Manuel Valls : La gauche peut crever

images-1Manuel Valls a répété sur France Info sa volonté de ne pas céder aux cheminots. Il reverra aussi le dispositif des intermittents qu’il juge « à bout de souffle ». Quant à la gauche, il a redit qu’elle « peut mourir ». À force de métaphores tragiques, le premier ministre exprime-t-il son énergie ou son propre désarroi ?

« La gauche peut mourir », a répété Manuel Valls, sur France Info, ce lundi, et sa phrase rentrera dans l’histoire car elle résume le divorce entre le pouvoir et ceux qui l’ont choisi. Pour le premier ministre, ce diagnostic impose en effet de monter dans l’ambulance, en soutenant le gouvernement. Mais pour la gauche qui l’observe, et qui se pince pour y croire, cette formule rappelle plutôt ce vieux film des années 50, avec Noël Roquevert : « Mourez, nous ferons le reste. » Une histoire de pompes funèbres et de corbillards…

Si Valls a choisi de parler fort à l’approche de ses cent jours, donc de son premier bilan, c’est parce que son accession à Matignon n’a rien changé du tout, ni sur le plan électoral, ni sur la confiance entre l’exécutif, la majorité et le pays en général. Les choses ont même empiré. Le fiasco municipal a débouché sur une catastrophe européenne, et la révolte des parlementaires PS s’est ossifiée plutôt que dissoute. Enfin le climat social s’est alourdi avec la jacquerie des cheminots et la révolte des intermittents.

Tout au plus, Manuel Valls peut-il se prévaloir d’une meilleure gestion des couacs. Depuis qu’il est en poste, c’est vrai, le gouvernement ne grince plus, ou beaucoup moins. Il applique sagement la feuille de route du président de la République : « On maintient le cap. » Si bien que l’ambitieux premier ministre se retrouve piégé. Lui qui aime les coups d’éclat, voilà qu’il est devenu le majordome de l’ordre et le maître du silence.

D’où son coup de gueule à double sens : « Nous sentons bien que nous sommes arrivés au bout de quelque chose, au bout peut-être même d’un cycle historique pour notre parti. » La phrase est transparente, et elle est tonitruante. Elle ressemble à un avis de décès pour le hollandisme, et à un appel à la refondation de la gauche derrière un nouveau chef. En somme une pré-candidature pour les prochaines présidentielles.

Le problème de M. Valls, c’est que son constat pour l’avenir sonne étrangement dans le contexte actuel. Voilà un homme qui invite ses troupes à la réflexion, donc à ouvrir un grand débat, et qui le ferme aussitôt en les appelant à « assumer leur responsabilité », c’est-à-dire à soutenir sans résistance les choix d’un gouvernement « arrivé au bout de quelque chose, peut-être même d’un cycle historique »

Moi ou le chaos… En d’autres temps la phrase avait de l’allure. Le problème, sous le quinquennat Hollande, c’est que le « moi » est lui-même chaotique, et que la phrase a l’air de dire : « le chaos ou le chaos… ».

Car le fil est bien rompu. Non seulement vis-à-vis de la droite, qui n’a jamais été aussi radicale alors qu’elle est elle-même en miettes, mais surtout par rapport aux électeurs de gauche qui ne comprennent plus rien aux décisions d’un pouvoir imprévisible, capable de mettre en place un programme de rigueur inédit, de promouvoir un UMP d’un autre temps en la personne de Jacques Toubon, et d’adopter les usages et les mots du réalisme économique imposé par la droite libérale…

Il se trouve que cette potion magique, bientôt vieille de quarante ans, est elle-même périmée, et que plus personne n’y croit, hormis quelques grands prêtres officiant à la télé, et leur petite armée de fidèles répétant leurs mantras. Cette solution libérale, et pour ainsi dire finale, jalousement imposée par la commission européenne, est faite de baisses d’impôts, de réduction du secteur public, de resserrement du nombre de fonctionnaires, de compression du coût du travail donc de baisse des salaires, de retraites amputées obtenues de plus en plus tard, d’une assurance-maladie progressivement remplacée par des mutuelles coûtant de plus en plus cher.

Si le cocktail avait donné les résultats promis par Raymond Barre, dès la fin des années 1970, les électeurs auraient tourné la page du « socialisme » depuis longtemps et se seraient convertis aux bienfaits du marché. Le problème, c’est que les bienfaits collectifs du libéralisme, promis à grands coups d’austérité, sont aujourd’hui mis en avant par un pouvoir « de gauche », et se traduisent plus que jamais par des inégalités croissantes, une vie plus dure pour la plupart, et l’absence de perspectives. Tout un peuple est bercé par l’objectif des trois pour cent ! Perspective si exaltante que les Français, angoissés, se tournent vers l’État protecteur, ne le trouvent pas, et se réfugient alors vers un parti d’extrême droite qui entend résumer la France à un seul nom, « Le Pen », et un seul chef, ou plutôt une seule cheftaine.

Intermittents : un système « à bout de souffle » ?

Ce qui frappe en ce printemps 2014, avec son cortège de grèves, c’est que deux modèles ont atteint leurs limites, mais que l’un d’eux, le libéral, continue de revendiquer le réel et la modernité, comme s’il était le seul possible, et que l’autre, par la voix du parti socialiste au pouvoir, ne revendique plus rien, sauf de singer son rival.

À cet égard, le conflit des cheminots et celui des intermittents sont révélateurs de l’abandon en rase campagne des valeurs et des mots de la gauche. Il est possible qu’une surenchère syndicale ait poussé les agents de la SNCF à se lancer dans une grève discutable. Il est possible en sens inverse que cette réforme ait franchi une ligne rouge et que le mouvement soit justifié. On peut toujours discuter du bien-fondé d’un mouvement, et de sa conduite. Mais comment un pouvoir se réclamant de la gauche, donc historiquement bâti sur des luttes et des résistances, peut-il adopter, à l’égard d’une bataille sociale, le langage classique de la droite éternelle ? Comment peut-il parler des usagers « pris en otages », de « mauvaise grève » au prétexte qu’elle « dérange », comme si une grève, dans l’histoire sociale du monde, était autre chose qu’un blocage organisé, et avait jamais abouti à un résultat probant sans gêner provisoirement le fonctionnement d’une entreprise, ou de la société entière ? Voilà maintenant que la Hollandie recommanderait des mouvements de grève « que personne ne voit », comme s’en était flatté Nicolas Sarkozy à la tribune du Medef. Et pourquoi pas des brassards jaunes et des sourires à la une du Figaro ?

De ce point de vue, le conflit des intermittents est encore plus « extraordinaire ». On peut admettre que le mouvement des cheminots soit impopulaire, et que le gouvernement prenne donc ces distances pour ne pas être atteint par la réprobation publique… Mais l’affaire des intermittents ? En quoi Manuel Valls se sent-il obligé de ménager la chèvre et le chou, en concédant que « leur système est à bout de souffle » ? De quel souffle parle-t-il donc ? De celui de la France ou des intérêts du Medef ?

Car l’évidence n’est pas le coût de ce système mais ce qu’il rapporte, en termes économiques, et en terme de société. Non seulement le système culturel français n’est pas en crise, mais il est foisonnant, et le monde entier l’envie. Son défaut impardonnable, vu du Medef, c’est de s’inspirer d’une idée de répartition, et d’investissement public. Donc d’une approche collective. Selon le Medef, il est injuste que tout le monde paie pour les intermittents, mais il serait scandaleux que tout le monde souffre, limonadiers compris, quand les intermittents s’arrêtent de travailler ! Une idée de gauche a fait la preuve de son efficacité, ce qui n’est pas si courant paraît-il, et voilà qu’un pouvoir issu du parti socialiste le déclare « à bout de souffle ! ».

De quelle fin de cycle veut parler Manuel Valls ? De l’effondrement d’une gauche alternative à laquelle il s’oppose depuis toujours, et qui s’accrocherait « à ses dogmes » et ses « conservatismes », ou de la déroute française de la « gauche raisonnable », à laquelle il se réfère, et dont l’ambition blairiste, ou schröderienne, consiste, au nom du modernisme, à devenir le caméléon du « réel » plutôt que son créateur ?

Sans doute des deux, en espérant trouver une troisième voie, qui ne soit officiellement ni de droite ni de gauche mais qui le conduise à l’Élysée. Giscard rêvait aussi de cette France-là en 1992, en publiant chez Flammarion son Deux Français sur trois, dans l’espoir de revenir. Trois ans plus tard, Jacques Chirac était élu…

Hubert Huertas

Source : Médiapart 16/06/2014

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Les élites ne contrôlent plus la situation

arton6015-25ef0Dans de nombreux pays, la situation sociale devient de plus en plus agitée, conduisant souvent à des conflits ouverts, comme en Ukraine, Syrie ou Thaïlande. C’est le résultat du « chaos absolu résultant de la crise structurelle de notre système-monde ». Et le compromis trouvé entre les élites de centre droit et de centre gauche ne parvient plus à s’imposer : le mouvement est maintenant impulsé par le bas.


La liste des pays qui s’enlisent dans des conflits politiques de plus en plus durs ne cesse de s’allonger. Tandis que tout récemment, les médias du monde entier avaient encore les yeux rivés sur la Syrie, c’est désormais l’Ukraine qui défraie la chronique. Qu’en sera-t-il demain ? Les regards convergeront-ils vers la Thaïlande ? Une seule chose est sûre : la diversité des thèses avancées pour expliquer les affrontements en cours et l’ardeur avec laquelle ces analyses sont défendues sont particulièrement saisissantes.

Notre système-monde moderne est censé permettre aux élites de l’establishment, qui tiennent les rênes du pouvoir, de s’entendre entre elles afin d’aboutir à un « compromis » dont elles puissent garantir la pérennité. Ces élites se divisent schématiquement en deux camps – celui du centre-droit et celui du centre-gauche. Il existe de fait des différences entre elles, mais le résultat de leurs « compromis » est que le nombre de changements intervenus dans les sociétés au fil des années a été minimal.

Ceci a été rendu possible par l’existence d’une structure politique verticale (fonctionnant du sommet à la base) qui a organisé ce processus au sein de chaque pays et, sur le plan géopolitique, entre chacun d’entre eux. Le résultat a été la mise en place d’un équilibre des forces se déplaçant progressivement vers le haut de la structure. De ce fait, la plupart des analystes tendent à supposer que c’est encore l’establishment qui tire les ficelles. Dans ce contexte, chaque camp affirme que la base de soutien populaire du camp adverse est manipulée par ses élites, et semble penser qu’en exerçant une pression suffisante sur ces dernières, il parviendra à un « compromis » plus conforme à ses intérêts.

Il s’agit selon moi d’une lecture totalement erronée de la situation actuelle, qui est d’abord le produit d’un chaos absolu résultant de la crise structurelle de notre système-monde moderne. Je ne crois pas que les élites soient encore capables de manipuler leurs bases de soutien populaire. Je pense au contraire que ces dernières poursuivent leurs propres stratégies, qu’elles défient leurs élites et qu’elles tentent de les manipuler. On assiste ainsi à un phénomène inédit : le remplacement d’une dynamique politique du haut vers le bas par une dynamique du bas vers le haut.

L’existence de cette dernière est parfois sous-entendue par les médias lorsqu’ils évoquent la montée en puissance des « extrémistes ». Mais cette expression – « extrémistes » – est également hors sujet. Car une dynamique politique du bas vers le haut charrie toutes sortes de mouvances, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche – en passant par le centre. On peut certes le déplorer, comme l’a fait Yeats dans l’un des vers les plus souvent cités de La Seconde venue :

« Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires
Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises »
.

Mais il faut noter que Yeats classe les vieilles élites du côté des « meilleurs ». Sont-elles vraiment les meilleurs ? Ce qui est vrai, pour citer un vers moins connu du poème, c’est que « Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier ».

Comment naviguer politiquement au sein d’un environnement aussi déroutant sur le plan analytique ? Je pense qu’il faut commencer par cesser d’attribuer les événements aux machinations perverses des élites. Ce ne sont plus elles qui contrôlent la situation. Bien sûr, elles peuvent encore provoquer des flambées de violence par des actions imprudentes – elles ne sont pas des modèles de vertu, loin s’en faut. Mais ceux d’entre nous qui souhaitent voir émerger un monde meilleur de ce chaos ne doivent compter que sur eux-mêmes, sur la multiplicité de leurs méthodes pour organiser la lutte. En somme, il nous faut passer de la dénonciation à l’action locale constructive.

Les vers les plus sages du poème de Yeats sont les deux derniers :

« Et quelle bête brute, revenue l’heure,
traîne la patte vers Bethléem, pour naître enfin ? »

Alors que notre système historique actuel vit ses dernières heures, la bataille fait rage pour savoir quel autre système historique lui succédera. Car si l’on peut s’attendre à bientôt ne plus vivre dans un système capitaliste, celui-ci pourrait toutefois être remplacé par un modèle encore pire, une « bête brute » cherchant à naître enfin. Bien sûr, il ne s’agit là que d’une éventualité parmi les choix collectifs possibles. Il existe une alternative : celle d’un système relativement démocratique et relativement égalitaire, qui cherche lui aussi à voir le jour. Lequel nous verrons s’imposer au bout de la lutte dépend de nous – par le bas.

Immanuel Wallerstein


Source : Mémoire des luttes

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« Les intermittents, seuls précaires à même de se faire entendre »

467679424_640Le sociologue Mathieu Grégoire nous invite à changer de regard sur ce mouvement qui sort de l’ombre 1,7 million de salariés précaires, touts secteurs confondus. Interview.

Les intermittents ne désarment pas. Malgré la nomination d’un médiateur par le gouvernement, ils multiplient actions et blocages pour défendre leur statut. Ceci, avec un sentiment de légitimité d’autant plus fort qu’ils se sentent investis d’une mission : représenter le 1,7 million de travailleurs précaires que nous comptons aujourd’hui, qui, comme les chômeurs, n’ont jamais voix au chapitre.

Une idée que leur a soufflé Mathieu Grégoire, sociologue du travail spécialiste des intermittents du spectacle. Ce jeune maître de conférences à la fac d’Amiens et chercheur au Curap (Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie) leur a consacré sa thèse de doctorat puis un livre (1).

Le Medef, la plupart des syndicats et nombre de salariés voient les intermittents comme des privilégiés. Que leur répondez-vous ?

– Les professionnels du spectacle ne sont pas des privilégiés, et encore moins des saltimbanques qui « profitent » du système comme on l’entend parfois. Simplement, ils bénéficient d’un mode d’indemnisation chômage adapté à leurs métiers où les contrats de travail ne durent parfois qu’une journée.

Mais cela ne signifie pas que l’assurance chômage soit plus généreuse avec eux. Ainsi, que se passerait-il si l’on faisait basculer des chômeurs « classiques » dans ce régime soit disant privilégié ? On ferait d’importantes économies car les critères pour toucher des indemnités y sont plus stricts et celles-ci ne sont pas versées jusqu’à  2 ou 3 ans comme dans le régime général, conçu pour les salariés sortants d’un CDI ou d’un CDD. D’ailleurs, les intermittents représentent 3,5% des indemnisés pour 3,4% des dépenses. Bref, ils ne coûtent pas plus cher que les autres.

Mais pourquoi les salariés devraient-ils être solidaires de ceux qui font le choix risqué et difficile d’une carrière artistique ?

– Cette logique « du risque », c’est celle des assurances privées : elles n’assurent pas votre prêt immobilier ou bien demandent plus cher parce que vous souffrez d’une maladie chronique ou ne présentez pas assez de garanties. La philosophie de notre système de protection sociale, né du Conseil national de la Résistance veut qu’on ne fasse pas payer davantage ceux qui risquent d’avantage de tomber malades, d’avoir des enfants ou encore ont un travail instable.

Et puis, faudrait-il « punir » tous ceux qui ont choisi un métier de vocation et l’exercent dans des conditions difficiles ? Ainsi, doit-on exclure de l’assurance chômage les chercheurs non titulaires, les journalistes pigistes, payés à l’article ? On se trouve dans cette situation paradoxale où l’on voudrait sanctionner les seuls précaires bénéficiant d’une garantie adaptée.

Comment expliquez-vous ce malentendu ?

– L’emploi est devenu une religion partagée par tous les partis. Ils promettent sans vraiment y croire le plein-emploi à des électeurs qui n’y croient pas non plus. Avec une fuite en avant vers l’emploi « à tout prix ». Avec le pacte de responsabilité, on va consacrer 10 milliards d’euros à l’exonération de cotisations patronales dans l’espoir de créer 190.000 postes, soit plus de 50.000 euros par hypothétique emploi. Cela n’a pas grand sens.

Pendant ce temps, le chômage continue d’augmenter, principalement sous la forme d’une « activité réduite ». Depuis 1996 le nombre de demandeurs d’emploi qui travaillent une partie du temps dans le mois est passé de 500.000 à 1,7 million. Beaucoup ne touchent aucune indemnité. On serait bien inspiré de voir dans le régime des intermittents, seuls précaires à même de faire entendre leur voix, non un problème mais l’esquisse d’une solution, d’une flexisécurité assurant un salaire continu aux salariés à l’emploi discontinu.

Propos recueillis par Véronique Radier

Source : Le Nouvel Observateur 12/06/2014

(1) « Les intermittents du spectacle, enjeux d’un siècle de luttes », éditions La Dispute 2013.

Voir aussi : Actualité nationale, Lettre de Rodrigo Garcia, Rubrique Festival, rubrique Société Mouvement sociaux, rubrique Sciences Humaines,

Réponse de l’intermittent Franck Ferrara à la lettre de Rodrigo Garcia

 Les nouveaux bulletins de vote proposés par le Medef à tous ceux qui veulent travailler...

Salut Rodrigo,

Je te connais, je connais ton travail, je t’admire pour ce que tu fais et ce que tu défends dans cet art qui est aussi le nôtre.

Je te prie de vraiment croire à mon amitié et ma sincérité à ton égard.

Pour ma part, tu ne me connais pas et tu ne peux pas m’admirer mais on s’en fout. Par contre quand j’ai lu ta lettre, je me suis senti heureux que tu te sentes comme une merde, car ça veut dire que tu ressens un peu ce que je ressens depuis dix ans de lutte.
Car moi aussi je me sens comme une merde.

Comme une merde, quand je dois accepter de faire de la figuration pourrie à deux heures de voiture de chez moi, l’essence non payée pour glaner quelques heures de plus. Comme une merde, quand je fais des sourires pour espérer trouver un rôle que je ne trouve pas car c’est toujours trop tard. Comme une merde, quand je fais des ateliers à des gosses qui s’emmerdent et qui considèrent le théâtre comme une bonne raison pour faire péter les cours, même si je sais que j’ai commencé le théâtre comme eux. Comme une merde, quand je suis à découvert au dixième jour du mois. Comme une merde, quand ma famille me demande pourquoi je ne suis pas encore une star, pourquoi je ne passe pas à la télévision, pourquoi je ne fais pas du cinéma. Comme une merde, lorsque je leur réponds que je ne veux pas devenir un commercial de moi-même et qu’ils se foutent de ma gueule en me disant qu’aujourd’hui tout le monde fait ça. Comme une merde, lorsque les spectacles que nous montons avec mes camarades ne tournent pas, parce que c’est pas assez ça ou c’est trop ceci. Comme une merde, quand j’appelle dix fois un directeur pour qu’il accepte de lire mon pauvre dossier pourri, comme une merde, lorsque je comprends qu’il n’en à rien à foutre de mon travail et qu’il se prend pour mon père. Comme une merde, lorsque je comprend que ce même directeur est pris à la gorge et que ses subventions se voient coupées d’année en année. Comme une merde, lorsque j’applaudis à la grève les larmes aux yeux mais que je sais pertinemment que ce sera le seul moyen de faire avancer les choses car dans ce pays, aujourd’hui, il n’y a que les rapports de force débiles qui font bouger les choses. Comme une merde, quand j’ai lu ta lettre et que je me suis dis : il a raison, qu’est-ce qu’on est en train de faire ? Comme une merde, devant tout les gens qui auront lu ta lettre et qui me diront : “tu n’as pas honte, espèce de feignasse, d’empêcher les braves gens d’aller se distraire au théâtre !” Comme une merde mec !. Une petite merde dont tout le monde se fout… que je joue, que je ne joue pas… que je sois artiste ou pas, intermittent ou pas… et moi le premier car je sais ce que j’ai à faire pour ma gueule.

Mais Rodrigo, ce qu’on fait aujourd’hui, ce qu’on essaie de faire, c’est pour toi, c’est pour tes potes qui reviendrons jouer la prochaine fois dans ton théâtre ou ailleurs, c’est pour tous ceux qui peuvent dire qu’artiste, technicien, ou une autre activité dans l’Art, c’est un métier, pas un passe temps, UN PUTAIN DE MÉTIER, qu’on peut poser sur la table devant sa belle-mère pour qu’elle ferme sa gueule, devant tout ceux qui croient que le théâtre c’est les vacances, ou simplement écrire “intermittent du spectacle” sur n’importe quel document qui te demande ton métier, au lieu d’écrire “chômeur” car c’est encore ce que l’on est officiellement je te le rappelle.
Bref je vais arrêter là …

La prochaine fois que tu veux nous dire quelque chose vient nous parler au lieu d’envoyer ta lettre et nous foutre dans la merde, nos AG sont bordéliques mais au moins on s’exprime, si tu fais mieux, si tu sais mieux, viens nous expliquer ta méthode. Nous ça fait dix ans qu’on suit le dossier, qu’on est là, qu’on lâche rien, parce qu’on sait que nos propositions sont justes, parce qu’on sait de quoi on parle, parce qu’on sait ce que c’est que d’annuler un spectacle, ANNULER UN SPECTACLE ! Comme faire péter son usine, ou s’immoler par le feu, ou foutre en l’air plusieurs mois de travail. C’est archaïque et débile ? Mais c’est la seule façon de contrer une politique archaïque et débile, c’est la seule chose qui nous reste après TOUTES NOS TENTATIVES de dialogues, de rencontres, de propositions. La seule action qui nous reste, le “Théâtre”, pour se faire entendre… et sans nous, il n’y en aura plus de théâtre… Plus de théâtre libre, indépendant, engagé ou bordélique comme nos AG ou ton théâtre aussi…

Le théâtre pour se faire entendre, pour nous battre, pour essayer d’améliorer ce pays qui part en sucette, pour faire entendre les voix des chômeurs, des précaires, des intérimaires…
Je ne t’en veux pas Rodrigo mais la prochaine fois, réfléchis un peu avant d’écrire des lettres à trois heures du matin, ma belle-mère les lit….

Tu sais où nous trouver Rodrigo, à bientôt.

Franck Ferrara
Comédien, scénographe, metteur en scène, pédagogue, vacataire, enseignant, intermittent du spectacle et chômeur.

Voir aussi : Actualité nationale, Lettre de Rodrigo Garcia, Rubrique Festival, rubrique Mouvement sociaux,

Les intermittents du Festival « in » d’Avignon brandissent la menace de la grève

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La machine serait-elle en train de s’emballer contre l’accord du 22 mars sur l’assurance-chômage, et tout particulièrement contre les nouvelles annexes 8 (techniciens) et 10 (artistes) de l’Unedic ? On serait tenté de le croire, à lire l’avalanche de communiqués annonçant l’annulation de tel ou tel spectacle, ces dernières quarante-huit heures, ou à découvrir des initiatives inattendues, comme ce refus de siéger en commission des experts de la culture en Ile-de-France.

La mobilisation est partie du Printemps des comédiens, à Montpellier, en grève depuis mardi 3 juin, avec désormais une quinzaine de spectacles annulés, soit la presque totalité de cette vingt-huitième édition. Les salariés du Printemps des comédiens peuvent à présent déclarer « Nous ne sommes plus seuls maintenant », en guise de clin d’œil au titre de l’un des spectacles annulés – Nous sommes seuls maintenant, mis en scène par Julie Deliquet.

Le dernier communiqué en date a été envoyé aux rédactions mardi 10 juin, à 23 h 50, et il retiendra particulièrement l’attention du gouvernement. Ce communiqué émane en effet des intermittents du festival « in » d’Avignon. Après une réunion avec le nouveau directeur du festival, Olivier Py, ainsi qu’avec la nouvelle maire socialiste, Cécile Helle, le syndicat CGT et la Coordination des intermittents et précaires (CIP), ils ont clairement brandi clairement la menace de la grève. Le spectre de l’annulation du Festival, en 2003, ressurgit.

« Si l’Etat devait agréer l’accord du 22 mars, nous nous réservons la possibilité d’appliquer notre droit de grève dès le 4 juillet », soit dès l’ouverture du festival, « et le gouvernement en assumera les conséquences », écrivent les salariés du « in ». Ils rappellent, comme tant d’autres, que François Rebsamen avait signé en faveur des propositions alternatives sur l’assurance-chômage des intermittents, quelques semaines avant de devenir ministre du travail. « Ce désaveu marque une rupture avec les positions soutenues par le Parti socialiste concernant les enjeux de la culture dans notre société et notre quotidien », ajoutent-ils.

Dans une lettre dévoilée par Le Monde le 3 juin, Olivier Py a demandé au premier ministre, Manuel Valls, de prononcer « un moratoire » sur l’accord du 22 mars et de rouvrir les négociations.

MÉFIANCE À L’ÉGARD DE LA MISSION DE MÉDIATION

Le robinet, lui, est ouvert. Pour l’instant, c’est du goutte-à-goutte, avec une dizaine de communiqués par jour. Mais c’est le signe que la nomination, le 7 juin, par Manuel Valls, du député Jean-Patrick Gille, chargé d’une « mission de propositions » sur les annexes 8 et 10, dans un délai serré de quinze jours, n’a absolument pas apaisé les tensions. Au contraire : Jean-Patrick Gille s’étant déclaré favorable à l’agrément de l’accord du 22 mars, il est perçu avec une certaine méfiance par les professionnels de la culture mobilisés. Toutefois, le plus gros syndicat des employeurs du spectacle vivant, le Syndeac, a fait savoir, dans un communiqué, sa disponibilité et sa bonne volonté pour coopérer avec la mission Gille.


Des intermittents tout nus, pour accueillir Aurélie Filippetti. Mardi 10 juin, au festival Furies à Châlons-en-Champagne, trois compagnies ont décidé « la mort dans l’âme » de faire grève. La ministre de la culture et de la communication, Aurélie Filippetti, en déplacement au familistère de Guise, a été accueillie par des intermittents qui se sont mis tout nus, comme le rapporte le Courrier Picard.

Les agents de la DRAC Ile-de-France refusent de siéger. Les membres du comité d’experts de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Ile-de-France, l’antenne du ministère de la culture en région, ont décidé « à l’unanimité », mardi 10 juin, de refuser de siéger en commission les 10,11 et 12 juin. « Nous refusons de siéger pour donner nos avis artistiques dans ce contexte alarmant », expliquent ces professionnels chargés de sélectionner et distribuer les aides aux compagnies ou aux établissements culturels franciliens. Parmi les signataires figurent Xavier Croci, directeur du Forum du Blanc-Mesnil, en Seine-Daint-Denis ; Caroline Marcilhac, directrice de Théâtre Ouvert, à Paris, et ancienne directrice de production du Festival d’Avignon, entre 2003 et 2011)…

Huit théâtres toulousains ont voté la grève, mercredi 11 juin, et demandent le non-agrément de l’accord sur l’assurance-chômage : le Théâtre du Grand-Rond, le Hangar, le Ring, le Théâtre du Chien blanc, le Théâtre du Pont-Neuf, la Cave Poésie, le Théâtre du Pavé et Le Fil à Plomb.

Le studio de cinéma McGuff en grève le 16 juin. Mardi, les employés d’Illumination Mac Guff, le studio de fabrication de films d’animation 3D – Moi, Moche et Méchant 1 et 2, Lorax – ont voté à l’unanimité la grève pour le 16 juin, journée nationale de mobilisation. Dans un communiqué, ils soulignent que « le régime spécifique de l’intermittence permet à la France de conserver sa “diversité culturelle” et de réunir les conditions nécessaires pour créer des films internationalement reconnus. »

Clarice Fabre

Source : Le Monde.fr | 11.06.2014

Voir aussi : Rubrique Festival, rubrique Société Mouvement sociaux, rubrique Théâtre, Direction artistique. Des idées pour renouveler le théâtre à Montpellier ,