrière

« La nouveauté, aujourd’hui, c’est Alain Juppé », pointe quant à lui avec sarcasme Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). « Les partis politiques sont condamnés à mourir, poursuit-il. Il y a bien trop de conflits d’intérêts et trop peu de renouvellement. Regardez, nous avons un gouvernement qui pourrait dater de 1993, avec Michel Sapin à l’Économie et Ségolène Royal à l’Environnement… »

« Soif de politique »

Historiquement, les partis politiques se veulent une courroie de transmission entre la société civile et les institutions, un lieu de politisation et de formation intellectuelle, de réflexion sur un projet commun. Mais la professionnalisation de la politique et l’institutionnalisation de ces institutions les empêchent de tenir leurs promesses. « La politique est devenue un métier, réservé à des acteurs issus des catégories supérieures de la population : 0,1 % des parlementaires sont issus de la classe ouvrière et guère plus ont déjà été employés. Pourtant, ces deux catégories constituent la majorité des Français », rappelle Loïc Blondiaux. Sur le plan débat d’idées, le paysage est tout aussi aride. La formation intellectuelle ne fait plus partie du panorama et les militants ne participent qu’à la marge à la constitution de programmes fragilisés par l’apparition de primaires ouvertes à tous. « La dernière prérogative des partis reste la désignation des candidats aux élections, estime Loïc Blondiaux. Finalement, on peut se demander à quoi servent les militants. Leur rôle est réduit à la portion congrue, un collage d’affiches de temps en temps. »

Il y a autant de lignes que d’individus, et de leur côté les citoyens bricolent leurs convictions en piochant ici et là

 

Si la « forme parti » semble à ce point obsolète, c’est aussi parce que les lignes idéologiques sont de moins en moins lisibles. Le souverainisme a désormais sa déclinaison de droite comme de gauche. Et même au sein d’un parti plutôt homogène sur les questions familiales comme Europe Écologie-Les Verts, José Bové s’oppose à la PMA au nom de son rejet de toute forme de manipulation du vivant… Il y a autant de lignes que d’individus, et de leur côté les citoyens bricolent leurs convictions en piochant ici et là.

Si les partis sont moribonds, la « soif de politique » des citoyens, elle, n’est toujours pas assouvie – en témoigne l’élan populaire du mouvement Nuit Debout. « À la grande surprise de ceux qui nous disaient doctement que l’individualisme avait définitivement triomphé, les sociétés manifestent aujourd’hui, sous le coup de la paupérisation, des inégalités et de l’émergence de nouveaux publics, un degré de politisation épatant », observe Albert Ogien, coauteur du livre Le Principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique (La Découverte, 2014). Le sociologue considère que « deux voies » s’ouvrent désormais : « Le recours à l’autorité et le gel du débat public, comme en Turquie, en Russie ou au Japon, ou alors l’extension de la démocratie avec l’accroissement des capacités politiques des citoyens. C’est sur cette seconde voie que les partis-mouvements comme Syriza, Podemos ou le Mouvement 5 étoiles nous entraînent. »

La disparition des partis politiques est une antienne, un marronnier. En pleine Seconde Guerre mondiale, Simone Weil écrivait déjà, dans ses Écrits de Londres, une « Note sur la suppression générale des partis ». « Presque partout, l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’opération de la pensée, observait la philosophe. Il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques. » Plus récemment, c’était au tour de Daniel Cohn-Bendit de délivrer sa sentence, dans un livre-manifeste intitulé Pour supprimer les partis politiques ?! (Indigènes, 2013). Mais si les partis politiques gangrènent à ce point la démocratie, par quoi vaut-il mieux les remplacer ?

Scénario 1 / L’essor des partis-mouvements

Les Indignés, Occupy Wall Street, Nuit Debout… Caractérisée par l’occupation des places, une nouvelle forme d’action politique émerge depuis quelques années. Selon Albert Ogien, elle se caractérise par sept signes distinctifs : le rejet de l’encadrement des partis et des syndicats ; le refus de la conquête du pouvoir ; une organisation sans chef, sans programme et sans stratégie ; la formulation de mots d’ordre unanimistes (« Nous sommes les 99 % ») ; la non-violence comme mode d’action ; le respect de l’égalité entre les personnes ; et la récusation de toute hiérarchie entre opinions. « Quand les Tunisiens, les Égyptiens et les Syriens exigent de leurs dirigeants qu’ils “dégagent”, lorsque les Espagnols, les Grecs, les Burkinabés ou les Brésiliens leur signifient qu’ils ne les représentent pas, lorsque les “occupants” de New York ou de Londres dénoncent le pouvoir de la finance, ils expriment trois exigences : une démocratie qui se réalise à la hauteur de toutes les promesses qu’elle porte en termes de respect de la volonté du peuple, une action de l’État qui réponde aux besoins réels de la population, et un comportement décent et humble de la part des politiques. Ces rassemblements ont mis au jour le fait que la conquête et l’accaparement du pouvoir doivent cesser d’être au cœur de l’activité politique », explique Albert Ogien.

Manifestation d'Indignados à la Puerta del Sol à Madrid en 2011

Manifestation d’Indignados à la Puerta del Sol à Madrid en 2011

De ces mouvements, horizontaux et inclusifs, peuvent jaillir de nouvelles propositions politiques que le sociologue qualifie de « partis mouvementistes ». Ainsi en est-il de Podemos, qui tente de « convertir l’indignation en changement politique ». Podemos préfigure ce que pourrait être une nouvelle forme de parti politique, à la fois guidé par un leader charismatique – Pablo Iglesias – mais aussi adossé et porté par une base militante, participant aux décisions et s’exprimant au travers de « cercles » implantés dans les quartiers. « Si nous ne voulons pas retomber dans la cartellisation des partis politiques, nous avons besoin d’un vaccin, d’une dimension extérieure au parti, de démocratie directe. Et ce vaccin, ce sont les cercles », explique Juan Carlos Monedero, éminence grise du jeune parti espagnol. Pour la sociologue Héloïse Nez, auteure de Podemos, de l’indignation aux élections (Les Petits Matins, 2015), le succès de cette formation s’explique aussi par une stratégie mûrement réfléchie : exit les références au prolétariat ou à la classe ouvrière. Mieux vaut affirmer la possibilité d’une alternative face à l’austérité et construire la figure d’un leader charismatique par une utilisation stratégique de la télévision, des sondages et des réseaux sociaux. Aux dernières élections générales, en juin 2016, Podemos a ainsi rassemblé 20 % des suffrages, deux ans seulement après sa création. Pourtant, l’exercice du pouvoir s’avère bien délicat pour les premiers partis-mouvements arrivant aux plus hautes responsabilités.

En Grèce, le parti de gauche Syriza a perdu son âme le jour où son leader, Alexis Tsipras, a accepté la règle européenne. Mêmes difficultés pour le Mouvement 5 étoiles italien. Après s’être fait remarquer pour sa proximité à Bruxelles avec l’extrême droite britannique, le mouvement écolo-populiste a conquis la mairie de Rome en juin 2016. Mais les « cent premiers jours » de Virginia Raggi, la maire, ont tout d’une mauvaise blague. Propos homophobes, promotion canapé, salaires indécents… Ses proches collaborateurs ont tué dans l’œuf l’espoir que les Romains avaient placé dans cet étrange parti. Deux exemples qui font douter de la capacité des mouvements populaires – populistes – à s’affirmer à l’avenir comme des alternatives crédibles aux partis politiques classiques.

Scénario 2 / L’avènement de la démocratie liquide

Né lui aussi en Espagne, en janvier 2013, le Parti X affiche clairement son opposition à Podemos, « l’ennemi numéro 1 ». Également fondé dans le sillage des occupations de places en Espagne, ce parti entend refuser toute personnalisation de la politique. Il s’agit de se focaliser sur une méthode davantage que sur un programme. « La question que nous nous posons est la suivante : comment améliorer la démocratie grâce à Internet ? explique sa fondatrice, Simona Levi. Un parti politique ne doit pas absorber les idées de la société civile, comme le fait par exemple Podemos, mais faciliter l’action de la société civile. » Concertations, débats en ligne, recours aux nouvelles technologies… Tels sont les axes de travail du Parti X.

« Nous croyons profondément à une démocratie de réseaux, une démocratie liquide où tu ne signes pas un chèque en blanc tous les cinq ans à tes élus »

 

L’émergence de nouveaux outils numériques à usage politique – les fameuses Civic Tech – peut-elle permettre de changer les règles de la vie démocratique ? C’est la conviction du Partido de la Red (« parti du réseau »). Cette formation argentine propose d’élire dans les institutions des représentants « porte-voix ». De simples « chevaux de Troie » qui ne feraient qu’appliquer les orientations des citoyens par le truchement de débats et de votes en ligne. Le Partido de la Red a notamment créé un outil, baptisé DemocracyOS, aujourd’hui traduit dans des dizaines de langues. Caroline Corbal et Virgile Deville, de DemocracyOS, font la promotion de cette solution en France : « Nous ne pensons pas que les partis traditionnels peuvent évoluer et devenir plus participatifs, expliquent-ils. Notre génération est dégoûtée de la politique, on ne croit ni aux partis, ni aux hommes politiques. En revanche, nous croyons profondément à une démocratie de réseaux, une démocratie liquide où tu ne signes pas un chèque en blanc tous les cinq ans à tes élus. » La notion de démocratie liquide se situe à mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie participative. Les citoyens peuvent voter sur tous les sujets ou déléguer leur voix à un représentant. Aux élus, ensuite, d’appliquer les « consignes ». Un chemin emprunté en France par le mouvement Ma Voix. Cette fois, il s’agit de faire élire des citoyens volontaires, formés et tirés au sort, qui voteront durant leur mandat comme les électeurs le décideront.

« Des organisations et des communautés participant à la prise de décision prendront la suite des partis politiques. Une sorte de politique en open source, une gouvernance plus distribuée »

 

De telles initiatives, exploitant le potentiel des Civic Tech, ne manquent pas. Revolución Democrática au Chili, Wikipolítica au Mexique, g0v (« gov-zéro ») à Taïwan… ou encore le Parti pirate au niveau européen. En Californie, les membres de Democracy Earth œuvrent quant à eux au perfectionnement des outils de gouvernance numérique, en exploitant les possibilités offertes par la blockchain, cette technologie permettant la diffusion et la circulation d’informations, de manière sécurisée et transparente, sans base de données centralisée. « De tous temps, les partis politiques ont dû évoluer, rappelle Mair Williams, de Democracy Earth. Des organisations et des communautés participant à la prise de décision prendront leur suite. Une sorte de politique en open source, une gouvernance plus distribuée. » Une question centrale reste en suspens, celle de l’adhésion populaire aux Civic Tech. « Le potentiel est incroyable, souligne Loïc Blondiaux, mais pour le moment ces technologies sont utilisées seulement par quelques dizaines de milliers de personnes. La vraie déflagration se produira quand des millions de personnes emploieront ces outils. »

Scénario 3 / Après l’État-providence, l’État-plateforme

En poussant le curseur encore davantage, on peut imaginer la suppression pure et simple des partis politiques. Et briser ainsi la loi d’airain de l’oligarchie, qui pose que « tout gouvernement ne saurait être autre chose que l’organisation d’une minorité », selon les termes du sociologue Robert Michels. Dans une étude intitulée  « Le modèle Loch Ness » (2014), la Banque mondiale a esquissé quatre étapes jalonnant la conversion des États et des gouvernements au numérique. L’étape ultime, après la transparence, la participation puis la collaboration, serait celle de « l’État-plateforme ». Dans cette optique, « le citoyen est au cœur du système et coproduit le gouvernement, il prend les décisions avec lui », précise Virgile Deville. L’intermédiation des partis politiques devient alors caduque. Une refonte de la démocratie représentative dans une version beaucoup plus participative. « On ne peut voir les partis politiques disparaître sans changer radicalement de système. Démocratie représentative et partis politiques sont consubstantiels », tient à rappeler Loïc Blondiaux.

« La politique, c’est par définition le domaine de l’antagonisme, du conflit »

 

Dans un rapport intitulé « Le futur du gouvernement », le forum économique de Davos réfléchit à l’avenir des démocraties occidentales à l’horizon 2050. Un scénario évoque l’émergence de « cités-États » où « le pragmatisme l’emporte sur l’idéologie ». Le citoyen serait profondément impliqué dans la gouvernance de la cité et seule compterait la bonne gestion et le projet collectif. Cette hypothèse n’est pas sans rappeler des mouvements comme En Comú Podem en Catalogne, ou les listes de « convergences citoyennes » qui sont parvenues à conquérir des villes comme Madrid, Barcelone ou Saragosse.

Faut-il pour autant se résoudre à une vie politique sans débats d’idées, où la démocratie reposerait sur la prétendue sagesse des foules ? La philosophe belge Chantal Mouffe, proche de Podemos, n’y croit pas. « La politique, c’est par définition le domaine de l’antagonisme, du conflit, confiait-elle en avril 2016 à Libération. La politique consiste à établir une frontière entre un “nous” et un “eux”, et tout ordre politique est fondé sur une certaine forme d’exclusion. » Proposer de nouveaux horizons politiques, voilà la solution envisagée par la philosophe pour sortir de ce qu’elle nomme la « post-démocratie », à savoir l’effacement factice du clivage entre droite et gauche. Bref, un retour à la bonne vieille politique.

Fabien Benoît

Source : Usbek & Rica 03/11/2016

Selon Houellebecq, “la France est très proche d’une sortie de l’Europe”

21372294344_c7a6bd5b9a_cLe Brexit a secoué la communauté européenne, voilà quelques mois, et c’est avec un aplomb prophétique que Michel Houellebecq, voyageant en Argentine, envisage que la France suive le même chemin. Parlera-t-on de Francie – sortie de la France de l’Europe? ? L’écrivain y croit fermement…

À l’occasion d’une rencontre qui se déroulait à Buenos Aires, Michel Houellebecq était interrogé par l’écrivain Gonzalo Garcès ce 10 novembre, rapporte l’agence EFE. Neuf années après son premier voyage en Argentine, ce grand retour du romancier français était manifestement très attendu. Au menu, trois journées de rencontres et d’échanges, pour parler de son œuvre littéraire, mais également de sa relation aux arts.

Le Brexit aurait dû donner des idées…

Comme toujours, Houellebecq n’était pas vraiment là où l’on pouvait l’attendre, et c’est plutôt une vision politique qu’il a livrée. « La France est très proche de quitter l’Europe […]. Les Français sont dans l’Europe contre leur volonté », a-t-il asséné. En juin dernier, le romancier bichait déjà de ce que l’Angleterre puisse donner, avec le Brexit, le grand signal de départ « pour le démantèlement. J’espère qu’ils ne me décevront pas. J’ai été contre l’idée européenne dès le début. Ce n’est pas démocratique, ce n’est rien de bon ».

Maintenant, il jubile, avec un peu de retenue : « Il est dommage que le Brexit n’ait pas fait abandonner l’idée d’une Union européenne définitivement. Je ne comprends pas pourquoi avoir tant de regrets. Je n’ai jamais constaté de points positifs dans le projet européen : tout est basé sur de faux fondements. […] L’Union européenne n’est qu’une idée de technocrates qui ne saisissent pas pleinement les spécificités de chacun pays ».

Cependant, peu de chances que l’on voit dans l’Hexagone surgir un personnage tel que Donald Trump, estime-t-il. Ce serait d’ailleurs « une erreur d’associer Trump à Marine Le Pen », indique-t-il. S’il a assisté à la présidentielle américaine en y voyant « quelque chose d’ennuyeux », c’est avant tout parce qu’il est fatigué « de voir le vide de ce spectacle » politique.

Marine Le Pen pourrait atteindre la présidence en France, mais probablement pas en 2017. « Bien qu’elle gagne toujours plus de voix, elle est encore loin d’avoir les voix nécessaires pour remporter une élection présidentielle. »

Depuis longtemps, Houellebecq clame de toute manière que l’Europe, et la France en priorité doivent se déconnecter des États-Unis. La Chine ou l’Inde représente des enjeux bien plus importants, et des partenaires plus considérables. Trump, avait-il dit, n’est qu’un affreux, mais c’est l’affreux problème des Américains, uniquement.

La France se meurt, mais moins que d’autres

Et de poursuivre : « La France est un pays en train de mourir [mais] se débat plus que les autres pays européens », tout en cherchant à revenir à ses origines. Or, contrairement à d’autres États comme l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne, « où les populations déclinent rapidement, ce n’est pas le cas en France : la démocratie est en croissance ».

Affirmant qu’il a conscience de ce que son travail entraîne des polémiques, partout où il passe, le prix Goncourt 2010 jure cependant ne pas rechercher ces controverses.

Et revenant sur Soumission, le roman sorti le jour des attentats perpétrés chez Charlie Hebdo, il précise qu’il n’y a aucune critique de la religion, mais de la politique. « Il n’y a aucun vrai musulman dans ce roman. Il y a des personnalités politiques qui ont des ambitions politiques et l’idée de se servir de l’islam pour accomplir leurs ambitions. Aucun fanatique. Aucun pratiquant : juste des politiques. »

Pour autant, les attaques d’islamistes radicaux se poursuivront, prophétise-t-il.

Lui-même ne s’intéresse à la politique que pour ce qu’elle représente de tactique, de stratégie, mais certainement pas pour son contenu, reconnaît-il. Avec une idée toutefois : « Le système politique suisse, de démocratie directe, je l’apprécie. C’est un pays qui fonctionne mieux que la France et où l’on tire le français vers le haut. »

 

  El Patagonico, Epoca

Source ActuaLitté 12/11/2016

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