Les membres de Ensemble pour un Iran Démocratique, collectif montpelliérain fondé en juin 2009 pour soutenir le mouvement démocratique de la société iranienne dans son ensemble, se sont mobilisés hier matin place de La Comédie, dans le cadre de l’appel en faveur de la libération de Sakinech Ashtiani dont le sort reste incertain. Après l’avoir condamnée à mort par lapidation pour adultère et complicité du meurtre de son mari, les autorités iraniennes ont annoncé qu’elles n’exécuteraient pas la sentence. Mais la menace d’une mort par pendaison pèse toujours sur Sakinech Ashtiani alors que la mobilisation internationale en sa faveur bat son plein. En France la cause de Sakinech fait l’objet de tous les ralliements. Les associations féministes et celles des droits de l’homme, les médias, de Libé à Elle, et la sphère politique emboîtent indistinctement le pas. De Martine Aubry au Président de la République nettoyeur de Roms qui a soudainement pris conscience de la gravité de la situation : « La France a la responsabilité de la sauver » sic ! Jamais en reste dans ce genre de situation, le ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner vient de monter aux créneaux en écrivant à la haute représentante de l’UE, Catherine Ashton. Pour que les 27 menacent l’Iran de sanctions pour l’amener à la clémence vis-à-vis de la condamnée à mort. Bernard Henri Levy himself et le mouvement Ni putes ni soumises, à l’origine de l’opération internationale 100 villes pour Sakinech ont fait de cette affaire leur cheval de bataille.
A l’écart de toute affinité politique ou religieuse le collectif Ensemble pour un Iran Démocratique était aussi présent hier, mais il est resté attaché à son indépendance. Il n’y avait pas de grande photo de la mère de famille. Juste son image et un mur de prison taché de sang composé par les membres du collectif et d’autres citoyens se sentant concernés par la situation du peuple iranien. « On parle de Sakinech et cela empêche de parler d’autre chose, pense Massoud, la responsabilité de la France est de sauver le peuple iranien de ce régime réactionnaire. N’oublions pas que 150 femmes sont mortes lapidées depuis juin 2009. Est-ce que Monsieur Sarkozy a le même discours lorsqu’il négocie pour le pétrole ? ».Sur la Comédie, les membres du collectif invitaient les passants à ajouter leur nom à la pétition pour la libération de Sakinech déjà signée par 40 000 personnes.
Pourtant, si tout le monde, ou presque, connaît désormais le visage de Sakinech Ashtiani, peut de monde s’intéresse à la menace actuelle d’une grève générale qui rend la situation sociale iranienne explosive. Sur ce sujet l’autisme des médias occidentaux est général, ce qui laisse penser à certains opposants iraniens comme Kaveh Mohseni* que la médiatisation de cette affaire a été mise en scène par le régime pour faire diversion avec la complicité des occidentaux qui appuient leur stratégie en Asie centrale sur le régime des Mollahs. « Tout est possible, je ne peux pas infirmer ni dire le contraire, indique Massoud du collectif montpelliérain. Nous préservons notre énergie pour être ensemble. Nous n’intervenons pas dans la politique franco-française et nous nous gardons de regarder les arrières pensées des uns et des autres. Dès que nous en avons la possibilité nous protestons contre ce régime iranien qui est inhumain ! »
Jean-Marie Dinh
*Kaveh Mohseni est le représentant en France de l’opposition iranienne laïque. Il anime le site Iran Resist.
Mine G. Kirikkanat : " L'Europe a oublié l'histoire"
Mine G. Kirikkanat. Invitée dans le cadre du Festival International du Roman noir de Frontignan, l’auteur turque rappelle la place de sa culture dans l’identité européenne.
Mine G. Kirikkanat est née à Istanbul. Journaliste, sociologue et écrivain c’est une intellectuelle laïque qui a décidé de rester dans son pays pour défendre ses idées. Dans La Malédiction de Constantin (Métailié, 2006) et Le sang des rêves (1) qui vient de paraître, elle soutient une vision historique de la culture ottomane constitutive de l’identité européenne.
Le sang des rêves est un roman politique d’anticipation dont l’action principale se situe à Chypre. Istanbul est passé sous le contrôle des Nations Unies. La ville rebaptisée Nova Roma est devenue l’enjeu d’une nouvelle guerre froide. La Russie orthodoxe rivalise avec le Vatican et une hétéroclite union chrétienne occidentale. Trois agents européens d’origine turque sont chargés de retrouver des descendants d’un chef historiquement indiscutable afin de légitimer le pouvoir en place. La quête passe notamment par l’exploration des rêves de l’héritier supposé de Constantin le Grand qui porte la mémoire génétique du meurtre de son ancêtre.
Pourquoi réinstaurer la vision d’un affrontement entre deux blocs, alors que nous sommes sortis si péniblement de la guerre froide. L’idée d’une gouvernance mondiale multipolaire n’a-t-elle pas d’avenir à vos yeux ?
C’est mon côté métaphysique. Ying-Yang ou blanc noir si vous préférez, un jeu de forces contraires qui s’équilibrent. Cela vient aussi d’une analyse sociologique ; je pense que le bipolaire est une étape pour aller vers le multipolaire. Aujourd’hui, ce type de gouvernance nous conduirait objectivement vers beaucoup plus de guerres. Je considère la gouvernance bipolaire comme une période transitoire en attendant que les races soient suffisamment mélangées pour accéder aux multipolaires. Mais pour l’heure, l’histoire se répète. Le conflit génocidaire serbo-croate qui a secoué l’Europe dans les années 90, s’était déjà produit il y a un millénaire entre l’église d’Anatolie et l’église orthodoxe de Constantinople. Les Bosniaques (appelés Bogomiles) ont un lien de filiation avec les Cathares. Dans les Balkans, à l’époque de la première croisade, ils ont demandé la protection du sultan ottoman. Celui-ci les a laissés libres de choisir leur religion assurant qu’ils les protégeraient s’ils devenaient musulmans.
En ce début de XXIe siècle, la religion vous paraît-elle l’instrument du pouvoir politique ou directement à l’origine des conflits de pouvoir auxquels elle donne lieu ?
Je me suis beaucoup intéressée à la sociologie des religions et notamment à l’apparition de la religion. Au commencement, la religion est liée à la peur de la mort. S’étant forgé une conscience, il fallait que l’homme invente quelque chose face à ce vide, une vie dans l’au-delà, un espace magique, une religion… Les choses se sont gâtées avec l’apparition des religions monothéistes. C’est à partir de là que la religion est devenue une arme politique. C’est pour cette raison que la laïcité est si importante.
On constate en France un recul de la laïcité alors qu’elle est au cœur même du principe républicain…
C’est vrai que cet axe est mis à mal en France qui est le seul pays laïque de l’UE. De la même façon que les valeurs universelles qui n’occupent plus la même place. Tous les Etats ont mué pour devenir des structures économiques. De ce fait, les gens ont perdu le sens des choses. Aujourd’hui, l’UE est une machine kafkaïenne qui n’a aucune vision européenne.
Sur quoi se fonde, selon vous, l’identité européenne ?
L’identité européenne ne doit pas se construire sur les valeurs judéo-chrétiennes mais sur une vision séculaire laïque. La charte des droits fondamentaux dirigée par Guy Braibant et soutenue à l’époque d’une seule voix par Chirac et Jospin allait dans ce sens. L’Allemagne souhaitait faire figurer l’héritage judéo-chrétien. En définitive, pour faire adopter la constitution, on a déformé cette charte en faisant des concessions à tous les courants et en entamant l’identité même de l’Europe. En substance, la charte conditionnait l’entrée dans l’UE au fait de se déshabiller de ses relents fascistes et religieux. On connaît la suite. Avec l’élargissement aux pays de l’Est sous l’influence des Etats-Unis on a, au détriment de toute raison, obligé l’UE à devenir une machine à sous. L’OMC a imposé sa logique globale et glauque. D’ailleurs, cela a surtout servi la Chine et l’Inde, tant mieux pour eux. Les Etats-Unis qui croyaient sortir leaders de cette manœuvre mangent leur chapeau. C’est comme la ligne Maginot, on attend avec obstination les choses d’un côté et elles arrivent d’ailleurs.
Que pense le peuple turc de tout ça ?
La population turque n’est pas un bloc monolithique. Sur 75 millions d’habitants, nous avons 30% d’islamiques, 30% d’Alévis, un courant proche des traditions soufies et favorables à la laïcité, et 40% de laïques qui ne sont pas près de démordre des valeurs républicaines. Pour se faire élire le président Gül* a pris l’engagement de respecter les valeurs laïques mais il ne s’y tient pas vraiment. Une poignée d’intellectuels a tout de suite décelé la posture du président et dénoncé l’hypocrisie. Mais en Europe tout le monde a applaudi. Dès 2003, il fallait dire à la Turquie qu’elle serait intégrée à l’UE après le bannissement de l’enseignement coranique obligatoire et le respect intégral des règles démocratiques. Mais l’UE a temporisé. Avec la crise de Gaza, elle commence à prendre conscience de la situation. En feignant d’oublier que les Ottomans ont fait l’histoire de l’Europe avec les judéo-chrétiens, elle a joué avec le feu et aujourd’hui il y a le feu.
Que voulez-vous dire ?
Si les Turcs deviennent hostiles à l’UE qui pourra arrêter l’influence de l’Iran, de l’Afghanistan, et du Pakistan ? Les Turcs font aujourd’hui les cerbères aux portes de l’Europe, ils filtrent le flux migratoire en provenance de toute l’Asie centrale. L’UE est complètement dépendante de la Turquie. La population turque est jeune. La Turquie est un pays plein d’avenir et il constitue la seconde force armée de l’Otan.
La Turquie semble amenée à jouer un rôle de plus plus important dans le conflit israélo-palestinien ?
Je me considère personnellement comme une amie d’Israël, qui voulait être un exemple d’humanité et de démocratie au Moyen-Orient. Mais à la place de cela, les Israéliens ont mis leur existence en danger parce qu’ils sont entourés de haine dont ils sont en grande partie responsables. Et cela les rend fous. Aujourd’hui la stupidité de leur politique leur a fait perdre la notion de l’espace et du temps. La Turquie demeure un interlocuteur privilégié dans la région. Sur les tee-shirts des jeunes de Gaza, on voit plus l’effigie du Premier ministre turc Erdogan que celle des membres du Hamas. Là encore, l’UE ne mesure pas les enjeux qui concernent aussi ses relations avec le Maghreb. A travers l’intégration de la Turquie au sein de l’UE se joue aussi la reconnaissance identitaire des pays d’Afrique du nord. L’Europe a oublié l’Histoire.
Receuilli par Jean-Marie Dinh
* Abdullah Gül est membre du parti musulman de centre droit AKP il a été élu pour 4 ans en août 2007.
(1) Le sang des rêves, éditions Métailié 2010, 18 euros.
Les talibans attaquent la base de l’OTAN de Jalalabad en Afghanistan
Une importante base militaire de la force internationale de l’OTAN à Jalalabad, dans l’est de l’Afghanistan, est la cible d’une attaque revendiquée par les talibans. Selon un porte-parole de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan, « les assaillants n’ont pas pu entrer dans l’enceinte de la base ».
Un porte-parole régulier des talibans, Zabihullah Mujahed, a revendiqué l’attaque dans un appel téléphonique à l’AFP. La base de Jalalabad – une base et un aéroport militaires – est l’une des plus importantes de l’Alliance atlantique dans le pays, après celles de Kandahar (Sud) et de Bagram, dans la banlieue de Kaboul, toutes les deux cibles d’attaques d’insurgés, parfois kamikazes, ces derniers mois.
Les talibans ont promis en mai de lancer une série d’opérations de djihad (assauts, attentats et assassinats) visant les forces de l’OTAN et plus généralement les étrangers, en réponse à l’offensive en cours à Kandahar, berceau des talibans.
Cette nouvelle attaque intervient alors que les forces internationales vivent un mois de juin noir avec, pour la première fois depuis la chute des talibans fin 2001, la perte de cent soldats en un seul mois. Ce niveau de violence est comparable à celui qu’ont connu les forces internationales, notamment américaines, en Irak au pire de la guerre en 2007.
La coalition affiche par ailleurs ses dissensions après le limogeage la semaine dernière du général Stanley McChrystal, commandant des forces internationales en Afghanistan. Son successeur, le général américain David Petraeus, a cherché mardi à rassurer sur le cours d’une guerre de plus en plus impopulaire, tout en admettant s’attendre encore à « de rudes combats » dans les prochains mois.
AFP 30/06/10
AFP MUSTAFA TAUSEEF
Etats-Unis : vote du budget pour des renforts en Afghanistan, sur fond d’impopularité
La Chambre des représentants américaine a adopté jeudi soir un projet de budget 2010 supplémentaire pour le financement de renforts pour les opérations en Afghanistan, alors que la guerre devient de plus en plus impopulaire. Le texte, adopté à l’issue d’une série de votes jeudi soir, permet d’injecter plus de 30 milliards de dollars notamment pour financer l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires décidé par le président Barack Obama.
L’adoption du texte intervient au lendemain de la confirmation par le Sénat à l’unanimité du général David Petraeus à la tête des forces internationales en Afghanistan. Le Sénat a déjà approuvé les fonds supplémentaires en mai. Mais le rajout par la Chambre de 10 milliards de dollars pour l’éducation, ainsi que pour le financement d’autres mesures non militaires va renvoyer le texte à la Chambre haute où il ne pourra être examiné qu’après les congés parlementaires de juillet, soit à partir du 12 juillet.
Le Congrès ne pourra donc pas approuver le financement des troupes avant le 4 juillet comme le demandait le secrétaire à la défense, Robert Gates, à court de fonds. En outre, le débat à la Chambre a été l’occasion pour les élus opposés à cette guerre, de plus en plus impopulaire dans l’opinion publique, de faire entendre leur voix.
AFP 02/07/10
Un général français convoqué après une interview sur la stratégie américaine
A la suite de l’entretien qu’il a accordé au Monde daté du vendredi 2 juillet, sur les difficultés de la stratégie américaine en Afghanistan, le général Vincent Desportes, directeur du Collège interarmées de défense, l’école de guerre française, a été convoqué par le chef d’état-major des armées, Edouard Guillaud. Celui-ci a demandé au ministre de la défense, Hervé Morin, de se prononcer sur une éventuelle sanction pour cette « faute ».
Dans l’interview, le général jugeait que le limogeage du général McChrystal, commandant de l’OTAN en Afghanistan, « ouvre un débat sur la tactique choisie », au moment où « la situation sur le terrain n’a jamais été pire ».
Expliquant que le président Obama avait « choisi une voie moyenne qui peine à fonctionner », il concluait : « Il faudra bien revoir la stratégie ». A la question de savoir si cela ne devait pas être un débat de la coalition internationale, il répondait : « c’est une guerre américaine ».
« Un premier bilan des résultats de la stratégie et de l’évolution d’ensemble de la situation sur le terrain sera réalisé lors du sommet de l’OTAN en novembre », a réagi le ministère des affaires étrangères. Auteur de nombreux ouvrages et articles, le général Desportes, 38 ans de carrière, doit prendre sa retraite dans quelques semaines.
AFP 02/07/10
Cent soldats étrangers tués en juin en Afghanistan
Juin 2010 a été le mois le plus meurtrier pour les forces internationales en huit ans et demi de guerre, avec cent soldats étrangers tués en Afghanistan, selon un décompte mardi de l’AFP après l’annonce par Washington de la mort d’un militaire américain. Le département de la défense américain a indiqué lundi soir qu’un de ses soldats était mort le 24 juin dans la province de Farah, dans l’est du pays.
Le bilan depuis le 1er juin, avec cent morts, a largement dépassé celui de 77 tués en août 2009, qui était jusqu’alors le mois le plus meurtrier depuis le début de l’offensive des forces internationales pour chasser les talibans du pouvoir fin 2001, selon un décompte basé sur celui du site Internet indépendant icasualties.org.
Les forces internationales n’avaient jamais atteint un tel niveau de pertes en Afghanistan. Le rythme vertigineux des pertes est comparable aux pires mois de la guerre en Irak, entre avril et juin 2007. Durant le mois, les forces internationales ont connu à trois reprises des journées avec dix soldats tués, en majorité dans des explosions de mines artisanales, l’arme de prédilection des talibans. Depuis 2005, l’insurrection des talibans s’intensifie considérablement, et chaque année s’achève sur un nouveau record de pertes dans les rangs des troupes étrangères comme pour les civils afghans.
Mais avec la mise en place d’une nouvelle stratégie de contre-insurrection fin 2009, le lancement d’une vaste offensive en février à Marjah, dans la province du Helmand — la plus importante depuis la chute des talibans — et l’opération en cours à Kandahar, les forces internationales ambitionnent d’inverser le cours de la guerre.
Mais le limogeage du général américain Stanley McChrystal, commandant des forces internationales en Afghanistan, et son remplacement par le général David Petraeus, considéré aux Etats-Unis comme un « héros » de la guerre en Irak, ont assombri le tableau en cette année considérée comme cruciale.
L’enlisement avant la défaite
Neuf ans de guerre en Afghanistan n’y ont rien changé. Les troupes occidentales semblent incapables de regagner le terrain perdu.
Il faut saluer l’esprit de décision dont a fait preuve le président Obama lorsqu’il a limogé, le 23 juin, Stanley McChrystal, un général chroniquement insubordonné. Mais nous avons toujours sur les bras une guerre désastreuse en Afghanistan, qui ne peut être gagnée et que l’ensemble du pays ne soutiendra jamais.
A Washington, personne n’a l’honnêteté d’exposer la situation réelle au peuple américain. On nous rebat les oreilles avec la contre-insurrection. Rien n’indique cependant que cette stratégie marchera en Afghanistan. Jusqu’à présent, elle s’est révélée inefficace. Et, même si nous arrivions à mettre en place les pièces du puzzle, les plus farouches partisans de la contre-insurrection dans l’armée nous diraient qu’il faut entre dix et quinze ans d’efforts soutenus pour qu’elle porte vraiment ses fruits.
Voilà près d’une décennie que nous nous trouvons en Afghanistan. C’est l’un des pays les plus corrompus de la planète et l’épicentre de la production mondiale d’opium. Notre allié officiel, le président Hamid Karzai, est convaincu que les Etats-Unis ne peuvent l’emporter : aussi cherche-t-il à tout prix à s’entendre directement avec l’ennemi taliban. L’opinion américaine ne croit plus à cette guerre depuis longtemps, et il n’est pas du tout certain que, pour le président Obama également, le cœur y soit.
L’idée même que nous puissions envisager de rester quelques années de plus en Afghanistan pour nous battre et mourir est démentielle. D’autant plus que nul ne sait combien de milliards de dollars supplémentaires le contribuable américain devra payer.
Tous ceux que la contre-insurrection fascine tant – au premier chef, son plus ardent défenseur, le général David Petraeus [nommé par Obama pour remplacer McChrystal] – ont visiblement perdu de vue un aspect fondamental de la guerre : on ne fait pas la guerre à moitié. On fait la guerre pour écraser l’ennemi. On la fait à fond et aussi rapidement que possible. Si on s’embarrasse de scrupules ou si on ne sait pas comment la faire, alors on ne la fait pas.
Les soldats qui ont débarqué sur les plages de Normandie n’essayaient pas de gagner le cœur et l’esprit de quiconque. En Afghanistan, nous jouons un jeu dangereux, sans enthousiasme, dans lequel le président Obama dit au peuple américain qu’il s’agit d’une guerre nécessaire et qu’il fera tout ce qu’il faut pour réussir. Puis, dans un même souffle, il veut nous rassurer en promettant que le retrait des troupes américaines commencera selon le calendrier prévu, dans un an. Aucune de ces affirmations n’est conforme à la vérité. En réalité, nous ne sommes pas en train de nous battre avec acharnement. Les partisans de la contre-insurrection ne veulent pas trop malmener l’ennemi parce qu’ils craignent, à juste titre, qu’un nombre excessif de pertes civiles n’aliène “les cœurs et les esprits” et ne sape l’édification d’une nation, deux notions au cœur de cette stratégie.
Nous sombrons de plus en plus profondément dans le fétide bourbier afghan, et ni le président, ni Petraeus, ni personne d’autre n’a la moindre idée de la manière d’en sortir. Les fanatiques de la contre-insurrection réclament des renforts et ils veulent que le président oublie son calendrier, déjà peu plausible, fixant à juillet 2011 le début du retrait des troupes. Nous sommes comme le joueur invétéré qui accumule les dettes pour miser dans un jeu où les dés sont pipés. Il n’y a pas de victoire possible en Afghanistan, seulement des souffrances. Nous sommes en train de raser Detroit, tout en essayant de bâtir des métropoles modèles à Kaboul et à Kandahar. Nous dépensons des milliards pour cette terrible guerre, mais nous ne sommes pas capables de prolonger le versement des allocations chômage pour les Américains en fin de droits.
La différence entre la situation actuelle et un cauchemar, c’est qu’au réveil un mauvais rêve prend fin. Ce que nous vivons actuellement en Afghanistan est malheureusement tragiquement réel.
The New York Times (02/07/10)
» Les civils et une solution politique ne sont pas la priorité des Américains «
Mariam Abou-Zahab, chercheuse rattachée au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri), analyse la divulgation par le site Wikileaks de plus de 90.000 fichiers classés sur la guerre en Afghanistan.
Quels éléments ont retenu votre attention dans la gigantesque quantité de données révélées par le site Wikileaks?
Pour ceux qui suivent le conflit en Afghanistan, on n’apprend pas grand chose dans ces «carnets de guerre». Ils viennent confirmer beaucoup d’éléments sur les pertes civiles, et nous révèlent de nouveaux incidents dont on n’avait jamais fait état. Mais beaucoup de cas restent inconnus. Il se passe des choses au fin fond de l’Afghanistan qui ne remontent même pas. Selon les données réunies par le Guardian , au moins 195 civils ont été tués par les soldats de la coalition, en majorité américains. C’est un chiffre sous-estimé.
Les médias, notamment français et américains, mettent en avant le rôle du Pakistan pour ne pas parler du reste (l’allié de Washington est accusé d’autoriser des membres de ses services de renseignement à traiter directement avec les talibans, ndlr). Il est très facile de dire que c’est de la faute des Pakistanais, mais il y a beaucoup d’intox là-dedans. Selon cette version, l’insurrection serait menée de l’extérieur. L’objectif est de justifier les attaques des Américains au Pakistan, notamment avec les drones. Il faut noter que celles-ci sont deux fois plus nombreuses sous Obama que sous Bush.
Je reste donc prudente sur ce qui relève du renseignement. En revanche, il y a des éléments factuels que l’on ne peut pas nier.
Lesquels vous semblent les plus déterminants pour expliquer les difficultés de la coalition en Afghanistan?
D’abord, la question des bombardements aériens. Les troupes y ont recours dès qu’elles sont en difficulté. Le problème, c’est qu’on ne sait pas très bien où les bombes vont tomber. Ce scénario s’est d’ailleurs encore produit dans le Helmand vendredi (au moins 45 civils auraient été tués dans une attaque à la roquette menée depuis un hélicoptère, ndlr). Dans ce genre de cas, la coalition dit au début: «on ne sait pas». Puis, elle détaille et affirme avoir «tué des talibans».
Mais désormais, les journalistes afghans se rendent sur place et peuvent recueillir des témoignages circonstanciés. Cela entraîne une protestation du gouvernement d’Hamid Karzaï. Une enquête est déclenchée, mais elle traîne, et la coalition conclut finalement que les pertes civiles sont de la faute des talibans. Parfois, la coalition propose de l’argent comme dédommagement. Cela mine les relations avec les civils, car c’est reconnaître qu’il y a bien eu bavure.
Les raids de nuit des forces spéciales, notamment ceux de la Task Force 373 (lire l’article du Guardian sur le sujet), posent aussi problème. Leur mission est de tuer – même pas capturer – insurgés, talibans, ou membres d’Al-Qaeda. Ces commandos débarquent de nuit dans les maisons. Mais ils se trompent parfois, car les renseignements ne sont pas toujours fiables. Il peut très bien s’agir d’un règlement de comptes entre voisins. Pour les Afghans, ce genre d’opération est culturellement insupportable. Le traumatisme et l’humiliation provoquent des désirs de vengeance.
Il y avait pourtant eu un changement de stratégie restreignant les règles d’engagement pour les soldats de la coalition, non?
Entre ce qui se décide au niveau du commandement et le terrain, ça ne suit pas forcément. Dans le sud du pays, les Américains et même les Canadiens sont très frustrés de ne pas pouvoir ouvrir le feu quand on leur tire dessus. Et désormais, la priorité de Petraeus (le nouveau commandant en chef de la coalition en Afghanistan, ndlr) semble être de gagner la guerre…
Quel impact ces fuites peuvent-elles avoir?
La sortie des ces informations risque d’ennuyer les Américains, qui ont déjà des relations délicates avec le Pakistan. Cela arrive à un moment où les opinions publiques sont de plus en plus hostiles à cette guerre, en tout cas dans les pays où il y a un débat. Aux Etats-Unis, on s’interroge de plus en plus sur le coût de ce conflit, et il y a fort à parier que certains vont se dire: «voilà une raison de plus pour s’en aller».
D’autant que l’on se rend bien compte que l’armée et la police afghanes ne sont pas du tout au point, et qu’elles sont loin d’être fiables. Aujourd’hui, les Américains cherchent une porte de sortie qui ne dit pas son nom. L’«afghanisation» du conflit, c’est un terme différent, mais ça n’a rien de nouveau: cela veut dire réarmer des milices. On se rend compte que la protection des civils et la recherche de solutions politiques sont loin d’être la priorité des Américains.
Les tensions entre la Turquie et Israël -croissantes depuis la mort de militants turcs, la semaine dernière, lors de l’assaut israélien contre la flottille humanitaire au large de la bande de Gaza- posent la question du maintien de la Turquie au sein d’alliances occidentales de longue date, face à son nouveau statut de puissance montante du Moyen-Orient.
Les élites du parti politique au pouvoir ont fait part de leur soutien aux militants turcs qui ont organisé le départ de la flottille. Il est aussi vrai que ces activistes ont rassemblé des milliers de personnes en Turquie pour condamner les actes israéliens, entonnant des slogans islamistes et brûlant parfois une image du président américain.
Dans ce contexte, les porte-parole israéliens sont allés très loin en insinuant que ces militants avaient des liens avec l’organisation terroriste Al-Qaeda. Théorie qui n’a pas été prouvée. Une vue d’ensemble objective sur ce que la Turquie essaie d’atteindre depuis ces dernières années montre à quel point de telles analyses et accusations manquent la cible.
Oui, effectivement la Turquie tente de changer les politiques de l’Occident, en particulier celles qui ferment les yeux sur les conséquences humanitaires du blocage israélien de Gaza. Par contre, les voies utilisées par la Turquie sont légitimes, dont notamment son siège durement gagné au Conseil de sécurité des Nations unies.
La Turquie imite le parcours de l’Union européenne
La pression sur les relations avec Israël ne dépend pas de l’idéologie du gouvernement turc. Il y a deux ans, la Turquie avait accueilli les négociations directes entre Israël et la Syrie, interrompues seulement à la suite de l’assaut israélien sur Gaza pendant l’hiver de 2009. Les crises ont toujours suivi la dénonciation, par l’opinion publique turque, d’injustices commises contre les Palestiniens, que ce soit lors de la guerre des Six jours en 1967, de la déclaration de Jérusalem comme capitale d’Israël en 1980, ou lors de l’occupation des villes de la Cisjordanie en 2002.
L’âge d’or des relations entre la Turquie et Israël, pendant les années 90, coïncide exactement avec les accords de paix d’Oslo. Ces tentatives d’Ankara de stabiliser la région sont caractéristiques de ses efforts de ces dix dernières années. La Turquie a conclu des accords avec la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Libye pour :
supprimer progressivement les visas ;
ouvrir de nouvelles routes, chemins de fer et les voies de communications ;
intégrer des infrastructures énergétiques ;
établir des accords de libre-échange et tenir des réunions ministérielles communes régulièrement.
Des accords similaires ont été signés avec d’autres pays dans la région. En ce sens, la Turquie est explicitement en train d’imiter le parcours de l’UE qui a montré à quel point la convergence peut mettre fin aux cycles de conflit.
Manifester contre le blocus de Gaza n’a rien de non-européen
Ceci ne peut pas être considéré comme une politique « islamique » ou pour le Moyen Orient, puisque ces projets de grande ouverture et d’intégration ont déjà été utilisés pour renforcer les liens entre la Russie et la Grèce. Ceci ne signifie pas non plus un changement fondamental de l’attitude turque vers l’Europe et l’Occident. Plus de la moitié des exportations turques sont pour l’Europe, 90% des investissements étrangers en Turquie proviennent des États de l’UE, et plus de quatre millions de turcs habitent déjà en Europe.
En comparaison, le Moyen-Orient reçoit moins de 25% des exportations turques, et les travailleurs immigrés en Turquie sont plus de 200 000. Il est vrai que les négociations entre la Turquie et l’Union européenne sont dans une impasse, et ce n’est pas la première fois en 50 ans de convergence. Cette fois-ci, les politiciens populistes de France, d’Allemagne, d’Autriche, et au sein des gouvernements chypriotes et grecs, ont éloigner la Turquie en critiquant le processus de négociation.
Les différences entre la Turquie et Israël ne constituent pas le signe d’une animosité turque envers l’Ouest. Les Turcs sont peut-être les principaux organisateurs de la flottille de Gaza, mais ils ont été rejoints par d’autres activistes, par des bateaux et des fournitures de plus de 30 pays différents, et par plusieurs politiciens de l’UE. Il n’y a rien de non-européen à protester contre la peine infligée par Israël sur les habitants de Gaza. Ce qui est inhabituel pour les pays européens, c’est que, pendant que la Turquie s’engage contre le blocus, eux ne fassent rien pour y mettre fin.
Hugh Pope ( directeur du projet Turquie-Chypre à l’International Crisis Group.)
Présentée comme naturelle, la mondialisation sert de grille d’analyse à la plupart des politologues. Cette vision masque les contradictions qui traversent les relations internationales et minore le jeu des forces économiques, politiques et sociales. Souvent loin des feux médiatiques, les liens se font et se défont entre acteurs connus et moins connus d’une géopolitique en gestation.
Ce qu’on a résumé un peu rapidement par le mot « globalisation » ou par le terme très idéologique de « mondialisation » fut en réalité plus contradictoire que le mouvement harmonieux et univoque décrit par ses chantres. Négligeant ou méprisant le passé, ces derniers ont ignoré les lignes d’opposition qui affectaient la période, présentant comme archaïque toute contestation du nouvel ordre.
Une tout autre interprétation est pourtant possible. L’historien Robert Bonnaud, analyste des tournants historiques, explique ainsi : « Au cours du XXe siècle, l’histoire s’était décentrée, désoccidentalisée. L’expansion et même l’innovation étaient beaucoup mieux réparties. Etaient… car, à partir des années 1970 et 1980, la situation a évolué en sens inverse… Est-ce, pour les trois quarts de l’humanité, la fin de l’histoire (1) ? » En fait, le discours sur la globalisation a eu pour fonction essentielle de légitimer la domination financière occidentale, sous le manteau d’un aimable et naturel mondialisme.
On feint ainsi d’ignorer que, d’une part, l’actuelle globalité n’est, pour l’essentiel, que celle, bien conjoncturelle, des questions financières ; et que, d’autre part, l’unité planétaire des phénomènes historiques n’est pas une nouveauté. Il y a déjà un siècle et demi, l’historien et philosophe franco-italien Joseph Ferrari a pu écrire : « Dans mon Histoire des révolutions d’Italie, j’ai montré comment les Etats les plus variés marchaient sur la même route, sans le savoir… [Je cherche à confirmer] ces généralisations en expliquant le monde par la Chine (2). » Toute époque connaîtrait ainsi une sorte de mondialisation ou, plus justement, de mondialité. La seule question serait alors de savoir quels sont les phénomènes mondiaux dominants, et qui en profite.
De façon assez iconoclaste, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a posé la question : « La mondialisation est-elle un facteur de paix ? » Certaines conclusions éclairent autant les relations actuelles que les conflits passés : « Plus les pays sont ouverts au commerce international, plus leur conflictualité tend à augmenter. Le commerce bilatéral entre deux pays diminue la probabilité de guerre future entre ces deux pays. Le commerce total multilatéral entre ces deux pays et le reste du monde augmente la probabilité de guerre future entre eux. Il n’existe pas de relation claire et évidente entre commerce mondial et prévalence des conflits (1870-2001) (3). »
L’affaiblissement du monde unipolaire à la fin du XXe siècle et l’émergence sur la scène commerciale de pays à la démographie dynamique (Brésil, Chine, Inde, Afrique du Sud…) accentuent d’autant plus les confrontations que le néolibéralisme transforme les biens vitaux en ressources rares — eau, terres cultivables, hydrocarbures, etc.
Certes, la solidité et la prééminence des intérêts occidentaux ont pu alimenter les illusions quant à un équilibre relatif du monde. Les échanges transatlantiques constituent encore le principal moteur des relations commerciales internationales et la puissance américaine semble garantir une certaine cohésion. Mais le monde unipolaire issu des années 1990 a révélé des contradictions jusqu’alors souterraines.
Les plans de redressement successifs ont exposé au grand jour l’instabilité de l’économie américaine. Depuis 2003 et leur intervention en Irak, les Etats-Unis, affaiblis, éprouvent l’échec de la domination militaire (hard power). Les moyens budgétaires ne sont plus de nature à répondre à la situation et les forces armées subissent elles-mêmes une forme de crise ; l’US Air Force, la Navy et les marines voient leurs parcs d’appareils vieillir et les coûts de maintenance s’alourdir. La « politique du gros bâton » n’est apparemment plus réaliste, même s’il ne faut pas écarter une intervention en Iran, soit directe, soit par Israël interposé ; de plus, les régimes qui servaient de relais locaux, comme celui de l’Egypte, semblent s’essouffler.
Rêves gaullistes
en Allemagne
Le traditionnel partenariat transatlantique hoquette, et même le commerce, gage théorique de bonnes relations, marque des fléchissements. Ainsi le Conseil économique et social français constate-t-il : « Les différends commerciaux opposant en particulier les Etats-Unis à l’Union européenne se caractérisent de plus en plus par une non-mise en œuvre des décisions arbitrales de l’organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce (4). » De quoi s’interroger sur une harmonie jusqu’alors présentée comme historiquement évidente. « Etats-Unis et Europe appartiennent-ils désormais à deux mondes différents ? Le débat sur le lien transatlantique dérive souvent vers un débat relatif à la pérennité de la communauté de valeurs entre les deux continents (5) », observe en 2005 M. Axel Poniatowski dans un rapport à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale (6).
L’Europe elle-même, pourtant très avancée dans la croissance de son marché unique, subit des forces centrifuges. Si une augmentation très sensible du commerce intérieur a accompagné la formation de l’Union jusqu’en 1990, la croissance du commerce intracommunautaire est désormais, en dépit de l’élargissement à vingt-sept, moins soutenue que celle des exportations à destination de pays non membres de l’Union européenne. Même le commerce au sein de la zone euro a nettement fléchi (7).
Parallèlement, les relations politiques internes à l’Union ont évolué. Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, et l’élargissement de l’Union à des pays d’Europe de l’Est, en 2004, l’Allemagne se retrouve au centre géostratégique du Vieux Continent. Symbole de son importance : elle siège au sein du groupe de contact sur la question nucléaire en Iran (8). La Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe a souligné le « déficit démocratique structurel » de l’Union européenne en conditionnant la ratification du traité de Lisbonne à l’adoption de mesures destinées à « assurer l’effectivité du droit de vote et [à] préserver l’autodétermination démocratique (9) ».Affirmant ainsi à la fois la pérennité du peuple allemand et l’inexistence du peuple européen.
L’Union européenne vit de fait entre un apparent approfondissement de sa cohésion et un développement de ses contradictions internes. Au moment où les dirigeants européens imposent au forceps l’avènement du traité de Lisbonne — enfant des années 1990 —, M. Joschka Fischer, ancien ministre allemand des affaires étrangères, sonne le glas de l’époque en déclarant : « Nous n’introduirions plus l’euro aujourd’hui. (…) Nous devenons gaullistes. Comme la France, nous voyons de plus en plus l’Europe comme un moyen, non comme un projet (10). »
On peut ne discerner dans tous ces événements que des rééquilibrages, penser que l’Union européenne, un condominium Etats-Unis – Chine et une transformation du G8 en G20 permettront de gérer le monde sans remettre en cause la « bonne gouvernance ». Mais le monde est déjà à la fois dans une tentative de maintien de cette stabilité et dans un émiettement qui la contredit.
Un puzzle d’alliances à géométrie variable caractérise les oscillations entre un équilibre ancien et un autre en construction. Face à la globalisation financière reviennent les stratégies nationales, un patriotisme économique et social comme en Allemagne ou en Russie, voire, en Amérique latine, une dimension plus contestataire de l’ordre global.
Les groupes d’Etats liés par des accords officiels se multiplient : parallèlement à l’Union européenne ont été conclus l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), le Marché commun du Sud (Mercosur), l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase). La Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Japon, et ce dernier effectue la moitié de ses échanges extérieurs avec la région qui s’étend de la Corée du Sud et de la Chine à l’Australie. Dans le même temps, le groupe composé par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (BRIC) revendique officiellement un nouvel équilibre international ; on estime que « son poids total dans l’économie passera de 10 %en 2004 à plus de 20 % en 2025 (11) ».
Ces nouvelles solidarités soutiennent et critiquent tout à la fois l’ordre dominant, comme le montrent l’échec des dernières négociations de l’Organisation mondiale du commerce (cycle de Doha) et celui du sommet de Copenhague sur le climat. De façon plus radicale, des nationalismes économiques émergent et s’opposent à cet ordre même. Ainsi, l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) (12) affiche, certes, des objectifs économiques, mais elle prend un aspect très politique en organisant des exercices militaires russo-chinois simulant ce qui ressemble à un débarquement à Taïwan.
Sur un autre continent, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) rassemble des pays d’Amérique latine et des Caraïbes opposés à la traditionnelle domination des Etats-Unis. Affirmant le principe de la souveraineté populaire, ils contestent la suprématie du dollar avec la création du Système unique de compensation régionale (Sucre), monnaie commune adoptée le 16 avril 2009. La naissance de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) a marqué la prise d’autonomie du Brésil.
Dans ce monde multipolaire, les mêmes acteurs peuvent être à la fois alliés et opposés. Ainsi la Russie et la Chine — toutes deux membres du BRIC et du groupe de Shanghaï — acceptent-elles le discours antiterroriste de Washington… tout en gardant des liens avec Téhéran. Pékin, qui garantit le dollar par ses achats de bons du Trésor américain, évoque tour à tour la possibilité d’une monnaie asiatique puis l’arrimage du yuan au dollar. Brasília entretient de bonnes relations avec Washington mais aussi avec La Havane, et appuie l’accession de Téhéran au nucléaire civil. Luttant dans son pays contre la hiérarchie catholique au nom de la laïcité, le président vénézuélien Hugo Chávez s’affiche aux côtés du régime théocratique de M. Mahmoud Ahmadinejad. Grand ami du chef d’Etat Luiz Inácio Lula da Silva, le Bolivien Evo Morales conteste le rôle du G20… dans lequel le Brésil joue sa partition.
Tentant de réagir aux volontés d’émancipation, les forces conservatrices soutiennent le coup d’Etat au Honduras, menacent le Venezuela ou se félicitent du retour de la droite au Chili. Les illusions se multiplient quant à une mondialisation plus morale, sociale ou écologique. Si l’ordre existant dispose des moyens de durer encore, la crise idéologique du mondialisme et de son épicentre, les Etats-Unis, affaiblit la confiance dont il bénéficiait encore ; la crise financière, depuis 2008, en est le révélateur.
Trop d’alliances nouvelles ou potentielles s’éloignent du cadre existant pour qu’on puisse les considérer comme marginales. L’historien et chroniqueur William Pfaff, spécialiste de la politique étrangère américaine, dresse un parallèle entre la victoire de l’opposition social-démocrate au Japon, l’élection de M. Barack Obama aux Etats-Unis et le débat mené au Royaume-Uni quant à l’avenir des relations transatlantiques (13). On peut ajouter à cette liste nombre de positionnements nouveaux, tels que l’évolution de la diplomatie allemande, les nouveaux contacts entre Russie et Pologne, les réorientations stratégiques de la Turquie (14)… Ainsi se profile, au sens de Ferrari, une nouvelle mondialité, c’est-à-dire un lien objectif, un cheminement commun à des acteurs apparemment éparpillés.
André Bello.
Ancien président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale ; auteur de Pourquoi je ne suis pas altermondialiste – Eloge de l’antimondialisation, Mille et une nuits, Paris, 2004 et d’Une nouvelle vassalité. Contribution à une histoire politique des années 1980, Mille et une nuits, Paris, 2007.
(1) Robert Bonnaud, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ?, Kimé, Paris, 1992.
(2) Joseph Ferrari, La Chine et l’Europe, leur histoire et leurs traditions comparées, Librairie académique, Paris, 1867.
(3) Institut de sciences humaines et sociales, CNRS, 14 avril 2008.
(4) Conseil économique et social, avis du 24 mars 2004 sur le rapport de Michel Franck, Paris.
(5) L’abandon du bouclier antimissile peut ainsi également s’analyser comme la manifestation d’un intérêt moins prioritaire des Etats-Unis pour l’Europe.
(6) Rapport n° 2567 du 11 octobre 2005.
(7) La part du commerce extérieur intrarégional des Quinze a représenté jusqu’à 66 % en 1990 ; elle était de 61 % en 2004. Au sein de la zone euro, cet indicateur passe de 55 % en 1990 à 51 % en 2004.
(8) Ce groupe comprend les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), plus l’Allemagne.
(9) Arrêt du 30 juin 2009 concernant la constitutionnalité du traité de Lisbonne. Lire Anne-Cécile Robert, « Où l’on reparle du “déficit démocratique” », Le Monde diplomatique, septembre 2009.
(10) Cité par Arnaud Leparmentier dans Le Monde, 16 juillet 2009.
(11) « BRIC II et la croissance big bang », Rediff.com, 10 novembre 2004.
(12) Aussi appelée pacte de Shanghaï, l’OCS regroupe la Russie, la Chine et des pays d’Asie centrale.
(13) « Notes sur une tentative de révolte », 5 septembre 2009.
(14) Lire Wendy Kristianasen, « Ni Orient ni Occident, les choix audacieux d’Ankara », Le Monde diplomatique, Juin 2010.