La France en première ligne dans la guerre terroriste

Des militaires patrouillent la gare de Lyon à Paris. AFP

Des militaires patrouillent la gare de Lyon à Paris. AFP

La France continue à privilégier la dimension militaire dans sa lutte contre les djihadistes.

 

D’où vient le groupe djihadiste Daech ?

Né en 2006, d’une scission d’Al-Qaida en Mésopotamie, l’irruption de Daech (acronyme arabe de l’organisation armée État islamique) sur la scène du djihadisme international résulte d’une conjonction de facteurs.

En mai 2003, la décision américaine de dissoudre le parti Baas et de démanteler l’armée de Saddam Hussein a eu pour effet de faire basculer une grande partie des soldats et officiers sunnites du côté de différents groupes insurgés, notamment Al-Qaida puis Daech. La politique sectaire du gouvernement central irakien, notamment celui de Nouri Al-Maliki, a joué dans le même sens, poussant une partie de la communauté sunnite dans les rangs des insurgés.

Ces opposants au gouvernement de Bagdad, à dominante chiite, ont été soutenus par l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe, sous forme d’envois de volontaires, d’armes et d’aide financière. Daech a ensuite profité du vide politique né de l’échec du soulèvement contre Bachar Al Assad et de la guerre civile pour se développer en Syrie.

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La Turquie a laissé les combattants étrangers rejoindre Daech, fermé les yeux sur son approvisionnement en armes et accueilli ses blessés dans ses hôpitaux.

Quels sont ses objectifs ? et ses moyens ?

Daech veut mettre en place un État fondé sur la loi islamique et dirigé par le « calife » autoproclamé Abou Bakr Al-Baghdadi.

Le groupe djihadiste contrôle aujourd’hui un territoire de près de 200 000 km2 entre l’Irak et la Syrie et dispose d’une armée de plusieurs dizaines de milliers de combattants, dont un tiers d’origine étrangère, et d’un équipement militaire (chars, humvees et artillerie) laissé sur place par l’armée irakienne lors de la prise de Mossoul en juin 2014.

Ses ressources financières sont également importantes?: avoirs récupérés dans les banques sur son territoire, contrebande de pétrole, trafic des antiquités, racket et financement extérieur. Plusieurs groupes lui ont fait allégeance?en Lybie, en Égypte et au Nigeria.

La France est-elle l’une des cibles privilégiée ?

Revendiqués par l’organisation, les attentats de Paris contre des civils suggèrent une inflexion de la stratégie du groupe terroriste, centrée jusque-là sur la création de ce « califat » sur les ruines de l’ordre établi au Proche-Orient à la fin de la première guerre mondiale avec les accords Sykes-Picot.

Sur la défensive en Syrie et en Irak, Daech se tourne vers l’action terroriste à l’extérieur, particulièrement en Europe, une zone facile d’accès pour ses combattants et lui assurant un maximum de résonance.

La France, avec son passé colonial, sa « laïcité » affichée, son interdiction du voile et son importante communauté musulmane, constitue une cible toute désignée pour l’organisation djihadiste, soucieuse d’affirmer sa capacité de nuisance et son pouvoir d’attraction.

Après l’attentat de Beyrouth et le crash de l’avion russe dans le Sinaï, les attaques de Paris relancent le spectre d’une campagne planifiée et coordonnée par la direction de Daech, qui jusque-là se contentait d’inspirer des actes de violence commis par des « loups solitaires ».

Quelle est la place de la France dans la « guerre contre le terrorisme » ?

Depuis quinze ans, les États-Unis, suivis par leurs alliés européens, mènent une « guerre contre le terrorisme ». De l’Afghanistan, au lendemain du 11 septembre 2001, cette guerre s’est étendue à l’Irak, au Yémen, à la Somalie, aux pays du Sahel, à la Libye et à la Syrie. Sous la présidence de François Hollande, Paris est devenu le premier partenaire militaire de Washington sur de multiples fronts.

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L’intervention française au Mali (opération Serval) s’est élargie depuis le 1er  août 2014 à tout le Sahel (opération Barkhane). En Syrie, Paris a milité pour des frappes aériennes contre le régime en 2013, intervention refusée par les États-Unis et le Royaume-Uni.

L’engagement dans la coalition conduite par les États-Unis des forces aériennes françaises (opération Chammal) en Irak (septembre 2014), puis en Syrie (septembre 2015) s’est ajouté aux théâtres d’opérations au Sahel et en Centrafrique. L’engagement français comprend également une centaine de conseillers et forces spéciales déployées en Irak, à Erbil, et à Bagdad.

La contribution française aux vols de reconnaissance et aux bombardements (4 % des frappes en Irak, trois raids réalisés en Syrie) reste modeste mais François Hollande, chef des armées, a délibérément adopté un discours guerrier, multipliant les déclarations publiques à chaque étape de l’engagement français.

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Cette communication de guerre, comme la traque assumée des recrues françaises de Daech en Syrie, a fortement contribué à installer la posture d’une France en première ligne.

L’action militaire va-t-elle s’amplifier ?

Le nombre de soldats mobilisés en France dans le cadre de l’opération Sentinelle va passer de 7 000 à 10 000 hommes. Le ministre de la défense, Jean-Yves le Drian, a annoncé la définition prochaine d’une nouvelle doctrine d’emploi des armées sur le territoire national. Les frappes françaises vont s’intensifier en Syrie et en Irak avec la participation des moyens aériens supplémentaires apportés par l’envoi du porte-avions Charles de Gaulle dans le golfe Persique.

Les forces spéciales et l’armée de l’air française ont participé, en soutien, à la reprise de Sinjar, la semaine dernière, par les forces kurdes. Les autorités françaises continuent à exclure l’envoi de troupes au sol en Syrie.

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L’éradication militaire des « barbares » est-elle possible?? Certains en doutent. Dans une tribune libre publiée dans L’Opinion, le député européen Arnaud Danjean (Les Républicains) évoque « une grave illusion nous condamnant à être les Sisyphe de l’interventionnisme ».

François d’Alançon

Source La Croix 15/11/2015

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Terrorisme : notre irresponsable part de responsabilité

Sans attendre que l’émotion légitime née des attentats sanglants du 13 novembre ne retombe, et avant que ceux-là ne se reproduisent, il est grand temps de nous interroger sur les raisons et les responsabilités qui ont déclenché ce désastre.

Paris Photo AFP

Paris Photo AFP

« C’est la guerre ! » entend-on clamer de toute part. La nation doit s’unir et mener une guerre impitoyable au terrorisme !

 

  » C’est nous qui avons déclaré la guerre « 

 

C’est aller bien vite et imprudemment en besogne. Et oublier que « c’est nous qui avons déclaré la guerre », pour reprendre les termes de Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du Ministère de la Défense (France), maître de conférences à Sciences Po et à l’ENA, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica.

Guerre d’abord contre les autorités légitimes des pays du Moyen-Orient, sous le prétexte d’une croisade pro-démocratique (mais bien plus sûrement pour mettre la main sur leurs immenses ressources énergétiques). On peut penser ce qu’on veut de Saddam Hussein (Irak), de Mouammar Kadhafi (Libye) ou de Bachar el-Assad (Syrie), ceux-là étaient non seulement des dirigeants légitimes, mais ils garantissaient alors leur région de l’épidémie islamiste.

Guerre ensuite contre les monstruosités islamistes que nous avons déclenchées, quand nous ne les avons pas soutenues, armées et encouragées, en jurant de la « modération » sous contrôle de certaines d’entre elles. Rappelez-vous, pas plus tard que le 13 décembre 2012 :

« Sur le terrain, Al-Nosra [nom d’Al-Quaïda en territoire syrien, ndlr] fait du bon boulot » (Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères).

Situation encore plus schizophrène, dit Pierre Conesa, nous prétendons nous battre contre l’État islamique parce qu’il décapite, coupe les mains des voleurs, interdit les autres religions et opprime les femmes, et faisons alliance avec des régimes comme l’Arabie saoudite qui décapite, qui coupe les mains des voleurs, qui interdit les autres religions et qui opprime les femmes.

 

  » On ne fait pas la guerre au terrorisme avec des moyens militaires « 

 

On ne fait pas la guerre au terrorisme avec des moyens exclusivement militaires, déclare Pierre Conesa. Si l’on fait ouvertement la guerre à ces gens, si on les bombarde avec les populations civiles qui sont autour d’eux, alors les populations qui sont sous les bombes se solidarisent avec les combattants terroristes à leurs côtés.

Plus près de chez nous, poursuit Pierre Conesa, nous avons énormément besoin de nous appuyer sur les citoyens français de culture musulmane. Au lieu de cela, nous les stigmatisons, nous les montrons du doigt en leur administrant nos leçons de savoir-vivre, nous les ghettoïsons.

Faut-il s’étonner ensuite que le chaos que nous avons semé au Moyen-Orient nous frappe de plein fouet ? Sous forme d’actions solitaires isolées pour commencer, sous forme maintenant d’attaques simultanées organisées en meute, avec la volonté de tuer un maximum de gens ?

Ça vient de tomber, le nom du premier terroriste du 13 novembre est connu : il s’appelle Omar Ismaïl Mostefaï, il est né il y a 29 ans à Courcouronnes dans l’Essonne, il était connu des services de police pour petite délinquance et plus récemment fiché, en pure inutilité, pour radicalisation.

 

Un engrenage que nous ne maîtrisons plus

 

Unité nationale ? Mais avec qui et comment ? Les dirigeants que nous avons nous-mêmes élus, de droite comme de fausse gauche, se sont déconsidérés, discrédités, ridiculisés. Non seulement, ils sont à l’origine du problème, mais ils ne maîtrisent plus rien du tout.

Croyons-nous que nous allons enrayer cet engrenage terrifiant en continuant d’envoyer nos malheureux Rafales massacrer du haut de leurs 10 000 mètres des populations civiles aussi innocentes que nos victimes du Bataclan ? Nous ne contrôlons même plus nos propres banlieues.

Nous pouvons allumer en signe de deuil toutes les petites bougies que nous voulons à nos fenêtres, illuminer nos monuments de tricolore, de Paris jusqu’à Londres et Washington, nous pouvons entonner à tue-tête nos Marseillaise par désespoir ou par rage, c’est trop tard ! La guerre que nous avons déclarée se répand sur notre territoire et nous subissons les conséquences de tempêtes effroyables dont nous portons une inexcusable part de responsabilité.

Notre seule porte de sortie aujourd’hui serait d’ordre autant politique et diplomatique que militaire. Mais encore faudrait-il que la Raison revienne. Avec à notre tête des Sarkozy, des Hollande ou, en embuscade, des Marine Le Pen, avec pour unique viatique nos pathétiques évangiles de civilisation blanche à prétention supérieure, autant dire que c’est peine et guerre perdues d’avance.

Le Yéti

Source : Politis 15/11/ 2015

Voir aussi : Actualité Internationale, Actualité France, Rubrique Débat, L’arrogance démocratique de l’Occident, c’est d’ignorer le désenchantement de ses citoyens, rubrique Politique, Politique Internationale, rubrique Société Opinion, Le temps de la révolte est venu,

Dégringolade de la France

Pour trouver un précédent à l’actuel effacement diplomatique de la France, il faut remonter à l’expédition de Suez de 1956 et à la guerre d’Algérie. Ni l’organisation par Paris d’une conférence internationale sur l’environnement, ni les proclamations martiales du président de la République, ni l’incorrigible contentement de soi de son ministre des affaires étrangères (1) ne peuvent plus masquer la dégringolade de la France.

En matière européenne, l’alignement sur l’Allemagne fut éclatant pendant l’épisode grec. Le Quai d’Orsay semblait aux abonnés absents ; le ministre des finances se montrait volubile mais inexistant ; et M. François Hollande limita son rôle à celui d’émissaire de Berlin, chargé de faire accepter au premier ministre Alexis Tsipras les oukases de Mme Angela Merkel. Même à Washington, on se déclarait alors surpris par la dureté de l’Union européenne envers Athènes.

Mais Paris a repris ses marques avec les Etats-Unis lorsqu’on apprit que les services de renseignement américains avaient espionné trois présidents de la République successifs, dont M. Hollande… Le porte-parole du gouvernement français s’employa aussitôt à minorer l’outrage — « Il faut qu’on garde la mesure de tout cela. On n’est pas là pour déclencher des ruptures diplomatiques » —, avant de se précipiter à Washington pour y discuter du traité transatlantique. « La réponse de la France frôle le ridicule », s’offusqua le député de droite Henri Guaino. « Depuis quelque temps, ajouta l’ancien ministre Pierre Lellouche, pourtant réputé pour son atlantisme, on ne fait que suivre la politique américaine. »

C’est toutefois entre Paris et l’Arabie saoudite que l’alignement devient le plus effarant, au point d’agacer parfois le suzerain américain. Si la France n’est pas parvenue à faire capoter l’accord de juillet dernier entre les cinq grandes puissances et l’Iran, comme l’auraient souhaité Riyad, Tel-Aviv et les néoconservateurs républicains qui exècrent M. Barack Obama, elle s’y est ralliée avec une mauvaise grâce remarquée (lire « Basculement stratégique au Proche-Orient »). Et, dans le cas de la Syrie, son désir de « punir » M. Bachar Al-Assad doit moins à la férocité du régime de Damas qu’à la volonté française de complaire aux monarchies du Golfe, qui ont juré de le faire tomber. En particulier l’Arabie saoudite. Or ce royaume, berceau et banquier de l’intégrisme sunnite dans le monde (2), fer de lance de la répression meurtrière des chiites à Bahreïn et au Yémen, combat la plupart des droits humains auxquels la France se proclame tellement attachée ailleurs (3).

Le choix saoudien de Paris ne découle pas d’abord d’une erreur d’analyse stratégique. Il s’agit plutôt d’attiser la paranoïa de monarques qui redoutent d’être encerclés par l’Iran et par ses alliés afin de leur fourguer quelques armes supplémentaires. Mission accomplie le 13 octobre dernier, quand, de retour de Riyad, le premier ministre Manuel Valls a tweeté : « France-Arabie saoudite : 10 milliards d’euros de contrats ! Le gouvernement mobilisé pour nos entreprises et l’emploi. »

Serge Halimi

1) Laurent Fabius, BFM-RMC, 2 mars 2015 : « Ce que j’entends, et je ne voudrais pas, bien sûr, faire preuve d’arrogance, c’est que la politique extérieure de la France est appréciée presque partout dans le monde — et par les Français. »

(2) Lire Nabil Mouline, « Surenchères traditionalistes en terre d’islam », Le Monde diplomatique, mars 2015.

(3) Lire « Impunité saoudienne », Le Monde diplomatique, mars 2012.

Source Le Monde Diplomatique Novembre 2015

Voir aussi : Actualité France,  Rubrique Politique, Politique internationale, Arabie Saoudite,

Attentats de Paris : Le temps de la récolte est venu

 

parisattacks-510x287Par Chris Floyd. Article publié dans CounterPunch, le 14 novembre 2015: The Age of Despair: Reaping the Whirlwind of Western Support for Extremist Violence

Nous, les Occidentaux, avons renversé Saddam par la violence. Nous avons renversé Kadhafi par la violence. Nous essayons de renverser Assad par la violence. Tous des régimes très durs s’il en est – mais bien moins implacables et cruels que nos alliés saoudiens et autres tyrannies. Et, quel a été le résultat de ces interventions ? L’enfer sur terre, un enfer qui s’étend, plus virulent d’année en année.

Sans ce crime perpétré par les Américains, leur guerre d’agression en Irak – laquelle, selon les mesures utilisées par les gouvernements occidentaux eux-mêmes, a fait plus d’un million de morts parmi la population civile – il n’y aurait pas d’Etat Islamique, pas d’« al-Qaïda en Irak ».  Sans le financement et l’armement par l’Arabie Saoudite les Occidentaux d’un amalgame de groupes extrémistes sunnites dans tout le Moyen-Orient, utilisés comme mandataires pour frapper l’Iran et ses alliés, il n’y aurait pas d’Etat Islamique.

Mais remontons un peu plus loin en arrière. Sans la création directe, étendue et délibérée par les Etats-Unis et leur allié saoudien d’un mouvement mondial d’extrémistes sunnites armés, durant les administrations Carter et Reagan, il n’y aurait pas de « Guerre contre la terreur » – et il n’y aurait pas eu d’attaques terroristes à Paris la nuit dernière.

Une fois encore, essayons d’être aussi clairs que possible : le monde infernal dans lequel nous vivons aujourd’hui est le résultat de politiques délibérées et d’actions entreprises par les Etats-Unis et leurs alliés au cours des dernières décennies. Ce fut Washington qui dirigea et/ou soutint la répression de la résistance politique laïque dans tout le Moyen-Orient, afin de mettre à genou des dirigeants récalcitrants comme Nasser et de soutenir des dictateurs corrompus et brutaux qui serviraient le programme états-unien de domination politique et d’exploitation des ressources naturelles.

L’histoire de ces cinquante dernières années est très claire à cet égard. Si l’on remonte jusqu’au renversement du gouvernement démocratique d’Iran [Mossadegh], en 1953, les Etats-Unis ont délibérément et consciencieusement appuyé les groupes sectaires les plus extrêmes, afin de saper la résistance laïque à grande échelle, en vue de faire avancer leur programme de domination.

Pourquoi revenir à cette « ancienne histoire », lorsque du sang tout frais coule dans les rues de Paris ? Parce que ce sang n’aurait pas coulé, si ne n’est à cause de cette ancienne histoire ; et parce que la réaction à ces dernières répercussions de l’extrémisme religieux cultivé par Washington, aussi bien par les Démocrates que par les Républicains, conduira très certainement à plus de massacres, plus de répression et plus d’interventions violentes. Lesquelles, à leur tour, produiront encore plus d’atrocités et de bouleversements, comme nous l’avons vu à Paris hier soir.

C’est le désespoir qui guide ma plume. Le désespoir face, bien sûr, à la dépravation de ces meurtriers d’innocents dans les rues de Paris. Mais un désespoir encore plus grand, face à la dépravation de ces formidables assassins qui nous ont amenés à cet endroit épouvantable dans l’histoire humaine : ces personnages du capitalisme triomphant qui ont investi les hauts lieux du pouvoir en Occident depuis des décennies, tuant des innocents par centaines de milliers, écrasant l’opposition laïque au bénéfice de leurs dictateurs favoris, et – encore et toujours – soutenant, finançant et armant certains des sectaires les plus virulents de la planète.

Et j’ai une autre raison d’être empli de désespoir : bien que ces données historiques soient là, accessibles à tous, disponibles pour la plupart des sources du courant dominant, elles continueront d’être totalement ignorées, à la fois par ceux qui luttent pour le pouvoir et par le grand public. Ces derniers continueront de soutenir les premiers, tandis qu’ils reproduisent et régurgitent les mêmes vieilles politiques d’intervention, les mêmes programmes éculés de domination et de cupidité, encore et encore – créant toujours plus de nouveaux enfers pour nous y faire vivre tous, et empoisonnant la vie de nos enfants et de tous ceux qui viendront après nous.

Voir aussi : Actualité nationale Rubrique SociétéCitoyenneté rubrique Politique, Société civile.

La perception de la Politique européenne de voisinage dans le Monde arabe depuis les « Printemps arabes »

CHAPPATTE_Printemps-2011-05-23Par Eva Saenz-Diez

Depuis 2011, et plus que jamais, la question des relations euro-méditerranéennes représentent un défi et un enjeu important de part et d’autre du bassin méditerranéen. Mais comment ces relations, et la Politique européenne de voisinage (PEV) est-elle perçue par nos voisins du Sud ?

Nous tacherons par conséquent de présenter un point de vue de cette perception par les pays de la rive sud de la Méditerranée, notamment depuis les révoltes arabes.

Héritière du Partenariat Euromed, ou Processus de Barcelone, mis en place en 1995, elle a récemment été critiquée, à cause notamment de son manque de réactivité et de réponse adaptée : aussi bien durant les révoltes qui ont secoué un bon nombre de pays arabes, que pendant les différentes crises affectant certaines régions ou encore plus récemment, face à la crise des migrants.

Nous relevons cinq principaux points :

  1. Manque de discours clair et cohérent
  2. Décalage entre les intérêts et les valeurs annoncées par l’UE
  3. Perception de « doubles standards » politiques vis à vis des pays méridionaux
  4. Manque de visibilité
  5. Nécessité d’adopter un discours plus adapté à la réalité et moins diplomatique
  1. Manque de discours clair et cohérent

Nous assistons notamment depuis les révoltes arabes, à un discours peu clair et souvent peu cohérent de la part de l’Union européenne. Mais pourquoi des messages souvent flous quelquefois contradictoires, sont envoyés de l’autre côté de la Méditerranée ?

D’une part parce que les 28 ont du mal à parler d’une voix : les intérêts des Etats membres ne sont pas toujours en accord avec la ligne officielle de l’UE, voire sont souvent divergents, ou ont tendance à évoluer. L’UE doit par conséquent s’adapter, et se retrouve souvent réduite à trouver le plus petit dénominateur commun.

  1. Décalage entre les intérêts et les valeurs annoncées par l’UE

D’abord de manière générale l’Occident, et l’Europe en particulier, a du mal à déclarer ses intérêts, bien qu’in fine sa politique est déterminée par ceux-ci. Ils s’agit d’intérêts économico-financiers, sécuritaires ou migratoires, qui se trouvent être difficilement compatibles, voire souvent incompatibles, avec la mise en place de valeurs prônées et avancées.

  1. Perception de « doubles standards » politiques vis à vis des pays méridionaux

Le double-langage pratiqué par les gouvernements occidentaux vis à vis des pays de la région MENA (Middle East and North Africa), ne fait que discréditer l’Union européenne. Pourquoi certains régimes autoritaires sont-ils plus condamnables que d’autres ? Certains de ces régimes, nos « alliés », semblent être moins problématiques que d’autres pays avoisinants alors que tous les principes, valeurs et droits fondamentaux sont allègrement bafoués. La légitimité et le silence gagnés à coup de barils ne constituent-ils pas un désaveu des principes humanistes avancés par les  occidentaux et européens ?

On se retrouve donc avec des « doubles standards » dictés notamment par des intérêts économiques, migratoires ou sécuritaires, qui ne sont pas toujours compatibles avec les valeurs avancées : ce qui aboutit à une situation embarrassante car peu logique et encore moins défendable.

Comment expliquer que l’on a « fermé les yeux » sur ceux que l’on appelle maintenant « dictateurs » ou autocrates et avec lesquels on a même activement coopéré (le cas du Quai d’Orsay qui proposait le « savoir-faire » français aux forces de police de Ben Ali fin 2010/début 2011 ; celui du gouvernement italien avec Kadhafi pour que celui-ci contrôle les flux migratoires en provenance d’Afrique sub-saharienne ; celui des pays occidentaux avec le régime de Moubarak concernant la « sous-traitance » de centres de torture en Egypte pour servir la lutte contre l’Axe du Mal ; ou encore le traitement VIP du seul autocrate non monarchique de la région toujours en place, Bachar El Assad, et un long etcetera qu’il serait fastidieux et inutile de rappeler ici).

  1. Manque de visibilité

L’Union européenne a pendant très longtemps manqué de visibilité sur le terrain, et ceci pour différentes raisons. D’abord les Etats privilégient les relations bilatérales, avec des pays ayant un passé historique ou ayant des relations diplomatiques ou des repères communs. Ensuite, l’UE est perçue comme un bloc difficilement franchissable, une machine bureaucratique extrêmement complexe, où il est difficile de pénétrer et qui souvent décourage l’interlocuteur. Et concrètement, souvent les projets réalisés par des entreprises des Etats membres sont plus concrets (Metro, assainissement des eaux, etc.), donc plus visibles. Alors que les projets de l’UE, à portée beaucoup plus générale et dont l’investissement sont beaucoup plus substantiels, ont malheureusement un impact bien moindre auprès des populations.

  1. Nécessité d’adopter un discours plus adapté à la réalité et moins diplomatique

Souvent, de part et d’autre, on a tendance à avoir une « check-list » qui correspond peu à la réalité (respect des Droits de L’Homme, droits des femmes, minorités, bonne gouvernance, etc.), et encore moins à ce que l’UE exige réellement à ses interlocuteurs.

Pour toutes les raisons exposées précédemment, il nous semble important que le discours de l’Union européenne vis à vis de ses partenaires méridionaux, soit substantiellement revu. Suite à l’enthousiasme suscité par la mise en place du processus de Barcelone, nous assistons depuis plusieurs décennies, et de manière accélérée depuis quatre ans, à une érosion des relations Nord-Sud.

Ce phénomène est notamment dû à un discours moral normatif et normalisé de la part des puissances occidentales qui ne correspond à aucune réalité sur le terrain, se limite à des paroles et déclarations officielles de bonnes intentions, mais ne se traduit aucunement par une prise de position réfléchie, ou des conséquences logiques. Pourquoi griller ses cartes à condamner, à donner des leçons, si elles ne seront suivies d’aucunes actions sur le terrain, à aucune prise de mesures concrètes ? Ne risque-t-on pas de se discréditer dans le meilleur des cas, voire de s’humilier ? Pourquoi ne pas essayer de dépasser les procès d’intentions vis à vis des pays voisins avec lesquels de toute façon nous serons amenés à traiter, et tenter d’établir des relations d’égal à égal, de bâtir un partenariat plus franc.

Quels paradigmes ?

Il faut rajouter en plus le fait que souvent les sociétés concernées ne se reconnaissent pas dans ces déclarations ou demandes. Autre erreur maladroite, est que souvent l’étendard de la Démocratie est brandi comme conditions sine qua non pour une réussite du processus. Mais quelques problèmes majeurs apparaissent.

D’abord les valeurs européennes telles qu’annoncées et prônées par l’UE, ne sont pas toujours partagées par les pays du voisinage, ou en tout cas, pas par les groupes politiques dominants. Ensuite, dû à plusieurs raisons (crise économique, identitaire ou politique), les modèles politiques et économiques occidentaux ne sont plus un paradigme pour les sociétés concernées.

L’aboutissement démocratique

La démocratie devrait être l’aboutissement du processus. Pour aboutir à la démocratie, plusieurs autres étapes devraient d’abord être franchies : justice sociale, libertés civiles, développement économique, stabilité et Etat de droit. Tant que la gangrène de la corruption sévira et que les appareils politiques et politico-religieux maintiendront des carcans sur la population, le processus démocratique aura du mal à prendre. Les exemples algériens au début des années 1990, ou égyptien suite à l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, montrent bien une fois de plus, que la démocratie ne se résume pas à déposer un bulletin de vote dans une urne. L’exemple irakien, ou plus récemment le libyen, sont la preuves quant à eux, que la démocratie ne s’importe pas, ne s’obtient pas qu’en se débarrassant du tyran. A ce propos, citons Saint Thomas d’Aquin : « C’est pourquoi le renversement de ce régime n’est pas une sédition ; si ce n’est peut-être dans le cas où le régime tyrannique serait renversé d’une manière si désordonnée que le peuple qui lui est soumis éprouverait un plus grand dommage du trouble qui s’ensuivrait que du régime tyrannique. »[1]

La démocratie a des racines plus profondes, et n’est pas issue d’une réaction chimique ressemblant à la « génération spontanée » qui surviendrait suite à des élections. L’Union européenne pourrait donc jouer un rôle primordial dans l’établissement de ces conditions préalables à l’arrivée de la démocratie. Et d’ailleurs à l’appui, les slogans scandés par des dizaines de milliers de personnes descendus dans les rues pendant les « printemps arabes » : ils ne demandaient pas de la démocratie, mais plutôt ‘eich, horeyya, ‘edâla egtema’iya « Pain, Liberté, Justice sociale ». Efforçons-nous donc à semer d’abord ces graines, afin que le fruit démocratique tombe de l’arbre. Il s’agit certes d’un processus de longue haleine, qui demandera beaucoup de patience, mais qui nécessitera également un changement d’approche et une vision claire et réfléchie de nos actions. Etant donné sa situation géographique, l’histoire et les liens culturels en commun, l’Europe ne peut se retirer du Mare Nostrum. Elle doit donc se positionner comme acteur principal, profitant notamment d’un certain retrait de Washington mais ne négligeant pas l’entrée en jeu de Moscou ou de Beijing au niveau économique et miliatire, qui mèneront certainement à un changement de la donne et des équilibres géopolitiques de la région. L’Europe, ce partenaire privilégié du Monde arabe, a tout intérêt à savoir rebondir sur de nouvelles bases, et revoir sa Politique européenne de voisinage. Pourquoi ne pas tenter un nouveau départ, qui serait gagnant-gagnant pour les différents acteurs ?

[1] Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin à propos du tyrannicide, IIa IIae Qu 42.

Source : Medea 20/11/2015

Voir aussi : International, Rubrique Moyen-Orient, rubrique Méditerranée, rubrique UE, rubrique Géopolitique, rubrique, Politique Internationale,