L’UE autorise les véhicules diesel à polluer plus

pollution-voitures-00-banUn pas en avant, deux pas en arrière. Voilà comment on peut résumer la décision des États européens, qui ont annoncé l’augmentation des seuils d’émission des gaz polluants pour les moteurs diesel des véhicules. En clair : les véhicules diesel sont autorisés à polluer plus dans les années à venir.

Deux tests mais un seuil de pollution doublé

Le scandale Volkswagen aurait-il poussé l’Union Européenne à agir dans l’urgence ? Non, puisque la réflexion à ce sujet aurait été entamée dès 2010, assure Bruxelles dans un communiqué. Au printemps, la décision avait été prise de faire passer deux tests aux véhicules, un en laboratoire et un sur route, à partir de janvier 2016. Actuellement, un seul test est passé en laboratoire, mais ne permet pas de mesurer efficacement les émissions d’oxyde d’azote, qui peuvent être quatre fois plus importantes en condition réelle, comme cela avait été le cas avec Volkswagen. Une avancée, pour laquelle il fallait encore fixer les seuils d’émission de ces gaz polluants.

Les États européens ont décidé de ne pas suivre à la lettre le texte initial de Bruxelles, qui prévoyait une marge de tolérance de 20 %. Cette marge de tolérance sera de 110 % entre septembre 2017 et janvier 2020, puis ramenée ensuite à 50 % pour les nouveaux modèles et ce de façon permanente. En clair, les nouveaux véhicules mis en circulation auront le droit d’émettre deux fois plus que le seuil actuel de 80 mg/km d’oxyde d’azote actuellement autorisé. Et donc de polluer deux fois plus.

« L’accord trouvé sur la divergence autorisée entre la limite autorisée mesurée en condition réelle de conduite et celle mesurée en laboratoire représente quand même une baisse significative comparée à la différence actuelle », souligne la Commission européenne. La différence entre les tests en laboratoire et la réalité de conduite était parfois de 400 % à 500 %. Baisser cette marge de tolérance à 50 % est donc une petite victoire, d’où ce délai accordé aux constructeurs.

Les écologistes indignés

Cette décision ne représente toutefois pas une victoire totale. « Les citoyens vont se demander pourquoi leurs gouvernements préfèrent aider les constructeurs automobiles qui trichent lors des tests plutôt que de leur fournir un air propre à respirer », a regretté Greg Archer, de l’ONG Transport & Environment, auprès de l’AFP. « C’est un honteux coup monté qui, une fois de plus, place les intérêts des constructeurs automobiles devant la santé des gens », a assuré dans un communiqué Catherine Bearder, eurodéputée britannique. Les eurodéputés Verts et libéraux avaient voté pour le maintien de la limite à 80 mg/km, celle actuellement autorisée lors des tests en laboratoire. A croire que le scandale Volkswagen n’aura pas eu de réel impact…

Source : ConsoGlobe ,29/10/2015

Voir aussi : Rubrique Ecologie, rubrique UE,

Jeremy Corbyn, l’homme à abattre

 Andy Goldsworthy. – « Red Leaves on Cracked Earth » (Feuilles rouges sur terre craquelée), 2006 Galerie lelong, Paris, Photo : Fabrice Gibert


Andy Goldsworthy. – « Red Leaves on Cracked Earth » (Feuilles rouges sur terre craquelée), 2006
Galerie lelong, Paris, Photo : Fabrice Gibert

Après la victoire de M. David Cameron aux élections de mai 2015, les éditorialistes britanniques avaient tranché : son adversaire travailliste Edward Miliband avait erré trop à gauche. Les adhérents du Labour en ont jugé autrement en lui choisissant un successeur bien moins timoré. Incarnant l’aile la plus progressiste du parti, M. Jeremy Corbyn a bénéficié d’un mouvement de masse. Parlementaires et apparatchiks n’entendent toutefois pas lui faciliter la tâche.

Quelques heures après avoir été élu à la présidence du Parti travailliste, le 12 septembre dernier, M. Jeremy Corbyn prenait la parole devant des milliers de manifestants rassemblés au Parliament Square, à Londres, en soutien aux réfugiés et au droit d’asile. Alors que son discours s’approchait de la fin, un groupe de jeunes militants affublés de tee-shirts rouges « Team Corbyn » s’affairait en coulisses pour établir un cordon de sécurité et guider le nouvel homme fort de la gauche à travers la foule enflammée de ses supporteurs, des caméras de télévision, des journalistes et des amateurs de selfies.

Trois mois plus tôt, en juin, au terme d’un autre rassemblement au même endroit, M. Corbyn s’était attardé sur les lieux, détendu, prenant plaisir à bavarder tranquillement avec des participants. Rien alors n’aurait pu laisser présager que ce vétéran du Parlement, figure vénérable mais discrète de l’aile gauche du Parti travailliste, le Labour, surgirait bientôt à la tête de la principale force d’opposition de Sa Majesté.

Marginalisé depuis des décennies par ses collègues de la Chambre des communes, ignoré par les médias, ce candidat improbable a pourtant bénéficié d’un bouche-à-oreille aux allures de prodige, raflant 59,5 % des voix dès le premier tour et ridiculisant son principal rival, relégué à quarante points derrière avec un score de 19 %. Une victoire sans précédent dans l’histoire politique du Royaume-Uni.

Le meeting de juin avait fourni un premier indice du fait qu’un événement peu ordinaire risquait de se produire. Organisé peu de temps après la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai, avec une gauche défaite et déprimée, ce rassemblement anti-austérité avait, à la surprise générale, attiré des centaines de milliers de manifestants, tous électeurs pro-Corbyn en puissance. « C’était un mouvement de gens qui se cherchaient une maison commune », nous explique le comédien Mark Steel, cofondateur de l’Assemblée du peuple, une fédération de groupes et de syndicats à l’origine du rassemblement. « Personne ne pouvait prévoir que cela finirait ainsi, et pourtant nous y sommes (1). »

Le fait que ce mouvement ait pris la forme d’une campagne en faveur de M. Corbyn peut paraître doublement surprenant, tant cet homme incarne le contraire du stéréotype de l’ardent tribun de gauche. Dépourvu du charisme d’un Alexis Tsipras ou des talents oratoires de son mentor Anthony (« Tony ») Benn, meneur historique de l’aile gauche des travaillistes dans les années 1979 et 1980, M. Corbyn ne présentait a priori aucun danger pour ses collègues et concurrents de l’élite travailliste. Or son style direct et dénué d’effets de manches s’est révélé un atout précieux, marquant sa différence par rapport aux représentants de commerce médiatiquement surentraînés qui peuplent la classe politique britannique.

Plutôt que de jouer au magicien, M. Corbyn a préféré agir comme un paratonnerre prêt à capter la charge électrique déjà présente dans l’air. Ses partisans sont de tous âges et de tous milieux, mais il a trouvé un accueil particulièrement réceptif parmi trois populations. En premier lieu, les jeunes, condamnés par la contre-offensive néolibérale post-2008 à des emplois dégradés et à des loyers prohibitifs. Ce n’est pas un hasard si l’archétype du supporteur de M. Corbyn a le teint frais, jouit d’une bonne éducation et travaille dans une cafétéria. Cette génération s’est politisée à travers le conflit causé par le triplement des frais d’université en 2012 (2), qui a provoqué un fort ressentiment générationnel et un mouvement de protestation étudiant plus radical que ce à quoi le pays était habitué.

Le deuxième pilier de son assise politique repose sur le mouvement antiguerre. M. Corbyn est le président de la coalition Stop the War (Arrêtez la guerre), qui a organisé la retentissante manifestation de deux millions de personnes contre l’invasion de l’Irak en 2003 — la plus grande protestation de masse de l’histoire britannique. Mme Lindsey German, la coordinatrice de Stop the War, estime que l’héritage de cette manifestation a « beaucoup alimenté » la campagne de M. Corbyn. « Enormément de gens détestaient ce que le Labour avait fait et ne supportaient pas Tony Blair (3), poursuit-elle. Nombre de personnes plus âgées ont quitté le parti à cause de l’Irak et vont revenir maintenant. »

Appui confirmé des syndicats

Les médias britanniques ont beau éluder par réflexe l’importance de ces manifestations, sans elles le phénomène Corbyn ne serait pas compréhensible. Le nouveau dirigeant du Labour a pris la parole devant tant de manifestants mobilisés pour tant de causes différentes — depuis la Palestine jusqu’aux services de santé psychiatrique — qu’il pouvait compter sur un fort élan de sympathie dès l’annonce de sa candidature.

Le troisième groupe est celui du monde syndical. Pas vraiment une surprise : dans le secteur public, où les syndicats ont encore voix au chapitre, les salaires sont gelés depuis des années et nombre de services amputés ou privatisés. Plusieurs syndicats sont maintenant dirigés par des secrétaires généraux clairement marqués à gauche. Peu attentifs à cette reconfiguration, les barons du Labour ont réagi avec stupeur quand les deux principales formations syndicales du pays, Unite et Unison, ont apporté leur soutien à M. Corbyn, sous la pression de leurs bases.

Ces changements d’état d’esprit s’observent ailleurs en Europe. Le Royaume-Uni se distingue cependant par une tradition politique qui n’a jamais accordé de place significative aux partis situés à la gauche du Labour. Le système électoral britannique du first past the post — ou scrutin uninominal à un tour — garantit que des formations plus petites, comme le Parti vert, restent bloquées hors du Parlement. Nul espoir de percée électorale pour un équivalent de Syriza ou de Podemos. Même le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip), de l’autre côté de l’échiquier politique, n’y est pas parvenu. L’opposition aux politiques néolibérales s’exprime par conséquent en grande partie au sein même du Parti travailliste, que beaucoup croyaient pourtant irréversiblement « blairisé ».

Le Labour s’est transformé, sous l’effet à la fois d’un afflux de nouveaux adhérents et d’une modification du système d’élection de son président. Cette fois-ci, n’importe quel citoyen pouvait participer au scrutin, à la seule condition de payer un droit d’entrée de 3 livres sterling (environ 4 euros). Ironie du sort, cette réforme interne avait été proposée par la droite du parti : les blairistes, fascinés par le modèle des primaires aux Etats-Unis, faisaient le pari que l’ouverture du vote au grand public affaiblirait l’influence des syndicalistes et achèverait d’ancrer le parti dans le fructueux marais du « centre ». Cruelle fut leur déconvenue quand ils s’aperçurent que le mécanisme qui devait leur assurer la victoire servait en fait les intérêts de la gauche, ravie de retourner à son avantage la ruse de ses adversaires. Le dispositif était parfaitement adapté aux réseaux sociaux — en permettant d’adhérer d’un clic et de diffuser l’information à ses amis —, ce qui a considérablement avantagé M. Corbyn, très populaire sur Facebook et Twitter.

« La dynamique est née largement à l’extérieur du parti, pour ensuite se répandre à l’intérieur, grâce au changement de profil de ses adhérents », nous explique l’auteure féministe Hilary Wainwright, qui a longtemps travaillé aux côtés de M. Corbyn. Selon elle, le battage fait autour du candidat de gauche « a enhardi des adhérents plus anciens à voter pour lui, tout en créant l’effet d’un mouvement de masse avec de grands rassemblements ». Impression confortée par les 99 meetings de M. Corbyn, lesquels ont provoqué une affluence si massive qu’à plusieurs reprises l’orateur, une fois achevé son discours, a dû quitter la salle pour en tenir un autre à l’attention de la foule bloquée devant les portes. Certains ont même parlé de « corbynmania ».

La question qui se pose à présent est de savoir si cette mobilisation se maintiendra assez longtemps et avec assez de vigueur pour contrer les attaques qui vont tomber en rafales. Les réactions d’hostilité qu’il suscite déjà n’ont rien de surprenant, dans la mesure où, sur nombre de sujets, les positions de M. Corbyn se heurtent frontalement à ce que l’Etat britannique estime être ses intérêts. Il explique ne pas imaginer de circonstances susceptibles de justifier le déploiement des forces armées ; s’oppose aux bombardements en Syrie ; ne souhaite pas que le royaume investisse dans une nouvelle génération de missiles nucléaires (Trident) ; se montre très critique sur le rôle de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et l’extension de sa zone d’intervention.

En matière d’économie, il se dit prêt à en découdre avec l’industrie financière de la City de Londres ; à rétablir un contrôle politique sur la banque centrale ; à renationaliser le chemin de fer et plusieurs services publics, balayant ainsi l’orthodoxie thatchérienne. Sans prendre clairement position sur une sortie de l’Union européenne (le « Brexit »), il préfère mettre l’accent sur la construction d’une « Europe sociale ». Il critique avec virulence le traitement infligé à la Grèce et le grand marché transatlantique (GMT), ce traité de libre-échange en cours de négociation entre Bruxelles et Washington.

Combien de ces prises de position trouveront leur place dans la plate-forme du Labour, nul ne le sait encore. Entre le nouveau chef et la base, qui très majoritairement le soutient, s’intercale l’appareil des notables du parti, principal obstacle à son renouvellement programmatique. La plupart des parlementaires travaillistes ont entamé leur vie politique sous la tutelle de MM. Anthony Blair et Gordon Brown (4) et bâti leur carrière sur les ruines de la gauche. « Personne n’a jamais tenté de prendre la direction du parti avec aussi peu de soutien de la part des parlementaires, observe M. Lance Price, l’ancien responsable de la communication de M. Blair. Pour Jeremy Corbyn, la tâche s’annonce rude. »

Afin de déjouer les traquenards, la stratégie du nouvel homme fort de la gauche européenne consiste à démocratiser le Labour en rétablissant les prérogatives décisionnelles des adhérents lors des congrès annuels, de manière à circonscrire l’influence des caciques. « Corbyn a dans les mains des leviers de pouvoir considérables », estime M. Price, qui juge « improbable » le scénario d’un « dirigeant de gauche paralysé par un appareil aux positions politiques différentes des siennes ».

Certains parlementaires travaillistes évoquent déjà en sourdine l’éventualité d’une scission, qui paraît toutefois peu réaliste. Les blairistes ne font plus recette : leur candidate à la direction du Labour, Mme Elizabeth « Liz » Kandall, a récolté un résultat humiliant de 4,5 % des voix. Leur problème est d’ordre idéologique. Aussi vibrionnant qu’il ait pu être, le blairisme s’est nourri à des sources que la crise de 2008 a épuisées. Plus vraisemblablement, c’est au sein même du Labour que la droite cherchera les moyens de se venger, au risque d’une spirale autodestructrice. Les adversaires de M. Corbyn peuvent aisément réunir les 47 parlementaires — seuil fixé par les statuts — qui leur seraient nécessaires pour renverser la direction et imposer un nouveau scrutin pour la présidence du parti. Pas tout de suite, bien sûr : compte tenu de l’écrasante victoire de leur bête noire, une manœuvre aussi brutale déclencherait un tollé chez les militants et aboutirait à la réélection de M. Corbyn, avec peut-être un score plus large encore. L’occasion de passer à l’attaque pourrait venir d’un mauvais résultat du Labour lors d’élections à venir, comme les législatives en Ecosse, en mai 2016, ou les européennes, en 2019. En attendant, il ne fait guère de doute que les blairistes s’emploieront à scrupuleusement savonner la planche de M. Corbyn auprès des médias et dans les couloirs du Parlement.

Le nouveau chef des travaillistes peut cependant compter sur une partie des élus locaux. M. Kenneth Livingstone, maire de Londres de 2000 à 2008 et allié du nouvel homme fort de la gauche, envisage l’avenir de façon plus décontractée : les parlementaires, nous explique-t-il, « ne comptent pas vraiment puisque Jeremy peut s’adresser directement au peuple et que les sondages le placent en bonne position pour devenir le prochain premier ministre. Tous ces dignitaires lui baiseront les pieds pour quémander un poste. »

Contrairement à celle des blairistes, l’opposition des conservateurs présente au moins l’avantage d’être franche et prévisible. Leur stratégie ? Ne reculer devant aucune outrance, comme dans cette vidéo diffusée par leurs soins qui assimile M. Corbyn à un complice du Hamas, du Hezbollah et même de Ben Laden. Le premier ministre David Cameron avait donné le ton le 13 septembre dans un tweet posté en réaction à la primaire travailliste : « Le Labour est maintenant une menace pour notre sécurité nationale, notre sécurité économique et la sécurité de vos familles. »

« Quel signal un tel message envoie-t-il au MI5 [les renseignements intérieurs] et aux services de sécurité ? », s’interroge M. Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, dont M. Corbyn a défendu plusieurs fois la cause à la Chambre des communes. Pour M. Assange, si le président du Labour persiste dans sa critique de l’OTAN et des missiles nucléaires Trident — joyau de la force de frappe britannique —, « des moyens considérables seront mis en œuvre pour lui barrer la route avant les prochaines élections. S’il a la moindre chance d’être élu premier ministre, compte tenu des enjeux, tout peut arriver ». Le lanceur d’alerte a bon espoir que M. Corbyn prendra cette menace au sérieux : « Il a déjà abandonné sa proposition initiale de sortir le Royaume-Uni de l’OTAN. Il est plus sage en effet de ne pas se battre sur tous les fronts en même temps. »

Vers une alliance plus large ?

D’ores et déjà, M. Corbyn est l’homme à abattre pour les médias, dont le traitement à son égard est passé par tous les stades de l’animosité : d’abord la consternation, puis la panique et enfin le mépris. Ce parti pris ne se manifeste pas seulement sous la plume ou sur les ondes des groupes de presse réactionnaires détenus par des milliardaires, il sévit dans tous les grands journaux du pays. Dès les premiers jours qui ont suivi le triomphe de « Corb », ainsi qu’ils l’ont rebaptisé avec dédain, les tabloïds en faisaient déjà leurs choux gras : « Corb offense la reine », vociférait la « une » du Sun après que le patron du Labour eut choisi de ne pas entonner l’hymne national à une cérémonie de commémoration de la bataille d’Angleterre (5).

« Dieu sait ce qu’ils vont trouver pour le dénigrer, dit M. Steel. Il faut s’attendre à des coups extraordinairement vicieux. La seule défense, c’est le mouvement. Asséner des calomnies devient plus difficile quand il y a un million de personnes qui vous répondent : “Ce que vous dites est faux.” » M. Corbyn a déclaré qu’il souhaitait « convertir le Labour en une sorte de mouvement social (6) ». L’inimitié des parlementaires pourrait le contraindre à tenir cet engagement. La campagne de presse orchestrée contre lui rend d’autant plus vitale la mise en œuvre d’une stratégie de riposte et de mobilisation sur les réseaux sociaux.

« Si tous ceux qui ont voté pour Corbyn ne s’impliquent pas au plus vite, soit en rejoignant le Labour soit en le défendant de l’extérieur, toute cette campagne n’aura été rien d’autre qu’un “j’aime” sur Facebook », s’inquiète le chanteur Billy Bragg. Celui dont les chansons ont accompagné nombre de luttes, notamment durant les années Thatcher, appelle de ses vœux une alliance vaste et ouverte, une « synergie de gauche » à laquelle pourraient prendre part les écologistes. Mme Natalie Bennett, la dirigeante du Parti vert, n’écarte pas cette idée : « Le Labour que nous avons connu était favorable à l’austérité, aux privatisations, aux missiles Trident et à l’interventionnisme militaire, toutes choses auxquelles le Parti vert est opposé. Attendons d’abord de voir quel genre de Labour va émerger. Tout change. »

Le fait que le mouvement anti-austérité au Royaume-Uni s’est forgé dans le cadre d’un grand parti de gouvernement présente de grands avantages, mais aussi de sérieux inconvénients. Le Parti travailliste n’a pas été conçu pour se confronter à l’Etat. Ce n’est pas une organisation qui défie l’ordre établi, comme a pu le faire Syriza. Pour réussir, M. Corbyn va devoir transformer le Labour en une force militante capable d’entretenir l’incroyable sursaut collectif qui l’a propulsé à sa tête. Si l’excitation générée ces derniers mois se propage à d’autres secteurs de la population et que l’aventure suit son chemin, M. Corbyn a toutes ses chances. Si le mouvement retombe et que l’homme du renouveau reporte son assise sur les vieux centres de pouvoir, l’occasion sera perdue.

Alex Nunns

Journaliste et écrivain, chroniqueur politique du magazine Red Pepper.

(1) Sauf mention contraire, les citations sont issues d’entretiens avec l’auteur.

(2) Lire David Nowell-Smith, « Amers lendemains électoraux pour l’université britannique », Le Monde diplomatique, mars 2011.

(3) Elu chef du Parti travailliste en juillet 1994, M. Anthony Blair fut premier ministre de mai 1997 à juin 2007.

(4) Ministre des finances (chancelier de l’Echiquier) durant le mandat de M. Blair, puis premier ministre de juin 2007 à mai 2010.

(5) « Corb snubs the Queen », The Sun, Londres, 16 septembre 2015.

(6) « The Andrew Marr Show », British Broadcasting Corporation (BBC), 26 juillet 2015.

Source Le Monde Diplomatique octobre 2015
Voir aussi : Actualité Internationale Rubrique UE, rubrique Grande Bretagne, rubrique Economie, rubrique Politique, Politique économique

Une jeunesse allemande. Du cinéma à la prise d’armes

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Jean-Gabriel Périot inviré du cinéma Diagonal à Montpellier

Avant-Première. Jean-Gabriel Périot  présente Une jeunesse allemande au Diagonal.

Remise en cause de l’autorité parentale, crise profonde de la démocratie, inégalités professionnelles criantes, chasse aux sorcières, montée de la violence, apathie des intellectuels, propagande médiatique, jeunesse oubliée, l’Allemagne des années 70 semble lointaine et proche.

Né en 1974, Jean-Gabriel Périot livre avec Une jeunesse Allemande, un regard neuf sur le mouvement d’émancipation des jeunes Allemands dans les années 60 et 70 qui débute par des revendications et se finit dans la violence révolutionnaire. A partir d’images d’archive, le réalisateur se concentre sur le parcours des membres de la RAF (Rote Armee Fraktion) plus connue en France sous le nom de « la bande à Baader ».

Jean-Gabriel Périot n’aveugle pas le rapport que son film peut entretenir avec notre époque : « Il y a des résonances évidentes. Je suis parti du passé pour tenter de comprendre cette violence, ce qui peut amener des jeunes qui ne sont pas issus d’un milieu défavorisé à commettre l’irréparable. Le film permet de faire certaines transcriptions avec ce qui se passe aujourd’hui mais c’est aux spectateurs d’opérer. Les jeunes qui l’ont vu sont étonnés par l’analyse sociétale que font les étudiants avant qu’ils ne passent à l’action, beaucoup des problèmes soulevés persistent

Le film adopte un parti pris de neutralité à l’égard de la violence, « Il y a de choses que je ne sais toujours pas sur cette histoire, je l’ai traitée comme une tragédie.» De sorte que la violence reste toujours condamnable, qu’elle soit issue du terrorisme, de la police, ou purement politique.

Autre basculement, le film révèle l’arrivée du direct à la télévision et aborde la question du pouvoir de l’image. «La jeunesse révoltée considérait que faire un film ou passer à la télé, c’était faire la révolution. Ils ont été naïfs par rapport à leurs adversaires. Comme dans la phase de radicalisation, les gouvernants n’ont pas essayé d’empêcher les actions d’être commises, il ont profité du passage à l’acte pour bouleverser une société qui n’aurait pas accepté, sans le « terrorisme », les changements sécuritaires imposés.»

JMDH

Source La Marseillaise 07/10/2015

Une jeunesse allemande Bande annonce

Voir aussi : Rubrique Cinéma, rubrique Allemagne, rubrique Rencontre,

Le pape contre le « fumier du diable »

 

 Le Pape François à l’aéroport de Quito dimanche 5 juillet. Photo Afp

En septembre, le chef de l’Eglise catholique doit visiter Cuba, puis les Etats-Unis, après avoir œuvré au rapprochement de ces deux pays. Ces deux dernières années, François, premier pape non européen depuis treize siècles, a décentré le regard de l’Eglise sur le monde. Promoteur d’une écologie « intégrale » socialement responsable, ce pasteur jésuite argentin vient aussi chatouiller les consciences aux Nations unies.

Devant un auditoire dense réuni au parc des expositions de Santa Cruz, la capitale économique de la Bolivie, un homme en blanc fustige « l’économie qui tue », « le capital érigé en idole », « l’ambition sans retenue de l’argent qui commande ». Ce 9 juillet, le chef de l’Eglise catholique s’adresse non seulement aux représentants de mouvements populaires et à l’Amérique latine, qui l’a vu naître, mais au monde, qu’il veut mobiliser pour mettre fin à cette « dictature subtile » aux relents de « fumier du diable » (1).

« Nous avons besoin d’un changement », proclame le pape François, avant d’inciter les jeunes, trois jours plus tard au Paraguay, à « mettre le bazar ». Dès 2013, au Brésil, il leur avait demandé « d’être des révolutionnaires, d’aller à contre-courant ». Au fil de ses voyages, l’évêque de Rome diffuse un discours de plus en plus musclé sur l’état du monde, sur sa dégradation environnementale et sociale, avec des mots très forts contre le néolibéralisme, le technocentrisme, bref, contre un système aux effets délétères : uniformisation des cultures et « mondialisation de l’indifférence ».

En juin, dans la même veine, François adressait à la communauté internationale une « invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète ». Dans cette encyclique sur l’écologie, Laudato si’ Loué sois-tu »), il appelle chacun, croyant ou non, à une révolution des comportements et dénonce un « système de relations commerciales et de propriété structurellement pervers ». Un texte « à la fois caustique et tendre », qui « devrait ébranler tous les lecteurs non pauvres », estime la New York Review of Books (2). En France, 100 000 exemplaires de ce petit manuel se sont envolés en six semaines (3).

Voici donc un pontife qui assure qu’un autre monde est possible, non pas au jour du Jugement dernier, mais ici-bas et maintenant. Ce pape superstar, dans la lignée médiatique de Jean Paul II (1978-2005), tranche et divise : canonisé par des figures écologistes et altermondialistes (Naomi Klein, Nicolas Hulot, Edgar Morin) pour avoir « sacralisé l’enjeu écologique » dans un « désert de la pensée » (4) ; diabolisé par les ultralibéraux et les climato-sceptiques, capables de faire de lui « la personne la plus dangereuse sur la planète », comme l’a caricaturé un polémiste de la chaîne ultraconservatrice américaine Fox News.

Les droites chrétiennes s’inquiètent de voir un pape au discours gauchisant et si peu disert sur l’avortement. Et les éditorialistes de la gauche laïque s’interrogent sur la profondeur révolutionnaire de cet homme du Sud, premier pape non européen depuis le Syrien Grégoire III (731-741), qui crie au scandale face au trafic des migrants, appelle à soutenir les Grecs en rejetant les plans d’austérité, nomme « génocide » un génocide (celui des Arméniens), signe un quasi-concordat avec l’Etat de Palestine, appuie son front, façon prière au mur des Lamentations, sur la barrière de séparation que les Israéliens imposent aux Palestiniens (lire « La cérémonie de l’humiliation ») et se rapproche de M. Vladimir Poutine sur la question syrienne quand l’heure, chez les Occidentaux, est aux sanctions contre la Russie en raison du conflit ukrainien.

« Il a remis l’Eglise dans le jeu international », estime Pierre de Charentenay, ancien rédacteur en chef de la revue Etudes, aujourd’hui spécialiste des relations internationales à la revue jésuite romaine La Civiltà Cattolica. « Il a aussi changé son visage. Il est le champion de l’altermondialisme ! A côté de lui, Benoît XVI est un gentil garçon. » Le prédécesseur, en effet, tout en introversion théologique, toujours enclin à condamner, fait figure de rabat-joie à côté du miséricordieux Argentin, plutôt prêt à pardonner. Mais, sur le fond, « sa force est surtout d’interroger l’ensemble d’un système », estime le père de Charentenay.

Voici ce que dit précisément ce premier pape jésuite et américain : l’humanité porte la responsabilité de la dégradation généralisée et laisse le système capitaliste néolibéral détruire la planète, « notre maison commune », en semant les inégalités. Elle doit donc rompre avec une économie de laquelle, comme le dit l’économiste — et jésuite lui aussi — Gaël Giraud, « depuis Adam Smith et David Ricardo, la question éthique est exclue par la fiction de la main invisible » censée réguler le marché (5). Elle a besoin désormais d’une « autorité mondiale », de normes contraignantes et, surtout, de l’intelligence des peuples, au service desquels il convient d’urgence de replacer l’économie. Car la solution, politique, se trouve entre leurs mains, et non entre celles des élites, égarées par la « myopie des logiques du pouvoir ».

Pour le pape, la crise environnementale est d’abord morale, fruit d’une économie déliée de l’humain, où les dettes s’accumulent : entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, entre jeunes et vieux. Où « tout est lié » : pauvreté-exclusion et culture du déchet, dictature du court-termisme et aliénation consumériste, réchauffement climatique et glaciation des cœurs. De sorte qu’« une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale ». Appelée à se ressaisir, l’humanité doit donc se doter d’une « nouvelle éthique des relations internationales » et d’une « solidarité universelle » — ce que plaidera François à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) le 25 septembre, à l’occasion du lancement des Objectifs du millénaire pour le développement.

Certes, arguera-t-on, tout cela n’est pas totalement neuf. « François s’inscrit avec une assez belle continuité dans la ligne du concile Vatican II [qui s’est tenu entre 1962 et 1965 et dont le but était d’ouvrir l’Eglise au monde moderne] », constate par exemple à Rome M. Michel Roy, secrétaire général du réseau humanitaire Caritas Internationalis. De fait, le pontife renvoie à l’Evangile, revisite la doctrine sociale de l’Eglise élaborée à l’ère industrielle et, surtout, arrime ses convictions à celles de Paul VI (1963-1978), en qui le père de Charentenay voit son « maître intellectuel et spirituel (6) ».

Premier pape de la mondialisation et des grands voyages intercontinentaux, Paul VI, à la suite du réformateur Jean XXIII (1958-1963), est celui qui a physiquement sorti la papauté de l’Italie, internationalisé le collège des cardinaux, multiplié les nonciatures (ambassades du Saint-Siège) et les relations bilatérales avec les Etats (7). Celui, aussi, qui a amené l’Eglise à outrepasser ses compétences restreintes de gendarme des libertés religieuses pour la rendre « solidaire des angoisses et des peines de l’humanité tout entière (8) ». Pour Paul VI, le développement était le nouveau nom de la paix ; une paix appréhendée non pas comme un état de fait, mais comme le processus dynamique d’une société plus humaine, ouvrant sur une richesse partagée.

Cependant, s’il y a là de la continuité, et même, pour certains, comme un aboutissement du grand chambardement catholique entamé dans les années 1960, il est difficile d’ignorer que le pontife argentin tranche sur ses prédécesseurs. Même s’ils n’étaient pas, eux non plus, avares de discours antilibéraux, les pontificats du Polonais Jean Paul II et de l’Allemand Benoît XVI, ces Saints-Pères la rigueur, ont été marqués par leur ancrage doctrinal. Le dernier a en outre été éclaboussé par quelques « affaires » que l’administration vaticane a eu un certain mal à gérer, tel le scandale VatiLeaks : la diffusion de documents confidentiels accusant l’administration du Saint-Siège de corruption et de favoritisme, notamment pour des contrats signés avec des entreprises italiennes.

Deux types de causes peuvent être avancés au renouveau actuel : les unes tiennent au contexte ; les autres sont inhérentes à l’homme. « Sur un plan éthico-politique, François comble un vide au niveau international », constate François Mabille, professeur de sciences politiques à la Fédération universitaire et polytechnique de Lille et spécialiste de la diplomatie pontificale. Il est le pape de l’après-crise financière de 2008, comme Jean Paul II avait été celui de la fin du communisme. « En procédant à un aggiornamento de la doctrine sociale, François introduit une pensée systémique, c’est-à-dire où tout fait système, et il occupe avec succès le créneau de la sollicitude contestataire. » Il y avait urgence, ajoute Mabille : « Le temps de l’Eglise n’était plus celui du monde. Tout allait bien trop vite pour Benoît XVI. Il y avait une nécessité d’être dans l’anticipation et non plus dans la réaction. »

Avant d’aller secouer le monde, le nouveau pape a donc bousculé sa maison. Adepte d’une sobriété qu’il partage avec François d’Assise, dont il a emprunté le nom, il a instauré, si l’on peut dire, une papauté « normale », qu’il veut exemplaire. Il a remisé au placard les derniers attributs vestimentaires honorifiques de sa fonction et pris demeure dans un deux-pièces de 70 mètres carrés qu’il a préféré aux luxueux appartements pontificaux. Le pape aime le symbole et joint souvent le geste à la parole, ce qui paie dans une société de l’image.

Ainsi, avec une bonhomie qui semble faire de lui le curé du monde, il apparaît direct, spontané, et appelle un chat un chat — au risque de quelques écarts diplomatiques, qu’ensuite porte-parole et nonces parviennent (ou pas) à rattraper. Désigné par ses pairs pour réformer en profondeur la curie, c’est-à-dire l’appareil d’Etat du Saint-Siège, il a listé sans prendre de gants quinze maux frappant l’institution, marquée par un clientélisme à l’italienne. Parmi ces fléaux : l’« Alzheimer spirituel » et, en première place, l’habitude de « se croire indispensable » (9)…

Théologie de la libération non marxiste

Pour gouverner, François s’est entouré d’une garde rapprochée de huit prélats de terrain. Il a lancé des commissions pour réformer les finances et la communication ; multiplié les installations d’experts laïcs pour conseiller son administration ; créé un tribunal au Vatican pour juger les évêques ayant couvert des prêtres pédophiles ; nommé un premier jet d’une quinzaine de nouveaux cardinaux, futurs électeurs de son successeur. Le prochain pape sera choisi a priori de son vivant, comme l’avait voulu Benoît XVI pour lui-même. François l’a répété avant d’aller voir M. Evo Morales en Bolivie et M. Rafael Correa en Equateur : il est, lui, contre les « leaders à vie »…

Ses nouveaux hussards pourpres, le pape les choisit parmi ceux qui sont allés au charbon, là où les plaies sociales sont vives, comme à Agrigente, au diocèse de laquelle appartient Lampedusa, l’île des migrations clandestines. Il va les chercher en Asie, au fin fond de l’Océanie, en Afrique, en Amérique latine, s’affranchissant ainsi de règles non écrites : fini les archidiocèses qui poussaient mécaniquement leurs titulaires vers la haute hiérarchie romaine en augmentant le poids de l’Europe au conclave et, en son sein, celui de l’Italie (10).

« Ce pape brise les tabous, donne des coups de pied dans la fourmilière, sans trop prendre de précautions, constate un diplomate français, observateur de l’action pontificale. Il a compris qu’il était chef d’Etat. La fonction le rattrape. Il est pragmatique et très politique. » Tout cela déteint sur l’Eglise, puisque François « est » l’Eglise, comme il l’a lui-même rappelé, non sans une onction maligne de jésuite « un peu rusé » (c’est ainsi qu’il se définit), à ceux qui s’inquiétaient de savoir si l’institution le suivait.

« On se presse pour le voir ! », se délecte à l’autre bord, côté nonciatures, un conseiller pontifical. En deux ans, plus de cent chefs d’Etat ont été reçus au Vatican. Certains recherchent sa médiation : les Etats-Unis et Cuba, dont il a facilité le rapprochement ; la Bolivie et le Chili, en bisbille quant à l’accès de la première à l’océan (lire « La Bolivie les yeux vers les flots) ; et jusqu’à la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui, lorsqu’il passera à Cuba, demande à bénéficier de son intercession… Ainsi soient les désirs du pape, qui fait rouvrir à Rome un bureau de médiation pontificale. Sans succès garanti : en juin 2014, faire prier ensemble, très médiatiquement, le président palestinien Mahmoud Abbas et le président israélien Shimon Pérès dans les jardins du Vatican n’a pas empêché les meurtrières attaques israéliennes sur Gaza un mois plus tard.

Né en Argentine Jorge Mario Bergoglio, François « est le premier pape qui comprend véritablement les échanges Sud-Sud, que ce soit en matière de biens matériels ou de biens symboliques, religieux, estime Sébastien Fath, membre du Groupe sociétés, religions, laïcités (GSRL) du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il sait que des prédicateurs africains sont en lien avec des Eglises brésiliennes, que les jésuites indiens partent en mission en Afrique. » C’est un « Latino parfait… qui ne parle pas anglais », complète M. Roy chez Caritas. Petit-fils d’immigrés piémontais, « il fait penser à un pape européen qui aurait quitté l’Europe : une Europe no future  ! », reprend notre diplomate français. « Il n’a pas une vision à proprement parler géopolitique du monde », précise M. Roy. Un monde qu’il connaît d’ailleurs peu : François n’a quasiment pas voyagé avant la papauté. « Il pointe d’abord du doigt un système, matérialiste, basé sur la promotion de l’individu, qui détruit les solidarités traditionnelles et plonge les plus fragiles dans la pauvreté. » Pour le conseiller pontifical, « c’est un lanceur d’alerte ! ».

Jadis gamin des faubourgs de Buenos Aires, Bergoglio a cependant sa propre géographie de l’espace : moins une opposition entre Sud et Nord qu’entre un centre et des « périphéries », qu’elles soient spatiales (pays pauvres, banlieues, bidonvilles) ou existentielles (populations précaires, exclus, détenus, etc.). Il y a, dans cette vision, bien des périphéries au Nord et des visages colonialistes dans les circuits globalisés ; et c’est là qu’il veut que son Eglise prioritairement travaille.

Bergoglio a choisi son camp : celui de « l’option préférentielle pour les pauvres » et les « petits », que, dans ses discours, comme à Santa Cruz, il accroche personnellement : « chiffonnier », « ramasseur d’ordures », « vendeur ambulant », « transporteur », « travailleur exclu », « paysan menacé », « indigène opprimé », « migrant persécuté », « pêcheur qui peut à peine résister à l’asservissement des grandes corporations »… C’est un pasteur avec des élans missionnaires très forts, dit-on. Pas un diplomate. Est-ce un problème ? Pour cela, il y a… des diplomates, pilotés par l’expérimenté secrétaire d’Etat du Vatican Pietro Parolin, jadis l’homme de missions délicates au Venezuela, en Corée du Nord, au Vietnam ou en Israël.

Le synode sur la famille bientôt achevé

« Le pape est convaincu que l’avenir repose sur ceux qui sont sur le terrain », reconnaît M. Roy. Il se méfie des organisations (à commencer par la sienne !), dont les dérives mènent, selon lui, à la stérilité des discours autoréférentiels éloignés des réalités. Cela fait de lui un dirigeant à l’approche humaine et managériale très ascendante, constatent les diplomates, alors que ses prédécesseurs étaient totalement vectorisés du sommet vers la base par la transcendance. « Je vous demande votre prière qui est la bénédiction du peuple pour son évêque », a dit François aux fidèles place Saint-Pierre, en inversant les rôles, le jour de son élection.

Cet attachement aux populations, qui lui confère des accents populistes (il a été proche d’un groupe de la Jeunesse péroniste (11)), il l’ancre conceptuellement dans la théologie du peuple, une branche argentine non marxiste de la théologie de la libération (12). La théologie du peuple ? « Une théologie pour le peuple et non par le peuple, résume Pierre de Charentenay pour marquer la différence. Le pape opère une sorte de reprise populaire et culturelle de la théologie de la libération. » Mezza voce, ce n’en est pas moins une réhabilitation. Issue de l’appropriation latino-américaine de Vatican II dans les années 1970, la théologie de la libération était honnie par Benoît XVI et Jean Paul II pour son approche marxisante. En septembre 2013, François recevait en audience privée, à Rome, l’un de ses illustres fondateurs, le père péruvien Gustavo Gutierrez. En mai 2015, il béatifiait Mgr Oscar Romero, l’archevêque de San Salvador assassiné en 1980 en pleine messe par des militants d’extrême droite. Ses prédécesseurs ne s’étaient guère empressés d’instruire la procédure. Selon M. Leonardo Boff, l’un des chefs de file brésiliens du mouvement, la vision de François s’inscrit « dans le grand héritage de la théologie de la libération ». Son règne pourrait même ouvrir sur une « dynastie de papes du tiers-monde » (13).

Mais Bergoglio détonne aussi car il est un vrai chef d’Eglise, un pape manager, le premier à avoir concrètement exercé des responsabilités territoriales, extra-diocésaines, à un niveau national. De 2005 à 2011, il fut président de la Conférence épiscopale argentine (14). Du coup, « les troupes [au Vatican] sont bien mieux organisées, constate un observateur romain, et sa personnalité, son implication personnelle, ont redynamisé la diplomatie du Saint-Siège ».

En dirigeant, François a défini un cap pour sa multinationale. Habilement, il a découplé l’attaque en fonction de la cible. Au grand monde, il donne à son projet l’air connu de l’« internationalisme catholique » (15) : participer à la pacification des relations entre Etats, promouvoir la démocratie, insister sur les structures de dialogue international, sur la justice pour les peuples, le désarmement, le bien commun international ; tous thèmes qui confèrent parfois à l’Eglise catholique des airs de pure organisation non gouvernementale (ONG). Et en interne, à ses collègues cardinaux sur le point de l’élire, le jésuite argentin rappelle l’essentiel : évangéliser, bien sûr. Mais aussi sortir l’Eglise d’elle-même, de son « narcissisme théologique », pour aller sans attendre vers les « périphéries » (16).

Certains semblent n’avoir pas mesuré à qui ils confiaient les clés. Car pour évangéliser, François ne brandit pas sa croix comme Jean Paul II, qui, dès son premier sermon, passait à l’offensive : « N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ (…), ouvrez les frontières des Etats, des systèmes politiques et économiques (17)…  » Le pape argentin a un autre sens politique. Il ne rechigne pas à faire travailler l’Eglise avec les mouvements populaires, qui sont bien loin de partager sa foi. Il a compris que si l’Eglise restait universelle, elle n’était plus le centre du monde — tout au plus une « experte en humanité », comme la présentait Paul VI.

Ces nouvelles inclinations ne cachent pas les difficultés. Au Proche-Orient, où François, en 2013, lançait le retour de la diplomatie vaticane en appelant à la paix en Syrie quand la France et les Etats-Unis voulaient en découdre avec le régime de M. Bachar Al-Assad, le Saint-Siège a finalement dû en rabattre face à l’urgence : un an plus tard, il demandait aux Nations unies de « tout faire » pour contrer les violences de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), responsable d’« une espèce de génocide en marche » qui contraignait les chrétiens à l’exode. Les fondamentalismes n’ont que faire du dialogue interreligieux.

De même, en Asie, région perçue comme un gisement de développement, la diplomatie vaticane patine. Si les relations avec le Vietnam sont en cours de réchauffement, en Chine, tout un courant catholique, contrôlé par l’Association patriotique des catholiques chinois, une structure étatique, continue d’échapper à l’évêque de Rome. Certes, François a fait des pas de deux pour amadouer le président Xi Jinping — en évitant notamment une rencontre avec le dalaï-lama — et a reconnu une ordination d’évêque intervenue en juillet à Anyang (province du Henan), ce qui n’était pas arrivé depuis trois ans. Mais la réalité est bien loin des rêves missionnaires : ces derniers mois, rapporte l’agence Eglises d’Asie, les autorités chinoises ont fait détruire par dizaines les croix sur les églises, trop ostensibles, notamment dans la province du Zhejiang. Enfin, en Inde, l’infime minorité catholique (2,3 % de la population) subit régulièrement des atteintes aux biens et aux personnes.

Les obstacles, pour François, ne sont pas qu’en terres lointaines non christianisées. Aux Etats-Unis, où il s’exprimera le 24 septembre devant le Congrès, sa cote de popularité a pris du plomb dans l’aile : de 76 % d’opinions favorables en février, elle a chuté à 59 % en juillet, après l’encyclique et le discours de Santa Cruz, surtout chez les républicains (45 %) (18). Le ton, tout autant que le fond, passe mal. On lui reproche son tropisme latino-américain, son peu de considération pour ce que le capitalisme a pu apporter aux pays pauvres ou ses sermons qui ne proposent pas de solutions (19). A gauche, on suspecte une offensive de charme pour faire passer des pilules plus amères. On remarque qu’il maintient l’opposition doctrinale à la contraception et ne fait pas évoluer celle relative à l’usage du préservatif en matière de lutte contre le sida. Qu’il élude les conséquences de la démographie galopante, aussi problématique que le consumérisme. « La croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire », assure-t-il au contraire. Les conservateurs, eux, le renvoient sèchement à ses attributions théologiques et morales. « Je ne tiens pas ma politique économique de mes évêques, de mon cardinal ou de mon pape », a déclaré M. Jeb Bush, candidat républicain à la Maison Blanche converti au catholicisme il y a vingt ans (20). Le pape ne s’en formalise pas : « N’attendez pas de ce pape une recette » ; « L’Eglise n’a pas la prétention (…) de se substituer à la politique. »

Plus généralement, François est attendu sur les questions de société, au sujet desquelles les orgues vaticanes jouent depuis deux ans en sourdine. En 2014, il a ouvert une boîte de Pandore en demandant aux évêques, réunis en synode, de plancher sur la famille. Les travaux se termineront cette année, en octobre. A plusieurs reprises, il a semblé plaider pour une évolution, sur la question, très sensible dans l’institution, des divorcés remariés privés de communion, ou encore sur l’homosexualité — son retentissant « Qui suis-je pour juger ? », qui ne l’a cependant pas empêché de geler, au printemps, la procédure de nomination auprès du Saint-Siège d’un nouvel ambassadeur de France dont l’orientation sexuelle était stigmatisée, notamment par la curie.

En interne, plus d’un l’attend au tournant. Il veut rompre avec le centralisme romain, développer la collégialité, rendre aux conférences épiscopales leur part d’autorité doctrinale, promouvoir l’inculturation de la liturgie… De quoi chahuter l’unité de son Eglise. Or il a déjà 78 ans… Et la curie, un univers qui lui était inconnu, oppose de belles résistances. « Il s’y casse les dents, observe Pierre de Charentenay. La charrue s’est bloquée dans une terre difficile. » Pour la famille, François appelle « un miracle ». Et pour le reste, rien ne dit pour l’instant que ce pape qui dérange réussira.

Jean-Michel Dumay

Source : Le Monde Diplomatique Septembre 2015
Voir aussi : Actualité Internationale, Rubrique Vatican, VatiLeaks, rubrique Politique, Politique Internationale, rubrique  Société, Religion

Portugal: après sa victoire, la droite doit composer avec la gauche

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Sans enthousiasme, les Portugais ont reconduit dimanche la coalition de droite au pouvoir, mais le Premier ministre Pedro Passos Coelho se retrouve sur la corde raide, devant composer avec une opposition de gauche hostile à sa politique d’austérité.

« La situation est devenue instable, car l’opposition socialiste n’est pas prête à servir de béquille à un gouvernement de droite aussi pro-austérité », a commenté à l’AFP Marina Costa Lobo, politologue à l’Université de Lisbonne.

L’alliance gouvernementale sortante a réussi la prouesse de remporter les élections législatives après quatre années sous le signe de la rigueur budgétaire, avec 38,6% des suffrages, contre 32,4% au Parti socialiste (PS), qui reste la principale formation d’opposition.

« Les électeurs ont envoyé un double message: ils veulent rester dans l’euro et, dans le même temps, ils ont exprimé un rejet de l’austérité », a expliqué Mme Costa Lobo, estimant que « la stabilité du gouvernement dépendra de la capacité de la coalition à faire des concessions ».

Car le score de la coalition, formée par le Parti social-démocrate (PSD, centre droit) et son partenaire conservateur (CDS), se situe bien en dessous des 50,4% obtenus en 2011, et lui a fait perdre sa majorité absolue dans un Parlement qui bascule à gauche.

Dès dimanche soir, M. Passos Coelho s’est dit prêt à former un nouveau gouvernement, tout en reconnaissant que ce nouveau rapport de forces demanderait « plus d’efforts à tous ».

– Main tendue –

Il a ainsi tendu la main au Parti socialiste en se disant prêt à négocier « les accords indispensables à la mise en oeuvre de réformes importantes », et affirmé que sa « tâche la plus urgente » était d’adopter un budget pour 2016 « qui garantisse la maîtrise des comptes publics et la réduction de la dette ».

M. Passos Coelho sera reçu mardi par le Président conservateur Anibal Cavaco Silva, qui doit nommer un Premier ministre en « tenant compte des résultats des élections », dont les chiffres définitifs seront connus le 14 octobre.

Après avoir menacé pendant la campagne de ne pas voter le budget d’un éventuel gouvernement minoritaire de droite, le patron du PS Antonio Costa s’est montré plus conciliant le soir des élections.

« Le PS ne contribuera pas à une majorité de blocage s’il n’est pas en mesure de proposer une alternative crédible de gouvernement », a indiqué l’ancien maire de Lisbonne à l’adresse de la gauche antilibérale, qui a enregistré dimanche une forte poussée.

Le Bloc de gauche, formation apparentée au Syriza au pouvoir en Grèce, réalise le meilleur score depuis sa création en 1999, avec 10,2% des suffrages, et dépasse pour la première fois le Parti communiste, qui obtient 8,3% des voix, tout de même son meilleur résultat en 15 ans.

– ‘Mesures difficiles’ –

Si M. Costa a prévenu M. Passos Coelho qu’il continuerait à se battre pour que le Portugal « tourne la page de l’austérité », il a également réaffirmé qu’il ne remettrait pas en cause les engagements du Portugal envers ses créanciers.

Le pays est sorti en mai 2014 d’un plan de sauvetage international sur trois ans, négocié en échange d’un prêt de 78 milliards d’euros accordé par l’Union européenne et le Fonds monétaire international.

« Les prochains mois s’annoncent particulièrement compliqués pour le gouvernement, qui aura davantage de difficultés à maintenir le rythme des réformes », a estimé Jesus Castillo, économiste à la banque Natixis.

« C’est une bonne nouvelle de savoir qu’un gouvernement peut encore gagner des élections après avoir pris des mesures difficiles, mais la suite reste incertaine », a réagi lundi le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem.

Dans les rues de Lisbonne, les Portugais se montraient également inquiets. « J’espère que les socialistes sauront être raisonnables et que le pays ne sera pas ingouvernable, mais je ne crois pas que ce gouvernement tiendra quatre ans », craint Manuel Fernandes, un serveur de 49 ans.

D’éventuelles élections législatives anticipées ne pourront en tout cas pas se tenir avant juin 2016, dans la mesure où la Constitution portugaise empêche pendant six mois la dissolution d’une assemblée nouvellement élue.

Source : AFP 05/10/2015

Voir aussi : Rubrique UE, Portugal,